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fleurs de lis d'or^ mais pour le motif que je dirai tout à l'heure ; il est certain qu'elle fut reçue, sinon avec mépris, comme l'a dit Fouquier-Tinville, du moins avec une froideur manifeste. <' Le roi, dit un témoin oculaire, n'accepta pas la corbeille. On fut forcé de la rapporter à Verdun (1). ))
Quelle était donc cette députation, la seule dont il reste une trace sérieuse et dont le souvenir a servi à engendrer tant de contes, h accréditer tant de mensonges, à charger de tant d'ignominies gratuites de saintes mémoires? C'est ici, qu'en rapprochant des Réminiscences du prince de Prusse les extraits qui m'ont été communiqués des Mémoires de M""^ Meslier, je suis arrivé à me former une idée que je crois suffisamment exacte de cette circonstance si longtemps et si fâcheusement controversée.
Voici d'abord ce qu'écrit le prince de Prusse. On sait qu'il était entré à Verdun, le jour même de la capitulation, avec le général Kalkreuth , gardant l'incognito. . . « Nous » sortons à cheval, dit-il, par la Porte-Chaussée, et nous » rentrons heureusement au camp. Il n'en fut pas de » même du comte de Henkel, lieutenant dans les hussards » de Kœhlery qui fut assassiné dans le faubourg.., » D'après le récit de M"'*' Meslier, le seul qui soit d'accord avec les Souvenirs du prince de Prusse, au moment où la capitulation venait d'être signée à l'Hôtel de Ville, un officier prussien (qu'elle ne nomme pas) fut assassiné. Un coup de fusil était parti de la fenêtre d'un perruquier. Le bruit se répandit aussitôt que la ville allait être mise à sac. Les autorités courent en députation auprès du commandant de l'armée prussienne , qui répond « que les » droits de la guerre sont rigoureux, mais que le roi vient » d'arriver au camp, et qu'il va envoyer prendre ses » ordres. »
(1) Cité par Paul Mérat, p. 232.
«... Dans cet instant, écrit M'"'' Meslier, où la crainte l'emportait sur Tcspoir, chacun s'agilant pour savoir le sort qui attendait la ville, les bruits les plus horribles circulaient. Je ne sais qui imagina d'aller en dépulation offrir des dragées au roi de Prusse, mais cette idée fut (jénéralement adoptée. Les dames offrirent leurs bourses , et de jeunes demoiselles furent choisies pour offrir à Sa Majesté la jolie corbeille qui renfermait les dragées. Ma tante, la baronne de Lalance, fit atteler ses chevaux à son chariot, et nous conduisit au camp. Tout cela s'était fait si précipitamment que nous ne savions pas un mot de ce qu'on voulait faire de nous. Nos parents parlaient entre eux, sans nous rien dire. . . »
Ainsi, dans un moment de panique, on croyait au pillage, on voulait sauver la ville... D'honorables dames se dévouaient à une démarche sinon périlleuse , au moins pénible et humiliante, et elles emmenaient leurs filles, ou leurs nièces, ou leurs amies, non moins dévouées qu'elles. C'est ainsi que se trouve expliqué, réduit à ses proportions réelles et rapporté à son motif véritable, le crime des vierges de Verdun. Ce fut en effet M'"^ Meslier qui présenta la corbeille, en compagnie de Claire Tabouillot. Les autres victimes du 6 floréal complétaient la députation. Telle est la vérité. Elle sort avec une évidence incomparable du rapprochement des deux récits que je viens de citer, récits qui n'étaient pas destinés à la pubhcité, sorte de confession personnelle et sohtaire, où rien n'est donné à l'effet extérieur et à l'arrangement artificiel de la pensée.
Tel était donc le crime. Quel fut le châtiment?
