‹ Portraits politiques et révolutionnaires (volume 3)Chapitre 8 sur 12 · AVRIL · texte numérisé non relu

AVRIL

Nous ne sommes pas obligé , parce qn'il a plu à quelques démocrates , fourvoyés dans un dissentiment sans issue , de choisir M. Eugène Siie pour le candidat de la coalition socialiste (î); nous ne sommes pas obligé de prendre violemment parti contre l'auteur de Plickct Plock, encore moins de l'accepter sérieusement pour un homnie politique. Entre l'extrême véhémence d'un dénigrement systématique et l'importance burlesque que les partis accordent subitem.ent à leurs candidats improvisés , il y a un milieu : c'est celui où nous voulons rester comme critique. Comme électeur , nous ne demandons pas mieux que de vouer la candidature socialiste de M. Eugène Sue aux dieux infernaux.

Voici toutefois une singularité que notre époque seule comporte : nous avons là, sous les yeux, un livre de

(1) Ceci était écrit quelques jours avant l'élection de M. Eugène Siie, comme représentant du peuple, par les électeurs de Paris (avril 1850).

M. Eugène Siie (1) qui nous empêche absoluinciit , nous le répétons, de le prendre au sérieux comme homme politique; et c'est pourtant parce qu'un parti politique vient de faire de Fauteur des Myfitères du Peuple son candidat préféré, que nous sommes forcé d'attacher une certaine importance à son ouvrage. Eu sorte que, tandis que c'est le livre qui, à nos yeux, dépréciait surtout le candidat, voilà que c'est le candidat qui fait valoir le livre. Tirez-vous, ami lecteur, de celte contradiction comme vous pourrez.

Dans un temps normal , chez un peuple qui ne s'amuserait pas comme chez nous , chaciue matin , à renverser ses idoles de la veille ou à encenser ses déceptions du lendemain, dans un pays où l'immoralité, le scandale, l'orgueil hyperbolique , la passion sans frein , l'extravagance effrontée, l'ignorance étourdie , la vanité du poëte ou l'inconsistance du romancier ne serviraient pas tour à tour de piédestal aux ambitions les moins justifiables , un livre tel que celui dont nous sommes condamné à parler aujourd'hui paraîtrait au-dessous de la critique sérieuse. Chez nous, un pareil livre se trouve tout à coup, à un instant donné, une œuvre importante et où peut-être notre destinée du lendemain est écrite ; car la même main violente et brutale qui met l'homme sur le pavois d'une candidature démagogique peut m( ttre le hvre sur l'autel de la Constitution. Aujourd'hui un mauvais roman, écrit en jialois socialiste, est plus près d'êire populaire que le traité le |)lus érndit et le mieux pensé. Les Mystères du Peuple font oublier VEspri' de^ Lois ; le Juif errarU , pour beaucoup de lecteurs, a remplacé l'Evangile.

Essayons donc de juger ce livre à notre tour , puisque ceux qui î'ont lu ou qui l'ont inspiré ont placé sur cette ])asc la candidature politique de son auteur. L'ennui est

(1) Les Mystères du Peuple, édition in-8°, par livraisons. (Paris, 1849.)

grand, la tâche est rude , et le conclave rouge nous inflige là, par anticipation pour nos votes du 28, une sévère pénitence. N'importe, hâtons-nous. Demain peut-être, soit qu'il échoue comme candidat, soit qu'il réussisse, M. Eugène Siie ne sera plus rien. La politique a tué plus d'un poète. Elle est bien capable d'avoir aussi raison d'un romancier.

Les Mystères du Peuple sont le dernier ouvrage de M. Eugène Siie , ouvrage non achevé , publié par livraisons et formant à peine un volume , mais où nous pouvons étudier cependant la plus récente manifestation de son esprit et marquer le niveau qu'il a atteint. Le hvre, du reste, est magnifiquement imprimé , illustré de gravures, orné d'un frontispice qui représente la prise des Tuileries le 10 août, et d'un cul-de-lampe funèbre en forme de catafalque où se lit cette inscription : « Ci-gît le dernier des rois, » En sorte que si vous regardez au titre, le livre a l'air d'être fait pour le peuple , mais en réalité il vise plus haut. Nous verrons tout à l'heure s'il n'est pas plutôt à l'adresse de la bourgeoisie. Quoi qu'il en soit, nous n'avons pas souvenir que le venin démagogique ait été jamais distillé d'une main plus soigneuse , plus coquettement préparé , servi dans une coupe plus élégante , avec des raffinements plus étudiés et des délicatesses plus étranges. On lit sur le titre de l'ouvrage : « Il n'est pas une réforme religieuse , politique ou sociale que nos pères n'aient été forcés de conquérir de siècle en siècle au prix de leur sang, par l'insurrection; » et au-dessous de cette épigraphe menaçante , l'auteur a fait mettre ces mots : « Splendide édition !» M. Eugène Sue faitde la démagogie comme BuiFon (toute proportion gardée) faisait de l'histoire naturelle, en gentilhomme qui sait vivre.

Par quelle dégradation successive (je prends ce mot dans son acception scientifique ) M. Eugène Sue , sans changer sa vie , sans cesser d'être l'épicurien magnifique ,

le sensualistc élégant, le solitaire raffiné et voluptueux que vous savez, est-il arrivé à cette couiplètc métamorphose que je signale ? (lomment le féal souteneur « de l'ancienne Constitution française, monarcfiiqur, et religieuse, » est-il devenu le champion sans scni})ule des maximes démagogiques les plus outrées , les plus radicales et les plus grossières? Où faut-il chercher le secret d'une transformation si extraordinaire et si ('datante? 11 y a des gens à qui la société n'a jamais rien donné. 31. Eugène Siie appartenait-il à cette classe nécessiteuse et déshéritée? A-t-il été obligé de remonter péniblement le courant c{ui entraîne ces innombrables misères au fond du gouffre c{ui les confond toutes dans l'égahté d'une même souffrance ? A-t-il lutté? a-t-il souffert? Non-seulement il a eu la fortune, mais la renommée. La fortune , il l'avait en naissant ; la renommée , il l'a eue facile , indulgente , prodigue de louanges , de profits et de fanfares, faite à l'image de cette société même qui la donnait , avec mille caresses séduisantes et toutes sortes d'encouragements positifs. Et encore aujourd'hui, au moment même où la candidature de M. Eugène Sue est jetée comme un défi à cette civilisation dont il est un des produits les plus authentiques, personne ne jouit plus exclusivement, avec une idolâtrie plus égoïste, dans une solitude plus aristocratique et plus dédaigneuse , des ressources et des joies exceptionnelles que la société assure au petit nombre de ses élus. A Dieu ne plaise que nous imitions ceux qui discutent en ce moment, à propos :1e ia candidature de M. Eugène Sue , le mémoire de son :oiffeur , le budget de ses écuries et le menu de son dîner. Uais enfin , quand l'auteur de Plick et Plock vient majestueusement nous dire :

« Un mot sur mon passé :

» Il est des hommes qui ont le bonheur de rencontrer le prime abord la vérité, sans avoir à traverser l'erreur ; l'autres moins heureux , et je suis de ce nombre , ont à

réagir contre les préjugés de leur époque , contre l'influence du milieu où ils ont vécu , et n'arrivent h la connaissance des vrais principes sociaux qu'avec le temps , par l'expérience ; »

Quand M. Eugène Sue nous fiiit cette confession , où veut-il en venir? Est-ce sa vie qu'il confesse ou ses principes? Si c'est sa vie que le célèbre romancier accuse , il a une autre manière de faire pénitence que de composer des romans humanitaires et d'écrire , comme Sénèque le philosophe, l'éloge de la pauvreté sur une table d'or; il n'a qu'à changer sa vie. L'auteur du Juif errant a composé , dit-on , et on lui en a fait gloire dans le conclave rouge, un Traité contre le superflu. Patere legem quam fecisti. Appliquez-vous donc les maximes avec lesquelles vous battez en brèche la société ; corrigez-vous , pendant que vous êtes en train de régénérer le monde ; et puisque vous nous condamnez au brouet noir, commencez donc par le faire servir sur votre table. Nous verrons après !

Mais M. Eugène Sue n'aura pas la peine de conformer sa vie à ses principes, par une bonne raison; politiquement , et nous esprrons qu'il ne prendra pas la chose en mauvaise part, politiquement il est sans principes. Il a des manières, c'est-à-dire des procédés de composition qui se transforment suivant le temps , qui s'accommodent à la mobilité de son humeur , de ses relations, de ses intérêts, de ses passions. Les principes résistent, les manières changent. L'auteur de la Salamandre a traversé, avec une sérénité parfaite, un nombre infmi de systèmes et de théories contraires ; il a successivement abdiqué une foule de convictions « inébranlables. » lia débuté, et c'était justice à un chirurgien-adjoint de la marine française qui avait assisté à la bataille de Navarin, il a débuté par des romans marilini^'s , dont l'inspiralion , toute byronicnnc, accusait je ne sais quelle afi'ectalion de désenchantement précoce et factice , fort ridicule dans un si jeune âge et dans une

si radioMso fortune. Cette comédie de désespoir a été la première manière de M. Eugène Siie. Tuis nous avons eu la période monarchique , religieuse , féodale et aristocratique de son talent, suivant que souillait la brise dans les voiles qui poussaient le radeau du jeune marin à travers les écueils du roman liistorique. MathUde révéla chez lui une troisième manière. M. Eugène Siie osa aborder le roman de mœurs. C'était son lot. Pourquoi ne s'en est-il pas contenté ? Il y déploya de réelles ressources et un talent à la vérité sans distinction , sans délicatesse, mais non pas sans vigueur et sans éclat. Là aussi M. Eugène Sue eut sa manière. Il exagéra sans pitié et sans justice les proportions du vice élégant et la puissance satanique des instincts dépravés dans les hautes régions du monde, et il commença par fantaisie à jeter de la boue à cette société que la même fantaisie d'artiste devait le pousser plus tard à détruire. C'est le caprice qui l'avait jeté dans l'imitation de lord Byron quand il essayait dans le personnage de Zsaffie la caricature de Manfred. C'est un caprice , mais un caprice déjà moins désintéressé , qui l'avait compromis dans la prédication catholique et féodale , quand il écrivait la préface de la f^igie de Koat~Ven.

M. Eugène Siie, j'en demande pardon aux austères parrains de sa candidature politique, M. Eugène Siie n'a jamais été qu'un grand amuseur pu!)lic que l'engouement très-peu justifié de notre époque a condaniué, et c'est moins son tort que le nôtre , à une série de travestissements littéraires où sa fantaisie a toujours très-habilement servi son intérêt. Bï. Siie appartenait à l'école désespérée C{uand lord Byron était à la mode, à l'école monarchique au bon temps de M. de Montlosier et de M. de Ronald, à l'école libérale et sceptique après Juillet, à l'école socialiste avant Février, à l'école anarchique après la révolution de 18^8. Mais s'il a suivi avec une incontestable habileté le courant de ces différentes époques qu'il a

traversées avec un bonheur si constant, ce n'est jamais lui qui a donné l'impulsion. Il l'a reçue. C'est la société ellemême qui le poussait. Marche ! marche ! lui criait cette société à la fois si affairée et si légère, si préoccupée d'intérêts positifs et si avide d'émotions factices ; marche à tout priî^ ! pourvu que je me sente entraînée à ta suite dans ces amères et frivoles jouissances de la lecture rapide qui est la soif des esprits blasés. Marche ! et M. Eugène Sue a marché ; tant qu'à la fin , après avoir usé sa veine, son talent, jusqu'à sa conscience, au service de celte société exigeante et ennuyée , il s'est retourné un

matin contre elle, toujours pour l'amuser Ce fut alors

que parurent les Mystères de Paris. Il est facile aujourd'hui de s'indigner contre cette publication ( elle nous a été assez reprochée!...) qui signalait un changement si soudain dans la manière de l'auteur, en même temps qu'elle marquait une sorte de renaissance de son talent rajeuni. Quand ce livre parut, je ne parle C[ue de la teinte philanthropique que l'auteur y avait adroitement répandue, un incroyable engouement de toutes les classes de la société l'accueillit. Certes, nous étions une société de tout point meilleure, plus véritablement bienfaisante, plus morale, mieux organisée que ce roman ne nous montrait. N'importe, nous aimions cette brutale férule qui venait tout à coup réveiller et gourmander noire indifférence endormie ; nous aimions ce moraliste bien ganté , à la frisure irréprochable , aux bottes vernies , bourgeois-grand seigneur, philanthrope à manchettes, qui étudiait la misère du peuple au fond d'un boudoir, et censurait l'insolente richesse du haut de son tilbury. Nous aimions ce conteur, comme les courtisans de Louis XV (je rapproche, je ne compare pas) aimaient le Petit Carême de Massillon, comme la noblesse de l'époque encyclopédique battait des mains en voyant quelques écrivains populaires et bien rentes ébranler philosophiquement les portes du

temple, en attendant d'enfoncer celles du palais. Telle a été aussi la destinée de M. Eugène Siie. Il s'est usé au service de la lâcheté intellectuelle et de la décadence littéraire de notre triste épocjne ; et aujourd'hui, à force de marcher en avant dans ces terres inconnues où le besoin de chercher des ressources de style et des sujets de composition l'a poussé, M. Eugène Siie est parvenu à toucher le point du cercle, parcouru par sa plume infatigable, où l'avenir rejoint le passé. Il essaye en ce moment, dans une sorte de palingénésie démocratique et sociale, de rattacherle dix-neuvième siècle à la CLXXXir olympiade, la querelle des prolétaires socialistes à celle des Gaulois conquis et dépouillés par l'invasion germanique, la haine des modérés à celle des Francs ripuaires. Il est en train de coudre l'année 1850 à l'an 57 avant J.-G. Ce n'est plus assez du phalanstère, il nous fait rebrousser jusqu'aux forêts de la Gaule celtique ; il nous ramène droit aux autels sanglants des druides. Et dites que nous ne sommes pas le siècle du progrès !

