HÉROS ET HISTORIEN DE LA RÉVOLUTION DE FÉVRIER
(17 août 1849.)
« La poésie, chez M. de Lamartine, c'est tout
» l'homme. Il n'y a pas un coin de son esprit, pas un re-
» pli de sa mémoire où la poésie ne trouve à se loger
» elle coule avec son sang, elle se mêle à sa substance ; » elle le pénètre et l'inonde; elle transforme en rêves bril- » lants ses passions, ses croyances, ses idées, ses opinions, » tout, jusqu'à l'expérience, qui n'agit pas sur M. de La- » martine comme sur les autres hommes. L'expérience ne » le fait pas plus sage, mais plus poëte ; elle ne rend pas » son esprit plus juste, mais seulement plus fécond; elle *) ne le mûrit pas, elle l'échauffé ; elle ne l'instruit pas, » elle l'exalte, »
J'écrivais en 1837, dans le Journal des Déhais, les lignes qui précèdent. On les crut sévères. Quant à moi, si j'avais pu conserver le moindre doute sur le génie d'aptitude que M. de Lamartine apporte dans les affaires de son pays depuis quinze ans qu'il y est mêlé, avec des fortunes et des prétentions si diverses, le livre qu'il vient de publier (1) m'aurait convaincu: M. de Lamartine n'a jamais été qu'un poëte aux affaires. Il l'était aussi bien dans la majorité que dans l'opposition. Quand il a voulu meitre la main à une révolution, il est resté poëte, c'esl-à-dirc qu'il n'y a apporté que les rêves d'un esprit chimérique,
(1) Histoire de la Révolution de 1848. 2 vol, in-8o.
Temphase d'un sopliisto, les dépits d'un cœur blessé. Et lorsque enfin le gouvernement de la France est tombé de chute en chute entre ses mains, c'est sur un trône de métaphores que M. de Lamartine a régné. « Tu n'es qu'une lyre ! \a chanter ! » lui criait un ouvrier à l'Hôtel de Ville. Ce mot, que cite M. de Lamartine, caractérise exactement le genre de capacité qu'il a déployé comme politique et comme ministre. Il n'a pas gouverné, il a chanté.
Terrible chanteur toutefois, puisque sa voix, pareille à la trompette qui faisait tomber les murailles de Jéricho, a eu la puissance de renverser un trône. Mais la valeur réelle de M. de Lamartine ne doit pas se mesurer à l'action que, dans un moment de panique et de surprise, sa parole a exercée. Il a eu la puissance mécanique de la trompette qui sonne une charge. Il n'avait ni organisé l'armée pour la campagne, ni commandé la bataille, ni prévu les suites de la victoire. Il n'apportait dans ce grand inconnu de la révolution de Février ni sérieux motifs, ni convictions anciennes, ni passions violentes. Il allaita la révolution, qu'on me permette la comparaison, comme les enfants de Paris vont à l'émeute, attiré par le bruit, avide d'émotions, prodigue de paroles, sans méchanceté et sans pitié. On peut le voir dans son livre : la nuit qui précéda cette catastrophe, M. de Lamartine prend la peine de nous l'apprendre, il dormit d'un profond sommeil. Le lendemain, avant d'entrer à la Chambre, au moment de prendre une résoluiion, il ne demanda que cinq minutes à ses amis. Puis il se décida. Son plan était fait. Cinq minutes ! Les républicains delà veille, qui étaient venus consulter M. de Lamartine, ne trouvèrent pas le temps trop long. Quoi qu'il en soit, le grand poëte les entraîna, incertains et contraints, dans la république à laquelle il ne songeait pas lui-même quelques instants auparavant. Car, s'il faut l'en croire, le matin du 2k février, <( sans parti à la Chambre^
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sans complice dans la rue, retenu par une indisposition, il ne songeait pas même à sortir de chez lui. » Etrange destinée de cette république qui devait terminer un règne de dix-huit ans ! Un poëte, qui avait bien dormi, sorti de chez lui par hasard, la met au monde dans une méditation de cinq minutes, la couvre de fleurs de rhétorique, et la jette au peuple « le plus spirituel de la terre, » qui s'empresse de la ramasser. Et cela s'appelle une révolution !
J'ai besoin de me rappeler à quel point ce mot est grave, etqu'U y a du sang dans ces jeux de la fantaisie et du hasard, pour ne pas céder h un sentiment beaucoup moins sérieux, en relevant ce que la conduite publique de M. de Lamartine, dans ces circonstances critiques, a révélé d'irréflexion et de légèreté. Je n'en chercherai pas la preuve ailleurs que dans son livre ; mais là je n'aurai que l'embarras du choix. Ainsi M. de Lamartine prononça le 22 février, dans un conciliabule d'opposition, un discours qui fut comme la préface de l'œuvre qu'il consomma plus tard. Il s'en confesse comme d'une insigne étourderie. (T. I,p. 61.) Le surlendemain, et quand il est lancé sans retour, quelle est son attitude au milieu des scènes navrantes du Palais-Bourbon ! Il laisse le drame se dérouler ; on dirait qu'il attend l'émeute. Est-ce complicité? non sans doute ; mais il semble n'être là que pour l'émotion du spectacle, pour cette sorte de plaisir terrible et douloureux que cause, aux amateurs du pittoresque à outrance, la vue des grandes catastrophes de l'humanité. M. Proudhon admirait au faubourg Saint-Antoine « la sublime horreur de la canonnade. » M. de Lamartine, au Palais-Bourbon^ semble contempler avec une curiosité d'artiste, comme Joseph Vernet attaché au grand mât pendant la tempête, le dernier naufrage de la royauté. Comme il a observé, il a peint ; sa peinture révèle le peu de profondeur de sa pensée. Elle le montre livré à l'observation banale des incidents les plus frivoles, à l'émotion physique des yeux,
plus occupé, on le croirait, de son rôle à venir de chroniqueur que de sa mission révolutionnaire ; toujours poëte, au moment même où cette immense méprise de la destinée lui impose les devoirs d'un chef de parti. Et lorsque enfin, après avoir remarqué que « les fils de la duchesse d'Orléans avaient une veste courte de drap noir et une collerette blanche, » M. de Lamartine prend à son tour la parole, pour lancer le dernier éclat de la foudre qui va frapper ces malheureux enfanls dans les bras de leur héroïque mère ; quel est son langage ? De quel style abordet-il cette redoutable question de la régence, où le destin du monde semblait suspendu ? Il faut refire, après seize mois , cet incroyable amphigouri pour comprendre ce qu'une extrémité soudaine et irréparable des choses humaines peut prêter de force à la phraséologie la plus vulgaire. Mais, malgré tout, on reste stupéfait en songeant que cette triste et vide déclamation de M. de Lamartine était la formule dont il avait plu à la Providence de se servir pour rédiger son arrêt de mort contre la royauté de juillet!