Ah! j'aurais compris peut-être qu'après la chute du trône de Louis XVI, dans la première fureur aveugle et sanguinaire de son triomphe, la démagogie parisienne, victorieuse à Paris, vaincue à Verdun, eût frappé, sans regarder au sexe ni à l'âge, tous ceux qu'elle croyait complices de cette capitulation qui semblait la livrer à la vin-
dicte de l'étranger ! Oui, j'aurais compris cette fureur ea la détestant 1
. . . Mais que ma cruauté survive à ma colère ! Que, malgré la pitié dont je me sens saisir, Dans le song d'un enfant je me baigne à loisir!...
mais que , deux ans après la prise de Verdun , la Répu^ blique française, rassasiée de vengeance, gorgée de sang humain, maîtresse de la France et menaçant l'Europe; que la République qui, au 5 floréal an II, a repris Toulon aux Anglais, les lignes de AVissembourg aux Prussiens, la ville de Lyon aux royalistes, qui a gagné la bataille de Hondschoote sur le duc d'York , qui va gagner celle de Fleurus sur le prince de Cobourg; que la République française, après tant de crimes mêlés de tant d'exploits, parvenue à cette satiété du carnage et à cette sécurité de la victoire , soit venue demander compte, la hache à la main, à de pauvres filles, oubliées dans ses cachots, d'une corbeille de dragées offerte deux ans plus tôt au roi de Prusse; — non, dans la longue histoire des iniquités révolutionnaires, j'en ai trouvé de plus horribles peut-être par le détail; il n'en est pas une seule qui ait h ce degré le caractère du lâche abus de la force, de l'implacable mépris de la vie humaine , de la férocité frénétique , sauvage et imbécile !
Car vous croyez peut-être que c'est pour examiner à loisir ce facile procès que la République française a mis deux ans à le juger ; que c'est pour épargner la candeur et la stoïque vertu de ces excellents vieillards qui, suivant M. David (d'Angers), composaient le tribunal criminel, que la révolution a fait durer l'instruction deux ans. Eh bien ! ouvrez ce procès. C'est un monument de sottise, d'inconséquence, de contradiction, de légèreté insouciante et meurtrière. Ce n'est pas seulement la violation de la justice; c'en est la parodie, la caricature. On rougit, jenç
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dis pas pour son pays, mais pour son espèce, de cette lâcheté de quelques hommes indignes qui , armés de lois terribles, entourés de gendarmes, embusqués derrière l'échafaud, prodiguent l'injure h des femmes et à des filles ! Non pas que je prétende, après M. Victor Hugo, que Fouquier-TinvilIe ait essayé sur les filles de Verdun l'attentat que le bourreau consomma sur les filles de Séjan dans la Rome de Tibère.
L'accusateur, que votre aspect enflammej
Tressaille d'un honteux transport.
Il croit vos chastes cœurs par la crainte abattus. Du mépris qui le couvre, acceptez le partage ; Souillez-vous d'un forfait, Vinfâme aréopage Fous absoudra de vos vertus l
Non, je ne crois pas à cette infamie que M. Victor Hugo prête à Fouquier-Tinville. Fouquier-Tin ville n'en a pas besoin ; celles du procès lui suffisent. Et déjà , avant le départ des accusés pour Paris, quand le comité révolutionnaire de Verdun avait procédé à leur interrogatoire, Barbe Henry avait pu juger des traitements qui leur étaient réservés par une juridiction plus élevée. M"^ Meslier raconte que lorsqu'elle parut en présence du président de ce comité, un moine apostat, lequel était coiffé du bonnet rouge : « Comment t'appelles-tu ? lui avait-il dit. — Barbe Henry. — Quel âge as- tu? — Seize ans. — (S'adressant au greffier.) Écris : Fille majeure. — Non, citoyen, je ne suis pas majeure, puisque je n'ai que seize ans. — Tais-toi, tu aimes les Capets, puisque tu as offert des dragées et des fleurs au tyran prussien. (Au greffier. ) Citoyen, écris : Fille majeure. » Pourtant Barbe Henry parvint, à force de protestations, à faire écrire son âge véritable. Ceci me rappelle l'histoire de ce jeune homme qu'une erreur de nom fit périr sur l'échafaud. Mellet, âgé
de seize ans, s'entendit appeler dans la cour du Luxembourg. Interdit, il monte dans la chambre d'un détenu ami de sa famille : « On m'appelle, dit-il en pleurant ; que leur ai-je fait? » Un second appel le fait descendre. On l'emmène. C'était un nommé Bellay, âgé de quatre-vingts ans, que portait la liste de proscription. Cependant le jeune homme arrive devant ses juges. « Ton âge? » Il répond : « Seize ans. — N'importe, répond le président, tu en as bien quatre-vingts pour le crime (1) ! » Et il est condamné h mort. Fouquier-Tinville trouve aussi que les fdles de Verdun sont plus que mûres pour le crime, parce que, si jeunes qu'elles soient , elles ont refusé d'accuser leurs complices, c'est-à-dire leurs tantes, leurs mères, leurs sœurs, leurs compagnes...