Le héros des Mijstères du Peuple est un M. Marik Lebrenn , descendant de Brennus, qui vend du calicot rue Saint-Denis. Le sujet du livre, « c'est, dit l'auîeur, l'histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges. » Sa doctrine économique, c'est la revendication des terres volées par l'invasion franque (p. 27) ; sa théorie politique, un champ de mai; sa religion, le druidisaie; quant au style, c'est du gaulois qui se défend presque toujours d'être français.

Le citoyen Lebrenn, grand mangeur de rois, a pris part à l'insurrection de Février avec son fds Sacrovir Lebrenn, son gendre Georges Duchêne, sa femme Heuory, sa fille Velleda, sa servante Jeanike, son garçon de caisse Gildas, et toute la boutique, tous Gaulois pur sang; car, après la religion des druides, ce que cette famille a le plus à cœur, c'est le culte de « cette bonne vieille petite mère

l'insurrection, » qui aussi bien est le génie et l'inspiration de ce livre. Pendant les journées de Février, Marik Lebrenn se bat avec tous les siens sur les barricades de la rue Saint-Denis (où l'on ne s'est pas battu). Les femmes font de la charpie et encouragent du geste, de la voix, du regard, à travers les barreaux du premier étage, les énergiques combaiRmls de cette lutte imaginaire. Après la bataille, Lebrenn sauve la vie à un colonel de dragons, quelque descendant des Francs, yeux gris clair, nez en bec d'aigle, cheveux d'un blond pâle, le comte Gonthran INerovveg de Plouernel. Ce comte, naturellement, avait voulu débaucher la fille du bourgeois qui, non moins naturellement, lui pardonne. Lebrenn sauve aussi des gardes municipaux, que M. Eugène Sue accuse d'avoir tiré les premiers; ce qui est historiquement faux. Puis, au moment où la charrette, qui porte les cadavre s du boulevard des Capucines, passe devant l'Epée de Brennus (c'est l'enseigne de la boutique de Lebrenn), le marchand de calicot ])roclame la Fiépublique. (P. 105.) Il proclame la République , lui , le 23 , un simple bourgeois , bien avant M. de Lamartine, avant M. Louis Blanc, avant M. Ledru- Rollin, avant M. Watripon, avant U. Landolphe , avant tous ceux qui aujourd'hui revendiquent l'honneur de cette invention, comme d'avoir pris le Louvre en 1830. M. Eugène Sue a souvent de ces mahces.

La République proclamée, Fauteur nous fait sauter sans transition, et pour cause, par-de.vsus les actes du gouvernement provisoire, de la commission executive et de la dictature du général Cavaignac. Nous sommes en 18Zi9. Le descendant de Brennus est au bagne de Rochefort, sous le n° 1120. Quel est son crime? Il a été i>ris parmi les insurgés en juin 18/t8 et condamné par un coaseil de guerre. Quelle est son excuse? H venait apporter des paroles de paix aux combattants. Vraie ou fausse, son excuse est accueillie. Le comte de Plouernel ( yeux gris

clair, nez ou bec d'aigle) demande et obliciU sa grâce. Warik Lebrenii est rendu à sa famille. Le récit s'arrête là. Mais le récit, coimiie vous voyez, n'est rien. Il est amusant et nouveau comme une histoire de la révolution de Février. Ce qui est tout à lait neuf, ce qui marque dans la nouvelle manière de M. Eugène Sïie le niveau où son intelligence est parvenue et la source où son imagination blasée va puiser désormais ses inspirations, ce sont les théories hisloriijues, les réflexions morales, tout ce système d'exhumalion des vii'ilies querelles de races; c'est ce réveil des haines qui fermentaient il y a deux mille ans au cœur de nos pères quand l'invasion franque vint les dépouiller et les asservir; c'est la poursuite de cette vengeance rétrospective sur les descendants présumés des envahisseurs ; c'est l'imbécile (^t absurde prétention qu'il y ait encore en France, par suite de la conquête germanique, des vainqueurs et des vaincus, des opprimés et des oppn sseurs, des seigneurs et des serfs, des pauvres et des riches du fait de la loi salique, des Gaulois et des Francs! Oui, voilà ce qui est nouveau dans l'assoupissante histoire de !\i. Eugène Siie. C'est la seule diversion qui s'y rencontre à l'intolérable ennui qui semble planer sur l'œu re entière, tout le temps cpi'elle ne dépasse pas les bornes de ia littérature démocratique et sociale. Mais quand l'auteur des Mystères du Peuple s'applique non plus seulement à entretenir les animosités et les colères du présent (hélas! ce serait bien assez!), mais à leur chercher de vieilles origines, à leur composer pour ainsi dire un bbison et une généalogie; quand il emprunte à l'érudition ses armes les plus éprouvées pour les tourner, avec un art jicrfide , contre la société moderne , au profit des passions les j^his Uîéchantes et des préjugés les plus aveugles; quand ilgrelîe en quelque sorte la guerre civile sur le vieux tronc dépouillé et caduc des antiquités gauloises, et qu'il fait sortir des bois sacrés de la Gaule pri-

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mitive la démagogie hurlante, pillarde et meurtrière du dix-neuvième siècle, comme la represaille d'une injure que dix- neuf cents ans de durée n'ont pas su prescrire; et quand l'insurrection est le dernier mot de cette théorie archéologique, quand les poignards, les fusils homicides et les torches incendiaires brillent h travers les arguments, et qu'on voit la foudre toute prête à sortir de ces nuages amoncelés de la fausse érudition, du faux pattiotisme et du faux goût ; à ce moment , dis-je , quand on regarde à la pensée qui a inspiré cette œuvre sans nom, on ne peut se défendre d'une sorte de terreur mêlée d'indignation, de douleur et de colère ; car il y a dans les œuvres de l'intelhgence, comme dans la conduite de la vie, un excès d'extravagance qui ne semble pas venir de l'esprit, mais partir du cœur. Il y a une démence terrible, celle qui semble a olontaire , qui a la conscience d'elle-même , et qui pousse à la destruction, dût le démolisseur lui-même y périr, avec le sang-froid , la résolution et la sérénité souriante qui manque trop souvent, hélas I aux bonnes actions et aux bonnes causes. % ^ Nous allons citer, à l'appui de l'opinion que nous venons d'exprimer, quelques pages tirées des Mystères du Peuple. C'est un cours complet de l'invasion des Gaules, à l'usage des prolétaires. M. Eugène Sue a le courage de placer cette parodie de l'antiquité et de l'histoire sous l'invocation des plus grands noms dont s'honore la httérature historique de notre pays. Il cile une brochure publiée par M. Guizot en 1829, au moment où la Restauration incHnait vers le coup d'État inconstitutionnel qui la perdit quelques mois plus tard. A ce moment-là, l'illustre écrivain faisait un appel plein d'énergie , d'audace et de dignité aux souvenirs hbéraux de la France, visiblement menacée dans ses franchises. Aujourd'hui, devant la souveraineté du peuple proclamée et appliquée presque jour par jour, devant l'Assemblée unique, le pouvoir exécutif

responsable, le suiïrage universel incontesté, devant toutes ces conquêtes d'une révolution récenle, et au milieu de l'orage de toutes les passions violentes ou perverses qu'un pareil bouleversement soulève, voilà le cours d'histoire qu'adresse au peuple h candidat de la concilialion! C'est un jeune ouvrier, Georges Duchêne, qui fait la leçon à son grand-père :

«... Quelle diable d'idée a-t-il eue, ce lM. Lebrenn, de choisir une pareille enseigne .. A VÉpée de Brennus! Il aurait été armurier, passe encore.

» — Sachez, grand-père mais vraiment je suis

honteux d'avoir l'air, à mon âge , de vous faire ainsi la leçon.

» — Comment, honteux ? Pourquoi donc ? Au heu d'aller à la barrière le dimanche , tu lis , tu apprends , lu t'instruis? Tu peux, pardieu, bien faire la leçon au grandpère... il n'y a pas d'affront.

» — Eh bien... ce guerrier à casque, ce Brennus, était un Gaulois, un de nos pères, chef d'une armée qui, il y a deux mille et je ne sais combien d'années, est allée en Italie attaquer Rome pour la châtier d'une trahison ; la ville s'est rendue aux Gaulois. . .

»... Brennus et les Gaulois de son armée appartenaient à la race dont nous descendons , presque tous tant que nous sommes dans le pays.

» — Un moment... tu dis que c'étaient des Gaubis?

» — Oni, grand-père.

)) — Alors nous descendrions de la race gauloise ?

» — Certainement.

» — Mais nous sommes Français ! Gomment diable arranges-tu cela, mon garçon?

» — C'est que notre pays, notre mère-patrie à tous, ne s'est pas toujours appelée la France.

» Figurez- vous qu'il y a treize ou quatorze cents

ans , des hordes de Barbares à demi sauvages , appelés

Francs, et arrivant du fond des forêts de l' Allemagne, de vrais Cosaques enfin, sont venus attaquer les armées romaines, amollies par les conquêtes de la Gaule , les ont battues, chassées, se sont à leur tour emparés de notre pays, lui ont ôté jusqu'à son nom. et l'ont appelé France en manière de prise de possession.

» — Brigands! — s'écria le vieillard ; — j'aimais encore mieux les Romains, foi d'homme ! au moins ils nous laissaient notre nom.

» — C'est vrai ; et puis du moins les Romains étaient le peuple le plus civilisé du monde, tandis que les Francs étaient, je vous l'ai dit, de vrais Cosaques... Et sens leur domination tout a été à recommencer pour les Gaulois. )) — Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !

)) — Ces hordes de bandits francs. ..

» — Dis donc ces Cosaques ! nom d'un nom ! n — Pis encore, s'il est possible, grand-père... Ces bandits francs, ces Cosaques, si vous voulez, appelaient leurs chefs des Rois; cette (jraine de Rois s'est perpétuée dans notre pays, d'où vient que depuis tant de siècles nous avons la douceur de posséder des Rois d'origine franque, et que les royalistes appellent leurs Rois de droit dizin.

» — Dis donc de droit cosaque !. .. Merci du cadeau ! » — Les chefs se nommaient des ducs , des comtes ; la graine s'en est également perpétuée chez nous, d'où vient encore que nous avons eu pendant si longtemps l'agrément de posséder une noblesse d'origine franque ^ qui nous traitait en race conquise.

» — Qu'est-ce que tu m'apprends là ! — dit le bonhomme avec ébahissement. — Donc , si je te comprends bien, mon garçon, ces bandits francs, ces Cosaques, Rois et chefs, une fois maîtres de la Gaule, se sont partagé les terres que les Gaulois avaient en partie reconquises sur les Romains ?

» — Oui, grand-père; les Rois et seigneurs francs ont volé les propriéléfi des Gaukm, et se sont partagé terres et gens comme on se partage un domaine et son bétail.

» — Kt nos pères sinsi dépouillés de leurs biens par ces Cosaques?...

» — INos pères ont été de nouveau réduits à l'esclavage comme sous les Romains , et forcés de cultiver pour les Rois et les seigneurs francs la terre qui leur avait appartenu , à eux Gaulois, depuis que la Gaule était la Gaule.

» — De sorte , mon garçon, que les Rois et seigneurs francs, après avoir volé à nos pères leur propriété, vivaient de leurs sueurs.,.

» — Oui, grand-père, ils les vendaient , hommes, femmes, enfants, jeunes filles, au marché.

» — Mais , c'est-à-dire , — s'écria le vieillard , — que je ne suis plus du tout, mais du tout, fier d'être Français...

)) Ah çà , mais , nom d'un petit bonhomme ! est-ce que, malgré ces diables d'évêques, notre bonne vieille petite mère l'insurrection n'est pas venue de temps à autre montrer le bout de son nez ?

» — Il n'est pas probable que tout se soit passé sans de nombreuses révoltes des serfs contre les Rois, les seigneurs et les prêtres. Mais , grand-père , je vous ai dit le peu que je savais... et ce peu-là , je l'ai appris en travaillant h la menuiserie du magasin de M. Lebrenn, le marchand de toile d'en face.

