QUATRIÈME PARTIE
tmim Eï PORTRAITS RÉVOLUTIONNAIRES.
Barère.
(31 mars 1830.)
... Conscientiam generis humani aholeri arbitrabanlur !
(Tacite, Agricola.)
Je voudrais, à propos des Mémoires du conventionnel Barère (1), toucher ici en passant à une question d'esthétique révolutionnaire à laquelle personne, je le suppose, ne refusera le mérite de l'à-propos. Nous sommes envahis par la littérature révolutionnaire, j'entends celle qui emprunte aux temps de révolution sa couleur, son style, ses inspirations et ses héros. Nous n'en aurons bientôt plus d'autre. Le drame, la polémique, la tragédie, l'histoire, l'éloquence, toute la littérature de notre pays tend à se transformer dans je ne sais quel patoi î dithyrambique inspiré de la plus mauvaise époque de l'esprit français, l'époque conventionnelle. Le vaudeville lui-même, l'enfant « né malin, » a brisé ses grelots et s'est fait pamphlétaire. Melpomène a jeté sa couronne immortelle pour prendre le sordide bonnet de Marat.
Je voudrais essayer de signaler aujourd'hui en peu de
(1) Publics par MM. Hipp. Carnot et David (d'Angers) ; précédés d'une Notice par M. H. Carnot (4 vol. in-8^).
mots la fïiussctc littéraire et le danger politique de cette tendance qui , pour être une conséquence de l'état révolutionnaire où nous vivons, n'en est pas moins une des causes qui l'entretiennent le plus infailliblement. L'effet, comme cela arrive trop souvent, réagit sur sa propre cause et l'envenime eu l'aggravant.
Le mal vient de loin. J'en veux relever seulement les symptômes qui sont le plus à notre portée. Je ne fais pas l'histoire de la littérature révolutionnaire. J'essaye de montrer seulement par quel lien notre époque se rattache en ce moment à cette triste école, la plus fausse, la plus stérile, la moins française de toutes celles qui ont marqué notre décadence. Le Moniteur est là pour prouver que, Mirabeau excepté, on n'a jamais parlé un plus faux langage, fait de plus mauvais drames, entassé plus de fautes de français et plus de ruines que pendant la période qui s'est écoulée entre la chute de l'ancienne société et la reconstruction de la nouvelle.
Les événements vus dans un certain ensemble paraissaient grands, les hommes étaient petits. Il est incroyable même à quel point, pendant la période désordonnée et sanglante de la Révolution française, les hommes ont manqué aux choses. Dix fois , pendant le cours de cette période, le torrent qui roulait des têtes humaines aurait pu être arrêté, s'il s'était présenté, entre l'atroce politique de la guilloiine et l'imbécile terreur des masses, un homme de cœur, maître de lui-même, supérieur aux factions, avec cette sorte de courage qui a manqué à presque tous les hommes de l'époque révolutionnaire, le courage de braver la responsabilité du bien. Celle du crime paraissait moins lourde. Mais cet homme, jusqu'au 18 brumaire, ne se trouva pas ; et quand il parut, il fallut qu'il revînt d'El- Arich et d'Aboukir, qu'il eût secoué, pendant ce long et miraculeux voyage, la poussière de la France terroriste ; et encore, le jour où il mit la main , dans l'Orangerie de
Saint-Cloud, sur ces héritiers timides de la terreur conventionnelle, cette main trembla !
C'est que la France tout entière avait tremblé, beaucoup moins devant quelques bourreaux tremblanis comme elle, que sous la pression de cette fatalité suprême qui avait précipité, en quelques instants, au fond de l'abîme, toutes les forces et toutes les institutions de l'ancien régime. Cherchez dans l'histoire, il n'y a pas d'exemple ci'une pareille chute et d'une destruction si rapide. Les nations ne meurent pas comme les individus : leur agonie est lente, leur décadence remplit queiquefois plusieurs siècles. Tout au contraire, en 1792, la France monarchique a péri avec la soudaineté d'un édifice qui s'écroule tout entier. La facilité avec laquelle la Terreur a pu s'étabhr tient à cette cause. Quand tous les supports de l'ordre social manquent à la fois, un peuple n'est plus qu'on troupeau. lUssouvenonsnous de février 18^8. Ap: es la chute du trône de Louis XYI, l'épouvante publique fit la force de quekpjcs hcmnics violents qui, accroupis sur ses débris, se donnèrent la tâ( he de consommer cette immense destruction. Ils furent les organes de la fatalité qui s'acharnait après la vieille société; mais prêtres sans foi de cette rehgion révolutionnaire, car aucun de ceux qui survécurent, quoi qu'en dise M. Hippolyte Carnot, n'y resta fidèle; organes sans grandeur de cette épouvante publique qui avait succédé à la ruine de l'ancien régime, car ils la ressentirent en la propageant, et habiles seulement à détruire, ils laissèrent le soin de reconstituer la société à un de ces hommes qu'ils fcùsaient surveiller, sous le feu de l'ennemi, parleurs commissaires, à un des chefs de ces armées dont ils prétendaient « organiser la victoire. » Mais la victoire, pour accourir sous le drapeau français, n'avait pas besoin de leur permission.
. . . Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes, Tous à ia gloire allaient du même pas.
Si la France n'avait pas eu cette gloire, et elle l'eut malgré la terreur, l'hisloirede cette époque serait aujourd'hui aussi méprisable que celle des hommes qui la remplirent de leurs noms maudits. El pourtant, chose étrange! la plupart des écrivains qui, depuis quelques années, demandent des inspirations à celte histoire, semblent prendre à tâche de transporter aux hommes qui firent la politique la grandeur et l'éclat qui appartiennent à ceux qui avaient fait îa guerre. Ils dressent un piédestal pour ceux qui égorgeaient la France, après en avoir fait descendre ceux qui la sauvaient. C'est le procédé contraire qui eût été la vérité.
La vériîable critique de ces temps et de ces hommes, la justice de l'art et de l'histoire à leur épjard, non, ce n'est pas de les élever hors de toute proportion, au gré de cette fortune aveugle qui leur fit une grandeur éphémère ; la justice consiste à les rabaisser au niveau de leur valeur réelle. Si bas qu'on descende l'échelle, on rencontre leur mesure. La monler , c'est perdre leur trace. « ^ous paraîtrons des colosses, » disait Barère. « Vous n'êtes que des dictateurs ridicules, » répondait courageusement Carnot. Carnot avait raison. Ces hommes, qui avaient les mains dans le sang d'un peuple, le ridicule, quand ils parlaient de dictature, faisait justice de leur prétention, tant ils étaient en réalité, et pour qui les voyait à l'œuvre du gouvernement comme les voyait Carnot, au-dessous d'un pareil rôle. Chercher en eux la grandeur, parce que les circonstances les firent terribles, et la prêter à leur caractère parce qu'elle fut un instant offerte à leur destinée, c'est le plus faux point de vue qui puisse égarer la plume d'un historien sincère. Mais leur prêter la poésie ! c'est le plus coupable abus qui puisse être fai( de cette langue divine. André Chénier était poëte. Il flétrit, du fond de son cachot, « ces bourreaux barbouilleurs de lois. » Personne, après lui et jusqu'à nos jours, n'avait songé à requérir la muse pour la plus grande gloire des jacobins.
M. de Lamartine a fait l'épopée de la Terreur, comme Milton a fait celle du diable. Milton n'a pas fait aimer Satan; il lui a donné la grandeur et la beauté. De même, les héros de M. de Lamartine sont des demi-dieux tombés, qu'on déteste sans les m.épriser
Le crime allait croissant, le sang lavait la boue. Ceux qui l'ont offensé sont tous morts ou proscrits, El l'épouvante enfm l'a sauvé du mépris î...
Où l'impartiale histoire mettait un gibet, M. de Lamartine élève un piédestal. Sur cette fange détrempée de sang , il essaye de dresser des statues. Je n'accuse pas ses intentions. Cette réhabilitation poétique de la Terreur est l'involontaire produit de sa plume, si peu maîtresse d'ellemême. Les poètes, même ceux qui font des révolutions, ne sont pas obligés d'être des hommes d'Etat et des philosophes. Mais qui peut dire dans quelle mesure ce dithyrambe éblouissant , ainsi jeté dans la mêlée des passions qui ont précipité la fin du dernier règne , a contribué à l'agitation des esprits et au pervertissement des âmes? Qui peut dire la part qui revenait aussi au poëte, le 24 février 18Zt8, dans le triomphe inespéré du parti révolutionnaire? Les Girondins étaient la préface de la Révolution de 1 8/i.8 ; le Chevalier de Maison-] iouge en était le prologue. M. Alexandre Dumas avait traité la Terreur en artiste plus qu'en poëte. Il l'avait exposée sous les yeux du peuple dans une série de tableaux d'une vigueur et d'une vivacité frappantes. Je me souviendrai toujours de l'elTet que produisit sur la foule la mise en scène d'une délibération populaire dans une des sections de Paris. C'était la théorie du club en action. M. Alexandre Dumas ne songeait qu'à l'effet pittoresque. Mais la corruption des yeux est plus rapide que celle des oreilles. Le drame de M. Dumas était moins redoutable par ce qu'il disait que par ce qu'il montrait. Sefjniùs irritant animos^ etc. Horace l'a dit avant moi.
J'en dirai autant, et quelle que soit mon estime pour un talent déjà célèbre et plein d'avenir , j'en dirai autant du récent drame de M. Ponsard (1). Cette œuvre appartient à l'école hyperbolique de la tradition révolutionnaire ; elle est née de cette foi superbe dans l'innocence de l'intention, de ce dédaigneux éclectisme de l'histoire qui s'appelle de l'impartialité , et qui n'est qu'une souveraine injustice quand il n'est pas, et certes je n'adresserai pas ce reproche à M. Ponsard , une criminelle indilîérence. Oui , telle est cette œuvre , et je ne la juge pas ici dans son opportunité ou sa convenance. Je n'examine pas le danger de mettre sur la scène ce qui demain peut-être sera dans la rue , de placer les meurtriers en face des victimes; car où trouver en France une réunion de deux mille spectateurs où les souvenirs de la Terreur ne soient marqués , au fond de quelques âmes , en traits de sang ineffaçables? Je ne relève pas môme ce risque immense de faire planer , à la face du public, du haut d'un trône de poésie , les ailes étendues, le visage serein et la main armée du glaive , cet ange de l'assassinat , si imprudemment et si poétiquement évoqué par l'auteur des Girondins. J'écarte toutes ces questions; je ne m'arrête qu'à cette fausseté historique , à celte hyperbole de grandeur et d'héroïsme qui est, suivant moi, le défaut du drame de M. Ponsard. Au lieu de soumettre , comme il le pouvait , au jugement d'une raison sereine et d'un cœur droit, ces formidables médiocrités qu'il voulait peindre (mais peutêtre n'eût-il pas fait son drame) , c'est dans le milieu vicié où nous vivons , c'est dans cette admiration posthume et imbécile pour les bourreaux de nos pères, c'est dans cette exagération héréditaire de leur grandeur abhorrée, qu'il a puisé le type des héros qu'il a introduits sur la scène ,
(1) Charlotte Corday, qui venait d'être représentée pour la première fois au Théâtre-Français.
Danton, Robespierre, Marat! Danton, l'ordonnateur avoué des massacres de septembre ! et Marat î.. . « Dieu ! s'écriait Louvet, j'ai prononcé son nom! » Mais son nom suffit. Et Robespierre? ce rhéîeor sanguinaire, ce faucheur d'hommes qui créa la fralerniié , ce sophiste impudent qui osa regarder Dieu en face et qui crut l'avoir inventé parce qu'il mit l'autel sur l'échafaud ; cet envieux implacable qui prit le bourreau pour vengeur de sa vanité; ce parvenu de la guillotitie qu'on a divinisé parce qu'il fut pauvre, et dont l'hypocrite intcgriié cachait tous les égoïsmes qui peuvent glacer le cœur humain ; ce déclamateur astucieux qui ne sut que préparer un discours écrit, comme un cliancelier d'académie, le jour où il fallut défendre contre un péril menaçant son pouvoir et sa vie , et qui mourut non pas en sage comme Vergniaud ou en gladiateur comme Danton , mais comme une bête féroce prise au piège; ce Robespierre de l'histoire, savezvous ce que la poésie de M. Ponsard en a fait? presque un philosophe , un croyant !
Quel sera le plus fort, Robespierre ou Dauloa ?
La médiocrllé l'emportera, (iil-on.
Fa\ somme, quoique l'un souille son éncvgic,
Quoique de plus de sang ii ait la iiKiin rougic,
Que sa soif des jjlaisirs i)uise parloul l'argenl,
Au lieu, que Vaulre est pur au point d'être vidigcnf,
Quoiqu'il ne croie à rien, ;:.i ce n'est à lui-même,
Au lieu que Bobespierre'U foi dans son système,
On aura pour Danton une moindre rigueur :
La passion l'excuse: on sent en lui du cœur.
Robespierre est pur et Danton a du cœur. Il y a beaucoup d'honnêtes gens , avouez-le , qui ne demanderaient pas aujourd'hui , à la haine des partis, wna autre justice.
M. Ponsard anmistie Danton. Il fait de Robespierre un martyr de sa foi. Mais Marat est son chef-d'œuvre. Pour
peindre Marat , il pindarisc. M. Ponsard n'a donc jamais ouvert ce hideux journal, écrit sur la borne et destine au ruisseau, l'Ami du Peuple? Je le comprends; l'auteur de Lucrèce , esprit correct et sain , nourri de la plus pure antiquité, aura reculé de dégoût devant l'œuvre de ce bandit trivial et sanguinaire. Mais alors , pourquoi poétiser Marat? Quoi 1 vous ne mettez qu'un grand rôle dans votre pièce , et ce rôle c'est Marat! Vous n'avez qu'un acteur, et c'est Marat ! Vous ne parlez qu'une fois , dans ce long monologue en cinq actes, la noble langue des poêles , et vous la mettez dans la bouche de Marat î Oh ! vous avez beau faire ! homme de cœur , vous détestez VAmi du Peupie; poêle, vous êtes du parti de vos magnifiques vers! Vous avez beau tuer le monstre ; poëte , vous pleurez l'homme que vous avez fait si grand , si énergique , si puissant par l'insolence audacieuse et convaincue ! Poëte, vous condamnez Charlotte Corday que ia conscience publique avait amnistiée, que le public condamne aujourd'hui avec vous, depuis qu'il l'a vue à l'œuvre le couteau à la main I car la pensée était grande; l'œuvre est ignoble.
J'arrive aux Mémoires de Barère. Cet ouvrage, qui a déjà quelques années de date, appartient, par l'esprit qui a présidé à sa publication, à la fâcheuse école d iut jv; viens de signaler les œuvres récentes, la fausseté littérair: et les dangereuses tendances.
Les Mémoires de Barère ont été publiés de 18^2 à 18û^. Ce livre n'a pas vécu. A peine avait-il vu le jour que l'ennui l'a tué. C'est la plus lourde, la plus indigeste, la plus fastidieuse compilation que le goût des réhabilitations terroristes ait jamais tentée depuis cinquante ans, mais celle aussi dont l'indilîérence universelle a fait le plus promptement justice.
Je ne viens pas protester contre le jugement du puMic. Je n'essaye pas de rendre la vie à un hvre mort. Il n'y a
qu*une chose qui mérite de nous occuper aujourd'hui dans ce voluniineux recueil de paperasses révolutionnaires, c'est la notice qui le précède. Celte notice est de M. Hippolyte Carnet. EUe est écrite avec soin et talent. En outre, M. Carnot, gentilhomme du fait de l'Empire, un moment chartiste constitutionnel sous le dernier règne, républicain de la veille après février, révolutionnaire relaps et socialiste par occasion depuis le 10 mars, esprit religieux 'et facile , correct et froid , sans violence mais non pas sans fiel, sans parti pris mais non pas sans système, M. Carnot avait les titres les plus sérieux pour attirer notre attention sur le héros dans lequel il lui convient de glorifier ce qu'il appelle la grande génération révolutionnaire. Etudions donc Barère au point de vue de M. Carnot.
Bertrand Barère de Vieuzac est un des plus frappants exemples de l'importance où peut atteindre, en temps de révolution, la médiocrité bavarde et affairée, alliée à une ambition sans scrupule, à une servilité :<ans frein, à une pusillanimité sans pudeur. Barère n'est jamais monté tout à fait au premier rang. La fortune, en accablant notre malheureux pays, lui a rauvé cette honte ; elle a épargné cet outrage au lion mourant. Mais si Barère n'a pas régné sur la France comme deux des héros de M. Ponsard, il a été le ministre assidu, le scribe imperturbable, le maître Jacques inamovible des comités qui l'ont gouvernée près de deux ans par la terreur. « Est-ce à votre cocher, monsieur, » ou bien à votre cuisinier que \ous voulez parler? car je » suis l'un et l'autre. » Est-ce le ministre des affaires étrangères, de l'instruction publique, de l'intérieur, delà police que vous demandez? Tariez, voilà Barère! Est-ce le suppléant de Jean-Bon Saint-André à la marine?. Est-ce le directeur des beaux-arts, celui qui d'une statue de sainte Eustochie va vous faire une déesse de la liberté? Est-ce le chroniqueur militaire, le proscripteur, l'élégiaque, le patron de Fouquier-ïinville, le complice de Collot-d'Hcr-
bois? Est-ce récrivaiiî facile qui vous baclc, en un tour de main, un rapport h faire tomber deux cents têtes, ou un madrigal h faire pâmer d'aise les tricoteuses de la tribune réservée, ou un calembour à faire éclater de rire le bourreau lui-même? Parlez, cjue demandez-vous? Bertrand Barère de Vieuzac est là pour tout faire. On l'a surnommé « l'Anacréon de la guillotine. » Il en est aussi le Démosthène. Il sème de fleurs le chemin des victimes, mais il lance la foudre sur les suspects
« On m'accuse, dit-il naïvement, dans une de ses apologies, d'avoir donné, dans un rapport du 12 nivôse, de l'extension à la loi (de proscription) du 17 septembre, en désignant toutes les classes de la nation comme comprises dans cette loi, et en passant en revue les nobles^ les fanatiques, les incrédules, les aventuriers, les étrangers, les opulents, les pauvres, les citadins, les habitants des campagnes, les politiques, les marchands, les banquiers, les éloquents, les indifférents, les écrivains périodiques, les lettrés... Eh bien! j'étais plus humain que ceux qui ne voulaient trouver de coupables que dans une classe ; car je voulais les frapper dans toutes... » (Réimpression du Moniteur, t. XXiV, p. 88.)
Cette sensibilité de Barère me rappelle un discours de Collot-d'Herbois rendant compte à la Convention nationale des exécutions de Commune-Affranchie (ci-devant Lyon) :
« .... Pourquoi les avait-on différées, ces exécutions? Citoyens , il faut le dire , c'est que pour délivrer l'humanité du spectacle déplorable de tant d'exécutions successives, vos commissaires avaient cru possible de détruire tous les conspirateurs jugés, en un seul jour. Ce vœu, provoqué par la véritable sensibilité, sortira naturellement du cœur de ceux f{ui auront une pareille mission à remplir.... »
« Nous en avons fait foudroyer à Lyon deux cents d'un
coup, dit ailleurs Collot-d'Herbois, et on nous en fait un crime! Ne sait-on pas que c'ent encore une marque de sensibilité? Lorsqu'on guillotine vingt coupables, le dernier exécuté meurt viDgt fois, tandis que ces deux cents conspirateurs périssent ensemble... On parle de sensibilité! Et nous aussi nous sommes sensibles! Les jacobins ont toutes lesvertus : ils sont compatissants, humains, généreux ; mais tous ce;^ sentiments, ils les réservent pour les patriotes, qui sont leurs frères , et les aristocrates ne le seront jamais. » (Réimpression d\i Moniteur, t. XIX, p. 189 et 26.)
Barère m'avait rappelé Collot-d'Herbois. Collot-d'Herbois me ramène à Barère. Entre ces deux hommes il y a, je l'avoue, la <fifférence de la théorie à la pratique, du commissaire au rapporteur, de la plume homicide à la hache sanglante ; il y a aussi la différence des tempéraments, mais les sentiments et les intentions sont les mêmes. La sensibilité de Collot-d'Herbois est plus aguerrie, plus obstinée, plus résolue ; la cruauté de Barère est plus novice et plus scj^piique. Elle est chez lui plutôt un calcul de lâcheté qu'un vice de nature. Née de sa pusillanimité irrémédiable, elle aboutit facilement à l'indifférence et s'associe avec la gaieté. Barère, pourvoyeur académique de l'échafaud conventionnel, bourreau lettré, proscripteur élégant et poli, est resté, comme le remarque M. Hippolyte Carnot, un bon enfant !
Aussi rien ne lui coûte , aucune extrémité ne l'arrête , si elle sert à le maintenir en équilibrcî sur ce terrain mouvant et sur cette corde tendue de l'ambition lévolutionnaire où sa destinée l'a fait monte!-. Aucune besogne ne lui répugne. Il préside la Convention lejouroù LouisXVI subit l'inique et injurieux interrogatoire de ses sujets révoltés ; il dîne avec Robespierre le jour où se dresse l'échafaud de Marie -Antoinette ; il appuie, le 8 brumaire an II, le décret qui supprime la défense de ses coreligionnaires politiques , les Girondins. RoyaUsle constitutionnel jus-
qu'au 10 août, girondin jusqu'au 31 mai, terroriste jusqu'au 9 thermidor, réactionnaire jusqu'au 12 germinal, courtisan du premier consul après le 18 brumaire, correspondant salarié de l'Empire après le 2 décembre ISO^i, rallié, en 181/i, sous les auspices de Fauche-Borel , à la politique et au gouvernement des Bourbons , pas une de ces dates qui , sur le calendrier de « ce vieux ouvrier de nos libertés, » comme l'appelle M. Carnot, ne soit marquée par un changement de front. Legendre avait donc bien plus raison que M. Carnot quand il disait , dans son langage pittoresque : « Le petit Barère se met toujours en croupe de ceux qui sont le mieux montés. » Et Boursault n'avait pas tort, lorsqu'en apprenant que l'ancien rapporteur du Comité de Salut public , condamné à la déportation , avait réussi à rester à terre pendant qu'on embarquait CoIlot-d'Herbois et Billaud-Varennes , il disait plaisamment : « Barère, pour la première fois, a oublié de suivre le vent. » On a fait le Dictionnaire des girouettes. Par malheur, celle de Barère était plantée sur la guillo^ tine.
M. Hippolyte Carnot a du reste très-bien compris que , sur le fait de cette versatilité, son héros ne pouvait être complètement défendu , et il passe très-loyalement condamnation sur ce qu'il appelle les « inconséquences de son esprit et les faiblesses de son caractère. » Ailleurs M. Carnot nous dit que Barère « s'est exposé à se voir confondu » parmi les fourbes politiques , qu'il a été obligé fréquem- » ment d'exprimer au nom des comités des opinions qui » n'étaient pas les siennes, et qu'il avait peut-être com- » battues, obliijé même de leur chercher des motifs apolo- » gétiques. » Et puis , pour expliquer comment, parmi tant d'épreuves, le vieux conventionnel a vécu si longtemps (il est mort dans sa quatre-vingt-sixième année) , l'indulgent biographe nous révèle qu'il avait « cette force de convic- * lion qui semble donner à la vie une sorte de ténacité. »
Mais alors quelle idée se fait donc M. Carnot de la constance en matière politique , et quel sens mystérieux et nouveau s'attache , dans son esprit , à ce qu'il appelle une conviction ? Cherchez , non pas seulement au Moniteur y qui est rempli des contradictions de Barère, mais dans ses Mémoires, cherchez une de ses opinions qu'il n'ait pas contredite, une assertion qu'il n'ait pas démentie, un drapeau qu'il n'ait pas changé; oui, cherchez! Je défie qu'on me cite un mot de Barère dont la réfutation ne soit pas dans son livre. Et pour ne parler ici que de « cette force de conviction révolutionnaire et républicaine » que son biographe lui prête si généreusement, sans doute parce qu'il se sent riche , veut-on savoir ce que Barère pensait , en 1797 , de la révolution française? Il est vrai qu'alors il était proscrit :
« Combien de fois, dit-il, en me voyant si fort mali> traité par mes contemporains, je me suis félicité de ce » que la nature avait ordonné que mes chers parents ne » seraient pas les tristes témoins des infortunes de leur » fils!... Ils ont disparu de la terre, l'un et l'autre, avant » les premiers jours de cette terrible révolution , dont les » despotiques résultats seront si funestes à monpaijs . » {Pages mélancoliques , 1191 .)
« Dans un de ces repas , dit-il ailleurs , ces messieurs » (des agents du gouvernement britannique à Paris) me » remirent sur le compte du premier consul , et je leur » parlai avec la franchise d'un homme qui avait vainement » travaillé à établir une république, fonne de gouverne- » ment impossible à réaliser et à faire compatir avec le ca- » ractère français. Nous parlâmes aussi de la liberté de la » presse , et je leur prouvai qu'elle était aussi extreme- » ment difficile à établir »
« Tous les vents, dit-il encore ailleurs, portaient l'orage » sur ce gouvernement à cinq têtes, qui avait tous les » vices de l'oligarchie et de la démocratie , et pas un seul
») avantage de la monarchie consiiluiionndle^ la seule qui » soit supportable et compatible avec les lumières du siècle » et le caractère de lanation française. » {Mémoires^ t. III, p. 76 et 126.)
Barèro avait quarante ans, au fort de la Terreur, quand il travaillait d'un si grand zèle à l'établissement du gouvernement républicain. Il était donc alors dans toute la force de l'âge , de l'intelligence et de la raison. Et cependant , à ce gouvernement qu'il proclame « impossible , » il servait des hécatombes de victimes humaines ! A cette révolution « dont les résultats devaient être si funestes à son pays , » il sacrifiait ses opinions , son indépendance , sa dignité I A ces comités de mort qu'il combattait les portes fermées, nous dit M. Carnot, il obéissait en public comme le porte-voix obéit à l'officier de quart, comme le valet obéit au bourreau. Et M. Hippolyte Carnot nous parle des convictions de Barère. Quelle moquerie!
Parlons sérieusement. Bertrand Barère , dont vous voulez faire un des saints de votre petite Eglise, Bertrand Barère , que votre loyal père n'estimait pas , et il avait raison, ne fut jamais que le complaisant patron, le compère banal et sensuel de ces charlatans terribles auxquels il présentait la muscade et le gobelet. Il aurait été le Tristan de Louis XI. Il aurait été Dubois sous le régent. Il aurait fait la police de l'Empire si l'empereur l'avait voulu. Il fit celle des Anglais , des Russes et des Espagnols pour s'entretenir la main. (T. III, p. 125, 132, 1A2 et passim,) Voilà ce que fut Barère : poltron ambitieux , inquiet , affairé , trop ambitieux pour se cacher , trop timide pour prendre parti , trop affairé pour trouver le temps d'avoir une opinion. Si les Mémoires de Barère ont un intérêt, c'est celui-là , c'est la peinture de ce caractère en partie double où l'activité de l'esprit s'allie à la servihté de l'âme, où l'ambition confine à la peur , pour qui le mensonge est un moyen, l'effronterie un costume de commande, l'en-
thousiasme une affaire de service; « sanguinaire par lâcheté, » écrit M""^ de Genlis, déclamatour à froid avec tous les dehors officiels de la violence, sentencieux et vide, traître et doucereux, roué Gascon, Figaro terroriste, subalterne dans ses sentiments, dans ses goûts, dans son langage, dans son style, quoique M. Carnot nous dise que ses phrases semblent tailléfs à vif dans notre langue sévère et circonspecte; esprit vulgaire, raisonneur fallacieux, orateur commode , perfidement dévoué, faussement sensible, au demeurant le résumé de tous les vices que la vanité , l'égoïsme et le vide complet de tout sens moral laissent pénétrer dans une âme timide. « J'ai remarqué , disait » Legendre (à l'époque de la crise de thermidor) , que » Barère faisait des changements à son discours , selon les » mouvements qu'il apercevait dans l'Assemblée. » Ce mot résume plaisamment cette hideuse faiblesse d'un esprit entraîné dans toules les violences d'une époque révolutionnaire , sans aucune foi, même celle du mal.
