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pie imaginaire et impossible tant célébré par M. de Lamartine, c'est alors qu'il aperçoit ces « forcenés qui n'accep- » tent une révolution qu'à condition du désordre qu'elle » perpétue , du sang qu'elle verse, de la terreur qu'elle » inspire... hommes décides à ne reconnaître une répu- » blique qu'à l'échafaud et un gouvernement qu'à la » hache. . . »
C'est que l'expérience marche vite en temps de révolution ! M. de Lamartine l'exagérait, non pas qu'il manquât de courage, personne n'en eut plus que lui , mais parce que son imagination prêtait tour à tour des proportions démesurées au bien ou au mal, le berçait de rêves enchanteurs ou d'effrayantes visions. Il y a un instant, dans l'histoire de Phaéton, où tout son courage l'abandonne à la vue des apparitions monstrueuses dont sa périlleuse ascension le rend spectateur involontaire :
Hune puer ut nigri madidum sudore venenif Vulnera curvatâ minitantem cuspide vidit, Mentis inops, gelidâ formidine lora remisit...
On peut marquer ce moment de défaillance dans l'histoire de M. de Lamartine. Il n'a pas peur ; mais les objets prennent à ses yeux une teinte sinistre ou une figure étrange. Une revue de la garde nationale lui paraît « une de ces grandes migrations de peuple » qui changent la face du monde ; une foule sur la place de l'Hôtel de Ville, « c'est une tempête d'hommes oii chaque vent d'idées arrache à chaque nouvelle vague un mugissement de voix. » C'est à ce moment que M. de Lamartine écrit sérieusement cette phrase : «Lamartine sortait à pied, sansautres armes qu'une paire de pistolets sous son habit. » C'est dans le même temps que donnant audience à M. Blanqui, « il s'avance vers lui la poitrine découverte ; et lui tendant la main : «Eh bien ! monsieur Blanqui , lui dit-il en souriant , vous venez donc me poignarder ? » C'est aussi à cette époque qu'il
se place sous la protection de M. Ledru-RoUin. M. Ledru- Rollin ne l'attirait pas, au contraire; mais il disposait de toutes les forces extra-légales, de toutes les influences révolutionnaires du moment, les ateliers nationaux, les délégués du Luxenabourg, les clubs terroristes, la préfecture de police, les montagnards, les sections. C'était une force redoutable; M. de Lamartine la crut plus terrible qu'elle n'était. Il falla*it marcher sur elle hardiment. M. de Lamartine aima mieux inventer, après M, Caussidière, la théorie de l'ordre par le désordre,, théoiie qui déguisait chez M. Caussidière une singulière audace, chez M. de Lamartine une pitoyable faiblesse, i/illustre poète a beau faire ; les dix pages qu'il consacre à la théorie (tome II, pages /i03 et suivantes) ne le sauveront pas de cette conclusion : Il eut peur , une peur de poète, de M. Ledru- Rollin. Il le vit avec les yeux de Phaéton fourvoyé. Cicéron disait : Je ne discute pas avec un homme qui commande une légion, et il le bravait. M. de Lamartine discutait avec M. Ledru-RoUin, rnaîîre de tout le pavé révolutionnaire de Paris, mais il lui cédait. L'Assemblée nationale, disait-il, doit accepter la force de toutes mains; et il livrait aux clubs le gouvernement de la France. Mais du même coup il abdiquait. Le grand poète n'a plus fait que se traîner, de chute en chute , jusqu'aux bouquetières do la Bastille.
.le n'ajoute plus rien. Il y aurait pourtant un curieux chapitre à écrire des inexactitudes dont fourmille l'ouvrage de M. de Lamartine. Mais c'est encore la faute du poète. Un poète est-il obligé de savoir l'histoire qu'il raconte? a-t-il des yeux pour voir? Un poète se souvient-il? il invente. L'historien de la Révolution de 18/i8 aime les détails; il se plaît à ce que j'appellerai le menu de l'histoire ; le succès des Giro7idins n'a que trop encouragé cliez lui ce goût-là : mais le premier mérite d'un menu détail, si même il en a un autre , c'est l'exactitude. M. de Lamar-
liiie n'y songe pas. Airlsi il parle « du péristyle du cabinet du roi, » devant lequel, le 24 février, des indiscrets s'étaient rassemblés. Il raconte que le roi sortit « par la porte d'un souterrain. » Il nous fait voir M. le duc de Montpensier en même temps à Alger et aux Tuileries. Il envoie le roi au château d'Eu. 11 le fait aller, à travers champs, de Honfleur au Havre et du Havre à Honfleur. Il trouve la place Saint-Michel sur le quai de la rive droite. Il suppose que l'émeute d'avril grondait à Paris pendant que le roi faisait grâce à M. Barbes. Il n'y eut pas d'émeute, et la grâce est du mois de juillet. Mais à quoi bon ces critiques? Comme il a improvisé une révolution, M. de Lamartine a improvisé une histoire. L'improvisation permet tout et ne répond de rien.
Il est pourtant, dans le livre de M. de Lamartine, des inexactitudes qui mériteraient d'être plus sévèrement relevées. Elles ont déjà trouvé dans un journal, sous la plume loyale et véridique de M. de Mornay, un commencement de réfutation. Celles qui sont relatives à la reine ne méritent pas plus de crédit. M. de Lamartine est fort encHn, comme tous les honnêtes gens, à louer la reine ; mais il la loue comme elle ne veut pas être louée. Il oppose son portrait à celui du roi (p. 119-1Ù4). Historiquement, rien n'est plus faux, et rien non plus n'est moins fait pour flatter la reine. Marie-Amélie montra, dans cette extrémité terrible, la vertu que le malheur et la grandeur avaient le plus exercée chez elle depuis quarante ans, la résignation. Elle fut tendre mère, épouse sans faiblesse, reine san; orgueil. Elle auraic soutenu le roi, si la constance du roi eût faibli. Elle n'eut pas à l'encourager, mais à l'imiter. Elle ne discuta pas l'abdication, elle la subit. Si elle fut héroïque, elle resta chrétienne.
Que dire maintenant de la partie littéraire du livre de M. de Lamartine? L'illustre écrivain ne se pique pas d'un goût très-sévère, et il se livre parfois à un néologisme in-
quiétant. Mais le grand mal! Quand on a fait une révolu^ tion, on peut bien faire un iiiOt. La foule qui twnultuait, l'ordre social qui se rénovait, les hoiiillonnemenls de Danton, le bouillorinementdes événements, la parole de M. Lou'is- Blanc éclatant en images, son système en ténèbres, les cris de vive la réforme ! partant co?nme iin obus de la révolte à la porte du palais du roi, toutes ces nouveautés et toutes ces images se ressentent de l'inspiration révolulionnaire. Elles sont au style du grand poëte ce que le gravier immonde est au sable d'or que roulent certains fleuves. Le gravier cache l'or : il ne s'agit que de le démêler. De mémo il n'est pas impossible de trouver quelques belles pages et quelques pensées justes dans l'ouvrage de M. de Lamartine.
Celle-ci m'a frappé : u Pour faire une révolution, dit M. de Lamartine, il faut être un scélérat , un fou ou un dieu. » Ni scélérat, ni dieu! répondra l'histoire, quand elle voudra juger M. de Lamartine avec sa propre sentence; car il fut le plus humain des hommes, et il ne sut créer que le chaos. Ni scélérat, ni dieu, mais le plus grand... poëte des temps modernes !
De TAmour dans» la rie et les Écrit»
de m. de Lamartine.
(28 octobre 1849.)
Et peut-on posséder ce que le cœur désire , Être heureux, et n'avoir personne à qui le dire? Peut-on garder pour soi, comme un dépôt sacré, L'insipide plaisir d'un amour ignoré?
(Voltaire, — l'Indiscret.]
Voici ce qui m'a donné l'idée d'étudier l'amour (en l'an de grâce \Sk9) dans la vie et dans les œuvres de M. de Lamartine :
M. de Lamartine a publié il n'y a pas longtemps , et coup sur coup , deux volumes qui sont l'histoire de ses amours. Les Confidences et Raphaël (1) sont une autobiographie amoureuse , ou ce n'est rien. Comme confession , il n'a été , je crois , publié depuis longtemps rien de plus curieux que ces deux volumes; comme invention , il n'y a pas un roman du jour qui ne leur soit supérieur. Je prends donc cette double confidence pour ce qu'elle vaut, et c'est beaucoup : je la prends pour une histoire secrète et authentique de M. de Lamartine, et j'y trouve aussi, comme je le prouverai, le commentaire tardif et spontané de quelques-unes de ses poésies. Les œuvres de M. de Lamartine
(1) Paris, 1849. 2 vol. in-8».
n'auraient pas toujours fait soupçonner sa vie. Sa vie explique bien souvent ses œuvres.
Je sais que j'entreprends une tâche difficile, mais qui aura pourtant , je l'espère , son intérêt et sa nouveauté : j'entreprends de chercher où M. de Lamartiue a mis son cœur.
Diogène cherchait un homme. Moi je cherche un cœur. C'est à peu près la même chose. Un homme sans cœur , c'est un corps sans âme. Diogène avait sa lanterne. Moi, j'aurai la mienne , ou plutôt j'aurai celle que M. de Lamartine a si généreusement mise dans la main du pubHc. Ses Confidences sont le flambeau avec lequel nous descendrons sans scrupule dans sa vie privée.
Chercher où un homme illustre a mis son cœur, même avec la chance de ne rien trouver, est-ce lui faire injure? Voici plus de dix-huit cents ans, si j'ai bien compté, que le héros de VÉ^iéide passe, malgré ses vertus, pour le moins amoureux des hommes sensibles , et sa bonne renommée n'en a nullement souffert. Étudier si M. de Lamartine a été vraiment sensible à tel moment de sa vie qu'il prend la peine de nous raconter, ou quelle forme sa sensibihté a revêtue, quel rôle elle a joué, quel langage elle a parlé, si c'était là offenser le grand poëte , c'est donc qu'il aurait oublié ce qu'il écrivait lui-même il y a vingt-cinq ans, sur la tombe récemment fermée de Napoléon :
Tu grandis sans plaisir, tu tombas sans murmure, Rien d'humain ne battait sous ton épaisse armure. ' Saii? haine et sans amour, tu vivais pour penser...
Certes, en disant (faussement, suivant moi) que Napoléon n'était pas sensible, M. de Lamartine ne croyait pas jeter un outrage à cette grande mémoire. J'userai, s'il y a lieu, vis-à-vis de la grande renommée poétique de M. de Lamartine exactement du même privilège.
M. de Lamartine se présente un jour au bureau d'un
grand journal (l'antcur des Confidencei^ fait précéder cotte démarche de préliminaires Irès-honorabies pour sa délicatesse; je les tiens pour vrais; mais j'abrège). Le voilà donc, soit de sa personne, soit par procureur, en présence de ce grand journal. M. de Lamartine lui dit: J'ai là un manuscrit, ('/est l'histoire de ma vie privée, de ma famille, de mes amis, de mes amours, l'histoire de mon cœur... En voulez-vous ?
— Un manuscrit de M. de Lamartine ! la chronique de son cœur, de ses amours ! L'affaire était d'or... Le marché fut conclu.
L'auteur des Confidences nous explique aujourd'hui comment, pour racheter le vieux manoir de sa famille, il s'est trouvé dans la nécessité de souffler sur les charbons éteints de son cœur, d'en détacher un morceau, d'en remuer les cendres encore tièdes, de recueillir les reliques poudreuses de sa mémoire, etc. , etc. Voilà de bien bonnes raisons. Mais voyons. Il s'agit d'un contrat, non d'une élégie. Vous voulez purger une hypothèque qui vous gêne. Pour racheter l'inscription, vous cédez votre manuscrit. Vous livrez votre cœur pour sauver votre maison. Qu'à cela ne tienne ! Le marché est nouveau, mais l'affaire nous plaît ; nous ne vivons pas dans un siècle de pruderie ; et « ce peu de honte » dont vous parlez (page 17 des Confidences) , ce peu de honte sera bientôt bue. Allons donc au fait ; vous gardez votre maison, vous donnez votre cœur... Voyons ce que vous donnez.
M. de Lamartine est né huit ans avant le siècle dont il devait être la plus éclatante illustration poétique. Il avait donc vingt-quatre ans en 1817. Or, entre sa sortie des jésuites et cette dernière époque, qui est à peu près celle de ses premiers essais htléraires, M. de Lamartine avait aimé, ou, pour mieux dire, s'était fait aimer trois fois. Son premier amour avait duré ce que durent les neiges dans la Bourgogne. Le second avait rempli un été sous le ciel de
Naples. Le troisième, commencé sur le lac qui baigne les ruines de l'abbaye d^Haute-Combe, avait fini, l'année écoulée, et après bien des détours, exactement à la même place. Étudions l'histoire et le caractère de ces trois amours de M. de Lamartine, qui sont, ses œuvres poétiques à part, toute l'histoire de sa vie sensible.
Je ne voudrais pas être accusé d'avoir hasardé une théorie de l'amour parfait. Pourtant, si j'avais à indiquer celles de toutes les qualités de l'amour que je crois les plus indispensables à sa perfection, je dirais que l'amour doit être simple, avant tout: simple à sa source, c'est-à-dire jaillissant sans effort des inspirations naturelles de la passion et du désir; simple dans son langage, c'est-à-dire sans prétention d'école, de secte ou d'académie ; simple dans sa marche, c'est-à-dire ne courant pas après les aventures, pour le profit de les raconter. Voilà, sans compter toute autre définition qu'on en pourrait faire, comment je comprends l'amour dans l'art et dans la vie. L'affectation dans l'amour, c'est plus que le mensonge, c'est la laideur, c'està-dire ce qui répugne le plus à l'amour. Othello, dans la plus grande violence de sa passion, est toujours simple, parce qu'il est vrai. Il ne tue pas Desdémone en rhéteur, mais en jaloux. Desdémone n'y gagne rien, je l'avoue, mais l'art triomphe même sur son cadavre. De même, le chevalier Desgrieux , quand il a enseveli sa maîtresse, ne déclame pas sur son tombeau.
J'ai l'air d'écrire un Art ^ d'aimer. Je pose seulement quelques règles pour la suite de cette élude. Je cherche les moyens de distinguer, en fait d'amour, s'il sort de la tête ou s'il vient de l'âme, s'il est le produit de l'imagination ou de la sensibilité , s'il procède d'un artificieux caprice de l'esprit ou d'une naturelle inspiration du cœur ; en un mot, si la flamme où s'allument les sens a été prise au foyer de quelque vive jeunesse suicèrement ardente, ou si elle est tombée de la torche enfumée de quelque
amoureux émérite , épris de rhétorique, avide de renommée et de bruit !
Le premier amour de M. de Lamartine est un amour de tête ; le second, un amour de fantaisie cruelle et insouciante; le troisième, qu'on me passe le mot, je n'y attache qu'un sens moral, le troisième est un amour de réciproque impuissance entre deux âmes que l'ennui dessèche et que la déclamation flétrit.
Enfant au premier acle et barbon au dernier,
étourdi cruel entre les deux, c'est entre ces trois termes que se partage la vie sensible de M. de Lamartine, puérile au début, sans passion et sans pitié au milieu, livrée vers la fin au radotage d'une sentimentalité bavarde , vie trop longtemps jeune et trop tôt vieille, qui semble n'avoir été jamais mûre pour le sentiment et jamais forte pour l'amour dont elle n'a que le badinage avec Lucy^ les remords avec Graziella, l'hyperbolique et décevant simulacre avec /î^^t'f. Je sais que M. de Lamartine répond à cela qu'il ne vécut, jusqu'à douze ans, que de pain, de laitage, de légumes et de fruits. Un jour , il sauva un agneau dressé à le suivre, et que voulait prendre le boucher quand il fut gras. « Je priai ma mère, j'obtins la grâce de mon ami! » J'ai lu tout cela, et que c'est à ce régime, qui promettait un pythagoricien, que M. de Lamartine dut cette santé forte, ce développement rapide, cette pureté de traits et cette exquise sensibilité d'impressions, dont il se donne (p. 9U des Confidences) le certificat à lui-même. Mais il ne s'agit pas de la sensibilité de M. de Lamartine pour les moutons, il s'agit de l'amour; et, son Hvre à la main, je lui reproche ou plutôt je le plains de n'en avoir eu que l'ombre trompeuse et non la vivante image, le regret sans la jouissance, la creuse extase plus que lémoiion naturelle. C'est de cela que je le plains. Dans ces beaux récits d'amour, d'un si charmant style, d'une fécondité si prodigue, d'une indis-
crétioii si étudiée, d'une rhétorique si peu contenue, quelque chose manque, c'est l'amour; ou pour mieux dire, dans l'amour, quelque chose manque, c'est l'homme. Sur trois femmes , il y en a au moins une. L'homme n'y est jamais. Il y a le poêle, l'homme d'esprit, de commerce agréable, généreux, facile, spontané, compiaii^ant. L'amoureux n'y est pas. J'étais défendu par ma froide insouciance^ dit-il quelque part. Mon cœur était de sable, dit-il ailleurs. C*est ainsi que f expiai l'ingratitude et la dureté de mon cœur, dit- il plus loin. Est-ce assez d'aveux?...
Mais j'ai contre la sensibilité amoureuse de M. de Lamartine d'autres arguments que ses aveux; j'ai ses récits. On me demandera peut-être, avant d'aller plus loin, quel genre de plaisir je trouve à faire le procès aux amours d'un homme illustre à tant de titres. Je n'y trouve aucun plaisir, mais il y a là une question d'art. D'abord (ceci est l'histoire du civet de lièvre) on ne fait pas un bon récit d'amour sans amour; ensuite, si réellement nous voulons chercher dans les œuvres de M. de Lamartine quelques reflets de sa vie amoureuse, cette première étude est l'indispensable préUminaire de la seconde. Mais n'anticipons pas.
Le premier amour de M. de Lamartine est un amour d'hiver; il fleurit sous la neige, il s'épanouit dans la brume. Il lui faut le brouillard dans la plaine, la lune glacée dans son nuage , les sapins chargés de frimas, la cascade suspendue au rocher frissonnant. C'est un amour à pierre fendre. Mais cet amour dure peu. Lucy a seize ans ; elle sort du couvent ; elle parle deux langues , toucl'.e agréablement du piano, danse en perléclion, dévore les Uvres venus de Paris (le danger n'était pas grand en 1808), joue avec les chiens de garde, et soigne sescbardonncrc(s. C'est une (ille universelle, qui pourtant a un défaut, le défaut du temps. Napoléon ne lisait qu'Ossiun. Lucy est ossianisée jusqu'à la moelle des os. C'est par cette amorce qu'elle
prend M. de Lamartine, alors âgé de seize ans comme elle. « Il manquait quelque chose, dit M. de Lamartine, à mon intelligence complète d'Ossian... » Le hasard lui offrit Lucy. Lucy est, pour le jeune échappé des jésuites, un commentaire vivant de son poëtc favori, une scolie en jupons.
« Nous marchions, dit l'auteur, nous parlant peu, n'o- » sant nous regarder , mais nous montrant de temps en » temps de la main quelques beaux arcs-en-ciel dans les » brouillards, quelques sombres vallées noyées d'une nappe » brune, ou bien encore quelque chute d'eau congelée au » fond d'un ravin. »
Tels sont leurs plaisirs. Un soir, les deux amants se rencontrent par une belle gelée, dans le silence d'une nuit glaciale , sur la terrasse couverte de neige du jardin de Lucy, comme Fingal et Malvina sur la colline de Morven. On s'était donné rendez-vous. Les corps frissonnaient, mais les cœurs battaient...
« J'essuyai avec la main un banc de pierre couvert de » neige glacée. Nous nous assîmes un peu loin l'un de » l'autre. Nul de nous ne rompait le silence... A la fin, je » m'enhardis: « O Lucy, lui dis-je, comme la lune rejaillit » pittoresquement ici de tous les glaçons du torrent et de » toutes les neiges de la vallée! — Oui... » dit-elle. Elle » allait poursuivre, quand un gros corps noir, passant » comme un boulet par-dessus le mur, roula dans l'allée » et vint en deux ou trois élans bondir jusqu'à nous. . . »
C'était un chien, le chien de M. de Lamartine, qui avait suivi de loin sa piste. L'intelligent quadrupède avait compris que la place n'était plus tenable pour son jeune maître. Saisis de peur, les deux amants s'enfuirent. « J'arrivai transi dans ma chambre, » dit M. de Lamartine. Je le crois bien ! mais finissons, car on gèle dans ce récit.
M. de Lamartine ne revit plus Lucy. On le fit partir. Je remarque ici, en passant, que M. de Lamartine a un
moyen à peu près constant de sortir d'embarras en amour. Quand la position devient difficile, il fait comme le pieux amant de Didon, il s'en va. Ce moyen, l'auteur des Confidences l'applique encore à autre chose. « Quand le cha- » grin de cetle publicité à subir (la publicité de ses amours) » pèse trop douloureusement sur ma pensée, quand je me » représente la pitié des uns, le sourire des autres, l'indif- » férence de tous... je fais seller mon cheval... -) (P. 16.) Ailleurs, M. de Lamartine explique fort longuement, et par de très-bonnes raisons, à mon avis, pourquoi il s'opposa, en 1815, à l'émigration de la maison militaire du roi Louis XVIII , dont il faisait partie. « Je montai, à la » prière de mes amis, sur le moyeu de la roue d'un cais- » son, et je répondis à un mousquetaire, qui avait forte- » ment et brillamment remué les esprits en parlant en fa- » veur de l'émigration. » (P. 3^3.) Maintenant, tournez trois feuillets : « La Suisse était neutre... Je pris quelques )) louis dans la bourse de ma mère, et je partis, une nuit, » sans passe-port, pour les Alpes. » (P. 3/i8.) Ainsi, M. de Lamartine , si un remords le presse, monte à cheval ; en politique, il passe la froniière ; en amour, il prend la poste, comme nous allons le voir dans la suite de cette histoire.
Je veux cependant lui soumettre, avant de continuer, une autre observation. M. de Lamartine a aimé deux jeunes filles, ou, ce qui était peut-être plus dangereux pour leur vertu , il s'est fait aimer d'elles. S'il faut l'en croire, et je le crois, il s'est conduit à leur égard comme un honnête homme ; il les a épargnées , même quand elles ne s'épargnaient guère. Il a respecté , même Camilla , celle nièce du chanteur David, qui lui faisait, pendant le voyage de Florence à Rome , un si doux oreiller de sa blanche épaule (p. 165); il l'a respectée, trop peut-être; d'autres ea riront; moi, je l'en honore. Mais puisque M. de Lamartine est si maître de son cœur et de ses sens, pourquoi l'est-il si peu de sa plume ? Quand sa vertu le rend si ti-
mide devant la pudeur des femmes , pouniuoi les \ioIct-il, absentes, avec son pinceau?