« Vous avez vu, dit-il, avec quelle opiniâtreté, quel entêtement, déjeunes filles, cec?an^ sans doute aux suggestions perfides de leurs mères et partageant ainsi leurs crimes, 'se sont refusées à toute espèce d'éclaircissem.ent et ont en quelque sorte méprisé les moyens que le tribunal leur ouvrait, sinon d'établir entièrement leur justification, au moins d'expliquer leurs torts et de les atténuer; et de ce silence criminel, fen conclus que ces jeunes tiges sont aussi corrompues que le tronc d'où elles sortent ! .. . (2) »
Cette phraséologie féroce résume tout le procès des vierges de Verdun. Il fallait un crime à l'accusateur public, et le crime manque. Eh bien ! le crime, on le trouvera. Tacite l'avait prévu. « Ce sera le silence. » On avait compté sur les dénonciations réciproques des accusés , et que les filles accuseraient leurs mères, que les mères abandonneraient leurs filles. C'est le contraire qui arrive ; car en regard de ces indignités de la justice républicaine, il y
(1) Histoire générale et impartiale des erreurs, des fautes et des crimes commis pendant la Révolution françaiaey t. 1, p. 355. Paris, 1797.
(2) Bulletin du Tribunal révolutionnaire, t. IV, p. 202.
a ce beau spectacle dont parle Sénèque, le jusîc aux prises avec l'adversité, et cette fois ce n'est pas un roi tombé, un pbilosoplie traîne aux gémonies, un général vaincu , désarmé et inflexible, qui donne ce spectacle au monde; ce sont de pauvres filles qu'on traîne depuis deux ans, avec toutes sortes de raffinements barbares, par toutes les prisons de la Terreur, qui manquent deux fois d'être massacrées par la populace, une fois à Saint-Mihiel, où de braves soldats les sauvent; une autre fois à Paris, où la foule leur crie : A bas les chapeaux verts ! Hors la loi les Charlotte Corday ! — et qui, amenées devant leurs juges pour y recevoir, comme dit M. Grille, « la leçon du sang , » y paraissent dans l'atlitude d'une admirable résignation , sans forfanterie mais sans faiblesse , sans affectation d'héroïsme mais sans pusillanimité devant la mort, modestes dans leur innocence, timides dans leur vertu, douces envers leurs bourreaux, mais ne cédant rien à l'accusation de ce que l'amitié, la parenté, la religion et la conscience lui refusent! Delille n'avait pas lu le touchant Mémoire de M^^ Meslier, qui me fournit les éléments de ce récit, quand il disait dans son langage un peu emphatique :
Vous eûtes la beauté, vous eûles le courage !
Vous vîtes sans effroi le sanglant tribunal;
F'os fronts n'ont point pâli sous- le couteau fatal (l).
Mais Delille disait vrai. Pas une de ces pauvres filles n'eut peur, je ne dis pas de la mort, ce n'était rien peutêtre dans un pareil temps, mais n'eut peur du juge. Quand elles parurent devant le tribunal, après qu'on eut donné à leur défenseur, M. Chauveau-Lagarde, un quart d'heure pour les entendre, « derrière les juges, écrit M"^ Meslier, » étaient placées des femmes qui les égayaient, folâtrant » et paraissant contentes du nombre des victimes qu'on
(1) Malheur et Pitié, IIP chant.