Aussi Barère, j'en demande pardon à son complaisant panégyriste, ne rencontra nulle part, pendant sa longue carrière, même parmi ses complices , je ne dis pas « ce respect pour son caractère » que M. Carnot lui accorde, mais la considération conunune, l'estime banale, les simples égards que les hommes politiques se renvoient si facilement, au moins en apparence. Barère se plaint (t. II, p. 101 et 102) de l'injustice des hommes qui l'a constamment poursuivi pendant ce qu'il appelle « son horrible carrière politique. » Il a raison. A travers ce sinistre éclat dont elle brille, sa destinée fut triste. IMa'gré le succès retentissant de « ses gasconiiades terroristes » et la bruyante popularité de ses carmagnoles militaires, malgré la douce facilité de son commerce privé et la verve toute méridionale de son esprit, Barère vécut sans bonheur intime, sans considération publique, isolé au miheu de cette révolution violente qui ne l'avait produit que pour le bri-
ser, et qui le méprisait en l'employant; repoussé par sa femme, réduit à plaider contre « ses fatales sœurs; » vivant d'enjprunt à Paris, sans abonnés comme journaliste, sans lecteurs comme écrivain ; soupçonné de complaisance pour la cour à l'Assemblée Constituante, soupçonné de connivence pour le roi Louis XVI à la Convention (soupçon glorieux, si son vote ne l'eût démenti) ; compromis, sans y avoir apporté que sa funeste complaisance et son concours servile et subalterne, dans toutes les infamies de la grande Terreur ; proscrit malgré ses avances à la réaction de thermidor ; menacé sur toute la route qui conduit à sa prison par les éclats de l'exécration publique; repoussé par le jacobinisme un instant triomphant après vendémiaire ; repoussé par le Conseil des Cinq-Cents après l'élection de l'an III ; rayé comme candidat au Sénat par ord e de l'empereur; refusé par le Sénat comme candidat * au Corps-Législatif; enfm remercié, comme correspondant seciet, par Napoléon qui disait de son style : « Beaucoup de rhétorique, peu de fond, des coglionerie enveloppées dans de grands mots, » et qui lui faisaii donner congé par le général Duroc comme à un domestique inutile ! Telle est celte vie que vient couronner un peu tardivement, il faut l'avouer, le respect de M. Carnot.
Ses dernières années furent paisibles et sa fin fut chrétienne. M. Carnot donne à Barère sur ce dernier point un satisfecit tout à fait édifiant. Quoi qu'il en soit, Barère mourut dans son ht, plein de jours, dans le seul coin du monde où son nom ne fût pas maudit, au pied de ces Pyrénées qui lui avaient si souvent inspiré, même au temps de la république une et indivisible, l'idée d'une France municipale et fédérative. Hic vivere amem, hic obeam Ubens ! C'est là qu'il est mort, c'est là qu'il aurait dû vivre. Il était né pour faire les délices d'une académie de province, pour tourner les têtes d'une sous-préfecture, pour être la lumière d'un barreau du quatrième ordre. Ainsi
bornée, sa médiocrité aurait assuré sa fortune et son repos; sur un plus grand théâtre, elle n'était propre qu'à le perdre par le ridicule ou à le précipiter dans le crime. Il n'a échappé ni à l'un ni à l'autre de ces deux écueils. M. Carnet a essayé de relever son héros jusqu'à la hauteur du rôle qu'il usurpa un moment. Cette tentative, à mon sens, Ta achevé. La notice de M. Carnot, c'est, pour qui sait la lire, la condamnation historique de Barère, scellée sur son tombeau.
Je termine par un mot. Toute cette apologie de Barère, qui a tourné contre lui, et toutes les autres que j'ai signalées en commençant, reposent sur cette idée fausse : que les grands attentats contre l'humanité échappent, par leur grandeur même, au contrôle de la morale ordinaire, et que les vices qui sont hors de toute mesure ne sont aussi, chez ceux qui les étalent, que la marque d'une certaine supériorité inaccessible et fatale. « Nous paraîtrons des colosses ! » J'ai déjà cité ce mot de Barère. Barère disait vrai. Il apercevait déjà à l'horizon le piédestal que lui préparait le respect de M. Carnot; il prévoyait l'idolâtrie de notre âge, agenouillé devant ces sanglantes évocations du passé; il prédisait M. de Lamartine, M. Alexandre Dumas, M. Ponsard. C'est là l'idée fausse que j'ai voulu combattre, parce qu'elle n'est pas seulement une théorie absurde et insoutenable; elle est un danger public. Non, il n'y a jamais l'étoffe d'un grand homme dans un scélérat; non, le cœur ni la sensibilité n'ont point de part à ces crimes éclatants qui ont un peuple entier pour témoin et pour victime. Le théâtre n'y fait rien. Si vaste qu'il soit, la source d'où part l'inspiration du crime est abjecte. Si haut que le criminel soit élevé par le caprice ou l'injure de la fortune, son forfait le ravale. Vous avez essayé de fonder l'égalité dans le sang d'une génération ; appliquez-vous ^donc la loi que vous avez faite 1 Assassins de septembre, mitrailleurs de Lyon, inventeurs des bateaux à bascule, coupeurs
de têtes et buveurs de sang, soyez les égaux des criminels les plus vulgaires (et c'est trop peu dire) devant l'indignation publique !
Il manque un trait à ce tableau. Barère aimait les fleurs... « J'adore les fleurs, écrit-il, et je pense comme Marguerite de Valois:
Les fleurs sont un livre, un miroir; Les fleurs ont une âme
Le printemps est le signal de l'alliance secrète de leurs âmes et de leurs sympathies. » (Tome III, p. 327.) Ainsi Bertrand Barère aimait les fleurs, Collot-d'Herbois aimait les fraises, et 31. Barbé-Marbois raconte (dans son Journal d'un déporté non jugé) qu'il a vu Billaud-Varennes pleurant, à Sinamari , la mort de sa perruche. Ceci est du ressort de la poésie de M. Ponsard, et rentre dans les définitions de son drame héroïque :
On aura pour Billaud une moindre rigueur ; La passion l'excuse ; on sent en lui du cœur !
Camille Desmoulius.
(3 novembre 1850.)
An tibi Mavor»
Ventosâ in linguâ pedihusque fugacibus isHs
Semper erit?...
(ViRG. Eneid.)
Ayant à parler aujourd'hui de Camille Desmoulins, je suis obligé de renvoyer mes lecteurs à une distinction que j'essayais récemment, traitant des causes de la Révolution française (1), de marquer entre le parti de la révolution et le parti révolutionnaire. Je n'y veux pas revenir aujourd'hui. Camille Desmoulins était de ce dernier parti. Il était démagogue par les plus mauvais côtés. Il était de la pire espèce révolutionnaire , de ceux que des instincts pervers et des convoitises personnelles poussent dans la mêlée des révolutions.
Je sais que je contredis , en posant ainsi , du premier coup de pinceau, la physionomie de Camille Desmoulins, presque tous ceux qui, parmi les partisans sincères de la Révolution française, ont eu à le peindre. Le plus illustre historien de l'époque révolutionnaire parle de la naïve
(1) A propos de l'ouvrage de M. Granier de Cassagnac. Cette étude, qui sera réimprimée plus tard, ne figure pas dans ce volume.
etmirden'p de Cam'Ue. Un autre, «^crivain éminent , dit que son âme élait douce et tendre. IM. de Latiiariine , qui est de bonne «oniposilion, ne voit guère en lui qu'un étourdi ; « sa mort fut une étourderie comme sa vie ; » et l'auteur de la IHographie que j'ai là sons les yeux (0, bien que son curieux travail m'ait fourni en partie les éléments d'une opinion contraire, M. Ed. Fleury lui-même écrit quelque part : « Camille, en prêchant la répub! que, » obéissait à une impulston énergique de sa conscience... » il était mû par une conviction ; — criminelle ou exagérée, » c'est toujours une conviction. »
IN'importe; pour moi, Camille Desmoulins, malgré les étourdcries de sa vie et la mélancolique horreur dei-alin, malgré Robespierre et malgré Lucile , n'est pas Vintéresfant jeune homme que vous savez. Pour moi , parmi les destructeurs vioknts du trône de Louis XVI, Camille Desmoulins est un des plus coupables; dans la tourbe révolutionnaire, il est un des pires parmi les mauvais.
Je sais encore ce qu'on me dira; la phrase est stéréotypée : Il fut bon père et bon époux ; — bon fils, bon citoyen, je prouverai qu'il ne l'était guère; — mais on me renverra aux bucoliques du conventionnel Fréron. « Nous » pourrions montrer Fréron, ce rude massacreur du Midi, » écrit M. Ed. Fleury, s'en allant chez les Duplessis à » Bom'g la-Reine ; et là , se vautrant sur l'herbe avec des » lapins qu'il caresse, qu'il poursuit, qu'il effraye, qu'il » embrasse , qu'il aime tant , que Lucile (Desmoulins) le » baptise du surnom de Lapin. » — « Tu sais, écrit-il à » Desmoulins , 'tu sais depuis longtemps que j'aime ta » femme à la folie ; je le lui écris. C'est bien la moindre )) consolation que se puisse procurer un malheureux lapin » absent depuis huit mois... » — Et Bouli-Boula (c'est le nom de Camille dans cette bergerie), Bouli-Boula ré~
(1) Biographie de Camille Desmoulins, par Ed. Fleury (1 vol. ia-8», 1849).
— 3ia —
pond : « J'aime Lapin parce qu'il aime Rouleau. » Rouleau est le nom anacréontiqiie de Lucile. Une autre fois, Fréron écrit à la femme de Camille : «... Ce pauvre » lapin a eu bien des aventures. . . il a souvent regretté le » thym et le serpolet dont vos jolies mains à petits trous » se plaisaient à le nourrir dans votre jardin de Bourg-la- » Reine... Je suis à presser V exécrable Toulon. Je suisdé- » terminé à périr sur les remparts ou à les escalader, la » flamme à la main. . . »
M. Ed. Fleury, qui a recueilli un grand nombre de détails sur cette vie et cette correspondance intime, excelle à les raconter, et il parvient sans peine à répandre, même à travers le ridicule et l'odieux, et en dépit de ce lapin terrible, un doux intérêt sur ce ménage si heureux et si uni. Mais quoi? Camille Desmoulins aimait sa femme', tout le monde sait cela. Bien des gens aussi ont lu le troisième numéro du Vieux Cordelière publié le 15 décembre 1793. On sait que Camille Desmoulins , tremblant sous la main de Danton, cherche alors à arrêter le torrent de sang qui menace à la fin de l'entraîner lui-même, et qu'au moment oii la Terreur, dont il était l'apôtre , commence à l'atteindre, il se sent pris d'une immense pitié... Le Vieux Cordélier est l'expiation tardive de Y Histoire des Brissotins. Mais un homme qui a mis sa vie sur la place publique peut-il être jugé sur quelques idylles de sa vie intime? un homme qui a été cinq ans l'instrument infatigable d'une polémique acharnée à la destruction , qui a créé, avant Marat, le journalisme pillard, assassin et terroriste, peut-il être jugé sur le dernier de ses nombreux écrits, sur celui que la peur inspire in extremis à son ambition défaillante et à son cœur découragé ? un honnïie enfin qui a vu tant de sang mêlé aux flots de cette encre corrosive qui coulait de sa plume, est-on bien venu à le juger sur les larmes qu'au moment de sa chute , et quand le couteau qu'il a aiguisé va le frapper à son tour, un lâche regret lui
arrache avec 1 j vie? Non 1 ce n'est pas là le jugement que lui doit riiisioirc. J'ai là sous la main un des plus détestables écrits qu'ait inspirés, sous le dernier règne, l'idolâtrie stupide des héros de la Terreur. « Égoïste imprudent et » vaniteux , s'écrie l'auteur au moment où Camille Des- » moulins monte sur l'échafaud, égoïste impudent dont il » fallut débarrasser la place ; va, je te dirai encore honte ! » quand ta tête sautera dans le panier d'osier !.,. (1) » On le voit, Camille DesmouHns est traité là avec une colère qui accuse , de la part d'un apologiste des Montagnards, autant d'injustice que d'ingratitude. D'un autre côté, dans les pamphlets royalistes, Camille Desmoulins est souvent l'objet d'apothéosesdont l'indulgence trahit un pusillanime oubli de ses actes et de ses écrits. Je voudrais prouver à mon tour que Camille Desmouiins , malgré cette défaillance finale de son zèle démagogique, doit rester cher aux démagogues, et que pour la même raison il doit rester odieux à ceux qui détestent , dans l'œuvre souvent impitoyable des révolutions , la provocation systématique et la monstrueuse prédication des excès révolutionnaires.
Camille Desmoulins appartient éminemment à cette race des êtres déclassés qui pullule au milieu des troubles pubUcs, et qui semble sortir des crevasses du sol ébranlé. Les révolutions vous déclassent aussi bien parce qu'elles vous élèvent hors de propos que parce qu'elles vous abaissent sans raison ; et les pires parmi ces victimes ou ces privilégiés de la fureur populaire ne sont pas toujours ceux qu'elle renverse ; ceux-là gardent plus ou moins le sceau de la grandeur naturelle ou de la supériorité acquise qui les distinguait dans une condition meilleure. Les pires parmi ces déclassés , ce sont ceux que la fortune élève sans élever en même temps le niveau de leur âme et de leur esprit, ceux que l'importance pohtique et la popula-
(1) La Montagne, Notices historiques et philosophiques, p. 30.
rite révolutionnaire viennent saisir en quelque sorte dans leur médioi rite et leur impuiss.mce.
Camille Desmoulins est un de ces hommes.
INon que je prétende en rien blesser, entendons-le bien, la pruderie libérale de notre époque « égalitaire. » Passer d'une classe dans une autre , s'élever par degrés, franchir les barrières professionnelles, avoir porté la balle et siéger dans les conseils du souverain, sentir le bâton de maréchal dans sa giberne, et même, si l'on veut, de lieutenant d'artillerie devenir fondateur d'empire et rédiger des Codes de la même main qui tenait l'épée des batailles, tout ce mouvement de bas en haut de la vie sociale , depuis ses plus surprenantes vicissitudes jusqu'à ses accidents les plus ordinaires , ce n'est pas seulement la loi de loute société en travail de réformation , c'est le droit commun des générations modernes , et contre ce droit les regrets ni les rêves des partisans du passé ne prévaudront pas.
Mais le genre de déclassement qui n'est bon dans aucun temps et dans aucune société régulière, c'est celui que favorisent les révolutions démagog'ques, celui qui s'opère par l'interversion des aptitudes, par l'exaltation soudaine (nous avons vu cela) des médiocrités avides et impuissantes, par la création fortuite de grandeurs superficielles, en un mot, le déclassement par voie d'usurpaiion violente de la souveraineté et de l'influence politique.
C'est ce genre de désordre social que la Résolution française a le plus encouragé, et c'est aussi celui qui a le plus contribué à troubler les cerveaux français. De l'égalité des droits on a conclu à l'égalité des intelligences, et de ce que toutes les barrières étaient désormais tombées devant l'ambition humaine, on en a conclu que la carrière politique, c'est-à-dire la plus accessible aux esprits médiocres et la [)lus difficile aux esprits sérieux, que cette carrière était devenue le patrimoine commun des citoyens.
Panl-Loilis Courier disait : « En France, tout le monde sert ou veut servir; » il se trompait, tout le monde veut gouverner. Aussi qu'est-il arri\é? presque, tous les hommes qui, jusqu'au premier consul Bonaparte, oi)t exercé la dictature révolutionnaire, éi aient d'une médiocrité aflligeante. Kn temps ordinaire, le malheur n'aurait pas été grand. Des commis, quand tout est calme, sont quelquefois de bons uiinistres. Mais des avocats sans cause, des médecins sans malades, des écrivains sans lecteurs, des acteurs siffles, des négociants faillis, des poètes avortés, des prêtres renégats, de honteux païuplilétaires, de creux sophistes pouvaient-ils gouverner la France tombée en révolution? Oui, ils le pouvaient; ils l'ont bien prouvé; mais à quel prix? Dans l'impuissance de s'égaler par la grandeur des actes à la redoutable difTiculté de cette lâche, la médiocrité des gouvernants y suppléait par l'exagération du langage, par la fdusse rhétorique, la fausse religion, la fausse sensibilité, le faux héroïsme. Ce sentiment de l'impuissance que Barère traduisait en carmagnoles patriotiques, Marat le trahissait dans l'Ayni du Peuple^ Hébert dans le Père Duchesne, la Convention quand elle mettait ridiculement la vertu à l'ordre du jour, Robespierre dans ces harangues meurtrières, froides et aiguisées comme le couteau de Samson ; et finalement la guillotine était devenue l'instrument inévitable et fatal [instrumf'ntum regni) de tous ces parvenus ignorants et incapables, qui n'ont su faire supérieurement qu'une chose : détruire et tuer. En effet, à aucune autre époque de notre histoire, si féconde en enseignements de ce genre, on n'avait pratiqué la destruction des hommes avec une régularité plus officielle et des apparences de légalité plus irréprochables. Pourquoi? C'est qu'on tuait pour gou^erner. L'abatis des hommes, celui des monuments, celui des villes, avait fini par acquérir la précision d'une coupe réglée. Cette sanguinaire perversité des actes correspon-
dait malhématîquement à l'impuissance des esprits, alliée à des ambitions extravagantes, à des convoitises sans pudeur et à des passions sans frein.
Il y a un très-beau chapitre de Montaigne, qui a pour titre : Couardise^ mère de cruauté. Ce que Montaigne dit de la couardise peut se dire de la médiocrité, accouplée à l'ambition. Elle est mère d'ignominie. Presque tous les hommes qui ont gouverné la France depuis le 10 août jusqu'au 18 brumaire n'étaient que des ambitieux déclassés ou des médiocrités surfaites, que le sentiment d'un immense péril poussait dans tous les excès de la forfanterie révoltée. L'Assemblée Constituante avait vaincu l'ancien régime. La Convention, n'ayant plus rien h en tirer, le noyait dans le sang. Il faut bien qu'on se rappelle que Camille Desmoulins, après avoir été un des plus "impitoyables hurleurs de la bande ameutée à la poursuite de la royauté expirante, fut ensuite, jusqu'au commencement de 179ii, un des plus acharnés après ses débris.... « La » vaillance, de qui c'est l'effet de s'exercer seulement » contre la résistance, dit Montaigne, s'arreste à veoir » i'ennemy à sa mercy : mais la pusillanimité, pour dire » qu'elle est aussi de la feste, n'ayant pu se mesler à ce » premier roole, prend pour sa part le second, du mas- » sacre et du sang. Les meurtres des victoires s'exercent » ordinairement par le peuple et par les officiers du ba- » gage; et ce qui faict veoir tant de cruautés inouïes aux » guerres populaires, c'est que cette canaille de vulgaire » s'aguerrit et se gendarme à s'ensanglanter jusques aux » coudes, et deschiquetter un corps à ses pieds, n'ayant » ressentiment d'aultre vaillance, comme les chiens )) couards, qui deschirent en la maison et mordent les » peaux des bestes sauvages, qu'ils n'ont osé attaquer aux » champs.... (1) »
(1) Montaigne, Essais^ liv. II, chap. xxvii.
Camille Desmoulins était un de ces hommes que le déclassement de leur destinée livre infailliblement au désordre et pousse quel([uefois jusqu'au crime. C'était une ame particulièrement faible, un caractère d'une mollesse singulière avec un cerveau ardent, une imagination emportée avec une tournure d'esprit ingénieuse et raffinée, un goût d'érudition et de citation puéril , le souci de la phrase et du trait ; plus pédant que méchant , plus académique que démocrate ; révolutionnaire par entraînement de rhétorique plus que d'opinion, plus tapageur que passionné, avec une veine de bon sens français pourtant, une industrie de style et une science du relief et du fini qui eût assuré dans tous les temps aux productions de sa plume l'attention des érudits, l'engouement des amateurs et le suffrage des meilleurs salons. Camille DesmouUns est le seul écrivain démagogue ( avec M. Proudhon peut-être ) qui procède d'une certaine tradition de l'esprit français , et se rattache par quelque côté à cette famille de satiriques qui , de la Ménippéc, aboutit h Paul-Louis Courier, en touchant peut-être et par instants à Eussy-Rabutin et Saint-Evremond. Il est bien , comme dit M. Thiers , « l'écrivain le plus remarquable de la révolution , un des plus spirituels » ( mais non des plus naïfs) de notre langue. 11 a toute la verve et toute l'audace des meilleurs pamphlets. Il a tout le trait des plus classiques railleries. Il lui manque la décence , l'honnêteté et l'autorité. Le Vieux Cordelîer luimême, ce cri tardif et suprême de son épouvante et de sa pitié , le Vieux Cordelier n'a que la valeur de l'esprit qui l'a inspiré. L'autorité de l'homme y manque; mais j'y reviendrai.
Tel était Camille Desmoulins. La nature l'avait jeté dans un de ces moules d'où ne sont jamais sortis les hommes prédestinés à la fondation ou au gouvernement des empires. C'était un artiste , un lettré, rien de plus, et c'était beaucoup s'il eût voulu s'y tenir ; mais un de ces artistes qui
brûlent Rome pour jouir d'un spectacle , un de ces lettrés capables de poursuivre jusque sous les ruines d'un trône et jusque dans le sai)g d'un roi, comme il l'a prouvé , le triomphe d'une période , le succès d'un mot. On sait que Camille Desmoulins , dans le procès de Louis XVI , s'était fait inscrire au nombre des orateurs qui devaient parler contre l'appel au peuple ; voici les conclusions qu'il avait préparées et qui résumaient son discours :
« La Convention nationale déclare que Louis a mérité la mort ;
» Elle décrète qu'à cet effet il sera dressé un échafaiid sur la place du Carrousel où Louis sera conduit ayant un écriteau avec ces mots devant : Parjure et traître envers la nation! et derrière: Roi! afin de montrer à tous les peuples que l'asservissement des nations ne saurait prescrire contre elles le ciime de la royauté par un laps de temps, même de quinze ans;
» Décrète, eu outre, que le caveau des rois a Saint- Denis sera désormais la sépulture des brigands, des assassins et des traîtres, etc. , etc. »
Dites, ne sentez-vous pas dans l'arrangement pénible de cette période meurtrière l'effort du bel es[)rit singeant le bourreau ? L'impuissance politique du lettré se trahit dans sa fureur.
Ce serait ici le lieu peut-être de dire un mot de la vie de Camille Dosmoulins, si elle n'était si connue. Il était né à Guise en 1760. Il avait donc trente ans quand la révolution commença. Autrefois brillant élève du collège Louis le Grand, il était alors un avocat obscur au parlement de Paris. C'est qu'il étiiit né avec une vocation de lettré. Il voulut y substituer une destinée politique et il consacra à cette prétention une plume qui y résistait et un e>prit qui n'en fut jamais sincèrement complice. Son esprit valait mieux que sa prétention. Un échec électoral qu'il essuya à Laon lui fit prendre en mépris ses compa-
iriolos, ot il no parla jam;us do Cuiso, sa ville natale, qu'avec des leiiiies de rancune el de di'dain. « l.a vésicule (les gens de Guise va bien se gonller contre moi, » écrivait-il au moment où les vainqueurs du 10 août escomptaient déjà par la curée des places leur funeste victoire. Il logeait à la chancellerie , et il conseillait Danton. (l'est le seul emploi public qu'il ait exercé ; il ne fit qu'y passer et fut nommé député à la Convention nationale par la protection de Marat. Mais pendant les trois ans qui avaient précédé, il avait subi, en s'acharnant à la poursuite de cette importance politique où visait son ambition, toutes sortes de fortunes; copiste de Mirabeau et son séide (1) pour commencer, accusé (injustement, je crois) de vénalité et de corruption par argent, mêlé à toutes les tentatives de désordre, non pas en enthousiaste qui s'y laisse emporter, mais (on le voit de reste dans la curieuse correspondance n cueillie par M. Matton, de Vervins) en ambitieux qui les exploite ; faisant la théorie de l'émeute avant qu'elle éclate, et son apologie quand elle est passée; tour à tour pamphlétaire et journaliste, poursuivi pour ses calomnies ou exalté pour son impudence, mais tenant grand compte, dans la plus \ive explosion de sa plume, de ce qu'elle rapporte à son ménage , car il vit du fiel qui en dégoutte, l n mariage, qui pouvait passer pour riche dans une tel'e détresse des affaires publiques et privées, semble l'arracher un moment à cette vie convulsive et famélique, et c'est alors qu'il écrit à son père cette lettre où l'esprit de calcul se mêle, comme dans la fameuse scène de M"'® Argan, et dune façon si comique, au sentiment :
«... Jamais je n'ai vu de spectacle aussi ravissant (que
(1) Voir la déposition du sieur Peltier, négociant à Paris, rue Neuve des Petits-Champs, dans la procédure criminelle instruite au Châtelet sur la dénonciation des faits arrivés à Versailles da"S la journée du 6 octobre 1789. (Réimpression du Moniteur, t. II, p. 523.)
Lucîle sa future), et je n'aurais pas imaginé que la nature et la sensibilité pussent réunir à ce point ces deux contrastes. Son père m'a dit qu'il ne différait plus de nous marier que parce qu'il voulait me donner auparavant les 100,000 fr. qu'il a promis à sa fdle, et que je pouvais venir avec lui chez le notaire quand je voudrais. Je lui ai répondu : Vous êtes un capitaliste , vous avez remué de l'espèce pendant toute votre vie, je ne me mêle 'point du contrat et tant d'argent m'embarrasserait ; vous aimez trop votre fille pour que je stipule pour elle... Il me donne en outre la moitié de sa vaisselle d'argent, qui monte à 10,000 fr... Envoyez-moi poste pour poste votre consentement et celui de ma mère ; faites diligence à Laon pour les dispenses, et qu'il n'y ait qu'une seule publication de bans à Guise comme à Paris. Nous pourrons bien nous marier dans huit jours... »
Mais ce mariage l'enrichit sans l'assouvir, le range sans le calmer ; et nous le retrouvons bientôt rendu à ses habitudes : un jour, mêlé, sans s'y compromettre, à l'émeute du Champ-de-Mars ; un autre jour, le 8 septembre 1791, pétitionnant, en séance publique de l'Assemblée nationale, contre le directoire du département, qui l'a rayé de la liste électorale ; une autre fois, déclamant aux Jacobins en style d'énergumène contre le teto royal ; plus tard, rentré au barreau, il donne, en défendant un escroc, fileurde cartes, dans un procès privé, la mesure de la moralité et de la décence qu'il est capable d'apporter dans la discussion des affaires publiques. Mais ici encore ce n'est rien de raconter, il faut citer. Après une courte discussion de droit, Camille ajoutait :
« .... Si, lorsque nos ancêtres n'étaient pas corrompus ; si, lorsque Tacite les proposait aux Romains comme des modèles de vertus, c'est une vérité historique et incontestable que, dans les forêts de la Gaule et de la Germanie, nos pères jouaient au Trente-et-un et même au Biribi
leur liberté individuelle : si ces hommes qui avaient la servitude en horreur mettaient pourtant dans un cornet le bonnet delà liberté et se faisaient esclaves, tant ils étaient, dis(?nt les historiens, obsrnmfeiirs religieux de leur parole et gens d'honneur, est-il si étrange que cette passion pour les jeux de hasard se soit perpétuée de nos jours et se soit renouvelée avec fureur, depuis que la déclaration des Droits a proclamé la liberté défaire tout ce qui ne nuit qu'à soimême sans nuire à autrui.... etc., etc. »
Brissot fut indigné de cette défense. Camille Desmoulins le sut, et il lui voua une haine qu'on peut bien appeler mortelle ; car Brissot démasqué par Camille fut un des préludes de ce procès de sang qui plus tard emporta la Gironde.