» — Ah ! le marchand de toile d'en face est si savant que ça ?

•) — Il est aussi savant que bon patriote; c'est un vieux Gaulois. Et quelquefois , — ajouta Georges sans pouvoir s'empêcher de rougir légèrement, — je l'ai entendu diî-e à sa fille, en l'embrassant avec Herté pour quelque réponse qu'elle lui avait faite : Oh! toi... tu es bien une traie Gauloise /. .. »

« Je vous ai dit, grand-père, le peu que je savais... » Et en effet, on ne dit jamais au peuple que le peu qu'on sait ou qu'on a l'air de savoir; car si on lui disait tout ce qu'on sait» est-ce que M. Eugène Sue, qui est si savant, se serait arrêté dans son cours d'histoire populaire à l'invasion franque? M. Proudhon a dit : « La propriété, c'est le vol. » x\ la manière dont M. Eugène Siie nous dit : « La propriété, c'est la conquête , » c'est absolument comme s'il disait la même chose.

Voilà donc où nous en sommes, deux ans après une révolution qui a bouleversé le pays de fond en comble, à la veille (lu scrutin qui va s'ouvrir. Gaulois et Francs! voilà le mot d'ordre de l'armée socialiste ; voilà le cri de guerre avec lequel la démagogie marche au combat de l'élection, en attendant peu -être celui de la rue. Gaulois et Francs! « Pendant vingt siècles, dit M. Eugène Sue, une imper- » ceptible minorité conquérante , romaine ou franque , a » spolié, asservi, exploité nos pères. .. » (P. 9k). En avant donc contre les fds de la Germanie , et que les vierges de l'île de Sên soient en aide aux enfants de la Gaule ! « Ce » n'est pas la première fois , dit le marchand Lebrenn au » colonel de dragons , que depuis des siècles un Neroweg » de Flouer nel et un Lebrenn se sont rencontrés les armes » à la main! » En avant donc! et plus de Français, plus de France! Tout au plus permettrons- nous que, suivant l'ingénieuse transaction proposée par Velleda Lebrenn, « de même que beaucoup de femmes signent leur nom de « famille à côté de celui qu'elles tiennent de leur mari , » toutes les admirables choses accomplies par notre hé- )) roïîie, sousun nom qui n'était pas le sien, soient signées : » France, née Gaule... »

Mais plus de Français! « Jusqu'à quand souiïrirons- » nous, » écrivait à la Convention le citoyen Ducalle (compl.iisamment cité par M. Eugène Siie, p. 181), «jusqu'à » quand souffrirons-nous que nous portions encore l'in-

» fàmc nom de Français! Tout ce que la démence a de » faiblesse, tout ce que l'absurdité a de contraire à la rai- » son, tout ce que la turpitude a de bassesse, ne sont pas » comparables à notre manie de nous couvrir de ce nom !. .. » Souffrirez- vous, citoyens, que nous ayons fait la révolu- » tion pour faire honneur de notre courage à nos ennemis » de quatorze siècles! Non, sans doute ; et vous recourrez » avec moi à l'autorité de la Convention nationale, afin » qu'elle nous rende le nom de Gaulois!.,, etc. »

Ici nous nous permettrons d'adresser à i\l. Eugène Siie une simple question. A quels signes distinguera-t-on les Francs des Gaulois, si ce n'est, je le suppose, à leurs cotes de contribution et à leurs titres de propriété? M. Eugène Siie nous donne, il est vrai, le signalement d'un Franc de bonne race : « Grand, osseux, décharné, long cou, crâne pelé, grand nez en bec d'oiseau de proie, yeux écartés, ronds et perçants. » (P. 57.) Il nous signale aussi, comme le moyen infaillible de reconnaître un Gaulois, la finesse et l'élasticité de sa taille : « A des intervalles réglés, les » jeunes Gaulois allaient se mesurer la taille à une cein- )) ture déposée chez le chef de la tribu. Ceux qui dépas- » saient la corpulence officielle étaient sévèrement répri- » mandés comme oisifs et intempérants, et punis d'une » amende. » [Histoire des Gaulois d'Amédée Thierry.) IMais malgré tout, je ne me sens qu'une foi médiocre dans l'infaillibilité de ces indices. J'ignore, par exemple, pour ne parler que de M. Eugène Sue, s'il satisfait exactement aux conditions exigées d'un vrai Gaulois, s'il n'aurait rien à craindre de la formidable épreuve de la ceinture d'agi-lité, et s'il a conservé, dans la somptueuse Thébaïde où il pratique si commodément la fraternité socialiste, la finesse de sa taille et la légèreté de ses allures d'autrefois. Je l'ignore. Où donc trouver des Francs et des Gaulois? A quels signes les reconnaître? Oh ! je vais le dire. Pour la démagogie, les Francs sont partout. Partout où il y a un

propriétaire, un noble, un riche, un père de famille, un industriel, un agriculteur sérieux, un fils de ses œuvres, un homme laborieux, instruit, occupé, économe, avec ou sans nez en bec d'aigle, c'est un Franc. Partout au contraire où il y a un vaurien, voué à la paresse, au hbertiiiage, gibier de prison, orateur de club, soldat de l'émeute, souteneur de propagande anarchique, pour la démagogie c'est un Gaulois. Quant à moi, dussé-je me tromper et donner ce noble nom à des gens qui en sont indignes, en France je ne veux chercher, je ne veux voir que des Français. Cette horrible distinction entre des classes de citoyens habitant le même sol, cette affreuse guerre renouvelée de l'an 57 avant Jésus-Christ entre les conquérants et les conquis, entre les esclaves et les maîtres, croyez qu'aujourd'hui on ne songe à la renouveler qu'au bénéfice des plus détestables passions. C'est le duel entre la propriété et le vol, entre la paresse et le travail, entre l'honnêteté et la dépravation. Il n'y a plus dans notre société, creusée jusqu'au tuf par soixante ans de révolutions réformatrices, il n'y a plus d'autre antagonisme possible entre les citoyens. Gaulois et Francs! c'est le cri de la démence, de la perversité ou de la sottise. Choisissez! Et aussi bien, nous sommes une étrange époque! Autrefois, dans un temps régulier, chez un peuple doué de quelque bon sens, il n'y aurait pas eu assez de sifflets pour les utopies rétrospectives qui sont le fond et la broderie des Mystères du Peuple. Aujourd'hui, cette revendication de la propriété sur des conquérants morts depuis deux mille rus, cette reprise d'une hostilité plus vieille (jue notre hisloire, cette hideuse et sotte guerre faite aux yeux gris-clair, aux nez aquilins et aux abdomens proéminents, toutes ces folies d'un fantaisiste à bout de moyens sont à la veille, si nous n'y prenons garde, d'avoir une voix dans l'Assemblée nationale, un siège dans le Parlement.

Mais les Français de Paris y mettront bon ordre. F.spérons-le, et puissions-nous en finir avec l'auteur de Plick et Plocky connue candidat, comme homme politique et même, à moins qu'il ne s'amende, comme romancier !

M. Yictoi* Hugo.

(16 juin 1850.)

M. Yictor Hugo est aujourd'hui le principal orateur, si ce n'est le chef du parti ultra-démocratique dans l'Assemblée nationale.

J'espère démontrer, dans la suite de cette étude, comment l'examen des causes qui ont amené cette situation politique pour M. Yictor Hugo est une question d'art et de critique littéraire. Pour le moment, je tiens seulement à constater un fait : par son talent et sa renommée, par l'élévation de son rang, comme académicien, comme pair de France sous le dernier règne, comme représentant du peuple, M. Victor Hugo est aujourd'hui le premier démagogue de France, peut-être d'Kurope, j'entends celui qui est le plus en vue, celui dont la voix porte le plus loin, qui réunit avec la supériorité la moins contestable les deux qualités principales de l'éloquence démagogique, l'éclat et la sonorité. Quant à son importance dans le parti, M. Victor Hugo, j'en ai bien peur, est un de ces orateurs qui ne deviennent jamais ministres, un de ces généraux qui ne sont jamais rois. Mais n'anticipons pas.

Quand nous sommes amené, par la force des choses et le malheur des temps, à traiter, à propos d'un écrivain si célèbre, une si délicate question d'art et d'histoire contemporaine, M. Victor Hugo ne doit s'en prendre qu'à luimême de la liberté que nous nous permettons, car il nous

a donne rcxcniplc. Il a attaqué, nous nous défendons. Contre nous, j'entends amlic nos amis, eontre nos idées, contre notre parti dont il était l'élu, il a empiunté toutes les armes que fournit l'esprit de faction. Contre lui, nous gardons les nôtres. A la guerre ouverte, nous opposons la critique loyale. M. Victor Hugo a passé dans les rangs ennemis avec accompagnement de fanfares. Nous restons sous notre drapeau qui fut le sien, caché dans son ombre, humble défenseur d'une sainte cause, celle de la sociabilité française, où l'admirable supériorité des chefs ne laisse que le mérite du dévouement aux simples soldats.

Il y a bien des routes qui mènent à la démagogie. Il y a bien des portes ouvertes sur la limite qui sépare le hbéralisme intelligent et modéré du radicalisme aveugle et turbulent, l'esprit de progrès et l'esprit de démolition. La démagogie est comme le palais de ce roi des ombres que décrit Virgile :

Mille chemins ouverts y conduisent toujours.

On y entre par am])ition, convoitise et perversité. On y entre parle royalisme, tém.oin Marat ; par les couHsses, comme Collot d'Herbois; par le roman, comme M. Eugène Siie ; par l'Evangile, comme M. Lamennais. On y entre par exagération, intempérance ou orgueil d'esprit, par faiblesse ou par sottise. On peut choisir.

Dira-t-on que M. Hugo s'est fait démagogue par ambition ? Jusqu'à ces derniers temps l'auteur des Orientales était resté homme de lettres et poète, pas autre chose. Personne ne s'était aperçu, même à la tribune de la Chambre des Pairs, qu'il y eût en lui l'étoffe ou même la prétention d'un homme d'État. D'un autre côté, comment supposer qu'un écrivain d'un si vigoureux esprit ait été fasciné, depuis Février, par le mirage des vertus qui brillent sur la cime de la Montagne ou séduit par l'espoir d'appuyer à cette base fragile le triomphe d'une heure ou le pouvoir

d'un jour? M. Victor Hugo est trop habile, il sait trop bien l'histoire pour se faire la moindre illusion sur le degré d'influence qu'un poëte est appelé à exercer dans le parti qui l'a adopté et qui l'applaudit. Il sait bien que le temps est passé de ces miracles de la poésie. ..

Tum vero in numerum faunosqne ferasqiie videres Ludere, tum rigidas motare cacumina quercus.

Mais il y a des pays où les hommes s'attellent à la voiture de l'artiste qui a supérieurement joué une sonate. La faction démagogique a traité M. Victor Hugo comme la première trompette du parti, «je ne sais quoi de puissant et de magnifique, de creux et de sonore, » écrivait un critique célèbre en 1835, quelque chose, dirai-je à mon tour, qui est à l'éloquence habituelle de nos tribuns du peuple ce qu'un instrument fabriqué dans les ateliers de Sax esta un simple clairon d'infanterie. C'est bien assez, après tout, pour expHquer, dans cette récente métamorphose de M. Victor Hugo, le succès de sa parole, sans accuser ni l'infirmité de son esprit, ni les calculs de son ambition, ni la facihté et la corruption de sa conscience. Mais c'est trop peu pour exphquerla métamorphose elle-même; car, à coup sûr, l'auteur de Notre-Dame de Paris a le même droit que M. de Lamartine de prétendre qu'il est autre chose (c qu'un baladin propre à dixertir les hommes sérieux. » Cherchons donc, puisque notre thèse consiste à exclure toute autre cause, si ce n'est pas l'écrivain qui a compromis le politique dans cette transfiguration en apparence si soudaine ; si ce n'est pas îa forme qui a entraîné le fond ; en un mot, s'il y a autre chose qu'une question d'esthétique dans cette défection éclatante qui a])pelle en ce moment, sur le nom de M. Victor Hugo, une célébrité si nouvelle, et, suivant nous, si malheureuse.

Suivant moi, M. Victor Hugo n'est devenu démagogue * que parce qu'il est resté romantique. Le romantisme a été

pour lui on mtMiic tomps le prélude , l'apprenlissage et l'excitation de la démagoij;ie.

Le romantisuie et la démagogie ! Il y a là, si je n'y prenais gnrde, de quoi faire cabrer beaucoup de très-honnêtes esprits qui ne songent plus à mal, mais que le premier feu de l'imagination et le premier élan de Vage avaient emportés à la suite des novateurs, au temps où le romantisme était plus qu'une doctrine, où c'était une petite faction. C'est alors que M. Victor Hugo écrivait: « Le romantisme tant de fois mal défini n'est, à tout prendre, e c'est là sa définition réelle, que le libéralisme en littérature... Nous voilà sortis de la vieille forme sociale ; comment ne sortirions-nous pas de la vieille forme poétique ? A peuple nouveau, art nouveau. » Je tiens à rassurer, je le répète, ceux des novateurs doctrinaires de cette époque que la rigueur tranchante de mes prémisses pourrait inquiéter sur ma conclusion. Je distingue, dans le romantisme, ceux qui l'ont simplement professé et ceux qui l'ont pratiqué ; ceux que le romantisme a tentés de ceux qu'il a gâtés ; ceux qui ont fait la poétique du genre nouveau, de ceux qui ont fait ses livres. Je distingue , en un mot, dans la tentative révolutionnaire tramée, il y a plus de vingt ans, contre la langue et la littérature nationale, les philosophes des praticiens, ceux qui rêvaient la théorie et ceux qui avaient la main à l'œuvre.