» allait immoler. Le public, au contraire, paraissait fort » ému. » Parmi les griefs reprochés aux charmantes demoiselles AVatrin, il y avait une somme d'argent prêtée par elles à un émigré, leur frère, dit-on. L'aînée avoua le fait, « avec une noblesse au-dessus de son âge, » ajoutant qu'elle avait prêté cet argent à l'insu de ses sœurs. La seconde, Henriette "Watrin, conjura les juges de ne pas ajouter foi à cette déclaration, disant qu'elle était seule coupable. La plus jeune, Hélène, fit la même réserve à sa charge. « Cet assaut de grandeur d'âme, dit M""^ Meslier , arrachait des larmes aux assistants... » Quand vint le tour de Barbe Henry d'être interrogée, l'accusateur public la fit approcher de lui ; puis, apostrophant la tante et les sœurs de l'accusée, il essaya de rejeter sur elles tout l'odieux du crime. C'est alors que la jeune fille, sans répondre un mot, mais par un élan de protestation et d'horreur sublime, quitta précipitamment la place qu'elle occupait auprès de Fouquier-Tinville et alla se jeter dans les bras de ses sœurs. Dites, n'y a-t-il pas là pour Charles Muller, Ary Schefler ou Delaroche le sujet d'une admirable peinture ? « Un soldat qui m'avait introduite dans la salle , dit » M"''^ Meslier, vint tomber alors sans connaissance à mes » pieds. Mes sœurs et moi, par un premier mouvement, » vou'ûmes porter du secours à ce malheureux, mais il ne » nous fut pas permis d'exercer cet acte si naturel d'hu- » manité. Le président ordonna de l'emporter, avec une » rigueur qui me fit craindre qu'on ne lui fît un crime de » sa sensibiUté... »
Fouquier-Tinville se sentit bravé, bravé doucement, ce qui était le plus dangereux défi qui pût être adressé à ce cœur féroce ; et la suite du procès le prouva bien. On a vu dans quel patois (car la langue même, la langue d'Estiennc Pasquier, de d'Aguesseau et de Gerbier semblait tombée en démagogie comme tout le reste) l'accusateur public avait reproché aux filles de Verdun leur criminel
silence. C'est dans le même style qu'il les accuse d'avoir formé, la \eille de la capitulation, cet attroupement devant la maison commune , dont M"^® Meslier nous a fuit si naïvement l'histoire. « Une espèce de char, dit-il ailleurs, avait été préparé, orné pour aller prodiguer an tyian de fades adulations... » On lui répond que ce char n'est autre chose, dans le Verdunois, qu'une grande cliarrelte à quatre roues destinée à la rentrée des foins et au Iranspoi t des fumiers, et dont on se sert quelquefois pour voiturer le public aux fêtes de village. Ici Fouquier-Tinville ne se tient plus, sa colère éclate.
« Eh bien ! s'écrie-t-il, en appréciant à leur juste valeur ces femmes rampantes montées dans leur voiture à fumier, je dis que jamais cetle charrette n'en voitura tant que lorsque ces femmes allèrent visiter le tyran!... »
« Ce tyran, dit-il ailleurs, qui venait ravager le sol de la France, car telles étaient les intentions bénignes de ce prétendu libérateur, il n'en faut pas douler; c'est toujours l'intérêt qui mène les rois, comme c'est Vintérêt qui mène le loup autour d'une charogne. . . »
On comprend de reste, sans que j'y insiste, que les excellents vieillards qui rendaient alors la justice au nom de la république française une et indivisible n'étaient pas d'humeur à résister à des arguments de cette force. Les jeunes filies de Verdun furent condamnées. « Malheureu- » sèment pour le triomphe de l'innocence, dit le Bulletin » du Tribunal^ ces jeunes personnes, soit par une opi- » niâtreté mal entendue, soit par attachement pour leurs » mères ou leurs coaccusées, n'ont point secondé les vues » humaines du tribunal , qui s'efforçait de les soustraire » au glaive de la loi. » Ce qui veut dire, en français vulgaire, que le glaive de la loi les a frappées non pour leur crime, mais pour leur vertu. Avouons-le: jamais le mépris des sentiments qui sont l'honneur de la famille et le fondement des sociétés n'avait été affiché avec un cynisme
à la fois plus slupide, plus impudent et plus atroce.