M. de Lamartine, je n'ai pas besoin de le dire, n'est jamais ni grossier ni cynique. Mais, en si délicate matière, il suffit d'un trait pour consommer l'outrage; et, par exemple, la froide Lucy, si elle vivait encore, trouverait -elle le compte de sa pudeur de seize ans dans ce portrait qui la représente avec« ses yeux de pervenche, ses cheveux noirs et touffus, sa langueur contagieuse, sa taille où se rérèlent les (fracieuses inflexions de la jeunesse? ^^ Serait-elle bien flattée de voir jetés au public, avec son adresse, ces vers que son jeune amant lui écrivait, entre deux brouillards, et sans l'échauffer, pendant ce triste hiver de 1808 :
Sous sa robe d'enfant qui glisse des épaules, A peine aperçoil-on deux globes palpitants, Comme les nœuds formés sous l'écorce des saules Qui font renfler la lige aux sèves du printemps.
Non, jamais un amant qu'à sa couche j'enlève, Dans ses bras assoupis n'enlaça plus beau rêve ! Vois- tu ses noirs cheveux, de ses charmes jaloux, Rouler comme une nuit jusque sur ses genoux?
« Lucy, dit M. deLamartine, reçut ces vers sans colère. » Les lirait-elle aujourd'hui sans dépit, en compagnie d'un million de lecteurs ?
Un éminent critique a relevé, dans le portrait de la mère de M. de Lamartine, cet excès de la couleur que je signale dans celui de ses maîtresses. J'y mettrrai, quant à moi, et sur ce seul point, moins de rigueur. La mère, la famille, les sœurs, les amis d'enfance, le foyer domestique, c'est peut-être là que nous trouverons la veine du cœur dans M. de Lamartine, après l'avoir vainement cherchée ailleurs. Je lui passe donc le portrait de sa mère. J'aurais préféré un simple pastel. La touche de Rubens ne m'y déplaît pas. L'amour d'un fils porte avec lui je ne sais quel
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parfum chaste qui purifie la couleur, qui tempère l'exagération, qui corrige même le mauvais goût. M. de Lamartine ne parle jamais simplement de sa mère, mais toujours avec accent, avec émotion. Laissons-le une fois se tromper avec son cœur ; hélas ! il s'est assez souvent trompé avec son esprit !
Mais où le mauvais goût est insupportable , c'est dans ces trahisons du pinceau où la sensualité du peintre se donne carrière au mépris de l'amour qu'il a inspiré ou ressenti, aux dépens des femmes qu'il a aimées, et que leur célébrité défend si le monde se souvient d'elles, que leur obscurité doit protéger plus encore, si le monde ne les a pas connues. Il est bien peu de ces femmes dont M. de Lamartine ne prenne sous nos yeux la mesure , comme ferait, qu'on me permette de le dire, la couturière la mieux apprise.
« Les habillements de la jeune pensionnaire française. . . » (il s'agit d'un travestissement) s'étaient trouvés trop » étroits pour la stature découplée et pour les épaules ar- » rondies et fortement nouées au corps de cette belle fille » du soleil et de la mer. La robe éclatait de partout sur )) les épaules, sur le sein, autour de la ceinture, comme » une écorce de sycomore... La nature avait rompu l'étoffe » à chaque mouvement... On voyait en plusieurs endroits, » à travers les déchirures de la soie, le nu du cou ou du » bras éclater sous les reprises. La grosse toile de la che- » mise passait à travers les efforts de la robe et du fichu... » Les bras mal contenus sortaient comme le papillon rose » delà chrysalide qu'il fait gonfler et crever... » (P. 321 des Confidences. )
Nous vous dirons tout à l'heure le nom de cette belle fille du soteil ; vous saurez la place qu'-elle doit avoir dans notre respect. Pourquoi M. de Lamartine a-t-il l'air do s'en soucier si peu ? Je le jure, c'est qu'il ne l'a pas aimée ! « Il n'y a rien de si loin de la volupté que l'atten-
» drissement, » dit-il quelque part. Les femmes qu'il expose à nos regards et à nos désirs, il ne les a pas aimées avec son cœur, j'en réponds ; ou, s'il les a aimées, c'est d'une manière dont aucune femme qui se respecte ne voudrait l'être ; car aucune n'aurait demandé à son génie, même au prix de l'immortalité, le dédommagement de sa froideur !
Ceci me conduit à parler du second amour de M. de Lamartine. Graziella est bien cette fdle de la mer qui fait crever sur sa taille le corsage de soie des jeunes pensionnaires. Mais ne la jugez pas sur cette impression. Graziella est la fdle d'un pauvre pêcheur ; mais, tenez, elle n'a pas bàii Carthage, elle marche nu-pieds, elle vit de concombres frits, de fromage de buffle et de coquillages ; mais « j'étais reine dans mes haillons, » dit- elle (p. 302) , et quand son histoire commence dans le livre de M. de Lamartine, cette histoire, je ne sais pourquoi, commence comme celle de Didon !...
Quis novus hic nostris successit sedibus hospes? Quàm sese ore ferens ! quant forti pectore !
De même, quand la tempête a jeté dans l'île de Procida, au pied de la falaise , sous le chaume du pêcheur, M. de Lamartine et son compagnon, au premier soupçon qui les accueille ;
« Qui vous a dit, répond Graziella, que ces étrangers » sont des païens? Est-ce que les païens ont un air si com- » pâtissant iwur les pauvres gens ? Est-ce que les païens » font le signe de la croix comme nous devant l'image des f> saints ? Eh bien ! je vous dis qu'hier, quand j'ai attaché » le bouquet à l'image de la Madone, j'ai vu une larme A briller dans les yeux du plus jeune ! »
Une larme ! Graziella, de ce moment, aime M. de Lamartine ; il est jeune , elle le croit sensible. Elle ne sait
pas , hélas ! qu'il trouvera dans sa jeunesse même un rempart contre cet amour !
Je ne raconterai pas l'iiistoire de Graziella : tout le monde l'a lue ou la lira. C'est un chef-d'œuvre. Graziella n'est pas simple. Elle n'est pas de la famille de Charlotte, de Clarisse ou de Virginie. L'auteur des Confidences l'a placée dans un jour qui fait rêver aux plus splendides effets du ciel de Naples , quand d'une simple paysanne , avec quelques paillettes d'argent et quelques galons d'or , ce ciel fait une princesse. « Ainsi vêtue, elle sortait de sa » chambre avec des fleurs de grenade rouge dans ses che- » veux noirs ; puis elle passait et repassait devant ma fe- » nêtre comme un paon qui se moire au soleil sur le » toit. . . » Graziella n'est donc pas simple ; mais dans ce grand éclat où l'a exposée M. de Lamartine, elle est naturelle et pure, elle est naïve et vraie ; elle est, s'il m'est permis de le dire, respectablement charmante. Elle appelle le regard, mais on sent que si le pinceau a pu trahir, comme M. de Lamartine le fait trop souvent, le mystère de sa beauté, le regard n'a pu l'outrager.
Graziella a un autre mérite. Elle est humble avec noblesse. Son indigence est doucement hère , son ignorance est chastement curieuse, sa pudeur pleine de confiance, sa passion sans détour, son désespoir sans violence, sa mort sans fiel. H y a de l'antique dans cette physionomie déjeune fille, de l'antique du meilleur temps, quelque chose de l'enfantillage gracieux de la Lesbie et de la noble contenance de l'Antigone. Quand on la voit tourner sa meule de corailleuse, c'est comme un souvenir de Nausicaa lavant son linge à la fontaine. Quand elle danse la tarentelle , c'est avec une sorte de joie triste et de folie sérieuse où se révèle toute une vie de sacrifice. Quand elle a coupé sa noire chevelure pour en faire hommage à la "Vierge , en souvenir de son amant , « elle ressemble, dit M. de Lamartine avec ce sang-froid d'artiste qui ne l'a-
haiidoiiiic jamais, elle ressemble à la statue mutilée de la Jeunesse. » On sent qu'il y a là, non pas du Balzac croisé avec du Bernardin de Saint-Pierre, comme l'a dit un spirituel critique, mais du sang grec (Graziella a pour aïeul paternel un négociant d'Egine) mêlé à puissante dose à cette pure essence du sang italien d'où est sorti ce qu'on a appelé la Grande-Grèce.
Telle est Graziella. M. de Lamartine a peint admirablement cette jeune fille. Voilà i)Our l'écrivain. Comment l'at-il traitée? Ceci est le compte de l'homme.
M. de Lamartine arrive à Naples. Il est jeune. Il est curieux. Je n'ai pas besoin de dire qu'il est poëte. Il a cette soif de voir, cette ardeur des yeux, celte fureur du pittoresque , qui est sa maladie ou son génie , n'importe. « Je voyais à l'horizon la maison blanche du Tasse. Cette » vue me ravissait. La lueur de cette maison brillait jus- » qiiati fond de mon âme. » (Page 178.) Voilà sa passion. Ne lui demandez rien de plus.
Cependant une pêche aux rougets , contrariée par un coup de vent, le jette sur la falaise de Procida. Il y trouve la famille d'un pécheur du golfe qui l'accueille. Quelques jours après, il est installé à Naples chez ces braves gens, mangeant à leur table , couchant sous leur toit , très-occupé de leur fille , et toutefois professant l'amour sans le comprendre, l'inspirant sans le ressentir. Cependant Graziella apprend un métier, et se prépare, quoi qu'il lui en coûte, à prendre un mari. A cette nouvelle, M. de Lamartine s'en va. Son cœur est libre, mais son orgueil s'émeut. Lui qui ne veut ni épouser Graziella , ni la séduire, étrange tyrannie du cœur humain ! il ne supporte pas l'idée de son étabhssement. Il s'en va , blessé et jaloux. Autre inconséquence : il revient , la veille des fiançailles , assez tôt pour les rompre , trop tard pour les renouer. Graziella triomphe de cette fatalité qui la perd. Le retour de son amant la tourne contre son fiancé ; mais elle
n'a plus de refuge, contre sa parole, que dans le couvent ou dans la mort. Elle choisit le couvent, elle s'enfuit.... M. de Lamartine la rejoint à Procida. « Une inspiration me guidait, » dit-il. Il la trouve couchée sur un tas de bruyère sèche. Il reçoit l'aveu de son amour. « J'étais la glace, elle était le feu. » (Page 307.) La glace! Pourquoi traversiez-vous le golfe à sa suite, plus ardent que le chasseur après sa proie? Cependant Graziella revient à Naples. Il n'est plus question du fiancé! l'amant est tout. « Le calme , dit stoïquement M. de Lamartine , rentra dans la maison. » Et puis un jour M. de Lamartine fait une terrible découverte: «.... Je commençais à aimer » Graziella mille fois plus que je ne me l'avouais à moi- » même. » Je commençais à aimer ! ! c'est le moment de partir. Aussi , ne tardons-nous pas à entendre ce signal qui nous annonce ordinairement que M. de Lamartine veut sortir d'embarras : un fouet de postillon retentit. Je commençais à aimer ! Vite à cheval ! En effet, voici le fidèle de V*** qui entre [fldus Achates) : « Je viens te » chercher. J'apporte une lettre de ta mère. Les chevaux » sont commandés pour minuit. Il est onze heures!... » Partons ! » M. de Lamartine se met en route, non sans avoir laissé sa bourse ( sa bourse ! ) à Graziella , dont il emporte le cœur. J'oublie une circonstance. Graziella s'évanouit. « On lui jeta de l'eau sur le visage.... » M. de Lamartine n'oublie rien. « Une heure après, nous roulions dans le silence et dans la nuit sur la route de Rome. » Et la fm du roman? Graziella mourut d'amour et de désespoir....
Mon Dieu ! je ne voudrais pas me donner le ridicule de faire, après trente ans, un procès en séduction à M. de Lamartine. Outre que je n'ai pas qualité pour cela, l'illustre poète est d'âge à invoquer la prescription. Oui sait où est aujourd'hui la tombe de Graziella ? Les chèvres broutent sur le monceau de pierres grises qui formaient la ca-
bane de son vieux père. Mais ce procès que je n'ai pas à faire, qui le poursuit contre M. de Lamartine, si ce n'est l'auteur des Confidences? Qui le dénonce, qui le condamne, si ce n'est lui-même? M. de Lamartine met à cette procédure une sorte de recherche dont le sens m'échappe. Est-ce un raffinement de vanité qui lui fait dire : « Une pensée Va tuée^ et cette pensée c'était moi? » Est-ce un sentiment d'humilité qui lui inspire ces paroles : c Mon cœur était trop léger et trop vert pour produire de luimême de si brûlantes émotions? » Ou bien y a-t-il un souvenir d'impuissance dans cet aveu: « Nous dormions à deux pas l'un de l'autre. ... j'étais défendu par ma froide insouciance? » Ou bien la révolte d'un misérable orgueil de gentilhomme dans celui-ci : « Cet amour humiliait mon respect humain? » Ou bien enfin, la théorie par laquelle M. de Lamartine résume tout ce récit , cette théorie de l'amour vrai qui est le fruit miir de la vie, fruit qui ne vient que quand tombent les feuilles, cette glorification sensuelle des cheveux blanchissants y cette apothéose amoureuse de l'homme de quarante ans, est-ce là le dernier mot de cette histoire? J'en ai bien peur; mais alors pourquoi M. de Lamartine nous promettait-il de détacher pour nous un morceau de son cœur, au début des Confidences ? Pourquoi mettait-il son cœur dans le marché du grand journal? Il y a mis le cœur des autres, et non pas le sien. L'homicide orgueil de se savoir aimé, la vanité qui creuse lentement une tombe obscure, l'aristocratique dédain du fils de famille, la sécheresse du cœur , faisant , après quarante ans, la théorie de sa propre impuissance, l'hiver calomniant le printemps, le dieu Terme raillant la déesse Hébé, voilà pour nous comment se résume, en fm de compte, l'histoire de ce caprice cruel qui commence par une pêche aux rougets dans la baie de Naples, et qui finit par cette ridicule invocation à Tamour sénile sur le tombeau d'une jeune fille que son amour a tuée : « Ah!
» l'homme trop jeune est incapable d'aimer î II y a plus » de sève folle et d'ombre flottante dans les jeune plants » de la forêt; il y a plus de feu dans le vieux cœur du » chêne!... »
Le cœur du chêne !... Ah ! c'est vous !
J'arrive au troisième amour de M. de Lamartine , l'amour de Julie raconté par Raphaël. Nos lecteurs connaissent Raphaël. Mon spirituel ami , Paul de Molènes, en a fait, dans \e Journal des Débats , une vive et touchante analyse. Je n'y reviendrai qu'à mon point de vue, avec ma lanterne, cherchant ce cœur que vous savez.
Raphaël est un gros livre qui n'a fait partie d'aucun marché de sentiments et de souvenirs, qui n'a pas paru en feuilleton, cette monnaie de billon des livres ^ dit M. de Lamartine. Raphaël est un lingot de métal douteux, de poids respectable, où les défauts de la prose du grand poëte arrivent à une exagération fatigante, notamment dans la première moitié de l'ouvrage ; la seconde est beaucoup plus vraie, d'allure plus leste, plus près de la nature, de la vie réelle et de la vérité.
Julie est une jeune femme, une orpheline, une créole qu'a rencontrée à la Maison impériale de Saint-Denis « un vieillard illustre » qui l'a épousée et qui en a fait un esprit fort, n'en pouvant faire une mère de famille ni une femme honnête, comme vous allez voir. Julie est athée, une athée « avec des yeux de lapis veinés de bleu , fendus » en losange , le nez grec , les dents de nacre , le teint » pâle, les traits pétrifiés , les doigts maigres et effilés ; — » une statue de la mort , mais de la mort qui attire, » ajoute (p. 39 ) M. de Lamartine , qui fait de toutes ses maîtresses des statues.
Si bien que , se trouvant à Aix , en Savoie , en même temps que cette beauté sévère, Raphaël a le bonheur de la sauver sur le Bourget au milieu d'une tempête.... Les amours de M. de Lamartine commencent volontiers par
un orage. Son cœur ne se prend pas comme celui d'un simple mortel. Il y faut le dieu d'amour, descendant du nuage , an milieu des éclairs. Quoi qu'il en soit , ce coup de vent décide de sa destinée. Son cœur est pris. Suit une déclaration , qui a trente-six pages in- 8°, dans laquelle Kaphaël apprend de certaines choses que les femmes ne disent pas d'ordinaire le premier jour, si même elles les disent jamais. Quant à nous, qui ne sommes pas curieux, contentons-nous de savoir que cet amour qui commence est condamné à son début, et pour cause, au platonisme le plus rigoureux. Eh bien , soit! Si ilous n'avons pas la réalité de l'amour, nous en aurons le mouvement et le bruit. Si le saint n'y est pas, nous aurons les cloches. On peut se consoler avec des phrases telles que celles-ci ;
« Ce fardeau dont je venais d'être soulagé, c'était mon » propre cœur.... Je m'assis sur le mur tapissé de lierre, » les jambes pendantes sur l'abîme.... Il me semblait na- » ger moi-même dans le pur éther et m'abîmer dans » l'universel Océan. . . Mais la joie intérieure dans laquelle » je nageais était mille fois plus infinie, plus lumineuse, » plus incommensurable que l'atmosphère avec laquelle » je me confondais.... J'aurais vécu dans cet état autant » de milhons d'années que le lac déroulait de lames sur le » sable, sans m'apercevoir que j'aurais vécu plus de se- » coudes que n'en occupait chacune de mes res])iralions. » Ce doit être la cessation du sentiment de la durée du » temps pour les immortels dans le ciel, une pensée im- » muable dans l'éternité d'un moment. » (P. 70.)
« Cette sensation n'avait rien de précis ^ » ajoute spirituellement M. de Lamartine, quand le bon sens lui revient. Cependant la saison s'avance. La situation devient déhcate. Ici, une scène de postillons, le fouet à la main. Les grelots retentissent. Le pavé brûle. On part, on est parti. M. de Lamartine voyage sur le siège de la berline. J'oublie, avant le départ, une scène de
suicide réciproque par amour, toujours sur le Bourget. « Mourons! — Oui, mourons!.... J'enlaçai huit fois au- » tour de son corps et du mien , étroitement unis » comme dans un linceul, les cordes du filet du pécheur, » et
On ne meurt jamais, vous le savez, de cette mort-là. Huit jours après, les deux suicidés roulaient en chaise de poste sur la route de Paris.
Ici la scène change. Raphaël retourne à Mâcon. Julie reste à Paris. L'amour se transfigure. Au lieu d'un perpétuel dithyrambe à bout portant, nous avons un dialogue à dislance , une correspondance destinée à rester secrète, mais que l'auteur caractérise ainsi :
« Il n'y avait dans ces lettres ni commencement, ni fin, » ni milieu, ni grammaire, ni rien de ce qu'on entend or- » dinairement par le style. C'était mon âme à nu devant » l'àme d'une autre.... Je ne sais quelle langue vague, )) étliérée, flamboyante, caressante comme les langues de » flamme 1 qui n'avait de sens pour personne.... Je ne » m'arrêtais qu'après que les quatre feuilles étaient rem- » plies , et il me semblait toujours n'avoir rien dit î C'est » qu'en effet je n'avais rien dit ; car qui a pu dire jamais » l'infini ! »
Je signalais, il y a quelques jours, ce qui me paraît le défaut le plus caractéristique de la littérature de notre temps , cette fausseté systémati(|ue des sentiments , des idées et du langage , qui semble tenir chez nous à quelque vice particulier de rinteliigence et nous fait voir les choses humaines avec des formes d'une exagération ridicule. Le troisième amour de M. de Lamartine et le livre qui le raconte procèdent également de ce défaut; et, chose singulière ! le ciel semble toujours de complicité dans les amplifications du poète ; Dieu est le confident et presque le compère de cet amour où l'athéisme est pour moitié.
« Si le firmament n'eût été qu'une page, et que Dieu » m'eût dit de la remplir de mon amour, cette page n'au- » rait pas contenu ce que je sentais se dire en moi. »
(P. nu.)
Et ailleurs :
« Mon Dieu ! soufflez sur toutes les clartés de la terre, » éteignez tous ces globes lumineux du firmament, mais » laissez luire éternellement cette petite clarté, étoile mys-
» térieuse de deux vies Et cette lueur éclairera assez
» tous les mondes ! » (P. 262-263.)
Cette clarté était une bougie allumée sur le guéridon de la chambre de Julie. C'était la lumière qui, cachée derrière les battants d'un double volet, servait de signal à Raphaël quand, vers minuit, les deux battants s'ouvraient pour indiquer l'heure du rendez-vous. Raphaël en effet était revenu à Paris toujours amoureux, il le croit du moins; toujours pauvre, toujours digne, je lui rends cette justice, dans sa pauvreté noblement portée. La première entrevue entre les deux amants, après cette longue absence, est pourtant une scène de haut comique :
« Mon premier cri fut un cri de joie..,. Elle essaya de » balbutier quelques mots, elle ne le put pas. Je tombai à » ses pieds ; je collai ma bouche sur le tapis; je relevai » mon front pour la regarder encore et pour ni assurer » que sa présence n'était pas un rêve.... Elle tomba éga- » lement sur ses genoux devant moi. Nous nous regar- » dions de loin... Nous restâmes en silence, sans autre » langage que ce silence et cette prosternation l'un de- » vaut l'autre... je ne sais combien de minutes nous resj> tâmes ainsi. Le bonheur nous avait frappés d'immobilité. » Le temps n'était plus.... » (P. 23/4.)
La situation devenait critique. La chose tournait à la catalepsie. Mais vous vous souvenez de cet animal intelligent qui délivre M. de Lamartine , un soir de rendez-vous, pendant cette froide nuit, dans un vignoble du Maçonnais.
Ici, la scène est la même, c'est la même glace, excepté que le libérateur est « un homme d'un âge déjà avancé, d'une » stature imposante, d'un visage noble , serein et doux... » M. de Bonald en personne, D eus ex machina ! Honnête M. de Bonald ! Cette rencontre ne fut pas , je le suppose , le souvenir le plus mélancolique de votre honorable et sérieuse vie !
L'hiver se passe dans ces surprises , dans ces ravisse sements et dans ces extases. Mais la vie de M. de Lamartine se partage en deux courants, comme la Gironde, quand on la remonte après le Bec-d'Ambès. D'un côté, cette vie continue à rouler, en plein dithyrambe, ses flots orageux et troublés et son murmure ininteUigible ; de l'autre, elle coule avec gravité et sérénité dans le lit étroit d'une indigence ^solitaire , « entre un paravent et un poêle de fonte , » dit le poëte, mais sur le sable d'or de l'étude, de la méditation et de la poésie.
Je voudrais que les bornes de ce travail et les limites de la thèse que je me suis prescrite me permissent de donner à mes lecteurs une idée plus complète de ce charmant récit. Mais il n'y a plus rien là de l'amour de Julie. Raphaël refait ses études. Il étudie l'antiquité , heureux jeune homme ! l'histoire, la philosophie , la diplomatie. Il étudie
même l'économie politique. L'économie politique et
l'amour ! Il fait une brochure sur la pairie constitutionnelle. La pairie et l'amour ! Il fréquente des hommes tels que le baron Mounier, le comte de Rayneval , M. d'Hauterivel II offre à M. Didot, qui la refuse, la primeur de son génie , les premières poésies tombées de sa plume , sorties de son cœur... Car, disons-le donc enfin, son cœur était là ! Il était dans sa vie sérieuse et non pas dans sa vie fausse; dans la mâle vigueur de sa pensée solitaire et contenue , lion dans les écarts d'une sentimentalité sans énergie , sans but et sans frein. Mais j'y reviendrai.