Le Globe était alors la Sorbonne du romantisme. C'était le rendez- vous des meilleurs et des plus nobles esprits ; mais je cherche aujourd'hui ce qui reste de sa doctrine, presque rien : le souvenir d'une querelle comme celle des gluckisteset des piccinistes, des cochers verts et des cochers bleus ; un filtras d'élucubrations sophistiques, de prétentieuses nouveautés, de paradoxes peu sincères où c'était plutôt l'esprit frondeur du siècle qui s'attaquait au passé que le besoin de routes nouvelles dans le domaine de l'art qui provoquait sa révision. On a frayé les routes, et per-

sonne n'a voulu y entrer, surtout ceux qui les avaient faites. Voilà ce qui reste de la doctrine romantique de l'ancien Globe : un souvenir confus dans la mémoire des érudils, et des jachères dans le champ de l'art. Ht quant aux œuvres de ces théoriciens si hardis, presque toutes ont vécu par des qualités de style et par des procédés de composition qui étaient la contradiction de la théorie méiiic. On eût dit que ces novateurs intrépides voulaient racheter par l'honnêteté des actes la témérité des principes, et faire absoudre la révolution littéraire en la montrant impuissante. M. Magnin ne dirait plus aujourd'hui : « On ne peut sans barbarie appliquer aux poètes, ces rois de l'intelligence, le 7iiveau de la grammaire commune, sous le({uel nous devons tous courber la tête , nous , simples mortels. » M. de Rémusat n'écrirait plus : « Notre poésie est, dans le mauvais sens du mot, une véritable aristocrate... »

C'est l'honneur des lettres françaises, que presque tous les écrivains, quel que soit leur point de départ dogmatique, qui sont restés fidèles dans leurs œuvres à la cause du bon goût, se sont rattachés, dans ces derniers temps, à celle du bon sens. La politique s'est ainsi fortifiée par la littérature. L'Académie est venue en aide au Parlement. La réaction, commencée dans les théories littéraires, s'est communiquée aux opinions. Cherchez, en dehors du parti qui se rattache aujourd'hui aux différentes nuances de la majorité parlementaire, cherchez un écrivain de quelque renom et de quelque valeur, si peu que ce soit, vous lui trouverez l'attache romantique. M. Edgar Ouinet, M. iMichelet, M. Félix Pyat, M. Eugène Sue appartiennent tous par (juelque côté à cette école, moins comme docteurs que comme praticiens, plus préoccupés de l'œuvre que de la doctrine, aimant à suivre dans la politique le contre-coup de leurs tentatives littéraires. M. de Lamartine se rattache à la tradition la plus sévère de l'école classique par ses

premiers ouvrages ; il semble complice, par ses derniers, des plus aveugles enlraîneiiienls de l'école novatrice. Mais l'auteur de la Chute d'un Ange ne s'est ainsi habillé à lu moderne que pour courir plus commodément les aventures auxquelles sa destinée condamnait sa plume ; il n'a pris le romantisme que comme on prend une casaque pour le voyage. Cherchez sous ce vêtement d'emprunt, vous trouverez la robe de pourpre du grand poëte ; creusez jusqu'au fond de ce style troublé par toutes les passions du siècle, vous arriverez au cristal et au sable d'or des Méditations ; descendez dans cette conscience, l'écho de son passé vous renvoie des accents tels c{ue ceux-ci :

Sourd aux leçons efFémiiiées

Dont le siècle aime à les nourrir,

Il saura que les destinées

Font roi pour régner ou mourir ;

Que des vieux héros de sa race

Le premier litre fut l'audace

Et le premier trône un pavois ;

Et qu'en vain l'humanité crie :

Le sang versé pour la patrie

Est toujours la pourpre des rois (l) î

M. Victor Hugo disait, un peu plus tard, à peu près la même chose, et presque dans les mêmes termes. Voici ce qu'il écrivait après la victoire du Trocadéro :

Oh! que la royauté, peuples, est douce et belle!

Il faut, comme un soldat, qu'un prince ait une épée! Il faut, des factions quand l'astre impur a lui, Que, nuit et jour, bravant leur attente trompée, Un glaive veille auprès de lui...

(1) Méditations ; la Naissance du duc de Bordeaux.

Aujourd'hui, M. de Lamartine et M. Victor Hugo ont restitué au peuple souveraiii le glaive qn'ils aimaient à voir briller dans la main d'un roi. Jj^ senipye bene. Mais revenons à notre sujet.

M. Victor Hugo avait débuté comme M. de Lamartine. La première veine de ses idées était monarchique et religieuse. La polémique s'est trompée toutefois quand elle a cherché, dans ses effusions royahstes d'une autre époque, un texte à d'amères récriminations. Au-dessus de ce fond natal, où s'était jouée l'adolescence très-peu naïve de l'auteur de Bug-Jargal, M. Victor Hugo, parvenu à l'âge de raison, n'avait pas tardé à étendre plusieurs couches successives d'une tout autre formation et qui avaient bientôt fait disparaître jusqu'aux dernières traces du sol primitif. Je m'étonne, quant à moi, qui viens de relire avec un soin attentif une grande partie des œuvres de M. Hugo, je m'étonne qu'on ait pu se méprendre h ce point sur le véritable caractère de sa tendance et de sa pensée. Sa tendance a toujours été pour un certain nivellement soit de l'art, soit de l'Etat. Sa pensée a toujours été socialiste au fond, romantique dans la forme, marchant à ce double but : la réforme de la société et celle de la langue ; disant tour à tour, aujourd'hui en prose : « Mettons le marteau dans les théories, les poétiques et les systèmes. Jetons bas ce vieux plâtrage qui masque la façade de l'art; » disant demain en vers :

Puissants! nous ferions mieux de panser quelque plaie Dont le sage rêveur à cette heure s'elfraie, D'étayer l'escaHer qui d'en bas monte en haut, D'agrandir l'atelier, d'amoindrir réchafaud, etc., etc.

M. Victor Hugo a été le premier des romantiques, car la Préface de Cromweil est de 1827 ; et de même aussi il a été le premier des socialistes, car le Dernier jour d'un condamné, Claude Gueux, les Feuilles d'automne, les

Chants du crêjmsculej Notre-Dame de Paris, et tous ses drames, Uuy-Blas excepté, sont antérieurs de plus de dix ans à la révolution de Février, c'est-à-dire à l'avénenient du socialisme comme parti actif et militant. J'ai été fra[)pé, en relisant la plupart de ces œuvres, non -seulement de la singulière persévérance qu'elles signalent dans l'audacieux violateur de nos poétiques et de notre langue, mais de cet esprit de révolte antisociale, de dénigrement haineux, de pitié amère et vindicative, qui circule comme un venin, tantôt caché sous les fleurs du langage, tantôt coulant à pleins bords, au milieu de tous ces ouvrages d'une diversité si tendue, si laborieuse et, au demeurant, si uniforme. Oui, j'ai été surpris, en rouvrantces livres avec l'intention d'y chercher la généalogie des idées actuelles de M. Victor Hugo, j'ai été surpris d'y trouver presque tout le fond de ces formules déclamatoires, de ces récriminations envenimées, de ces haines jalouses, de cette philanthropie pleine de menace et de colère qui forme aussi le fond du socialisme. C'est M. Victor Hugo, on le dirait, qui a fourni la matière de cette impitoyable et éternelle élégie. Il en a été, bien avant les docteurs qui l'ont érigée en systèmes plus ou moins impraticables, le compositeur et le poëte ; il en a fourni les paroles et la musique. Je n'en veux citer que quelques preuves qui permettront de juger du reste.

D'abord, l'Idée, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus vague au monde, mais en même temps ce qui est le cri de guerre du socialisme militant , l'Idée , qu'invoquent également M. Barbes et M. Ledru-Rollin, M. Michel ( de Bourges) et M. Proudhon, l'Idée revient sans cesse sous la plume de M. Hugo :

Ce siècle a son Idée, elle marche à grands pas, Et toujours à son but !

Que faire de ce peuple à l'immense roulis, Mer qui traîne du moins une Idée en ses plis ;

— 26Zi —

Vasle inondalion d'hommes, d'onfanls, de femmes, Flots qui tous ont dos yeux, vagues qui sont des âmes?...

Ce siècle est grand et fort ; uu noble instinct le mène; Partout on voit marcher l'Idée en mission, Et le but du travail, plein de parole humaine, Se mêle au bruit divin de la création

Pais, après cette proclamation de l'Idée, je ne sais quelle prédiction tour à tour fatale et radieuse , pleine d'éblouissement et de terreur, derrière laquelle on aperçoit toujours le peuple, le peuple qui grandit, le peuple qui monte comme une marée, le peuple qui menace, le peuple qui demande sa part dans le festin du riche, l'iiymne de Lazare incessamment provoqué et glorifié :

(( ... De quelle nature est ce crépuscule? Question immense, la plus haute de toutes celles qui s'agitent confusément dans ce siècle, où un point d" interrogation se dresse à la fin de tout. La société attend que ce qui est à l'horizon s'allume tout à fait ou s'éteigne complètement. »

... Et de ces bruits divers, redoutable ou propice, Sort l'éirange chanson que chante sans flambeau, Cette époque en travail, fossoyeur ou nourrice, Qui prépare une crèche ou qui creuse un tombeau.

Hélas ! à cet instant d'ivresse et de délire, Où le banquet hautain semble éclater de rire, Narguant le peuple assis à la porte, en haillons, Quelqu'un fr;îppe soudain l'escalier des talons, Quelqu'un survient, quelqu'un en bas se fait entendre, Quelqu'un d'inattendu qu'on devrait bien attendre...

C'est le peuple qui vient ! c'est la haute marée Qui monte incessamment par son astre attirée.

Rois, hâtez-vous !

Ce n'est pas tout. A côté de ces poétiques menaces qui

peuvent passer pour ravcrlissemcnt s6\(iYC d'un socialisme ollicicux, il y a le socialisme impatioii! , frondeur, agressif, révolutionnaire, le socialisme tournant à la démagogie, celui qui oppose incessamment le pauvre au riche, le voleur au magistrat, la courtisane à la femme honnête ; qui met en regard et presque au même niveau la reine et le laquais, la grande dame et le bourreau, le roi et le fou, l'empereur et le bandit, avec un étrange parti pris de réhabilitation haineuse soit du faible aux dépens du fort, soit de la laideur aux dépens de la beauté, de la bassesse au détriment de la grandeur, de la misère perverse au mépris de la loi juste. C'est surtout, on le sait, dans les drames de M. Victor Hugo que cette tendance éclate. C'est surtout là qu'il est à propos de la signaler conmie la transition par où le chantre monarchique de la Guerre d'Espagne doit passer, de l'extase féodale et chevaleresque de ses débuts, à cette triste et définitive étape au bord du précipice où nous le voyons aujourd'hui ; car M. Victor Hugo n'est plus jeune ; il ne peut plus avancer, mais il ne reculera pas.

Je remarque une chose. Le premier mouvement du poëte est toujours bon, la première intention du dramaturge est souvent saine. Mais on dirait que l'écrivain, suivant le mot cruel attribué à un diplomate célèbre, se défie de ses instincts quand ils sont bons , se défend de ses entraînements quand ils portent l'esprit dans le droit chemin. Il est rare que le sentiment parti des saines régions du cœur ne descende pas bientôt chez lui, et involontairement, dans les plus basses, que l'éloquence n'aboutisse pas à la déclamation, la sensibihté à la rhétorique, la noble et sainte pitié au dévergondage philanthropique. Je veux donner ici quelques exemples de cette dégénération du sentiment primitif dans les œuvres de M. Victor Hugo, exemples qui nous aideront à résoudre le problème que nous nous sommes posé en commençant.

Je disque chez M. Victor Hugo, il y a presque toujours uu premier jet d'une grande beauté ;

Oh! n'insultez jamais une femma qui tombe!

C'est là un beau et noble mouvement. Cherchez ce que l'auteur en a fait. La femme qui tombe ! La pauvre âme succombant sous le poids du malheur, dans les étreintes de la misère et de la faim , perle avant de tomber, fange après sa chute! Ah ! pitié, pitié pour elle! Mais haine à la société qui a laissé choir sa vertu ! Telle est la conclusion du poëte :

La faute en est à nous; à toi, riche, à ton or !

Allons plus loin. La femme qui tombe ! Voilà le chef de famille, le tendre père qui demande pour elle des prières, oh ! profanation ! à la piété de sa lille, de son enfant !