L'arrêt de condamnation prononcé, des applaudissements avaient éclaté dans une portion de l'assistance, ?iotamment au banc des témoins. Puis tout à coup, étrange effet d'une exaltation indéfinissable ! les demoiselles Watrin, condamnées à mort, s'étaient mises à applaudir à leur tour, comme par une sorte d'héroïque défi à l'iniquité qui les frappait. Après elles, les autres accusées s'étaient levées, applaudissant de concert, et se livrant, dit M""' Meslier, à je ne sais quels transports. Quant à M"'* Meslier, qui n'avait pas écouté la lecture du jugement jusqu'au bout, se croyant condamnée à mort comme les autres, elle s'était jetée dans les bras de ses sœurs : « J'oubliai tout, dit-elle, » j'oubliai tout dans cette étreinte. Oui , ma fille , je me » rappelle encore que cet instant où je crus être rappro- » chée de mes sœurs pour ne plus les quitter , fut pour » moi un des plus beaux de ma vie I »
Tel fut ce procès. J'ai essayé, aussi complètement que le permettait l'espace dont je dispose, de caractériser sa physionomie. J'en voudrais maintenant indiquer l'esprit, je voudrais le rapporter à la source d'où il est sorti. Le procès des vierges de Verdun était né d'une théorie perverse, et cette théorie c'est le rapport lu à la Convention le 9 février 1793 qui l'avait posée. Le réquisitoire du 5 floréal était en germe dans le rapport du 9 février. Cavaignac avait précédé Fouquier-Tinville. Je ne rapproche pas ces deux noms pour écraser l'un par l'autre. La démagogie a ses nuances, et il y avait plus d'un degré au pied de l'autel où la Terreur sacrifiait, à la république française, des victimes humaines. Mais si Fouquier-Tinville a été l'exécuteur implacable du procès de Verdun, Cavaignac en avait été le théoricien funeste. Bourreau ou sophiste, le jugement des hommes ne vous confond pas. Mais en temps de révolution le sophisme est aussi meurtrier que l'échafaud. On tue aussi bien avec la plume qu'avec le couteau.
Le rapport de Cavaignac posait une théorie contre laquelle je proteste ici, parce que jamais occasion n'en fut plus légitime , de toutes les forces de mon cœur et de ma raison. Cavaignac dressait, autant qu'il était en lui, simple rapporteur d'un comité législatif, l'échafaud politique des femmes et des filles. Il disait :
« Du nombre de ces derniers ( les accusés qu'on
renvoyait à la justice ordinaire) sont ces femmes qui furent offrir des bonbons (o république!) au roi de Prusse.
» Jusqu'ici ce sexe, en général, a hautement insulté à la liberté. La prise de Longwy fut célébrée par un bal scandaleux. Les flammes qui embrasaient Lille éclairaient aussi des danses et des jeux.
» Ce sont les femmes surtout qui ont provoqué l'émigration des Français. Ce sont elles qui , d'accord avec les prêtres, entretiennent l'esprit de fanatisme dans toute la république et appellent la contre-révolution.
» Cependant , citoyens , c'est aux mères que la nature et nos usages ont confié le soin de l'enfance des citoyens, cet âge où leur cœur doit se former pour toutes les vertus civiques. Si vous laissez impuni l'incivisme des mères , elles inspireront à leurs enfants, elles leur prêcheront d'exemple la haine de la liberté et l'amour de l'esclavage.
» Il faut donc que la loi cesse de les épargner, et que des exemples de sévérité les avertissent que l'œil du magistrat les surveille, et que le glaive de la loi est levé pour les frapper, si elles se rendent coupables... (1) »
Telle est la théorie. Je sais qu'elle est d'un homme qui poussait le zèle républicain jusqu'au fanatisme. Je sais qu'elle est d'un temps où Lucile Desmoulins pouvait écrire, après le 10 août : « Nous sommes vainqueurs! »
(1) Réimpression du Moniteur , t. XV, p. 405.