Telle est à peu près, et jusqu'au moment où j'ai dessein de borner aujourd'hui cette étude, la vie de Camille Desmoulins dans sa période ascendante d'exaltation révolutionnaire. Mais je ne veux pas refaire la biographie que M. Ed. Fleury a si bien faite. J'ai commencé de tracer, comme je le conçois, un portrait de ce démagogue célèbre, et j'y reviens.
Camille Desmoulins n'avait d'ailleurs aucune des qualités ni des aptitudes physiques qui prédisposent au gouvernement des masses, si ce n'est peut-être qu'il était incapable de se gouverner lui-même. Il était d'une santé habituellement chétive ; sa physionomie était commune, sa langue bégayait, sa parole était lente à sortir, puis sans frein et déclamatoire quand l'orateur s'échauffait. Le sangfroid manquait à son attitude^, la distinction h son geste, la présence d'esprit à sa réplique. Il donna plusieurs fois, soit aux Jacobins, soit à la Convention, le spectacle de la contenance la plus pitoyable devant des accusateurs décidés, et nous verrons plus tard si son maintien fut plus digne et plus courageux devant ses juges. Quoi qu'il en soit, et en dépit de tous ces obstacles que lui opposaient
la na'nre, la soriéié, l'éducation, Camille Desmoulins est, de tous les hommes qui ont mis !a main à h liévolu ion française, celui qui a peuf-ètre le plus conîribiié, et parmi les premiers, à la faire sortir de la voie régulière et légale, et il pouvait dire justement à son père, ?m jour qu'à bout d'expédients, il lui demandait un subside du ton dont on exigi^ le payement d'un impôt :
« O la mauvai-e politique que la vôtre de m'avoir
» envoyé deux louis à deux louis, avec lesquels je n'ai ja- » mais pu trouver le secret d'avoir des meubles et un do- » micile ! »
M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires d'outretombe, dit peut-être la raison pour laquelle (>amille Desmoulins n'avait pas trouvé ce secret : « Camille Desmoulins, écrit il, prêtait à sa muse le lan;^age de ces lieux où il allait marchander ses amours; » — mais continuons :
« Et quand je pense que ma fortune a tenu à
mon domicile; qu'avec un domicile j'aurais été président, commandant de district, représentant de la commune de Paris, au lieu que je ne suis cfu'un écrivain distingué, témoignage vivant qu'avec des vertus, des talents, Camour du travail, un caractère et de grands services rendus, on peut n'arriver à rien. Mais, chose étonnante ! voilà dix ans que je me plains en ces termes, et il m'a été plus facile de faire une révolution, de bouleverser la France que d'obtenir de mon père, une fois pour toutes, une cinquantaine de louis, et qu'il donnât les mains à me commencer un établissement. Quel homme vous êtes ! »
fai fait une révolution l Camille Desmoulins disait vrai. Mais ici j'ai l'air de rechercher le succès d'un paradoxe ; car il paraît difficile de comprendre comment cet homme d'une trempe si faible, d'une capacité politiquement si bornée, avec une prédestination révolutionnaire si incomplète, a pu être un révolutionnaire si puissant, et
d'un autre côté on se demande comment avec des qualités d'esprit si éminentes, il n'a été qu'un démagogue de la pire espèce. Mais cette contradiction n'est qu'apparente. Camille Desmoulins s'est perverti par tous les efforts ([u'il a faits pour échapper à sa destinée. Il s'est abaissé de toute la force qu'il a employée à s'élever. Il disait de lui-même « qu'il éiait toujours de six mois en avant de la Révolution, '^ laquelle allait pourtant assez vi!e. En réalité, il reculait moralement de tout cet élan factice par lequel il s'avançait. Parmi les révolutionnaires qui ont dominé la France après la chute du trône, aucun n'a eu vraiment l'esprit de gouvernement; Robespierre n'en avait que l'attitude guindée et théâtrale, Danton la pantomime impérieuse et menaçante, Saint-Just la décision aveugle et impitoyable, Barère la faconde paperassière et formaliste. Mais ces dictateurs éphémères de la république , Barère excepté, avaient du moins les qualités de l'emploi, l'audace, l'enveloppe fanatique, la solennité impudente et l'étalage des grands mots. Ils étaient taillés en révolutionnaires et cuirassés pour le combat jusqu'à la mort. Camille Desmoulins, dont Marat disnit : Tète faible, mais bon cœur, et que tous les révolutionnaires du premier plan traitaient en enfant terrible; Camille Desmoulins jouait cette honteuse comédie du cynisme au service de l'impuissance, de la passion sans élan et de l'enthousiasme sans conviction. Camille, causeur charmant, plume élégante, érudit subtil, écrivain ingénieux, troquait sa destinée d'esprit déhcatpour le rôle de procureur général de la Lanterne, comme il s'appelait, et pouvant être un des derniers et des plus fidèles échos d'une société brillante et polie, il se laissait nommer par ce même Marat, le paillasse de la liberté. Paillasse ! Oui, Marat disait vrai cette fois. Camille Desmoulins en avait tous les vices convenus, gourmand, fanfaron, cupide, sensuel, vaniteux.
M. Ed. Fleury, dans son curieux livre, a multiplié les
traits dont j'essaye, en les rassemblant, de peindre cette physionomie si étrangement flattée par l'histoire. En se déclassant par ambition et en montant sur un piédestal usurpé, Camille Desmoulins avait laissé transformer en vices odieux et presque en forfaits tous les travers qui se mêlaient, dans sa mobile nature, à des qualités estimables et à de précieux dons de l'intelligence. La politique révolutionnaire, en mettant une torche dans cette main timide, en ceignant du laurier civique cette tête vide et folle (il y eut un décret de la section des Quinze-Vingts qui déclara quil avait bien mérité de la patrie), et en poussant dans une voie de sang ce sensualiste étourdi et fourvoyé, le voua à l'impudeur et à l'extravagance. Elle mit en lumière les vices d'une nature médiocre et d'un cœur pusillanime, et leur donna la puissance de troubler l'Etat, la seule que Camille Desmoulins pouvait avoir. Il en voulait une autre qu'il n'eut jamais. Il ne fut jamais, quoi qu'il fît, et comme il le disait lui-même de ses fonctions législatives, qu'un révolutionnaire consultant. Mais, comme conseiller de la démagogie, comme prédicateur de la borne et du carrefour, comme pamphlétaire aux gages de la vile multitude ( « Mon discours de la Lanterne aux Parisiens s'est vendu, écrit Camille, le 22 septembre 1789, et l'édition est à peu près épuisée »), comme pourvoyeur de la lanterne et précurseur de l'échafaud terroriste, sa puissance fut grande; car elle eut pour agent un esprit qui, s'étant donné pour mission de renverser toutes les barrières de l'ordre légal, avait commencé par rompre tousses freins. Quidlibet audendi !... Tout oser, la plume à la main 1 Tout dire ne pouvant tout faire ! Pousser à tous les crimes, quitte à trembler ou à fuir au moment de l'exécution ! « Rire à la mort , » comme disait M. de Lamartine, sauf à pousser des gémissements et à déchirer ses habits quand la mort paraît! Provoquer Goliath, sauf à mettre le genou en terre quand le géant se retourne ! Voilà la puis-
sance de Camille Desmonlins, et on s'étonne qu'elle ait été si grande chez un peuple si brave. Mais relisez le chapitre XXVIl de Montaigne. A ces meutes de chiens couards qui s'acharnent aux cadavres, il faut les piqueurs qui les excitent du cor et du fouet à la curée. Camille Desmoulins était un de ces boute-en-train de la curée révolutionnaire. « Qu'il se justifie, disait un jour Malouet, accusant Camille en séance publique de l'Assemblée Constituante; qu'il se justifie, s'il l'ose! » — « Oui, je l'ose! » s'écria Camille C[ui, d'une tribune, assistait à la séance. Grande rumeur dans l'Assemblée. On cherche l'homme qui s'était rendu coupable de cette insolence ; les gardes pénètrent dans la tribune d'où l'interruption était partie... Camille Desmouhns s'était sauvé. On arrêta un inconnu qui fut mis en prison et qui y resta quelque temps à sa place. Cette anecdote résume la vie pohtique de Camille Desmoulins, et elle caractérise à la fois son action et son talent. L'homme qui se vantait d'avoir pillé une boutique d'armurier la veille de la prise de la Bastille : « J'étais alors un brigand, disait-il deux ans plus tard, et je m'en fais gloire; » — cjui le 15 juillet écrivait à son père : « J'étais accouru au premier coup de canon, mais... (a Bastille était déjà prise;)) et qui, le même jour, figurait cependant dans le cortège des vainqueurs à côté de Target, « l'épée nue à la main ; » cet homme qui s'enfuyait toujours aux premières menaces de la justice, qui s'était rétracté devant M. de Crillon, qui avait fui le procès de M. de Talon, qui s'était caché après l'émeute du Champ de Mars, qui refusait le duel de Naudet, qui accordait une réparation, la plume à la main, à Sanson le bourreau, qui se cachait dans la iuatinée du 10 août; l'honmie qu'on avait surnommé Janot Desmouiins, et qu'une caricature célèbre représentait se sauvant à toutes jambes, sa fameuse lanterne entre les bras ; la devise de cette intrépide révolutionnaire est trouvée, elle lui restera : Oui, je l'ose.
Mais laissez-le faire. Camille Desmoulins a du courage à sa manière, le courage qui ne compromet pas et qui s'escompte en louanges flatteuses, en renommée facile, et, qui mieux est, en beaux écus. « Je n'ai retiré que 12 louis de ma Lanterne , » écrit-il quelque part. — « Jugez du succès de mon journal [les Révolutions de France et de Brabant) , dit il ailleurs ; mon libraire m'en promet quatre mille écus. » Et ailleurs : « Il y a trois jours, étant dans » le vestibule des états-généraux, et quelqu'un m'ayant » nommé, je vis tout le monde, et notamment les députés » des trois ordres, 7ne regarder avec cette curiosité qui » flatte mon amour-propre!... » Oui, voilà le courage de Caujille Desmoulins, c'est celui qui soutient l'acteur sous le feu de la rampe et devant le trou du souffleur. C'est ainsi qu'il est courageux contre son père, contre son roi, contre son Dieu.... A son père qui lui refuse de l'argent, nous avons vu précédemment de quel style il écrit. Revenons sur ce point qui est caractéristique : « En vérité, dit-il à ce brave homme, obscur lieutenant au bailliage de Guise, plein de sens, de probité et de mesure, et que nous reverrons plus lard, dans une circonstance décisive :
« En vérité, vous êtes à mon égard d'une injustice extrême... vous lii'avez éernellement calomnié. Vous m'avez appelé éternellement un prodigue, un dissipateur.... Vous n'avez pas voulu qu'à Paris j'eusse un autre gîte qu'une hôtellerie, et voilà que j'ai trente ans!... Je vous ai dit que je ne voulais plus entendre parler de Guise : votre nallité dans ce pays, et à plus forte raison la mienne, m'en ont détaché.... Vous m'avez toujours dit que j'avais d'autres frères ! Oui, mais il y a cette différence que la nature m'avait donné des aile^^ et que mes frères ne pouvaient sentir comme moi la chaîne des besoins qui me retenaient à la terre!... »
O puissance de la fraternité républicaine !...
Mais poursuivons. Louis XVI , échappé des Tuileries,
gagnait la frontière. « Nous mourrons tous avec toi! » s'était écrié Camille en se jetant dans les bras de Robespierre, au moment où la nouvelle s'était répandue. Louis XVI ramené de Varennes, Camille Desmoulins court à la barrière pour assister, comme le dit M. Ed. Fleury, à ce martyre de la royauté.... « L'on ne s'en- » nuyait pas d'attendre, écrit Camille; on s'étonnait d'a- » voir été si longtemps dupe de ce rustre couronné, dont les » pièges avaient été aussi grossiers que la personne.. . »
Une autre fois, le roi souffrant d'un rhume et des bulletins de sa santé ayant été lus dans l'Assemblée Nationale :
c( Je m'étonne, écrivait Camille, que les médecins
n'apportent pas en cérémonie l'urinai et la chaise percée du prit. ce sous le nez du président et de l'Assemblée, et que celle-ci ne crée pas exprès un patriarche des Gaules pour faire la proclamation de la qualité desselles du Grand Lama.... Quel est le plus vil adulateur du Sénat dans la cuisine de Tibère, ou du Sénat dans la garde-robe de Louis XVI?... »
A ces lâches outrages contre la royauté expirante, Camille Desmoulins en ajoute dont la hardiesse du moins n'est pas contestable, contre le Dieu qui les permet aujoujd'hui, qui les punira demain :
« Oui, il y a un Dieu.... Nous le voyons bien en jetant les yeux sur l'univers; mais nous le voyons comme ces enfimts infortunés qui, ayant été exposés par leurs parents, voient qu'ils ont un père.. .. Ce père, c'est en vain qu'ils l'appellent, il ne se montre point.... »
Pour donner une idée de l'acharnement que le jeune écrivain déploie dans celte guerre infatigable contre les pouvoirs qui tombent, contre les nobles qu'on persécute, contre les prêtres qu'on proscrit, contre les palais qu'on démolit, contre les institutions sociales non moins ébranlées sur leur base ; pour montrer à l'œuvre ce héros de la destruction et du pillage, ce pamphlétaire-brigand,
comme il se nomme lui-même, ce lettré qui vous attend, l'escopette au poing, partout où la persécution tous réduit à chercher un refuge ou un exil ; pour juger en une seule fois les opinions, les sentiments, les idées, les conceptions qui forment son bagage dans cette campagne d'extermination contre la vieille société mourante, voici une page , justement stigmatisée par M. Ed. Fleury, et qui par malheur est aussi vivement écrite qu'elle est criminelle. C'est l'histoire du savetier de Wessine; v ce savetier, dit Camille Desmoulins, dont je m'étonne toujours qu'il y ait si peu d'imitateurs.... »
« Ce savetier était un patriote qui mérita mieux
qu'Aristide le surnom de Juste. Dévoré du zèle du bien public, il ne put souffrir de voir les Meaupeou, les Terrai, les Saint- Florentin de son temps, et cette multitude de fripons et de scélérats des deux premiers Ordres, demeurer impunis et mourir dans leur lit de la mort des justes. Il pérora tant sur sa sellette, qu'il enflamma ses ouvriers du même zèle de la justice. Les voilà se distribuant les rôles. L'un fut le rapporteur, l'autre fit les fonctions du procureur général, et le savetier était le président. Sa boutique fut bientôt la Tournelle de l'univers la plus formidable aux scélérats. Ils décrétaient, informaient, recelaient, confrontaient, jugeaient, et, bien plus, exécutaient. M. le président sortait sur la brune avec une arquebuse à vent ; il attendait son homme et ne le manqua jamais. On n'entendait parler dans la Sicile que de fripons fusillés par une main invisible, et on commençait à croire à la Providence. Cet homme, d'un grand caractère, fut pris un soir sur le fait, purgeant la terre de brigands, à l'exemple de Thésée et d'Hercule. L'inventaire de son greffe et la production de toutes ses instructions criminelles qui justifiaient que le procès avait été fait et parfait à chacun des accusés, et qu'il ne manquait au bien-jugé que les formes, ne purent le sauver du dernier supplice. Il périt sur l'échafaud, ho-
noré des regrets et de l'admiration de tout le peuple, et digne d'un meilleur sort. »
Vienne maintenant le pillage et le massacre des scélérats des deux Ordres; Camille Desmoulins est prêt.... il est toujours de garde, dans les grands dangers [)ublics, auprès de son écritoire, toujours prêt la plume à la maiUé S'il se montre dans l'action, c'est quand le risque est moindre que le profit. Mais vienne la persécution des prêtres : <> Je délie, dit-il bravement, qu'on me montre dans la société rien de plus méprisable que ce qu'on appelle un abbé!... Y a-t-il rien de plus vil que le métier de religion, le métier de continence?... La castration spirituelle dii l'abbé M.... l'a-t-elle empêché, l'année dernière, comme tout le monde le sait, de violer physiquement une femme? » Vienne le sac populaire de l'hôtel de Castries, Camille écrit au bas de la vignelte qui reproduit cette scène de dévastation : « Moyen expéditif du peuple français pour démeubler un aristocrate. » Viennent les massacres de septembre, Camille a le courage d'être le
secrétaire général de Danton Vienne la guerre
étrangère, Camille n'est pas moins courageux contre les ennemis de la France que contre les vieillards prisonniers aux Carmes. Il vient de se marier, il est dans la lune de miel. Mais la France est menacée. L'héroïque mari de Lucile saisit la plume, et voilà les mesures qu'il propose :
« 1° Tout soldat autrichien , piémontais ou auire, qui sera pris les armes à la main , pendu sur l'heure comme brigand, ou fusillé comme bête féroce.
» 2° Tout soldat ennemi qui, honteux de servir dans un camp de ïarlares et au milieu d'une horde de brigands, viendra rendre ses armes à des hommes ses frères contre les loups d'Autriche, recevra une portion de terre; le peuple français aifecte une partie des biens du clergé jusqu'à concurrence de 100 millions pour récompenser les honnêtes déserteurs de leur probité.
» '6" Tout déserteur ennemi qui apportera la tête d'un capitaine recevra quatre fois autant que le délégué payait dans l'ancien régime à celui qui apportait une têie de loup. L'Assemblée nationale charge son comité de liquidation de lui proposer incessamment le tarif du prix de toutes têtes, depuis celle desimpie lieutenant jusqu'à celle de feld-maréchal et du tyran. »
En est-ce assez ? Hélas! après avoir emprunté tant de citations au livre de M. Ed. Fleury, je suis dfrayé d'une chose, non pas de ce que j'y ai pris, mais de ce que j'y laisse. Pourtant je m'arrête ; le trône est tombé, Louis XVI est prisonnier au Temple, le sang des égorgements démocratiques inonde les rues de Paris, nous sommes en république , Camille Desmoulins doit être content ! Mais , patience ! Nous avons pu apprécier aujourd'hui Camille Desmoulins comme pamphlétaire « du mouvement; » nous aurons à le juger prochainement comme pamphlétaire de la réaction.
(24 novembre 1850.)
M. Ed. Fleury, qui m'a fourni une partie des matériaux avec lesquels j'ai essayé de refaire le portrait de Camille Desmoulins, m'écrit aujourd'hui, en fa\eur de son héros, une lettre touchante d'où je veux extraire quelques lignes pour mes lecteurs. On verra pourquoi.
«... Dans votre appréciation de la figure révolutionnaire de Camille Desmoulins, m'écrit M. Fleury, il est des aperçus que j'avais à peine entrevus... Vous avez complété mon travail. Peut-être votre portrait est-il plus vrai
que le mien. Cependant, Monsieur, je vous demande grâce pour cet homme que la jeunesse, le désir d'arriver trop tôt, beaucoup de jalousie, l'isolement, la manie de l'époque, ont perdu (égaré rendrait mieux ma pensée). Au dernier moment , ce malheureux s'est retrouvé. S'il n'a pas rendu de services à la société, c'est qu'il venait trop tôt; mais encore a-l-il été un précurseur, mais encore a-t-il eu de bonnes paroles de pardon, quand le mot pardon était rayé de la langue révolutionnaire! Si la société, si ses organes ne peuvent et ne savent oublier; s'ils flétrissent à jamais les coupables de la politique , quel est celui de ces coupables qui osera jamais venir à résipiscence ? etc. , etc. »
Il est arrivé à M. SM. Fleuryce qui arrive souvent aux avocats qui ont à défendre de grands coupables, dans des procès longs et compliqués ; à force de le voir et de l'entendre, un avocat finit par s'intéresser d'abord au criminel, puis à ne plus croire au crime. Le cœur humain est ainsi fait : on passe , sans s'en apercevoir, de la pitié pour la personne h la conviction de son innocence.
M. Ed. Fleury parle ici de Camille Desmoulins , et j'en fais honneur à sa sensibihté, en avocat attendri. J'en veux parler encore aujourd'iiui en juge. J'avais promis qu'après avoir apprécié Camille Desmoulins comme pamphlétaire du mouvement démagogique jusqu'au 10 août, j'arriverais à le juger comme pamphlétaire de la réaction à partir de la publication du Vieux Cordelier. La lettre de M. Ed. Fleury m'oblige à m'arrêter un instant entre ces deux extrêmes, d'autant plus qu'entre ces deux limites, le 10 août et le Vieux Cordelier, il y a l'année 1793 tout entière, c'està-dire l'année classique de la Terreur. Jusqu'au 10 août, Camille monte avec ses complices à l'assaut de l'ancien régime. Depuis le 10 août, il est dans le cœur de la place; ses amis sont vainqueurs. C'est donc une curieuse étude, la plus curieuse de toutes peut-être , que celle de cette se-
conde époque de la viede Camille Desnioiilins. Je remercie M. Ed. Fleury de m'y ramener par sa plaidoirie. Avant la chute du trône, Camille avait peut-être l'excuse de l'entraînement, il combattait. A l'époque où paraît le Vieux Cordelier, il a l'excuse du repentir; il est tout près d'être vaincu. Mais entre ces deux termes, quelle est l'excuse de l'intéressant jeune homme ? Nous allons le voir. Il est le secrétaire , l'ami , le commensal , le complaisant , le confident des plus terribles parmi les dominateurs du mouient. Ce rôle vaut bien la peiné qu'on l'y montre à l'œuvre. Oui, pitié pour le maliieureux que l'exaltation de la lutte entraîne (j'ai fait voir, dans mon premier travail, combien, chez Camille Desmoulins , cette exaltation était factice ! ) ; mais enfin, pitié! — Pitié encore pour le coupable qui se repent! mais après l'exallalion et avant le repentir, s'il y a un moment qui appartienne à la cruauté froide, réfléchie, sans élan , sans pudeur, ah! laissez-moi m'y arrêter poiu' donner à la conscience publique ce qu'elle réclame , à la vérité ce qu'elle commande , et gardons , croyez-moi , un peu de pitié pour les victimes î
Ma plume, que M. Ed. Fleury le sache bien, n'est pas plus impitoyable que la sienne ; mon cœur encore moins. Mais savez-vous? quand des hommes que leur vocation destinait à remplir une chaire d'humanités dans un collège, à jouer un rôle aimable dans un salon , ou à figurer dans une académie de beaux esprits, quand ces hommes deviennent les agitateurs et plus tard les dominateurs de leur pays; quand ils osent briguer, dans leur prose farcie de latin , le gouvernement d'un grand peuple ; quand ils ont l'impudence de dire , comme Camille Desmoulins : « Il m'a été plus facile de faire une révolution et de bouleverser la France que d'arracher 50 louis à mon vieux père! » je dis que ces hommes n'ont pas trop payé de leur repentir et même de leur vie une si insolente surprise de leur destinée ; et quand l'histoire complaisante met un masque de
vertu et de générosité sur ces visages , je dis (jue c'est le droit de la critique de faire tomber le masque et de montrer à nu la figure.
Il est de faux dévols, ainsi que de faux braves ;
il est encore plus de faux patriotes. Ce que je poursuis dans Camille Desmoulins , c'est la fausseté de l'empreinte dont il a été marqué par la révolution française. C'est le combat de son ambition avec sa destinée. C'est le déclassement insensé des aptitudes dont il a été le type éclatant et la victime non innocente. Parmi les parvenus de la démagogie terroriste, il n'en est pas, en effet, qui me cause plus d'humiliation et de colère, parce qu'il n'en est pas où la nature de l'homme ait moins fait, où les mauvais instincts qu'enveniment les révolutions aient fait davantage. Mon sens se révolte contre ce pédant qui tranche de l'homme d'État, contre ce loustic devenu un des organes de l'opinion , contre ce Figaro qui joue avec le rasoir national (c'est ainsi que le père Duchesne appelait la guillotine); ma conscience s'indigne contre ce paillasse (c'est le mot de Marat) , devenu tribun ; contre ce polisson (c'est le mot de M. Michelet), drapé en législateur; contre ce fifre improvisé de la révolution ( c'est le mot juste et spirituel de M. Sainte-Beuve), fifre aujourd'hui, mais qui demain culbutera son tambour-major ou son général. Camille Desmoulins, c'est par là qu'on le justifie, et c'est parla, à mon sens, que la démagogie s'accuse, Camille n'était qu'un grand enfant , et il a été une des puissances d'opinion et un des organes redoutables de la génération révolu tîonnaire. Il a été, à un jour donné, un de ses représentants légaux, un de ses conseillers écoutés, un de ses serviteurs actifs , de ceux dont M. Georges Duval disait : (1) « Ils
(1) Souvenirs de la Terreur de 1788 à 1793 (1841).
sont horriblement occupés. » Le pauvre Camille, comme l'appelait Babeuf, avait été élu député de Paris après Billault- Varennes et avant Marat. Homme ou enfant, jeu ou calcul, crime ou faiblesse, conviction ou badinage, gamin ou bandit, notre époque est intéressée à bien connaître ces polissons de génie qui font les révolutions. Cette étude, après la vérité, n'a pas d'autre but.
Pendant les quinze mois qui s'écoulent du 10 août 1792 au 31 octobre 1793, depuis la chute du trône jusqu'à l'exécution des Girondins, trois grandes épreuves étaient réservées à. Camille ; les massacres de septembre, le procès du roi , celui de la Gironde. Nous allons le suivre dans chacune de ces rencontres de sa destinée révolutionnaire.
Après le 10 août , Camille Desmoulins se recueille. Il en avait besoin. Le canon des Tuileries, qu'on pouvait dire bourré de ses pamphlets, il l'avait pourtant entendu à distance. « Camille , écrit M. Ed. Fleury, ne se mêlera » que de loin aux groupes des assiégeants, et il n'affron- » tera pas l'héroïque colère des défenseurs du château. » (Page 35.) « Camille se coucha, « écrit sa femme dans son journal, à la date du 12 décembre, où elle raconte avec des détails fort curieux cette nuit du 10 iioût. Quoi qu'il en soit, le canon des Tuileries avait ébranlé ses nerfs. Camille a besoin de se reposer un instant. Il se recueille, il prophétise. « Je crois la liberté affermie, écrit-il à son père (qui n'en croit rien) ; il nous reste h reudre la France heureuse autant que libre. Cest à quoi je vais consacrer mes veilles. » En conséquence , Camille Desmoulins s'étabht place Vendôme , à la chancellerie. « Me voilà logé, ajoute-t-il, au palas des IMeaupeou et des Lamoignon ! Malgré toutes vos prophéties que je ne ferais jamais rien, je me vois élevé à ce qui était le dernier échelon de l'élévation d'un homme de notre robe... Nous sommes entrés ici , comme vous le voyez , par la brèche du château des Tuileries, et je ne vois guère que les hulans
et les Tyroliens qui paissent nous chasser de la place Vendôme!... »
Comprenez-vous? L*énieute l'a mis à la chancellerie. Il faudra pour le moins une coalition pour le déloger. Camille Desmoulins prend héroï|uement possession de son nouveau poste, en véritable patriote, et qui n'a pas fait (je parle ici son langage) cette révolution pour le roi de Prusse
Mais ce n'est pas tout d'être bien logé. La commensalité de Danton a ses exigences.
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux !
mais elle impose des sacrifices , et l'on n'est pas secrétaire général du ministre de la justice pour si peu. C'est d'abord Fouquier-Tinville qui écrit à « son cher parent » pour lui demander un petit emploi :
« 20 août 1792.
