‹ Portraits politiques et révolutionnairesChapitre 9 sur 27 · LA DUCHESSE D' ORLÉANS · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE D' ORLÉANS

des femmes dans un discours mémorable! elle conspirait, le testament du prince royal à la main, ce testament qui disait : ? Si par malheur l'autorité du roi ne pouvait veiller » sur mon filfc aîné jusqu'à sa majorité, Hélène devrait » empêcher que son nom ne fût prononcé pour la régence. » En laissant, comme c'est son devoir et son intérêt, tous » les soins du gouvernement à des mains viriles et habi- » tuées à manier l'épée, Hélène se dévouerait tout entière » à l'éducation de nos enfants. »

Ten ai dit assez sur ce premier point, car je n'ai pas la prétention de plaider une cause ; j'oppose des impressions sincères, des souvenirs personnels et ineffaçables, une sorte de notoriété publique à une erreur grossière, faite pour déshonorer Phistoire si elle s'y accréditait, et l'historien, si Terreur de sa plume pouvait être attribuée au calcul de son esprit. Les allégations de M. Capefigue, en ce qui concerne la conduite de M me la duchesse d'Orléans avant la révolution de Février, n'ont pas même le mérite d'être des moitiés ou des quarts de vérités. Elles ne tiennent à la vérité par aucun point, pas plus qu'à la vraisemblance. Elles sont le contraire de la vérité. Comment le prouver? On ne prouve pas la lumière; on la montre.

J'aborde une dernière question, la régence de M"* la duchesse d'Orléans, le 24 février. « M me la duchesse d'Orléans, » dit M. Capefigue, plus habile et plus dissimulée, garda » quelque convenance dans cette circonstance solennelle. . . » Au fond, on savait sa pensée, son désir, son ambition : » toute sa vie s'était consacrée à la réaliser... On savait ses » négociations avec la gauche ; si bien que lorsque le roi » Louis-Philippe , le 24 février à onze heures trois quarts » ( M. Capefigue est un historien exact! ), signa son abdi- » cation , la reine put dire à M"* la duchesse d'Orléans :

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a Eh bien ! Hélène, vous voilà satisfaite, vous êtes régente ! » . Ce mot, n'en déplaise à M. Capefigue, il n'est pas de la reine, qui ne l'a jamais dit ; il doit être de M. Capefigue, et il résume en effet avec une fatale concision tout le système d'incriminations que l'auteur fait peser sur la duchesse d'Orléans. Vous voilà satisfaite !! Et le trône croulait, et la couronne tombait, déjà brisée par sa chute, sur la tête d'un enfant, et le peuple insurgé s'approchait, la marée montait, suivant la saisissante expression de M. Thiers , la fusillade retentissait au guichet de l'Échelle! Cependant la duchesse d'Orléans était satisfaite! et c'était la reine, la pieuse, la bienveillante Amélie, si tendre à sa famille, si douce à ses ennemis, qui jetait ce sinistre adieu à sa fille d'adoption , cette malédiction sanglante à la veuve de son fils, cet outrage au seul pouvoir resté debout dans cette immense ruine ! Non , ce mot n'est pas vrai ! j'en prends à témoin toutes les mères qui liront ces lignes !

C'est ici le lieu de dire un mot des phases diverses par lesquelles passa cette idée de la régence de M™ la duchesse d'Orléans, avant d'aboutir à la démarche qui vint échouer dans l'enceinte du Palais-Bourbon. Que pendant la période d'agitation fébrile qui précéda de peu de jours le banquet projeté du 22 février, cette idée fût entrée dans la tête de quelques meneurs dynastiques ou autres; que quelques esprits aventureux ou malveillants eussent caressé l'espoir des extrémités auxquelles la maison d'Orléans allait être réduite, et préparé l'expédient qui pouvait arrêter le mal à la limite où leur ambition triomphait, cela est possible ; je me hâte de dire cependant que, dans ma conviction la plus intime, aucun des chefs des grands partis politiques, aucun des publicistes importants de la presse parisienne, et à plus forte raison aucun des meneurs sérieux du parti républi-

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cain ne partageaient l'illusion ou la complicité de ces espérances. On a dit depuis de quelques républicains de la veille , fourvoyés dans l'insurrection , « qu'ils se seraient contentés de la régence de la duchesse d'Orléans, » et qu'ils le disaient dans la nuit du 23 au 24 février. Je le crois bien ; mais cela prouve-t-il qu'il existât un complot bien arrêté entre les partisans spontanés ou convertis de cette idée, et qu'elle eût préexisté aux circonstances impérieuses qui la firent naître? Non assurément.

L'idée de la régence dé M me la duchesse d'Orléans s'est produite aux Tuileries dans la matinée du 24 février. Elle y est entrée avec la soudaineté, la force et l'éclat de la foudre révolutionnaire qui l'apportait, dans un moment où la réflexion n'était plus permise aux hommes, si haut qu'ils fussent placés, car le retentissement de la révolte atteignait toutes les hauteurs. L'idée de cette régence , je sais qu'on a dit qu'un publiciste célèbre l'avait consignée sur un brouillon destiné à servir de modèle à l'abdication du roi; quoi qu'il en soit, cette idée est entrée d'elle-même au château, portée par le vent qui soufflait des barricades; elle y est entrée, comme la pensée de l'abdication elle-même, avec la même puissance irrésistible et souveraine. L'abdication , c'était le salut du roi ; la régence de la duchesse d'Orléans, c'était le salut de la royauté, on le croyait du moins. Ce sont ces deux intérêts suprêmes , sauver le roi, préserver le trône, qui ont dominé tous les esprits au milieu de cette crise affreuse , dont toutes les minutes semblaient marquer des siècles sur l'horloge du palais menacé. Aussi la famille royale ne fit-elle aucune opposition à cette double mesure de salut. Le prince dépossédé, le duc de Nemours, fut le premier à y souscrire avec une résignation magnanime. Toute la famille y donna la main en vue de