où M'"^ Roland était ministre, où Théroigne de Méricourt doublait Maillard, où Charlotte Corday poignardait Marat, où la citoyenne Momoro posait pour la déesse Raison, où les tricoteuses dominaient la Convention Nationale, et où on lisait, dans le compte -rendu d'une séance de l'Assemblée, un jour de pétitions : ^ M'"^ Rifoville offre trois » fusils ; M"'^ Willaume , marchande mercière , offre de » monter sa garde; sa fille dépose une timbale d'argent » et une pièce de quinze sous ; la mère donne une croix » d'or, un cœur en or et un dé d'argent. (On applaudit.) » Tel était l'entraînement de l'époque. Mais, dites, ceux qui demandaient une place pour les femmes sur l'échafaud politique, réclamaient-ils aussi pour elles les prérogatives du citoyen ? Ceux qui leur donnaient si libéralement le droit de mourir, leur donnaient-ils le droit de voter, de faire des lois, de commander et de gouverner? Frapper l'incivisme des mères de famille avec le glaive de la loi, et les laisser dans l'infériorité civique où la loi les retenait ( et elle avait raison) , c'était combler la mesure de l'iniquité et de la barbarie. Cruelle inconséquence I on rendait les mères responsables du patriotisme de leurs enfants, et on leur donnait, à elles, pour précepteur de patriotisme, le bourreau I
On aura beau faire; dans le crime politique d'une femme, il y aura toujours, chez une nation qui se respecte et qui n'a pas perdu tout sentiment de délicatesse et de pudeur, il y aura toujours un complice qui répond de tout, s'il est honnête homme, un père, un fils, un frère, un mari. Attaquez-vous à celui-là. Dressez pour lui l'instrument de mort , si la loi ne l'a pas brisé entre vos mains. Frappez- le d'exil ou de détention, si vous n'avez pas d'autres châtiments. Mais devant la femme , arrêtezvous ! Politiquement elle est inviolable , parce que politiquement elle est incapable. Surveillez-la, s'il le faut, ne la frappez pas ! La théorie posée par le conventionnel Cavai-
gnac a ouverl la voie funeste où le glaivp. de la loi a poussé tour à tour, enveloppées dans leur sanglant linceul , les plus saintes victimes de la Terreur. On punissait en elles, sous le nom d'incivisme , ce qui est la vertu des femmes, c'est-à-dire leur soumission , leur fidélité, leur héroïsme ou leur malheur. Quel était le crime de Marie-Anloinette? Elle était sœur de l'empereur d'Allemagne; elle était femme du roi des Français. Elle aurait pu dire à ses juges, comme la Junon indignée : Et soror et coiijux ! Oui , c'était là son crime. Son incivisme , c'était d'avoir régné. Et ces humbles filles dont j'ai raconté l'histoire, ces victimes que le rapport lu à la Convention désignait à l'échafaud, et qu'on lui livrait , quatorze mois plus tard, sans doute pour que la théorie n'eût pas tort , ces vierges de Verdun qu'avaient-elles fait ? Elles avaient obéi à leurs parents, et elles s'étaient refusées à les trahir. La république française punissait de mort , en elles , la vertu même que l'esprit républicain a contribué à rendre à la fois la plus rare et la plus nécessaire, l'obéissance.
J'aurais fini, si je pouvais oublier que j'ai dû à l'écrit publié par M. David (d'Angers) l'occasion de cette étude. M. David (d'Angers) a reproduit sans l'affaiblir la théorie approuvée par la Convention le 9 février 1793, et il a relevé, autant qu'il était en lui , l'échafaud du 6 floréal. 11 y a replacé les victimes en les flétrissant. J'ai voulu protester contre cette injurieuse et inhumaine exhumation. M. David (d'Angers) était un sculpteur justement célèbre. Il prétend à être, dans des recueils destinés au peuple, un des écrivains de la démocratie. Je n'ai pas à juger cette prétention. Pourtant. . . Faites des sabots^ écrivait Voltaire à un sabotier qui s'était pris d'une passion malheureuse pour la poésie. Faites des statues , dirai-je à mon tour à M. David. Votre lot est assez noble et vous y excellez. Mais votre ciseau fût-il devenu impuissant , oh ! ne le changez pas, croyez-moi, pour cette plume malfaisante du
démagogue , si peu exercée dans votre main ; et, comme dit Boiieau, notre maître à tous :
Soyez plutôt maçon si c'est votre talent.