Prie encor pour tous ceux qui passent Sur celte terre des vivants!

Enfant! pour les vierges voilées, Pour le prisonnier dans sa tour, Pour les femmes échevelées Qui vendent le doux nom d'amour!...

Avançons encore. Nous allons trouver, dans cette galerie des prostituées repenties ou réhabilitées, Lucrèce Borgia, adultère et incestueuse ; Marion Delorme, la courtisane; Thisbé, la baladine , et combien d'autres! Et que nous sommes loin du point de départ I II ne s'agit plus en effet d'épargner la femme qui tombe, mais de l'adorer à deux genoux. M. Victor Hugo ne demande pas qui lui jettera la première pierre, mais qui refusera de porter devant elle la cassolette chargée des parfums précieux et l'encensoir des grands jours. Il y a bien des gens qui ne se rap-

pellent plus le rôle que joue Lucrèce Borgia dans le draine de M. Yiclor Hugo et qui ont pareilleineut oublié les aventures de Marion Delorme. Mais tout le monde va voir M'"' Rachel dans ce rôle de Thisbé, qu'elle a bien voulu 6!ever jusqu'à la bauteur de son talent. Or, qu'est-ce que rbisbé? Thisbé, c'est la satire socialiste de la femme du inonde, égoïste, sensuelle et lâche; c'est l'apothéose platonique de la fiile de joie dans la résignation, dans l'héroïsme, ilans l'amour chaste et dans la mort ; c'est, en un mol, le contraste dilTamatoire de la plébéienne et de la grande :lame que le Paris honnête et bourgeois vient applaudir, tons les soirs, sous les traits d'une grande actrice et sur la foi d'un grand rhéteur !

Voulez-vous un autre exemple de cette dégradation [l'une idée juste et raisonnable sous la plume hyperbolique lIc m. Victor Hugo? Iles sacra miser, le respect du malheur; s'il est un sentiment vrai et profond, c'est celui-là. Api)liqué aux malheureux que la loi a frappés, il ne perd rien de sa puissance. L'échafaud et la prison, le bagne et le ])iIori, qui ne songe à les adoucir, à les assainir, à les améliorer, à les réformer? Quelle est la pensée qui ne se porte vers ces lieux de douleur ou sur ces théâtres d'irréparable expiation, accompagnée du frissonnement de la pitié ou de la terreur? Eh bien! avec cette pensée, M. Victor Hugo a écrit le Dernier jour d'un condamné. Le livre est célèbre. Notre public français, qui a besoin que des révolutions périodiques lui apportent le commentaire des ouvrages dont son engouement fait la fortune, le public de Paris n'a vu dans ce livre qu'un vœu dramatiquement exprimé de réformation pénale. La réforme sociale y était tout entière. Voici en etfet comment M. Victor Hugo y parle du juge; nous verrons ensuite comment il y parle du voleur :

« Le procureur général, vous le représentez-vous, la nuit, dans son cabinet, élaborant à loisir et de son mieux

cette harangue qui fera dresser un échafaud dans six semaines? Le voye>voii^ fiuant f^ançj et eau pour emboîter la tête d'un accusé dans le plus fatal article du Code? Le voyez- vous scier avec une loi mal faite le cou d'un misérable?... »

Passons au misérable :

« Pauvre diable que la faim pousse au vol et le vol au reste, enfant déshérité d'une société marâtre, que la maison de force prend à douze ans, le bagne à dix-huit, Téchafaud à quarante, infortuné qu'avec une école et un atelier vous auriez pu rendre bon, morale, utile, et dont vous ne savez que faire, les versant comme un fardeau inutile tantôt dans la rouge fourmilière de Toulon, tantôt dans le muet enclos de Clamart, leur retranchant la vie après leur, avoir ôté la liberté!... »

Ainsi nous voilà arrivés du premier saut h la dissertation démocratique et sociale. Ceci s'écrivait en 1832. La France monarchique applaudissait. Claude Gueux est de la même époque. Claude Gueux est un voleur enfermé à Clairvaux. En prison, il se prend d'une amitié forcenée pour un camarade, malfaiteur comme lui, qui lui donne la moitié de sa pitance. Le directeur des ateliers fait séparer ces deux hommes. Il est assassiné par Claude Gueux avec des circonstances atroces :

« Cette main se leva, et avant que le directeur eût pu pousser un cri, trois coups de hache, chose affreuse h dire, assénés tous les trois dans la même entaille, lui avaient ouvert le crâne. Au moment où il tombait à la renverse, un quatrième coup lui balafra le visage ; puis, comme une fureur lancée ne s'arrête pas court, Claude Gueux lui fendit la cuisse d'un cinquième coup inutile. Le directeur était mort... »

Je le crois bien ; mais qui croyez-\ous qui est à plaindre dans cette boucherie? le directeur ou Claude Gueux? Qui croyez-vous qui a tort , de la société qui a fait enfer-

mer Claude Gueux comme voleur , ou de Claude Gueux qui a volé , puis assassiné? M. Victor Hugo va nous répondre :

« Claude Gueux, cerveau bien fait, cœur bien fait, sans nul doute ; mais le sort le met dans une sociêlc si mal faite, qu'il liiiit par voler; la socicié le met dans une prison si

mal faite, qu'il finit par tuer Que la société, dit ailleurs

M. Hugo, fasse toujours pour l'individu autant que la nature y c'est là le grand problème de proportion dont la solution, encore à trouver , donnera l'équilibre universel!»

Encore une fois , cela s'écrivait quelque quinze ans avant la révolution de Février. Et on prétend que le socialisme a inventé quelque chose ! Je prétends que les plus hardis inventeurs des systèmes socialistes n'ont jamais dépassé M. Victor Hugo. D'autres ont disserté plus longuement. Personne n'a mis au service des idées soi-disant sociales tantôt une formule plus tranchante , tantôt une déclamation plus contagieuse. On n'est pas impunément un homme de talent. Vous rappelez-vous ce voleur surpris en flagrant délit dans un club démagogique? On l'arrête, on le conduit au poste. « Maintenant continuons , dit le président ; cet honmie est un malheureux ; quand la société sera mieux faite, il ne coupera plus les bourses. » N'était-ce pas la traduction littérale de Claude Gueux? Et savez-vous la conséquence de ces belles doctrines? C'est qu'il faut que Claude Gueux soit électeur ; et Ruy Blas aussi , Ruy Blas qui représente , écrit M. Hugo, le génie et la passion comprimés par la société, Ruy Blas sera électeur. Je ne demande pas mieux. Je n'ai pas à discourir sur la loi électorale. Je remarque seulement comment les déclamations s'enchaînent, comment les discours appellent les actes, le peu de distance qui sépare le tribun de l'écrivain , le romantique du démagogue , la phrase lentement conçue et laborieusement construite dans la sohtude du cabinet de la parole fougueuse et subversive, imprudemment lancée

du haut des tribunes populaires sur les foules menaçantes. Quand 31. Victor Hugo écrivait dans la préface de son drame : « Ruy Blas , c'est le peuple ayant sur le dos les marques de la servitude et dans le cœur les préméditations du génie ; »et quand il disait à la tribune : « Regardez l'ouvrier qui va au scrutin ; il y entre avec le front triste du prolétaire accablé , il en sort avec le regard d'un souverain! » c'est la même idée, presque la même phrase. Mais l'une est l'inofTensive fantaisie d'une déclamation solitaire, l'autre est une flatterie préméditée jetée à la multitude; l'œuvre est différente, le moule est le même.

M. Victor Hugo a donc été un des plus incontestables et longtemps des plus involontaires précurseurs de la démagogie socialiste , c'est-à-dire de cette philanthropie cnfiellée d'orgueil et de jalousie, gonflée de déclamation, qui tour à tour envenimée par la résistance ou exaltée î)ar le succès , est finalement passée , chez nous , à l'état de faction politique.

Rlessie du socialisme en tant qu'écrivain , M. Victor Hugo n'avait qu'un pas à faire pour tomber dans la démocratie active. Je ne cherche pas les motifs qui ont pu , au dernier moment, précipiter cette transition. Je n'en suppose , de la part d'un homme tel que M. Victor Hugo , que d'honorables.

M. Hugo a subi dans la politique l'ascendant de son génie même. On ne sait pas assez ce qu'il y a de puissance au bout d'une plume pour entraîner celui qui la lient dans le sillon qu'elle trace, et avec quelle force irrésistible ce clîétif instrument de la pensée humaine brise quelquefois les volontés le? plus opiniâtres. « Le style est l'homme, » cela veut souvent dire : le style fait l'homme; c'est-à-dire qu'on accommode sa conduite, ses allures , sa destinée à la tournure particulière de sa phrase ; on soumet sa vie , comme honnne , à sa manière comme écrivain. Cette tyrannie du style est surtout remarquable chez ceux où une

certaine inspiration factice est le fond du talent, où l'élan de la phrase emporte la pensée. 11 est des écrivains qui , au lieu de mettre dans leurs livres les passions de leur vie, mettent dans leur vie celles de leurs livres. Tel auteur n'est devenu romanesque qu'<iprès avoir écrit des romans; tel autre n*a aimé \qs aventures qu'après les avoir racontées. Celui-ci n'a connu l'amour qu'après l'avoir chanté , celui-là n'a vécu en philosophe qu'après avoir disserté en sage. On a dit que M, de Balzac, notre grand romancier, aimait à rassembler autour de lui, dans sa maison, toutes les merveilles d'ameublement si industrieusement décrites dans SCS ouvrages, et que l'auteur de Mathilde étalait un luxe digne de Lugarto. M. Alexandre Dumas a habité quelque temps un château bâti, disait-on , sur les plans de la villa de I^'onte-Cristo. Toutes ces fantaisies d'artiste et beaucoup d'autres sont la preuve de cette réaction que l'œuvre exerce presque toujours sur l'ouvrier , le livre sur l'écrivain, le tableau sur le peintre, réaction à laquelle M. Victor Hugo n'a pas échappé. C'est par cette porte d'écrivain et d'artiste qu'il est entré dans le socialisme. Rhéteur éminent , novateur audacieux , réformateur sans pitié, habitué h traiter la littérature nationale comme Boileau voulait qu'on traitât la rime , « en esclave » plutôt qu'en reine, M. Victor Hugo a voulu appliquer à la société même le procédé qui lui avait réussi avec la langue française , devenue méconnaissable mais restée puissante sous sa main.

Le style o!)lige ; M. Victor Hugo est devenu démagogue pour l'honneur du sien. Je ne sais plus qui a dit : « La meilleure logique est une langue bien faite. » Par la même raison, la plus sûre preuve qu'une intelligence est sortie de la route du vrai et du beau , c'est l'application qu'oir lui voit mettre à détruire ou à violenter une langue. Il y a dans ce travail à contre-sens contre le génie d'une littérature, dans celte réaction contre le bon sens traditionnel

d'un pays, dans ce mépris « des règles et des modèles , » dans ce parti pris de nivellement et de rénovation barbare, il y a tous les germes des travers qui caractérisent la démagogie. La théorie seule en pareille matière est périlleuse; la pratique est inévitablement funeste. M. Victor Hugo , qui a pratiqué, il faut le reconnaître, avec toutes les apparences d'une foi robuste , ce jacobinisme liitéraire , qui a été jusqu'au bout fidèle à cette religion du bouleversement systématique ; car les Rayons et les Ombres , les Lettres sur le Rhin , ses derniers ouvrages, et ses récents discours de tribune , signalent une impénitence romantique irrémédiable ; M. Victor Hugo , romantique endurci , devait aboutir à l'endurcissement démagogique. M. Thiers l'a défini d'un mot dédaigneux que les représailles de la tribune justifiaient. J'ai dû donner plus de raisons à l'appui de mon opinion sur ce point , n'ayant pas les mêmes privilèges.

Il y a pourtant , dans la vie de M. Victor Hugo, une période qui serait curieuse à étudier , si les bornes de cette esquisse le permettaient. Il y a un moment où l'auteur à'Ângelo a paru s'arrêter dans cette voie périlleuse , un moment où, sans être moins romantique, M. Victor Hugo se montre moins radical , où il semble prendre en patience les injustices de la société , ses imperfections et ses misères. Ce moment correspond assez exactement, si j'ai bon souvenir, à celui où M. Victor Hugo devient académicien et pair de France , où on le rencontre au palais des Tuileries , où son habit rayonne de broderies et de plaques étincelantes, A ce moment on dirait que l'auteur de Claude Gueux entre en composition avec cette société dont il faisait le siège, la plume à la main. Je n'en conclus rien , je le déclare , contre la sincérité de ses convictions d'avant et d'a[)rès celte époque; mais je rappelle ces circonstances comme une preuve des variations que peut subir le plus vigoureux esprit, et aussi parce que M. Victor

Hugo , en se rappelant ces rapides instants de sa vie patricienne, voudra peut-être bien pardonner à ceux qui traitent aujourd'liui les flatteurs du peuple comme il les traitait alors. Car c'est alors , ou c'est bien près , si je ne me trompe , que dans le dernier de ses recueils de poésie {les Rayons et les Ombres) M. Victor Hugo se laisse emporter à des tirades telles que celle-ci :

Loin de vous les vaines colères,

Qui s'agitent au carrefour !