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ce double et impérieux intérêt. Si le roi ne mit pas le nom de la duchesse d'Orléans à la suite de son acte d'abdication, ce fut par un scrupule de légalité qui lui défendait de rapporter, de son autorité privée , une loi votée par les trois pouvoirs; mais il s'abstint également de nommer M. le duc de Nemours; ce qui était une reconnaissance implicite de la régence de la duchesse d'Orléans. En réalité, l'opposition à cette mesure ne vint que d'un côté, du côté de la duchesse elle-même. Ce fut elle, elle seule, qui essaya de suspendre un instant l'irrésistible cours des événements, en se jetant en travers de sa destinée avec toute la vivacité de ses alarmes de mère et de femme. « Mais quand vous aurez ôté la couronne de la tête du roi, disait-elle à un député, l'aurezvous assurée sur celle de mon fils? » Et au roi lui-même : « Sire , personne n'est préparé à me voir régente , et moi moins que personne. Et c'est sur une faible femme qu'on rejette, dans une pareille crise, un poids que vous jugez trop pesant pour vos épaules ? » Son langage avait en ce moment une animation inexprimable. Quelques-uns s'y trompèrent, jusqu'à ce point qu'un des ministres en parut blessé. Au fond de cette vivacité, était-ce, je le demande aux esprits les plus prévenus, l'ambition qui dominait, ou bien le sentiment d'une impuissance qui semblait croître en effet avec le danger? L'ambition! M. Capefigue a-t-il "bien pu écrire ce mot accusateur en présence des événements qui s'accomplissaient alors aux Tuileries? On voit bien qu'il n'y était pas. L'ambition de la régence ! Mais qui donc pouvait avoir l'ambition de disputer ce débris de couronne ou ce lambeau de pourpre royale à l'orage déchaîné qui les emportait? Ambitionner la régence dans un pareil moment, cela était impossible; s'y résigner, je le comprends.

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La duchesse d'Orléans se résigna. Pour sauver le navire en perdition , on avait jeté par-dessus le bord la royauté de Louis -Philippe , puis la régence du duc de Nemours; on n'avait encore sacrifié ni la monarchie elle-même ni la Charte. La duchesse d'Orléans subit le" périlleux honneur de les défendre la dernière ; elle le subit sans espoir d'y réussir, mais préparée à toutes les chances pour tomber dignement. Le roi parti, la cour des Tuileries évacuée par les troupes, le peuple maître de la place, la fusillade retentissant à travers la grille, la princesse se retira au pavillon Marsan, c C'est là qu'il faut unir, » dit-elle à ses officiers, et entrant dans le salon où elle avait fait placer le portrait du duc d'Orléans par M. Ingres, elle s'assit avec ses deux fils sous cette noble image, comme pour y chercher une inspiration et au besoin un refuge. En môme temps elle fit ouvrir tous les appartements d'honneur comme pour une réception; les balles seules entraient... On sait le reste; car quelques instants après, la duchesse sortit des Tuileries sur l'invitation de M. le duc de Nemours, qui lui fut transmise, assure-t-on, par M. Dupin, et de ce moment elle fut sous les yeux du monde entier. M. le duc de Nemours était à cheval , à la gauche de la princesse , au moment où elle sortit du pavillon Marsan, et il la protégea de sa personne, .pendant le trajet jusqu'au pavillon de l'Horloge , contre les balles qui continuaient à pleuvoir du Carrousel dans la cour intérieure. 11 protégea la régente , sans affectation d'héroïsme, avec un courage simple et naturel. M. le duc de Nemours fut, ce jour-là, ce qu'il avait été toute sa vie, l'homme du devoir, j'allais presque dire de la consigne , tant son esprit, dans une si haute fortune, renfermait de noble résignation et de subordination exemplaire. Ce jourlà, en faisant escorte à M 1 » la duchesse d'Orléans, qu'une

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rafale de Forage populaire venait de pousser, en le dépouillant, à la première place auprès du trône de son neveu, M. le duc de Nemours, je le sais, n'a encore fait que son devoir; mais il Ta accompli avec cet empressement fraternel , cette promptitude de zèle et cette intrépidité de dévouement qui ne pouvaient lui être inspirés, dans un pareil moment, que par la conscience de l'irréprochable honneur de cette cause suprême qu'il défendait. Et qui n'a compris, en voyant entrer dans la Chambre des députés la sœur appuyée sur le bras du frère, la régente proclamée à côté du régent dépossédé, que ces deux esprits, que ces deux âmes étaient d'accord?

Mais cette scène appartient à l'histoire ; je n'ai pas mission de la raconter, le n'ai voulu qu'une chose en traçant ces lignes rapidement écrites, sous l'impression immédiate d'une lecture faite en conscience : opposer la protestation d'un homme d'honneur à l'injuste erreur d'un écrivain prévenu ou mal informé. D'autres écriront cette histoire. Je sais que le récit des derniers moments de la royauté dp Juillet a tenté le génie poétique d'un écrivain illustre, qui change volontiers l'histoire en roman et la politique en méditations (1). Mais quel que soit l'entraînement habituel de cette imagination brillante , cette fois je ne m'en défie pas. On peut refuser la vérité aux vainqueurs , on la doit aux vaincus, et le même homme qui a laissé s'appesantir sur une femme et sur un enfant cette parole, froide comme l'acier du glaive, qui a brisé sur leurs têtes une couronne élective et populaire, ce même homme voudra rendre peutêtre à la duchesse d'Orléans, aujourd'hui proscrite, la jus- Ci) Voir plus loin l'examen de cette Histoire de la révolution de Février, par M. de Lamartine.

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tice que M. Capefigue lui refuse et que mon obscure voix ne peut lui donner !

M"* la duchesse d'Orléans n'a pas gouverné la France comme M. de Lamartine; mais elle a occupé pendant cinq ans, à côté d'un prince populaire, la première marche du trône constitutionnel, et son veuvage avait trouvé, môme dans le palais d'un Roi, un asile respecté par les émeutiers et les pamphlétaires. Que ce souvenir lui serve de protection dans son exil , dût-il être éternel , et qu'il la console des attaques de M. Gapefigue, dût son livre, qui est né hier, durer encore demain !

De» enufte* de 1» Révolution de Février.

..... Quomodb ceakUt potens f * (27 SBPTBMB1E 1849.)

Puisque M. Gapefigue a renoncé, dans le second volume de son histoire (1), au paradoxe injurieux et diffamatoire qu'il avait si malencontreusement soutenu dans le premier, n'y revenons pas plus que lui. C'est un procès jugé ; son désistement nous suffît. Disons môme qu'il y a plus de loyauté que notre triste époque n'en comporte dans cet hommage tardif et incomplet que l'auteur rend à la vérité. La justice, même négative, est encore la justice. Ne plus accuser, c'est presque absoudre. Ne plus nous montrer, à la place de « cette princesse habile et dissimulée, qui était l'âme de toutes les menées contre la monarchie, qu'une noble mère qui vient défendre avec son pauvre enfant les derniers débris de sa couronne, » c'est reconnaître qu'on s'était trompé. Â Dieu ne plaise que je triomphe de cet avantage contre M. Gapefigue ! Tout est triste dans une pareille controverse, la victoire aussi bien que la lutte ; et qui oserait se hasarder sur ce terrain baigné par tant de larmes récentes et jonché de tant de ruines, s'il n'était soutenu par le zèle de la justice, le dévouement au malheur et l'amour de la vérité?