» Jusqu'à la journée à jamais mémorable du 10 de ce mois, mon cher parent , la qualité de patriote a été nonseulement un titre d'exclusion à toute place , mais même un moiif de persécution : vous en fournissez vous-même l'exemple. Le temps estenfm arrivé, il faut l'espérer aussi, où le patriotisme vrai doit triompher, etc., etc. Mon patriotisme vous est connu ainsi que ma capacité, surtout pour les madères contentieuses. Je me flatte que vous voudrez bien intercéder pour moi auprès du ministre de la justice, pour me procurer une place soit dans ses bureaux , soit partout ailleurs. Vous savez que je suis père d'une nombreuse famille et peu fortuné. Mon fds aîné, âgé de seize ans , qui a volé aux frontières , m'a coûté et me coûte beaucoup, etc. , etc.
» Je suis irès-parfaitement , mon cher parent , votre très-humble et très-obéissant serviteur,
» FOUQUIER , homme de loi.
» Rue Saint-Honoré, n° 356, vis-à-vis rAssomption. »
Une place , soit dans les bureaux , soit ailleurs ! Honnête Fojjquier ! tout lui sera bon. Et pourquoi « le cher parent » n'a-t-il pas pris au mot un solliciteur si commode? Fouquier-Tinville est prêt pour tout faire , huissier ou bourreau. Mais Camille Desmoulins , qui a la main heureuse, le fait nommer, quelques mois plus tard, accusateur public près le tribunal révolutionnaire... Camille avait bien alors ses raisons pour cela. Mais il ne regardait qu'au présent. S'il avait pu prévoir l'avenir !
La part que Camille Desmoulins prit aux massacres de septembre comme conseiller et comme commensal de Danton (car, s'il faut en croire M. Georges Duval (1) , c'est du milieu d'un banquet que l'invisible ordonnateur de cette tuerie démocratique présida en quelque sorte à l'exécution de son œuvre) ; cette participation de Camille au massacre des prisons a été contestée. Elle n'est pas douteuse. Il n'était pas nécessaire d'être aux gages de Panis , ou enrôlé dans la bande de Maillard , pour avoir une part dans la responsabilité morale des assassinats de septembre. Il suffisait de dîner , le 2 septembre, avec Danton. Il suffisait de répondre à Prudhomme : « On ne confondra pas les innocents avec les coupables (2). » Il suffisait d'envoyer un sauf-conduit à l'abbé Berardier , détenu à la Force , de la part de son ancien élève Camille Desmoulins , « à qui cette bonne action , dit M. Ed. Fleury, doit être comptée. » — Je le veux bien , à une condition pourtant : c'est que cette bonne action comptera aussi comme une preuve que l'élève de l'abbé Berardier savait tout, et qu'il était complice, puisqu'il était confident du, principal criminel. Mais, je le demande, pour être absous, aux yeux de l'histoire, de cette épouvantable complicité,! suffisait-il de sauver son professeur de rhétorique? |
(1) Souvenirs de la Terreur, tome 11, page 250.
(2) Prudhomme, Histoire des révolutions de Paris, tome III, page 235.
Tel est le premier acte politique de Camille Desrnoulins apr^s le 10 août : un mélange de bassesse, de férocité et d'hypocrisie. Le crime de septembre était hardi de la part de ceux qui , comme Danton , l'avaient conçu, commandé , et qui l'avouaient (1). Mais ce crime, de toute manière abominable, était de plus lâche de la part de ceux qui n'avaient eu que la peine de lécher cette main sanglante. Ce rôle avait été celui de Camille.
Cependant l'approche du procès du roi commençait à apitoyer les esprits. Camille Desmouiins , devenu député de Paris, était allé siéger sur la crête de la Montagne , et déjà il avait escompté , dans le nouveau journal qu'il avait fondé, la Suite des Révohitions de France et de Brahaut, les profits du sacrifice qui se préparait. « La plus belle victime que l'on puisse sacrifier à Jupiter, et la plus agréable, écrivait-il , c'est un roi. » Cette citation de Sénèque le tragique était l'épigraphe de son journal. C'était préjuger à la fois le procès , la condamnation , sa conviction et son vote. Mais qu'importe? Il était journaliste avant d'être législateur, pamphlétaire avant d'être juge. Comme législateur, Camille était de cette race d'interrupteurs-démagogues , le fléau et la honte des assemblées françaises depuis soixante ans , race incorrigible et immortelle. Camille Desraouhns ne parlait pas, et pour cause : il criait. J'ai eu la curiosité de relever dans le Moniteur toutes les manifestations qu'il a pu donner de son talent comme orateur pendant une période de dix-huit mois. Je n'y ai guère trouvé , à son compte , que des phrases telles que celles-ci, ayant toutes ce cachet de vanité puérile ou de personnalité ridicule : ... Permettez que je vous éclaire ! — Je demande à dire des choses neuves! — Si le décret passe , la France est perdue ! — Je demande à sau-
(1) On verra un jour, dans des Mémoires destinés, je crois, à produire une sérieuse impression, de quel ton le ministre de la justice Danton faisait cet aveu.
ver la patrie! etc. , etc. Le Moniteur ajoute parfois des réflexions où je soupçonne fort la malice du logographe d'avoir voulu s'égayer aux dépens du malencontreux interrupteur : Camille Desmoulins s'agite autour de la tribune , écrit le rédacteur , en demandant , en prenant et perdant aussitôt la parole (1).
Une autre fois , c'était le 8 mai 1793 , on discutait sur une levée d'hommes et sur une réquisition d'armes :
« Nous ne pouvons pas, dit Camille Desmoulins,
nous partager comme les Romains les terres des vaincus , mais toujours faut-il que le soldat de la patrie vive de la défense de la patrie. On vous a parlé de deux classes de citoyens, des Messieurs et des sans-culottes ; prenez, la bourse des premiers et armez les autres. Employez contre les rebelles l'argent des riches, le courage des pauvres...»
Quelques mois plus tard un orateur , plus avancé que Camille , disait, dans une occasion semblable, à la tribune des Jacobins :
« Des armes! c'est dans la bourse des aristocrates que nous en trouverons pour les immoler jusqu'au dernier. Si le pain manque, nous les tuerons , nous les salerons, et nous les mangerons. Citoyens, à S^int-Domingue (l'orateur avait été secrétaire du mulâtre Piigaud), un noir, chef de bande, qu'on avait surnommé viande à blanc , assurait que rien n'éiait plus délicat que la chair humaine. A son exemple, j'en ai usé, et fai trouvé qu'il avait raison. Ces noirs, que l'on dit si peu civilisés, nous donnent là une leçon de civilisation. yVn besoin , sachons les imiter. Mourir de faim , au milieu de l'abondance des champs de bataille., c'est absurde!...
» — Citoyen , répondit Camille, bien inspiré cette fois, ce que tu dis là n'est pas très-fraternel. Le pain manque , c'est vrai , mais je demande, que la proposition soit ajour-
(1) Réimpression du Moniteur^ t. XIV, p. 766.
— saluée jusqu'au moment où la disette ne nous laissera plus l'oplion entre des croûtes de pâté et la chair des aristocrates... »
Voilà , quand Camille Desmoulins se hasarde à parler , quelques échantillons de son talent. i)lais plus ordinairement il se tait , et on comprend bien que le boucher Legendrc lui dise un jour : « .... Parce que vous savez le latin (et qtie la séance est finie), vous me répondez maintenant. C'est dans la Convention qu'il faudrait parler; mais vous n'y ouvrez la bouche, une fois en six semaines, que pour nous dire des impertinences et nous appeler des ignorants. Qu'est-ce que vous faites ici, f*** paresseux? — Mais , mon cher Legendre, tout le monde n'a pas tes poumons. — Si vous n'avez pas de poumons , il fallait le dire au peuple , qui aurait donné vos 18 fr. à un homme qui en eût (l... »
Tel est Camille Desmoulins comme législateur : violent et impuissant Toutefois, pendant le procès du roi , Camille gagne bien son argent. Comme juge de Louis XVI , il dépasse toutes les bornes de l'impudeur et de la perversité. Devant ce grand martyr que Barère lui-même traite avec respect, Camille Desmoulins n'a que des cris de rage, des gestes forcenés , des exclamations de haine impatiente et furieuse. Les formes que la Convention s'est imposées pour imiter du moins la justice en l'outrageant , Camille Desmoulins les flétrit comme une indigne entrave. Un jour, le 26 décembre , clprès avoir entendu les défenseurs du roi et le roi lui-même, la majorité ferme les débats. Quehju'un propose un ajournement à trois jours de la discussion sur le procès. A ce mot d'ajournement , la Montagne descend tout entière, comme une avalanche, de son sommet tout plein de lenipêtf s, et une émeute horrible éclate au milieu de l'Assemblée.
(1) Réponse de Camille Desmoulins au général Villon. Paris,
« .... Soixante à quatre-vingts membres d'une des extrémités (la gauche), dit le Moniteur, se lèvent simultanément et se précipitent au milieu de la salle , au bruit des applaudissements des tribunes. Ils s'avancent vers le bureau... Duhem, Billaud, Camille Desmoulins, Julien sont à leur tête.. . Duhem monte jusqu'au fauteuil du président et l'apostrophe avec des gestes violents. « La majorité est séduite, s'écrient quelques-uns ; mais nous voulons qu'on ne délibère que par appel nominal. » Ils restent pendant plus d'un quart d'heure tumultueusement attroupés auprès du bureau , pour signer la demande de l'appel nominal. La grande majorité de l'Assemblée reste calme. Enfin, les signataires se dispersent et reprennent leurs places... »
J'ai cité cet extrait du Moniteur (1) pour ceux qui croient, en l'an de grâce 1850, qu'il y a quelque chose de nouveau sous le soleil. Mais revenons à Camille Desmoulins. Lui qui a tué, autant qu'il était en lui, le roi avant le procès, et à qui la décence la plus vulgaire commandait du moins cette sorte de pitié froide du bourreau devant sa victime, on dirait qu'il regrette que l'Assemblée constituante ait aboU la torture. Il la rétabht pour Louis XVI. Il est le tourmenteur de ce honteux procès ; sa passion éclate dans les motions les plus extravagantes. J'en ai déjà cité une, celle de l'écriteau infamant à attacher sur la poitrine et le dos du roi. Dans son délire, il va jusqu'à insulter les juges eux-mêmes, et il se fait censurer pour avoir osé dire, au moment où deux cent quatre-vingts députés venaient de voter l'appel au peuple : « Gomme le » roi de Pologne avait été acheté par la Russie, il n'est » pas étonnant que beaucoup d'entre nous, qui ne sont » pas encore rois, se soient vendus! »
Vendus ! Nous aurions bien le droit de faire ici, à notre tour, à Camille Desmoulins un procès que d'autres lui ont
(1) Réimpression du Moniteur, t. XIV, p. 831, 852.
fait, et de nous demander si l'homme que nous avons montré l'autre jour avide d'argent jusqu'au ridicule , si cet homme, à un moment donné, n'avait pas vendu sa plume par convoitise, comme il avait livré son àmepar ambition? Le marquis de Bouille raconte que Camille Desmoulins « avait été acheté par la cour. » Mais alors, la cour, il faut l'avouer, avait fait là un mauvais marché. De son côté, M. Granier de Cassagnac conclut, de quelques lignes adressées par Camille à ses abonnés, dans un moment où il fut obligé de se cacher, qu'il fait parade de sa vénalité... (( Malgré les florins de la Prusse, les guinées de l'Angleterre et les ducats de la Hollande, je courais, dit-il, aussi rapidement que Louis XVI à l'insolvabilité et à l'inéligibilité (1). » Mais je crois que M. Granier de Cassagnac se trompe en ce point, et que Camille voulait justement prouver le contraire, comme s'il eût dit : « J'ai tant reçu d'argent de l'étranger, et je suis si vendu que je suis ruiné !. .. »
Quoi qu'il en soit, ce reproche de vénalité jeté par Camille Desmoulins à ses collègues excita une indignation générale, et jusque sur les bancs de la Montagne. Il fut censuré. Quand vint le moment du vote sur la peine à infliger au roi, Camille ne manqua pas cette occasion de jeter un dernier outrage au condamné, une dernière injure au tribunal : c .... On a dit: Un roi mort, ce n'est pas un » homme de moins. Je vote pour la mort, trop tard peut- » être pour l'honneur de rassemblée nationale... » L'Assemblée murmurait encore; mais les applaudissements des tribunes dominèrent le bruit, et Camille regagna sa place au miUeu des marques de sensibilité des tricoteuses.
11 y a, dans l'histoire de Camille DesmouUns, un beau spectacle en regard de cette scène hideuse. Il y a un homme, au fond d'une province, habitant d'une petite
(1) Histoire des causes de la Révolution française^ t. IV, p. 404.
ville, qui proteste simplement et courapfeusement contre ces fureurs. La Révolution l'a destitué, dépouillé et ruiné. Jl lui pardonnerait si elle n'avait, en l'abaissant lui-même, élevé son fils, ce fils qu'il aime pourtant, mais en homme de cœur et de bon sens. Cet homme est le père de Camille. La correspondance du père de Camille Desmoulins avec son fils, après ces émotions de honte et d'horreur, est une de ces lectures dont i\l. Sainte-Beuve a si bien dit, il y a peu de jours : « 0 le style des honnêtes gens ! ô les » écrivains polis, modérés et purs! ô Nicole! ô Vauve- » nargues ! » Wais cette fois, pour trouver le contre- poison à ce fiel que répandent la plume et la langue de Camille Desmoulins, la correspondance de son père me suffit.
Camille Desmouhns, quand on pénètre plus avant dans sa vie, paraît bien coupable. Non-seulement tous ses instincts naturels, son âme pusillanime , son caractère sans vigueur, sa légèreté insoucieuse, sa sensualité puérile, sa destinée évidemment et exclusivement Httéraire, tout lui interdisait les abords sérieux et formidables de la carrière politique ; mais tous les hens du cœur, que, sur ce point peut-être, il avait affectueux sans l'avoir, comme je le prouverai, délicatement bon, tous ces liens qui le rattachaient à la famille l'auraient en même temps retenu sur la pente où il glissait , s'il n'eût été ( mporté par une ambition injustifiable et une vanité qu'il est bien permis , quand on parle du confident de Danton, d'appeler féroce. Ses deux frères, |)endant que, sans y monter, il poussait la populace à l'assaut des Tuileries, servaient dans l'armée active ; plus tard ils mourriient, l'un au siège de Maë-^trichf, l'autre nmiilé parles insurgés de la Vendée. Sa mère était une sainte; sa lemme était un ange; son père était un sage.
Quand Camille, nous l'avons vu, dans l'ivnssede sa joie frivole, apprend à son père qu'il vient de s'établir au ministère de la justice:
«... Je serais bien délicieusement affecté, mon fils, de
votre position, répond M. Desmoulins, si vous ne la deviez pas à une crise que je ne vois pas encore finie et dont je redoute toujours les suites.
»... Dans l'agitation où sont toutes les choses auiouide nous, je préférerais peut-être vous voir le premier de nos concitoyens dans notre ville natale, plutôt qu'à la tête du ministère d'un grand empire d» jà bien miné, bien déchiré, bien dégradé, et qui, bien loin d'être régénéré, sera peut-être d'un moment à l'autre ou démembré ou détruit,
» Quoi qu'il en soit, mon fils, puisque vous voilà en second au gouvernail remis à M. Dan on, votre ami, pour la partie de la justice , disiingnez-vous y par les grandes qualités qui sont propres à cette administration ; dépouillez-vous de cet esprit de parti qui vous y a peut-être é!evé, mais qui pourrait ne pas vous y maintenir... Faites revenir vos ennemis en vous montrant juste avec eux et facile à oublier leurs torts: faites-vous le plus d'amis que vous pourrez parmi les gens de bien et consultez toujours le mérite et le talent dans vos choix, etc., etc.. »
La justice! l'oubli des injures! le choix judicieux et impartial ! Le père de Camille Desmoulins est bien peu de son temps et de son pays. 3lais que de noblesse, si ce n'est d'à-propos, dans ce contraste ! Que de tristesse dans ces félicitations ! que d'amertume et de courage dans ces conseils! Achevons le portrait de cet honnête homme et respirons du moins en le traçant.
Quelque temps avant cette époque, vers la fin de 1790, Camille Desmoulins, qui avait obtenu le consentement de M. Duplessis au mariage de sa fille Lucile, sollicite à son tour celui de son père. Il écrit à Guise. M. Desmoulins ne répond pas. Camille insiste; il fait sonner la dot de sa future, cent douze mille Hvres ! la vaisselle d'argent ! et les espérances! et le reste!... Une lettre, deux lettres, trois lettres... Le père Desmoulins ne bouge pas.
« Mon père, écrit à la fin Camille, mon père, c'est la
troisième lettre que je vous écris pour vous demander le consentement à mon mariage avec une femme toute céleste, et vous avez laissé partir trois fois la poste sans ra'envoyer votre acceptation! Je ne m'attendais pas que les obstacles à mon mariage viendraient de vous. Vous auriez dû 'pretidrela posle et être venu me l'apporter vous-même. Vous connaissez la vivacité de mon caraclère... »
Cette fois M. Desinoulins est bien oblige de céder. Mais comment cède-t-il ? Du style dont on refuse. Il envoie son consentement dans une lettre laconique et glacée. M. Ed. Fleury cherche le mot de cette énigme. Il est facile à trouver. L'honnête lieutenant au bailliage de Guise connaissait son fils; il voyait l'abîme que creusait sa folie; et il éprouvait, avant qu'elle fût sa bru, une paternelle et sublime pitié pour la victime.
Dans le procès du roi, cet héroïsme du père ne se dément pas. Mais il suffît de citer :
«... Je serais inconsolable, mon fils, de trouver votre nom dans la liste de ceux qui voteront pour la mort de Louis XVL ..
» Vous avez un moyen juste et vrai de vous épargner cette tâche , c'est de vous récuser vous-même , parce que vous êtes effectivement récusabie, non-seulement aux yeux de Louis XVI, mais aux yeux de quiconque a les premiers principes de la justice. Vous avez dit votre avis comme journaliste avant le jugement. Entraîné soit par votre propre opinion, soit pt;r une prévention étrangère, vous avez dénoncé Louis XVi dans un grand nombre de vos écrits qui n'ont peut-être eu que trop d'influence, et vous l'avez traité en ennemi. Par cette double raison, soit d'avoir été son dénonciateur, soit d'avoir par anticipation proclamé votre avis, relativement à Louis XVI, vous ne pouvez demeurer un de ses juges, sans blesser l'impartialité qui doit neutraliser quiconque est appelé à juger un autre homme capitalement. . . »
Nous avons vu commonl Camille Dosmoulins avait répondu à cette touchante et sévère consultation. Un mois plus tard, M. Desmoulins insiste :
« ... Mon fils, vous pouvez encore vous immortaliser ; mais vous n'avez pkis qu'un moment ; c'est l'avis d'un père qui vous aime. Voici à peu près ce qu'en votre place je dirais : « Je suis républicain et par le cœur et par les actions; j'ai fait mes preuves. J'ai été un des premiers et des plus ardents dénonciateurs ou accusateurs de Louis XVI, par cela même je me récuse. Je le dois à l'austérité de mes principes; je le dois h la dignité de la Convention; je le dois à la justice ; je le dois à la république, à Louis XVI, à moi-même... »
» Entre nous deux ceci, afin que tout le mérite en
reste à vous seul.
» Je suis votre meilleur ami. »
On sait le vote de Camille. Son vieux père n'eut pas d'autre réponse.
Après le procès de Louis XVI, la destruction de la Gironde est la troisième campagne politique à laquelle prend part Camille Desmoulins. Cherchons le rôle qu'il y a joué. Camille, cela est presque triste à dire, n'a pas de sérieux ressentiments ni de convictions profondes engagées dans cette querelle. Il n'y apporte que des rancunes d'écrivain et d'avocat. Ce ne sont pas des passions qui le poussent dans cette voie de sang, ce sont des piqûres. J'ai rappelé, l'autre jour, les causes de sa colère contre Brissot. Brissot avait trouvé de fort mauvais exemple la protection que Camille avait accordée, quelques mois auparavant, à un escroc convaincu d'avoir volé au jeu. M. Ed. Fleury en suppose une autre. Il cite un noël girondin où Camille Desmoulins était quelque peu raillé par saint Joseph, pour une prétendue infortune conjugale « commune ( c'était l'esprit et la gaieté de l'époque) au démagogue et au saint : »
Tout près de Robespierre,
Joseph vit Desmoulin.
— Ah ! bonjour, cher confrère,
Lui dit le saint malin.
— Ahl bonjour, cher patron, lui répondit Camille. On rit... mais , ô soudaine horreur!
Qui pourrait peindre la terreur
De la sainte famille ?
Marat entre! etc.
Tel est, s'il faut en croire M. Ed. Fleury, un des préludes ridicules de cette lutte terrible qui va éclater. Mais si l'on regarde au contraire à la façon très-cavalière dont Camille Desmoulins réfute , à plusieurs reprises , des insinuations de celte nature, on doit penser que ces attaques effleuraient médiocrement sa sensibilité. C'était plutôt pour lui matière à épigrammes. C'est à ce point de vue que j'ai pu dire qu'il n'était pas délicatement bon. Il n'y a pas de vraie bonié sans noblesse, ni de véritable amour sans une cei taine délicatesse d'esprit. Dans une circonstance, entre autres, Camille Desmoulins se livre, au sujet de sa jeune femme, à un badinage qui a pu passer pour spirituel à une époque où le père Duchesne l'était, mais qui me paraît, quant à moi, le dernier terme de l'indécence. On accusait Camille d'une partialité inexplicable pour le général Arthur Dillon. Camille fit une brochure pour le défendre. On y trouve le dialogue suivant :
«... Quel si grand intérêt prenez-vous à Dillon ? lui demande un de ses collègues de l'Assemblée.
De cette église êles-vous sacristain ?
» — L'intérêt que je prends, comme un des fondateurs de la République , à ce qu'on ne la déshonore point par ingratitude. — Mais connaissez-vous bien Dillon ? — Il faut bien que je le connaisse pour que je me sois fait de si rudes affaires à son corps défendant. — Votre femme le
connaît mieux que vous. — Bon ! que voulez-vous dire? — Je crains de vous affliger. — N'ayez pas peur. — Votre femme voit-elle souvent Uillon? — Je ne crois pas qu'elle l'ait vu quatre fois dans sa vie. — Un mari ne sait jamais cela (et comme je ne paraissais pas ému) : puisque vous prenez la chose en philosophe , sachez que Dillon vous trahit aussi bien que la République. Vous n'êtes pas un joli garçon. — Tant s'en faut. — Votre femme est charmante , Dillon est encore vert ; le temps que vous passez h la Convention est bien favorable , et les femmes sont si volages I
— Mais, mon cher collègue, d'où êtes-vous si bien instruit?
— C'est le bruit public , et cinq cents personnes me lont dit ce matin. — Ah! vous me rassurez : déjà, comme les filles de Prœtus :
In lœvâ quœreham cornua fronte.
» On me croit donc du royaume de Bizot , ce qui est bien pis que d'en être , au témoignage de La Fontaine ; mais que votre amitié pour moi se rassure; je vois bien que vous ne connaissez pas ma femme , et si Dillon trahit la République comme il me trahit, je réponds de son innocence. «
Certes, il fallait aimer sa femme comme pas un honnête homme ne voudrait aimer la sienne aujourd'hui, pour la défendre, ainsi que le fait Camille Desmoulins, dans un pamphlet politique livré à une controverse ardente; et une femme ainsi défendue (je sais que ce n'était pas le fait de Lucile) est à moitié condamnée.
Lucile Desmoulins a une belle page dans l'histoire de la Terreur ; mais ce n'est pas à son mari qu'elle doit l'honneur sans tache et le doux éclat de sa mémoire. A Camille Desmouhns, Lucile n'a dû que des apologies équivoques et des amitiés compromettantes. J'aime à signaler, même dans son contact avec la vie intime, ce défaut et ce danger de l'esprit révolutionnaire. Lucile avait partagé
les opinions de son père, démocrate avancé? elle avait, à plus forte raison, épousé, et très-légitimement, l'exaltation de son mari. Après le 10 août , elle écrivait : « Nous sommes vainqueurs! » Lucile parmi les vainqueurs du 10 août! Hélas! elle avait bien gagné, soit avant, soit après cette date, par les amertumes et les détresses de sa vie, le droit de chanter cette triste victoire ! Mais Lucile, quelle qu'eût été sa vie (et personne ne l'a jamais accusée, si ce n'est son mari en la défendant) , Lucile avait tout expié devant la mort. Elle fut simple et modeste devant ses juges. J'emprunte là un mot plein de vérité au témoignage qui lui fut rendu plus tard, dans le procès de Fouquier-Tinville : « La femme de Camille, dit Thierriet Grandpré, ne manifesta devant ses juges ni crainte ni espérance, maifi attendit modestement son jugement. » Condamnée, elle voulut se parer pour l'échafaud comme pour une fête et comme si le bourreau l'eût rendue à son mari ; et elle écrivit de sa main à sa mère, avant de se mettre au lit, la veille de son supplice, ce billet qui eût mérité d'être célèbre : « Bonsoir, ma chère maman. Une larme s'échappe de mes yeux. Elle est pour toi. Je vais m'endormir dans le calme de l'innocence »
Maintenant, regardons au miroir dans lequel Camille Desmoulins nous montre cette femme si digne d'être cachée à tous les yeux. J'emprunte encore cette citation à une brochure politique, au numéro 5 du Vieux Cordelier. Lucile y figure à côté du père Duchesne, contre lequel son mari a l'indignité de la défendre, et de quel style ! « Je » ne dirai qu'un mot de ma femme. J'avais toujours cru » à l'immortalité de l'âme... Mais mon mariage est si heur » reux, mon bonheur domestique si grand, que j'ai craint » d'avoir reçu ma récompense sur la terre, et f avais perdu » ma démonstration de V immortalité!... Tes persécutions » me rendent toute mon espérance ! (1) » C'est dans ce
(1) Le Vieux Cordelier, p. 75 de l'édition originale.
même recueil que Camille Desmoulins fait une allusion, publique et inconvenante à la correspondance du conventionnel Fréron avec sa fommo : « O mon cher Fréron ! lu » écrivais, il y a dixjourSy à ma femine : « Je ne rcve qu'à » Toulon... Nous allons gagner un laurier ou un saule. » Préparez-moi l'un ou l'autre! » — Ahl que Camille Desmoulins ne parle jamais des lettres que Fréron écrit à sa femme! M. Ed. Fleury en cite plusieurs (p. 281 et suivantes) « qui lui donnent, dit-il, une idée chiirmante et » douce de ce jeune ménage , » mais qui se sentent , à mon gré, de ce désordre que l'esprit révolutionnaire ne jette pas moins dans les sentiments que dans les opinions, et qui ne pervertit pas moins les relations que les idées. Ces lettres, si elles n'entachent pas la femme (qui oserait accuser Lucile?), accusent bien hautement, quand il y fait allusion dans un pamphlet, la perte du sens moral, do l'honneur délicat dans le mari.