Inexplicable contradiction de l'esprit français ! La France laisse briser une couronne consacrée par dix-huit ans de prospérité sur la tête la plus expérimentée du royaume, et elle se donne, sans compter, au plus brillant de ses poètes, au plus chimérique de ses orateurs, au moins éprouvé de ses hommes politiques ! Le mal était donc bien profond ! Oui, certes; quand les circonstances grandissent ainsi des hommes hors de toute mesure, c'est qu'elles sont graves. Quand la vague qui a englouti le majestueux navire, chargé d'agrès et de richesses, soulève en se dressant le frêle esquif que sa légèreté dérobe à l'abîme, c'est que le péril est grand. M. de Lamartine a dû à la gravité des événements sa rapide et éphémère élévation. Il n'avait pas préparé, peut-être n'eût-il pas voulu la révolution de Février. Il s'y est jeté. Cette révolution l'a porté trois mois,
tant qu*a duré l'agitation du sol et le mouvement désordonné des esprits. Où des hommes politiques d'un poids plus sérieux se seraient brisés, M. de Lamartine a échappé par la souplesse de ses mouvements et le vide de sa parole, M semblable à ces nageurs qui se soutiennent à fleur d'eau sur des outres rempHes de vent. Tel a été le mérite et l'a- >n propos de M. de Lamartine au milieu de cette crise dévo- " rante. Le peu de surface qu'il présentait aux assauts de la fortune l'a sauvé. C'est parce qu'il n'était qu'un poëte qu'il a pu succéder au roi Louis-Philippe. Tout autre y aurait laissé son renom, peut-être sa vie. M. de Lamartine, lui, n'y engageait rien que des phrases.
Je sais l'objection. Vous voulez , comme Platon, chas- 1 ser les poètes de la République. Vous prononcez contre > les hommes de génie une incompatibilité à laquelle la loi électorale de M. Billault lui-même n'a pas songé. M. de Lamartine a été poëte à ses heures ; la France s'en souvient. Pourquoi l'exclure de la politique? Eschyle, Sophocle, le Dante, Milton, Sheridan, Chateaubriand étaient poètes, et ils ont figuré avec éclat dans les pius grandes affaires de leur pays.
Telle est l'objection. J'aurais beau jeu pour y répondre. Certes, le génie poétique est un insigne don du ciel, et, de toutes les illustrations, après la guerre, celle qui porte le plus loin dans l'espace et le plus avant dans le temps le nom d'un mortel. Encore la renommée des conquérants ne vit-elle le plus souvent que par la grâce des poètes. Mais plus le génie poétique est une faculté spéciale, sui fjpneris, plus il exclut celui des affaires. Regardez à la gloire de tous les poètes qui ont voulu mêler leur vie aux agitations de la vie publique, et voyez ce que pèse, dans le souvenir qu'ils ont laissé, celui de leur influence politique. Qui se soucie de l'ambassade de Sophocle et de la gloire militaire '::U Dante? Qui se souvient de VIconoclastP en présence du Paradis -perdu ? Il y a eu des hommes
d'État qui ont été poètes, tds que Napoléon, car il l'était à ses grands jours ; il l'élait aux l'yramides et à Austcrlitz. Il l'était aussi , et ce fut son malheur, quand il rêvait la conquête de l'Angleterre et la monarchie universelle. Il y a toujours un côté par où une ambition excessive, dans un grand homme de guerre , tient aux chimères et aux vanités de l'esprit poétique. C'est par là qu'elle frappe l'imagination des peuples ; c'est aussi par là qu'elle périt. Arriver par la pratique des grandes affaires à cette sorte de surexcitation maladive qui jette un esprit supérieur dans le chimérique et l'impossible , on le conçoit. Mais partir des rêves dorés de l'imagination, descendre de l'empyrée poétique pour prendre pied dans le positif des choses humaines, voilà ce qui ne s'est vu que rarement. La règle pourtant n'est pas absolue. Et pourquoi M. de Lamartine n'y ferait-il pas exception?
Examinons donc, sans sortir du sujet qui nous occupe, par quelle manifestation de son génie politique le poëte des Méditations a prouvé qu'il avait échap;)é à la loi commune, par quelle porte il a passé de l'empire des chimères dans celui de la réalité, comment enfin il s'est transfiguré sur ce Sinaï républicain , où il n'a eu qu'à se recueillir cinq minutes smis respirer, pour révéler au monde sa vérité et sa lumière. Examinons. Notre étude sera d'autant plus imparlitile qu'elle repoussera, sans exception , tout ce qui ne serait pas emprunté mot pour mot à l'espèce d'autobiographie que M. de Lamartine a décorée du nom d'hisloire, et qui n'est que son portrait en pied, peint par lui-même.