(X) Là Société et les Gouvernement* de F Europe depuis la chute de Louù-Philippe. 4 vol. in-8°, 1849.

Ce début devrait être pour moi le signal de m'arrêter dans l'examen que j'ai entrepris de cette histoire d'une désastreuse époque, trop rapprochée de nous pour être jugée, si une question que pose hardiment M. Capefigue, et cette fois avec une parfaite convenance d'expressions, n'était venue me défier en quelque sorte et me solliciter à la résoudre. Cette question, d'autres l'ont posée. Elle a été sur les lèvres des hommes politiques et sur celles du peuple. Elle a exercé la sagacité do critiques habiles et provoqué la curiosité des moins érudits ; elle est restée comme une énigme insoluble. Je n'ai pas la prétention d'en avoir trouvé le mot. Ce rôle d'CEdipe ne convient à personne moins qu'à moi. Mais une question nous est faite, à nous autres vaincus (sans combat) de février 1848 ; je veux essayer d'y répondre.

Ce sera le seul côté par où je toucherai cette fois à Pœuvre de M. Capefigue. Ce second volume, consacré à l'histoire du gouvernement provisoire, et qui le suit depuis le 24 février jusqu'au 15 mars, est le récit d'une des plus humiliantes défaillances de la raison, du bon sens, de l'esprit et du cœur d'une grande nation dont les annales du monde aient conservé le souvenir. Personne n'a le droit de s'en plaindre, car tout le monde a failli dans cette panique universelle. Quelques hommes armés (« Nous étions une poignée, » a dit à la tribune M. Charles Lagrange) ont mis la main sur cette société qui s'est laissé faire. Ce qui s'est passé alors, ce que nous avons vu, personne ne peut le raconter aujourd'hui comme le dira l'histoire. Il y faudrait la plume de Tacite ou l'alexandrin vengeur de Cinna. Toute autre formule serait impuissante. Elle aboutirait à l'injure ou à la flatterie. Elle accuserait la bassesse de l'esprit ou sa violence. Flatter le gouverne-

ment provisoire, qui l'oserait t Le calomnier, qui n'en rougirait?

Je ne discuterai donc pas avec M. Capefigue le bilan des profits et pertes de la France pendant cette désastreuse époque. La plume qui réglera ce compte-là aura besoin d'être tenue par une main plus ferme et plus désintéressée que ne sont les nôtres. Les nôtres tremblaient, quand l'audace de quelques meneurs les portait au pouvoir. Ce qu'ils y ont fait, nous l'avons souffert. Notre tolérance a été leur investiture, notre silence a été leur force. Nous ne sommes pas leurs juges, ayant été leurs justiciables. Nous ne pouvons écrire leur histoire, ayant accepté leur joug. Jamais la tyrannie n'avait plus lourdement pesé sur un peuple ; car elle prétendait changer en un jour nos institutions, nos mœurs, notre langage ; elle nous rejetait tantôt à soixante ans en arrière par la ridicule exhumation des fantômes de 93, tantôt à plus d'un siècle en avant par l'anticipation violente des conséquences, d'ailleurs contestables, de notre premier affranchissement révolutionnaire. Elle décrétait, sous l'action usurpatrice des clubs, .et pour satisfaire une poignée de sectaires, une forme de gouvernement que la France électorale avait seule le droit de choisir. Elle promenait sur toute la surface du pays la ruine par le discrédit, le chômage par la défiance, la misère par l'impôt, la terreur par les commissaires, le démenti de dix-huit ans d'opposition par le scandale des agences électorales, la propagande du désordre dans les esprits et de la haine dans les cœurs par les Bulletins de la République. Telle était cette tyrannie que je ne qualifie pas, je cite ses actes. Mais quelle qu'elle fût, nous l'avons subie, nous, la nation de 4789 et de 4830, nous qui avions fait, au nom du droit, deux

DE LA 1ÉT0LUTI0N DE FBTRIB1. »7

révolutions contre l'ancien régime, et qui en acceptions une troisième, faite, au nom de la force, contre le nouveau. Les révolutionnaires de 1848 étaient une poignée! Le mot de M. Charles Lagrange provoque une réponse ; mais cette réponse ne nous absout pas. Nous étions une nation entière contre cette poignée d'hommes, et nous nous sommes soumis ! Notre soumission a fait leur droit. Qu'importe que nous ayons aujourd'hui, par l'inévitable retour de la fortune, le pouvoir déjuger nos dominateurs d'alors T En conscience, qui oserait monter à ce tribunal où M. Gapefigue s'est tant pressé de les assigner? Qui a le droit de rendre la sentence du 24 février? Est-ce le vainqueur? est-ce le vaincu ? Laissons faire à l'histoire. Son tour viendra. Le gouvernement provisoire a trop profondément blessé, jusque dans les entrailles du pays, le sentiment du droit public et de la fierté nationale, et en môme temps il a été trop promptement accepté et trop facilement obéi, pour qu'une si grande violation de tous les principes, accompagnée d'une tolérance si extraordinaire, ne défie pas la justice des contemporains. Dans ces grandes catastrophes des empires, où personne ne sait si c'est la patience publique qui produit l'audace du petit nombre, ou l'audace de quelques-uns qui entraîne la connivenqg de tous, où est le mauvais citoyen? où est le coupable?

Devine si ta peux et choisis si ta l'ose* !

H. Capefigue s'e§t trop pressé. Colère ou complaisance, pamphlet ou panégyrique, il n'a pas toujours su tourner assez habilement ce double écueil. Il est tel de ses jugements, par exemple, qui semble se ressentir de la peur de ces barricades qu'il aperçoit sanglantes, et qu'il appelle

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glorieuses ; tel autre où le ressentiment tourne à la satire. Quand on écrit l'histoire de 1848, il ne faut ni flatter le portrait de M. Caussidière, ni enlaidir celui de M. Dupont (de l'Eure). Il ne faut ni conduire le gouvernement provisoire au Capitole, ni renfermer à Bedlam. Il faut le laisser à lTIÔtel-de-Ville. Pour son châtiment ou pour sa gloire, c'est bien assez!