Je reviens aux Girondins. Camille Desmoulins avait contre la Gironde les rancunes et les passions de son parti. Il avait encore plus les siennes, et celles-là puisées (comme le faitjustement remarquer M. de Lamartine) dans les plus basses inspirations de la haine personnelle. On rougit de le dire; mais ce sont quelques remontrances déjà anciennes de Brissot, et plus tard, quelques plaisanteries médiocrement spirituelles de Prudhomme sur la gourmandise bien connue de Camille Desmoulins , qui poussèrent cet ambitieux viveur aux dernières extrémités de la vengeance. Camille était gourmand. C'était un défaut compromettant à une époque où beaucoup rêvaient le brouet noir dé Lacédémone, et où l'envie déchaînée contre toutes les supériorités sociales n'épargnait pas les bons cuisiniers. Plus tard, aux jours du repentir, Camille Desmoulins pouvait dire : «... J'ai vu en janvier dernier M. Nicolas (un des jurés de Robespierre) dîner avec une pomme cuite. Plût à Dieu que , dans une cabane et ignoré au fond de
quelque département, je fisse avec ma femme de semblables repas! (1) » Mais quand Camille Desmoulins faisait un pareil vœu, c'était à la veille de sa chute et quand la peur du bourreau lui ôtait l'appétit. Dans des temps plus heureux, il avait débuté, dans cette carrière périlleuse de la cuisine contre-révolutionnaire, par la table de Mirabeau. Il finissait , au moment où nous en sommes de son histoire, par celle du général Dillon, homme de guerre énergique, vert- galant et qui dînait bien. « Dis à ton glouton de mari, écrivait Fréron, que les bécassines et les grives sont ici (à Toulon) meilleures que les habitants. » Et Camille écrivait à son père • « Nous sommes devenus (Mira- » beau et lui) de grands amis. Du moins m'appelle-l-il son » cher ami... Je sens que sa table, trop délicate et trop » chargée, me corrompra. Ses vins de Bordeaux et son » niara.-quin ont leur prix, que je cherche vainement à » me dissimuler, et fai toutes les peines du monde à re- » prendre ensuite mon austérité républicaine. » N'oublions pas, à propos de ces bons dîners, que lorsque la Convention, deux ans plus tard, imagina de faire à lUirabeau un procès posthume , et qui faisait dire à Manuel : p Mettez , si vous le voulez , la mémoire de Mirabeau en état d'arrestalion, mais ne le condamnez pas sans Tenlendre; » n'oublions pas que, dans cette occasion, Camille Desmouhns déposa contre ramphitry<)n de Versailles en ces termes : « J'allai voir Péiion quelques jours après l'enierrement de Mirabeau. Je lui demandai pourquoi il n'y avait pas été. Jai vu, me dit-il, un plan de conspiration écrit de sa main (2). » C'est que Camille Desmoulins, et il s'en est vanté, n'a jamais manqué une occasion de trahir et d'accuser ses amis, morts, absents ou malheureux. Cependant , soit l'influence d'un bon cuisinier, soit le
(1) Le Vieux Cordelier, p. 63 de l'éaition originale.
(2) Réimpression du Moniteur, t. XIV, p. 667.
charme d*un commerce aristocratique, soit par une singulière exception de fidélité dans cette vie signalée par des palinodies et des défections de toute espèce , il était resté fidèle au général Dillon , le morne qui , commandant une division de l'armée des Ardennes sous le général Lafayette, avait été accusé de trahison après le 10 août. La Convention , moins sévère que la Législative , l'avait relevé de cette accusation ; et les journalistes girondins, Prudhomme entre autres , plaisantaient fort les députés montagnards qui avaient accepté à cette occasion et patriotiquement mangé le dîner du général. « Omne animal capitur escây » disait Prudhomme, et Camille Desmoulins répondait :
« ... J'avais cru que ce qu'il importe à mes commettants de savoir est si on opine et non si on dîne bien ou mal ; et en vérité, austère Prudhomme , voilà bien du bruit que vous faites dans votre dernier numéro pour une dinde truffée, mangée dans le carnaval , chez un général qui a sauvé la France à la côte de Bienne...
» Où en serions -nous, citoyen Prudhomme , si à mon tour j'épluchais vos numéros ? Voyant dans quels principes votre journal est rédigé depuis six mois, savez-vous que j'ai eu la pensée d'aller aussi vous demander à dîner \iour vous ramener aux bons principes? Mais j'ai réfléchi qu'on peut faire un bon républicain du royaliste Cazalèsou Custine, Wimpfen ou Dillon ; mais que convertir un brissotin est une chose impossible, et j'ai abandonné votre girouette à tous les venis qui soufflaient du côté droit et de la Tamise... »
C'était là répondre , et c'est ainsi que la querelle des journalistes engageait, comme nous l'avons vu si souvent depuis , celle des partis eux-mêmes. Camille Desmoulins ne s'arrête plus. Il écrivit, l'estomac encore plein du dîner de Dillon , sa cruelle et mordante Histoire des brissolins, c'<st-à-dire l'exposé des motifs d»^ cette accusation meurtrière que, le 10 avril suivant, Robespierre lança contre la
Gironde. Étrange naïveté du cynisme révolutionnaire ! un des griefs de Camille Desmoulias contre les Girondins, c'est qu'un des plus opulents amphitryons du parti, M. de Sillery, a cessé de l'inviter à dîner. «... Comme » depuis longtemps j'étais devenu suspect h Sillery, qui » ne m'a plus invité... y il m'a été facile de deviner que » Louvet , Gorsas et Carra dînaient à ma place et à mon » couvert dans le salon d'Apollon... »
Dîner à sa place ! G'est comme « manger l'herbe d'autrui » chez les animaux malades de la peste. Quel crime abominable! Et Camille Desmoulins le fit bien voir. L'Histoire des brissotins commencée , à défaut du salon d'Apollon, dans la salle à manger du général Dillon , aboutit au prétoire de Fouquier-Tinvilie. Quand le procès commença, Camille Desmoulins reconnut, au langage de l'accusateur public, que tous les arguments de l'accusation étaient son œuvre, et il recula en voyant le mal qu'il avait fait; non qu'il eût tout fait ; personne ne sera tenté de donner cette importance à Camille, et quoiqu'il ait dit plus tard : i^ Personne n'a prouvé la nécessité des mesures révolutionnaires par des arguments plus forts que je n'ai fait, » (1) il est bien certain qu'il n'avait été que le théoricien ou le scribe de ce régime dont des bras plus fermes maniaient l'instrument. Mais sa plume avait affilé cette fois , qu'on me passe le mot, le couteau avec lequel Fouquier-Tinvilie frappait la Gironde; et le cri que Camille Desmoulins poussa au moment où il entendit prononcer la condamnation : « Malheiireux! c'est moi qui les tue! » ce cri d'un étonnement stupide et douloureux résumait toute l'importance du rôle que, comme écrivain, il avait rempli pendant cette lutte où d'atroces calomnies avaient préludé à une boucherie abominable.
Hâtons-nous d'ajouter que moins de deux mois plus
(1) Le Vieux Cordeli&r, n» 6, p. 109, édition originale.
tard, soiniiié de s'expliquer sur sa conduite au procès des Girondins, Camille Desnioulins dt^savouait publiquement, en pleine assemblée des Jacobins et dans un langage qu'on rougirait de répéter, si ce n'était d(î l'histoire et de la meilleure; désavouait, dis-jc, à la face du monde , cet accent d'honnêteté repentante et indignée :
« A l'égard du uiouvement de sensibilité que j'ai lait paraître lors du jugement des vingt-deux , je déclare que ceux qui me font ce reproche étaient loin de se trouver dans la même position que moi...
»... Une fatalité bien marquée a voulu que de soixante personnes qui ont signé mon contrat de mariage il ne me reste que deux amis : Robespierre et Oanton. Tous les autres sont émigrés ou guillotinés. De ce nombre étaient sept d'entre les vingt-deux. Un mouvement de sensibilité était donc bien pardonnable dans cette occasion ; cependant j'atteste n'avoir pas dit : Ils meurent en républicains, en Brutus; j'ai dit : Ils meurent en républicains, mais républicains fédéralistes !
» J'ai toujours été le premier à dénoncer mes propres amis »
Finissons là , car c'en est assez , et résumons ce qui précède. Camille Desmoulins est arrivé, par trois étapes sanglantes, au terme de l'année 1793. Complice honteux de Danton au 2 septembre, régicide sans pudeur et sans pitié au 21 janvier, poursuivant dans le procès de la Gironde une mesquine vengeance de vanité blessée, toujours en avant de la cruauté qui exécute , toujours plus pressé que le bourreau , et pourtant, quand vient le moijient de jouer un rôle , toujours incapable et impuissant , ridicule ou brouillon, non que son cœur soit moins pervers que sa convoitise , mais parce que son courage est d'une trempe trop faible pour son ambition ; — Camille Desmoulins , pendant cette période fatale, justifie tout ce que j'ai dit de lui dans la première partie de cette étude. Il se montre, en
dépit d*une intelligence que la nature avait douée de distinciion et d'éclat , au mépris de tous les liens qui semblaient le rattacher au bon sens et au bon goût, un révolutionnaire de la plus basse ecpèce , un des plus mauvais parmi « ces hommes de proie » que la Terreur n'a montrés un instant au monde que pour faire détester à jamais son sinistre éclat.
Au terme de l'année 1793, nous trouvons le Vieux Cordelier^ c'est-à-dire Camille Desmoulins tel que M. Ed. Fleury l'oppose à celui que nous avons essayé de peindre. Eh bien ! nous chercherons ce qu'il y avait au fond de ce pamphlet miséricordieux que le monde d'alors dans sa surprise, que l'histoire d'aujourd'hui dans sa complaisance , ont attribué à une inspiration magnanime et désintéressée! Nous essayerons d'apprécier, dans le démagogue célèbre, cette nouvelle métamorphose de son esprit et de son talent, la modération et la pitié !
(1" décembre 1850.)
J'arrive, non sans une certaine hésitation, à la troisième partie de la tâche que je me suis prescrite. De Camille Desmoulins démagogue, emporté par le mouvement révolutionnaire jusqu'au 10 août; de Camille prescripteur et complice dans les massacres de septembre, dans le procès de Louis XVI et dans l'extermination de la Gironde, j'arrive à Camille modéré et repentant. Camille repentant, dans l'opinion du monde, c'est le Vieux Cordelier.
J'ai là, sous les yeux, une double édition du Vieux
Cor délier, ce pamphlet que IM. Ed. Flenry et b'en d'autres avant lui ont invoqué comme la justification finale de Camille Desmoulins. J'ai l'édition orij;inale ttlle qu'elle est sortie des presses de Desenne, imprimeur-lihraire (Jardin de l'Égalité, n°^ 1 et 2). J'ai aussi l'éditiim publiée par M. Matton aîné (1834), et à laquelle il a ajouté soit les passages supprimés par le premier éditeur, soit les épreuves ajournées par la prudence de Camille lui-même. Eh bien, après avoir fait cette lecture avec la plus scrupuleuse attention et cherché à voir un peu clair dans ce chaos des idées de l'auteur, où se retrouve, plus que dans aucune autre de ses productions, celui du temps, je le déclare, la main sur la conscience, le Vieux Cordelier n'est pas l'acte d'un honnête homme indigné qui joue franchement sa vie dans un irréfutable défi jeté à un tyran ; ce n'est pas même le conseil courageux d'un esprit calme et d'une modérai ion désintéressée; — le Vieux Cordelier est un coup de parti joué avec toutes les ruses d'une ambition inquiète, avec toute la témérité d'une situation compromise, si ce n'est désespérée.
Le désespoir, a dit un grand poëte, est souvent Tunique ressource des vaincus. C'est aussi quelquefois l'unique courage des cœurs pusillanimes. Le Vieux Cordelier était une témérité où la vue de l'abîme ouvert sous ses pas et le sentiment d'un péril prochain poussaient fata'emcni Camille Desmoulins et son parti. C'était en même temps un calcul de stratégie révolutionnaire et le plus simple de tous. Poussé jusqu'au bord du gouffre, on se retournait pour n'y pas tomber. Ce qu'on a appelé la réaction à la fin de l'année 1793, c'était alors, et c'est presque toujours, le cri jeté par un parti qui voit que le sol va manquer sous ses pieds. Et n'est-ce pas M, de Lamartine lui-même qui a dit : « Danton faisait de l'humanité une faction? » On effaçait la mort sur le drapeau de la république; on y mettait le pardon. Le mot valait mieux;
mais jeté dans l'ardeur de ces luttes violentes, ce mot sublime n'était que le masque d'une haine implacable. Il ralliait le parti de Danton sans le convertir, il le tempérait sans l'adoucir.
C'est de cette double inspiration qu'était né le Vieux Cordelier; et il faudrait bien peu savoir ce qui se disait dans les conciliabules des partis au moment où le supplice des Girondins laissa le terrain libre à Robespierre, et bien peu connaître le secret de ces coulisses, pour ignorer que la publication du journal de Camille Desmoulins fit partie d'un plan de campagne dirigé d'abord contre la faction d'Hébert, où par conséquent Camille entrait avec ses passions et ses rancunes de journaliste, et qui ne devait atteindre Robespierre qu'après avoir échoué dans la tentative, passablement problématique, de l'attendrir.
C'est ce plan de conduite que l'ancien ministre de la Convention, Garât (le même qui avait été couronné à l'Académie française pour l'éloge de L'Hospital), dans un passage très-apologétique de ses Mém^oires, nommait la « conspiration de Danton. » C'est aussi ce que M. Daunou qualifie plus justement quand il dit : « Soit retour sincère à la sagesse, soit politique, égoïsme, ambition, désir de trouver dans le calme la garantie du crédit et des trésors acquis pendant les orages, on vit, dès le commencement de brumaire (an II), certains députés, turbulents jusqu'alors, se liguer soudainement contre les progrès de l'anarchie.... (1) » Oui, on voulait jouir de la fortune acquise ; on rêvait le calme et le repos ; on escomptait, eri se retirant à Arcis-sur-A.ube, les délices de la vie privée auxquelles, vers les derniers jours de cette orageuse année, on s'était montré si sensible. « L'unique ambition dé
(1) Mémoire écrit par DaunoUf dans la prison de Port-Libre (août 1794) ; — publié dans les Documents biographiques sur Daunou^ par M. Taillandier, conseiller à la Cour de cassation (1847).
Danton, à cette époque, écrit naïvement Carat, était de ramener le règne des lois et de la justice pour tous, celui de la clémence pour les ennemis;.... de relever le commerce et l'industrie de leurs ruines par une liberté sans limites, les arts et les sciences de leurs débris par des encouragements magnifiques. » Je le crois bien; Danton ne demandait rien de plus. Effacer les traces du sang versé, semer des tulipes et des roses sur la place de la Révolution, prêcher la concorde et l'obéissance aux lois, détester la guerre et vivre en patriarche, les chefs de parti, une fois parvenus et pourvus, ont généralement cette ambition-là. Danton l'avait, et Camille Desmoulins, qui commençait à croire que la Terreur n'est plus bonne à ceux contre lesquels elle tourne, Camille essayait de l'apitoyer en attendant de la vaincre ; il proposait de lui limer les dents, n'osant l'attaquer en face. Le Vieux Cordelier est né, je le répète, de cet accouplement bizarre mais réel de la témérité et de la prudence.
Et aussi bien, Camille Desmoulins et Danton n'étaient pas seuls engagés dans cette « faction de l'humanité. » Le temps y portait. On remarque, aux jours des grandes inondations, bien avant que le torrent ne s'arrête, des signes qui annoncent que la source d'oii les eaux s'épanchent commence à tarir. De même, dans l'entraînement des passions politiques, il est facile de distinguer, à de certains symptômes, que leur niveau décroît, quoique leur cours ne soit ni moins emporté , ni moins destructeur. Au moment où nous sommes, cette sorte de réaction commençait non pas seulement dans les conférences de Sèvres ou d'Arcis-sur-Aube, mais partout. C'était partout, même chez les plus endurcis, une étranie émulation de sensibilité, une singerie de clémence. Il suffit de regarder à quelques séances de la Convention. Un jour, par exemple , on vient dire à l'Assemblée , qu'un pauvre diable, marchand de vin à Paris, va être exécuté à mort
parce que son fils (en l'absence du père) a oublié d'afficher le détail des objets emmaganisés dans sa boutique. Sensation sur les bancs des législateurs, qui décrètent d'urgence un sursis. « On s'honore, s'écrie Danton, » quand on sauve un innocent ! Je vole signifier moi- » même le décret que la Convention vient de rendre. » (Tl sort. ) David, le peintre célèbre, revient quelque teiïips après. « Citoyens, dit-il, je viens rassurer votre sensibi- » lité. Quatre conspirateurs viennent de perdre la tête » sur l'échafaud. On croyait que le citoyen, à l'exécution » duquel vous venez de prononcer un sursis, était du » nombre de ces condamnés. L'officier chargé de veiller » à l'exécution des jugements criminels m'a assuré le » contraire.... » L'Assemblée témoigne sa satisfaction par de vifs applaudissements....
Quelques jours après, Pierre Gaudon (c'est le nom du condamné) est introduit à la barre de la Convention. Il a les honneurs de la séance. Le président (c'était Couthon) lui donne l'accolade fraternelle, et il ajoute ces paroles :
« Citoyen, l'idée seule qu'un innocent pouvait être
frappé par la loi a fait frissonner la Convention nationale , et le beau mouvement qui a eu lieu dans cette enceinte à ton occasion répond à toutes les calomnies de Pitt et de ses agents... Ah ! pourquoi tous les peuples de la terre n'ont-ils pu assister à cette séance mémorable !.. . Ta peine fut grande, citoyen, ton triomphe aussi est complet. Le malheur devient aouvent pour Vhomme de bien une source intarissable de jouissances délicieuses, etc. , etc. »
On applaudit, Pierre Gaudon entre dans la saUe avec sa famille; la séance est suspendue ; succès de larmes (1).
J'ai donné quelque étendue à cette citation. Quel était mon but? Etait-ce de tourner en ridicule un bon senti-
(1) Réimpression du Moniteur, t. XIX, p. 22, 24 et 100 (dé- ©embre 1793).
mont? A Dieu ne plaise ! Mais qnand c'est un terroriste qui s'en fait l'organe, que ce soit (louilion ou Camille, David ou Danton, je m'en défie. Coulhon jouait là, malgré lui, une comédie de sensibilité qui était dans le goût du jour. Et que faisait donc Fouché, écrivant de Toulon à Gollot d'IIerbois , son collègue et son ami ; « La guerre est terminée ; soyons terribles pour ne pas craindre de devenir cruels. Anéantissons d'un seul coup tous les traîîres, pour nous épargner la douleur^ le long supplice de les punir en rois. Exerçons la justice, à l'exemple de la nature, frappons comme la foudre. Adieu, mon ami; les larmes de la joie coulent de mes yeux, elles inondent mon âme... » Que faisait Collot d'Herbois, le héros de la place des Brotteaux, quand il déclamait cette hypocrite élégie (déjà citée) du massacre des Lyonnais :
« Nous en avons fait foudroyer deux cents d'un coup, et on nous en fait un crime ! Ne sait-on pas que c'est encore une marque de sensibilité ? Lorsqu'on guillotine vingt coupables, le dernier exécuté meurt vingt fois, tandis que ces deux cents conspirateurs périssent ensemble. . . On parle de sensibilité ! Et nous aussi nous sommes sensibles ; les Jacobins ont toutes les vertus. »
Je n'insiste pas sur ce rapprochement. Je ne confonds pas le journal de Camille Desmoulins avec le compte rendu de Collot d'Herbois. Je dis seulement qu'au moment où parut le Vieux Cordelier, la pitié était partout, qu'on la respirait dans l'air, que ceux qui ne l'éprouvaient pas en jouaient du moins la comédie , et enfin que ce n'est pas Camille Desmoulins qui l'a inventée.
Ce double caractère du Vieiix Cordelier, né d'une témérité et d'un calcul, se retrouve dans le détail de l'œuvre même, qui est un monument de contradiction et d'incohérence. Le souffle y manque, la touche en est heurtée, confuse, i'aliure équivoque; la phrase tour à tour convulsive et frénétique, hésitante et molle ; le style livré à la
bigarrure et à la parade, trivial et flatteur , un mélange monstrueux de platitude et de faconde, de grossièreté et de malice, d'effronterie et de lâcheté. C'est, qu'on me passe le mot, un style sans cœur, qui a pu réjouir des prisonniers dans leurs cachots, mais qui ne pénètre pas au fond des âmes, tant le manège de l'homme de parti s'y montre dans la confusion étudiée de l'écrivain, tant ce masque de pitié couvre mal ce visage dont Georges Duval disait : « Il avait le teint bilieux de Robespierre , l'œil dur et sinistre, et une physionomie qui tenait plus de l'orfraie que de V aigle (1). »
Telle est, à une première vue, l'impression que produit la lecture du Vieux Cor délier. De tous les ouvrages de Camille, c'est le moins fmi. Gomme écrivain, il a mis plus de verve juvénile et d'entrain révolutionnaire dans la France libre; plus d'originalité dans le Discours de la Lanterne; plus de ressources , d'abondance et de variété dans les Rérolutions de France et de Brabant; plus de mortelle ironie dans V Histoire des Brissoilns; plus de fine raillerie dans sa Réponse à Arthur Dillon; et enfin, il est plus vraiment pathétique dans cette lettre, la dernière de ses compositions, où il fait ses adieux à sa jeune femme, et qui finit par cette phrase d'un désespoir si étudié : «... Adieu, Lucilel je sens fuir devant moi le rivage de la vie ! je vois encore Lucile ! je la vois ! ma bien-aimée ! ma Lucile ! mes mains liées t'embrassent ! et ma tête séparée repose encore sur toi ses yeux mourants!. .. »
Mais entrons plus avant et arrêtons-nous un instant au détail de l'œuvre.
Le premier numéro du tieux Cordelier parut le 5 décembre 1793 (15 frimaire an II). Ce numéro était tout miel pour Robespierre, qui, la veille, dans une séance de la Société des Jacobins, avait pris, avec un art perfide, la
(1) Souvenirs de la Terreur (1841), t. 1, p. 51.
défense de Danton accusé. « Dans tous les autres dangers » de la république , lui dit Camille , tu avais des compa- » gnons de gloire. Hier, tu l'as sauvée seul. » Ce n'est pas sans quelque bravade, cependant, que Camille Desmoulins annonce qu'il rejnend sa plume de journaliste. « .... J'ai » la main pleine de vérités, et je me garderai bien de l'ou- » vrir en entier; mais j'en laisserai échapper assez pour » sauver la France et la République une et indivisible » (que Robespierre vient de sauver, mais n'importe!). Ce numéro, malgré sa parfaite innocence , mais uniquement pour ce qu'il promettait, fit scandale: « On le tira, dit M. Ed. Fleury, à cinquante mille exemplaires. » Robespierre prit l'alarme, et Camille Desmoulins s'engagea à lui soumettre les épreuves des numéros suivants.
On le vit bien dans le nufnéro 2 (10 décembre) ; c'était le Manifeste, écrit à genoux, de la grande croisade terroriste que Robespierre préparait en faveur de VÊtre suprême. « Je suis honteux, dit l'auteur en commençant, d'être depuis si longtemps poltron. » Son courage consiste à attaquer la faction d'Hébert, contre laquelle Robespierre luttait déjà avec toutes les forces que la Terreur mettait dans sa main. C'est en opposant à la faction du Père Duchêne le souvenir de VÀini du Peuple, que Camille Desmoulins combat :«..., Marat, dit-il, qui par sa vie souterraine et ses travaux infatigables, est regardé comme le maximum du patriotisme !.., » Voilà donc le chemin que la Révolution avait fait. Marat était la limite qu'il ne fallait pas dépasser, mais qu'on devait atteindre. Quant aux arguments que Camille développe en faveur de la réforme religieuse de Robespierre, n'en parlons pas, c'est la honte du style et de la pensée.
Nous arrivons ainsi au numéro 3 du Vieux Cordeiier. Mais disons d'abord un mot de la reconnaissance de Robespierre pour Camille Desmoulins. La Société des Jacobins s'occupait de son épuration. Le deuxième numéro du
journal de Camille était du 20 frimaire. A la séance du 24, Je courageux journaliste vint (nous l'avons rappelé dans notre précédent article) désavouer publiquement le cri de pitié que lui avait arraché la condamnation des Girondins... Robespierre mit le pied sur cet homme qui s'humiliait :
« Il faut considérer avec Camille , dit-il , ses vertus et ses faiblesses... On l'a vu successivement l'ami des Lameth, de Mirabeau, de Diilon, mais on l'a vu aussi briser ces mêmes idoles qu'il avait encensées. . . Il les a sacrifiées sur l'autel qu'il leur avait élevé.., J'engage Camille Desmoulins à poursuivre sa carrière , mais à n'être phis aussi versatile , et à tâcher de ne plus se tromper sur le compte des hommes qui jouent un grand rôle sur la scène politique. . .
A près cette écrasante apologie , que restait-il à faire à la Société des Jacobins? Elle admit Camille. Et que restait-il à faire à Camille DesmouUns? Il lança le troisième numéro du Vieux. 'Cor délier.
Je ne cherche pas le succès d'un paradoxe, à Dieu ne plaise ! mais je suis invinciblement poussé à dire la vérité comme je la sens sur cette production tant célébrée de Camille Desmouhns , le troisième numéro du Vieux Cordelier^ que M. Ed. Fleury nomme « un chef-d'œuvre de courage , de pensée et de style. » Ce numéro est si connu dans la partie qui a défrayé depuis trente ans toutes les histoires de la révolution française , que je m'abstiendrai d'y puiser aucune citation. Je reconnais d'ailleurs que Camille Desmoulins a reproduit avec une originaUté supérieure, et plus en homme politique cette fois qu'en lettré, ce qu'il a traduit ou imité de Tacite et des historiens latins dans ce numéro de son journal. Ce n'est pas la première fois que Tacite porte bonheur à une traduction. Ce n'est pas non plus la première fois que , de son moule immortel , sont sortis des portraits antiques , antiques par
la forme, jeunes et vivants par celte empreinte d'inaltérable vérité que son génie leur a donnée. Quant au succès de l'œuvre , je ne le conteste pas davantage. Il fut immense. 11 l'est encore. iMais qu'on me permette une comparaison. L'effet de l'œuvre avait dépassé l'attente de l'auteur ; Camille ressemblait à ces enfants qui détournent la tête en pressant la détente d'un fusil , ou qui se sauvent après avoir mis le feu à une pièce d'artilice. Nous jugeons ici non-seulement le livre, mais l'homme. L'homme est au-dessous du livre. A peine conçue et avant même de l'avoir enfantée, l'auteur désavoue son œuvre; une fois produite, il la rétracte. On n'a cherché dans ce numéro que quelques pages , celles qui avaient laissé trace dans la mémoire des hommes ; pour l'historien , c'était peutêtre assez; pour le biographe, c'est trop peu. Un portrait a d'autres conditions qu'un tableau d'histoire. Il a pu paraître utile , dans un temps , de sauver la physionomie de Camille Desmoulins du naufrage de ses pareils. Je n'y vois aucune utilité aujourd'hui, et en tout cas, je n'y ai aucun goût. Je retrouve donc dans le troisième numéro du Vieux Cordelier ce mélange de témérité et de calcul , de courage désespéré et de faiblesse originelle que j'ai signalé plus haut comme le caractère de l'œuvre entière. Je l'y retrouve à un degré supérieur. Jeter aux proscripteurs inassouvis de décembre 1793 , quand les prisons regorgeaient , quand le bourreau ne se reposait plus , quand le roulement des charrettes funèbres était devenu le seul bruit de la ville, leur jeter ces anathèmes sculptés en latin immortel par le génie d'un grand peintre , c'était plus qu'une fantaisie d'érudit , c'était de l'audace ; on y sentait l'influence et le voisinage de Danton; — mais étouffer sa pensée généreuse, à peine éclose, la charger d'entraves au moment où elle va déployer ses ailes , dire par exemple :
« ...... Je vous entends, messieurs les royalistes , nar-
guer tout bas les fondateurs de la République, et comparer le temps de la Bastille. Vous comptez sur la franchise de ma plume , et vous vous faites un malin plaisir de la suivre, esquissant fidèlement le tableau du dernier semestre. Mais je saurai tempérer votre joie et animer les citoyens d'un nouveau courage. Avant de mener le lecteur aux Brotteaux et sur la place de la Révolution , et de la lui montrer inondée du sang qui coula pendant six mois pour V éternel affranchissement d\m peuple de lyingt-cincj millions dliom- 7nes , et non encore lavée par la liberté et le bonheur public, je vais commencer par reporter les yeux de mes concitoyens sur le règne des Césars , et sur ce fleuve de sang, sur cet égout de corruption et d' immondices coulant perpétuellement sous la monarchie... »
Oui , ne permettre à son émotion de se produire que sous cette livrée du mensonge, s'approcher du tyran l'encensoir d'une main, le stylet de l'autre, triompher aux Brotteaux avec Collot-d'Herbois et maudire Octave à* Pérouse, c'est là peut-être le défaut d'une prudente habileté. Je n'y reconnais ni l'héroïque droiture , ni la franchise indignée de Fhonnête homme. Le troisième numéro du Vieux Cor de lier, qui semble consacré en partie h faire ressortir le danger et l'infamie des justices expéditives, finit , qui le croirait ? par une apologie du tribunal révolutionnaire.