Quand on étudie d'une manière générale, dans les œuvres et dans les actes de M. de Lamartine, son esprit, son caractère, son langage ; cette allure de prophète, de barde et de chevalier ; cette nature à la fois ossianique et orientale , rêveuse comme le Nord , radieuse comme le Midi ; celte verve d'improvisation, celte langue mêlée d'abstrac-
lions et de métaphores, ce mépris du temps, ce dédain de la science; quand on fait cette étude sur M. de Lauiartine, on arrive inévitablement à cette conclusion que son génie même lui interdisait la politique et le confinait dans la poésie. S'il y avait une chose qui était facile pour M. de Lamartine, ce n'était pas seulement de faire de beaux vers; les meilleurs poêles savent par expérience qu'il est encore plus facile d'en faire de mauvais ; mais s'il y avait une chose qui ne demandât aucun effort de la part de l'auteur des Harmonies, c'était de rester fidèle à sa destinée de poëte ; c'était de se garder des amorces de la politique auxquelles la mobilité de son esprit n'offrait aucune prise sérieuse et durable. Je ne sais plus quel homme d'esprit disait, après avoir entendu la lecture d'une Lucrèce quelconque, destinée au Théâtre-Français : Il est si facile de ne pas faire une tragédie en cinq actes et en vers! On pourrait dire en sens contraire, de M. de Lamartine : Il lui était si facile de ne pas faire une révolution ! Pourquoi l'a-t-il faite?
M. de Lamartine avait, nous dit-il, deux mobiles secrets qui le poussaient dans la révolution : 11 voulait le suffrage universel , voilà pour le premier ; il voulait supprimer le budget des cultes, voilà le second; mobiles bien secrets en effet, car depuis quinze ans que M. de Lamartine faisait retentir la tribune de ses harangues et alimentait la presse mâconnaise de sa polémique , il n'avait jamais révélé ce mystère de sa conscience. Et il aurait fait une révolution pour réaliser ce rêve inédit de sa secrète pensée ! Il aurait fait une révolution pour le succès de celte phrase avec laquelle il fit crouler d'applaudissements , le 24 février, les bancs envahis du Palais-Bourbon : « Comment » trouver la base du gouvernement du peuple? Comment, » Messieurs?... En allant jusqu'au fond du peuple et du » pays, en allant extraire du droit national ce grand » mystère de la souveraineté universelle d'où sortent tout
» ordre, toute liberté, toute vérité.... » Est-ce là, je le demande, l'argument d'un politique ou celui d'un déclamateur? Y a-t-il là figure d'honmie d'État ou de poëte? De mystère en mystère, M. de Lamartine nous a conduits, hélas! à la plus poignante réalité. Mais qu'il n'essaye pas de nous prouver qu'il nous y a menés comme l'agent inspiré et prévoyant de la Providence ; il n'a été que le ministre étourdi et présomptueux du hasard.
Il faut donc, avec tout le respect que m'inspire le plus grand poëte lyrique qui ait jamais illustré la langue de mon pays, que je cherche ailleurs les causes véritables qui ont poussé 31. de Lamartine jusqu'aux extrémités où s'est abîmé le trône de juillet ; et ces causes, c'est dans la partie la plus délicate de son livre que je les trouve. « Il est, écrivait le comte Joseph de Maistre (dans ses Considérations sur la France^ 1797), des actions excusables, louables même, suivant les vues humaines, et qui sont dans le fond infiniment criminelles. Si l'on nous dit, par exem pie : « J'ai embrassé la révolution française par un amour » pur de la liberté et de la patrie , » nous n'avons rien à répondre. Mais l'œil , pour qui tous les cœurs sont diaphanes , voit la fibre coupable. Il découvre , dans une brouillerie ridicule, dans un petit froissement de l'orgueil, le premier mobile de ces résolutions , qu'on voudrait illustrer aux yeux des hommes; et pour lui le mensonge de l'hypocrisie , greffée sur la trahison, est un crime de
plus. ))
On pense bien que je n'apphque pas à la conduite de M. de Lamartine toute cette rude sentence. M. de Lamartine n'est guère hypocrite. Son livre ne l'est pas du tout. Il s'y mêle, à bien des faussetés de sentiment où le mauvais goût l'entraîne , plus d'un retour secret de justice et de vérité qui approche du remords, plus d'un mouvement miséricordieux qui res»semble à de la sensibilité. M. de
Lamartine aime à mettre des épitaphes touchantes sur les tombes politiques de ses victimes. 11 aime à attacher un crêpe à son drapeau vainqueur. Il montre volontiers la tête de mort de l'esclave égyptien au milieu des banquets de la démocratie triomphante. Son livre est tour à tour un confessionnal et un piédestal où successivement son orgueil se redresse ou s'abaisse, où le cilice du pénitent se mêle à l'écharpe du dictateur, et la verge de fer aux faisceaux dorés. Par exemple, M. de Lamartine nous confie qu'il était mal en cour. Cette confession a un air de triomphe. Au fond, elle est précieuse à recueillir :
« Le roi Louis-Philippe n'aimait pas Lamartine.... Il le croyait sans doute un ennemi de sa maison ou une intelligence politique bornée, préférant les chimères aux utiles réalités de la puissance. Le prince, bien que le député lui rendît quelquefois hommage et souvent service à la tribune, avait toujours parlé de M. de Lamartine comme d'un rêveur dont les aiUs ne touchaient jamais terre, et dont l'œil ne savait pas discerner les ombres des réahtés. Le roi tenait en cela les propos de la bourgeoisie. Elle ne pardonne pas à certains hommes (les grands hommes) de n'avoir pas les médiocrités de la foule... Le nom de M. de Lamartine était le dernier qui pût venir sur les lèvres du roi. » (ï. P^ p. 115 et suivantes.)