M. de Lamartine a raconté son amour avec Julie comme
s'il y croyait ; et il y a cru comme un sonneur de cloches qui, au moment où sa batterie est en branle, ne s'entend plus parler, ni lui ni personne. Il en est ainsi de M. de Lamartine. Dans le bruit de sa phrase , il ne se comprend plus; il prend les sifflements de la brise, le murmure du vent dans la bruyère , le fracas de la cascade retentissante, p( ur autant de soupirs de son cœur; il prend, qu'on me permette de le dire , le vacarme du sentiment pour sa mélodie. S'il a cru à son amour pour Julie, ce n'est pas sa faute. Le bruit de ce faux amour l'a étourdi. Laissons donc mourir Juhe comme elle a vécu. Cependant elle invoque Dieu en mourant. .. Que sa philosophie lui soit légère! Laissons M. de Lamartine composer, pour terminer son livre , sur la plage où gisent saintement les ruines de l'abbaye d'Haute-Gombe, cette scène de mélodrame indigne de son talent. Dans une prochaine étude , nous aborderons un rivage plus fortuné, un climat plus salubre, un air plus pur et plus serein , la terre antique du génie de M. de Lamartine.
Largior hic œther campos et lumine vestit Purpureo
Nous chercherons l'amour, non plus dans la vie , mais dans les œuvres! Nous en appellerons des Confidences et de Raphaël aux Méditations (1) !
(1) Cette étude promibe, qui devait compléter le travail de l'auteur, sera jointe, plus tard, à une série de portraits exclusivement littéraires.
m. de Lamartine instituteur du peuple.
(29 septembre 1850.),
Je reviens, après un an, à M. de Lamartine , et j'y reviens après une sorte de trêve de Dieu entre la critique et lui. Mais M. de Lamartine s'est remis à produire, et naturellement la critique se reprend à le juger.
M. de Lamartine commence aujourd'hui, nous dit-il , « une série de récits et de dialogues à l'usage du peuple » des villes et des campagnes. » Geneviève est la première de ces histoires qui ont la prétention de s'adresser à l'âme et au cœur du peuple , et de lui donner , dit l'auteur, V estime de lui-même , comme si de nos jours le peuple manquait d'estime pour lui-même , et comme si cette estime n'avait pas pris dans ces derniers temps , grâce aux prédications des démagogues , des proportions formidables. Quoi qu'il en soit , M. de Lamartine nous expose toute une théorie d'éducation populaire par les romans, théorie dont je veux dire un mot avant de parler de l'œuvre ellemême ; car nous vivons dans un temps où les œuvres sont quelquefois bonnes , où les théories ne manquent jamais , témoin celle-ci , d'être mauvaises.
M. de Lamartine a mis son système sous l'invocation d'une couturière , M^'^ Reine Garde , ci-devant servante à Aix, en Provence. M"*' Reine Garde m'a tout l'air d'une honnête fille , quoiqu'elle fasse de mauvais vers , et elle
aurait bien envie d'ôtre simple et naturelle, si l'auteur le permettait ; mais c'est M. de Lamartine qui la fait penser et parler.
« — Comment, lui demandai-je, mademoiselle
Reine , concevriez-vous la nature d'ouvrages qui conviennent aux mœurs , aux sentiments, à l'esprit des personnes de votre condition ?
» — Ah ! Monsieur, je ne sais pas trop; c'est bien difficile à dire. On n'a pas de goût quand on ne l'a pas encore exercé.
» — Mais de simples histoires , vraies et pourtant intéressantes, prises dans les fotjers^ dans les mœurs, dans les habitudes, dans les professions, dans les familles, dans les misères , dans les bonheurs et presque dans la langue du peuple lui-même , qu'en pensez-vous ?
» — Ah ! Monsieur, s'écria-t-elle , je pense que ce sont véritablement là les livres qui attacheraient les artisans ,
surtout les femmes et les filles des artisans Nous
sommes le cœur du logis. Monsieur ; ce que nous aimons, les murailles l'aiment. L'instituteur de l'esprit est à l'école, mais l'instituteur de l'âme est au coin du foyer. C'est la mère , la femme , la fille ou la sœur de l'ouvrier honnête qui sont ses véritables muses , comme on appelle ces inspirations intérieures à l'Académie de Marseille
» — Il faudrait, n'est-ce pas, que ces histoires fussent très-simples et très-naturelles ; qu'il n'y eût quasi point d'événements ni d'aventures, pour ressembler au courant ordinaire des choses ?
» — Oui , Monsieur.
)) — Il faudrait que ces livres ne coûtassent presque rien à acheter , n'est-ce pas encore ?
» — Oh ! oui, surtout, dit Reine , en approuvant d'un geste de tête
» — ., Il faudrait aussi que ces livres fussent
courts ?
» Oui , Monsieur , longs comme la durée d'une chandelle Pour nous, nous ne pouvons prendre notre
plaisir qu'en détail : une once de sel , une page de sentiment, une goutte de larmes ! Sou pour sou, voilà le peuple ! Il faut le prendre comme Dieu l'a fait ! »
On commence à avoir une idée de la littérature populaire de M. de Lamartine : « Prendre le peuple tel que Dieu l'a fait , » c'est-à-dire inventer pour lui des histoires à dormir debout, calquées sur l'invariable uniformité de son existence , en excluant de son éducation l'histoire, la science , la poésie , le roman de mœurs , la philosophie , l'art dramatique, toute la vraie littérature en un mot, toute la lumière qui brille , pour de plus heureux si ce n'est pour de plus dignes , sur tous les sommets de la société. Telle est la théorie qu'a imaginée un ami du peuple , en collaboration avec une couturière provençale , la théorie de l'hébétement systématique. Car ne parlez pas à M. de Lamartine ni à M'^^ Reine Garde de faire lire au peuple , même par extraits , quelques-uns de ces bons hvres qui sont , depuis des siècles , les guides et les conseils de l'humanilé. M. de Lamartine les exclut tous. «Voyons, dit-il (dans une longue énumération que j'abrège) , passons en revue par la pensée les rayons d'une bibliothèque bien composée. Voilà la Bible ; — beau livre , mais plein de mystères et de scandales. Voilà Homère , Platon , Sophocle; — c'est du grec. Rien ! Voilà Virgile, Horace, Cicéron, Tacite ; — c'est du latin ! Le peuple ne le sait pas. Rien ! Voilà Milton , Shakspeare , lord Byron ; — c'est de l'anglais ! — Le Tasse , Dante , Pétrarque ; — de l'italien ! Schiller , Goethe , Gessner ; — de l'allemand. Rien ! Voilà Cervantes , Calderon , Lope de Vega ; — de l'espagnol. Rien. Voilà les grandes poésies de l'Orient , Inde, Perse , Arabie. Rien ! vous dis-je. Voilà nos vieux poètes français;
— rimcurs fades ou cyniques. Passons ! Voilà Pascal ; — penseur sublime, comme l'abîme est sublime d'incormu; ce livre ferait des fous ou des moines. Passons 1 Voilà Bossuet, orateur qui tonne sur la tête des rois et ne frappe que les peuples. . . Ilicn ! Voilà Fénelon ; — des pages et pas de livre. Voilà Corneille ; — le génie pour le peuple est dans l'ame ; celui de Corneille est comme celui de Tacite , dans le mot. Rien ! Voilà Racine! — les cours l'ont pris, quelles le gardent! à d'autres ! Voilà Voltaire , Montesquieu, Roilin. Voilà tous nos historiens, tous nos romanciers , nos
philosophes , nos théâtres , nos savants Rien pour le
peuple î rien ! cent fois rien ! — »
Que conclure de toutes ces négations? Comme il n'y a rien nulle part qui ait été jamais écrit pour le peuple , il faut créer pour lui une littérature spéciale à son adresse ; et en conséquence M. de Lamartine a écrit Geneviève. Tel est le système.
Ce système est doublement faux : faux par tout ce qu'il nie, faux par tout ce qu'il affirme.
Comment ! dans cet immense amas des trésors littéraires de tous les pays et de tous les siècles, et avant que M. de Lamartine y songeât, avant la théorie inventée par M"** Garde, le peuple, quand il voulait lire, ne trouvait rien où il pût découvrir la lumière et puiser l'instruction, ni dans les moralistes, ni dans les poètes, ni dans les prédicateurs, ni dans les historiens, ni dans les romanciers ! Non, rien ! car M. de Lamartine s'est amusé à refaire le néant. Mais qu'est-ce donc que votre peuple, s'il a les yeux si fatalement fermés, l'oreille si hermétiquement close à ces immortelles leçons de l'expérience, du savoir et du génie ? On dirait qu'une langue, du moment qu'elle a été amenée par le talent de ceux qui l'écrivent à une certaine mesure de perfection, devient par cela même ininteUigible au vulgaire, et que cet anathème du poète latin qui interdit l'entrée du temple lyrique, défend aussi l'accès de toute
littérature perfectionnée, odi profanum vulgiis ! On dirait que les écrivains éaiinents, comme les prêtres de la vieille Egypte, ne sont que des gardiens de symboles hiéroglyphiques, dont le secret ne se dit qu'aux initiés ou n'est deviné que par les ChampolUon !
Quant à moi, je crois que c'est surtout depuis que. les réformateurs contemporains se mêlent de l'éducation du peuple, que le peuple ne comprend plus les livres qu'il lit. Je crois que l'auteur du Discours sur l'histoire universelle est plus facile h comprendre que le philosophe des Antinomies; que Jean La Fontaine est plus clair que M. Louis Blanc ; que les Pensées de Pascal sont plus près de l'intelligence du peuple que la Triade de M. Pierre Leroux, et qu'il y a cent fois plus d'idées utiles, de cofiseils praticables et de sentiments vrais et populaires dans le Yicaire de Wakefîeld que dans tous les- romans de M. Eugène Sue , en y ajoutant ceux de M. de Lamartine , nés ou à naître.
Étrange reproche que la fécondité de l'illustre poète adresse à l'insuffisance de ses devanciers, à tous ces génies maies, sobres et puissants, dont la gloire est préci^-ément d'avoir écrit, sous la dictée du bon sens et pour le profit du plus grand nombre, des œuvres d'une popularité impérissable ! « Ah ! s'écrie-t-il, si j'avais le talent de tels et » tels écrivains de nos jours, que ne ferais-je pas dans cet )) ordre d'idées I II y a un monde nouveau à découvrir, » sans aller, comme Christophe Colomb, traverser l'Atlan- » lique ! Ce monde nouveau, c'est la sensibilité et la raison » des masses ! La géographie de l'univers moral ne sera » complète que quand ce continent populaire sera décou- » vert, conquis et peuplé d'idées par les navigatears de la » pensée. On l'entrevoit déjà, il ne reste qu'à l'aborder. — » C'est bien poétique ce que vous me dites là, Monsieur, » repartit en souriant la couturière, et cependant je le corn- » prends »
M*'® Reine Garde, puisqu'elle comprend cela, est bien peu parente, comme on voit, de cette humble parente de Molière « qui manque à parler Vaucjelas. » Sans être aussi avancé qu'elle, je ne conteste pas pourtant que, parmi les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, un très-grand nombre n'ont pas été écrits spécialement pour les classes populaires ; mais il en est d'es bons livres, qui n'étaient pas exclusivement destinés au peuple , comme des mauvais qui ne s'adressent qu'aux classes supérieures et qui croient passer par-dessus sa tête. Il en tombe toujours plus qu'on ne pense dans le milieu où vit le peuple. Certes, le Contrat social n'avait pas été écrit, dans la pensée de Jean-Jacques Rousseau, pour les humbles d'esprit ; et pourtant cette semence jetée au désœuvrement des politiques par l'orgueil d'un philosophe, a germé plus bas. Elle a produit ces moissons de révolte qui couvrent aujourd'hui le sol bouleversé de la vieille Europe. M. de Lamartine , en publiant son Hùtoire des Girondins dans uïie édition magnifique et très-chère, ne la destinait pas aux pauvres. Son livre pourtant a été, dans le peuple, une des causes les plus immédiates de la catastrophe de février. M. Eugène Sue, jusqu'à ces derniers temps, écrivait beaucoup plus, même ses romans humanitaires, pour le boudoir que pour l'échoppe. Et il siège aujourd'hui au sommet de la Monlîigne ! C'est qu'il en est des mauvais livres comme des révolutions que les bourgeois commencent et que le peuple achève.
On sait comment les œuvres de l'esprit humain se propagent, comment les idées se répandent dans les masses, par une sorte d'infiltration iîi sensible qui descend plus qu'elle ne remonte. Le peuple, quoi qu'on dise, ne forme plus dans le monde moderne une caste à part, une société de parias, privilégiés pour le maiheurVît l'ignorance. L'air qu'il respire lui apporte insensiblement nos idées. ?sOtre corruption est bientôt la sienne. Et même, avant que la Révolution française eût fait tomber toutes le» barrières
entre les classes, la noblesse, on ne le sait que trop, était devenue irréligieuse avant le peuple; le salon lisait les mauvais livres avant la boutique ; les conseillers au Parlement (témoin Grenoble en 1787) se faisaient couronner de roses par l'émeute, pour la défense de leurs privilèges. Et quand la chaumière s'insurgeait contre le château, hélas ! c'est que la révolte (nous avons vu cela de nos jours) , avant d'éclater sous les haillons, avait longtemps couvé sur le velours, sur l'hermine et sur le satin-céladon !
Telle est donc l'action qu'exercent les mauvais livres. Ils n'agissent sur les classes inférieures que comme les mauvais exemples. Ils ne descendent chez l'artisan qu'avec le contre-seing des heureux du monde. Quant aux livres écrits avec l'intention systématique et dans le but spécial de dépraver le peuple, ces hvres, s'ils ont jamais été écrits, ils sont trop bêtes (qu'on me passe le mot) ou trop immondes pour avoir contribué sérieusement à sa corruption. Ils n'ont laissé trace ni dans son histoire ni dans sa mémoire. La corruption des pauvres a été longtemps parallèle à celle des riches, et elle s'est faite par les mêmes causes, quoiqu'elle n'ait pas produit les mêmes résultats ; car dans cette voie révolutionnaire où la dépravation des esprits pousse les peuples, les riches voudraient s'arrêter quelquefois, les pauvres jamais.
Que les classes aisées de la société s'élèvent, le peuple s'élèvera avec elles ; que le goût des bons livres se manifeste sur les hauteurs, et il descendra dans les masses. Il n'est pas besoin pour cela d'une iitiérature spéciale. Ceux qui se donnent la S2)écialité de corriger le peuple par des publications à son adresse, n'ont pas plus de chances (ils en ont peut-être moins) d'agir sur son esprit que ceux qui entreprennent systématiquement de le corrompîe. Je ne nie pas l'utihté des livres élémentaires spécialement destinés à la population laborieuse. 11 en faut pour toutes les professions comme pour toutes les classes. La culture de
rintelligence se lie sans doute à celle du cœur. Elle en est à quelques égards distincte, et il est certain que l'enseignement ne peut pas être le même pour l'apprenti laboureur et pour le candidat à l'Ecole Polytechnique. Mais quand il s'agit de l'éducation morale du peuple, ne croyez pas h l'utilité des livres qui n'auraient que le peuple pour objet. Quels qu'ils soient, ces livres l'ennuient, et c'est un triste chemin pour arriver au cœur, que le dégoût et la lassitude de l'esprit. Puisez plutôt, puisez d'une main discrète mais confiante dans ce fonds commun des littératures consacrées par l'épreuve du temps et par l'admiration des hommes. Il n'y a pas de littérature populaire possible, à proprement dire. Prétendre à en créer une est une puérilité. Il y a la littérature de tout le monde, celle qui est née de l'esprit d'un peuple, qui en est le reflet, l'expression, l'écho distinct, harmonieux et durable. N'est-il pas vrai, par exemple, que ce bon sens fondamental qui est le caractère de notre nation, et qui survit heureusement à toutes ses folies superficielles, a été l'inspiration de tous ses grands écrivains? Et pourquoi ces écrivains ont-ils partout des noms que le peuple connaît, des statues que le peuple salue ? Pourquoi, il y a peu d'années encore, élevait-on celle de Molière dans le quartier le plus fréquenté de Paris? Et le peuple serait exclu de ce patrimoine, lui qui en a fait le fonds ! Il n'hériterait pas de ce qu'il a créé ! Et dans ce pays qui a produit Montaigne, Molière, La Fontaine, La Bruyère, Fénelon, Voltaire, Lesage ; dans ce pays du bon sens littéraire, un homme illustre à beaucoup de titres, lui aussi, mais qui a trop contribué à égarer le peuple pour avoir le droit de le diriger, cet homme viendrait dire à tous ses aînés en fait de gloire et de génie : « Arrière ! vous n'êtes rien ! vous n'êtes pas dignes de parler au peuple. A moi cet honneur ! les cours vonis ont inspirés ; que les cours vous gardent ! » — Ah l c:.mbien je préfère, quant à moi, à cette injurieuse théor. de M. de Lamar-
tiiie, car je n'y veux voir qu'un jeu de son esprit, cette honnête pratique d'une des plus humbles héroïnes de son roman populaire, qui, clouée dans son lit de douleur par une infirmité incurable, se console avec les vieux livres, mêlant dans un choix inieiligent les sacrés et les profanes :
« Le soir, à la veillée, elle nous rassemblait tous autour de son lit pour nous hre à haute voix les belles histoires qu'elle avait lues tout bas dans la journée.. . C'étaient des
chapitres de la Bib^e des paraboles de l'Évangile, Is
histoires de l'Enfant-Jésus étonnant sa mère, devant les docteurs, par sa science, lui obéissant ensuite humblement
à la maison C'était, d'autres fois, des livres en mots
qui faisaient voir les choses comme des ima;^es devant les yeux, et qui chantaient dans l'oreille comme une musique. Ces livres racontaient les histoires d'un fils nommé Télémaque qui cherchait son père d'île en île. . . Ou bien encore c'était l'histoire d'un pauvre malheureux appelé Robinson... Voilà comment nous passions nos soirées d'hiver... »
Et voilà aussi comment je voudrais qu'il fût pourvu à l'éducation du peuple. Voilà le milieu où il faut puiser. La mère de Geneviève lit à ses enfants Robinson^ Télémaque ^ V Imitation, l'Évangile, la Bible. La mine est riche, comme vous voyez. Ajoutez-y pourtant, ajoutez-y sans cesse ; car vous n'épuiserez pas cette veine de bons hvres. La force manquera plutôt à vos bras que ce vieux soi de nos richesses littéraires, habilement exploité, ne cessera de rapporter à vos efforts. « C'est le fonds, comme dans l'apologue du laboureur, qui manque le moins ! »
Il est plus facile pourtant, je l'avoue, comme l'essaye M. de Lamartine, de déshériter d'un trait de plume tous ses ancêires du bon sens et de l'esprit français, pour leur substituer, quoi ? je l'ai dit : d'insipides histoires, ou de fausses histoires du peuple, puisées dans le milieu médio-
crc et terne où il est condamné à vivre. « Il faudrait, ditesvous, que ces histoires fussent prises dans la condition même de ceux cmi les lisent! » Mais c'est le moyen que ces histoires ne «oient pas lisibles, si elles sont v.aies, ou qu'elles ne servent qu'à Irompcr le peuple, si elles sont fausses. Dans le premier cas, le rapport annuel des prix Montyon y suffit; dans le second cas, M. Eugène Sue ne craint la rivalité de personne. Tranchons le mot; l'histoire du peuple, pris dans sa condition, est, par elle-même, fort peu attrayante, si vous n'y mêlez avec habileté et mesure précisément tout ce que votre système exclut, « la fiction, les événements, les aventures. » Mais patience, votre théorie les exclut, votre œuvre les donne; car le livre de M. de Lamartine est la contradiction de son système. C'est ce qui me reste à démontrer.
Je n'attache pas aux formes matérielles de la publication une importance exagérée. Pourtant, par quelle voie M . de Lamartine a-t-il adressé d'abord au peuple ce Hvrequilui est destiné ? il l'a mis en feuilleton dans le Constitutionnel. Aujourd'hui, il le transforme en un beau volume in-8° ; mais peu importe. Voyons si, pour le fond, ce hvre remplit les conditions de la littérature populaire, telles que M. de Lamartine les a conçues, s'il est écrit dans sa langue, pris dans sa condition, inspiré par se.s sentiments, et enfin, s'il n'est pas plus long qite la durée d'une chandelle, puisque toute perfection est là.
Et d'abord, Geneviève, riiéroïne de M. de Lamartine, n'est pas une iille du peuple, j'entends le peuple pris dans sa condition moyenne. Geneviève est une de ces victimes du destin qui, dans l'antiquité, s'appellent Electre ou Antigone, qui, dans les temps de persécution rehgieuse, résistent en saintes et meurent en martyres. Geneviève est héroïque. Ce n'est pas pour cela que je prétends qu'elle n'est pas du peuple ; mais elle est héroïque non-seulement avec cette grandeur où le peuple peut atteindre, mais avec
ce raffinement où se sent déjà la délicatesse d'une situation plus élevée, d'une vertu plus réfléchie et plus savante. Un pareil héroïsme, je ne dis pas qu'il ne soit très-respectable, mais je soutiens qu'il n'est pas pris dans le milieu où vit le peuple, et que sa vertu a des allures plus simples , des visées moins hautes, des aspirations plus bornées.
En quoi consiste l'héroïsme de Geneviève ? Elle est une pauvre fille, orpheline de père et de mère, qui n'a de fortune que son aiguille, et qui est chargée d'élever sa sœur, encore enfant, mais déjà légère, capricieuse, égoïste et vaine comme une grande coquette. Cette sœur a nom Josette. Les deux jeunes filles tiennent une petite boutique de mercerie dans un faubourg de Voiron. Cependant Geneviève est demandée en mariage par un hoimête garçon du pays, nommé Cyprien, colporteur de son état, et ayant du bien au soleil sur la montagne. Geneviève se laisse fiancer, car son cœur est là. Et puis soudain, le mariage est rompu!... Josette a joué, pendant la nuit qui a suivi les fiançailles, une odieuse comédie de désespoir, à l'idée d'une séparation, et Geneviève s*est sacrifiée. Une lettre ridicule et inexplicable vient tomber tout à coup au milieu de la famille de Cyprien. Geneviève a renoncé au mariage et au bonheur.
Mais je l'arrête à ce premier sacrifice. Pour être héroïque à la façon du peuple, Geneviève en fait trop. Le peuple met plus de bon sens dans sa vertu et plus de calcul intelligent dans sa tendresse. Geneviève s'immole à un caprice de sa sœur. Une vraie fille du peuple aurait donné à son courage un autre emploi que le désespoir , et à son esprit un autre labeur que celui d'écrire cette sotte lettre qui a tout perdu. Ce n'est pas la peine d'être orpheline , sage, honnête , laborieuse, d'avoir reçu l'éducation de la pauvreté et du malheur, et de vivre au jour le jour du travail de ses doigts, pour s'évanouir comme une pensionnaire qui a des nerfs , au premier obstacle qu'on rencon-
ire, et pour y sacrifier le bonheur de sa vie entière. On n'a pas ce droit-là !
