‹ Portraits politiques et révolutionnaires (volume 3)Chapitre 5 sur 12 · MU · texte numérisé non relu

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parlement, ne s'exposait-il pas à de cruels mécomptes? Je sais que M. de Lamartine a le goût des questions politiques, et qu'il s'est livré souvent, depuis quelques années , à cette recherche nouvelle pour hii, avec une ardeur extrême. Il aime la tribune, rt il y monte fréquemment , et la Chambre l'écoute, et elle lui est favorable, moins jusqu'ici pour l'importance de l'homme politique que pour l'immense renommée du poëte, moins pour la valeur pratique de ses idées que pour le charme de sa parole, toujours étudiée, toujours poétique, où les images abondent, où la puissance du rhythme couvre bien souvent le vague de la pensée, espèce de mélopée brillante qui participe de la prédication et du dithyrambe, où l'on voit que la conscience des opinions lutte sans cesse contre les entraînements du cœur, où l'idée positive périt quelquefois, étouffée sous le luxe de l'imagination, où le raisonnement s'efface et disparaît dans les nuages artistement disposés d'une magnifique phraséologie. Du reste l'orateur a une attitude pleine de noblesse. Sa tête est bien placée ; son front brille de modestie; son geste est grave ; de ses yeux s'échappe une douce lumière; enfin toute sa personne exhale je ne sais quel parfum de poésie,

Amhro^iœque comœ divinum verlice odorem Spiravêre ;

parfum qui se répand de la tribune dans la salle et ranime un instant, sur le banc des législateurs, tant de cerveaux engourdis dans l'exclusive préoccupation des intérêts positifs. En sorte que M. de Lamartine joue pour ainsi dire, dans le drame parlementaire, le rôle dont le chœur était chargé dans la tragédie antique. Il laisse dialoguer les intérêts, les passions se heurter et la mêlée des ambitions s'engager sur tous les points ; puis il arrive à la fin de la scène comme un médiateur pacifique, pour chanter quelque grande méditation, et tacher de mettre tout le monde d'accord. Car toute la politique de M. de Lamartine, sa

science sociale aussi bien que sa politique rationnelle,* se résume dans un principe, le plus honorable et le plus vain, et elle aboutit à cette énigme des sociétés modernes, h. cette illusion des philanthropes, à ce rêve éternel des honnêtes gens, à ce mot que j'aime et dont je sens le vide, la conciliation des jiartis.

Il me resterait, car je m'aperçois que je n'ai pas parlé de la prose de M. de Lamartine, à l'étudier comme prosateur, relais je ne veux pas finir par l'analyse du moindre de ses mérites. Comme prosateur, M. de Lamartine n'a presque rien écrit. Sa plus belle prose est encore dans ses discours parlementaires. On trouve aussi des pages fort remarquables dans les Souvenirs d'Orient. Mais en général, la phrase prosaïque de M. de Lamartine est vague, monotone, tout au contraire de sa période poétique, qui est si vive, si précise, si ferme, si mélodieuse. On sent que la prose de M. de Lamartine est gênée, qu'elle marche péniblement sous le poids des ornements dont elle est parée à toute heure, à tout propos, qu'elle étouffe sous la riche enveloppe et sous les plis amoncelés de sa robe flottante. Une phrase du voyage d'Orient que j'ai citée plus haut, dans une autre intention, peut être considérée cependant comme le type des procédés habituels de la prose dans les essais de M. de Lamartine. Quelle différence avec la phrase de M. Victor Hugo où tant d'originalité se mêle à tant d'effort, où le rhythme est si obéissant à la pensée, où la vigueur da trait ressort si vivement dans la hardiesse du dessin , où la puissance des formes, où la fermeté des muscles se trahit sous l'ampleur du vêtement et sous le luxe exagéré du costume ! Et qu'on prétende ensuite que les poètes n'ont pas le don de la prose ! Mais je dirai plus tard d'où vient cette supériorité de M. Victor Hugo dans la langue prosaïque. Elle est réelle, malgré ses défauts. M. de Lamartine a gardé pour lui, je crois, la supériorité du style et de l'inspiration poétique.

Tel est M. de Lamartine. Poëte, j'ai reconnu en lui, à un degré supérieur, deux qualités éminentes dont la réunion a manqué à presque tous les devanciers de notre illustre contemporain, la spontanéité et l'universalité du génie poétique. Député, je l'honore ; homme politique, je le crois dupe encore de son imagination et de son cœur. Orateur, il me paraît plus fait pour charmer son auditoire que pour le convaincre. Prosateur, il reste peut-être audessous de sa renommée.

Je sais que l'on va conclure de mon opinion sur M, de Lamartine que je ne crois pas les hommes de lettres propres aux affaires publiques. Cette conséquence serait trop rigoureuse. Si Corneille avait vécu de mon temps, je l'aurais fait ministre, disait Napoléon. C'est là un mot profond et juste. Je pense aussi que dans un certain nombre d'esprits, la vocation littéraire se concilie merveilleusement avec la vocation politique, que l'une entraîne l'autre, qu'elles s'accordent et se soutiennent, q u'elles marchent de concert vers le même but. Je ne doute pas non plus qu'une éducation littéraire ne soit une indispensable préparation à la carrière politique, dans laquelle il ne se rencontre pas seulement des intérêts à traiter, mais des passions de toute sorte à remuer, à combattre, à convertir ; si bien que la science du beau langage semble être pour beaucoup plus que celle des affaires, dans la solution de la plupart des questions qu'agitent les gouvernements libres. Mais je crois aussi que, parmi les gens de lettres, il en est qui sont appelés h une destinée que je n'appellerai pas plus étroite, mais plus exclusive. Oui, je crois dans bien des cas à la vocation exclusive du génie !

Quand ce caractère se manifeste dans un grand poëte, quand son talent l'a élevé si haut qu'aucune renommée politique ne peut l'atteindre, quand ses chants ont rempli son siècle et charmé son pays, quand sa parole poétique a l'autorité réunie du talent etdela vertu, il est injuste de

dire qu'il « n'a fait que cadencer des rêves agréables, » qu'il n'est qu'un baladin propre h divertir les bommes » sérieux. » Le sentiment public ne sanctionne pas cette ridicule sentence ; le grand poëte est un grand citoyen, sa lyre est un admirable instrument de civilisation, sa mission est une des plus actives qu'il soit donné à l'homme de remplir sur cette terre. Chantres inspirés, aines de leur siècle, échos de leur patrie, flambeaux du monde, les poëtes ne gagnent rien à se compromettre dans la mêlée des ambitions politiques, à parler le langage des aiïaires, à discuter les intérêts positifs ; et les affaires ne gagnent rien non plus à leur assistance. Qu'ils restent donc dans les hautes régions de la poésie ; qu'ils gardent leur rang

Parmi ces purs enfants de gloire et de lumière,

Que d'un souffle choisi Dieu voulut animer,

Et, qu'il fit pour chanter, pour croire et pour aimer!

Ces vers sont de M. de Lamartine. Il les adressait, en 1821, à lord Byron. M. de Lamartine débutait alors. Il aurait accepté pour lui le conseil qu'il donnait, d'une voix si modeste et si ferme, au plus g»\and poëte de l'Angleterre ; aujourd'hui, M. de Lamartine n'a de conseils à recevoir de personne, car sa gloire domine son pays, son siècle, ses admirateurs et ses critiques (1).

(1) Ceci était écrit en juillet 1837.

M. de Lamartine,

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