Et plus loin :
« M. de Lamartine n'avait pas même reçu de la duchesse d'Orléans un signe d'assentiment ou de reconnaissance, pour l'hommage désintéressé et tout poHiique qu'il lui avait rendu à la tribune (en défendant ses droits à la régence). »
Ainsi M. de Lamartine, il le croyait du moins, était un homme d'État incompris à la cour, un politique dont la bourgeoisie ne voulait pas, un orateur dont les plus beaux discours ne touchaient pas le cœur des princesses. Ce n'est pas tout : dans le parti même auquel, depuis plu-
sieurs ann(5es, s'adressaient toulcs ses caresses les plus emmiellées, il se sentait cli'^daigné. La rue Lepelletier semblait s'entendre sur ce point avec le clialeau :
« Le National peii,niait I\î. de Lamartine comme un orateur anibiiieux, caressant l'Opposition pour lui emprunter de la popularité.... Plus souvent il couvrait de lleurs l'orateur, pour mieux effacer l'homme politique; il manquait peu d'occasions de joindre, comme correctif à l'éloge exagéré du talent, le dédain de la ]iemée. »
C'était donc, il faut l'avouer, une bien étrange situation que celle de I\l. de Lamartine, et bien désespérée, quand la fortune lui offrit la ressource d'une révolution. Comptons en effet. Il essaye un instant, pendant la coalition de 1838, de marcher à la tête du parti de l'ordre. C'était du moins une honorable prétention. La coalition passée, le parti de l'ordre retourne à ses chefs naturels. M. de Lamartine offre ses services à la gauche : la gauche accepte ses discours. Il ne put jamais être le chef d'un parti. On ne pouvait donner ce nom aux quatre fidèles cjui se groupaient autour de sa gloire et se chauffaient à son soleil. Ce n'était pas un parti, mais une pléiade. Écarté par le parti de l'ordre pour ses prétentions à la suprématie, froidement accueilli par l'Opposition, M. de Lamartine fit des avances à la gauche républicaine; il fit des discours où il attaquait le règyie. L'organe le plus poli des républicains, le National , répondit par un spirituel dédain. Que reslait-il à M. de Lamartine, que le roi n'aimait pas, que la duchesse d'Orléans ne remerciait pas, que la bourgeoisie traitait -de rêveur, dont la droite se déliait, que la gauche repoussait, que M. Marrast tançait de sa férule couverte de velours? Que lui restait-il? Ce grand inconnu, ce facile compère, ce commode anonyme, cet associé pour tout faire, je veux dire le peuple; car c'est ainsi qu'on appelle le parti qu'on veut avoir cj[uand on n'a pas de parti.
M. de Lamartine se retourna donc du côté du peuple, et, s'il faut l'en croire , le peuple ne fut pas ingrat. Dès le 2Li février, il lui donnait sur la place du Palais-Royal, au milieu des balles du Château d'eau , une éclatante revanche. Il le demandait pour premier ministre : Lamartine! vive Lamartine! Oui, voilà r homme quil nous faut! « Tant l'isolement de Lamartine dans une Chambre des Députés étroite, ajoute l'historien, faisait éclater sa popularité alors dans le large et profond sentiment du peuple ! »
A la Chambre des Députés , toujours le 24 , même triomphe. C'est le peuple qui l'oblige à monter à la tribune. Les degrés sont assiégés de gardes nationaux, de
jeunes hommes des écoles, de combattants, d'orateurs
« Lamartine ! Lamartine ! ! ! s'écrie le peuple. Faites parler Lamartine ! Lamartine tremblait de parler. » (P. 201.) Cependant il parle.... Sa dernière phrase est coupée par une salve de coups de fusil.... Le peuple présent jette un cri de joie. On sait le reste. M. de Lamartine resle ferme à la tribune, pendant que la duchesse d'Orléans est entraînée violemment hors de la salle et séparée de ses enfants, tandis que la Chambre elle-même se disperse devant l'invasion de ces hommes « à la veste déchirée, à la chemise ouverte, aux bras nus, aux poings fermés, semblables à des massues de muscles (p. 211), » qui figurent le peuple dans ce drame effrayant. Ce même peuple, quelques instants après, « fait des signes d'intelligence à Lamartine : Au fauteuil ! au fauteuil ! nommez le gouvernement provisoire! nommez -le! proclamez-vous vousmême, » lui crie le peuple. M. de Lamartine s'y refuse. « Il se borne à souffler tout bas aux scrutateurs les noms qui se présentent le plus naturellement à son esprit, et qui lui semblent le plus appropriés à l'œuvre de fusion du 'peuple dans un noyau commun de pouvoir et d'ordre. « (P. 219.)
J*ai insisté sur ces détails. On verra quelle est leur portée. Je cherche à prouver que M. de Lamartine ne s'est pas jeté en homme vraiment politique , mais en génie incompris , dans la révolution de Février. Qu'ont fait les hommes sérieux, en présence de la redoutable crise qui se préparait , à la vue des factions organisées pour une émeute sanglante? Qu'ont-ils fait? Ils ont reculé. M. Barrot a reculé, M. Duvergier de Hauranne a reculé, tous les hommes pratiques de l'Opposition parlementaire ont reculé. Quand ils ont vu que le banquet du 12^ arrondissement marchait à une révolution , ils se sont arrêtés. Les républicains eux-mêmes , qu'ont-ils fait? iVI. de Lamartine le sait bien. Il lui a fallu convertir M. Marrast, M. Bastide, et , dit-on , M. Bocage , à la République. Le National voulait la régence. M. Proudhon lui-même , il nous l'a raconté , est arrivé de Lyon , tremblant de tous ses membres , « Mon ame était à l'agonie ; je portais par avance le poids des douleurs de la République- . . » {Le I^euple, n° du 19 février 18^9.) Oui, tous les hommes qui avaient , si peu que ce fût , le sens politique , la pratique ou l'intelligence des affaires, tous ces hommes se seraient arrêtés au seuil de la révolution de Février. M. de Lamartine , lui , l'a franchi. Il l'a franchi à la suite du peuple , nous dit-il. Le peuple ! savez-vous ce que cela veut dire dans la langue des révolutions ? Le peuple ! c'est ce qui nous venge de la cour , du pavillon Marsan , de la bourgeoisie , du parti cons(Tvateur , de la gauche dynastique , de la gauche républicaine , du Constitutionnel et du National. Voilà ce qu'était le peuple au 2U février , un vengeur de l'orgueil blessé (p. 62 ) , un redresseur des torts de ces bourgeois indociles , de ces dynastiques inconséquents , de ces factieux insuffisant:^ qui avaient méconnu un homme d'Etat dans un poëte. Le peuple , lui , avait fait M. de Lamartine , du premier coup , premier ministre ! Et nunc , discite reges !