Ce prcmiLT sacrifice de GcneYiève n'est donc pris, je le répèle, ni dans la vérité des mœurs du peuple ni dans aucune vérilé. Mais poursuivons. Plusieurs années se passent. Clyprien s'est donné une autre fiancée. Cette jeune fille vient se faire habiller chez Geneviève. Il y a là une scène neuve et touchante , plus fine et plus délicate c{u'il n'appartient au village ; mais n'importe , chaumière ou château, le sentiment est vrai, la touche est juste :
« — Qu'avez-vous , mam'selle Geneviève, que vous tremblez tant ? me dit-elle, mais sans se fâcher.
» — Rien , JMam'selle , que je lui dis ; mais c'est que , voyez-vous, je suis si honteuse de vous avoir piquée ainsi sans le vouloir !
» Oh ! Dieu , disais-je en moi-même en continuant de l'attifer , mais d'une main maladroite et avec un brouillard sur les yeux , qui aurait dit jamais que ce serait moi qui parerais la fiancée de mon amant pour son jour de noces, et que quand il déferait ses boucles d'oreilles et son agrafe de collier après la messe , ce serait l'ouvrage de ma main qu'il toucherait sur le cou de son épousée !
» Pourtant je pris plaisir et peine à garder longtemps , longtemps cette belle enfant dans ma chambre, et à la faire aussi belle que je pouvais pour Cyprien ! «
Mais Geneviève , hélas ! n'est pas au bout de ses sacrifices. Josette fait à Yoiron la connaissance d'un maréchal des logis des chasseurs , lequel la séduit. Certes ce n'est pas là une aventure bien extraordinaire dans la vie d'une fille coquette, d'autant plus qu'ici la séduction est couverte par un mariage resté secret, mais qu'un prêtre a béni. Il ne faut exagérer, à un certain niveau où l'éducation s'arrête , ni le vice ni la vertu. Il n'y a pas de village en France où un maréchal des logis tel que M. de Lamartine a peint le sien, grand , élancé , la taille bien prise,
moustaches noires , ceinture de cuir verni , veste verte galonnée , casque luisant au soleil , la crinière flottante ; où un maréchal des logis ainsi tourné ne soit un poursuivant redoutable, et Josette non plus n'est pas un type infiniment rare dans la patrie de Manon Lescaut. Quoi qu'il en soit, Geneviève ignore tout. Mais le régiment part , et le maréchal des logis Septimede ***, car c'est un fils de famille, va se faire tuer en Afrique. Une lettre qu'il a écrite* de son lit de mort révèle à Geneviève l'étendue de son malheur. Josette est enceinte ; quelrjues mois après , elle accouche ; quelques jours après , elle meurt. Mais est-ce donc que la mort n'est rien au village? Josette, fille et séduite, du fond de son tombeau aurait obtenu le pardon des hommes en attendant celui de Dieu; et Josette, épouse légitime de Sertime , mort comme elle , ne pourrait défier , sous ce drap mortuaire qui a enseveli sa faute et sa jeunesse, les mauvaises langues du pays? — Mais le mariage connu et Josette pardonnée , que devenait le roman de M. de Lamartine?
Ici commence la période pindarique de l'héroïsme de Geneviève. Au lieu de faire constater , en fille sensée , le mariage de sa sœur , elle fait porter l'enfant au tour le plus voisin , sacrifiant l'enfant pour sauver l'honneur ; et sa sœur morte, elle prend la faute à son compte, sacrifiant son propre honneur pour sauver cette mémoire si facile à défendre. La faute de Josette , Geneviève l'expie par la honte, par l'abandon , parla ruine, par la vente à l'encan du fonds modeste qui la faisait vivre , par les plus rudes épreuves du service domestique , par la misère hideuse et affamée , et enfin par la mendicité de porte en porte et à travers champs. Toutes ces souffrances, Geneviève les supporte en faisant un raisonnement qui est sublime, je l'avoue, par l'accent que le génie de l'autour lui donne, mas dont la réflexion la plus simple révèle le fond romanesque et imaginaire.
« — Est-il possible, mnm'sellc Gcnevi^vo, que vous portiez si injustonienltant d'affronts que vous ne méritez pas, et que vous ne me rendiez pas le serment que je vous ai fait?
» — Non , lui dis-je , mère Belan , je ne vous le rendrai jamais, jamais, à aucun prix!
» — Et pourquoi celte obstination? reprit-elle,
), — Parce que les vivants , voyez-vous , que je lui dis , ça peut supporter ; mais les amies des morts , ça ne peut se défendre »
Oui , je le répète , c'est là une sublime réponse et qui brille aux yeux comme tout ce qui a le cachet de l'héroïsme, même sous les haillons. Mais sous cette enveloppe, je sens un fond qui ne résiste guère. En effet, avec un mot, Geneviève peut s'arrêler au pied de ce calvaire de douleur et d'humiliation où nous la voyons monter, et qu'elle monte , degré par degré , avec cette sorte de patience obstinée et cet orgueil secret d'un héroïsme qui se nourrit et s'entretient lui-même! Est-ce là encore, je le demande, un genre de vertu qui soit prise dans le milieu où vit le peuple? Est-ce du moins une bonne leçon h lui donner? Est-il bon , au lieu de mettre la vertu à la portée de sa modeste existence, de la placer à une hauteur où sa main ne puisse atteindre et dans un éclat lyrique qui l'éblouisse sans l'éclairer? Est-il bon , quand la vie réelle exige tant d'efforts sérieux et continus, de lui enseigner encore une ' énergie impossible pour des douleurs imaginaires? Il faut prêcher au peuple la résignation et non l'endurcissement dans la souffrance, la patience dans les malheurs inévitables , niais non l'extase préméditée et l'étalage provocant des martyres volontaires. Geneviève est le type de ces vertus qui sont plutôt d'imaginaiion et de fantaisie que de devoir et d'instinct. Au peuple, il faut l'action, l'esprit pratique, le souci du vrai, le culte du possible. Laissez-le faire , il sera héroïque à son heure, un jour de bataille, Mais il n'a
pas le temps , dans la vie privée , d'être raffiné ni romanesque.
Le roman de M. de Lamartine finit bien. Tout le monde est content. Le martyre de Geneviève a un terme qui pourtant n'est pas encore le ciel. Sa vertu est récompensée sur la terre. Je n'aime pas, à la vérité, quand son innocence est reconnue, que Geneviève soit servante chez Gyprien. « Et c'est ainsi que je devins servante, dit-elle, et servante » de bon cœur, dans la maison où j'avais dû être maîtresse, » mais sans rancune, en me souvenant avec plaisir que » j'avais aimé Gyprien, et en aimant encore mieux sa » femme à cause de lui; cela dura trois ans et deux » mois... » A mon avis, c'est beaucoup trop. Il y a là une certaine délicatesse populaire qui est blessée. Une fille du peuple ne sera jamais la servante de son fiancé devenu, même par sa faute, le mari d'une autre. Malgré tout, ce roman finit bien. Quand Geneviève veut quitter son village après l'avoir sauvé d'une épidémie, son village l'adopte, non sans une harangue du maire: ce qui est le revers de cette médaille de bonheur. Puis Geneviève retrouve le fils de sa sœur bien- aimée, et l'enfant hérite de son père légitime une honnête fortune. Il y a là seulement une scène qui prête à rire, non pas aux dépens de l'enfant ni de Geneviève, mais de M. de Lamartine luimême. C'est le moment où se fait la reconnaissance de ce fils si longtemps perdu, si miraculeusement retrouvé. Il y a lutte entre plusieurs femmes qui prétendent à sa possession, et dans laquelle M. de Lamartine joue un instant le rôle « du précepteur dans l'embarras . »
« — Que faire ? dit la supérieure .
)) — Que faire ? dit Geneviève .
» — Que faire? dit la vieille dame.
» — Laissez faire la loi ! dit le juge de paix.
» — Laissez faire la nature ! m'écriai-jc tout ému et tout attendri.
» Luce (la mère adoptive) se jeta h mes genoux et me jeta V enfant dans les hras, comme si f avais été une main offerte du bord à une mère tendant un fils à sauver du fond d'un torrent débordé... Je le déposai à terre devant Geneviève, qui se baissa pour l'embrasser, et je dis à la vieille dame : « La loi vous le donne, madame ; la nature le donne à Geneviève ; mais la tendresse le donne à Luce. Mais lui-même, à qui se donne-t-il?.,. »
Et naturellement l'enfant se donne à sa mère adoptive. M. de Lamartine, consulté comme Salomon, s'est donc tiré de ce mauvais pas avec beaucoup de bonheur et d'esprit. Mais il n'est pas toujours aussi heureux. En général, il a un grand tort ; il mêle trop souvent sa phrase sonore et triomphante et sa personnalité un peu pompeuse au langage et aux aventures de ses héros. Quand ses héros sont d'un certain calibre, comme par exemple la Julie de Raphaël ou la Camilla des Confidences^ passe encore ; mais avec des paysans et des paysannes, dans ce champ de la littérature populaire qu'il se donne mission de défricher et où il pousse naturellement plus de légumes que de fleurs de rhétorique, cette allure magistrale et ce grand costume lyrique ne sont guère de mise ; et le contraste trop souvent reproduit de l'auteur et des personnages qu'il fait mouvoir et parler n'est pas toujours à son avantage.
Qu'est-ce, par exemple, que cette réflexion par laquelle l'auteur essaye de rassurer les scrupules de Geneviève qui craint, en racontant, d'être longue : « Non, non, lui dis- » je ; rien ne m'ennuie de ce qui sort avec vérité et sim- » plicité du cœur ; racontez-moi tout... Les détails, ma » pauvre Geneviève, ne sont que les morceaux dont Dieu » fait l'ensemble. Qu'est-ce que serait votre vie si vous en » retranchiez les jours? » Le vide dans le pompeux a-t-il été jamais creusé plus profondément, et Pindare a-t-il été jamais plus près de M. de La Palisse?
Quoi qu*il en soit de mes critiques, le récent ouvrage de
M. de Lamartine marque, je le reconnais, un progrès dans sa manière, ou, plutôt, une manière presque nouvelle dans son talent. Retranchez de l'œuvre de M. de Lamartine, lui d'abord, pour le rôle parasite et secondaire qu'il s'y donne, puis sa théorie que son œuvre dément, puis M."® Garde, qui n'est que sa théorie tournée en babil, puis enfm ce mélodrame biblique de la reconnaissance de l'enfant qui dénoue si gauchement le livre ; retranchez tout cela, et prenez juste le tiers de l'œuvre, — et aussi bien c'est une épreuve que la plupart de nos romans modernes pourraient subir avec avantage ; — avec ce tiers qui restera, vous avez un livre charmant, qui est encore plus long, je l'avoue, que la durée (Tune chandelle^ et qui ne remplit aucune des conditions que M. de Lamartine impose à la littérature du peuple. Mais qu'importe 1 c'est peut-être pour cette raison que le livre plaira. Réduite aux proportions que j'ai marquées, cette histoire est faite pour survivre à la théorie d'où elle est sortie. Elle n'est pas toujours simple ni toujours vraie ; mais elle est fine , ingénieuse et touchante. Elle se sent parfois des fatigues d'un admirable esprit, tombé des hauteurs du ciel poétique dans le subtil et le précieux, et transportant , quoi qu'il fasse, dans l'humble domaine où il se confine , les habitudes dithyrambiques de sa pensée. Malgré tout, Geneviève est une des meilleures créations romanesques de la plume de M. de Lamartine. Graziella vaut mieux , mais Graziella a vécu. Geneviève est une invention. Geneviève raconte, en général, du ton d'une humble fille et avec l'accent d'une honnêteté vulgaire, une histoire digne de figurer dans le Martyrologe. C'est son originahté. Le livre n'ira peut- être pas à son adresse et ne franchira pas le seuil de la chaumière où il vise. Mais il sera lu, et il le mérite, par ces mauvais riches qui ont fait bien des fois la fortune des livres de M. de Lamartine, et qui sont prêts à recommencer, quoique l'auteur ne les épargne guère : « Il vaut mieux,
» dit-il, demander sa vie aux pauvres gens de la campagne, » aux portes des maisons isolées qu'aux riches ou aux mar- » chands des villes... J'ai toujours vu que la misère ou- » vrait le cœur et que la richesse le durcissait. »
Ah ! monsieur de Lamartine, pardonnez-moi ce souvenir bien étranger à cette étude. .. mais le 2k février 18^8, vous étiez donc bien riche?
M. Louis Blanc.
(27 janvier 1850.)
Non , ce n'est pas nous qui écrirons l'histoire de cette révolte sans cause , de ce bouleversement sans grandeur, de cette victoire sans combat , qui s'appelle la révolution de Février! Non, ce n'est pas nous qui dresserons le piédestal sur lequel poseront, pour la postérité , les héros plus ou moins volontaires de ce coup de main , où s'est décidée, entre deux soleils, la destinée d'un grand peuple! Non , ce n'est pas nous qui dirons la petitesse des hommes, l'impertinence des prétentions, l'audace des sophismes, l'indignité des moyens , la stupeur et la répugnance du pays pour le régime immédiatement issu de cette catastrophe !
Non, ce n'est pas nous!
Nous serions justement suspects. Ce sont ceux-là mêmes qui ont fait la révolution qui nous diront ce qu'elle fut, d'où elle est sortie, les dégoûts qu'elle rencontra, les hommes qui lui servirent de parrains et d'introducteurs dans le monde. Écoutons-les. Écoulons surtout le témoin le plus intelligent , le plus décidé , le plus sérieux de tous ceux qui ont mis la main à ce grand malheur de notre pays. Recueillons, dans ce procès commencé au tribunal de l'histoire, et où nous ne pouvons être juges, recueillons le témoignage du principal iniimé ; et puisque M. l.ouis
Blanc vont bien nous donner ce qu'il appelle des Parjpfi d'histoire de la révolution de Février 18^8 (1) , ouvrons ces pages , étudions un moment cette histoire. Vraie ou fausse, impartiale ou passionnée, personnelle ou générale, une histoire écrite par M. Louis Blanc tient toujours par quelque côté au domaine de la critique littéraire ; car s'il n'a pas d'autre mérite comme politique, M. Louis Blanc du moins sait écrire.
Par ce nouvel ouvrage, M. Louis Blanc s'est classé dans l'école historique récemment créée par M. de Lamartine, l'école égoïste et personnelle. Autrefois la physionomie particulière des historiens se cachait en quelque sorte derrière la grandeur des événements. Dieu est partout dans le Discours sur l'Histoire universelle , mais où est Bossuet, si ce n*est par son génie? Aujourd'hui, tant les causes des événements sont peu profondes, des révolutions qui remuent l'Europe tiennent dans le cadre d'une personnalité étroite et peuvent se voir dans le miroir d'un écrivain épris de lui-même. Les gens qui renversent des trônes, quand ils veulent donner une idée de ces grandes commotions qui ont fait trembler le sol du vieux monde , détachent quelques feuillets de leurs souvenirs personnels : « Ce sont de simples Mémoires que je publie, écrit né^Ugemment M. Louis Blanc. Quant à l'emploi du pronom personnel, je prie les lecteurs de me le pardonner. »
Essayons donc de regarder, à notre tour, dans le miroir de M. Louis Blanc. Cherchons-y sa figure ; tâchons d'y voir la révolution de Février, et surtout de la comprendre.
M. Louis Blanc ne serait pas un véritable révolutionnaire de Février s'il ne débutait pas par se délivrer à luimême un certain nombre de certificats constatant ses services, ses ovations , ses vertus , ses quaUlés physiques et
(1) 1 vol. in-S», Paris, 1849.
morales, car rien n*y manque ; et , d'un autre côté , nous ne serions pas des gens bien élevés si nous ne commencions pas par dégager de l'histoire de M. Louis Blanc cet ensemble de perfections individuelles par où se justifie, sous cette plume emphatique et brillante, l'emploi si fréquent de ce moi haïssable qui choquait Pascal. Aujourd'hui le moi s'accommode très-bien à la rigueur du principe de fraterniié socialiste. Faire son éloge , n'est-ce pas mettre dans la communauté le mérite qu'on a de trop, au profit de ceux qui en ont moins ?
Il fallait un piédestal à celte statue que M. Louis Blanc s'élève à lui-même. Le piédestal est trouvé. C'est le peuple qui le fournit. Il prête ses épaules « M'étant
nommé, dit l'auteur, je fus enlevé et porté sans toucher terre dans la salle Saint-Jean , où se tenaient les grandes assises populaires. » M. Louis Blanc aurait pu échapper aux regards de la multitude. Le voilà sur les épaules du peuple ; nous pouvons le contempler à l'aise , et jouir du spectacle des vertus que comporte un grand rôle révolutionnaire. Ainsi M. Louis Blanc est sobre; il déjeune et dîne à 5 francs par tête tout ensemble (P. 57.) Il est désintéressé ; cinq éditions de l' Organisation du Travail , tirées ensemble à plus de trente mille exemplaires « ne lui ont rapporté que l'honneur d'avoir dit la vérité (P. 75). » Il est magnanime. Ilacommencé, comme Annibal,par un serment sublime et indigné. (P. 217.) Il est audacieux. (P. 99.) Il est éloquent. (P. 105.) Il est sensible jusqu'aux larmes; il pleure de joie le 24 février, quand M. Albert est proclamé. Il pleure d'attendrissement le 17 mars. (P. 19 et 90.) Il est un modèle de franchise h l'endroit du peuple (p. 1 33) ; il n'a rêvé que la solidarité des classes, que l'union des cœurs, que la conciliation des maîtres et des ouvriers. (P. 74.) Yis-à-vis des calomniateurs, il a les armes de l'honncte homme; « ce sont des verges (p. 153); » contre l'injustice des âmes viles, « il a la sérénité du mé-
pris. » (P. 267.) Ce n'est pas tout : M. de Lamartine raconte quelque part que M. Louis Blanc fut conduit, un jour de grande chaleur et de faiigue extraordinaire, à une fenêtre de l'Hôtel de Ville pour s'y remettre d'un évanouissement passager.
« Le fait est , réplique M. Louis Blanc, qu'il ne m'est jamais arrivé de m'évanouir depuis que je suis au monde. Quand j'ai eu à parler aux masses, même dans les circonstances les plus terribles , je n'ai jamais éprouvé d'autre émotion que l'enthousiasme de la foi démocratique ; et quand le peuple m'a emporté dans ses bras, ce n'a jamais été que pour me marquer sa sympathie, etc. , etc. »
Tel est le portrait que trace de lui-même M. Louis Blanc. Annibal, Hercule, saint Vincent de Paul, Cicéron, Aristide pourraient y revendiquer chacun la part qu'ils y ont mise. J'oublie un dernier trait. Autrefois on trouvait que Gracchus aurait eu mauvaise grâce à se plaindre des séditieux :
Quis tulerit Gracchos de sediiione querentes?
disait Juvénal. M. Louis Blanc se défend (p. lU) d'avoir jamais eu le moindre rapport, même indirect, avec M. Blanqui.
J'ai rassemblé sans aucune malice, et uniquement pour la fin que je me suis proposée et où j'arriverai tout à l'heure , ces différents traits de la physionomie morale et physique de M. Louis Blanc , tels que je les ai trouvés épars dans un gros volume. Je n'y ai mis, je le répète, aucune intention malveillante pour l'auteur, puisque je n'ai fait autre chose qu'emprunter un instant le pinceau qui lui a servi à se peindre sur une longueur de 300 pages in-8\ J'ai pourtant, sur quelques détails de son portrait, un petit nombre d'observations très-humbles à lui soumettre. Et d'abord, M. Louis Blanc, qui vante à juste
titre sa sobriété, croit-il que s'il avait dîné au Luxembourg à 20 francs par tête, aux frais du Trésor, en gardant dans sa poche les discours qu'il destinait au peuple, au lieu de prononcer ces discours, en dînant simplement à 5 francs par tête, croit-il que le Trésor aurait fait une mauvaise affaire? En second lieu, M. Louis Blanc , qui sait si bien l'histoire, est-il bien sûr que le serment que lit Annibal, enfant, contre les ennemis de sa patrie , ait la moindre ressemblance avec celui qu'il fit lui-même, étant eu âge de raison, lui Français, contre sa patrie française? Enfin, l'auteur des Paget< d Histoire raconte, avec une admiration peu dissimulée pour son courage, que le peuple ayant témoigné le désir, aux élections générales de 1848, de nommer vingt-cinq ouvriers sur les trente quatre candidats que la ville de Paris avait à présenter, il s'en expliqua nettement devant les délégués du Luxembourg, il proposa de ne choisir que vingt candidats appartenant à la classe ouvrière. La courageuse franchise de M. Louis Blanc à l'endroit du peuple consiste donc dans cetle différence de vingt à vingt-cinq sur trente-quatre I Quand le courage des tribuns s'élève à des proportions aussi colossales, n'estce pas le moment de tout craindre ? La suite l'a bien prouvé.
Quoi qu'il en soit de ces réflexions , je ne conteste rien à M. Louis Blanc. Qu'il soit éloquent, sensible , sobre à table, ferme à la tribune, audacieux et fort, magnanime et serein, qu'il soit tout cela, je n'y contredis pas. Je ne fais pas la guerre à sa personne. Laissons toute liberté, sur ces points délicats, à la vanité des politiques et des lettrés, à une condition pourtant : c'est que la vanité ne tournera pas en faction ; c'est que le fétichisme individuel ne poussera pas l'admiration de soi-même jusqu'à la haine du prochain ; c'est que l'idolâtrie égoïste et solitaire n'engendrera pas un esprit de vengeance punique. Qu'un écrivain, philosophe ou sectaire, poëte ou bouffon (notre époque en
est pleine), s'enfle et s'exalte dans la contemplation de son image peinte par lui-iuême, d'accord; mais que les proportions où il se voit, il ne les impose pas à la vérité ; qu'il ne prétende pas refaire le monde extérieur sur le modèle de ces fantasmagories du sens intime qui se repiésenle trop souvent la réalité telle que l'ivresse de l'égoïsme l'imagine, ou telle qu'un complaisant orgueil l'a rêvée.
Or, ces défauts sont, je le crains, ceux de la doctrine, du langage et de la conduite politique de M. Louis Blanc. Chez l'auteur de V Organisation du Travail^ le fond et la forme de sa théorie , les actes et les paroles , les livres et les harangues , tout semble procéder également de l'exagération et de l'idolâtrie du sens personnel. Par là s'explique la part qu'il s'attribue dans la révolution de Février, le rôle qu'il y a joué, le caractère qu'il lui prête, les haines qu'il a excitées et ressenties, les injures qu'il a reçues et rendues; par là s'explique dans son livre , même la vérité. M. Louis Blanc ne la repousse pas, quand elle lui sert.