Entre le troisième et le quatrième numéro , il s'écoule quelques jours , et que se passe-t-il? Camille Desmoulins, en dépit de ses précautions oratoires , obtient un succès effrayant. Il a beau dire : « Mais regardez donc au commencement et à la fin de mon numéro !» Il a beau écrire en toutes lettres : « Il est fâcheux que les journafisles n'aient cité aucun de ces passages et se soient interdit tes citations qui me jîistifiaient. .. ; » il a beau faire , le succès est complet. Aussi, dans le numéro k , Camille Desmouhns recule déjà. Il commence la série de ces mea culpa, qui
ne se terminera plus qu'à sa mort. Il y a pourtant là une belle invocation à la liberté. Un poëte, devenu tout à coup célèbre, disait, en 1830, après une révolution populaire:
C'est que la liberté n'est pas une comtesse Du noble faubourg Saint-Germain.
Camille Desmoulins dit : « La liberté n'est pas une nymphe d'opéra avec un bonnet rouge , une chemise sale et des haillons, » au moment où la déesse Raison va succomber avec son grand prêtre Hébert et son sacristain Momoro. — Mais cette liberté , « voulez-vous que je tombe à ses pieds , ajoute Camille , ouvrez les prisons à ces deux cent mille citoyens que vous appelez suspects. » Et sur cette assurance , vous croyez cjue le compatissant journaliste va vous aider à ouvrir la porte des prisons. Mais patience I
« Que messieurs les modérés ne se fassent pas une
autorité de ce passage, écrit Camille, qu'ils n'isolent pas cette ligne du reste du numéro U , car c'est de l'ensemble que se compose mon opinion. Je neveux point, pygmée, avoir une querelle avec le géant; je déclare que mon sentiment n'est pas qu'on ouvre les deux battants des maisons de suspicion, mais seulement un guichet.... »
« Bloi aussi , dit-il ailleurs , je voulais les maisons de suspicion , et je ne différais d'opinion que sur le signalement des suspects... »
Et quant à ce fameux comité de clémence dont Camille Desmoulins dépose ici le germe , voici comment il le développe ailleurs :
« Cest un comité de justice que je voulais dire lorsque j'ai dit un comité de clémence; mais puisque ce mot nouveau a fait le scandaie des patriotes, je deviendrais coupable si je ne me hâtais de supprimer moi-même mon comité , et d'en dire ma coulpe; ce que je fais avec une contrition parfaite, »
On le voit , si Camilla Desmoulins s'est véritablement repenti de quelque chose , c'est du courage qu'il n'a plus.
Le numéro 5 (24 décembre) est intitulé : Grand discours justificatif de Camille Desmoulins aux Jacobins ! Ce numéro est , à proprement dire , le chef-d'œuvre de la collection. Et la raison en est simple. Camille Desmoulins a repris toutes ses allures d'autrefois. Il ne singe plus la modération. Il ne grimace plus la clémence. Il est bien lui. Il a lâché son coup de fusil (son numéro 3), et il a peur. Il se prosterne devant les puissants , et il mord les faibles. C'est bien le paillasse de tantôt, le polisson avec sa brette, ïriboulet avec ses grelots, mais Triboulet avec des accès de tristesse et des tirades de sensibilité c[ui le font ressembler , par instants , au héros du Roi s'amuse , au fou réhabilité par M. Victor Hugo , toute proportion gardée entre le fou de la guillotine et le fou du roi.
Quoi qu'il en soit, ce numéro 5, avec toutes ses ordures de style et toute sa bigarrure de sentiments, est le meilleur de l'œuvre , à mon avis. L'analyse en est impossible. Il faut le lire. Non-seulement Camille Desmoulins , mais la cohue terroriste est là tout entière. Ces hommes, qui font trembler la France, on les voit aux prises dans des querelles misérables, préluder par l'injure à la proscription, se jeter à la tête des accusations d'escroquerie, des ariêts de mort et des calembours. Camille Desmoulins plaisante beaucoup Barère sur son Vieux Sac, Barère le lui rend bien dans ses carmagnoles.
Sifflez-moi librement; je vous le rends, mes frères.
Cette alliance horrible de la philippique et du flonflon, ce couperet qui tombe au bruit des violons , ce mélange du vin et du sang , ce rire et ces grincements de dents , cette gaieté terrible et ces désespoirs ridicules, c'est là tout le numéro 5 du Vieux Cordelier Pourquoi l'espace me
manquc-t-il pour juslifier par quelques citations l'idée que j'essaye d'en donner h mes lecteurs?
J'insiste cependant, pour le besoin de la thèse que je soutiens, sur le caractère éminemment contrit de ce morceau. Camille Desmoulins est à genoux , il se frappe la poitrine... Ne faut-il pas qu'il fasse sa paix avec ce bon M. Robespierre? Et nous ne sommes qu'au 2U décembre I Calculez le temps que son courage a duré.
« Moi , dit-il , un aristocrate qui frise la guillotine ! (quelqu'un avait eu la malencontreuse idée de lui faire ce reproche et cette menace aux Jacobins ). Moi , qui n'ai cessé de conspirer avec Danton et Robespierre contre les tyrans. Mes huit volumes attestent mes conspirations contre les aristocrates de toute espèce , royalistes , feuillants, brissotins, fédéralistes... Oùamz-wus pris, ajoute-t-il, oii avez-vous pris vos actes d'accusation contre Bailly, Lafayette, Malouet, Mirabeau, les Lameth, Pétion, d'Orléans,
Siilery, Brissot, Dumouriez , sinon clans mes écrits?
J'avais été Hé avec la plupart de ces hommes que j'ai dénoncés et que je n'ai cessé de poursuivre du moment
qu'ils ont changé départi Et il a fallu quils fassent
condamnés (d mort) pour que je leur tendisse la main, comme à Barnave. ..
» Un jour, ajoute-t-il , la postérité jugera entre les suspects de Barère et les suspects de Tacite. Provisoirement , les patriotes vont être contents de moi ; car, après cette solennelle censure du Comité de Salut public , j'ai fait comme Fénélon, montant en chaire pour publier le bref du Pape, qui condamnait les Maximes des Saints f et les lacérant lui-même ; je suis prêt à britler mon numéro 3, et déjà f ai défendu à Desenne de le réimprimer ^ au moins sans le cartonner... »
Est-ce assez d'humilité ? Non , Camille Desmoulins va descendre un degré plus bas. Il s'est humilié devant le Comité de Salut pubUc, le Comité sauveur, comme il l'ap-
pelle ; c'était du moins un pouvoir. Mais que dire de son abaissement devant Barère ?
«... Barère a terminé une critique a mère de mon ouvrage par un hommage public au patriotisme de l'auteur. Mais il pouvait me rendre un autre témoignage. Il aurait pu dire que le jour de la prise de Toulon , me trouvant à dîner avec lui, je lui avais dit : Voilà les hommes vraiment suspects, ceux à l'arrestation desquels je serais le premier à applaudir, ceux que cette conquête de Toulon a attristés ou seulement laissés tout de glace..,
«... J'avoue, dit-il, que ce soufflet (de Barère) m'a fait voir trente-six chandelles et que je me frotte encore les yeux. . . Mais quel est le reptile si rampant qui, lorsqu'on lui marche dessus, ne se relève et ne morde? »
Camille Desmouhns se relève donc , mais c'est pour mordre.. . le père Duchêne :
«... Regarde la vie, Hébert , et ose dire à quel titre tu » te fais ainsi l'arbitre des réputations aux Jacobins? Mais » quand moi, sans craindre les assassins de Loustalot et les » sentences de Talon , j'osais, il y a trois ans , défendre » presque seul l'Ami du peuple et le proclamer le divin » Marat , où étais-tu alors , Hébert ? Tu distribuais tes » contremarques , et on m'assure que les directeurs se » plaignaient de la recette... »
Mais laissons ces honnêtes gens se disputer. Si j'ai insisté si longuement sur le cinquième numéro du Vieux Cordelier, ce n'est pas pour donner cet échantillon de la polémique de Camille Desmoulins. C'est pour montrer le progrès qu'il avait fait , en si peu de jours , en deçà de sa première et audacieuse inspiration. Il appelle cela rentrer dans la bonne voie. « Robespierre, dit-il, m'a remis au pas. » Mais laissons-le , et plaignons-le , car il recule vers l'échafaud.
Dans l'intervalle du numéro 5 au numéro 6 la Société des Jacobins s'est réunie, le 'i6 décembre. Elle décide.
sur la demande d'Hébert , que les deux derniers numéros du journal de Camille seront livrés à un comité d'enquête; aussi le numéro 6 du Vieux Cordelier (30 décembre) n'est plus qu'une insignifiante palinodie dont l'épigraphe peut donner l'idée. Pereijrinalu^ est animua ejus, dit Camille, après Yalère iMaxime ; in nequitiâ non habitamU Et il ajoute ce certificat que vient de lui donner Collot d'ilerbois, et qui n'est qu'une traduction libre de l'auteur latin : « Camille Desmoulins a fait une débauche d'esprit avec les aristocrates, mais il est toujours bon républicain . et il lui est impossible d'être autre chose. » Camille est satisfait; il raconte très-plaisamment qu'on a mis en prison son beau-père, M. Duplessis, et qoe deux commissaires de la section deMuciusScevola sontvenus, pendant cette absence forcée, lui voler ses pendules. Du reste , il renouvelle sa profession de foi républicainCo « Pour établir la liberté, dit-il, il suffirait (si on était sage) de la liberté de la presse et d'une guillotine économique. » C'est là le dernier mot, le suprême effort de sa clémence.
Je n'ai pas parlé du septième numéro du ^%eux Cordelier. Camille Desmoulins l'écrivit au commencement de 179^, y versa toute son amertume, et n'osa pas le publier. M. Ed. Fleury fait justement remarquer que ce ne fut pas la faute de l'éditeur , comme on l'a cru. Camille en garda les épreuves deux mois sur sa table, et elles ne furent connues qu'après sa mort. Mais on ne comprend pas trop que M. Ed. Fleury, qui professe une admiration fort exagérée pour ce numéro posîhume, reproche à la fois à Camille de ne l'avoir pas publié et aux historiens de n'en rien dire.
Résumons maintenant ce qui précède. Le Tieux Cordelier, îq l'ai dit, était destiné à préparer un de ces tours de main qui se font avec un mot jeté à îa foule aveuglée, et dont les faiseurs se moquent quand le coup a réussi. On jetait à la multitude le mot de démence, qui ne manquait
pa , en décembre 1793, d'une certaine opportunité, co me on lui jetait, en 18/i8, le mot de réforme, qui en avait moins. Avec ce mot, on battait en brèche la Commune de Paris et la faction d'Hébert ; cette faction abattue, on marchait sur Robespierre. Mais il y fallait le cœur jusqu'au bout. Camille Desmoulins n'en eut pas. Danton n'en avait plus. Amolli par une vie sensuelle, fourvoyé dans la modération, cette atmosphère usait son courage, étouffait sa verve, énervait et abêtissait sa voix formidable. Il assista faiblement, il défendit pauvrement le Vieux Cordelier. Une fois même , dans une séance des Jacobins , il se joignit à Robespierre pour l'accabler. L'histoire de ce pamphlet est celle d'une déroute. L'effort en dura moins d'un mois, et qu'avons-nous vu ? Camille Desmoulins à genoux devant Robespierre au début de la campagne , puis se relevant avec une frayeur mal déguisée, reprenant ensuite jusqu'au bout sa posture humiliée, et ne se servant plus de son journal que pour ferrailler, en spadassin de ruisseau, « avec les goujats de la Terreur ; » c*est le nom qu'il donne à ses ennemis; « Camille Desmoulins veut aller droit à la Terreur, écrit M. Ed. Fleury, et il s'arrête en chemin. La Terreur, c'est Robespierre, et non pas Hébert. Hébert va tomber, et la Terreur ne tombera pas. »
Et voilà ce que l'histoire célèbre depuis trente ans par toutes les trompettes de la renommée ! Une conspiration d'ambitieux à bout de moyens, une cabale de voluptueux satisfaits, un complot de la peur, une exploitation d'humanité, l'effort d'un jour, le succès d'un trait de plume, le courage d'une heure ! une traduction de quelques lignes de Tacite, encadrée entre un prologue et un épilogue qui en désavouaient toute la portée! Oui, c'est pour cette version réussie, pour ce morceau de prose stéréotypé depuis soixante ans, qu'on a fait à Camille Desmoulins une réputation d'héroïsme que sa vie entière démentait, et que
sa mort mcmc, h une époque où tout le monde mourait bien, et où sa jeune femme aurait pu lui donner une leçon de courage devant le bourreau, que sa mort, hélas! n'a pas justifiée.
M. Ed. Fleury nous parle du repentir de Camille Desmoulins, quand il n'est pas une des pages de son pamphlet qui ne soit la glorification impudente de sa vie révolutionnaire. C'est qu'en fait d'ambition politique, croyez-le, on recule quelquefois, mais sans s'amender; — on ne se râpent pas, on se modifie. Cherchez dans la volumineuse collection des œuvres et de la correspondance de Camille Desmoulins, vous n'y trouverez pas un mot qui sente le repentir. Il y a un moment, celui où nous sommes, où» il regrette l'obscurité paisible de la maison paternelle. Je le crois bien ! il écrit à son père : « 0 ubi campi Guisiaqiœ! » en parodiant le regret de l'homme des champs de Virgile. Mais ces hommes, qu'une vanité funeste pousse dans la mêlée des révolutions, ne se repentent jamais. C'est ce vice qui survit toujours le dernier à la perte de nos illusions, qui se redresse du milieu des ruines.
Ne nous parlez pas non plus du courage de Camille, quand tout le monde sait que, sommé de s'expliquer devant les Jacobins, il y montra la plus pitoyable faiblesse.
« Tenez, citoyens, dit-il, je vous avoue que je ne sais plus où j'en suis. De toutes parts on m'accuse, on me calomnie. Sur le fait de Phelipeaux (son héros, son ami), je vous confesse franchement que j'ai cru de bonne foi tout ce qu'il a consigné dans son Mémoire sur la Vendée... J'ai vu depuis d'excellents patriotes, tels que CoUot d'Herbois ; ils m'ont assuré que l'ouvrage de Phelipeaux était un roman, oit il mentait impudemment à sa conscience et au public. Je vous avoue que je ne sais plus où j'en suis. Qui croire? Quel parti prendre? En vérité, j'y perds la tête... » (1)
(1) Moniteur, t. XIX, p. 167.
Telle est, face à face avec ses ennemis, la contenance de cet homme qui la veille les provoquait. Mais dites ! s'il avait eu un vrai courage, quand il est là, devant les jacobins, devant Hébert, devant Collot d'Herbois, devant Robespierre, devant Saint- Just, cet homme dont il disait : « Il porte sa tête sur «es épaules avec respect comme un saintsacrement, » et qui répondait : « Je lui ferai porter la sienne comme un saint Denis ; » — et il tint parole ; — mais quand Camille Desmoulins est là, dis-je, en présence de ses adversaires, les égorgeurs de la France non repentants, les terroristes non convertis, Cfuelle occasion admirable de produire à la fin et au grand jour le commentaire de sa traduction de Tacite, de donner le mot de cette énigme de courage qui tient la Convention, la commune et les jacobins, Paris et la France, en suspens depuis un mois 1 Oui, l'occasion était belle pour un homme de cœur! Un girondin, Louvet, lui avait donné autrefois l'exemple et tracé la route.. . Robespierre, je t'accuse ! Si Camille Desmoulins avait su accuser au lieu de se défendre : « Tu fus un esclave, dit-il de lui-même dans le numéro de son journal non publié, tu fus un esclave, le jour où tu souffris que Robespierre te coupât si brusquement dès ton premier mot... » s'il avait eu cette énergie qui lui manqua, non-seulement Camille Desmoulins sauvait sa mémoire dans l'avenir, il sauvait sa tête. Ce qui a manqué à Camille Desmoulins dans cette épreuve où le désespoir de | son ambition l'avait jeté, ce qui a manqué même à Danton, ce n'est pas une certaine témérité, c'est un vrai courage. « La mort, dit Horace, s'attache aussi aux pas des \ fuyards; » et M. Daunou, dans l'ouvrage que j'ai déjà cité, i disait non moins justement : « En révolution, il n'y a rien; de si téméraire que la lâcheté, et le courage est la prudence suprême. » Camille Desmoulins et Danton, dansl cette lutte contre la suprématie terroriste de Robespierre, il s'ils avaient été vraiment résolus, pouvaient devancer
thermidor. Thermidor ! tout était prêt déjà pour sa réussite. Dieu le donnait à (|ui saurai l le prendre. Camille Desmoulins en eut le pressenliment, il en respira pour ainsi la brise rafraîchissante ; il le comprit à tous les signes qui l'annonçaient à l'horizon ; son cœur trembla, et celui de Danton ne sut pas s'émouvoir au moment d'y toucher. Ils sont morts, l'un pour s'être endormi dans une confiance aveugle de sa force, l'autre pour avoir, comme cet insecte de la fable, excité le tigre qu'il n'osa pas combattre.
Tel fut Camille Desmoulins. J'ai tracé son portrait sans pitié, sans haine, je n'ose dire sans passion. En lui j'ai voulu marquer le type le plus fini et le plus vrai de ces enfants perdus de l'anarchie qui, sans jamais atteindre à l'illustration dans l'histoire ni à l'influence sérieuse dans le gouvernement, avides de renommée et de bruit, ambitieux de crédit et d'importance, fléaux de leur patrie, tourment de leurs proches, traîtres à leurs amis, bourreaux d'eux-mêmes, flambeaux qui brûlent sans éclairer, esprits vaniteux et médiocres que consume la jalousie du premier rang, présomptueux brouillons que leur impuissance irrite, intrépides dans le pamphlet, pusillanimes dans l'action, et qui pourtant, emportés par la force qu'ils ont déchaînée, jouent à ce terrible jeu des révolutions non-seulement leur vie, mais l'honneur de leur mémoire. Voilà les hommes que j'ai voulu peindre. Et maintenant je m'arrête. Fouquier-Tinville va commencer le procès de Camille « son cher parent. » Ce n'est plus la place de la critique, car le bourreau est là.
On trouvera, sur le procès et la fin déplorable du vieux Cordelier vaincu et désarmé, un grand nombre de détails intéressants et quelques-uns inédits dans le curieux et honnête Hvre de M. Ed. Fleury. Mais qui ne connaît ce dernier chapitre de la vie de Camille Desmoulins : ses larmes dans sa prison, sa colère quand le réquisitoire de
l'accusateur public lui tombe sous la main, sa pâleur pendant le procès, sa défense d'abord timide , puis furieuse, son désespoir sur la fatale charrette, ses angoisses pusillanimes sur l'échafaud? Oh! que M. Ed. Fleury a bien raison de le dire : c Qu'allait-il faire dans le combat cet homme qui ne sait pas mourir ? »
Le» VicK'ffc» de Verdun.
(26 janvier 18M.)
M. David (d'Angers) publie, dans VAlmanach du Peuple, à l'adresse des classes laborieuses, un tout petit chapitre d'histoire qu'il intitule : Notes rétrospectives. M. David est un habile sculpteur ; il n'est pas obligé d'être un habile écrivain ; mais son ciseau donne du crédit à sa plume. Ce petit chapitre qu'il adresse au peuple est rempli d'hérésies sur le gouvernement conventionnel et sur la Terreur, hérésies dont la réfutation exigerait un gros volume. On me dit que ce volume est en train de s'écrire et qu'une main aussi ferme qu'éprouvée lient la plume qui nous racontera , une fois pour toutes, il faut l'espérer , avec autorité et sincérité, sans colère et sans enthousiasme, sans engouement et sans dénigrement systématiques, cette lamentable époque de nos annales. En attendant, je veux dire un mot des Notes rétrospectives de M. David (d'Angers), et dans ces Notes, je m'attache surtout à un point de notre histoire révolutionnaire que je vais dire.
Le système historique de M. David (d'Angers) diffère à quelques égards de celui des écrivains démocrates qui,
avant lui, ont essayé de faire diversion, par un commentaire quelconque, à l'horreur qu'ont inspirée au monde entier les crimes de la Terreur. Les écrivains dont je parle mettaient sur un piédestal, élevé au-dessus de toute proportion humaine, les inventeurs de ce régime, justifiant ainsi le crime par l'apothéose du criminel. Ils ont cru que cette fausse grandeur, prêtée aux intentions des hommes, s'étendrait à leurs actes. Ils ont fait une Convention et une Terreur imaginaires, où ceux qui pénètrent aujourd'hui dans la chronique secrète de cette affreuse époque ne retrouvent rien des proportions héroïques que l'imagination leur avait données. Tel était le système des écrivains démagogues, prédécesseurs de M. David (d'Angers) ; et il ne me serait pas difficile, on le sait, d'en produire quelques curieux exemples. M. David (d'Angers) a fait tout autrement. Il ne semble préoccupé que d'une pensée, et l'intention serait bonne si la pensée était juste : atténuer la portée et la gravité des crimes de la Terreur, diminuer le chilfre des statistiques criminelles, opposer le doute, quelquefois une négation absolue aux affirmations les plus péremptoires des accusateurs de cet odieux régime; enfin, présenter non plus comme des demi-dieux terribles, plus grands que l'humanité, plus prévoyants qu'elle, et condamnés à mettre, au service de leur prévoyance, des moyens d'une infaillibilité épouvantable, mais montrer comme les plus honnêtes, les plus candides et les plus vertueux des hommes ceux qui furent les instruments de cette politique désespérée. Tel est le système de M. David (d'Angers).
« .... Les royalistes, nous dit-il, veulent toujours nous parler des victimes de la révolution. Nous répondrons que le glaive de la loi n'a frappé que des hommes en activité acharnée contre elle. Les poètes parlent sans cesse d'André Chénier André Ghénier était royahste passionné
comme un poëte. Il conspirait avec acharnement» ..
» Un rapport de Saint-Just porte à 300 le nombre des suppliciés à Taris depuis l'institution du tribunal révolutionnaire jusqu'au 21 février 179^1. Que Ton consulte le Moniteur entre cette époque et le 9 thermidor (je prouverai que M. David (d'Angers) l'a bien peu consulté), on verra 2,159 condamnations; ce qui fait un total de 2,^59 pendant la plus ardente période de la Terreur. 515 prévenus furent acquittés ; car, dans ces temps « d'épouvantable mémoire, » on accordait des juges aux citoyens^ au lieu de les envoyer pourrir sur des pontons,
» Le tribunal révolutionnaire de Paris eut pour
jurés les citoyens les plus purs, les plus justes, les plus ardents amis de l'humanité. J'en ai connu plusieurs; rien n'égalait la candeur de leur âme, la stoïque vertu de ces excellents vieillards. ...
» Les républicains connurent toujours la portée de la morale moderne. Ils ont calculé jusqu'à sa dernière limite la parole civilisatrice de la fraternité humaine ; ils ont dit (avec Saint-Just) : Ne souffrez- pas qu'il y ait un malheureux ni un pauvre dans l'État. C'est à ce prix que vous aurez fait une révolution.... (1). »
Résumons ce qui précède : La Terreur n'a atteint que des coupables; elle a été relativement modérée et plus humaine que le gouvernement du général Cavaignac. Les jurés de Robespierre étaient de vertueux vieillards. Enfin la morale révolutionnaire, telle que la pratiquait Saint- Just, c'était la fraternité et la charité.
Il dit, et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir Du tigre, ni de l'ours, ni dos autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples malins, Au dire de chacun étaient de petits saints...
(1) Almanach du Peuple, p. 39 et suiv.
Je n'ai pas pour but de soulever aujourd'hui cette peau d'agneau dans laquelle M. David (d'Angers) enveloppe ceux de ses amis du passé dont il a entrepris la métamorphose rétrospective. Je fais remarquer seulement que pour un ex-constituant qui se vante d'avoir concouru à l'abolition de l'échafaud politique, c'est faire bon marché des motifs qui, dans l'opinion des véritables amis de l'humanité, ont déterminé cette abolition. S'il y a un argument sérieux (il y en a beaucoup d'autres) pour la suppression de la peine de mort en matière politique, c'est à coup sûr l'effroyable abus qui a été fait de cette peine pendant le gouvernement de la Terreur. M. David (d'Angers) réduit à rien cet argument. 2,159 condamnations à mort entre le 21 février et le 27 juillet 179/4 (9 thermidor an II) , c'est pour si peu que le gouvernement de la Terreur est maudit! Mais quoi! 2,159 exécutions en cinq mois, cela fait moins de 500 par mois et moins de 20 par jour! Et vous vous plaignez ! Après tout, la Terreur a tué bien moins de monde qu'on ne croit. — Ceia équivaut à dire, j'en demande pardon à M. David, que la Terreur n'a pas tué tout le monde. Nous le savons bien. Mais quand le couteau de la guillotine poUtique se relève vingt fois par jour pour retomber vingt fois sur des condamnés qu'un simple soupçon a frappés, et quand chaque coup de cette hache retentit au cœur de milliers de suspects entassés dans vos prisons ; quand ce carnage dure cinq mois, à la même place, dans la même ville, on vient nous parler de la candeur du tribunal révolutionnaire ! Savez-vous pourquoi le gouvernement de la Terreur n'a pas déployé, à Paris, la même frénésie barbare qui a épouvanté quelques-unes de nos provinces ? Paris a eu ses massacres de septembre. Il n'a eu ni les noyades de Nantes, ni les mitraillades de Lyon. La Terreur osait tout. Elle a reculé, à Paris, devant ces horreurs. A Lyon, Gollot d'Herbois le conventionnel, qui semblait avoir fait, contre la popula-
tion lyonnaise, le vœu de Néron, Collot d'ilerhois se plaignait des lenteurs de la guillotine, et il disait à la Société des Jacobins, en lui rendant compte des boucheries sommaires de la place des Brotteaux : « Pour délivrer l'huma- » nilé du spectacle déplorable de tant d'exécu lions suc- » cessives, vos commissaires avaient cru possible de dé- » truire tous les consi)iratcurs jugés, en un seul jour (I ); » c'est-à-dire à coups de canon pour ceux qu'aUcignait la mitraille, à coups de sabre pour ceux qui échappaient. Telle était la justice de Collot d'Herbois. Et si M. David (d'Angers), qui a consulté le Moniteur, nous dit-il, mais qui n'a pas tout lu, veut avoir une idée du chiffre véritablement effroyable de ces exécutions, il n'a qu'à ouvrir indifféremment, à telle page qu'il voudra, un volume qui en a sept cents et qui est intitulé : « Compte rendu aux sans-culotte de la République française par très-haute, très-puissante et très-expéditive dame Guillotine, dame du Carrousel, de la place de la Révolution, de la Grève et autres lieux; contenant les noms et prénoms de ceux à qui elle a accordé des passe-porls pour l'autre monde, le lieu de leur naissance, leurs âges et qualités, le jour do leur jugement, depuis son établissement, au mois de juillet 1792, jusqu'à ce jour, — rédigé et présenté aux amis de ses prouesses par le citoyen ïisset, rue de la Barillerie, n" 13, coopérateur du succès de la République française; » et au bas : « De Vimprimerie du calculateur patriote, an Corps-sans-Tête. )> Ce livre, je le sais, ne peut être invoqué que par l'école histori(]ue qui ne recule pas devant le chiffre, si énorme c[u'il soit, de la destruction des hommes pendant l'époque révolutionnaire. Mais M. David (d'Angers) ne le soupçonnera pas de royalisme, je le suppose. Eh bien ! qu'il ouvre ce livre à l'endroit où dame Guillotine du ci-devant Lijon rend ses comptes à dame Guillotine de Paris :
(1) Réimpression du Moniteur, t. XIX, p. 189.