J'arrive à la question qui fait pour moi l'intérêt du livre de M. Capefigue. J'ai dit qu'elle avait été déjà posée plusieurs fois et avec une précision provocante, sans avoir été résolue. Voici ce qu'écrivait en mars dernier, pour un journal politique, un critique engagé dans les doctrines de l'école socialiste (4) :

« Un Roi trône sur un peuple de 35 millions d'hommes. Il a autour de lui une armée de 400,000 soldats ; il a dans sa main la pairie et la Chambre des Députés, des généraux éprouvés, des fils populaires dans l'armée, qui ont partagé les fatigues des campagnes d'Afrique ; il a toute la force morale d'un règne incontesté, une administration nombreuse et solidaire de sa politique, habituée à compter sur la perpétuité do sa dynastie ; il a la plus incontestable réputation d'habileté... il a la durée... il a une politique qui est la sagesse vivante, incarnée dans la trinité des grands pouvoirs ; il a dans son cabinet un des plus grands talents de tribune ; il a, en un mot, toutes les forces organisées et intellectuelles du pays accumulées devant lui comme à plaisir pour sa défense. Un vent vient à souffler, et toute cette accumulation de puissance... s'évanouit en quelques minutes, etc., etc. »

M. Capefigue dit la même chose en moins de mots :

(1) M. Pelletan, dani la Preste.

• Voilà un gouvernement auquel on a travaillé pendant dix-huit années. Il avait pour lui une brave année, une administration sérieuse, une police attentive, des fortifications, des enceintes bastionnées. Or, ce gouvernement tombe entre deux soleils, devant une petite minorité... •

Telle est la question. Le critique que je viens de citer essaye de la résoudre, et il le* fait timidement, en homme peu sûr de son fait, avec une louable hésitation ; mais enfin il indique une solution telle quelle : a Ce règne (le règne du roi Louis-Philippe) n'a-t-il pas eu ses erreurs et ses contre-sens ? n'a-t-il pas été le règne de l'écu plutôt que de l'esprit ?» Et puis c'est tout. M. Gapefigue n'en dit pas davantage : « Tout le monde a-t-il été prévoyant et habile? » se demande-t-il. « Où étaient les courtisans? » dit-il ailleurs. Naguère on avait une cour brillante ; où étaient alors les serviteurs? » Voilà, il faut l'avouer, une grande manière et tout à fait concluante d'expliquer cette immense catastrophe de février. On avait commis des erreurs, des contre-sens, on sacrifiait trop à l'argent, on a manqué de prévoyance, les courtisans n'étaient plus là!... Quoi ! le trône de Juillet a croulé parce qu'il lui a manqué, au dernier moment, l'assistance de quelques commensaux du palais, l'appui de quelques bras dévoués? Rassurezvous, M. Gapefigue : si le trône avait pu être sauvé, ce n'est pas le secours des amis particuliers et des serviteurs du Roi qui lui eût manqué ; ils étaient tous là !

Mais que pouvait le courage de quelques officiers et le dévouement de quelques amis contre l'orage qu'avait déchaîné la politique? Il est puéril de poser une pareille question. Il ne Test pas moins d'attribuer à quelques erreurs de gouvernement une chute aussi épouvantable, non-seulement d'un roi, mais d'une monarchie tout

entière ! Si les péchés véniels, qui sont essentiellement rachetables pour les individus, ne le sont plus pour les sociétés; si, parce qu'un gouvernement a commis quelques fautes, il n'est plus bon qu'à tuer; si toutes les erreurs sont mortelles en politique, que devient Tordre dans le monde social? sur quel fondement l'asseoir? Sur quelle base établir, je ne dis pas la perpétuité, mais la simple* durée, celle qui donne la confiance aux esprits et le mouvement aux affaires, celle qui permet aux traditions de prendre racine, qui fait les hommes d'Etat, les bonnes lois et les bonnes mœurs? Ou faites gouverner le inonde par des anges, ou, s'il ne peut être gouverné que par des hommes, faites donc la part de la faillibilité humaine. Permettez aux gouvernements de commettre des péchés véniels. Ne les condamnez pas à mort pour si peu. Des erreurs et des contre-sens ! « Allez! mon fils, disait le chan- » celier Oxenstiern, parcourez le monde, et vous verrez le » peu qu'il faut de sagesse, de raison et de science pour » gouverner ses semblables ! » Le chancelier Oxenstiern n'aurait donc pas expliqué comme M. Capefigue la chute du gouvernement de Juillet. M. Capefigue trouve au contraire que le roi Louis-fhilippe a montré souvent une grande habileté et une grande sagesse. Est-ce pour cela qu'il a péri ? Hélas ! en pressant cette question, peut-être y trouverons-nous la solution vainement cherchée jusqu'à ce jour. C'est parfois un grand tort en politique, quand on a affaire à des insensés, que d'avoir trop raison. Mais n'anticipons pas. Quand il en sera temps, j'y reviendrai.

Il y a une justice au fond de l'humanité, il y a une logique dans la suite des choses humaines. Non, les petites causes ne produisent pas les grands effets. C'est là un jeu

d'esprit avec lequel on peut faire une comédie charmante, témoin M. Scribe. Mais la loi providentielle qui régit le monde ne se paye pas de ces fantaisies. Non, le roi Louis- Philippe n'est pas tombé de son trône pour avoir commis simplement quelques erreurs : il n'y aurait plus de gouvernements possibles à ce prix; il n'est pas tombé pour avoir satisfait outre mesure à l'exigence des intérêts matériels : plût à Dieu qu'il eût pu leur donner une safisfaction plus générale et plus complète ! il serait encore aux Tuileries. Quand on parle des erreurs et des contre-sens du dernier règne, entend-on par hasard parler du droit de visite, de V indemnité Pritchard, de l'abandon d'Ancône, ou d'autres questions de cette force, véritables machines d'opposition, fusées d'artifice parlementaires dont le bon sens de leurs inventeurs eux-mêmes fait aujourd'hui justice? JEst-ce V adjonction des capacités qui a ébranlé le trône, la réforme qui l'a renversé? Considérés à la distance où la dernière révolutionne Février^ lesjplace loin de nous, ensevelies dans les ruines d'un si grand désastre, ces questions ne peuvent plus .compter que pour la valeur qu'elles^uront dans^rhistoire, et cette valeur n'est rien. Un trônegne se serait pas affaissé sous un poids si léger, un trône surtout qu'appuyaient toutes les forces si compiaisamment jénumérées par M. Capefigue. Tout le monde sait en effet sous quel effort est tombée la royauté de Charles 1 er d'Angleterre. La chute de Louis XVI, celle d& Jacques II, n'avaient pas des causes moins profondes. Le 18 brumaire était le vœu d'un peuple entier. En 1814, c'est l'Europe coalisée qui renversait l'Empereur. Charles X a levé la main pour détruire la charte, le contre-coup l'a renversé. Voilà des révolutions qui avaient des causes d'une gravité manifeste et d'une profondeur incontestable ! voilà des cata- I 4