Loin de vous les chats populaires ,

Qui seront tigres quelque joiir !

Les flatteurs du peuple ou du trône,

L'égoïste qui de sa zone

Se fait le centre et le milieu!

Et tous ceux qui, tisons sans flamme,

N'ont pas dans leur poitrine une âme,

Ou n\)nt pas dans leur âme un Dieul

C'est aussi vers le même moment que M. Victor Hugo compose la pièce intitulée: Sur un Homme populaire ; qu'il parle du « pavé stupide , » qu'il s'attendrit sur le souvenir du roi Cbarles X , qu'il jette l'analhème à Voltaire.

Oh ! tremble! ce sophiste a sondé bien des fanges! Oh ! tremble ! ce faux sage a perdu bien des anges ! Ce démon, noir milan, fond sur les cœurs pieux...

Les Rayons et les Ombres semblent une halte sur la 'OU le qui conduit par le romantisme à la démagogie. Dans es Lettres sur le Rhin, dont la publication se rattache à la même période, même caractère. M. Victor Hugo, qui >emble à ce moment avoir pardonné à la société française l'être « si mal faite, » s'acharne sur l'Europe, en remanie a carte, en distribue les populations, coupe un morceau

par ci, un morceau par-là, comme Charlemagne dans le monologue de Charles-Quint. Et plût à Dieu que cette inoffensive campagne du grand poëte, que cette innocente distraction de sa plume eût changé quelque chose aux traités de 1815 ! Quoi qu'il en soit, les Lettres sur le Rhin appartiennent à la période romantique du talent de M. Victor Hugo où il semble un instant retenu sur la pente redoutable oii il se laisse glisser aujourd'hui.

Que M. Victor Hugo y prenne garde : cette pente est rapide ; elle est celle de la décadence même de l'esprit. J'ai toutes sortes de raisons personnelles de ne pas contester à M. Victor Hugo son remarquable talent, auquel j'ai rendu Hbrement et plusieurs fois justice ; mais veut-il me permettre de le lui dire? il en a déjà beaucoup moins, je ne dis pas depuis qu'il n'est plus de notre avis en politique, mais depuis qu'il abonde si violemment dans le sien. Cette exagération d'un génie naturellement hyperboHque et d'une école vouée par système aux œuvres exceptionnelles, aux créations aventureuses , aux produits excentriques et monstrueux, cette exagération conduit en très-peu de temps, faut-il le dire? à la faiblesse par l'épuisement, à la vulgarité par l'impuissance, à la violence par le besoin de rallier les admirations infunes, et de suppléer à la qualité par le nom])re et par le bruit. Littérairement , la démagogie est malsaine. Et n'y a-t-il pas des signes qui trahissent déjà chez M. Victor Hugo cette décadence que son âge et la vigoureuse trempe de son esprit nous autorisent à nommer précoce ?

N'a-t-il pas été frappé de la facilité avec laquelle on l'imite? On n'imite facilement que le médiocre. Ceux qui n'auraient jamais osé mettre le pied dans le splendide palais des Orientales, ou toucher à la lyre cVOlymjno , essayent aujourd'hui de rivaliser à la tribune avec l'orateur de la Montagne. Qui donc a fait cette phrase il y a peu de jours ? il s'agissait de la loi sur les clubs : « Citoyens re-

présentants, il y a deux grandes maîtresses d'école des masses , l'une s'appelle la parole , l'autre s'appelle la presse. Il est évident que c'est une parole qui a fait le monde. Dieu a dit que la lumière se fasse, et la lumière s'est faite. Il y a dix-huit siècles, c'est une parole qui a sauvé et renouvelé le monde; il y a soixante ans, c'est une parole qui a fait la révolution française Et aujourd'hui , c'est la parole que vous venez attaquer I... » Qui a fait cette phrase? Esl-ce M. EsquJros? est-ce , Victor Hugo? Et un autre jour, quelqu'un disait à la ibune de l'Assemblée Nationale : «... Et depuis, dépouillant toute pudeur, vous avez osé lever une main profane jusque sur l'arche sainte! Vous avez arraché insolemment la couronne du front du souverain qui vous avait tirés du néant!... » Encore une fois , qui a fait !tte phrase? Est-ce M. Victor Hugo? est-ce M. Charles îgrange?

Il est triste de finir, littérairement , par le nom de . Charles Lagrange cette étude commencée par celui de . Victor Hugo. Mais ce rapprochement est fatal. Ces deux )ms s'attirent. Après le romantique, le démagogue; après démagogue de parole , le démagogue d'action. Tous les :cès de l'esprit se tiennent. M. Charles Lagrange em- •unte des métaphores à M. Victor Hugo. Qui sait? M. Hugo ra peut-être conduit à emprunter des procédés de déma- )gie pratique à M. Lagrange. M. Victor Hugo n'a aucune échanceté dans le cœur, je le sais, pas plus que M. Charles agrange lui-même, à la mansuétude duquel il est auurd'hui de mode de rendre homm.age ; mais on arrive à violence aussi bien par la méchanceté de l'esprit que par 'lie du cœur, et on y arrive souvent avec plus de ressours et d'excitation. M. Hugo ne fera jamais le mal iemmcnî. H le fera peut-être en voulant appliquer en ^eugle ces théories détestables qui ont la prétention de ire violemment le bien.

M. Victor Hugo a aboli l'échafaud dans ses traités philanthropiques ; il l'a relevé dans ses drames. Il déclaaîe contre la peine de rnort dans ses prologues , il en abuse dans ses dénoûments. Quant à moi , la philanthropie de M. Victor Hugo me donne parfois le frisson. Il y a, tout compte fait, trois ou quatre de ses tragédies où le bourreau joue un assez joli rôle , et je ne connais personne qui arrange plus proprement une scène de mort que M. Hugo, qui commande plus correctement une pompe funèbre, qui dispose avec plus de soin , d'exactitude et de savoir-faire les détails d'un enterrement ou d'une exécution.

Angelo aux guetteurs de nuit. Vous connaissez la

cave où sont les tombes?

L'un des guetteurs de nuit. Oui, Monseigneur.

Angelo Il y a là une femme (sa femme) qui est

morte. Vous allez descendre cette femme secrètement dans le caveau ; vous trouverez dans ce caveau une dalle du pavé qu'on a déplacée et une fosse qu'on a creusée; vous mettrez la femme dans la fosse, et puis la dalle àsaplace. Vous entendez...

Oui, nous comprenons que monseigneur Angelo est passé maître dans l'art d'enterrer les gens; et si jamais la tradition pouvait s'en perdre, il n'y aurait qu'à ouvrir les livres de M. Hugo. Malgré tout, il est impossible de prendre M. Victor Hugo pour un homme terrible, et le jour où il voudra faire un pas de plus dans la démagogie active, j'ai bien peur qu'il ne soit que le lieutenant de M. Lagrange. M. Lagrange, qui n'a pas bit Angelo, en sait pourtant plus long que lui. On a parodié pour l'auteur de Claude Gueux le mot de César : on a dit qu'il aimait mieux être le premier sur la montagne que le second dans la plaine. C'est une calomnie. Mais que M. Hugo soit tranquille , il ne sera jamais le premier dans le parli qui l'applaudit , le courtise et l'exploite aujourd'hui. « Mira- » beau, disait le comte Joseph deMaistre (M. Victor Hugo

» nous pardonnera sans doute le rapprochement), Mira- » beau partageait avec un autre héros de la Révolution » le pouvoir d'agiter la multitude sans avoir celui de la » dominer, ce qui forme le véritable cachet de la médio- » crité dans les troubles politiques. Des factieux moins » brillants et plus habiles se servaient de son influence à » leur profit... » Cela veut-il dire que M. Victor Hugo est destiné à échouer dans cette nouvelle voie où sa destinée littéraire l'a si fatalement poussé ? Je le crains. Mais échouer dans une pareille tache , c'est après tout une moins triste fin, pour un homme tel que M. Hugo , que d'y réussir.

M. Proiidiioii.

:H novembre 1849.)

Levabo ad cœlum manum meam et dicam : Vivo ego in œternum !

Je lèverai ma main vers le ciel, e et je (lirai : Mon idée est immortelle !

(DeUTÉRONOME, XXXII, 40.)

Je ne sais plus dans quelle parade le célèbre auteur des Contradictions économiques, M. Proudiion, est représenté errant sur les ruines de Paris, au milieu des fondrières, dernier survivant du socialisme vainqueur et du vieux monde bouleversé de fond en comble.

L'auteur de cette parade, d'une bouffonnerie si triste et peut-être si prophétique, semblait avoir eu, en attendant mieux, le pressentiment du livre que publie aujourd'hui M. Proud'hon (1). Ce livre a une odeur de fm du monde. Il y règne un parfum de métaphores funèbres qui vous prennent à la gorge comme la fumée des flambeaux de deuil autour d'un catafalque. « Le gouvernement de Louis » Bonaparte n'existe, dit M. Proud'hon, que pour mettre » le scellé sur la chambre mortuaire. Laissez-le remplir sa » fonction de croque-mort. Apiès la lâche horrible et sans » seconde de la royauté de Juillet, le devoir de la prési- » dencc est de vous déposer dans votre charnier. » Grand merci, monsieur Proudhon !

(1) Les Confessions d'un révolutionnaire.

M. Proiidhon, avant d'cntoirer la société, a longtemps cru qu'elle était malade (il ne se trompait pas) , et cju'il pouvait la sauver : c'était une prétention comme une autre. — Ne pouvant plus être son médecin, n'ayant pas réussi à être son banquier, M. Proudhon se fait le fossoyeur du vieux monde. Du fond de sa prison d'où sa plume ironi(iue et lamentable vient nous provoquer, il chante d'une voix lugubre le De profundis de la société défunte, non toutefois sans y mêler le Magnificat de sa propre gioire ; car, sachez-le, la société est morte, mais M. Proudhon est \ivant, et c'est bien mieux que la vie, c'est l'éternité! Vivo ego in œternum!

Une confession publique était autrefois un acte d'humilité, de contrition et de repentir; aujourd'hui, c'est un péché de plus. Saint Augustiu écrit l'histoire de sa conversion : M. Proudhon fait celle de son impénitence. Quand Jean-Jacques Rousseau écrit ses Confesaions, il y met son orgueil, mais pour le châtier; il lâche le frein à sa nature incorrigible, mais pour l'humilier par une exposition posthume et publique, i!. Proudhon n'a pas de ces calculs. S'il se confesse aux hommes, c'est pour se grandir. C'est toujours l'histoire de Diogène, l'orgueil sous le manteau troué du philosophe, la personnalité vaniteuse sous le cihce du pénitent. M. Proudhon est de la race des Titans ; il vise au ciel [Icvabo ad cœlum!) , mais par escalade. La voie des humbles et des simples d'esprit n'est pas la sienne. « Si le révélateur suprême se refuse à m'instruire, dit-il quelque part, je m'instruirai moi-même. » — « De ce moment, dit-il ailleurs, sans être athée, je cessai d'adorer Dieu. — Il se passera fort que vous l'adoriez, me dit un jour à ce propos le Consiitutionneh — Peut-être !... » Tout l'esprit des Confessions de M. Proudhon est dans ce peut-être sans égal.

Les Confessions d'un révolutionnaire semblent avv-iir un double but. « J'étais, dit l'auteur, vn des originaux

» de la révolution démocratique et sociale ; en faisant ma » confession, je ferai celle de toute la démocratie... » Dans cette confession, toutefois, c'est M. Proudhon qui tiendra les verges, la démocratie tendra le dos. Nous sommes accoutumés, depuis quelque temps, à ces procédés de la pénitence publique de la part des faiseurs de Mémoires et de confidences. Les révolutionnaires surtout n'y vont pas de main morte, dans ces opérations délicates qui consistent à soulager une conscience surabondamment chargée. J'en ai cité dans ce volume, s'il m'est permis de le rapppeler, d'illustres exemples. Mais personne, jusqu'à M. Proudhon, n'avait mis plus d'entraînement et plus d'héroïsme à se mortifier... sur le dos de ses amis. C'est ce que j'essayerai de prouver dans la suite de cette étude.