« .... Je t'envoie, ma chère sœur aînée, le détail de mes travaux ; ils ne sont pas à comparer aux tiens ( da^ne Guillotine de Lyon est trop modeste) ; mais au moins me loueras-tu de mes expéditions. Je taille, je rogne, je découpe les scélérats.... Du 12 octobre au 2 nivôse, j'en ai déjà envoyé au diable sept cent soixante-dix-sept, abstraction faite de quelques-uns qui me sont échappés par la fusillade, mais qui n'en sont pas moins trépassés. Quoi qu'il en soit, le républicain français n'en est pas moins vengé... Jamais, dans le pays que j'habite, la foire ne fut si bonne ; les chalands y abondent, et je vais incessamment
mettre les rémouleurs en réquisition Conviens, ma
bonne sœur, que je ne m'endors pas, et que je suis digne en tout de mon origine. » (3= partie, pages 5 et 6.)
Quand M. David (d'Angers), à la conscience duquel nous adressons cet humble appel , aura parcouru ces listes que dresse la guillotine lyonnaise, et qui sont presque exclusivement remplies par des noms de jeunes gens, d'ouvriers, d'artisans, de bourgeois, nous lui demanderons qui calomnie la Révolution française aux yeux du peuple, de ceux qui proclament l'horreur que doivent inspirer ces crimes, ou de ceux qui en dressent stoïquement l'inventaire, et qui en écrivent le chiffre d'une main si légère et avec un sourire si dédaigneux pour ceux que ce chiffre, même réduit et dissimulé, épouvante!
Je n'insiste pas sur ces préliminaires, et j'arrive au fait qui me préoccupe particulièrement dans les Notes rétro^ spectives de M. David (d'Angers). On se souvient du temps où, pour faire connaître aux élèves de certaines écoles la période de l'histoire de France qui s'était écoulée entre la chute du trône des Bourbons et son rétablissement, le professeur supprimait , dit-on , tout ce qui avait rapport au gouvernement de l'empereur Napoléon, miétamorphosé en je ne sais quel général infidèle et révolté du roi Louis WIII. jM. David (d'Angers) emploie un procédé à peu près sem-
blable. Les faits qu'il igaore, ou sur lesquels il n'a pas jugé à propos (l'être éclairé, il les supprime, je ne dis pas sciemment (je n'ai aucun droit d'attaquer ses intentions) , mais du moins avec une insouciance historique qu'il est difficile de concilier avec la mission d'apôtre populaire qu'il s'est donnée. Le premier devoir d'une semblable mission, de la part d'un homme aussi autorisé que lui par le nom qu'il porte, le premier devoir du prédicateur comme de l'historien, c'est le respect, c'est du moins la recherche de la vérité. Or, je montrerai que sur un des points les plus graves et les moins controversés de l'histoire de la Terreur, M. David (d'Angers) a paru se dispenser absolument de cette recherche. Voici ce qu'il écrit :
« Que vient-on nous faire de la sensiblerie posthume à propos de ces jeunes vierges de Verdun, dont la plus jeune avait au moins quarante ans ? Il est permis d'espérer que celles-là avaient l'âge de raison et connaissaient bien la portée de leur acte d'insigne lâcheté, quand elles venaient offrir des (leurs à ceux qui apportaient à leur patrie la honte et le déshonneur. Il n'est à nos yeux point d'excuse pour un semblable crime de lèse-nation, et le sang même n'a pu effacer cette tache que l'histoire n'enregistrera que la honte au visage. »
Ma première impression , je l'avoue , après la lecture des lignes qui précèdent, et malgré des souvenirs dont je me croyais certain , avait été de douter de la catastrophe des vierges de Verdun. Delille les avait chantées; après Delille, M. Victor Hugo; après M. Victor Hugo, M. de Lamartine (dans ses Girondins). Mais c'étaient là des poètes. Ni M. Thiers, si j'ai bonne mémoire, ni M. Mignet n'en avaient rien dit. La poésie parlait , l'histoire était muette. Qui sait? M. David (d'Angers) venant, le registre des naissances de la ville de Verdun h la main; lui, l'artiste si souvent inspiré, venant, en érudit impassible, détruire l'œuvre des poètes, M. David (d'Angers) avait peut-
être raison. L'illustre statuaire avait d'ailleurs des titres à la confiance du lecteur sur un pareil sujet. Il connaissait Verdun, il y avait séjourné , et on m'assure même qu'il avait des relations fréquentes avec la famille d'une des victimes du 5 floréal. Il était donc possible qu'il eût raison contre la poésie. Les républicains ont si souvent raison ! Ils ont changé tant de choses ! M. David (d'Angers) avait bien pu changer la poésie en histoire , et rétablir la vérité sur une des fables de ce martyrologe révolutionnaire qui lui inspire tant de mépris. Voilà ce que je me disais après avoir lu la tirade de M. David contre les vierges de Verdun. Je n'y mettais qu'une réserve , c'est qu'à supposer que la plus jeune de ces vierges eût pour le moins quarante ans, ce n'était peut-être pas un motif de lui couper le cou, sans bonnes raisons. Mais n'importe! Nous vivons dans un temps où la poésie et le roman ont donné de grandes hcences à la femme de quarante ans. M. David (d'Angers) y ajoute le privilège d'être guillotinée sur l'échafaud politique. Passons.
Après le premier étourdi ssement causé par une affirmation aussi tranchante, j'ai eu naturellement l'idée de recourir aux sources d'information les plus élémentaires et les plus usuelles, et voici ce que j'ai trouvé. Le numéro du Moniteur (1) du 13 floréal an II (2 mai 179^) donne l'extrait du jugement du tribunal criminel révolutionnaire du même mois 5 floréal, lequel, après réquisitoire de l'accusateur public , Fouquier-Tinville , et sur déclaration du jury, condamne à mort, par suite des faits relatifs à la capitulation de Verdun, trente-cinq individus, au nombre desquels se trouvent six femmes et huit jeunes filles , la plus âgée ayant vingt-quatre ans et la plus jeune quinze ans. Et toutes, à l'exception des deux plus jeunes, dont la peine est commuée en vingt ans de détention, toutes, y
(i) Tome XX, p, 359 de la réimpression.
compris Marguerite-Angélique Lagirosière , âgée de seize ans, subissent leur jugement le lendemain 6 floréal, sur la place de la llévolution. Les deux vierges qui échappent à la mort sont exposées devant l'échafaud teint du sang de leurs compagnes de captivité, leurs mères, leurs tantes et leuis sœurs. Telle est, d'après le Moniteur, la vérité sur le martyre des vierges de Verdun.
M. Victor Hugo a écrit que parmi les victimes de cette catastrophe « se trouvaient des enfants de treize ans. » C'est une erreur. Une autre erreur , c'est celle que je trouve dans une lettre écrite de Berlin, et citée par M. Paul Mérat (1) : « Des dix-sept jeunes filles de Verdun qui furent » désignées pour offrir des dragées au roi de Prusse, dit » cette lettre, sei:ie furent exécutées. » C'est à une exagération de ce genre, trop facilernent adoptée par les poètes, qu'il faut attribuer l'espèce d'incrédulité qui avait fini par prévaloir sur le compte des filles de Verdun ; et M. David (d'Angers), qui n'est pas obhgé d'être aussi sensible que l'abbé Delille, avait parfaitement le droit de s'en défendre. 3Iais était-ce une raison pour tomber du premier coup dans l'excès contraire? Etait-ce une raison pour jeter à la tradition un démenti si injurieux, et pour nier l'histoire ? Car je me demande maintenant, non pas seulement où M. David (d'Angers) a puisé les informations sur lesquelles son opinion s'appuie , mais comment il a pu échapper , pour peu qu'il l'ait cherchée , à la lumière qui jaillit de toutes les sources où je l'ai recueillie. J'ai cité le Moniteur. J'aurais pu invoquer un recueil moins répandu, mais non moins authentique, le Bulletin du tribunal révolutioîinaire. M. David y eût trouvé (t. IV, p. 193 et suivantes) non-seulement les noms des condamnés, avec l'indication des âges parfaitement conforme à celle du Moniteur, mais tout le détail du procès. J'aurais pu renvoyer encore l'il-
(1) Verdun en 1792, par Paul Mérat (1849).
lustre sculpteur au Mémoinal révolutionnaire de la Convention (t. III, p. 268 et suivantes). Les mêmes noms s'y trouvent. Enfin, il n'est pas jusqu'à ce triste et incomplet recueil qui se compose des Listes des guillotinés , et qui vraisemblablement n'est que la reproduction d'un journal, souvent inexacte, il n'est pas jusqu'à ce recueil qui ne donne tort, sur tous les points, à l'affirmation de M. David. Je le répète , après une pareille enquête, il ne me reste qu'un embarras, et il est grand, c'est de savoir où l'honorable écrivain a trouvé, je ne dis pas la preuve, mais seulement le prétexte de l'opinion qui contrarie, par une assurance si républicaine, des documents si incontestés, si concordants et si certains.
On pourrait croire, au soin que j'ai mis à reproduire les renseignements qui précèdent , que j'ai l'intention de reviser le procès des jeunes filles de Verdun , et j'en serais bien tenté, je l'avoue, ne fût-ce que pour répondre à la provocation de M. David. En effet, les vierges de Verdun, grâce au Moniteur, nous les avons retrouvées; mais elles reparaissent avec l'âge qu'elles avaient au moment de leur condamnation, une seule dix-huit ans , les autres entre vingt et vingt-cinq ans , et j'ai bien peur que M. David n'appelle cela rage de raison, cet âge qui doit empêcher des femmes et des filles de commettre en politique des actes d'insigne lâcheté. Je redoute aussi beaucoup , après avoir retrouvé les jeunes filles de Verdun , de les exposer à une seconde condamnation , plus dure peut-être que la première; car le bourreau, du moins, ne leur avait donné que la mort. M. David (d'Angers) leur jette la honle au visage. « Le sang même, dit-il, n'a pu effiicer cette tache. » Voyons pourtant si nous aurons cette puissance que n'a pas eue le bourreau.
Ce fut le 2 septembre 1792 que la ville de Verdun ouvrit ses portes à l'armée prussienne, qui l'assiégeait depuis trois jours, sous le commandement du duc de Brunswick.
Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume lî venait de rejoindre l'armée avec ses deux fils. Marceau , le plus jeune des officiers supérieurs de la garnison, et depuis célèbre à bien d'autres titres , fut cliargé de porter au roi la lettre qui contenait la soumission de la place. La garnison française, composée de volontaires et de troupes de différents corps étrangers à la ville, en sortit avec les honneurs de la guerre. Le général Kalkreulh en prit possession avec ses Prussiens et un corps d'émigrés , parmi lesquels se trouvait le célèbre auteur des Martyrs, alors obscur,. malade et blessé , maugréant la guerre et l'exil , et , quoique émigré, très-peu enthousiaste d'émigration.
On rougit , quand il s'agit de défendre quelques pauvres jeunes fdles contre la haine qui s'attaque , après plus d'un demi-siècle, à leur mémoire , on rougit d'être obligé d'entrer dans les détails d'un siège et d'expliquer les causes véritables d'une capitulation acceptée par une garnison tout entière ; on rougit d'être contraint de prouver que ces jeunes filles ne furent pas coupables, suivant les termes du jugement qui les condamna, « de manœuvres et intel- » hgences tendant à livrer aux ennemis la place de Verdun, » à favoriser les progrès de leurs armes sur le territoire » français, à détruire la liberté, à dissoudre la représenta- » tion nationale et à rétablir le despotisme (1). » Oui, que dans un pays autrefois renommé pour son esprit et son bon sens, sur la terre classique de la chevalerie, de la vaillance et de l'honneur, une pareille plaidoirie soit encore nécessaire, c'est bien la preuve que nous ne sommes pas moins sur le penchant de la barbarie dans l'ordre social que dans Tordre politique, et que nos mœurs françaises ne sont pas moins atteintes que nos institutions. Essayons pourtant de démontrer que Claire Tabouillot , Suzanne Henry et Marguerite-Angélique Lagirosière n'ont pas livré Verdun aux Prussiens.
(1) Bulletin du Tribunal révolutionnaire, t. IV, p. 302.
Verdun, quand l'armée prussienne vint établir, le 30 août 1792, ses batteries de brèche sur les hauteurs de Saint-Barthéiemy, Verdun n'était pas tenable, je ne dis pas pendant huit mois, mais pendant huit jours. A qui était la faute de celte fâcheuse situation de la place ? C'est ce que nous verrons tout à l'heure. Il y avait là un homme admirable, un héros de Plutarque, qui se fit sauter la cervelle plutôt que de se rendre ; et le duc de Brunswick avait dit, en mettant h l'arçon de sa selle les pistolets qui avaient consommé ce glorieux suicide : « Ils auront la place d'honneur dans mon cabinet d'armes ! » Pourquoi le commandant de la garnison de Verdun, pourquoi Beaurepaire s'était- il tué? Lisez, pour le savoir, le trèscurieux récit qu'a donné de ses derniers moments et de sa mort l'auteur d'un livre intitulé : Lettres^ Mémoires et Documents sur le 1" bataillon des volontaires de Maineet-Loire (1). Lisez ce récit. Beaurepaire commandait ce bataillon dont le livre de M. Grille est l'histoire complète, sur laquelle je reviendrai un jour, car elle prête fort à la critique. Je n'y cherche aujourd'hui que ce qui se rapporte à mon sujet. Beaurepaire avait conduit à Verdun les volontaires de Maine-et-Loire, et il y tenait garnison depuis plus de trois mois. Mais la place était complètement livrée à elle-même ; tout y manquait, les bras, les vivres, les armes, les munitions : « Ses remparts, » suivant la remarque très-peu suspecte de royalisme d'un écrivain démocrate (2), « ses remparts étaient délabrés, déchirés par » des brèches nombreuses, dépourvus d'artillerie et de dé- » fcnseurs. » Quand les Prussiens se présentèrent devant les murs de la ville, il se trouva cinquante-deux artilleurs pour défendre une enceinte fortifiée de plusieurs mille mètres, située, comme le disait le conventionnel Gavaignac
(1) Par F. Grille, 4 vol. m-8«, 18o0.
(2) M. Charles Jussy, Lellre au Franc-Parleur de la Meuse (19 mai 1843).
dans son rapport du 9 février 1793, « au fond d'une plaine étroite, dominée par de haules montagnes. »
Le danger de cette situation n'avait pas échappé à l'intelligence et au patriotisme de Beauropairc. Dès le 3 juin, il écrivait aux administrateurs de Maine-et-Loire : «... On » travaille aux fortifications, mais les bras manquent; » — le 28 juillet : «... On ne prévoit rien. La place de Verdun » devrait avoir cent bouches à feu, elle n'en a que qua- » rante-quatre. 11 faudrait quarante mille palissades, il n'y » en a pas une. Point de fusils, point de gibernes... » On écrivait aux ministres ; pas de réponse. Ou si Paris répondait, c'était avec cette forfanterie prodigue de promesses et de grands mots, vide d'effets et de sens, qui caractérise la poUtique révolutionnah-e. Choudieu écrivait de Paris à Paul Wilfield-Geslin^ sous-lieutenant dans une des compagnies du bataillon : « La cérémonie la plus imposante a eu » lieu dimanche aux Tuileries. Des chants funèbres ont été y> chantés en l'honneur des victimes patriotes du 10 août. » Plus de 300,000 hommes armés ont défilé devant le n château. Voilà vos auxiliaires ! voilà une réserve formi- » dable ! voilà les masses sur lesquelles s'appuie l'armée ! » Tenez bon! Paris est là !!! » Tenez bon! nous sommes à la parade 1 II s'agissait bien de défiler devant le château ! Pendant que l'intrépide correspondant de Paul Geslin écrivait cette lettre encourageante (c'était le 31 août 1792)? le bombardement de Verdun commençait; la ville brûlait; et une héroïque sortie des habitants , composée de garde nationale, de bourgeois, de notables et de quelques corps détachés de l'insuffisante garnison, marchant à la rencontre d'un secours annoncé, était obligée de rentrer quelques heures plus tard, avec la triste certitude que ce secours avait été coupé et rejeté loin de la ville par les avantpostes de l'armée prussienne.
Telle était la situation de Verdun au moment où le siège commença. Étrange extrémité ! Verdun était à la fois une
position très-importante et très-impossible à défendre. Beaurepaire le savait, et si quelqu'un pouvait croire qu'il se fît illusion sur cette impossibilité ou qu'il méconnût cette importance, qu'on lise ses lettres, celles de ses lieutenants, citées par M. Grille, et qu'on regarde à sa conduite. Parce qu'il croyait que la résistance était nécessaire, et que, comme l'écrivait Ernest de Lagrange à M""^ de Lingré : « Verdun est une clef de voûte ; si elle manque, » tout manque ; si elle tient, tout tient. Paris a les yeux » sur notre bataillon... » parce qu'il croyait cela, Beaurepaire résistait, et il essayait de faire passer dans le cœur de ses soldats la confiance qui lui manquait. Mais parce qu'd savait que la résistance était impossible, Beaurepaire payait noblement de sa vie cette funeste conviction. Pourtant il résista jusqu'au bout. « Il n'y a pas deux partis à » prendre, écrivait-il; le seul est de vaincre! » Des Irlandais au service de France, échappés à la capitulation de Longwy, se présentent aux portes de Verdun et demandent le passage; Beaurepaire refuse. « Allez où vous pourrez; quant » à moi , leur fait-il dire , je ne veux pas seulement » voir des hommes qui n'ont pas su, comme ils l'avaient » juré, mourir pour la patrie. « Aussi, quand les bourgeois de Verdun, écrit Geslin (31 août), prévoient le cas de se rendre, Beaurepaire dit: « Jamais ! »
Jamais ! ce fut le dernier cri de l'intrépide et infortuné commandant du bataillon de Maine-et-Loire. On sait, en effet, comment se termina cette lutte d'un héroïsme opiniâtre contre une situation désespérée. Beaurepaire lutta, avec toute la véhémence de son courage, au sein de ce dernier conseil présidé par lui dans la salle des délibérations de l'Hôtel-de- Ville, et où prévalurent, malgré l'énergie de sa parole, les suggestions d'une prudence trop justifiée. Mais quelle que fût l'impétuosité de son âme, Beaurepaire sut garder jusqu'à la fin le secret de la résolution qui fermentait dans son cœur. Beaurepaire était un homme
d'un esprit mûr comme son âge, Ircs-peu fanfaron, trèspeu théâtral. H ne joua pas la stupido comédie de suicide qu'a imaginée le conventionnel Delaunay (d'Angers), et après lui M. de Lamartine, trompé en cela, je le reconnais, par l'ouvrage allemand, publié en 1793, sur la Cmnpcujm du duo de Brunswick (1), « Messieurs, aurait dit Beaure- » paire, j'ai juré de ne rendre qu'un cadavre aux ennemis » de mon pays. Survivez à votre honte... Quant à moi, je » meurs Ubre. Je lègue mon sang en opprobre aux lâches » et en exemple aux braves. . . »
Beaurepaire, j'en demande pardon à M. de Lamartine, aurait manqué à la fois à l'équité , à l'humanité et à sa conscience s'il avait tenu un pareil langage. Il savait bien que la résistance était impossible et la capitulation inévitable. Il n'y avait là ni intrigues des royalistes, ni intelligences coupables, ni trahison préméditée. Les prétendues illuminations de ce qu'on a appelé le quartier aristocratique de la ville de Verdun, dans le but à la fois exécrable et insensé de faciliter la direction du feu ennemi , sont un mensonge qui ne soutient pas l'examen. S'il y avait des aristocrates dans cette petite ville, acculée à l'extrême frontière , ils ne donnèrent pas signe de vie, si ce n'est le jour où les notables escortèrent la reconnaissance du secours annoncé par le général Galbaud. Quant à la bourgeoisie, elle s'était bravement conduite ; et lorsque cinq mois plus tard la Convention Nationale , la première émotion passée, décréta , sur le rapport de Cavaignac , que les habitants de Verdun n'avaient pas démérité de la patrie^ elle ne fit pas moins justice des paroles faussement attribuées au commandant Beaurepaire, et sur lesquelles s'appuyait l'inique sévérité de l'opinion. Beaurepaire, rentré chez lui après la séance du conseil, seul et calme , dans le silence de la nuit, après avoir considéré d*un œil tranquille
[1) Cité par M. Paul Mérat, p. 74.
cette situation sans espoir où son honneur était engagé sans issue, Beaurepaire se tua froidement, avec moins d'étalage que Caton , avec moins de blasphèmes que Brutus, désireux seulement de dégager aux yeux du monde la parole donnée pour lui devant l'Assemblée Nationale , quand Cordier, introduit à la tête d'une députation d'Angevins, avait dit en pleine séance : « Le commandant de la ville » de Verdun et le bataillon de Maine-et-Loire ont juré de » ne rendre cette place qu'à la mort l » C'est ce serment, prêté par procuration, qui avait tué Beaurepaire...
Verdun a capitulé. Beaurepaire est mort. Où sont les coupables ? La Convention , et après elle M. Paul Mérat , accusent le roi Louis XVI. Le général Galbaud accuse la garnison de la place , et particulièrement le bataillon des volontaires de Maine-et-Loire. Fouquier-Tinville accuse les femmes et les filles de Verdun.. .
Il n'y avait pourtant qu'un coupable , que personne n'osait rechercher alors , que personne n'aurait voulu poursuivre , et qu'aujourd'hui même il n'est pas toujours prudent d'accuser. Ce coupable, c'était la démagogie. C'est elle qui avait désorganisé la France, démantelé les places fortes, dégarni les frontières , remplacé au sein des armées l'esprit militaire par l'esprit poHtique ! C'est elle qui disait, par l'organe de Danton , le 2 septembre 1792 , au moment même où arrivait la nouvelle du bombardement de Verdun : « On sonne le tocsin ! Ce n'est pas un signal d'alarme , c'est la charge sur les ennemis ! » La charge , c'était le massacre de septembre I Les ennemis , c'étaient des vieillards , des femmes et des enfants qu'on égorgeait à la Conciergerie , au Luxembourg et aux Carmes! « On tue toujours les prisonniers, écrit M. Ernest de Lagrange, et toujours à cause de Verdun!... » Oui , on tuait les prisonniers à cause de Verdun, et on décrétait l'audace en restant à la chancellerie. Les démagogues sont toujours les mêmes; et Danton est le type de ces auda-
deux qui « sounent la charge » du haut d'une tribune , la main sur le verre d'eau sucrée, devant une Assemblée muette et des tribunes qui applaudissent. Cependant Verdun succombait, et quelques mois j)lus tard la capitulation de Verdun devenait le crime de Louis XVI.
On est saisi de pitié en lisant, dans le procès de ce grand martyr, les questions qui lui furent adressées à propos de la reddition de Verdun :
« LE PRÉSIDENT : Les Prussieus s'avançaient vers nos frontières. On interpella le 8 juillet votre ministère de rendre compte de l'état de nos relations politiques avec la Prusse. Vous répondîtes, le 10, que 60,000 Prussiens marchaient contre nous , et que vous aviez donné avis au corps législatif des actes formels de ces hostilités imminentes, aux termes de la Constitution. Qu'avez -vous à répondre ?
« LOUIS : Ce n'est qu'à cette époque que j'en eus connaissance. Toute la correspcndance passait par les ministres.
» LE PRÉSIDENT : Vous avcz confié le département de la guerre à d'Âbancourt , neveu de Calonne; et tel a été le succès de votre conspiration que les places de Longwy et de Verdun ont été livrées aussitôt que les ennemis ont paru. . . Qu'avez- vous à répondre ?
» LOUIS : J'ignorais que M. d'Abancourt fût le neveu de M. de Calonne. Ce n'est pas moi qui ai dégarni les places. Je ne me serais pas permis une pareille chose. Je n'en ai aucune connaissance , si elles l'ont été. .. (1) »
« Je n'en ai aucune connaissance ! » Cet aveu , que M. Paul Mérat trouve absurde, est au contraire , à mon avis, effrayant de lumière et de vérité. Il peint avec une simplicité admirable la situation qui avait été faite à ce
(1) Réimpression du Moniteur, t. XIV, 2« partie, 13 décembre
malheureux roi, prisonnier dans son palais, impuissant i inactif, soupçonné, désarmé, jusqu'au moment où l'émeut*! le chasse des Tuileries. Et on venait lui demander compt( de l'état d'abandon où il avait laissé la place de Verdun « Il faut croire , dit l'auteur , d'ailleurs bien informé e très-judicieux, de Verdun en 1792, il faut croire que 1; gravité de sa situation faisait perdre la tête à Louis XVI ou qu'il était dénué de toute espèce de sens commui! (P. 79). » Non, Louis XVI disait simplement la vérit< dans un moment où la fausse rhétorique des mauvaise;] passions l'accusait. Il n'avait rien su ; tout se faisait sami lui , malgré lui ou contre lui. Et on l'accusait de la capitulation de Verdun I i
Était-ce la garnison de Verdun qui était coupable dd cette capitulation? Était-ce surtout ce bataillon des volon taires de Maine-et-Loire, lui qui avait juré si souvent, pai l'organe de ses officiers et de ses orateurs, de mourir plutô' que de se rendre, serment que Beaurepaire seul avaii tenu? A Dieu ne plaise que j'accuse ici ce patriotique bataillon qui a fourni à notre armée active plusieurs généraux devenus illustres I Je reviendrai plus tard sur son histoire à travers les crises de la Révolution française , comme dit M. Grille. Mais voici , pour le fait particuliei qui nous occupe aujourd'hui, ce que je lis dans un Mémoire publié quelques jours après la reddition de Verdun par le général Galbaud , le même qui fut arrêté par l'armée prussienne, au moment où il s'approchait de la place pour la secourir (1).
« J'étais impatient, dit-il, de voir arriver la garnison de Verdun ; je savais qu'elle marchait sur moi.... J( croyais que, frémissant de rage de s'être vue si lâchemeni trahie , elle saisirait avec empressement l'occasion de ven-
(1) Observations présentées à la Convention nationale. Paris, novembre 1792.
ger riionncur français Quel liit mon élonnement lorsque j'entendis tirailler dcfi ampfi de fusil le long du chemin daîiH /ps arhrea!.., (l'était la garnison d(; Verdun qui arrivait dans le plus grand désordre, abaUue par la terreur, .. Un officier de cette garnison , le premier à qui je parlai , me montra tant d'abattement, qu'indigné de sa lâcheté, je le fis conduire en prison.
» Des quatre bataillons , deux refusèrent obstinément d'obéir... les deux autres furent renforcer les postes de Biesmes et de Florent ; mais ils y portèrent une contagion funeste. Ils communiquèrent leurs terreurs à deux ba^ taillons qui, quelques heures auparavant, étaient décidés à braver les forces réunies de l'ennemi.