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strophes devant lesquelles l'historien s'incline comme devant des arrêts de la Providence! Mais Pindemnité Pritchard! Quoi ! c'est pour si peu que vous laissez rouler dans la poussière ce trône si fortement appuyé, M. Capefigue! Tandis que tous les gouvernements qui ont précédé celui de Juillet n'ont succombé que sous le poids des malheurs publics ou pour avoir audacieusement violé les lois, en voici un qui tombe au milieu d'une prospérité immense, et pour avoir respecté les lois qu'on viole contre lui! car ce sont ses adversaires eux-mêmes qui nous le disent :

« Le roi voulait la paix, il pratiqua la liberté... Sa dernière parole en quittant les Tuileries fut une protestation pour la légalité.... Il a pu emporter cette consolation dans son exil, qu'il a dignement continué l'œuvre de la Restauration en relevant la fortune de la France des désastres de l'Empire. »

G'est donc là une question jugée, je ne dis pas seulement par M. Capefigue, mais par le bon sens public, par cette sorte d'équité de Philippe à jeun, qui n'attend pas la postérité pour rendre ses arrêts, car il lui suffit souvent du lendemain. Oui, très-peu de temps après la chute du der nier roi, c'était une vérité devenue commune, sinon populaire, qu'il était tombé étant en pleine possession, du moins apparente, des éléments de la force et de la durée, et que sa chute ne s'expliquait ni par de grands désastres militaires, comme celle de Napoléon, ni par une grande violation des lois, comme celle de Charles X, ni par des fautes capitales, comme celles qui avaient précipité Louis XVI, mais par de simples péchés véniels, je veux dire « ces erreurs et ces contre-sens » sur le nombre desquels je ne dispute pas. La quantité n'y fait rien. A mon

avis, elle ne dépassait" ni ce que la faiblesse humaine, ni ce que la fragilité royale elle-même peut porter. En présence de cette vérité, qui est aujourd'hui, on peut le dire, au fond de la conscience de tous les honnêtes gens et de tous les gens d'esprit de tous les partis, car le contraire n'est pas seulement une erreur, mais une sottise ; devant cette vérité, où donc trouver le nom de cette énigme incomprise : la révolution de Février? Gomment expliquer que d'une série de causes si insignifiantes soit sorti un désastre d'un si effroyable retentissement et d'une portée si lointaine ? C'est ce que je vais essayer d'éclaircir, dans la mesure de mes seuls moyens, c'est-à-dire avec ma sincérité et mes souvenirs.

Je ne veux pas faire le procès au gouvernement monarchique constitutionnel ; j'y aurais mauvaise grâce. Je l'ai servi fidèlement pour ma part, plus que modeste, d'écrivain et de citoyen; et je dirais volontiers, comme le disait Paul-Louis Courier de la Charte octroyée de 1814 : J'ai donné en plein dans celle de. 1830. C'est-à-dire que, de même que le spirituel pamphlétaire croyait que la Charte de 1814 n'engageait pas seulement le peuple, mais les Bourbons, j'ai cru, moi, que la Charte de 1830 n'engageait pas seulement la branche cadette des Bourbons, mais le peuple avec elle. Mais qu'est-il arrivé? La monarchie constitutionnelle était une machine très-compliquée, très-délicate, d'une élasticité merveilleuse, se prêtant, sans les contrarier, à tous les mouvements du corps social, capable de les régler doucement sans les ralentir; machine bruyante mais d'un grand produit, agitant les esprits mais déliant les bourses, d'ailleurs très-ménagère de la dignité humaine, très-avare de sang humain, et plus propre aux grandes conquêtes de la paix qu'à celles de la guerre, plus

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favorable à la délibération qu'à Faction ; au demeurant, une très-belle et très-noble forme du gouvernement des sociétés. Cette machine toutefois avait un défaut. Elle usait les hommfes avec une promptitude déplorable, et en même temps elle s'usait elle-même par le discrédit des agents chargés de diriger ses rouages et de gouverner ses freins. Que ce fût le défaut du gouvernement ou le vice de l'esprit public, tout le monde a été témoin de ce fait pendant les trente années d'expérience de la monarchie constitutionnelle, et particulièrement pendant les dernières : en très-peu de temps le frottement des institutions a usé les hommes politiques, et les institutions elles-mêmes ont été compromises dans l'affaiblissement des hommes ; en sorte que la durée, qui est la condition de toutes les œuvres sérieuses sur cette terre, la durée, faut-il le dire? était devenue une cause de faiblesse dans le gouvernement dé la France I

On disait, vers la fin du règne du roi Louis-Philippe : Le ministère du 29 octobre a trop duré. Pourquoi avait-il trop duré? Je le demande en ce moment à, la conscience de ceux de ses adversaires qui se croyaient implacables et qui, en se croyant généreux aujourd'hui, ne sont plus que justes: Pourquoi ce ministère avait-il trop duré? Est-ce parce qu'il avait commis trop de fautes, encouru trop de défaites, éprouvé trop de malheurs? Non, mais c'est parce que le jeu des institutions Pavait trop usé. Il avait trop vécu, au gré de ses adversaires, trop vécu pour leur ambition > pour cette noble soif du pouvoir que les institutions surexcitaient sans l'assouvir, usant du même coup et ceux qui tenaient le timon des affaires et ceux qui le disputaient, jetant les mêmes rides précoces et la même impuissance fatale au ministère [et à l'Opposition. Ce spectacle, nous

l'avons vu. Nous avons vu pendant dix-huit ans tous les hommes qui ont passé aux affaires, ne fût-ce que quelques jours, entraînés par ce mouvement de rapide démolition, et en même temps la Constitution elle-même s'altérer et se décomposer profondément; si bien que lorsqu'elle a péri, le 24 février 4848, elle n'était plus qu'une masse inerte sur laquelle les factions se sont ruées comme les grenouilles de la fable aur le soliveau. On a cru que le roi a manqué ce jour-là aux institutions : ce sont les institutions qui ont manqué au roi ; ou plutôt le roi et la Constitution monarchique étaient, le 24 février, usés l'un et l'autre, l'un par l'autre; le Palais-Bourbon faisait échec aux Tuileries, la tribune usait le trône, la presse usait la tribune; voici comment :