On a beaucoup discuté , on discutera longtemps encore sur la nature de l'accueil qui fut fait par la France à la révolution de Février. Mon intention n'est pas de m'engager dans un débat de ce genre , d'autant plus qu'avec M. Louis Blanc je suis , sur ce point , dans un parfait accord. La révolution de Février fut accueillie par la stupeur et la répugnance du pays. « La plupart des dépar- » tements, écrit M. Louis Blanc, étaient, en février 18Zi8, » encore monarchiques ; ils avaient appris l'avènement de » la République avec une sorte de stupeur ; ils l'avaient re- » connue plutôt qu'acclamée. » Ce n'est pas tout. Nous allons voir que ce gouvernement qui fut alors imposé à la France , c'était le gouvernement d'une faction en minorité flagrante, un gouvernement trouvé au bout d'un syllogisme, né, sous le nom de logique, de l'adultère union des esprits violents et des esprits faux. M. Louis Blanc nous apprend tout cela :
« Au mois de février 1848 , nous dit-il, la République était plus dans la force des choses que dans les progrès de l'opinion ; elle était imposée plus par la logique de Vhistoire que par l'importance numérique des répicblicains. » (P. 17.) « Y eut-il jamais, dit-il ailleurs, éléments plus rebelles que ceux qui en février s'offraient au maniement d'un pouvoir républicain ? En dehors de ce peuple des grandes villes, où était la France? Au-dessus de ce peuple y avait-il, je le demande, quelque autre passion que celle de l'or?... Ajoutez à cela l'absence d'une éducation vraiment publique, l'empire du préjugé monarchique sur les quatre cinquiè^nes de la nation^ la nuit intellectuelle répandue sur les campagnes, la faiblesse numérique du parti républicain, les souvenirs de 93 hypocritement évoqués et dessinant au fond des imaginations effrayées la République en traits de sang , vous aurez alors le tableau fidèle de la société dont il s'agissait d'élever le destin. »
Ainsi la République, personne n'en voulait ; les quatre cinquièmes de la France appartenaient à l'opinion monarchique. Il fallait, pour faire accepter une révolution au pays, violenter les habitudes et les intérêts du plus grand nombre, je suppose que cela veut dire le peuple, se rire des obstacles, narguer les périls d'une usurpation impudente, prendre d'une main brutale, sous prétexte de l'élever, la destinée d'une grande nation, heureuse et prospère sous le régime qu'on renversait! Il fallait faire tout cela! Qui donc l'oserait? M. Louis Blanc plaisante agréablement M. de Lamartine , non pas pour l'avoir tenté, mais pour s'être vanté de l'avoir entrepris. « La vérité est , dit-il , » que dans la marche triomphale de la République , l'an- » cien poète des rois ne jiouvait figurer que comme vaincu. » Seulement, pour mieux exposer aux regards ce captif » fameux, la République se plut à le faire asseoir derrière » elle sur le char de triomphe. »
Triste retour des choses d'ici-bas' M. de Lamartine
avait revendiqué pour lui seul la paternité de la révolution de 18^8, cette triste fille de la Charte violée et mutilée. Dans le livre de M. Louis Blanc il ne ligure plus que pour mémoire. Le héros du Palais-Bourbon n'est plus qu'un vaincu de Février! Mais qui donc le remplace dans cette paternité funeste? Vous le demandez? Pourquoi M. Louis Blanc serait-il monté sur son piédestal? Pourquoi se serait-il manifesté dans cette lumière éclatante dont nous avons essayé de faire reluire un reflet sur cette ])H<^e fugitive ? Pourquoi tous ces efforts, si ce n'était pour prendre une place qui, à la vérité, exigeait une intrépidité d'esprit, une impertinence d'orgueil et une vigueur de mépris de la race humaine (1) sans égales chez celui qui prétendait l'occuper ?
Tel fut le rôle de M. Louis Blanc , s'il faut l'en croire. « Ohî certes, s'écrie-t-il, ce n'est pas l'audace révolutionnaire qui nje manque, lorsque je la crois féconde! » Aussi, tandis que personne ne songeait à la République, pas même ce pauvre M. de Lamartine, « je montai, dit » notre historien, en uniforme de garde national sur la » table qui servait de bureau (à l'Hôtel de Ville); et là, » dans un discours qui dut être singulièrement animé s'il » répondit aux battements de mon cœur, je 'proclamai » non-seulement la République, mais la République dé- » mocratique et sociale!... » C'était aller vite en besogne; mais la France ne voulait pas du gouvernement républicain. M. Louis Blanc ne pouvait donc trop se presser de prendre les devants, lui sur elle !
M. Louis Blanc d'un côté, la France de l'autre ! Son moi chétif en regard de cette grande et majestueuse image,
(1) Voir un curieux chapitre sur les contradictions des modernes promoteurs du gouvernement populaire dans Je substantiel ouvrage intitulé : Murale .sociale ou devoirs de VÉlal et des citoyens, récemment publié par M. Adolphe Garnier, professeur de philosophie à la faculté des lettres de Paris.
la patrie française ! Ce petit rhéteur monté sur une table pour arraciier la couronne à ce front auguste, et réclamant en style d'école, comme disait Tacite, le gouvernement du monde : Professoriâ lingud regimen oï^bis expostulans! Étrange rapprochement! humiUant aveu de l'orgueil humain ! car tandis que l'homme semble se relever par l'audace de sa tentative, voyez comme il rabaisse la cause qu'il croit servir! La révolution de Février! « une poignée d'hommes l'a faite, » dit M. Lagrange. La République française ! c'est moi qui l'ai proclamée , au milieu de la stupeur universelle, dit M. Louis Blanc. Où donc aviez-vous pris, vous, le droit de renverser un trône avec quelques factieux fourvoyés ; vous , le droit d'y substituer le fauteuil dictatorial du Luxembourg? Où l'aviezvous pris, si ce n'est dans l'aveugle et étroite inspiration du sens personnel ?
Une fois lancée dans cette voie, l'audace révolutionnaire ne recule plus. L'individualisme, enivré de sa victoire , perd la pudeur en même temps que le bon sens. M. Louis Blanc propose sérieusement, après février, d'entreprendre l'éducation répubUcaine de la France. Savezvous dans quels termes? Vous allez en juger :
« Nous aurions pu (en reculant le moment des élections générales le plus loin possible) agir avec toute la force que donne Veœercice du pouvoir sur cette nation française si vive, si intelligente, si prompte à suivre les impuisions venues d'en haut. Nous aurions comme allumé au sommet de la société un phare lumineux qui en aurait éclairé toute l'étendue. En un mot, quand la souveraineté du peuple, dès l'abord reconnue et proclamée, aurait été appelée autour des urnes , elle se serait trouvée avoir fait son éducation. »
Cela est-il sérieux , ou bien est-ce une de ces ironies vengeresses où l'orgueil du sens personnel s'abandonne quelquefois, avec de secrètes délices, par mépris des nml-
titudes ignorantes et passionnées? Je l'ignore; M. Louis Blanc ne le dit pas, mais il ajoute, toujours sérieusement : « Telle était aussi l'opinion d'Albert, et rien n'était plus » propre à me confirmer dans la mienne. » Ainsi, quand il s'agissait de faire l'éducation de la France et d'élever son destin f M. Louis Blanc n'était plus seul. M. Albert était là I
M. Louis Blanc abuse de l'ouvrier. Il dit sans cesse : Albert et moi! Quand il proclame la République dans la salle Saint-Jean, il introduit un ouvrier qui le félicite, au nom de ses camarades, « d'avoir posé la véritable question. » Quand il s'agit de décréter le droit au travail, c'est encore un ouvrier qui entraîne à lui seul les irrésolutions du conseil. Il faut citer l'anecdote tout entière; elle est instructive :
« Dans la matinée du 25 février.... une rumeur formidable enveloppa tout à coup l'Hôtel de Ville. Bientôt la porte du conseil s'ouvrant avec fracas, un homme entra qui apparaissait vraiment à la manière des spectres.... Il avait un fusil à la main.... son œil bleu étincelait. Il se présenta au nom du peuple, montra d'un geste impérieux la place de Grève , et faisant retentir sur le parquet la crosse de son fusil , demanda la reconnaissance du
droit au travail Je m'empressai de saisir V occasion^
et attirant dans l'embrasure d'une croisée l'ouvrier qui se nommait Marche , j'écrivis devant lui le décret suivant, etc., etc. »
Je le demande à tous les hommes de bonne foi dans tous les partis: l'outrecuidance du m^oi humain, le despotisme brutal de la personnalité pouvaient-ils être poussés plus loin? Et voilà les hommes qui avaient fait, pendant dixhuit ans, des conspirations, des émeutes et de gros livres, par-dessus le marché, contre cette abominable tyrannie qu'on appelait la pensée immuable ! C'était pour substituer, dans le gouvernement de la France, la signature de
M. Louis Blanc à celle du roi Louis-Philippe, le contreseing de l'ouvrier Marche à celui de M. Guizot ; c'était pour élever sur les ruines d'une société brillante ce gouvernement personnel de l'orgueil et de l'ignorance, qu'on avait renversé ce noble et tutélaire abri, le trône constitutionnel sous lequel prospérait notre grande nation !
Laissez-les faire. Tantôt leur orgueil détache un seul homme de la foule pour en faire, le fusil'au poing, le législateur de trente-deux millions de citoyens hbres; tantôt il soulève ces immenses démonstrations qui se traduisent en journées terribles que peuvent terminer des nuits sanglantes. Il faut hre dans le hvre de M. Louis Blanc le récit, d'ailleurs très-curieux, très-animé, très-habilement et très-dramatiquement intrigué, de ces journées sinistres. Je n'y recherche en ce moment, pour ma part, que le rôle qu'y joue la personnalité de M. Louis Blanc, le reflet qu'elle y jette, l'effet qu'il en obtient ou qu'il en attend; car tout lui sert, tout lui est bon à ce début orageux de sa carrière politique, tout lui est machine de guerre ou de gouvernement, aussi bien l'Hôtel de Ville que le Luxembourg, aussi bien l'ouvrier Marche à la salle Saint-Jean que l'émeute électorale du Champ de-Mars, aussi bien le club (où il ne met pas les pieds, dit-il,) que la démonstration qui l'attendrit. Paris tremblait, et bien à tort, car il ignorait sa force ; mais enfin Paris tremblait en voyant se dérouler, sur ses places et le long de ses quais, ces hordes tranquilles, déterminées, silencieuses, chaîne immense aux anneaux de chair, qu'une même pensée, un même vœu, semblaient avoir rivées à la volonté d'un seul homme, et qui, sans armes , sans cris de guerre, sans agression violente, n'avaient besoin, on pouvait le croire, que de la force d'impulsion qui était en elles, pour renverser sans combat les bases mêmes de la société, Paris tremblait... M. Louis Blanc pleurait de joie, d'attendrissement et de respect. Rien ne lui paraissait plus beau que ce « silence épique »
du peuple. Le 1 7 mars était à ses yeux « la plus grande » peut-être de toutes les journées historiques restées vi- » vantes dans la mémoire des hommes. » Nous verrons pourquoi.
Et le 16 avril ! Paris tremblait encore, car la peur, c'est la maladie endémique des grandes villes en temps de révolution ; Paris tremblait encore en apprenant, le matin, qu'une démonstration colossale était en train de se former, sous prétexte d'élections^ en plein Champ de Mars, et qu'elle menaçait la ville. M. Louis Blanc triomphait : « Comme le peuple avait prouvé au 17 mars jusqu'à quel » point il était capable de demeurer maître de lui, je fus » charmé qiiune occasion lui fut offerle de venir dire une » fois encore : Je suis là ! » Et quand, quelques heures plus tard, l'intervention miraculeuse de la garde nationale avait préservé Paris, quand la ville se rassurait, quand l'ordre était sauvé : « Comment exprimer, dit naïvement M. Louis » Blanc, de quelle douleur Albert et moi nous fûmes » saisis, lorsqu'en approchant de l'Hôtel de Ville, nous » vîmes la place de Grève hérissée de baïonnettes ! » Pourquoi cette douleur de M. Louis Blanc au milieu de l'allégresse universelle? Car M. Ledru-HolHn lui-même triomphait, ce jour-là, dans le triomphe de l'ordre; pourquoi cette douleur? C'est qu'au lieu d'appliquer au jugement de ces scandaleux désordres de la démagogie l'incontestable sagacité de son esprit, M. Louis Blanc, tout entier aux suggestions de son égoïsme, l'œil attaché à ce progrès merveilleux et inattendu de sa destinée, ne songeait, dans cet immense péril, qu'à la part d'influence que le contrecoup des alarmes publiques pouvait reporter sur sa fortune. Il escomptait l'émeute au profit de son ambition. Me trouvez- vous sévère? Ouvrez donc ce livre; interrogez donc ce moi révolutionnaire dont j'essaye de tracer l'histoire; voyez le parti que U. Louis Blanc comptait tirer secrètement, pour son importance, de cette journée du 17
mars, qu'il n'avait pas osé exploiter hardiment, M. Proudhon le lui reproche, pour la dictature :
« Lu vraie pohtique delà situation, dit l'auteur, la seule politique qui fût à la fois sage et forte , était celle que la minorité du conseil (Albert et moi) adopta et qui consistait à profiler de la secousse imprimée (par la démonstration) aux âmes vacillantes, pour faire avec les membres de la majorité, et par eux, quoique malgré eux, la besogne révolutionnaire. Qu'on n'objecte pas la difficulté de l'entreprise : les faits répondent. N'avions-nous pas (nous, faible minorité dans le conseil, minorité imperceptible dans la nation) obtenu successivement la proclamation de la République , le suffrage universel , la reconnaissance formelle du droit au travail, V établissement d'un système de propagande socialisle par le pouvoir? Voilà pourquoi la
journée du 17 mars fut un grand fait politique ( majuscules). Elle nous donnait , en opposition à la supériorité numérique de nos adversaires dans le conseil , une autorité morale qui tendait à rendre la révolution (Albert et moi ! ) complètement maîtresse des affaires. » (P. lOO et 101.)
Ainsi le 17 mars profitait à l'autorité morale de M. Louis Blanc. C'était « la plus grande des journées hit>toriques. » Le 16 avril contrariait sa fortune. « Jour néfaste! » s'écrie le dictateur en herbe, contraint de chercher une autre voie.
Je ne dirai pourtant rien de la démonstration du 15 mai. Sur le fait du 15 mai, M. Louis Blanc est en cause devant la justice de son pays qui l'a déjà jugé par contumace. Il ne fait d'ailleurs que reproduire , sur ce point capital de son histoire personnelle , les pièces déjà très-connues de sa défense devant l'Assemblée Constituante et devant l'opinion. Il raconte en accusé plus qu'en historien ; et quoiqu'il se fasse volontiers de tout , même de la sellette , un piédestal de triomphateur, je n'ai pas de goût à l'y
suivre. Entre lui et nous, il y a la Cour de Bourges, un procès non jugé, un cruel exil.
IMais devant l'insurrection de juin M. Louis Blanc n'est plus accusé. Comment prétend-il à être juge? Il répudie, dans une très-vigoureuse et très-habile argumentation , toute complicité de sa part dans la création des ateliers nationaux. Qu'est-ce à dire! jouons-nous sur les mots? Les ateliers nationaux étaient les fds légitimes, les héritiers directs, les produits authentiques de cet incroyable décret dont nous avons raconté plus haut l'origine , le décret du 26 février, qui garantissait le droit au travail. Qu'importe que M. Louis Blanc , sur le fait de l'organisation des ateliers nationaux, eût compris autrement que M. Marie les conséquences à tirer de son décret? C'est le décret même qui avait engendré cette grande plaie sociale. C'est ce décret qui avait mis l'État en demeure, comme étant seul solvable vis-à-vis de toutes les convoitises, de tous les vices, et aussi , hélas ! de toutes les misères du moment. Les insurgés de juin , créanciers violents et impitoyables , le moment de l'échéance arrivé, ont exécuté l'État comme un débiteur de mauvaise foi (1). Le sang a coulé à torrents. Qu'il ne retombe pas, car je ne ferai jamais de vœux homicides , sur la tête qui a conçu le décret du 26 février, sur la main qui l'a signé; mais que cette main, à son tour, ne signe pas des arrêts de proscription contre les hommes de cœur qui , dans ces horribles journées , ont héroïquement défendu la société et les lois !
« La commission executive avait disparu, écrit M. Louis Blanc, et la dictature du général Cavaignac s'était élevée sur des cadavres. Je ne ferai pas revivre , à ce sujet, des
(1) Un ouvrage récemment publié : les Socialistes modernes, par M. Jules Breynat, docteur en droit, contient sur ce point litigieux de l'histoire de M. Louis Diane une discussion très-animée et très-concluante.
accusations que le moment n'est pas venu d'approfondir. C'est là un procès tenu en réserm parmi le peuple. Le dossier existe, aucune pièce n'y manque. .. »
J'ai essayé de montrer de quel point de vue M. Louis Blanc jugeait les choses. Ai-je besoin d'ajouter, après ce qu'on vient de lire, qu'il n'est pas moins exclusif et personnel quand il s'agit de juger les hommes ? Tout ce qui lui est obstacle lui est ennemi. Aussi est-ce avec une dureté inexorable qu'il fait le compte de ce gouvernement provisoire qu'il a servi. Nous autres qui l'avons subi, nous n'avons jamais mis tant de griefs à sa charge. M. Louis Blanc ne nous laisse plus rien à dire, si ce n'est d'admis rer qu'entre gens qui ont fait la même besogne, il s'en trouve que l'amour de la vérité possède à ce point d'y sacrifier même leur renommée ; car nous le demanderons à M. Louis Blanc : Que faisiez-vous dans ce saint office de révolutionnaires honteux et poltrons , s'il faut vous en croire, entre le repentir de la veille et la terreur du lendemain, devant la désertion des principes, la lâcheté, la prévarication, la corruption ? Que faisiez-vous (je cite vos paroles) « devant la contre-révolution accroupie à l'Hôtel » de Ville et s'enveloppant dans le drapeau tricolore, en » présence de l'espionnage organisé par le gouvernement » contre lui-même, des sources de l'élection empoison- » nées, de tant d'impures manœuvres, de tant de trahi- )) sons inouïes, des destins de la République égarés dans des » alliances sans pudeur ? » Que faisiez-vous ? N'étiez-vous qu'un rhéteur honteux et pervers, escomptant dans la comphcité de ces attentats l'occasion commode et le bénéfice certain de les raconter? N'étiez-vous qu'un complaisant vulgaire , un homme d'État surfait, nn rêveur fourvoyé dans l'action, un grave étourdi, un diseur de riens, impuissant et fatal ? Choisissez. Je sais que vous répondrez que vous étiez un membre sérieux de ce gouvernement battu par la tempête, le plus intrépide de l'équipage, et
qu'il n'a pas tenu à vous qu'il ne fît une autre route entre les écueils. Pourquoi ce gouvernement n'a-t-il pas suivi vos conseils? Il vous a redouté ; il ne vous a jamais écouté. Comme révolutionnaire , il vous craignait ; comme socialiste, il vous écartait. Le Luxembourg était un exil : la tribune où vous disiez aux ouvriers affamés : « Courage donc ! » tous les hommes sont égaux ; cela veut dire : Tous les ') hommes sont rois, » cette tribune était la part du feu. Elle n'avait pas d'autre sens; vous le saviez bien. Aujourd^'hui vous mettez dans vos jugements sur les hommes le souvenirjaloux de votre importance méconnue. Vous voyez les défauts de vos adversaires et les fautes de leur politique dans le miroir grossissant où vous avez vu vos mérites et vos vertus. Autrement , est-ce bien vous qui auriez tracé ces portraits vengeurs, d'une touche à la fois si fine, si pénétrante et si ferme, où, pour ma part, je ne fais aucune difficulté de reconnaître vos collègues du gouvernement provisoire, mais où la curiosité érudite pourra s'étonner un jour qu'ils aient été peints par vous ? Est-ce bien vous encore, si vous n'aviez été animé que par l'intérêt de votre cause, qui auriez raconté avec ce grand détail les dissentiments du parti républicain antérieurs à la révolution de Février, la discorde au sein du gouvernement provisoire, les étranges révélations de M. Emile Thomas, les procédés de la police de M. Marrast, les intrigues électorales pratiquées à l'atelier de Saint-Maur, l'argent de l'Etat jeté à pleines mains dans cette corruption vertueuse ? Est-ce bien vous encore qui, en fin de compte, auriez jeté cet anathème à la révolution de Février : « Ah ! c'est à en rougir » de honte ! Et comment ne pas reculer de dégoût en voyant » quel impur limon contenaient les bas-fonds d'une révo- » lution si glorieuse ! »
Quoi ! déjà la honte et le dégoût ! et la révolution de Février n'avait pas deux mois ! et l'homme dont M. Louis Blanc nous dit aujourd'hui : « La République n'avait pas
» eu le premier culte de M. de Lamartine ; son encens » facile était monté vers d'autres dieux ; » — cet homme l'avait appelée la révolution du mépris ! Contre cette prétendue révolution du mépris, déjà commençait en avril 1868, s'il faut en croire M. Louis Blanc, l'implacable réaction du dégoût !... Mais je m'arrête, ce mot me suffit.
J'ai voulu, je le répète, montrer dans le livre de M. Louis Blanc les effets de l'intempérance et de l'aveuglement du sens individuel. Je les ai fait voir dans ses actes et dans son langage. J'aurais voulu que les limites de ce rapide travail m'eussent permis de pénétrer aussi, avec celte lumière infaillible, dans sa doctrine économique. D'autres l'ont fait avant moi, et je renvoie avec confiance aux admirables Lettres sur l'organisation du travail de mon ami Michel Chevalier ceux qui seraient curieux de savoir tout ce que la théorie socialiste , dont M. Louis Blanc est l'auteur, renferme de mesquinement pompeux, d'étroitement personnel, de logiquement absurde, de radicalement inapplicable. Il me resterait à chercher dans le style de l'auteur des Pagts (Thistoire la trace de ce défaut qui est partout dans sa vie et au fond de tous ses principes. Ce serait la moins pénible partie de ma tâche. M. Louis Blanc est un littérateur de mérite; et au style d'un homme habile la personnaUté ne gâte rien. J'ai été sévère pour M. Louis Blanc comme politique. Je ne crains pas d'avouer que je fais grand cas de son talent comme écrivain. Sa rhétorique même ne me déplaît pas ; elle a souvent le ton haut, mais une fière allure ; elle manie adroitement le pathétique et elle sait communiquer l'émotion.
Malgré tout , cette superbe médaille a un revers. M. Louis Blanc attaque volontiers ; il est contraint de se défendre quelquefois. Quand il faut se défendre, M. Louis Blanc perd volontiers la tête (sans s'évanouir). Les inqualifiables injures de M. Proudhon l'ont visiblement troublé. Car, il faut le reconnaître, le professeur du Luxembourg
est le plus poli des révolutionnaires, et il ne sacrifie pas sans regret, même dans ses plus grandes colères, la mise soignée et le port élégant de ses périodes. Mais avec M. Proudhon, dont la plume déchire comme la griffe de Satan, il a fallu changer de style et se cuirasser lourdement des pieds à la tête. La nécessité était rude. Mais qu'y faire ?