» Je vous le demande, bataillon de Maine-et-Loire,
était-ce Beaurepaire qui vous avait appris à dire que l'ennemi était invincible ?... Dites , fûtes-vous braves le 3 septembre ? Comment donc avez-vous osé accuser de lâcheté tous les habitants d'une ville ? Ceux-ci ne pourraient-ils pas, avec plus de vraisemblance, vous accuser de les avoir lâchement abandonnés , etc. , etc. ? «
Je n'insiste pas. La garnison de Verdun avait pu manquer de résolution. Elle ne fut, pas plus que Louis XVI, coupable de la perte de la ville. Etait-ce donc ces femmes et ces filles que, dès le 9 février 1793 , le rapport lu à la Convention désignait à l'échafaud , où leurs têtes devaient tomber dix-huit mois plus tard? C'est la question qui me reste à examiner. Je chercherai avec soin, puisqu'on les accuse, quelle fut la part véritable des femmes et des filles de Verdun dans la capitulation de cette ville. J'étudierai cette liste de trente-cinq noms qui ne comprend guère que des vieillards , des vieilles femmes et des. jeunes filles. Je dirai , d'après des documents inédits , quel fut le vrai crime de ces vierges admirables, dont notre ingratitude avait même oublié les noms , que je rendrai à la lumière, elles dont la jeunesse put donner des leçons d'hé-
roïsme à plus d'un proscripteur proscrit à son tour. Je les montrerai dans leur prison, sur la charrette qui les transporte à travers la France ; je les suivrai devant leurs juges, sur l'échafaud politique- L'échafaud politique des femmes et des filles !. .. La Convention a permis qu'on en dressât, sous ses yeux , rhorrii)le théorie. Nous renverserons la théorie comme d'autres (que ce soit leur gloire , môme si c'est la seule!) ont renversé l'échafaud! Vous dites que le sang même n'a pu effacer cette tache sur la robe virginale des victimes. Je montrerai que la tache , c'est le sang tout seul ; et qu'elle est sur vous !
(9 février 1831.]
Il me reste à raconter aujourd'hui, simplement, s'il est possible, et comme elle s'est accomplie, l'histoire du martyre des vierges de Verdun.
J'ai été entraîné dans ce récit, comme on l'a pu voir, par le désir de réfuter un paradoxe étrange, jeté à l'ignorance du peuple avec un inexplicable oubli de la vérité, de la justice et de la pitié. J'y suis retenu par l'intérêt même des sources où j'ai puisé et des confidences que j'ai reçues. Et toutefois, avant de recommencer ces tristes recherches parmi des tombeaux, je sens qu'il me faudrait compter peut-être avec l'oplimisme de quelques-uns de mes lecteurs qui, satisfaits du présent sans doute, me crient : Pourquoi ce retour vers un passé lamentable? — Pourquoi? Demandez à la foule qui, dans les salles de l'Kxposition, s'arrête de préférence devant cette fatale
scène de iheniiidor, l'œil ïi\é à ce guichet sombre qui s'ouvre sur l'écliafaud? Est-ce donc une fantaisie des peintres qui a réuni toutes ces toiles à l'aspect sinistre ? ou bien est-ce la pensée même et la préoccupation du public qui s'y reproduit ? Je ne sais ; mais si nous sonnnes loin par le temps, et si nous nous croyons loin par les mœurs des fureurs de 93, pourquoi les mêmes plumes, qui protestent contre l'échafaud politique, nous infligent-elles l'apothéose des jurés de Robespierre? [Almanach du peuple^ p. 46.) Pour moi, je me défie de ces convertis de fraîche date, pénitents équivoques, philanthropes en carmagnole, qui prêchent la fraternité en jetant l'éloge au bourreau, l'injure aux victimes.
Le 6 floréal an II (25 avril 179Zt), une longue file de charrettes vint s'arrêter au pied de l'échafaud révolutionnaire. Cette immense charretée comprenait les trente-trois condamnés de la catégorie de Verdun. Leur crime remontait à l'époque de la capitulation de cette ville (2 septembre 1792), c'est-à-dire à près de deux ans en deçà. Parmi les hommes, au nombre de vingt et un , on ne comptait guère que des vieillards, dont trois septuagénaires. Parmi les six femmes condamnées, pas une n'avait moins de quarante ans. Parmi les six filles exécutées, pas une n'avait plus de vingt-quatre ans au moment du crime , une avait seize ans. Deux autres , pour lesquelles la peine de mort avait été commuée en vingt ans de réclusion, n'en avaient que quinze. Ces dernières furent mises au carcan le lendemain, 7 floréal.
Parmi ces victimes, on comptait Suzanne et Gabrielle Henry, filles de Henry, président du ci-devant bailliage de Verdun , âgées (en 1792) de vingt-quatre et vingt-trois ans; Anne, Henriette et Hélène Watrin, filles d'un ancien capitaine d'infanterie, âgées (en 1792) de vingt-trois, vingt et un et vingt ans; et enfin Marguerite-Angélique La Girosière, fille de La Girosière, prévôt des campagnes. L'âge
de cette dernière a été l'objet d'une controverse. Le recueil (souvent inexact) des listes des guillotinés dit quarante-huit ans. (N° 18, p. 7.) Le Moniteur et le Bulletin du Tribunal révolutionnaire disent dix-huit ans, c'est-àdire seize ans à l'époque de la prise de Verdun. Je n'ai aucune raison de ne pas m'arrêter à ces deux autorités puisqu'elles s'accordent. Je fais remarquer seulement que M. David (d'Angers), quand il s'est si agréablement moqué de « notre sensiblerie posthume à propos de ces jeunes vierges de Verdun, dont la plus jeune avait au moins quarante ans, » avait sans doute adopté la tradition, évidemment erronée, qui donne quarante-huit ans à M'^' La Girosière. Mais n'importe !
Quel était le crime de ces jeunes fdles, crime pour lequel une captivité de deux ans, avec l'incessante perspective de la mort, n'avait pas paru une expiation suffisante ? Je ne dis rien des faits imputés aux autres condamnés. J'ai montré, dans une précédente étude, que la capitulation de Verdun avait été le fait de la démagogie, non du royalisme, et je ne suis pas plus disposé aujourd'hui qu'alors à passer condamnation sur les griefs accumulés contre les accusés sérieux, hommes ou femmes, impliqués dans cet absurde procès. Mais les filles de quinze ans, de dix-huit ans, de vingt ans, voyons, quel était leur crime ?
Je n'ai aucune intention de m'étendre sur ce qui, dans les accusations dirigées contre les filles de Verdun, se rapporte aux faits antérieurs h la capitulation de la ville. Même h Paris, la tourbe révolutionnaire ameutée autour de leur échafaud ne fut pas dupe de ce mensonge de la justice. Et ici, j'ai hâte de faire intervenir un témoignage qui me servira plus d'une fois dans la suite de cette étude , témoignage sacré, car c'est celui d'une mère écrivant pour l'édification de sa fille. J'ai dit que, parmi les filles condamnées pour la reddition de Verdun, deux échappèrent à la mort par une commutation de peine , Claire Tabouillot et
Barbe Henry, toutes deux âgées de quinze ans. Barbe Henry, mêlée pendant si longtemps h cette infortune de sa famille (sa tante et ses deux sœurs furent exécutées), eut plus lard l'idée d'écrire le récit de cette horrible épreuve. Elle était devenue la femme de M. Meslier, colonel-inspecteur aux revues, qui fut plus tard adjoint à la mairie de la ville de Metz. Le récit de M™° Meslier n'a été ni imprimé ni publié. Il avait été écrit pour être lu par sa fille, au moment où cette jeune personne se préparait à faire sa première communion. C'est l'œuvre d'un cœur modeste et résigné, plein de fermeté et de douceur, de charme et d'autorité. On sent que la vérité est là sans parure, mais non pas sans noblesse; sans prétention littéraire, mais non pas sans valeur historique. Je dois à l'obligeance d'un spirituel ami la communication de quelques pages de ces mémoires. Elles me serviront souvent de guide dans cette recherche, parfois difficile, de la vérité (1).
Dans les faits relatifs à la capitulation de Verdun , voici quelle fut la part de la famille Henry , qui fournit trois victimes h l'échafaud et une au carcan. Pendant le bombardement , les demoiselles Henry et leur tante s'étaient réfugiées dans une cave ; mais le feu vint à se déclarer dans une maison voisine. Barbe Henry et une de ses sœurs sortirent aussitôt de leur retraite pour porter secours aux incendiés ; elles travaillèrent toutes deux à opérer le déménagement de la maison :
« . ... Nous ne i)ensions pas au danger , écrit M"^ Meslier ; ce n'est qu'en portant des effets au milieu de notre jardin que nous vîmes toute l'horreur de cette nuit; car les bombes et les boulets passaient si près de nous , en se
(1) Je donne dans V Appendice tout ce qui m'a été communiqué du manuscrit de M™^ Meslier, auquel je n'ai emprunté, pour l'utilité de mon récit, que quelques extraits.
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croisant sur nos têtes, que souvent nous étions obligées de déposer nos fardeaux... mais notre zèle n'en était pas altéré. Et maintenant que trente-cinq ans se sont écoulés depuis cette époque, j'ai peine à concevoir comment des jeunes filles , faibles et naturellement timides , ont eu la force c!e supporter tout ce que leur bon cœur leur a suggéré. En vérité , l'on fait sans y songer de grandes choses, quand on s'oublie soi-même pour ne voir que le bien que l'on peut faire. . . «
Ici vient se placer un détail significatif. J'ai établi précédemment l'impossibilité où se trouvait Verdun, au moment du siège , de résister , avec ses cinquante-deux artilleurs , ses remparts démantelés , sa garnison découragée , à l'effort de l'armée prussienne. Les Mémoires de M'"^ Meslier établissent clairement la part de la population verdunoise dans ce découragement universel :
<( Les habitants injuriaient le commandant de la
place pour le forcer à capituler La populace jurait ^
criait en tirant la sonnette des paisibles rentiers , les forgant de sortir de chez eux sans qu'ils sachent pourquoi. Dans un instant la première classe de la société se trouva, malgré elle , au milieu de cette bande de forcenés qui demandaient à grands cris la reddition de la place... »
N'oublions pas que les victimes de Verdun appartenaient toutes à cette première classe de la société qu'on obligeait à descendre dans la rue pour se joindre à la foule qui demandait à capituler. Est-ce là qu'il faut chercher le secret de ces manœtivres et intelligences signalées par l'arrêt de condamnation prononcé contre elles , « attendu , dit cet arrêt, qu'elles doivent être, par leur âge, rangées dans la classe des personnes convaincues d'avoir commis sciemment (1) les délits dont elles étaient accusées? » Mais,
je le répète , cette accusation « d'avoir livré la place de
(1) Bulletin du Tribunal révolutionnaire t p. 203, t. IV.
Verdun , » dirigée contre des jeunes filles la plupart mineures , était réfutée par l'instinct de la multitude ellemême, si perverse qu'elle fût, qui avait envahi les abords de l'échafaud. Voici ce que M'"® Meslier raconte de son exposition , avec Claire ïabouillot , en face de l'échafaud teint du sang de leur mère et de leurs sœurs , exposition qui dura six heures :
« Au-dessus de nos têtes était écrit que nous
avions livré la ville de Verdun à l'ennemi, en lui fournissant de l'argent , des vivres et des munitions de guerre de toute espèce. Nous ne pouvions lire cette inscription , et ce ne fut que longtemps après que nous avons connu ce ridicule libelle. Les spectateurs , en le parcourant , haus^ saient les épaules de pitié ; et malgré la foule du peuple qui environnait l'échafaud , nous ne reçûmes pas d'insultes »
Ainsi le peuple de floréal an II ne crut pas , lui-même, à la complicité des filles de Verdun dans la capitulation de cette ville. Passons donc sur ce grief, et abordons-en un autre qui paraît au premier abord plus sérieux.
La ville de Verdun , qui n'avait pas voulu , qui n'avait pas pu résister à l'armée prussienne , comment accueillitelle les Prussiens? Quelle fut la part des femmes dans cet accueil? Que faut-il croire d'une députation déjeunes filles qui allèrent, dit M. de Lamartine, «parées de robes de fête , semer processionnellement des fleurs sur les pas du roi de Prusse, à son entrée dans la ville (1 ) ? » Par qui et dans quel but fut portée au camp de Frédéric-Guillaume II cette célèbre corbeille de dragées que le conventionnel Gavaignac signalait , dans son rapport du 9 février 1793, à l'indignation delà République française , « délit avoué, dit le rapporteur, par les coupables mêmes ?» Enfin ce bal , où des Françaises dansèrent avec des offî-
(1) Les Girondins, t. III, p. 302.
ciers prussiens , le soir même de la prise d'une ville française, ce bal néfaste, qui le donna? Qui le reçut? Qui en eut l'idée au camp de Regret? Qui s'en souvient à Verdun? On voit que je me place du premier coup et sans hésiter au cœur même des griefs les plus redoutables que l'histoire , la chronique , la poésie et la tradition imputent à la population verdunoise.
Je commence par dire que tous ces crimes , fussent-ils aussi prouvés qu'ils le sont peu, auraient été, à l'époque où ils se rapportent, de l'espèce de ceux que la loi nomme excusables, à raison des circonstances mêmes au milieu desquelles on suppose qu'ils furent commis. J'ajoute, pour couper court à tout commentaire malveillant de ce que je vais dire , que j'aurais mieux aimé, pour ma part, que l'armée prussienne fût reçue à Verdun comme elle le fut quelques jours plus tard à Valmy et à Jemmapes. Quel que fût le prétexte dont l'invasion se couvrait , cette manière dont les étrangers furent reçus par Kellermann , Chartres et Dumouriez est beaucoup plus de mon goût. Mais faut-il donc le rappeler ici ? Quand l'armée prussienne vint placer ses batteries sur les hauteurs de Saint-Barlhélemy , le mois qui avait vu tomber de fait le trône de Louis XVI (car son abolition légale est du 21 septembre), ce mois n'était pas même expiré. Le roi , pour beaucoup de ses sujets de la veille , était un captif aux mains des révoltés. Une armée étrangère, qui se faisait précéder par un corps d'émigrés français (j'ai dit que M. de Chateaubriand y figurait) et par les frères et les cousins de Louis XVI, une armée qui semblait n'agir que pour le compte de S. M. très-chrétienne; qui remplaçait , partout où elle s'étabhssait , le drapeau tricolore par le drapeau blanc , cette armée , commandée par un roi , pouvait bien , au moment où elle parut sous Verdun, au milieu de l'horreur que les crimes du 10 août inspiraient à la France encore peu habituée à un pareil régime, apporter avec elle l'es-
poir de la délivrance plutôt que la peur de Topprcssion. Je n'excuse pas. Je raconte. J'ajoute qu'un écrivain qui n'est pas suspect d'indulgence en celle matière, M. Paul Mérat, a parfaitement caracUjrisé ce penchant des esprits, et il en fait honneur, tout répuhlicain qu'il était (M. Paul Mérat est récemment mort en Afrique), à l'énergique fidélité des partisans que le Tcgimc , déchu de la veille , comptait encore îi Verdun. <> Seuls, dit-il , seuls peut-être » dans toute la France, ils curent le courage de leur opi- » nion en protestant contre ce coup d'Etat » (le 10 août). — « Il n'est pas étonnant, écrit-il ailleurs^ que dans ces ') dispositions d'esprit il se soit trouvé à Verdun des gens » qui considéraient cette arrivée des Prussiens comme le » premier pas vers l'ancien ordre de choses , comme la » fin de l'anarchie et des émotions révolutionnaires. » (P. 115 et 117.)
Une autre preuve des dispositions dans lesquelles l'armée prussienne fut reçue a Verdun , je la trouve dans un curieux livre que j'ai sous les yeux, les Réminiscences de la campagiie de France (1). L'auteur de ce livre, le prince royal de Prusse, alors âgé de vingt-deux ans, commandait une brigade de l'armée du roi son père, auquel il devait succéder , quelques années plus lard, sous le nom de Frédéric-Guillaume III. Ce qu'il appelle ses réminiscences n'est, en effet, qu'un journal très-minutieux, trcs-circonstancié, très -personnel et assez peu militaire des incidents qui se rapportent à cette campagne. Mais ce journal a un cachet éminent de sincérité, et s'il y a un document qui, dans le sujet qui nous occupe , mérite d'être consulté , c'est celui-là. Or, que raconte le jeune prince de son entrée à Verdun? Le général Kalkreuth avait été chargé de
(1) Voir l'ouvrage intitulé : Documents relatifs aux campagnes en France et sur le Rhin (1792-1793^ tirés des papiers militaires de Frédéric-Guillaume IIL traduits par Paul Mérat. (Paris, 1848.)
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régler les conditions relatives à la reddition de la place :
« I\lon frère et moi, nous demandons à S. M. la
permission d'accompagner Kalkreuth.... Elle nous l'accorde, mais sous la condition que nous garderonsV incognito. Nos décorations et nos insignes sont décousus à la bâte , je passe ma redingote et je pars avec le général comme faisant partie de son état-major.... Le général Kalkreuth se fait reconnaître; lui et sa suite sont autorisés à entrer, et la porte se referme sur eux. Le général , se dirigeant droit sur l'Hôtel de Ville, passe au milieu des habitants et des troupes françaises , presque toutes gardes nationales , déjà rassemblées pour le départ. // est accueilli partout avec respect. Les troupes , qui étaient déjà sous les armes, et parmi lesquelles se trouvaient des hommes qui avaient embroché des pains dans leurs baïonnettes , lui présentèrent presque toutes les armes. Leur tenue, d'ailleurs, était
calme et tranquille Un jeune officier s'approche en
souriant de mon frère et lui dit : « Ah l vous êtes sûrement un prince ; on le reconnaît bien à cette marque. » Il lui montrait la place où la marque des décorations était visible sur le vieux collet qu'il portait Comme nous passions par la rue qui conduit à la citadelle , une jeune et très-jolie demoiselle, fort bien mise, sort d'une maison, s'avance vers nous, me donne la main avec beaucoup d'affabilité, et me dit que les Prussiens sont les bienvenus. » (P. 22, 23, 25.)
Les Prussiens sont les bienvenus ! Ne croyez pas pourtant que le jeune prince, dont la raison se montre parfois très-supérieure à son âge , se dissimule aucune des fautes de cette campagne. Il a des mots et des souvenirs qui peignent au vrai , et vivement , le péril et l'impuissance de ces interventions politiques des armées à la suite d'émigrations fanfaronnes, que le moindre succès exalte jusqu'à la folie, que le moindre échec déconcerte jusqu'au ridicule. Je lis à la date du 11 septembre 1792 et à propos de la
marche de l'armce prussienne sur Valmy : « Aspect
pitoyable des princes français mouillés jusqu'aux os et suivant le roi à cheval. » Ailleurs ( il s'agit cette fois d'une retraite) : « Je rencontrai quelques émigrés qui suivaient » à cheval la même route que moi sans me connaître et » qui me firent plusieurs questions indiscrètes , me de- » mandant, entre autres, pourquoi nous battions en re- » traite , etc. Je leur répondis très -sèchement! » Le prince de Prusse n'est donc pas suspect d'un enthousiasme exagéré pour la cause qu'il vient défendre. Je le soupçonne même , malgré son horreur bien naturelle pour les excès de la démagogie parisienne, d'être plus près, par le cœur, de ces soldats du sol français qu'il faut combattre, que de ces chevaliers équivoques de l'émigration qu'il faut protéger, et il cite volontiers, à propos de ces soldats de la France , ce qui donne une idée de leur courage , de leur originaUté et de leur esprit. Un jour , les hussards de sa brigade lui amènent un chasseur qui avait la mâchoire brisée et le visage inondé de sang. « Je lui demandai comment cela lui était arrivé. Ils m'ont rasé un peu trop près, répond le blessé. « Ces réparties à la française excitent toujours l'admiration du prince étranger. Quoi qu'il en soit, Frédéric-Guillaume juge très-sainement de la situation des esprits en France, au moment de l'entrée de l'armée prussienne , et voici quelques lignes qui prouvent , avec une évidence incontestable , dans quels sentiments , discrètement bienveillants , elle avait pu être accueillie à Verdun , car cette fois il ne s'agit pas des bourgeois d'une petite ville : la scène est à Longwy, en octobre 1792; l'armée prussienne regagne la frontière; un régiment français est rassemblé sur la Place du Marché ; et voici ce qu'écrit le prince Frédéric :
« Autour de nous se rassemblèrent une grande
quantité d'officiers dont la plupart s'entretinrent avec nous d'une façon pleine d'abandon et de franchise, , . Ils ne man-
quaient jamais l'occasion de témoigner de l'estime pour les Prussiens.. . Puis la conversation tomba sur les princes d'autrefois. Ils firent des comparaisons entre eux et ceux qui gouvernent la Prusse, comparaisons qu'ils savaient remplir de compliments très-flatteurs pour nous. Si l'entretien eût duré plus longtemps, ils m'auraient^ je croisy choisi pour leur roi; ils m'honorèrent même de cette proposition^ qui, à ce que je puis concevoir, n'était guère qu*un prétexte de parler, mais qui néanmoins me parut fort drôle dans la bouche de ces gens. . . » (P. 94. ) Remarquez que la France était en pleine république. Pourquoi ai-je insisté sur ces détails? Outre leur intérêt historique, il me semble qu'il s'en répand un certain jour sur la question qui nous occupe. Puisque le 22 octobre 1792, un mois après l'ouverture de l'ère républicaine et dans cette lune de miel de la démagogie triomphante, des officiers français, vainqueurs dans une grande bataille, osaient bien, en présence d'un prince de Prusse, faire si bon marché de la république, comment s'étonner que le 2 septembre, quand Louis XVI, prisonnier de ses sujets, était encore leur roi, des bourgeois de Verdun aient accueiUi avec un mélange de respect et de sympathie, sans servilité mais sans épouvante, un prince étranger qui arrivait avec une avant-garde française, et faisait porter avec honneur, parmi ses enseignes, comme un signe de réconcihation et de paix, le glorieux drapeau de Fontenoi? Et maintenant, s'il était prouvé que les filles de Verdun sont allées au-devant du roi de Prusse en semant des fleurs sous ses pas, qu'elles ont porté un panier de dragées à son camp de Regret, et qu'elles ont dansé à son bal ; si ces crimes étaient prouvés, nous savons leur excuse. Et si nous pouvions douter des sentiments qui les inspiraient, un poète nous les dira» Mais que dis-je, un poète ? Avant d'être un des orateurs et un des chefs de la démocratie parisienne, avant de siéger au comité des Seize, M. Victor Hugo était
un écrivain d'un patriotisme incontestable; et ce n'est pas lui, fils d'un général de la République et de l'Empire, lui, en 1818, quand le souvenir récent d'une double invasion pesait encore sur tous les cœurs et passionnait tous les esprits, ce n'est pas lui qui aurait transigé, à propos des vierges de Verdun, avec les délicatesses et les scrupules de l'honneur nalionalî M. Victor Hugo était jeune en 1818. Mais la même jeunesse qui aurait pu l'attendrir sur le sort des victimes du 6 floréal, l'aurait affermi contre une défaillance de son cœur français. Voici pourtant ce qu'il écrivait, encore plus peut-être en historien qu'en poëte :
Quand nos cliofs, enleurés des armes étrangères,
Couvrant nos cyprès de lauriers, Vers Paris lentement reportaieiU leurs bannières, Frédéric sur YerJun dirigeait ses guerriers. Verdun, premier rempart de la Frarice opprimée, D'un roi libérateur crut saluer Varmée.
En vain tonnaient d'horribles lois !
Verdun se revèlft de sa robe de fête, Et, libre de ses fers, vint offrir sa conquête
Au monarque vengeur des rois.
Alors, vierges, vos mains (ce fut là voire crime!) Des festons de la joie ornèrent les vainqueurs. ...
C'est ainsi que le célèbre auteur des Odes et Ballades] en avouant ce qu'il appelle ironiquement le crime des vie: gcs de Verdun, l'absout et le glorifie, i'tlais je suis, quant à moi, en mesure d'aller encore plus loin que M. Victor Hugo dans la justification des victimes. Je nie le crime, et voici pourquoi :
D'abord le souvenir de ce bal donné par le roi de Prusse, le soir de la capitulation, ne repose sur rien. Il n'existe pas quelque part dans un ouvrage digne de foi une trace sérieuse du bal prussien. Le rapporteur de la Convention, Cavaignac, n'en parle que comme d'un bruit
dont la preuve lui manque. Fouquier-Tinville lui-même n'en dit mot. M™* Meslier (Barbe Henry), qui avait quinze ans à l'époque où ce bal est supposé (et comment l'eûtelle oublié?) M"'* Meslier n'en fait pas mention. Même silence de la part du prince de Prusse. Cependant le prince de Prusse n'oublie rien. Son livre est rempli de détails qui attestent non-seulement la fidélité, mais la frivolité de sa mémoire. Ainsi, par exemple, et qu'on me pardonne cette digression, le prince Frédéric-Guillaume n'oublie pas que le 12 septembre 1792, à Montfaucon, un paysan lui donna, au lieu d'eau qu'il demandait, un verre plein d'hydromel; — que le 19 il a eu la colique, et, le 1/i octobre, mal aux dents ; — que, dans la nuit du 20 septembre, l'enseigne Turbenheim, du régiment de Bayreuth, couché à ses côtés sur la paille du bivouac, l'a empêché de dormir par son agitation fatigante ; il n'oubhe pas, au pillage de Somme-Suippe, ce fusilier de Berch qui lui appa- Tdilildrapé dans une vieille couverture piquée j ni le prince***", qui fait frire une omelette pour le roi pendant la canonnade de Valmy. Il n'oublie pas que, le 30 septembre, il a fumé une pipe avec assez de succès ; — que, le 2 octobre, le roi Ini a envoyé, comme il se mourait de faim, une assiette pleine de lentilles et de viande de porc^ et qu'il a été moins heureux le 16 :
« Tout notre repas du jour, écrit-il, avait consisté dans un plat de choucroute que nous avions pris à huit heures du matin, et qui nous avait été envoyé des bagages dans un chaudron. Tout le monde semblait trouver étrange que le roi se fût mis à table, devant sa tente, avec Bischoffwerder, le prince de Nassau et Luchesini, et qu'il ne parût pas faire attention à moi. » (P. 86.) Telle est l'exactitude anecdotique du prince Frédéric- Guillaume. Ai-je besoin d'ajouter que les dames et les filles de Verdun occupent une place notable et légitime dans la série de ces souvenirs si fidèles?
« La veille {k septembre), avant que nous ne changions » de position, plusieurs personnes de Verdun arrivèrent » pour examiner notre camp. Je rencontrai entre autres, » sur la grand'route, une société de dames fort bien vé- » tues. Quelques-unes étaient âgées; mais elles avaient eu » soin de se faire accompagner par quelques visages jolis, » agréables à voir... Je les abordai avec beaucoup de po- » litesse ; elles me répondirent de même ; et je les accom- » pagnai à pied, en me tenant à une certaine distance, » conduisant mon cheval parla bride... Leur conversation )) me plaisait infiniment. »
Le prince de Prusse a raison. Les filles de Verdun, surtout celles qui périrent sur l'échafaud ou furent exposées au carcan, étaient parmi les plus jolies, les plus vives et les plus spirituelles de la contrée. Et vous croyez maintenant que ce chroniqueur si exact, qui n'oublie ni une promenade, ni un sourire, ni un bouquet, ni un baiser [voir notamment la page 80 de ses Réminiscences) y vous croyez que le prince Frédéric, lui le galant cavalier, le danseur accompli, il aurait oublié le bal donné par son père au camp de Regret? Ce bal est donc une invention, si ce n'est une calomnie. Et au surplus on m'écrit de Verdun aujourd'hui même : « Vous aurez bien raison de nier absolu- » ment le bal du roi de Prusse. J'ai pris des informations » auprès des danseurs de l'époque. L'un d'eux, M***, âgé » de quatre-vingts ans, mais qui a conservé toute la fraî- » cheur de sa mémoire et de son esprit, m'a affirmé qu'il » n'y avait pas eu de bal à celte triste époque, et qu'on » n'avait dansé ni à Verdun, ni au camp, ni ailleurs. »
Et, en effet, le roi de Prusse n'était pas d'humeur à faire danser les femmes et les filles de Verdun ; il avait de bien autres soucis en tête. 11 est certain, au contraire, que quand la députalion des dames se présenta devant S. M. , non pas poussée par un fol enthousiasme, ni parée, comme je l'ai lu quelque part, de robes de soie brodées de