Je ne cherche pas à grossir , comme on l'a fait ailleurs avec un si remarquable talent , la part de M. de Lamartine dans la révolution de Février ; au contraire, j'aimerais à montrer comment cette responsabilité de M. de Lamartine , si grande par le résultat, si peu réfléchie, si peii politique , si peu sérieuse dans l'intention , était encore atténuée par les vices du temps , par la faiblesse de la Constitution qui régissait la France.
M. de Lamartine , en effet , n'était ni le seul ni le premier qui eût essayé de venger sur le gouvernement de son pays le mécompte de ses prétentions trompées. Sous le dernier roi , précisément parce que nous avions élevé le trône de nos mains , porté chacun une des pierres du monument, parce que nous avions créé cet abri tutélaire, et en apparence puissant , sous lequel notre France vivait si respectée et si tranquille ; sous ce règne , tout homme , pour peu qu'il sortît de la loule ou qu'y restant il s'imaginât que sa destinée était d'en sortir , tout homme se croyait à lui seul une institution , et que le devoir de la couronne était de compter sans cesse avec lui. M. de Lamartine ne mettait pas le pied au château. C'était bidti son droit. Mais il en concluait que le roi ne l'aimait pas , et naturellement il payait le roi de retour. L'antipathie du roi Louis-Philippe pour M. de Lamartine, à supposer qu'elle fût réelle, n'avait pas de grands inconvénients pour le pays ; tout au plus empêchait-elle l'auteur du Voyage en Orient d'être ambassadeur ou ministre. Mais la haine de M. de Lamartine pour le roi et celle de tant d'autres pohtiques méconnus, qui croyaient avoir le même droit à sa faveur, étai- nt un immense péril pour la royauté, que les institutions ne protégCricnt pas suffisannnent contre cette marée montante des prétentions individuelles. Je me rappellerai toujours ce mot d'un homme de beaucoup d'esprit qui me disait un jour , à l'époque du plus grand feu de la coalition : « On nous dédaigne, nous nous vengeons 1 »
Cet homme appartenait à la fraction qu'on a appelée doctrinaire. Sa confession , s'il en fait une , peut aller rejoindre le meâ cidpâ de l'éloquent M. de Monlalembert ; car c'est la même faute , réparée , je le crois , par le même repentir.
Quoi qu'il en soit, ce mot terrible, car il renfermait une des plus violentes crises qui aient ébranlé le gouvernement de Juillet; ce mot peint au vrai la situation d'esprit où dut se trouver M. de Lamartine , quand il se vit , par les dédains successifs de tous les partis, classé, à l'âge de la force et avec une si haute idée de sa capacité politique , parmi les impossibles. C'est le moment où le dépit éclate , où l'amour de soi brise toutes les entraves, où l'orgueil se redresse et se révolte chez les ambitieux les plus résignés. C'est le moment où les factieux s'écrient, comme le héros d'Alexandre Dumas : « Elle me résistait, je l'ai assassinée ! » C'est le moment qui signale la chute des anges dans le ciel ; sur terre , les hommes qui port(!nt l'épée passent le Rubicon. Mais unpoëte! et un grand poëte encore! un écrivain qui a tenu le monde entier suspendu aux harmonies de sa lyre , attentif aux échos de sa parole , heureux de ses joies , attendri de ses douleurs ; un homme qui, n'étant pas roi, exerce une sorte de royauté poétique dans le domaine de l'imagination et de l'esprit; qui, n'étant pas riche, a pu faire avec la rançon de son génie , des voyages fabuleux , fréter des navires et répandre l'or comme le vent répand les feuilles de cèdre sur le mont Liban ; — quelqu'un saura-t-il jamais jusqu'à quelle profondeur, impénétrable à la pensée, descend l'orgueil humain dans le cœur d'un tel homme? Et si personne ne le sait , qui peut le dire , à moins que ce ne soit M. de Lamartine lui-même?
Eh bien ! cette confidence , ii nous l'a faite. Si son Uvre a un sens , c'est celui-là ; c'est le monument de l'orgueil humain...
Exegi monumentwn œre perennius !
Si fragile que soit la matière dont il est bâti , il durera comme le témoignage de la plus incroyable adoration de soi-même qui ait jamais inspiré un poëte. J'ai parlé du confessionnal de M. de Lamartine. Ses pénitences mêmes sont orgueilleuses. Le cilice ne sert pas à le couvrir, mais à le parer. Il ne se mortifie pas , il se drape. Les verges du pénitent ont encore des aiguillons caressants pour sa vanité. « Lamartine , dit-il de lui-même à propos de son discours factieux du 22 février , se reprocha cette faute. C'est la seule qui pesa sur sa conscience dans tout le cours de sa vie politique. » Heureux M. de Lamartine! il n'a commis qu'une faute pendant sa vie ; et encore cette faute, n'eût-il pas fait les Méditations et les Harmonies , cette seule faute le rendrait immortel! Érostrate, lui aussi, n'avait brûlé qu'une fois le temple de Diane à Ephèse !...