Quoi ! tu veux qu'on t'épargne et n'as rien épargné?
M. Louis Blanc s'est fait sottisier (qu'il me passe le mot) pour n'être pas battu. Le chapitre XII de ses Pages d'Histoire est un modèle de ce genre, passé de mode pendant la corruption de la monarchie, mais que la république démocratique et sociale nous a rendu. A M. Proudhon qui appelle M. Louis Blanc « le plus ignorant, le plus vain, le » plus vide , le plus impudent, le plus nauséabond des » rhéteurs » {Voix du Peuple, passim), M. Louis Bianc répond : « Vaniteux sophiste ! Erostrate ridicule ! niais » Zoïle ! fourbe I corbeau en quête de pâture sanglante ! » homme de proie! » (P. 95.) — A M. Proudhon qui lui dit :
« Venez donc, vous qui avez sans cesse à la bouche les mots fraternité , dévouement , abnégation , venez donc , laissant le langage de l'insolence, confesser en toute humilité aux associations ouvrières, à vos neuf délégués du Luxembourg, à tout le parti démocratique, que vous avez écrit à tort et à travers sur le travail, l'association, l'échange, le crédit sans en connaître l'a b c. .. Demandez pardon à vos lecteurs de les avoir trop longtemps mystifiés, donnez votre démission de candidat au ministère du travail, et retournez à l'école... » [Voix du Peuple.)
A cette apostrophe peu parlementaire, M. Louis Blanc répond :
« Lorsque , voulant éclabousser de loin un honnête homme , quelque enfant mal élevé s'avise de frapper du
pied dans le ruisseau, que fait l'honnête homme ? Se détourne-t-il de son chemin? Non. Il laisse le malheureux se couvrir de boue pour en envoyer aux passants, et il va où ses affaires l'appellent. » (Le Nouveau- Monde ^ 15 janvier.) Et nous aussi, allons à nos affaires! Car où nous conduirait, je vous le demande, une plus longue étude de ces deux grands apôtres de la solidarité républicaine ? A Gharenton, peut-être ! O vertu du sens personnel ! ô puissance de la fraternité socialiste!. ..
Daniel Stern.
(14 avril 1850.)
V Histoire de la révolution de 1848 (1) , par Daniel Stern, est à peu près le seul ouvrage de ce genre qui n'ait pas été écrit pour la glorification personnelle de son auteur. C'est une originalité à laquelle, pour ma part, je suis fort sensible; car j'ai lu, bon gré, mal gré, tous ces livres. V Histoire de la révolution de Février, par M. de Lamartine , n'est qu'une autobiographie dithyrambique. Les Pages d'histoire de M. Louis Blanc , c'est le piédestal préparé pour sa statue. Les Confessions révolutionnaires de M. Proudhon , c'est Diogène dans son tonneau , l'orgueil sous le manteau troué du sectaire. Les Mémoires de M. Caussidière ne sont qu'un Mémoire sur procès. Il y aurait à citer aussi l'Histoire de Février, par M. Delvau, et celle (annoncée) de M. Elias Regnault , l'un secrétaire intime, l'autre chef du cabinet de M. Ledru-Rollin. Daniel Stern est le premier historien de la révolution de 18/t8 qui ne s'en proclame pas le héros. Il est le premier qui consente à nous parler des événements de celte funeste époque sans nous donner le bulletin de sa santé et le menu de son dîner. Il a peut-être dormi, comme M. de Lamartine, pendant la nuit du 23 au 24 février; mais il ne s'en vante pas.
(1) 1 vol. in-S», Paris, 1850.
Une autre différence de cette histoire avec les œuvres de même nature qui l'ont ;pi*écédée , c'est que l'auteur , loin de produire sa personne, la dissimule; loin d'étaler son nom , le dérobe à la curiosité du public. Est-ce modestie? Nous verrons bien. Quoi qu'il en soit, Daniel Stern est un pseudonyme qui cache , nous dit-on , un nom patricien fourvoyé dans les erreurs du socialisme, un brillant écusson volontairement brisé, une existence de femme orageuse et déchue, l'orgueilleux divorce de la passion avec les lois et les exigences de la société. Voilà ce qu'on nous dit ; mais que nous importe ? Ce n'est pas à la personne de Daniel Stern , ni à son blason, ni à sa vie privée que nous avons affaire , c'est à son livre , et c'est bien assez.
Le livre de Daniel Stern est une diatribe en 300 pages dirigée contre la société française , celle que ses ennemis appellent la vieille société. C'est un pamphlet sous le nom d'histoire. Le livre a de la tenue, de la suite , une certaine vigueur résolue et tranchante. L'auteur y a employé beaucoup de recherches , beaucoup d'art. On pourrait croire , avec quelque bonne volonté , qu'il y a mis beaucoup de passion. C'est par là que ce livre est curieux et qu'il se fait distinguer. Mais qu'on me laisse d'abord dire un mot d'un vice de notre époque auquel ce nouvel ouvrage de Daniel Stern tient, si je ne me trompe, par quelques côtés.
De tous les travers qui s'attaquent de nos jours à la société , il n'en est pas de pire que celui qui consiste à se venger sur elle du tort même qu'on lui a causé ou des offenses qu'on lui a faites. Il est une race d'esprits malades et pervers qui mettent à son compte , sans scrupule, leurs espérances déçues, leurs ambitions trompées, le poids de leurs fautes, le déclassement de leurs destinées, le désordre de leurs sentiments et de leurs affaires. La race des Erosirales est immortelle. Le monde nouveau foisonne de gé-
nies méconnus qui rêvent de se révéler à la terre dans l'incendie même qu'ils vont allumer. Cette maladie de l'àme humaine est ancienne. Il était réservé à notre époque de lui donner, en la propageant, des proportions effrayantes. Combien de gens aujourd'hui, poètes, philosophes, publicistes, brocanteurs, écohers, femmes incomprises , combien de gens qui voudraient brûler le temple de Diane à Éphèse !
C'est que jamais, à aucune autre époque, sous une apparente chaleur de philanthropie universelle , l'orgueil du moi humain n'a caché un plus inexorable égoïsme ; c'est que jamais la prétention d'améliorer la condition des classes malheureuses n'a servi de prétexte à une plus réelle indifférence pour leur destinée, à un plus dédaigneux oubU de leurs souffrances ! Autrefois , c'était une entreprise sérieuse, quand ce n'était pas une œuvre divine, de se poser en réformateur de la société. Aujourd'hui, c'est moins que rien. On est socialiste ou on cesse de l'être, on reprend le harnais humanitaire ou on le quitte avec la même facilité. Autrefois, quand on s'attaquait à la vieille société au nom de la charité, comme saint Paul; au nom de la liberté de conscience , comme Luther ; au nom de la philosophie, comme Voltaire ; au nom de la liberté politique , par la voix de Mirabeau ; au nom de la hberté parlementaire, par celle de Foy, de Casimir Périer ou de Benjamin Constant, c'était une belle œuvre. La poursuite était noble , le but était grand. Aujourd'hui, quand l'ordre social tout entier est remis en question par l'audace des novateurs, on peut dire, malgré l'immensité du péril, que ce n'est rien. Pourquoi cela? Le danger est immense, le but est médiocre. C'est une cruelle et douloureuse attente de toutes les âmes , mais pour une fin sans grandeur. Les réformateurs contemporains nous mènent à l'abîme par une voie d'impuissance et de stérilité, et la société qui se sent mourir n'a jamais été menacée, depuis le commen-
cernent du monde , d'une fin plus terrible à la fois et plus vulgaire.
C'est que les réformateurs (j'excepte un petit nombre de croyants) n'ont pas pour but de guérir la société, mais de l'exploiter ou de la punir. On a des mépris à venger ou des intérêts à servir ; on poursuit une représaille ou une convoitise. Le prétexte de la réformation sociale couvre tout. Vous étiez un grand poëte, plein d'invention, de vigueur, d'audace et d'éclat ; vous avez voulu changer votre lyre harmonieuse pour un bâton de commandement. La main vous a tremblé dans cette tentative. La société, qui vous admirait poëte, vous répudie homme d'État. Elle vous avait tout donné, considération, renommée, fortune, tous les honneurs, tous les biens ; mais elle refuse de vous donner aussi le gouvernement de ses affaires, et vous la punissez ! — Vous aviez un nom , une parenté opulente, un esprit élégant et cultivé, une plume brillante et hardie, tous les agréments de l'âge et tous les loisirs de la richesse. Tout vous était facile dans la vie, non-seulement la vertu, mais la passion. La société ne vous demandait que le respect apparent de ses usages , l'observation extérieure de ses lois, la pratique banale de ses convenances ; mais, cela même, vous l'avez refusé. Alors la société, si indulgente qu'elle soit, s'est retirée de vous; mais vous, vous êtes revenu sur elle l'injure à la bouche, le fiel au cœur, un poignard dans votre main délicate , et vous avez dit , comme le héros d'Alexandre Dumas, ce mot fatal d'une nuit de débauche , qui semble devenu le mot d'ordre d'une faction : « Elle nous résiste, nous la tuerons! » — Oui, vous la tuerez, vous tous qui jouez, par ambition ou par dépit, le jeu terrible du socialisme; vous tuerez la société, mais elle ne vous rendra pas son estime.
Je reviens à Daniel Stern. Son livre (je n'en cherche pas la cause) est visiblement inspiré par l'esprit que je viens de signaler, l'esprit de dénigrement passionné et
vindicatif, l'esprit antisocial et démagogique. Ai-je besoin d'ajouter que Daniel Stern est socialiste, et qn'il accuse la corruption du vieux monde? Il en a bien le droit. « Qu'on m'épargne, s'écrie-t-il, la triste énuméraiion de » ces hontes aristocratiques! » Et en disant cela, il fait le compte exact de ces hontes isolées, et il les jette à la face de la société tout entière. « La société qui se décom- » pose, dit-il ailleurs, fertihse à son insu la société qui » germe. » C'est ainsi que la révolution de 1 848 est l'avénement logique et providentiel des idées sociales. Elle est la métamorphose ascendante de la vie morale et matérielle du peuple, etc. (P. 273 etpassim.)
J'abrège à mon tour la citation de ce galimatias double qui abonde dans la partie purement théorique du livre de Daniel Stern; je l'abrège, mais ce n'est pas que je n'en tienne un sérieux compte. C'est avec ces non-sens de la métaphysique socialiste qu'on entraîne aujourd'hui les masses. Autrefois, quand l'ancien régime résistait encore, quand on avait devant soi un clergé propriétaire, une noblesse privilégiée, une royauté absolue, la vénaUté des charges, la presse esclave, TÉglise dominante, l'inégalité des rangs, des classes et des impôts, on passionnait la foule avec des mots qui avaient leur grandeur et leur prestige. On parlait de liberté , on invoquait les droits de la conscience humaine , on promettait l'abolition de l'esclavage, l'égalité des citoyens devant la loi. Aujourd'hui qu'on a tout donné, que l'ancien régime est une table rase, qu'on est descendu jusque dans les fondements de la société, qu'on a touché le tuf du vieux sol français, les réformateurs sont condamnés à l'absurde et à l'impossible. IN 'importe ! on les écoute. La révolution française avait changé la société politique : ils veulent changer l'homme, et on les laissera faire. Ils mettront le cœur à droite, comme ce charlatan de la comédie, et la foule applaudira. « Nous avons changé tout cela ! » dit Sganarelle médecin. Le so-
cialismc ne dit pas autre chose. Pourquoi pas? Le courant y porte, la foule y court, et c'est là le symptôme le plus décourageant de l'époque où nous vivons : la puissance d'entraînement de l'absurde. Rien de plus terrible en effet que la violence au service de la folie. « Méthodique dans » la prodigalité, réfléchi dans l'extravagance, contenu )> dans la débauche , fier dans la mendicité , observateur » jusque dans le suicide, il peut dire vers la fin de sa car- » rière, avec un juste sentiment d'orgueil : Mon estime » pour moi-même a toujours augmenté dans la proportion » du tort que j'ai fait à rna réputation.... » Tel est le portrait que Daniel Stern trace naïvement de l'un des plus grands novateurs de notre époque. Imaginez maintenant une révolution qui ferait monter sur le pavois un réformateur de cette trempe! Imaginez une réforme sociale ayant pour but de pratiquer cette doctrine de Daniel Stern : « Le socialisme est une tentative pour matériali- » ser et immédiatiser le paradis spirituel et la vie future » des chrétiens, ^) en supprimant, bien entendu, la chute et l'expiation ! — Imaginez le peuple insurgé pour réaliser l'attraction passionnelle de Charles Fourier, sa cosmogonie progressive , ses caravanes de cuisiniers voyageurs , et sa théorie de l'union des sexes en septième période! Oui, c'est là le signe le plus certain et le plus alarmant d'une décadence, quand la foule se passionne pour les cochers du cirque, quand elle s'égorge pour des sottises, quand l'absurde , au heu de rester poêle ou philosophe , se fait législateur ou prophète , quand l'énergie populaire , au heu de se tourner en activité professionnelle , se précipite en aveugle dans le pays perdu du chimérique et de l'impossible !
Je ne discuterai donc pas, quel que soit son danger, la théorie palingénésique de Daniel Stern. Cette théorie n'a qu'une valeur d'excitation révolutionnaire. Elle est scientifiquement indiscutable. Je ne disputerai pas davantage sur
les causes de la révolution de Février. Daniel Stern a sans doute des raisons qu'il ne nous dit pas d'y mêler triomphalement la Providence. Pour moi, je croyais qu'il n'y avait plus deux manières d'expliquer celte grande catastrophe. Ceux mêmes qui ont mis la main à la révolution de 18^8 passent condamnation sur la soudaineté calamiteuse de sa naissance. Le terrible enfant était venu avant terme ; tout le monde là-dessus était d'accord. Était-il né viable ? Toute la question était là. Daniel Stern en pose une autre : il fait honneur de l'accident de Février à la philosophie de l'histoire ; il le mentionne comme une des étapes les plus glorieuses de la marche perfectible de l'humanité ; il y voit le doigt de Dieu, sa prévoyance et sa bonté, où nous n'avons vu que sa colère. Que Daniel Stern se mette donc d'accord avec tous les historiens démocrates qui ont dit le contraire, avec tous ceux qui ont représenté la révolution de Février comme un objet de surprise et d'inquiétude chez les plus avancés , comme une cause de stupeur et d'épouvante chez le plus grand nombre. Pour ma part, je ne reviendrai pas sur ces questions. Le bon sens public, encore mieux que les historiens démagogues, les a jugées sans retour.
Le livre de Daniel Stern, radicalement faux, à mon point de vue du moins, par le fond général de sa doctrine, faux comme histoire, faux comme théorie, a pourtant conquis, sur l'hostilité même des lecteurs les plus prévenus, le renom d'une certaine vérité dans le détail. Je n'en disconviens pas, je l'ai déjà dit ; c'est là son mérite. On va juger pourtant, par quelques erreurs que j'ai eu occasion de relever en lisant cette histoire, du genre d'exactitude de l'historien, même dans cette mesure restreinte où elle est bornée. Peut-être a-ton pris trop facilement pour la vérité cette simple vraisemblance qui résulte, sous une plume habile, d'un certain arrangement des détails, de l'art de les produire, de les rapprocher, d'en
tirer je ne sais quelle lueur fugitive et décevante. Quoi qu'il en soit, dès qu'on approche la loupe de ces détails infinis où une information évidemment très-complexe a fourvoyé la complaisante crédulité de l'auteur, les taches abondent, les lacunes fourmillent; les non-sens, les erreurs, la confusion des noms et des dates, le choix peu scrupuleux des incidents, la recherche puérile de l'anecdote, la passion du reUef à tout prix, tous ces défauts de l'œuvre de Daniel Stern qui tiennent du commérage plus que de l'histoire, qui vous trompent en vous amusant, tous ces défauts éclatent. Seulement il faut les chercher. Je ne relèverai, pour ma part, que quelques-unes de ces erreurs. Celles qui se rapportent à la famille du roi des Français et à sa vie privée, je les passe. Je rougirais d'avoir à défendre contre les légèretés de Daniel Stern l'honneur et la dignité de cette vie, le bon accord de cette famille, la loyauté de ce roi ! Mais où l'auteur a-t-il pris ce propos absurde et impossible qu'il prête à M. Guizot au sujet de la corruption électorale? " Je sais tout cela et je » le déplore, aurait dit l'illustre ministre, mais que voulez- » vous? il faut vivre. » Où Daniel Stern a-t-il vu que « l'Angleterre se préparait à la guerre » en février 1848 (p. 33), et que l'empereur Nicolas avait fait « un prêt « a la Banque de France en 1847? (P. 35.) L'empereur a acheté des rentes françaises dont la Banque était propriétaire, parce que ce placement convenait à sa pohtique et à ses finances. Comment Daniel Stern ose-t-il dire aussi (p. 89) « qu'on savait à l'avance que la Cour de cassation, appelée à juger en dernier ressort (sur la question des banquets), rendrait un arrêt favorable au ministère? » Qui savait cela? Est-ce Daniel Stern? Il avait donc oublié l'arrêt de la Cour suprême, prononçant en 1832 l'illégalité de l'état de siège, et le respect du gouvernement du roi pour cet arrêt? J'en dirai autant de la fuite de M. Guizot par le guichet de l'Échelle, « d'où les coups de
fusil » le ramènent à l'état-major, le 2U février; et de ce prétendu refus du roi de le recevoir le matin du même jour; et « de cette somme d'argent considérable qui fut mise à sa disposition par M. de Lamartine pour faciliter sa sortie de France. » Autant de mots, autant d'erreurs. M. Guizot n'a rien demandé, n'aurait rien accepté, et on ne lui a rien offert.
Daniel Stern raconte ailleurs, comme pourrait le faire un témoin oculaire, l'entrevue qui eut lieu le 23 entre le roi, le président du conseil et le ministre de l'intérieur, au moment où parut démontrée à ses yeux la nécessité d'un changement de ministère et de politique. « L'entrevue fut courte, pénible, pleine de réticences d'un côté, et de colères refoulées de l'autre. » (P. 127.) Daniel Stern se trompe. L'entrevue fut nette et franche. M. Duchâtel et M. Guizot, après s'être résignés à la décision du roi, se retirèrent sans éprouver et sans dissimuler aucune colère. Plus loin, l'auteur affirme que, dans la nuit du 23 au 2/i, quand on eut besoin du ministre de l'intérieur pour signer l'ordonnance qui nommait le maréchal Bugeaud au commandement des troupes, le ministre ne se trouva pas chez lui, parce qu'il avait pris la fuite. C'est là un fait de toute fausseté. La signature de M. Duchâtel figure, avec celle du général ïrézel, au bas de cette ordonnance.
Je n'en dirai pas plus : on jugera par toutes ces erreurs, que je relève au hasard, de celles que j'omets. J'en veux signaler pourtant une dernière, parce qu'elle me paraît se rattacher celte fois à l'idée fixe d'où ce livre est sorti tout entier, à ce dénigrement systématique des classes supérieures de la société qui en est l'inspiration, peut-être le but. S'il faut en croire Daniel Stern, cette société a été frappée, non pas comme Archimède par le centurion romain an moment où il médite la solution d'un problème, mais à table, au milieu de toutes les recherches d'un luxe insolent, dans l'insouciance joyeuse de ce grand péril qui
la menace, dans l'héréditaire oubli de toutes ces misères qui se redressent pour se faire voir et compter ! Ainsi on était à table aux Tuileries au moment où brûlait le Château d'Eau. M. Thiers soupait le 23 avec les insurgés du quartier Notre-Dame de Lorette. M. de ^lontalivet faisait servir le 2U au poste de la garde nationale à cheval « un copieux déjeuner, » et prenait sa part du banquet. Mais le plus curieux, c'est le récit du dernier festin qui signala, au ministère de l'intérieur, s'il faut en croire Daniel Stern, la suprême agonie de cette société condamnée. Ici, je laisse parler le véridique écrivain : «... A la même heure (le 23 février au soir) une réunion étrange en de telles circonstances avait lieu à l'hôtel du Ministère de l'intérieur. M"^ Duchâtel, en habits de fête, faisait avec grâce les honneurs d'un festin somptueux à MM. Guizot, de Broglie, Janvier, etc. M. Guizot jouait l'indifférence... Les convives, animés par des vins ex~ quisy commentaient d'une verve moqueuse ce qui était à leurs yeux l'unique événement du jour : le changement du ministère. On aiguisait les épigrammes, on souriait à la pensée des embarras où M. Mole se jetait tête baissée. « Vous verrez que ce cabinet sera plus conservateur que )) nous,» disait M. Duchâtel; et il complimentait ironiquement M. Janvier, qui, assurait-il, ne pouvait manquer d'en faire partie.
»... Mais tout à coup, vers le miheu du repas, aumoment où les verres sont le mieux remplis^ où l'étincelle pétille avec le plus de feu, on remet à M. Guizot un pli cacheté. Il le parcourt, le fait passer à M. Duchâtel ; tous deux se lèvent brusquement. M'"® Duchâtel, voyant le visage altéré de son mari, devient pâle et tremblante. Le silence se fait. La nouvelle qui tombe ainsi au milieu de la joyeuse assemblée, c'est qu'un poste considérable de gardes nationaux vient de rendre les armes, et qu'on craint que le peuple, victorieux sur plusieurs points, ne se porte en
masse au Minislère de l'intérieur. .. On se consulte. On décide de donner quel jues ordres. M""* Duchâlel passe dans une chambre voisine et quille à la hâle lefi bijoux et les fleurs dont elle est 'parée pour revêtir un costume plus convenable en cas de fuite. Les convives disparaissent... On se prépare à quitter l'hôtel en secret... »
Ce récit, très-habilement disposé pour un certain effet de scène apocalyptique, a pourtant un défaut. Il est radicalement faux sur tous les points. Je n'en dis pas plus. Est-il besoin de défendre les derniers ministres du roi Louis-Philippe contre l'odieux travestissement dont on affuble leur personne, leur conduite et leur pensée? Ce dîner fut simple et triste. Personne n'y portait des habits de fête ; aucune parole ne trahit, chez les ministres déchus, cette infâme joie des périls de leurs successeurs, aucune âme ne la ressentit. M. Guizot ne reçut pas de dépêche pendant le repas. Personne ne crut à l'irrémédiable gravité des événements du boulevard des Capucines. Aucun convive ne disparut, et le salon du ministre de l'intérieur resta rempli jusqu'à minuit. Oui, tout est faux dans ce récit. Ce qui est vrai, c'est que M. Duchâtel a dîné le 23 février, comme M. Thiers, comme M. de Lamartine, comme Daniel Stern lui-même, je le suppose. Ce dernier fait a beau n'être pas prouvé, il n'est pas impossible.
Pourquoi donc Daniel Stern a-l-il si soigneusement travesti un fait aussi simple que le dîner de M. Duchâtel ? Que voulez-vous? son siège était fait. Les fictions s'enchaînent. Il avait à raconter les crimes, le châtiment et la chute d'une société corrompue. Il lui fallait le festin de Balthazar.