Il y a de tout dans ce petit livre, et il y a surtout une malice de style et une verve d'ironie redoutables. M. Proudhon, voué par goût à la s^atire politique, est plus écrivain que philosophe, plus rhéteur qu'écrivain ; mais sa rhétorique a un but. L'ironie, sous sa plume, n'est pas seulement une ressource de style ; c'est tout un système. Il rit, mais pour une fin sérieuse, préméditée et profonde; il rit, non pour rire, mais pour détruire; hsez plutôt :

« Ce qui manque à notre régénération, ce n'est ni un » Mirabeau, ni un Robespierre, ni un Bonaparte; c'est un » Voltaire. Nous ne savons rien apprécier avec le regard » d'une raison indépendante et moqueuse... A force de » nous prendre au sérieux nous devenons stupides. Tout » entiers à nos amours et à nos haines, nous ne rions des » autres pas plus que de nous. En perdant notre esprit, » nous avons perdu notre liberté. De même que la raison » n'a pas plutôt construit un système qu'elle travaille à » l'étendre et à le refaire, ainsi la liberté tend continuelle- » ment à convertir ses créations antérieures, à s'affranchir » des organes qu'elle s'est donnés, et à s'en procurer de

» nouveauv dont clic se dctaclicra cominc dos [)icniicrs, » et (pi' elle 'prendra en piliè el en aversion jusqnà ce » qu'elle les ait remplacée par (Vautres. La liberté, comme )' la raison, n'existe et ne se manifeste (jue par le dédain » de ses propres œuvres. C'est pourquoi Tironie fut de tout » temps... l'instrument irrésistible du progrès. L'homme » du peuple qui rit est mille fois plus près de la raison et » de la liberté que l'anachorète qui prie ou le philosophe » qui argumente... »

Suit une invocation à l'Ironie : «Douce Ironie, viens, ma souveraine, » etc., etc. Rions donc, puisque M. Proudhon nous y invite par de si bonnes raisons. Rions pour détruire, comme l'enfant qui casse son jouet ou qui étouffe son oiseau. Rions, puisque le rire est un si grand maître ! Le moment, il est vrai, est mal choisi. Le rire, à moins de lui donner un cours forcé, n'est plus guère de mise que parmi les réformateurs, quand ils se regardent entre eux, comme les augures de Rome. Partout ailleurs, la France ne rit guère. Essayons pourlant, non pas de rire, mais d'apprécier le rire de M. Proudhon, ce rire étrange et sinistre, qu'un incroyable désordre de l'esprit fait germer au milieu des ruines, s'épanouir dans 1;î destruction, éclater parmi les larmes et les angoisses de l'humanité.

M. Proudhon ne se refuse aucune satisfaction de ce genre contre les réformateurs contemporains, ses disciples, ses amis ou ses rivaux. Je me garderai bien de l'imiter en parlant de lui. Il m'est impossible, en effet, de ne pas prendre M. I^roudhon au sérieux. Sous sa main l'artillerie légère n'est que l'auxiliaire du gros canon. Les Confessions d'un révolutionnaire contiennent un laborieux exposé de son système économique et de sa théorie politique ; et cela, j'en réponds, est fort sérieux. L'absurde, môme quand il arrive h cette hmite qui semble défier la mélancolie, ne m'a jamais fait rire, ni moi, ni, je crois,

personne. Les réformateurs le savent bien ; et c'est sur cette alliance adultère du sérieux et de l'absurde, sur la puissance mystérieuse et irrésistible de ce mot profond : Credo quia absurdum, qu'ils fondent les plus solides espérances et les plus fermes calculs de leur ambition. J'ai lu avec toute l'attention dont je suis capable, j'ai essayé aussi de comprendre avec tout l'effort de mon esprit (je sais que c'est peu dire ) , le système économique de M. Proudhon, le mécanisme de sa banque, son capitalisme universel, son crédit gratuit, sa commandite illimitée, et j'avoue en toute humilité, et tout compte fait, que je n'y ai rien compris, qu'à l'heure qu'il est je n'y comprends rien. La banque du 'peui^U est allée rejoindre, dans un monde meilleur, cette foule plaintive des trépassés du socialisme que nous visiterons tout à l'heure en compagnie de M. Proudhon. Que sa liquidation lui soit légère ! La banque du peuple est morte ; cela ne veut pas dire qu'elle ne fût pas née viable ; mais n'en parlons plus. Je ne l'ai pas comprise ; c'est ma faute. Passons aux théories politiques de M. Proudhon, à celles dont il dit : « Cela est vrai, parce que cela ne peut pas ne pas être vrai! »

Ici je parlerai sans détour, avec la sincérité qu'autorise la franchise provocante des opinions que j'ai à juger. La théorie pohtique que M. Proudhon expose dans les Confessions d'un révolutionnaire j si elle n'est pas l'injurieux défi que l'ironie d'un sophiste adresse à la raison de tous, cette théorie ressemble au rêve d'un malade ou d'un fou. Elle a, de quelque côté qu'on l'envisage, histoire ou philosophie, morale ou tradition (et le talent à part, qui n'y manque pas) , tous les caractères d'une incroyable hallucination d'esprit. « La dialectique m'enivrait, dit M. Prou- » dlion (p. 13V), un certain fanatisme particulier aux lo- )' gicicns in était monté au cerveau. » Et ailleurs : «J'ai » cru remarquer, la philosophie me le pardonne! que plus » la raison acquiert en nous de développement, plus la

» passion, quand clic se déchaîne, gagne de brutaUlé. » {{\ 179.) Je pourrais bien, de ces aveux de M. Proudhon, tirer un argument contre son système politique. Je pourrais montrer sa doctrine sortant, tout armée, de son cerveau enivré de logique, abruti par l'abslraclion, égaré par les passions les plus insociables. Je pourrais plaider la démence, sa confession à la main. J'aime mieux ne demander raison du système qu'au système lui-même. Je veux le f;iiie en peu de mots, car il suffit en ({uelque sorte de lui donner son nom, le nom que M. Proudhon lui donne, pour le juger.

Ce système s'appelle V anarchie.

M . Proudhon affecte d'écrire ce nom comme personne ne l'a jamais écrit, comme si cette précaution puérile devait changer la valeur du mot et son irrésistible effet sur les yeux et sur l'esprit du lecteur. Il écrit an—archie. Il coupe le nom en deux. Il croit adoucir le monstre en le mutilant. Mais aussi bien, qu'importe le mot? M. Proudhon a beau faire, le mot est hideux. Voyons la chose.

« Tous les hommes sont égaux et libres, dit M. Prou- » dhon. La société, par nature et destination, est donc » autonome, comme Cjui dirait ingouvernable. La sphère » d'activité de chaque citoyen étant déterminée par la di- ^) vision naturelle du travail et par le choix qu'il fait d'une » profession, les fonctions sociales combinées de manière » à produire un effet harmonique, l'ordre résulte de la li- » bre action de tous. // n'y a pas de gouvernement. Oui- » conque met la main sur moi pour me gouverner est un » usurpateur et un tyran. Je le déclare mon ennemi.

» Donc plus de partis, plus d'autorité, liberté absolue ^> de l'homme et du citoyen; en trois mots, j'ai fait uia 3 profession de foi politique et sociale. »

Telles sont les prémisses du système politique confessé par M. Proudhon : suppression de l'Etat, abolition de l'au-

loritc, hi liberté sans règle, V anarchie sous son vrai nom, c'esl-à-dire, comme J'autcur prend la peine de nous l'apprendre, Vaholition de tous les pouvoirSj spiriluely temporel, législatif, exécutif, judiciaire, propriétaire. . . Telles sont les prémisses ; jugez du reste. Ai-je besoin de dire que 31. Proudhon soutient cette thèse, théoriquement, avec une verve et un emportement de logique imperturbables? Spectacle effrayant et douloureux, celui d'un esprit de cette vigueur, entraîné, avec une sorte de rectitude furieuse, dans cette voie sans lumière et sans issue !

Après cela, jugez ce que deviennent, dans cette débauche de la dialectique, enivrée d'elle-même, la raison, le sens commun, la sagesse des âges, les leçons du passé, celles que donne le présent à notre expérience sitôt .mûrie, même chez les plus jeunes? Jugez ce que devient l'histoire. Prenons la nôtre , celle d'hier. Savez-vous quel a été le tort des révolutionnaires français depuis soixante ans? C'a été, chaque fois qu'ils ont renversé le pouvoir, d'avoir tenté de le rétablir, à leur profit il est vrai ; mais cette tentative profitait à l'esprit de gouvernement. C'est le crime des révolutionnaires. Le pouvoir tombé, dit M. Proudhon, il fallait le laisser par terre. — Mais que serait devenue la société sans gouvernement? — La société se serait reconstituée par sa propre force. La révolution se serait faite par en bas. Depuis soixante ans, elle se fait par en haut : il faut tout recommencer. ..

Telles sont les leçons que nous donne notre récente histoire, au point de vue de M. Proudhon. Il a beau reconnaître (et c'est un mérite de sa part) que tous les gouvernements , depuis 1790, ont reçu l'acclamation du peuple; le tort de ces gouvernements, quels qu'ils soient, d'où qu'ils viennent, légitimité, insurrection, droit du sabre, invasion restauratrice , élection parlementaire, leur tort, ce n'est pas d'avoir vécu plus ou moins bien, avec plus ou moins de vertu et d'habileté ; leur tort, c'est

l'Olrc liés. « Quand nous eussions dû mourir dv, lionlc, si une nation avait de la pudeur et si elle devait mourir, ' s'écrie M. Proudhon à projios de l'étabJissemenl de 1830, un monument s'élevait, une fête anniversaire était instituée pour la célébration des glorieuses journées de Juillet ; et nous nous remettions de plus belle à ■ organiser le pouvoir! »

Cette colère de M. Proudhon contre l'acclamation molarchique de 1830 , ce n'est pas une rancune de républiain désappointé, mais de logicien que l'histoire arrête ourt, à moitié de sa route, et au moment où il croit tenir î chimère. A chaque fois en effet qu'un vide se fait dans i succession du pouvoir, qu'une plaie s'ouvre au flanc de i société, le peuple, même quand il l'a faite, y court our la fermer, M. Proudhon pour l'élargir. Le peuple, ans un accès de déraison furieuse , n'a pas plutôt brisé n gouvernement qu'il se passionne pour le reconstruire, [. Proudhon pour étendre sa ruine et disperser ses déris. Le peuple a une horreur naturelle et instinctive de anarchie ; il a , comme M. Proudhon reproche à la Conention de l'avoir eue, la fureur du goumrnement; hier ouis XVI, Napoléon , Louis-Philippe , aujourd'hui Louis onaparte ; tout sert au peuple, même Robespierre, même arras, même Ledru-Rollin, pourvu qu'il échappe, par ne apparente organisation , au spectacle , si ce n'est à la îalité du désordre. Tout lui sert pour cette reconstruction 11 pouvoir; il ne regarde pas, et c'est son malheur, aux latériaux qu'il emploie. Mais ce qui est, de l'aveu de i. Proudhon , la passion du peuple , est le désespoir de [. Proudhon.

Jugé à ce point de vue et avec cette disposition d'es- 'it, je n'ai pas besoin de dire comment l'auteur des Conssions d'un révolutionnaire traite ses adversaires politiles, et quelle htière il fait du parti constitutionnel. îux qui aiment ce que M. Proudhon appelle la douce,

pure, chaste et dis:rète ironie, peuvent se donner la récréation de lire le chapitre V de son livre intitulé Corruption gouvernementale , et qui est consacré à l'histoire du dernier règne. Quant à moi, je ne me sens pas le courage de cueillir, pour mes lecteurs, les fleurs de haut goût qui émaillent [ce prodigieux chapitre. Je reconnais que M. Proudhon a toutes les raisons du monde de nous mettre sous ses pieds ; nous sommes à terre. Je reconnais que, quand il fait jouer au roi de Juillet, sur les tréteaux d'une parade socialiste, je ne sais quel rôle absurde et infâme de corrupteur prédestiné, c'est justice. Le roi Louis- Philippe a retardé, par dix-huit ans de prospérité publique et privée, l'avènement de M. Proudhon. Passons donc. Le roi a reçu , depuis Février, bien d'autres atteintes. Son règne se passera, dans l'histoire, des hommages de M. Proudhon.

Mais les amis de M. Proudhon, ses coreligionnaires politiques, la démocratie dont il écrit les Confessions, pouvaient-ils se passer de sa justice? Chose singulière! M. Proudhon poursuit contre eux et châtie dans leurs personnes l'insuccès de sa théorie anarchique. Ils ont pourtant fait preuve de bonne volonté. On est confondu d'étonnement en lisant , en tête de quelques chapitres de ce livre, ici : Réaction de Louis Blanc; là : 'Réaction de Ledru-Roliin; plus loin : Réaction Rastide, Réaction Cavaignac. Tout est réaction. Mais quoi ! M. Louis Blanc et M. Ledru-Piollin réactionnaires ! M. Louis Blanc, précurseur du prince Louis Bonaparte (p. 69) , plagiaire de M. Guizot (p. 71); M. Louis Blanc, systématiquement contre-révolutionnaire (p. 231)! Où en sommes-nous?

Ciel, à qui voulez-vous désormais que je fie Les secrets de mon âme el le soin de ma vie?