J'ai dit que, chez M. de Lamartine, l'idolâtrie de luimême s'élevait à une hauteur pyramidale. Je n'ai pas besoin , pour le prouver , de répéter une remarque que tout le monde a faite en lisant son livre : il parle de lui à la troisième personne, comme le vainqueur de Pharsale ou celui d'Austerlitz. « Lamartine faisait ceci, Lamartine faisait cela... Sa taille élevée dominait la foule, son visage serein l'apaisait... Lamartme se sentait dans la vérité. Il jugeait les hommes avec une sagacité bienveillante , il est vrai, mais instinctive et rapide. » (ï. I et II , p. 298-229.) Nous allons voir comment M. de Lamartine jugeait les hommes. Il est difficile de s'élever si haut sans mettre tout le monde au-dessous de soi ; mais en même temps il est délicat de donner cette opinion de soi-même , qu'on ne s'est élevé que par la tolérance ou la médiocrité des autres. M. de Lamartine a donc dressé deux pyramides; sur l'une il a mis le gouvernement provisoire et les hommes de Février ; sur l'autre, à quelques centaines do coudées plus haut , il s'est mis lui-même. L'illustre auteur de
la Révolution de 18^8 est donc resté grand en dépit de la grandeur de ses collègues et de ses confidents. Il les élève, mais il se grandir. Sa gloire se fait litière des éloges qu'elle leur prodigue ; et aussi bien , Molière l'avait dit :
Sur quelque préférence une estime se fonde, El c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.
Je me demande seulement pourquoi M. de Lamartine est tombé, à propos de ses collègues de gouvernement , dans des hyperboles qui ne pourraient avoir pour effet que de les rendre ridicules. Est-ce que par hasard il aimerait h leur retirer d'une main, par vanité de poète , ce qu'il leur donne de l'autre par entraînement de camarade? On le croirait vraiment, à l'exagération dithyrambique de ses éloges. Tous les dictateurs de l'Hôtel de Ville sont des saints. Ce n'est pas assez , ils sont tous beaux ; M. Marie est beau , M. Pagnerre est beau , M. Duclerc est beau ; M. Marrast « est moins doué par la nature » (p. 280) ; mais , maigre tout , pour lui comme pour les autres, « la solennité du moment relevait ces visages ordinairement penchés sur la lampe de l'écrivain. Les figures s'étaient agrandies comme les caractères... » La beauté physique est bien près de la beauté morale. Il n'y a pas si loin qu'on le croit d'Antinous à Socrate. Une telle réunion de beaux hommes devait composer nécessairement le meilleur gouvernement du meilleur des mondes. Aussi M. de Lamartine n'hésite-t-il pas à le qualifier d'un mot : la philosophie aux affaires. Après un pareil éloge du gouvernement de Février , n'est- il pas vrai qu'il n'y aurait plus qu'à baisser le rideau? Fabula peracta est!
Il y a toujours un peu d'ironie au fond de l'admiration qu'on ressent pour les autres. Ce n'est guère que l'admiration qu'on a pour soi-même qui est complètement sincère. M. de Lamartine a beau être un excellent camarade, le côté vulnérable ou risible des hommes et des choses le
provoque sans cesse , même parmi ces effrayantes scènes d'une révolution et ces austères soucis d'une dictature. Quant aux choses , je recommande aux lecteurs de son livre tout ce qu'il raconte des scènes de pugilat de l'Hôtel de Ville , des délibérations irritées du gouvernement provisoire, des barricades de la salle du conseil et de ces mille incidents tour à tour terribles ou burlesques qui exposaient ce pouvoir d'un jour à sombrer dans le ridicule ou dans le sang. Quant aux personnes > quelle a été l'intention de M. de Lamartine? Cela n'est pas très-facile à dire qaand on met ses épigrammes en regard de ses flatteries. Quoi qu'il en soit , M. de Lamartine remarque « le iin sourire » de M. Flocon. M. Grémieux a été « le conseiller attendri de la duchesse d'Orléans le matin , de la République le soir, » M. Courtais était «quelque chose entre Santerre et Mandat. » M. Arago « prit le ministère de la marine du droit de sa renommée , aussi vaste que le globe où son nom allait flotter. » M. Garnier-Pagès (( répandait à flots sur la multitude sa voix , son âme , ses gestes , ses
sueurs ses bras s'ouvraient et se refermaient sur sa
poitrine comme pour embrasser le peuple. » M. Louis Blanc : « On pressait ses discours ; on n'y trouvait que du son. » M. Lagrange : « Le désordre de la pensée générale dans la chevelure , le geste immense , la voix creuse. » M. d'Alton-Shée : « Un jeune homme qui avait montré , une fois , une grande promesse de talent à la Chambre des Pairs. » M"'^ Sand: « Une femme importante. » M. Albert: « Muet derrière son maître; fanatique de l'inconnu. » M. Barbes : « Soldat de l'impossible. » M. Marie : « Homme de haute tribune et de haute politique. » M. Bastide : (( Statue un peu fruste de l'incorruptibilité, » etc. , etc. C'est ainsi que M. de Lamartine, en véritable enfant gâté de la Muse , jette en se jouant l'épigramme à toutes ces grandeurs qu'il a créées, dont il s'est servi, qui, pour la plupart, n'auront d'illustration que celle qu'il leur a faite,
et n'arriveront à la post('^rit(' que sous son conirc-soing. M. Lcdrii-Kollin sonl est épargné. L'auteur ne fait qu'une réserve sur son compte : « Il n'est guère homme d'Ktat, et il est un peu sanguin. » (Pages 398 et 351.)