Les hommes éminents qui ont concouru, dans notre pays, à la fondation du gouvernement représentatif (je parle de la monarchie), s'étaient singulièrement préoccupés de l'équilibre des pouvoirs réguliers, et la base sur la* quelle ils l'avaient établi était, il faut le dire, un chefd'œuvre d'habileté, de sagesse et de prévoyance. La balance des trois pouvoirs n'était pas un vain mot inscrit au frontispice d'une Constitution; c'était un fait dont témoignait chaque jour le mouvement même de la mécanique constitutionnelle, si savant et si pratique, si régulier et si complexe. Mais en dehors de cet équilibre légal, la Constitution avait, non pas créé, mais provoqué, pour ainsi dire, un autre pouvoir, leqftel était sans contre-poids comme il était sans règle, et dont la force bien ou mal dirigée devait tôt ou tard entraîner les trois autres, à supposer même qu'ils fussent d'accord. Ce pouvoir était celui de l'opinion publique. On n'y avait pas songé. Tout cet appareil ingénieux de pondération dont la Constiiution était I 4.

remplie, on n'en avait pas voulu détourner le rouage le plus insignifiant pour l'appliquer au règlement de l'opinion ; et on se laissait dériver ainsi vers l'abîme, le gouvernement marchant dans un sens, l'opinion publique poussant dans un autre, jusqu'à ce que la distance entre les deux devint effrayante. Mais à qui la faute? Les uns accusent le gouvernement, les autres le pays ; j'accuse, moi, les institutions elles-mêmes qui livraient le gouvernement, hommes et choses, et qui se livraient ellesmêmes sans défense à Faction corrosive et à l'influence désordonnée de l'opinion. Comme je n'ai point une Constitution à proposer, puisque leé républicains de la veille en ont fait une à laquelle j'obéis, je n'ai pas non plus à dire comment je comprends que la Charte monarchique aurait pu préserver le pouvoir et se préserver elle-même de cette destruction ; je signale un fait, c'est ce défaut d'équilibre qui existait sous le dernier régime entre les pouvoirs réguliers sortis de la Charte et le pouvoir extra-légal de l'opinion publique; ce dernier, quelle que fût sa direction, son tempérament et sa portée, fatalement destiné à détruire les autres, au risque de périr lui-même dans le désordre général : car, que reste-t-il, je le demande, de l'opinion réformiste constitutionnelle qui a servi d'avant-garde à la révolution de Février? Qu'en reste-t-il, si ce n'est une immense ruine et une humiliante déception?

Je ne veux rien dire contre la presse. Hier encore elle était aux arrêts. Le moment, et je dois dire aussi le lieu, seraient mal choisis pour l'attaquer. Je n'y ai d'ailleurs aucun goût. Historiquement, il est permis de juger son action dans l'ensemble des forcés plus ou moins régulières qui concouraient, sous le régime monarchique, à la formation de l'opinion publique. Eh bien 1 1l est permis de

dire que cette action, même constitutionnelle, était disproportionnée avec la force de résistance des hommes publics et des institutions elles-mêmes, et que, sortie d'elles, car la presse était une des filles légitimes de nos Chartes monarchiques, sortie des institutions, la presse les dévorait.

Et, chose singulière ! si Ton en excepte un petit nombre de ses organes voués à la démolition systématique de la royauté, presque tous les autres ont désavoué, depuis, la complicité du désastre. De fait, ils ne visaient pas à la couronne. C'est la force de l'arme et l'irrésistible puissance de la charge qui ont porté les coups à cette hauteur. Ai-je besoin de le rappeler? Gomment agissait la presse, même constitutionnelle, contre les hommes? par ce dénigrement quotidien qui, répété sans relâche et recueilli par la malignité frondeuse d'un public immense, tournait les qualités en* imperfections, donnait des proportions énormes aux moindres défauts. Et comment la presse était-elle parvenue à user les institutions? en se substituant à elles, par l'exagération même et la continuité infatigable de son action. Je ne m'étonne pas qu'elle n'eût pas conscience de sa force. Personne ne l'avait. La goutte d'eau lie sait pas qu'elle a la puissance de creuser le granit ; le salpêtre ne sait pas qu'il contient la foudre ; l'obscur soldat qui creuse la mine n'est pas celui qui donnera l'ordre de mettre le feu aux poudres. Dans ce travail de démolition par la presse aveuglée et prévenue, il y a un agent contre lequel les Constitutions ont oublié de se prémunir* je veux dire le temps, cet auxiliaire redoutable de la polémique. Calomniez, ne fût-ce! qu'une fois, il en restera toujours quelçjue chose ! Voilà ce qu'on disait avant les excès de la presse. Attaquez, attaquez toujours, et le temps vous fera

les rois du monde ! Voilà ce qu'on dit aujourd'hui. Car il vient un moment, en effet, où la puissance de l'attaque se multiplie par la durée, comme celle de la pesanteur par la vitesse. Le choc est irrésistible, la chute inévitable. C'est à ce moment que tombent les trônes, que les dynasties prennent le chemin de l'exil, qu'un vieux roi, proscrit de 4793, vient reprendre , après soixante ans , sa place solitaire au foyer de l'étranger, et qu'un publiciste étonné nous demande, d'une voix insouciante, en secouaht sa plume toute couverte de la poussière d'une révolution : « Pourquoi estil tombé, ce Roi puissant et sage, qui avait un préfet de police, des forts détachés et des courtisans? »

Etrange contraste ! l'homme de France qui avait été le plus attaqué par la presse était aussi celui qui s'était le moins occupé d'elle, qui avait le moins cru à sa puissance. Et il y avait à cela une bonne raison : le roi n'aimait pas la presse, mais il ne la craignait pas. Personne en France ne lisait moins que lui les journaux français. Ce n'est guère qu'en parcourant, le soir, un numéro du Times ou du Morning-Chronicle, qu'il se faisait une idée de l'opinion des feuilles parisiennes par leur reflet en Angleterre.

Le flux les emporta, le reflux les rapporte.