Poursuivons. Pendant que la vieille société, couronnée de fleurs, étincelante de diamants, insoucieuse et avinée, vide son dernier verre, assise à ces tables fabuleuses que Daniel btern lui dresse à si peu de frais, quel autre spec-
tacle se présente à nos regards ! Voici une autre table, mais où nous ne voyons ni vaisselle d'or, ni girandoles éblouissantes , ni délicatesses d'aucune sorte. « Un pain » de munition, quelques restes de fromage de Gruyère » laissés par les soldats, une bouteille de vin et un seau » d'eau apporté par un homme du peuple, » voilà le menu. « M. Fiottard prêta un petit couteau de poche qui passa » de main en main. On but à la ronde dans une tasse » ébrcchée. » Voilà pour le couvert. Quelle est donc cette table ? C'est celle des vainqueurs de l'infâme société. Quels sont ces convives? Ce sont les Cincinnatus du gouvernement provisoire. « Voilà un festin de bon augure pour un » gouvernement à bon marché, dit gaiement M. de Lamar- )) tine, » qui a toujours prédit juste, comme chacun sait ! Mais le contraste ne s'arrête pas là dans l'histoire de Daniel Stern. Cette vieille société, avilie et gangrenée (p. 10)^ poltronne et gourmande, que le peuple vient de chasser comme une servante qui a mangé le dîner de son maître, elle est aussitôt remplacée par les amis de notre auteur, par ceux au profit desquels il propose de matérialiser et d' immédiatiser le paradis des chrétiens, par les envahisseurs du Palais-Royal et des Tuileries. Voilà la nouvelle génération, novaprogenies! celle qui prendra la place de la société décrépite. Il ne s'agit plus, entendez-vous, de corriger la société française, mais de la supprimer. Telle est la logique de Daniel Stern,
et son impiété Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté l
A l'œuvre donc, et montrez-nous ces héros qui ont mission de suppléer le vieux monde, ces liéros pour qui votre encens brûle sur toutes les barricades de la grande ville, ces prédestinés du paradis immédial, ces iidèlcs du christianisme trivialisé. Pour parler des vainqueurs de Févdcr, Daniel Stern renonce au style de l'Apocalypse. Il fait du
Gessncr. Nous sommes on pleine bergerie. Voici venir Daphnis et Cliloé. Arrière les lusils ! Jl nous faut des houlettes. Foin du drapeau rouge ! c'est le drapeau rose qui va briller sur les décombres fumants du Château-d'Eau et dans les salons dévastés du Palais-Royal. Lisez plutôt: « Ceci se passait très-poliment^ avec courtoisie (il s'agit » des barricades) ; on arrêtait les voitures publiques ou » particulières; on aidait les personnes qui s'y trouvaient » à en desc îidre ; les chevaux dételés étaient remis aux » mains du cocher ; puis, la voiture renversée, on com- » mençait à dépaver tout autour. C était partout le même » procédé. »
Aimable procédé I Et que les parties de M. Fleurant sont peu civiles, quoi qu'en dise M. Argan, auprès de celles de Daniel Stern ! Tout cela se faisait « paisiblement, sans colère, » dit-il ailleurs. Sans colère ! Le célèbre Bilboquet des Variétés disait : Sans douleur !
Ce n'est pas tout. Nous voici au palais des Tuileries. Suivons-y « ce peuple de génie, ce poète éternel, » comme Daniel Stern le nomme. Hélas ! à ce peuple que de détestables flatteurs abusent, que des intrigants corrompent, que des ambitieux exploitent, à ce peuple qu'on respecte si peu en l'adorant, ce n'est pas du génie qu'il faut souhaiter, c'est du bon sens. Mais entrons. Nous voici aux Tuileries; Daniel Stern va nous montrer le peuple à l'œuvre :
«... Les uns, dit-il, pour assouvir de sauvages colères, se ruent sur les objets inanimés, brisent les glaces, les lustres, les vases de Sèvres, mettent en pièces les tentures, déchirent, foulent aux pieds, brûlent livres, papiers, lettres, dessins...
» .... Une certaine méthode préside pendant les premières heures à cette dévastation. Dans la salle des Maréchaux, le portrait du maréchal Bugeaud est percé de coups de baïonnettes et mis en lambeaux ; celui du maréchal Soult est fusillé; une toile représentant Louis- Philippe
saignant le courrier Vernet est lacérée ; le portrait du duc de Nemours est très- maltraité. »
On respecte, il est vrai, le portrait du prince de Joinville, et on sauve les soies à broder de la reine. Mais que dites-vous d'une certaine méthode qui consiste à mettre le maréchal Bugeaud en pièces, à fusiiler le maréchal Soult en effigie, et à faire un auto-da-fé vandale de toutes les richesses d'art que les âges ont accumulées dans cet immense palais, au risque d'aliumer, comme le remarque naïvement l'auteur, un effroyable incendie? O peuple de génie; poète éternel!
Daniel Stern termine, par l'apothéose de la fille de joie, son églogue démagogique :
« Une femme, la pique à la main, le bonnet rouge
sur la tête, se place dans le grand vestibule et y demeure pendant plusieurs heures, immobile, les lèvres closes, l'œil fixe, dans l'attitude d'une statue de la liberté : C'est une fille de joie. On défde devant elle avec toutes les marques d'un profond respect. Triste image des justices capricieuses du sort ! La prostituée est le signe vivant de la dégradation du pauvre et de la corruption du riche. Insultée par lui dans les temps prétendus réguliers, elle a droit à son heure de triomphe dans toutes nos saturnales révolutionnaires. »
Il y a des époques où la pécheresse s'appelle Madeleine, d'autres où elle répond au doux nom de Laïs, d'autres encore où elle immortalise tristement celui de Marion- Delorme ou de Ninon de Lenclos. En temps de révolution, la courtisane s'appelle Maillard; elle représente la déesse Raison. Aujourd'hui, comment la nommer? Daniel Stern a oublié de nous dire le nom de celte triomphante prêtresse de la démagogie, de ce respectable symbole de « l'honneur populaire outragé , » de cette digne gardienne d'un palais souillé ! Mais peut-être le sauronsnous un jour. Il manque à cette histoire.
Je finis. On connaît maintenant la pensée qui a inspiré e livre de Daniel Si m ; on connaît sa doctrine, on a pu uger de son style. Daniel Stern est un écrivain de l'école ie George Sand , qui lui-même procède de J. J. Rousseau. George Sand a développé et amplifié pour ainsi dire a trame si nette, si ferme et si vigoureuse qui compose !e style du célèbre philosophe; Daniel Stern l'a plutôt îîtriquée et affaiblie. Non que cet écrivain manque de talent, non qu'il soit étranger aux ressources et aux ruses [le la langue ; mais il manque de souffle, tandis que l'in- >piration, l'élan, une certaine ampleur plus grecque que gauloise est le mérite singulier de l'auteur de Valentine. Lavater remarque , si j'ai bon souvenir, que la figure de l'Apollon du Belvédère, soumise à une altération insensible de sa forme primitive, conduirait, par une dégradation successive, à quelque chose comme la figure du mouton. H en est de même du style des grands écrivains dans les imitations graduelles qu'ils subissent. De J. J. Rousseau nous tombons à Daniel Stern ; et certes nous pourrions tomber plus bas.
J'ai marqué en commençant par où l'histoire de Daniel Stern se distinguait de ses devancières. Elle est moins personnelle, elle est anonyme , elle est écrite. Sur tout le reste, il est facile de voir par quels côtés elle leur ressemble. C'est la même fausseté, volontaire ou non; c'est le même fonds d'idées, de passions, de préjugés et de folies que dans les ouvrages de ce genre qui l'ont précédée, je n'en excepte pas les plus vulgaires et les plus violents. Seulement Daniel Stern, dans ce carnaval de l'histoire écrite sous la dictée du socialisme, Daniel Stern conserve son masque et son domino. Elle parle un langage distingué; elle laisse deviner, à la finesse de sa main gantée, la patricienne travestie en démagogue. Mais, hélas ! les coups que porte cette main délicate n'en sont que plus cruels. L'acier est poli ; il enfonce davantage. Le vin est différent, c'est la même orgie 1
VU Les deux Secrétaires dclfl. Ledrii-Rollin.
{Histoire du Gouvernement provisoire, par M. Elias Regnault, ancien chef du cabinet du ministre provisoire de l'intérieur. — Histoire de la Révolution de Février, par Alfred Delvau, secrétaire intime de Ledru-Rollin.)
(2 juin 1850.)
Les deux secrétaires de M. Ledru-Roliin sont tous les deux d'accord sur un point , et je m'empresse de faire cette remarque, parce que c'est probablement la seule occasion que j'en aurai dans le cours de cette élude; le point où ils sont d'accord, c'est qu'au moment du partage des portefeuilles, après la révolution de Février, le ministre provisoire de l'intérieur ne reçut d'autre investiture que la sienne; qu'on ne lui donna pas le ministère, mais qu'il le prit. " Dans la distribution des portefeuilles, écrit le chef du cabinet, M. Ledru-Fiollin s'imposa plutôt qu'il ne fut choisi comme ministre de l'intérieur. » — « La première faute de Ledrn-Iloliin , écrit le secrétaire intime , ce fut d'iiïuter ses coUi-gues, de laire, comme eux, la chasse , aiix ministères. Ledru-Rollin aurait dû s'opposer h ce népotisme , le llétrir ou le dédai;^ner. En tout cas, il n'aurait pas dû l'imiter. »
Ayant pris le ministère de l'intériGur, M. Ledru-Rolhn prit deux seciétai.-es.
De ces deux secrétaires , l'un était sage , l'autre était fou.
Les fous , en politique et sous tous les drapeaux , sont ceux qui prennent, en avant et presque en dehors des opinions de leur parti , une position extrême et une attitude violente. Je ne veux pas dire autre chose de M. Delvau. Puisqu'on a dit quelquefois des rois qu'ils étaient fous, délirant reges, on peut le dire des tril)uns du peuple.
M. EUas Regnault était donc sage , M. Delvau était fou. L'un , fils d'un ancien médecin de S. M. Louis XVIII , esprit sérieux et cultivé , plume facile et ferme , républicain modéré et prudent , aurait pu être tout aussi bien le secrétaire de M. Armand i\îarrast qui représentait la résistance et le bon sens (relatif) dans le gouvernement provisoire , que celui de M. Ledru-Rollin qui en représentait la nuance passionnée , violente et aventureuse.
L'autre mais laissons-le parler : « Peuple , je suis
» un de tes enfants les plus obscurs et les plus dévoués. )) Fils du peuple, je ne renierai jamais mon origine. J'en )) suis fier. Elle m'a appris ce que je suis et ce que je nvaux... J'ai prouvé deux fois, deux heures solennelles n de ma vie! que je savais me dévouer pour ta cause , etc. , » etc. » Je suppose que cela veut dire que M. Delvau s'est battu deux fois sur des barricades , et qu'il ne manque pas de mérite ; c'est bien possible, mais peu nous importe. Secrétaire de M. Ledru-Rollin , M. Delvau était plutôt fait pour être celui de M. Blanqui.
Ainsi, des deux côtés, M. Ledru-Roilin était dépassé par ses secrétaires ; l'un marchant en arrière de lui , l'autre en avant; l'un inclinant à une modération intelligente, l'autre à une violence emportée, le ministre entre les deux.
Pourquoi le ministre de l'intérieur avait-il fait ces singuliers choix , dont aucun ne représentait exactement sa mesure? Pourquoi sa personne politique s'était-cllo incarnée dans celte double délégation qui semblait toujours au-dessus ou au-dessous de sa volonté ? Pourquoi , à côté
de lui, la raison et !a folie , lui qui n'était jamais, comme on le verra dans le cours de celle étude, tout à fait raisonnable ni complètement insensé? Pourquoi cela? Ici je suis obligé de reprendre les choses d'un peu plus haut. Il est très-facile aujourd'hui de métamorphoser M. Ledru-Rollin en croque-mitaine politique. Dans sa personne, dans son atùtude, dans son langage, dans son talent même et à certains jours , tout y prête. Mais la vérité sur ce tribun célèbre, et quoiqu'il ait fait bien souvent lui-même , par une fanfaronnade trop commune dans notre pays, les frais du mensonge sur son propre compte , la vérité n'est pas là. En réalité , M. Ledru-Piollin est un mélange, assez habilement combiné par la nature, de bien et de mal, où le mal domine selon le vent qui souffle et le secrétaire qui conseille , mais où tout est possible , même le bien. Cette double aptitude , quand elle se manifeste par des alternatives trop brusques et trop répétées , est l'ordinaire cachet de la faibless^. M. Ledru-Rollin , qui a pu donner de lui bien souvent l'idée d'un homme redoutable, n'était en vérité qu'un homme faible. C'est bien assez , en temps de révolution, pour être terrible.
Le ministre provisoire de l'intérieur avait de grands défauts, mais il n'avait pas celui de manquer d'esprit. Il se connaissait , il se rendait justice. Il savait que sa nature était tour à tour attirée par le génie du mal et par celui du bien. N'ayant pu trouver un secrétaire ainsi fait à sa double image, il en avait pris deux. Arimane et Oromaze avaient chacun, au ministère de l'intérieur, leur cabinet, leur inlluence. L'histoire dira , ce n'est pas en ce moment mon adaire, quelle est l'influence qui a été le plus près de dominir; mais il suffit de lire, l'une après l'autre , les deux histoires si diversement curieuses des secrétaires de M. Ledru-Uollin , pour comprendre qu'ils ne furent satisfaiis ni l'un ni l'autre. Le ministre de l'intérieur ne sut faire résolument, en politique , ni le bien ni le mal.
M. Elias Rcgnaiilt était donc fort ombarrassc pour raconter l'histoire du iDinisior;' de M. Lcflru-llollin , et il y paraît à son récit où la vérité ressort plutôt de la loyale exposition des faits que des jugements de l'historien; et, d'un autre côté, M. Delvau n'était pas moins gêné par les irrésolutions de son chef. « On redoutait le communisme,» dit-il naïvement quelque part. « Ledru-Rol'.in lui-même » manifestait à cet égard une certaine répulsion qu'il ne » s expliquait pas , et qui lui venait de so7i ignorance du » sillon nouveau que creusaient les tUsirs du peuple. » Aussi, tandis que l'histoire de M. EHas Regnault semble avoir pour but, contre sa volonté même , de faire ressortir ceux des défauts de son ministre qui étaient les plus opposés à son action, l'histoire de M. Delvau s'applique, avec beaucoup moins de scrupule , à relever les défauts contraires ; et par la même raison , tandis que le premier laisse percer une partialité trop manifeste en faveur de ceux des membres du gouvernement provisoire , M. de Lamartine excepté, qui furent les plus opposés à M. Ledru- Rollin, le second les traite au contraire, M. de Lamartine compris, avec une injustice sans mesure et avec un dédain sans pitié. Ai-je besoin d'ajouter qu'il résulte, malgré tout, de cette double tendance des deux écrivains de curieuses révélations pour l'histoire ? M. Elias Regnault a beau être sage , il sait parfaitement tout ce qui se passe dans les conciliabules des fous ; et M. Delvau a beau être fou , il démasque très-résoIûment les sages. C'est dans leur double lorgnette que nous cherchons aujourd'hui quelques-unes des faces de cette éternelle et inépuisable étude que notre époque révolutionnaire impose , hélas ! trop souvent , à la critique soucieuse des faits contemporains et des œuvres présentes.
Je n'éprouve en effet aucune espèce de joie à retrouver, sous la plume des faiseurs de barricades, avec l'exagération que leur violence naturelle ajoute au sentiment plus ré-
fléchi du public , le jugement sévère que l'opinion du pays a depuis longtemps rendu contre les auteurs , volontaires ou non, delà révolution de Février. Contre ces fondateurs sans mandat de la République , l'arrêt de condamnation de la France électorale, qui les a repoussés presque tous, me suffit. Je n'ai aucun besoin d'y joindre, pour le repos de ma conscience , les sarcasmes et les joyeusetés de M. Delvau. Pourtant, quand je songe que cette fraction du parti républicain qui a si promptement ])erdu le pouvoir, après l'avoir si facilement usurpé , se rallie aujourd'hui , sans doute avec l'intention de le reprendre, à tout ce que le parti démagogique a de plus compromis, de plus téméraire et de plus ardent, j'ai peine à me défendre d'une certaine tentation , celle d'édifier ces imprudents ralliés de l'armée socialiste sur le degré de confiancç et de considération qu'ils lui inspirent. Tous ces hommes qui tendent aujourd'hui la main à l'aumône électorale de la démagogie, et à qui sont préférés, dans les scrutins révolutionnaires, les héros des pontons et les fabricants du roman insurrectionnel , ouvrez le livre de M. Delvau et regardez à leur portrait. Les nom.s y sont. M. Delvau « appelle un chat un chat, » et il ne marchande personne. Ce n'est pas sa faute si, des arrangements de l'Hôtel de Yille, « il était sorti, » en février 18Zt8, quelque chose d'anormal, d'étrange, » d'inouï, un composé bâtard , hétérogène, des embnjons )) et une partie de l'arrière-faix de la révolution , des » marchands de phrases et des marcJiands de livres. » Ce n'est pas sa faute si l'un de ces glorieux initiateurs de la république française, « gros homme aux épaules car- » rées, n'était que le produit de la vanité et de l'impuis- » sance à leur paroxysme » (p. 271); si l'autre « n'était )) qu'un cœur aussi vide que son cerveau » (p 26Zi) ; si celui-ci, visiteur du roi Louis-Philippe le matin et proscripteur de la royauté le soir, avait « des chevrons de royaliste » sur son habit républicain » (p. 265); si celui-là , « Fi-
» garo d(! la presse républicaine, grand seigneur encanaillé » par le journaiinnie, écrivait avec des manchettes comme » M. de Buiïon, et après les avoir lâchées d'encre se cou- » rosHîait de roses coînine Alcibiade » (p. 269) ; si cet autre, savant incontesté et homme d'État incompris, est obligé d'attendre k sa réhabilitation politique » (p. 276) ; si le plus vénérable de tous n'était qu'un rêveur sexagénaire- (p. 277); le plus audacieux un tribun manqué (p. 3/rl];le p!us ambitieux et le plus illustre un cherciieur de popularité « dont l'éloquence ressemblait par malheur » à cette rivière de l'Arcadie où l'eau conservait toujours » en toute saison la môme tempéraîure. » (P. ^05.) Non, ce n'était pas la faute de M. Delvau si tous les collègues de M. Ledru-Piolhn étaient (comme il le iTéiend) si insuffisants , si médiocres, si incapables « de voir dans les té7iè- » bres sans sourciller, de toucher du doigt sans trembler » /('S plaies vices de la cimlisation. » l^Iais c'est encore moins sa faute si les hommes qu'il traite avec un dédain si injurieux et si cruel sont aujourd'hui les alliés et les protégés de la faction à laquelle, lui du moins, n'a jamais cessé d'appartenir.
M. Delvau a deux manières d'écraser les gens. Mais la plus terrible n'est pas celle qu'il applique à ses ennemis. Le fougueux démagogue est encore plus à craindre pour ses apologies que pour ses satires. C'est un des plus redoutables émouchcurs que je connaisse. Lisez plutôt; je vais citer quelques lignes du portrait de M. Ledru-Rollin par M. Delvau , qui pourront donner une idée du calibre de ses dithyrambes :
« Ledru-Rollin était bien l'homme des masses... C'était surtout l'orateur que rêva Salluste : l'orateur Jtonnête homme. Son langage était plein de soudainetés abruptes et
d'étrangetés, triviales parfois, puissantes toujours Sa
phrase sortait un peu hachée, un peu vulgaire même, mais elle ne sentait pas l'huile comme la plupart des discours
qu'on improvise pour la tribune ; phrase concise , serrée, rugueuse, mais acérée et brillante... Puis, Ledru-Piollin avait une haute taille cambrée, un front à plans inégaux mais significatifs, et quand il rejetait sa tète en arrière avec lierté, avec trop de fierté peut-être, il imposait. Sa lai'ge ligure incorrecte, sans harmonie de lignes, sans beauté de contours, eût été peut-être un peu vulgaire si elle n'avait été éclairée par un sourire empreint, quand il le voulait, d'une irrésistible bouté, etc. , etc.
» Au peuple, il avait consacré toutes les forces de
son esprit, toute l'énergie de son âme républicaine , toutes les ressources de sa fortune. Cinq cent mille francs, tout son patrimoine (le pauvre homme!), avaient servi à soutenir les journaux et à venir en aide aux patriotes. Et les contraintes par corps dont on a voulu lui faire un crime, Ledru-Rollin aurait le droit de s'en faire une gloire. Ce sont des reliques précieuses qu'il conserve religieusement, etc.
» Il faut être franc... Le citoyen Ledru-Rollin ne doit pas jouir des immunités de l'histoire. Ne fouillons pas dans le passé pour chercher un grand portrait dont il fût
le calque V édition princeps du véritable tribnn est
épuisée depuis longtemps. .. Quoique révolutionnaire et d'un talent incontestable, d'une intégrité et d'un désintéressement reconnus, Ledru-Rollin n'était pas encore l'homme-type de la révolution. A défaut d'autre, il fallait s'en contenter, mais ce n'était pas l'homme rêvé, l'honnne attendu; car c'est là une des choses remarquables, un fait presque douloureux de notre révolution , pas un homme n'avait surgi du choc des événements de Février. » (P. 235 et passim. )
J'ai abrégé, comme on le pense bien, cet éloge du ministre provisoire. L'auteur me reprochera ]3eut-être de l'avoir aiïaibli en l'abrégeant; mais j'ai voulu le rendre lisible eu l'alfaiblissant. Il n'y a pas un lecteur de cette
élude qui soit capable (lesn|)porlcr, je le crains, uu panégyrique de M. Ledru-Uollin de la force de vingl-ci»i(| pages in-S** de M. Delvau ; cl je doute que M. Ledru- Rolliu lui-inOme, qui est uu homme d'espril, soit de force à porter sans fléchir, malgré sa taille cambrée , le poids d'un pareil éloge.
Cet éloge est l'innocente vengeance de M. Delvau. « Sait-on , dit quelque part le secrétaire intime , si la révolution , interrompue à Babeuf, ne reprendra pas à Babeuf? )) M. LedrU'RoUin ne l'entendait pas tout à fait de la même manière. Il n'y avait donc là , pour M. Delvau , qu'un homme d'État avorté. Règle générale : quand il s'agit d'un poëte, d'un musicien, d'une chanteuse ou d'un ambitieux, voulez-vous les désespérer? prenez deux grains de critique, mêlez-les à un déluge d'éloges hyperboliques, et laissez faire. Il n'y a pas de louanges , M. Delvau le savait bien, qui rachètent pour un artiste ou pour un ambitieux ces mots terribles : vulgaire, incomplet, insuffisant, médiocre. « Tout le monde fait l'éloge de son cœur, personne de son esprit, » a dit La Rochefoucault. Savezvous pourquoi? C'est que tout le monde compte, pour faire l'éloge de son esprit, sur le voisin. En temps de révolution surtout, on fait bon marché de sa vertu, non de son influence. On veut être fort et surtout le paraître , môme au prix de sa bonne renommée. On redoute moins la haine que le dédain.