Mais est-ce tout? Nous avons encore la réaction Rarbès : « Barbes, que la terreur égare, écrit M. Proudhon

» (p. 90 ) , devient réacteur, le 15 mai, pour la troisième fois » en trois mois. » Nous avons aussi la réaction Blanqui : « Blanqui , Louis Blanc , Lcdru-Uollin , Barbes , dit )) M. Proudhon, représentent ni plus ni moins que Louis » Bonaparte le principe d'autorité. » (Page 257.) Enfin nous avons \di réaction Proudhon; car, à force de voir partout des réactionnaires, M. Proudhon fait comme ce sergent de la comédie qui, ne pouvant plus arrêter personne, parce que tout le monde est en prison, se met en devoir de s'arrêter lui-même : « A force de l'accuser de » réaction, dit-il en parlant du président de la Républi- » que, j'étais moi-même, en voulant l'empêcher, réaciion- » naire!... » (Page 256.)

Ceci ressemble à une plaisanterie. C'est le fond môme de ce livre étrange. Le soupçon plane sur toute cette histoire, le soupçon jaloux, irrité, injurieux, semant l'ironie, versant le fiel, et se retournant parfois, avec une sorte de fureur burlesque, contre lui-même. Je ne triomphe pas, qu'on le sache bien , de cette grande irritabihté de M. Proudhon à l'endroit de ses amis. Je ne connais rien de plus triste que ce spectacle de la discorde parmi les inventeurs de la fraternité révolutionnaire ; mais je ne sais rien de plus instructif. Je me demande , en effet , ce que M. Proudhon peut gagner à faucher ainsi par coupes réglées les hommes qui , depuis deux ans , ont mis la main avec lui , à sa suite ou à ses côtés , au bouleversement de la France. Je cherche le profit de dire : « Le gouverne- » ment provisoire ne fut que farce, parade, contre-sens.

» contre-bon-sens Blanqui âvait-il donc si grand tort

» de vouloir, par un coup de balai populaire, nettoyer ces » établps d'Augias, le Luxembourg et l'Hôtel de Yille?... » (P. 77 et 80.) Louis Blanc ni Gaussidière n'ont jatuais » su ce qu'ils faisaient. ... Raspail et Blanqui étnient des » mécontents. Barbes, Sobrier et Cahct des étourdis, » Louis Blanc un utopiste plein d'inconséquence, le gou-

» vernement provisoire d'une imbécillité rare, la commis- » sion executive d'un aveuglement stupide.... (P. 171.) » Le socialisme de la Montagne n'était que mensonge, le » ministère du progrès n'était qu'une bêtise.... Les rou- » ges, gens de tapage et de bavardage.... Les promoteurs » de la manifestation du 13 juin, des enfants terribles! » (P. 309 etpassim.) Oui, je cherche le motif qui peut pousser le champion d'un parti engagé dans une guerre à outrance, à se retourner ainsi, pendant le combat, la férule à la main, l'ironie à la bouche, contre son corps d'armée. Si c'est ambition de remplacer les chefs , pourquoi disperser les soldats? Si c'est rancune personnelle, où est le désintéressement du sectaire? Si c'est pure moquerie, où est sa conscience ? Si c'est entraînement d'indiscipline naturelle, comment se montrer, au début d'un essai d'organisation sociale, si dépourvu de concert, de dévouement et d'obéissance?

Mais l'auteur des Confessions n'a pas dit son dernier mot. Nous le dirons pour lui. L'orgueil a quelquefois, dans l'esprit d'un penseur, le même effet que la cruauté dans le cœur d'un tyran. Il y a tel sectaire qui monterait sur la tour, comme l'empereur Néron , pour voir brûler Rome. M. Proudhon n'est pas cruel. Il proleste, et il fait bien, quoiqu'un peu tard, contre l'accusation d'avoir admiré, pendant le sac du faubourg Saint-Antoine en juin 18^8, la sublime horreur de la canonnade, « Un garde » national, dit-il, qui m'avait vu verser des larmes sur le » corps du général Négrier, vint m'offrir de déposer de » ma sensibilité. » La sensibilité de M. Proudhon n'est donc plus en cause. Ce que je veux dire, pour expliquer son livre, c'est qu'il y a en lui cette amertume du solitaire, cet ignorant mépris du monde réel, ce fanatisme de sa propre pensée, cet inexorable dédain et cette impatience brutale de la contradiction, qui sont les caractères d'un immense orgueil. « Je suis, dit-il quelque part, un con~

spirateur solitaire. » A ces inlelligences aigries par le recueillenjent stérile des longues études, jetées hors de toute voie humaine et de toute application positive par l'ivresse habituelle de leurs rêveries, la solitude du foyer domestique ne suffit pas ; il y faut en quelque .sorte celle du monde entier. Leur repos est à ce prix. Ubi soUtudinem fecère, pacem appellant. Tout ce qui se meut dans la sphère de leurs propres idées les gêne ; tout ce qui leur fait concurrence les irrite. « Je me suis abîmé d'études, » dit l'auteur (p. 255) ; j'ai abruti mon âme à force de » méditations; je n'ai réussi qu'à enflammer davantage » mon irascibilité. » Pour éteindre cet incendie de sa pensée, M. Proudhon travaille à faire le vide autour de lui. Il ne respirera que dans un espace libre de toute rivalité d'école, sous un ciel qui ne reflète que ses idées, qui n'ait de lumière que pour ses pas, qui n'ait d'échos que pour sa parole. La solitude universelle, c'est sa terre promise. Aussi, M. Proudhon ne pouvant vivre comme philosophe avec des voisins et des rivaux, et n'étant pas d'humeur à les tuer, il les enterre par provision.... Vous allez voir que, de proche en proche, cette intolérance le conduit à commander le deuil du genre humain tout entier :

« Le 13 juin 18^9, le néo-jacobinisme, ressuscité

» en 1830, est tombé le premier pour ne se relever plus. » Dernière expression de la démagogie, agitateur sans » but, ambitieux sans intelligence, violent sans héroïsme, » n'ayant pas quatre hommes et pas de système, il a » péri, comme le doctrinarisme, de consomption et d'ina- » nité....

» Du même coup, le socialisme mystique, théogonique

» et transcendentdl s'est évanoui comme un fantôme

» Le jour où Louis Blanc demanda son ministère du pro- » grès et proposa de transborder et de déménager tout le » pays ; où Considérant sollicita l'avance de quatre mil-

)) lions et une lieue carrée de terrain pour bâtir sa com- » mune-modèle ; où Cabet est allé, si j'ose me servir d'une » pareille expression, faire pieds-neufs aux Etats-Unis, ce » jour-là l'utopie gouvernementale, phalanstérienne et )) icarienne s'est elle-même jugée, elle a donné sa démis-

» sion.

» Avec le socialisme, l'absolutisme est à la veille aussi de .) disparaître.... Il n'y a plus de partis doués de force m- •) taie dans la société française. Par la même raison il n'y )) a plus de gouvernement.

» Jl n'y en aura jamais ! !

)) Les hommes que nous voyons en ce moment porter )) encore la bannière des partis. . . ne sont pas des vivants, )) ce sont des morts ! Us célèbrent^ par une danse de gestes^ » leurs propres funérailles....

» Les socialistes.... qui, ne sachant à quoi se prendre, » agitent encore les esprits de propos ridicules et sans » bonne foi, ces socialistes-là, ils sont morts, ils ont avalé )) leur langue, comme dit le paysan ; qu'ils dorment leur » sommeil, et attendent pour reparaître qu'une science, » qui n'est pas la leur, les appelle.

» Et les démagogues, néo-jacobins, démocrates-gouver-

» nementalistes qui au dernier moment (encore le

» 13 juin!) parlant toujours de liberté, rêvaient toujours )) de dictature, serait-ce leur faire injure que de dire d'eux » aussi qu'ils sont morts et que le scellé est sur leur » tombe?

» Les doctrinaires sont morts aussi; les hommes de )) l'insipide juste-milieu, les partisans du régime soi-disant » constitutionnel, ont rendu leur dernier souffle... Eux, » nous gouverner encore ! Les preuves sont faites. Le » parti absolutiste, le premier dans la logique et dans » l'histoire, ne tardera pas d'expirer... » (P. 314-315- 316 et passim.) On comprendra facilement que je ne sois pas très-pressé

de m'inscrire en faux contre les actes mortuaires que M. Proudhon délivre , d'une main si libérale, à tous les partis qui divisent la France, et particuliùremcnt à ses amis. Je demanderai seulement, en ce qui concerne le parti modéré, pour légalisation de son décès, une autre signature que celle de M. Proudhon. Mais passons ; les partis sont morts, la France reste.

« La France ! regardez-la de près... La vie s'est retirée )) d'elle,.. On dirait déjà la fermentation vermineuse du )) cadavre... La France est morte : Rome, l'Italie, la Hon- » grie, la Pologne, le Rhin, agenouillés sur son cercueil, » récitent son De profundisl... Gardez-vous d'arrêter le )) travail de décomposition! N'allez pas mêler avec la boue » et le marc la liqueur vivante et vermeille ; ce serait tuer » une seconde fois le Lazare dans sa tombe.

» Depuis près de vingt ans que nous avons commencé » de mourir, . . que d'occasions, que de motifs d'agir, si » nous étions un peuple ! Parfois nous avons essayé de » nous lever... le froid de la mort nous a recloués dans » notre cercueil ! »

Nous sommes donc bien morts ! Mais voyons ; il n'y a plus rien, suivant M. Proudhon, plus de partis, plus de jacobins (hélas !), plus de constitutionnels, plus de gouvernement, tout est fini ; en un mot, plus de France, plus d'Europe, plus rien. Que reste-t-il? M. Proudhon tout seul, ses Contradictions à la main, survivant, sur un trône (ïantinomies, survivant seul, et parmi les débris du monde, à celte mortalité générale des écoles, des utopies et des partis! Âvais-je tort de dire, en commençant, que le malin vaudevilliste qui a représenté M. Proudhon errant au milieu des décombres de Paris , avait deviné son livre? «Le système social, dit naïvement M. Proudhon, ne » peut être révélé qu'à la fin des temps ; il ne sera connu » que du dernier mortel. » Le dernier mortel, c'est lui.

Ce serait le moment de lui demander : Mais qui êtes-

VOUS donc? Il ne suffît pas de dire : Mon nom a fait ossei de bruit ! Le nom est bruyant, la vie est cachée. C'est la vie intime et personnelle que la curiosité publique cherche dans ces Confidences qu'e le ne provoque jamais, m^ds qu'elle veut sincères. Quoi qu'il en soit, j'ai eu beau chercher dans le livre de M. Proudhon: ce qui n^anque le plus dans ces confessions, c'est l'exami-n de conscience (!u pénitent. De sa vie morale, de sa vocation socialiste, des causes qui l'ont déterminée , de tout ce qu'on aime à savoir quand il s'agit des hommes qui ont un moment occupé et tourmenté la pensée publique, le livre de M. Proudhon ne nous dit rien, que les très-rares aveux que nous avons rapportés. De ses débuts, rien. L'Académie de Besançon couronna son premier Mémoire ; l'Académie des sciences morales encouragea le second. « J'eus pour marraine une Académie, » dit il spirituellement. La société débutait avec M. Proudhon par des bienfaits ; M. Proudhon préparait la guerre. Mais là s'arrêtent ses révélations : l'histoire de sa vie n'est plus qu'un exposé de sa docti ine, une chronique piquante et amère de son parti, une redite souvent langue de sa controverse.

M. Proudhon , resté seul debout sur les ruines du monde, c'est donc quelque chose comme le grand inconnu, un mystère en chair et en os, une Chimère accroupie sur une écritoire; et il faut avouer que le monde ne sera guère avancé , en fin de compte, quand il aura tout perdu et fait table rase des institutions, des lois, des mœurs, des gouvernements, des partis, de tout ce qui faisait sa force et sa vie, pour ne garder que M. Proudhon...

Telle est pourtant la conclusion de ce livre : » Moi, disje, et c'est assez ! » Cet orgueilleux ultimatum est celui de tous les réformateurs du jour. Au bout de toutes les tentatives, c'est toujours l'homme qui s'offre, faisant bon marché de son parti.

Amour du progrès, passion des réformes , amélioralion

du genre humain, souljigcmcnt des classes laborieuses, clévalion du niveau social au profit des humbles, grands mois, nobles pensées ! mais éternelle comédie, quand c'est la duperie des uns qui joue la pièce au bénéfice de l'ambition des autres; comédie qui est moins l'amusement profane que le châtiment providentiel du genre humain ! Aussi Balzac (l'ancien) a bien raison de le dire :

« .... La justice de Dieu voulait se venger et avait choisi » cet homme pour être le ministre de ses vengeances. La » raison concluait qu'il tombât d'abord par les maximes » qu'il a tenues; mais il est demeuré longtemps debout » par une raison plus haute qui l'a soutenu... Ces grandes » pièces qui se jouent sur la terre ont été composées dans » le ciel, et c'est souvent un.... qui doit en êtrelAtrée ou » l'Agamemnon. Quand la Providence a quelque dessein, )) il ne lui importe guère de quels instruments et de quels M moyens elle se serve. Cette main invisible donne les » coups que le monde sent. Il y a bien je ne sais quelle » hardiesse qui menace de la part de l'homme, mais la ^) force qui accable est toute de Dieu. »

Ainsi va le monde! M. Proudhon fait la confession, le genre humain fait la péniience.

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