Et cette lecture provoquait toujours chez lui, au lieu de Pirritation qu'on aurait pu craindre , une disposition toute contraire : c'était l'heure de la sieste royale. De cette indifférence cour le journalisme, il était résulté deux choses également heureuses, l'une pour la presse, l'autre pour le roi. Le roi n'avait pas persécuté la presse, la presse n'avait pu troubler la sérénité domestique du roi. Les lois de septembre , on sait qu'elles furent rédigées, sous le coup fle l'attentat de Fieschi, par l'indignation publique. Mais, le

DE hk RÉYOLUTION DE FÉVRIER. 69

premier moment passé, la presse reprit son allure provocante. Plus tard, le National publia, sa galerie des pritchardùtes, monument de licence et d'impunité; la Démocratie pacifique inaugura la propagande socialiste; la Réforme prit naissance dans un embrassementde M. Ledru-Rollin. Qu'onlise dans la Revue rétrospective de M. Taschereau le rapport remarquable que le préfet de police adressait, le 19 janvier 1847, au ministre de l'intérieur, on verra ce que les lois de septembre ont empêché. Au fait, jamais la presse n'avait joui d'une plus complète liberté; aussi jamais elle n'avait exercé, avec une force plus irrésistible, son redoutable pouvoir; jamais elle n'avait jeté plus d'hommes, plus de renommées, plus d'intérêts sérieux, plus de questions audacieusement tranchées, plus de menaces, plus de calomnies et plus de bruit dans le gouffre béant qui attirait à lui la monarchie de Juillet tout entière.

Le roi, que ce soit sa faute ou son excuse, le roi l'ignorait. Cette sérénité, que son dédain pour la presse lui inspirait quant à sa personne, il l'éprouvait quant aux affaires. U ne voulait pas savoir à quel point la presse les avait gâr tées, ne regardant qu'à la réalité prochaine et visible, préoccupé des résultats positifs , l'œil sur la carte diplomatique de l'Europe, l'oreille au bruit des boules du scrutin, et dé daignant de voir au-dessous de lui, dans cette région sans nom où se formait l'opinion publique, le nuage sinistre que chaque jour rendait plus épais, et dont les flancs recelaient la foudre. Il se fiait, trop peut-être, mais à coup sûr très-justement, à son habileté éprouvée et à ce qu'il appelait {voir sa correspondance avec le roi des Belges, dans le recueil précité), à ce qu'il appelait, ce qu'il appelle encore, hélas ! « sa vieille expérience. » Et il est incroyable notamment à quel point, dans les derniers jours, il resta

insensible aux agitations et aux menaces des partis. Il réfuta, avec cette véhémence familière qui chez lui était encore de la bonté, quelques-uns de ses plus intimes conseillers qui essayèrent de l'avertir. A l'un des plus dévoués, qui lui prédisait les dispositions trop manifestes en ce moment de la garde nationale parisienne : « Vous regretterez,

mon cher R , dit-il en l'interrompant, vous regretterez

amèrement dans huit jours de m'avoir tenu ce langage. » On l'entendit dans la soirée du 22 qui disait en souriant : « Les Parisiens savent ce qu'ils font ; ils ne troqueront pas le trône pour un banquet. » Presque au même instant, un homme d'un grand esprit et d'une haute raison disait, lui aussi : a Quoi ! renverser le trône 1 mais cela est impossible. Il n'y a rien à mettre à la place, m Telle était l'illusion qui, dans ces hauteurs où résidait l'inviolabilité royale, éblouissait les plus clairvoyants.

Cependant l'orage s'annonçait par des signes incontestables. Pour qui savait les lire, les journaux disaient tout. La démence de l'opinion fourvoyée y avait des organes d'un sang-froid parfait, prêts à tout, sûrs d'eux-mêmes et de leurs complices, mais où les secrètes réserves des factions s'entrevoyaient pourtant dans les équivoques de la polémique , où les canons des fusils et les jets de flamme incendiaire brillaient derrière les protestations pacifiques. Voilà ce qu'il aurait fallu voir. Les navigateurs sont obligés de savoir lire dans les signes précurseurs de la tempête. La place des ministres, celle du roi, était au banc de quart. Pourquoi n'y fut-il pasî Ce n'est pas sérieusement que M. Capefigue prétend que le courage lui manqua ; non, mais on se fiait (noble confiance ! ) à la bonne cause, à la force des institutions, à la supériorité des hommes. On avait respecté la Charte, on s'appuyait sur les lois, on était en rè-

gle avec la légalité ; faire plus, c'était commencer la guerre civile. Dans certains bureaux de la presse parisienne , on caressait fatalement cette espérance ; aux Tuileries , elle faisait horreur ! Voilà pourquoi aucun préparatif n'avait été réellement fait pour une bataille dans les rues. Le 22 février, les troupes laissèrent le pavé à des rassemblements de l'aspect le plus sinistre. Le lendemain, une note parut dans les journaux semi-officiels qui annonçait, de la part de l'autorité, les intentions les plus conciliantes et les plus pacifiques. Cette note avait été rédigée au château. Un des fils du roi l'avait, pour ainsi dire, dictée. Telles étaient les dispositions de ce que M. Capefigue appelle la cour. Celles du ministère n'étaient pas plus belliqueuses. On croyait à une émeute ; on n'était pas prêt pour une guerre. Je le demande à tous ceux qui ont pu assister de sens rassis à cette agonie si tranquille et si résignée de la royauté de Juillet : À quel moment précis les dépositaires de l'autorité, depuis le plus auguste jusqu'au plus responsable, eurent-ils le sentiment d'un danger sérieux et d'une défaite irréparable? N'est-ce pas au moment où les insurgés répondirent par ce cri fatal et en quelque sorte périodique des révolutions parisiennes : Il n'est plus temps! A ce moment, en effet, la révolution était consommée. Il n'y'avait plus qu'à baisser la tête, si Ton ne voulait pas tirer l'épée.

La révolution de Juillet avait été la victoire de la presse; celle de Février fut la victoire du journalisme. Au lieu de sortir d'un mouvement légal et régulier de l'opinion publique, comme en 1830, la révolution de 1848 fit triompher la révolte de l'opinion abusée contre la légalité impuissante : elle fut le résultat de cette lutte disproportionnée que le journalisme avait livrée aux institutions et aux pou

voirs. Elle constata la suprématie des journaux insurrectionnels. Aussi tout périt en un instant sous leur pression désordonnée et furieuse, tout périt, sans qu'il restât rien de cette royauté si puissante que quelques portefeuilles bourrés de papiers secrets où l'inquisition du vainqueur ne parvint pas à découvrir un mot suspect, une ligne compromettante, une phrase équivoque, un sentiment antifrançais. Le gouvernement personnel était percé à jour par ceux-là mômes qui avaient enfoncé les coffres-forts et les secrétaires, et on n'y trouvait pas plus le secret de son impopularité que celui de sa chute. Où était-il donc? Comment! vous le cherchez, M. Capefigue! et que signifiait donc ce spectacle qui éclatait à tous les yeux P Entre tant de ruines, la presse révolutionnaire restait seule debout. Des journalistes mettaient dans leur poche la clef des deux Chambres. Les dynasties du National et de la Réforme remplaçaient celle de Juillet. M. Ledru-Rollin, M. Marrast et M. Flocon succédaient aux Bourbons l et vous nous demandez pourquoi le trône est tombé !...