Suivons le procédé historique de M. de Lamartine. Son piédestal une fois dressé, ses collègues convenablement placés, à perte de vue au-dessous de lui, et dans une élévation toutefois assez radieuse pour satisfaire les plus exigeants, l'historien de la Révolution de 18/i8 entreprend le récit des faits. Ce récit est simple. M. de Lamartine a tout fait. Il a fait la révolution. Il dit le contraire ; mais il en raconte les incidents de telle manière, qu'il faut choisir entre son affirmation et son récit. Et que signifie donc la fameuse prosopopée : « Levez-vous , princesse ! allez et régnez ! » Que signifie-t-elle, si ce n'est que l'auteur des Harmonies n'a eu qu'à lever le doigt pour empêcher la révolution, et qu'il ne l'a pas levé? Il a donc fait la République. Il a beau dire (p. 227) : « C'était une usurpation, » et (p. Zi05, t. II) : « Ce fut une surprise, » on voit bien partout ailleurs qu'il accepte avec complaisance, qu'il s'arroge avec orgueil cette paternité délicate. Est-ce tout? L'enfant était né, il fallait le mener à bien. M. de Lamartine se charge de l'éducation ; il fait tout, la diplomatie, la guerre (sur le papier), l'économie politique, les finances ; il fait évader les ministres ; il a l'initiative universelle ; il crée la garde mobile ; il met la main ( cela est bon à savoir) à l'envoi des commissaires ; mais il sauve le drapeau tricolore, c'est là sa vraie gloire. Il n'a fait qu'une faute, il n'a aussi qu'une gloire, mais celle-là est grande I Enfin M. de Laioartine est l'alpha et Voméga de la nouvelle République; ou le voit partout; il est la pensée, la parole, la plume, quelquefois le bras du pouvoir pendant ces terribles journées de gouvernement à la force du poignet (P. 288, 296, 301.) Il sauve l'Hôtel de Yille le 16 avril; il reprend le Palais-Bourbon sur l'émeute le 15
mai. Il triomphe dans les rues aux cris de vive Lamartine ! un nomJjre incalculable de fois. Tout cela est vrai, plus ou moins; et je reconnais sincèrement que les intentions de M. Lamartine étaient excellentes. Une fois la démagogie déchaînée, M. de Lamartine et la plupart de ses collègues ne demandaient qu'une chose, qui n'était pas facile, mais qui ne leur importait pas moins qu'à tout le monde, c'est qu'on la remît à la chaîne. « Nous marchons à une campagne contre de grandes factions, >> disait-il avant le 2k juin. Il le pensait depuis le 2^ février. En s'alliant aux honnêtes gens et aux amis de l'ordre dans tous les partis, M. de Lamartine et ses collègues préservaient leur vie. « Après nous, c'est l'enfer du Dante ! » disait M. Arago. Je crois qu'aucun d'eux n'eut peur. S'ils eurent une qualité, ce fut le courage ; mais ils eurent le courage qui sauve, et il est impossible que l'histoire leur fasse un mérite extraordinaire de s'être alliés contre les barbares avec le vrai peuple qui seul pouvait les sauver. Je souligne ce mot à dessein. J'aime à retrouver sous la plume de M. de Lamartine (p. 33^, t. II) ce mot qui nous a été si amèrement reproché.
M. de Lamartine a été un moment tout-puissant ; tout le monde s'en souvient. C'est le temps qu'il a lutté avec la majorité du gouvernement provisoire contre la république écarlate. Mais, au sein même de cette puissance, la raison de l'homme d'État n'avait-elle pas subi de fâcheuses éclipses ? Le poète ne remplaçait-il pas à chaque instant le poUtique quand, par exemple, dans la révolution de Février, son imagination lui montrait im idéal élevé à la place d'une passion abjecte ? dans le gouvernement provisoire la réunion de toutes les vertus théologales ? dans la proclamation de la République l'unanimité des cœurs ? dans la manifestation du 17 mars « une sédition pacifique? » dans les élections d'avril 1848 le recueillement, l'indépendance et la sérénité ? dans la commission exécu-
tive l'entente cordiale ? sur tous les visages la joie jaillissant des physionomies, la fraternité traduite en actes, la révolution « plus semblable à une fête qu'à une catastrophe? » N'était-ce pas le poète qui agissait et qui parlait quand M. de Lamartine se vantait d'avoir donné à M. Cabet l'idée de son I carie? quand il fondait « des clubs bien intentionnés? » quand il soutenait M. Caussidière? quand il parlementait avec M. Blanqui sur le canapé de M. Guizot? quand il donnait à dîner aux factieux irlandais? quand il triomphait des démolitions de l'Europe et qu'il disait à ses collègues, au début d'un conseil de gouvernement : « Chaque fois qu'un courrier m'arrive, et que J'entre ici pour vous entretenir de nos affaires extérieures, je vous apporte un pan de l'Europe? » Etait-il homme d'État ou poëte celui qui disait : « Si je me sépare de M. Ledru- RolUn, l'Assemblée sera violée ? » et l'Assemblée l'était huit jours après. Est-il homme d'État ou poëte, celui qui écrit dans son histoire : Le 15 mai fut « une atroce image d'une invasion de barbares dans une société civilisée, » et qui a dit sous serment, devant la justice, que le 15 mai fut a une infimense étourderie de la population parisienne? » Est-il homme d'État ou pwëte celui qui croit avoir inventé le système de répression appliqué par le général Cavaignacà l'insurrection de juin, et qui s'attribue le succès final de cette grande bataille civile : « Lamartine, en instituant la concorde des républicains dans le conseil, avait soutiré prudemment l'électricité politique de ce nuage antisocial. » Molière aurait dit : Voilà pourquoi votre fille est muette. M. de Lamartine ajoute : Voilà pourquoi l'insurrection avorta !