Ua peu moins de respect, et plus d'obéissance !
Tous les grands hommes de l'époque, républicains de la veille, rois des rois du lendemain, sont toujours plus ou moins intraitables en ce point.
M. EUas Regnault est à la fois moins louangeur et plus sévère. D'abord il ne fait pas de portraits. Hormis quelques traits sobres, bien accentués, d'un dessin ferme et d'une précision significative, tels que ceux-ci : « Chacun
des hommes (du gouvernement provisoire) voulut autre chose qiie ce qu'il fit. » (P. 6.) — « M. Ledru-Rollin ne s'arrèlait à rien de précis; violent dans les mois et accommodant dans les choses; double inconvénient! il irrilait sans effrayer. » (P. 11.) — « 11 eut le tort de ne pas faire ce qu'il annonçait; si son langage fut hardi, ses aclcs furent timides. » (P. 196.) Hormis ces traits rapides (|ui, aussi bien, vous percent un homme d'outre en outre, M. Ehas Regnault ne peint pas, il raconte. lia horreur de la déclamation et du faux pittoresque ; il se pique d'exactitude et de vraisemblance. Ce n'est pas lui qui vous dirait, comme son bouillant collègric du cabinet : « Le vieux monde social, squelette pourri habillé de pourpre et de clin<juant, s'écroule avec un fracas lugubre. » Ce n'est pas lui qui imaginerait que le discours de la couronne, pour l'ouverture de la session de 18^8, fut écrit par M. 3lolé. (P. 109.) Ce n'est pas M. Elias llegnault non plus qui aurait remarqué qu'après l'invasion des ïuileiies par le peuple, « les balles et la fumée se peniaient » dans l'air, et que les seules victimes n'étaient plus que » les rares hirondelles qui passaient à tire-d'aile au-dessus » de ce spectacle grandiose, et qui allaient en porter la » nouvelle (les ^iclimes) vers les contrées asservies et en » travail de régénération.)) (P. 211.) Non; M. Ehas llegnault est un écrivain qui respecte le public, et il ne tombe ni dans ces vulgarités ni dans ces non- sens. Mais il a une teriible manière de se faire compter comme historien, et c'est la bonne; il raconte.
Or je défie le satirique le plus envenimé ou le panégyriste le plus maladroit ( l'un vaut l'autre ) d'atteindre jamais, en ce qui touche le ministre provisoire de l'intérieur, à reHct qui résulte parfois, contre sa conduite politique, de la narration très-délicatement et très-constamment bienveillante de M. Eiiis Regnault. Quel est donc le secret de M. llegnault? Il sait quelquefois être vrai,
mais vrai de coite vérité sans fard et sans voile, impitoyable dans sa nudilé, dont ra|)|)arition, dit le poëte, cause de si étranges terreurs et de si secrètes angoisses aux: vrais coupables,
Tacilâ sudanl prœcordia culpâ.
Et pourtant M, Elias Regnauit n'aspire pas à la succession de Lucilius ou de Ju vénal. Il ne prétend pas à la gloire de Tacite ou même de Suétone. Est-ce donc qu'il suffirait aujourd'hui, pour produire cet irrésistible elFet, de raconter simplement, sans rhétorique et sans hyperbole, de certains faits consacrés dans la mémoire de tous, en prenant seulement la peine de les rapporter à leur véritable cause et en mettant dans leur vrai jour les hommes qui ont joué les principaux rôles? Or ce mérite est justement, sur quelques points de son récit, celui de M. Elias Regnauit.
J'en veux choisir un seul, le récit de la manifestation démagogique du 16 avril. Tout le monde a, sur cet événement si grave, une opinion faite, et personne ne sait la vérité. La vérité est dans le livre de M. Regnauit. Je vais essayer de la montrer, dépouillée de tous les ménagements que M. Regnauit devait à un ancien chef, et que nous aimerions, nous aussi, à accorder à un contumace, si nous étions maître de repousser les provocations que la littérature démocratique adresse chaque jour à la critique, et parmi lesquelles toutefois nous nous réservons le droit de choisir.
Au 16 avril, c'est M. Ledru-Rollin qui a tout fait. Il a fait le complot, et il l'a défait. Il a préparé la démonstration, et il l'a dissoute. îl a organisé l'émeute, et il l'a chassée. Il a ameuté quatre-vingt mille ouvriers pour les disperser d'un coup de baguette. Il a joué le rôle de Neptune qui soulève les flots et les apaise, celui du magicien qui n'a qu'à souffler sur les apparitions qu'il évoque pour les faire
disparaître dans la nuit qui les a créées. Ceite faculté de faire et de défaire, en apparence c'était le signe d'un homme tout-puissant ; en réalité, c'était le fait d'une ambition étourdie, pusillanime et incapable.
Prenons le 16 avril h son origine, dans son germe, et surtout n'empruntons qu'à M. Elias Regnault nos informations. Il est le chef du cabinet, et il sait tout. Il est fin, et il devine ce qu'on ne lui dit pas.
Plaçons-nous à la fin de mars 18^8. Nous venons de traverser une date funeste. Paris a échappé à la démonstration pacifique du 17. Après le 17 mars, cette puissance, d'effroi qui tsl toute l'influence de M. Ledru-Rol- Un, a grandi. La majorité du gouvernement provisoire est profondément blessée et effrayée. De son côté, le ministre de l'intérieur, quoique déjà visiblement dépassé par la violence révolutionnaire qu'il exploite, « n était pas absolument méconlent, dit M. Regnault, de se voir attribuer une influence qu'il n'avait pas; et quoique ses amis fussent mieux informés à cet égard, c'était pour ses ennemis un épouvantail, pour son nom un surcroît de puissance. » (P. 240.) Un homme d'Etat sérieux essaye de tirer parti d'une puissance réelle. M. Ledru-Rolhn songea à se grandir en se guindant sur cette tremblante échasse, la popularité des clubs. Il voulut effrayer ses collègues de cette peur même qu'il ressentait. Il tenta d'opposer au gouvernement régulier l'action brutale des réunions démagogiques, qu'il ne dominait plus ; «de telle sorte, écrit l'historien, qu'il se trouvait dans cette singulière position de servir d'encouragement à des violences qu'il déplorait, et de ne pouvoir les désavouer ouvertement sans s'affaiblir. » [Ibidem. )
Mais les clubs, après tout, n'étaient qu'une force mobile, intermittente et précaire. En dehors des clubs, il y avait le peuple. Le peuple, M. Ledru-Rolhn le croyait, avait fait le 17 mars « et lui avait révélé des forces ines-
perces. » Il saurait bien faire le 16 avril. Dc's lors une tentative dedémonstralion fut décidée par le ministre chargé de la sûreté publi({ue. « C'était un coup de main confre ses collègues, dit naïvement M. llegnault ; mais il avait résolu d'en finir avec une politique incertaine qui, dans sa pensée, compromettait l'avenir de la république. »
Telle fut la pensée première du 16 avril : une conspiration du minisîre de l'intérieur contre ses collègues, avec le salut de la république pour prétexte, l'insurrection pour moyen, le peuple pour instrument, les clubs pour auxiliaires, et pour chances probables, qu'on ne souhaitait pas à coup sûr, mais que Dieu seul pouvait détourner, la bataille, le massacre, peut-être le pillage, pour peu que le peuple, une fois lancé, ne jugeât pas à propos de s'arrêter en route. Car, ainsi que le remarque M. Kegnault, « ouvrir encore l'abîme des révolutions n effrayait pas le ministrey mais il n'y voulait jeter que les choses du passé, sans contraindre, sans persécuter les individus. » Magnanime inconséquence, dont nous savons la signification et la valeur.
La conduite répondait à la pensée. L'Europe était en feu : on eut les expéditions de Savoie et de ïUsquons-ïout. La confiance avait disparu, le trésor était à sec, l'industrie chômait, cent mille hommes vivaient de l'aumône du Champ-de-Mars : on eut les circulaires de M. Jules Favre et les Bulletins de la République. La ville frissonnait encore des suites de l'émeute du 17 mars : on fortifiait M. Caussidière et on installait M. Sobrier. Les fusils manquaient pour l'armée régulière : on établissait une place d'armes rue de Rivoli, en vue de l'insurrection projetée. Les soins du gouvernement réclamaient tous les instants des ministres : on eut les conférences nocturnes du ministère de l'intérieur, qui^n'étaient que des conciliabules de conjurés.
Quelle était cependant, au milieu de celte effervescence si habilement entretenue, l'attitude du principal conspirateur ? Ecoutons M. Elias Ilegnault :
« Il est vrai de dire que M. Ledru-ïlollin était dans une fausse position : enchaîné à la volonté de ses collègues et poussé par ses penchants vers les républicains ardents, il n'obéissait (:u'à demi aux uns, et n'aidait qu'à demi les autres, mécontentant également les deux partis... Il ne rassura jamais complètement ses collègues, il ne se livra jamais entièrement aux impatients, mats leur offrit assez d'encouragements pour leur permettre d'oser. Ils comptèrent sur lui, et il ne les désabusa pas, tout en conservant des ménagements qu'ils attribuaient facilement aux nécessités de sa position offficielle.
» ... En même temps, M. Ledru-Rollin, toujours préoccupé du désir d'éviter les violences, se concertait avec M. Caussidière pour faire arrêter Blanqui aussitôt après le succès, afm d'enlever aux excès un nom et un drapeau. » (P. 280.)
Après le succès ! Est-ce nous qui avons écrit ces mots accusateurs? Non, c'est le chef du cabinet de M. Ledru- Roîlin. Après le succès! tout est là. On employait des hommes funestes, et on se réservait de les désavouer après en avoir tiré la somme de destruction qu'ils ^pouvaient fournir ! On les lançait comme des brûlots contre le gouvernement, avec l'espoir qu'ils périraient en le détruisant. S'ils échappaient, on se réservait de les briser. Tel était l'honnête concert établi entre la préfecture de police et le ministère de l'intérieur, et que M. Elias Regnault nous révèle.
Mais le moment approche. Les hésitations commencent, non pas dans la masse des conjurés, non pas même dans les chefs secondaires ; celui qui hésite , celui qui tremble, c'est celui qui a déchaîné l'orage, c'est celui qui a lancé le brûlot. M. Ehas Regnault nous répète à satiété que cette
hésitation sui)renie du niinistro tenait aux scniiments les ])Iiis honorables; que s'il tremblait, c'était pour ses ennemis, menacés d'une éruption du resseniinient populaire. Je le veux bien, mais enfin il tremble. Pourquoi ne s'arrète-t-il pas? M. Regnault raconte que, quelques jours avant l'explosion, IM. Sobrier eut une conférence avec le ministre de l'intérieur, et que, le trouvant irrésolu, il le quitta en lui disant: « Eh bien ! si vous ne voulez pas marcher avec nous, vous sere% jeté par la fenêtre dimanche, avec les autres; nous sommes en mesure. » L'auteur ajoute : « M. Ledru-UolHn vit qu'au lieu d'alliés, il allait avoir des maîtres. ..Il frémissait de se trouver en face de l'mœnmt.. . » H me semble pourtant que le langage de M. Sobrier était assez clair.
Dans la nuit du IZi au 15, une démarche honorable fut tentée par IMM. Carteret, Landrin et Jules Favre auprès du ministre. Il était bien tard pour reculer, mais il en était temps encore. Il suffisait d'un mot, et on aurait trouvé mille prétextes. M. Ledru-liolUn remercia ses amis. Il parut converti. C'était le moment de rompre avec M. Caussidièje, et de faire arrêter M. Bîanqui, puisque aussi bien avait-on décidé de lui courir sus après le succès. Or, que croyez-vous que fit le ministre de l'intérieur après le dé- ]iart de ses amis? Une journée le séparait encore du moment de l'exécution, et tout pouvait être empêché. « H la consacra tout entière, dit M. Regnault, à sonder les chances diverses et les résultats probables des événements ci'ui se préparaient, » Et enfin, ce n'est que le 16, à dix heures du matin, après cette longue agonie de l'irrésolution entre le désir de châtier ses collègues et la crainte de tomber aux mains de ses complices, ce n'est que dans la matinée du 16 avril que, subjugué par l'imminence du péril, vaincu par sa conscience aidée de ses terreurs , il alla demander des conseils à M. de Lamartine, qui de son côté, si j'en crois W. Elias Regnauh, en avait bien besoin, mais qui du
oins sut en donner un bon. Quelques instants après, iVl. Ledru-Roilin envoyait à toutes les mairies de la capitale épouvantée, l'ordre de battre le rappel...
Battre le rappel î (lomprenez-vous maintenant comment cet ordre si simple, si honorable et si légitime de la part du ministre de l'intérieur , pouvait ressembler à une trahison de la part du conjuré? Battre le rappel ! C'était laisser à M. Louis Blanc, comme le fait remarquer M. Regnault, la principale responsabilité du mouveiuent; c'était en lejeter l'odieux sur M. Blanqui; c'était tourner le dos à l'armée qu'on organisait depuis un mois ; c'était faire passer ce peuple, qu'on avait ameuté, sous les fourches caudines de la réaction dont on lui avait fait un épouvantail; c'était terminer par l'insulte, prodiguée aux complices persévérants, une conjuration commencée par l'embauchage de toutes les passions populaires. Tel fut en effet le finale de ce triste drame; « Une double haie de gardes » nationaux, écrit M. Kegnault, fut formée sous les fene- » très de l'Hôtel de Ville, ne laissant au défilé qu'un es- » pace étroit où s'engagèrent les ouvriers qui eurent à » dévorer plus d'une insulte au passage. »
M. Ehas Regnault a très-habilement ménagé l'intérêt de ce récit ; mais il ne lui a jamais sacrifié, avec intention, la vérité. Oui, c'est tout un drame, mais c'est toute une leçon. L'auteur se garde bien d'ajouter, par des réflexions chagrines, à la déconliture de son héros. Mais il ne craint pas de le montrer jusqu'à la dernière heure, « laissant flotter sa pensée, comme il dit sèchement, dans le même dilemme. » M. Delvau explique avec une ironie moins sobre la défaillance finale du ministre-démagogue : « Sa haute raison, dit-il, domina son cœur, en maîtrisa les généreuses expansions, en éteignit les effluves passionnées. La raison la plus lumineuse a des heures d'éblouissement et de fatigue où elle ne juge plus avec sa santté habituelle. » C'est ainsi que chacun des deux secrétaires de M. Ledru-Rollin
garde jusqu'au bout sa couleur et reste fidèle à sa mis sien.
l.e 16 avril ne se termina pas seulement « par une insulte » i)Our la portion du peuple qui s'y fourvoya, mais par une grossière mystification pour le pays tout entier. Le pays pouvait croire qu'une victoire légale remportée par la garde nationale contre les sectionnaires, parles boutiques contre les clubs, par les modérés contre les violents, qu'une victoire où le général Changarnier avait mis la main, serait respectée par un gouvernement qui lui devait le pouvoir, peut-être la vie. Il n'en fut pas ainsi. On sait les mesures révolutionnaires par lesquelles le gouvernement provisoire essaya de faire contre-poids à ce triomphe du parti de l'ordre. M. Marrast, que M. Elias Regnault a le tort de célébrer en style épique, comme s'il eût accompli à la préfecture de la Seine les travaux d'Hercule; mais enfin M. i^Iarrast qui avait, il faut le dire, loyalement préparé cette victoire de l'ordre, en contre-minant avec une singulière adresse et en combattant à la fin avec une décision fort remarquable les manœuvres du ministre de l'intérieur, M. Marrast se chargea plus tard, une fois le danger passé, de donner le commentaire de la victoire et de lui fournir sa moralité. « Vous ne voyez donc pas, disaitil, derrière la garde nationale, les dynastiques de toutes les nuances. Gardons-nous de les faire profiter d'un succès qui ne tient qu'à une querelle de famille. Nous avons été obligés de vaincre pour nous défendre ; mais la victoire est pleine de dangers... » Et l'octroi de Paris, la magistrature inamovible, soixante-cinq généraux parmi les plus glorieux de notre armée, payaient pour les fredaines du peuple souverain ! C'est toujours la même histoire. Plectuntur Âchirif
Mais la comédie ne s'arrêta pas là ; et M. Delvau, toujours impitoyable , nous raconte avec de grands détails toute la mise en scène du défilé qui termina, par une im-
iiieijse duperie, la conjuration avortée. Naturellement le gouvernement delà république y joce )(* priaci[)al rôle.
<( ... Il éiait cinq heures. Les corporations débouchaient sur la place, bannières déployées, et les membres du gouvernement provisoire prenaient place sur des chaises qui avaient été apportées sur le perron... Par derrière et dominant tous les autres membres, on voyait le citoyen Ledru-RoUin. Il s'agissait de paraître uni> pour paraître foris. M. Garnier-Pagès se penchait même par moments, avec une certaine alîectaiion, sur son collègue, et cherchait à lui prendre famihèrement le bras, pour recueillir un peu de la popularité qid s'attachait au ministre de l'intérieur. Celui-ci avait fait un geste poiirle repousser : « Gomment, » mon bon, vous me refusez le bras? — Si vous me ten- )) die%, plus souvent la main au conseil, avait répliqué )) Ledru-Rolhn, vous auriez mieux le droit de me prendre » le bras en public !... «
Cela n'empêcha pas M. Ledru-Rollin de signer, avec M. Garnier-Pagès, une proclamation dans laquelle tous les membres du gouvernement provi.oire « se félicitaient du résultat de la journée du 16 avril ! » Suprême ironie ! s'écrie M. Delvau indigné.
En résumé, M. Ledru-Rollin avait joué, pendant toute cette crise, un rôle où il est impossible de ne pas recoiinaître une certaine originalité indépendante et fantasque qui n'est peut-être pas indispensable à un ministre, mais qui a sa valeur comme étude du cœur humain. Il avait échappé à la fois aux deux influences qui se disputaient sa personne. ïl avait résisté à J^L Regnault, qui l'aurait livré à l'influence patricienne de U. Marrast ; à M. Delvau, qui l'aurait compromis dans « cet enfer du Dante, » où il fallait chercher M. Blanqui. Avec un peu plus de raison, M. Ledru-Rollin n'eût pas trempé dans la conjuration du 16 avril ; avec un peu moins de raison, il ne l'eût pas désertée. Le juste-milieu n'a pas été inventé seulement pour
les gens sages. On voit qu'il peut servir, cl très-utilenicni, à n'être fou qu'à moitié.
Je ne dis rien de plus des deux ouvrages dont j'ai essayé de donner une idée un peu précise, en les rapprochant sans les comparer. M. Dclvau semble n'avoir cherché qu'une occasion de poser en pourfendeur démocraliquc et social ; M. Elias llegiiault a plus sérieusement \isé à l'histoire, et son livre est remarquable, non -seulement par la part très-large et souvent involontaire qu'il fait à la vérité sur le compte de M. Ledru-Fiollin, mais par tous les renseignements inédits qn'il fournit à la curiosité contemporaine, discours, anecdotes, rubriques de parti, vanités individuelles, ressorls secrets, stratagèmes patriotiques et chausses-lrapes républicaines. Si vous voulez savoir, par exemple, à quel chiffre était nionté ie nombre total des convives dans les banquets qui ont renversé la monarchie constitutionnelle, l'auteur était secrétaire du comité central ; il vous ie dira : ce nombre, dans tous ci-s banquets réunis, n'alleignait jms le cJtijfrede 17,000, y compris Rouen et Paris ! Si vous voulez savoir comment fut rédigé le fameux programme qui régla l'ordre et la marche de la révolution de Février, et le rôle que joua M. Marrast dans les préliminaires de cette catastrophe, lisez l'histoire de M. Elias Regnault. Si vous êtes curieux de connaître avec quel accompagnement d'iiicidents barlesqsies fut composée la liste du gouvernement provisoire et formé son ministère; s'il vous plaît de connaître le détail d'une visite que M. Bethmontfit à la préfecture de police, et comment il eut le bonheur d'échapper au grand sabre de i\]. Sobrier ; si même il ne vous paraît pas indiscret de pénétrer dans le cabinet du minisire de l'intérieur, au moment où « il sepluîtà interroger une célèbre trafjédienne siu' les finesses d'un art qui est l'enveloppe extérieure de l'éloquence » (p. 159) ; enfm si vous désirez connaître l'histoire authentique de ce fameux bulletin du 15 avril, qui faiUit mettre
le feu aux poudres, et dont M"*® George Sand était l'auteur, lisez l'histoire de M. Regriault.
l^arnii les curiosités de ce livre, une des plus étranges, c'est le rôle qu'y joue M. de Lamartine, et je soupçonnerais volontiers M. Elias Regnault d'avoir été , à l'endroit de l'illustre poëlc, un peu plus secrétaire du ministre provisoire de l'intérieur qu'il ne fallait. « Jamais grand peuple, dit-il quelque part, n'eut un plus magnifique maître des cérémonies. .. » Ailleurs l'historien nous m.ontre M. de Lamartine essayant « de dominer par des cajoleries (impuissantes) les principaux chefs des clubs, et combattant des influences de Forum par une politique de coin du feu. » Je ne dis rien d'un reproche adressé à sa clémence à propos de la duchesse d'Orléans. M. de Lamartine, dans le dernier numéro du Conseiller du Peuple, y a noblement répondu. Mais au 16 avril, l'historien du gouvernement provisoire nous représente le ministre des affaires étrangères « étendu sur un canapé, affaissé sur lui-même, fébrile et abattu ; il s'apprêtait, dit-il, au sacrifice de sa vie, résigné plutôt qu'énergique. » Après le triomphe électoral de M. de Lamartine, en avril 18Zi8, M. Marrast étant venu lui faire connaître le chiffre des suffrages qu'il avait obtenus, le poëte, écrit M. Regnault, « s'élança de son siège, » et debout, les yeux levés au ciel, les bras étendus , il s'écria : « [Me voilà donc plus grand de la tête » qu'Alexandre et César ! » Je laisse à M. Regnault, bien entendu, la responsabihté de cette anecdote.
Quoi qu'il en soit, le véritable martyr du livre de M. Regnault, ce n'est pas M. de Lamartine, c'est M. Ledru- RolHn. Tout le monde connaît le supplice qui fut infligé au dictateur d'Albe, Metius Suffetius, pour avoir abandonné les Romains dans un combat, il fut tiré h quatre chevaux. M. Ledru-Rollin a été tiré à deux secrétaires. Entre le secrétaire prudent et le secrétaire emporté, entre le répubUcain modéré et le démocrate socialiste, le ministre
provisoire de l'intérieur a éprouvé le sort de ce personnage que la fable nous montre « entre deux âges et deux maîtresses : »
La vieille, à tout moment, de sa part emportait
Un peu du poil noir qui restait.
Afin que son amant en fût plus à sa guise. La jeune saccageait les poils blancs à son tour. Toutes deux firent tant, que notre lêle grise Demeura sans cheveux, et se douta du tour.