M. de Lamartine se conduisit en juin avec son courage ordinaire. Mais ici encore ce n'est pas en historien qu'il écrit , c'est en poëte. Qu'importe que ses deux chevaux fussent sellés dès le matin? que l'un d'eux, monté par M. Pierre Bonaparte, ait été tué à côté de lui? que le sien
ait été blessé? que le général Cavaignac ait envoyé là son canon du plus gros calibre? que « trois fois Lamartine se soit élancé de son cheval pour courir à la barricade, que trois fois les gardes de l'Assemblée l'aient retenu?... » A quoi bon ce fragment de poëme épique ? Est-ce à nous faire savoir que M. de Lamartioe est brave? nous le savons assez ; d'abord, parce que cela est incontestable, ensuite parce que M. de Lamartine nous le répète sous toutes les formes. Il y a trop de Décius dans Y Histoire de la Bévokition de 18Zi8. Et Décius, c'est toujours lui ! Décius de la religion (p. 82), de la tribune (p. 216), de l'Hôtel de Ville (p. 293), de la république modérée (p. 24, t. II) ; Décius le 16 avril , Décius toujours! Au moment où M. de Lamartine consomme son alliance avec M. Ledru-Rollin : « Il y a, dit-il à ses an)is qui auraient mieux aimé autre chose, il y a un abîme que vous ne voyez pas entre l'Assemblée nationale et le jour où la république sera armée. Il faut im Décius pour le combler. Je m'engloutis, nfais je vous sauve ! » On sait comment M. de Lamartine nous sauva. Ce qu'on ignorait, c'est qu'au lieu de sortir des affaires en tombant dans le gouffre, comme il se l'était promis, l'illustre poëte en sortit sous un berceau de fleurs.
Chose singulière ! M. de Lamartine a vu des bouquetières sur le boulevard de la Bastille, le 23 juin! A l'archevêque de Paris, au général Négrier, à Dornès, à Bixio on envoyait des balles; on jetait des bouquets à M. de Lamartine ! M. de Lamartine avait déjà triomphé au Palais-Bourbon, à l'Hôtel de Ville, sur la place de la Concorde, à la barrière de l'Étoile : il lui fallait une ovation au faubourg Saint- Antoine. Celle du 23 juin ne pouvait venir plus à propos. C'était sortir du pouvoir par une porte triomphale.
« Nous ne sommes pas des factieux ! criaient les insurgés à M. de Lamartine, nous sommes des malheureux... Gouvernez-nous vous-même ! sauvez-nous ! commandez-
nous! Nous vous aimons, vous! nous vous connaissons! nous désarmerons nos frères ! — En parlant ainsi, ces tiommes toucliaient les habits elles mains de Lamartine. Quelques-uns dépouillaient les étalages des bouquetières , et lançaient des Heurs sur la crinière de son cheval... »
Heureux, encore une fois, M. de Lamartine! Il ramassait des fleurs sur ce pave teint de sang! Sur la selle de son cheval, « la première tribune du monde, » il était encore l'orateur, le chef respecté et préféré de ce peuple qui s'insurgeait partout ailleurs contre le gouvernement, la société et les lois. Gouvernez- nous! n'était-ce pas là un cri bien flatteur pour l'oreille de M. de Lamartine , au moment où l'Assemblée constituante lui criait, à une autre extrémité de Paris: Ne gouvernez plus!
M. de Lamartine était donc bien vengé ! et c'était encore le peuple qui le vengeait de l'Assemblée constituante, comme il l'avait vengé de la monarchie! Heureux M. de Lamartine ! et qu'il fut doux pour lui, le 23 juin, pendant que le peuple de Paris lui jetait des couronnes, de se rappeler cette larme qu'il avait dans les yeux, le 2k février, en voyant devant lui la duchesse d'Orléans et ses deux fils, cette larme qu'il lui eût été facile de verser sur la tribune, dit-il stoïquement, et qu'il ne versa pas ; « cette larme eût été un torrent de sang... » Certes, M. de Lamartine avait eu bien raison de retenir cette terrible larme. Il était entré au pouvoir par une acclamation et sous une voûte de baïonnettes; il en sortait par un triomphe et sous une pluie de fleurs ! Il y a des hommes à qui tout réussit, même les malheurs publics.
M. de Lamartine est tombé du pouvoir comme il y était monté. Il l'a perdu de la même manière qu'il l'avait conquis, et par les mêmes causes, pour s'être payé de chimères, pour avoir cru à ses rêves, pour avoir eu, dans la puissance des idées vagues et des harangues creuses , cette confiance pindarique qui est le propre des poètes. M. de
Lamartine est tombé pour avoir voulu conduire le char du Soleil. Il est tombé de la plus effrayante hauteur et de la plus colossale popularité où un simple citoyen se soit jamais élevé. Mais il est tombé par sa faute , comme aussi c'est par sa faute, et pour n'avoir pas douté de lui-même, qu'il avait affronté les hasards et les douleurs de ce périlleux calvaire. Une fois en haut, le vertige l'a pris. La même faiblesse déraison qui lui avait cache, pendant qu'il montait au pouvoir sur les débris d'un trône, les périls de l'élévation, les lui a montrés, une fois parvenu, dans des proportions gigantesques et hors de toute vérité. Il n'a eu le sens de la réahté ni en prenant le pouvoir ni en le gardant. Il a cru tour à tour la révolution trop facile à guider, parce qu'il l'avait faite, et trop fatale à gouverner, quand elle avait fini par se résumer, glorieusement pour lui, dans sa personne. Il s'alliait alors à M. Ledru-Rollin. La responsabilité qui ne l'avait pas arrêté , le 2/i février, sur le seuil du Palais-Bourbon , il essayait d'en secouer le poids au Luxembourg. Il l'exagérait par faiblesse d'esprit deux mois après l'avoir si légèrement acceptée par imprudence. C'est là le secret des fautes de M. de Lamartine, de ses entraînements et de ses retraites , de ses enthousiasmes et de ses terreurs, de sa grandeur et de sa chute. Son livre est plein de ces contradictions ; elles étaient dans son cœur, elles se sont retrouvées sous sa plume. C'est par là seulement que son hvre est vrai. C'est une fausse histoire de la révolution de 1848, c'est une admirable histoire de M. de Lamartine. Le même homme qui dit au début de son livre: « J'écris pour être utile au peuple en lui montrant son image et pour honorer notre temps devant la postérité ; » — quand la chance a tourné, quand les angoisses de la dictature ont succédé aux joies lyriques de l'avènement, quand le terrible peuple de l'Hôtel de Ville a remplacé, la pique à la main ou la cartouche aux dents, grondant et mugissant sous les fenêtres du conseil, le peu-