Moi, à mon tour, je pose la question qui suit: Je mets en regard du trône, que ne protègent plus ni un clergé puissant, ni une noblesse privilégiée, ni des Parlements subordonnés, ni le prestige religieux du droit divin, ni le respect superstitieux du peuple, ni aucune des institutions du passé; je mets en regard de ce trône de Juillet, que couvre une inviolabilité de convention, écrite sur une feuille de papier, et que d'autres feuilles de papier contestent tous les malins, je mets devant lui l'ancienne noblesse qui lui est hostile ; la nouvelle, qui ^quelquefois donne son dévouement, plus souvent le prête; le clergé, qui fait contre lui une croisade; la presse libérale et révoutionnaire, qui, d'un bout à l'autre de la France, obéit,

pour battre ce trône en brèche, à un mot d'ordre venu de Paris ; Paris qui, à chaque élection, lui envoie des républicains ; la République qui, à chaque émeute, lui envoie des coups de fusil ; les sociétés secrètes qui lui préparent des machines infernales et qui tiennent école de régicide contre lui ; au dehors, l'Europe qui le jalouse, l'Autriche et la Russie qui le surveillent, l'Angleterre qui lui conteste ses alliances, l'Italie qui le compromet, la Suisse ellemême qui le brave ; au dedans, toutes les ambitions déchaînées, les ministres tombés, implacables; les minorités indociles ; la seule force du gouvernement, la majorité, accusée de réaction si elle résiste, de tyrannie si elle réprime ; la pairie sans hérédité, c'est-à-dire sans lustre, sans autorité et sans indépendance ; le pouvoir ministériel tantôt flottant suivant le caprice des ambitions parlementaires, tantôt, s'il a pour lui le talent et la durée, soulevant des coalitions irrésistibles ; une portion de la presse tombée de la hauteur d'une institution dans la vulgarité d'un métier ; dans l'opinion, quelque chose d'inquiet, de violent et de factice ; dans l'administration, une soumission hésitante, une responsabilité timide, le souci et l'incertitude du lendemain ; dans le Parlement, toutes les conditions de la force, le nombre des fidèles, le talent des chefs, les clientèles dévouées, le crédit sans limites, et, malgré tout, l'impuissance du bien ; car reculer c'est trahir le mandat de la France constitutionnelle, et avancer c'est périr ! Je mets tout cela en regard de ce trône.que votre Constitution monarchique a placé là, tout seul, en face de ces redoutables difficultés, fragile débris battu par tous les flots de l'opinion incessamment surexcitée, pouvoir irresponsable où les prétentions, les craintes, les passions, les anathèmes de la France entière aboutissent, dignité inviolable à I 5

qui il faut des lois de septembre pour imposer le respect, et contre laquelle, quand on ne peut plus l'accuser, on conspire ; oui, c'est ce trône ainsi défendu dont vous demandez comment il est tombé entre deux soleils ! Moi je tous demande de me dire par quel miracle d'habileté, de patience et de sagesse il a pu durer dix-huit ans?

J'ai dit que le roi, qu'on avait placé en 4 830 sur ce trône éphémère, croyait à son expérience. Il ne croyait pas à sa force. Il savait bien à quelles conditions il régnait. Il savait bien sur quels fondements fragiles sa royauté reposait Sa seule erreur est de n'avoir pas compté, parmi les causes qui faisaient originairement sa faiblesse, celles qui résultaient de sa durée. Le tempérament débile de sa royauté, il a pu croire, illusion bien permise à sa fermeté et à son courage 1 il a pu croire que le temps l'avait fortifié. Le temps le minait. La vieillesse était venue plus vite pour la couronne que pour la tête vénérable qui la portait. Le noi était vieux, l'homme était encore plein d'énergie, de verve, d'activité ; jamais sa mémoire n'avait été plus fraîche ; mais, hélas I elle lui servait bien plus, dans les derniers temps, à compter les succès que les mécomptes de sa politique !

Après avoir duré dix-huit ans, malgré les vices de sa Constitution, dans cette atmosphère de surexcitation énervante où elle était condamnée à vivre, la royauté de Juillet a péri, non pas pour avoir donné une indemnité à Pritchard (encore ne fut-elle jamais payée), ou pour avoir, le 34 février, fait mettre la crosse en l'air (car cet ordre ne fut pas donné) ; elle a péri quand le germe de vie que la monarchie de 1830 avait reçu de l'avare dévouement de ses fondateurs, quand ce faible germe fut épuisé N'y

cherchez pas, qui que vous soyez, amis ou ennemis, une autre cause.

À ce moment, fallait-il lutter, répandre des flots de sang, galvaniser, dans les horreurs d'une bataille, le cadavre de la monarchie! Vous qui l'avez tuée, bourgeois imprévoyants et coupables, en lui retirant la seule force qui la faisait vivre, c'est vous qui lui reprochez aujourd'hui de n'avoir pas combattu !

Il fallait tirer Tépée I il fallait se battre ! nous disent aujourd'hui les pourfendeurs du lendemain. Mais le jour même, on criait : Vive la Réforme! ou on restait chez soi. Le roi avait essayé, timidement il est vrai, la répression du désordre. Il ne voulut pas prendre sur lui, devant Dieu et devant la France, la responsabilité de la guerre civile!

J'ai dit plus haut les motifs de cette répugnance du roi pour la guerre civile. Bien des fois il avait bravé l'émeute, souri de dédain au régicide, poussé son cheval dans la fumée des machines infernales : il était brave, ses enflemis mêmes ne lui refusaient pas cette qualité qu'ils avaient si obstinément mise à l'épreuve. Mais la guerre civile lui faisait horreur. J'ajoute que la pensée d'une pareille extrémité l'effrayait. Le roi avait admirablement joué cette partie savante et légale du gouvernement représentatif ; il Pavait jouée longtemps avec loyauté et bonheur. La violence l'avait à la fin interrompue. Une bande d'émeutiers s'était jetée sur les joueurs et avait saisi les enjeux. Le roi avait perdu la couronne, non la partie. Mais « ces jeux sanglants de la force et du hasard, » la guerre étrangère, la guerre civile, non-seulement le roi Louis-Philippe les réprouvait comme philosophe, les détestait au nom de la morale et de l'humanité ; il s'y croyait

impuissant comme roi. Ce fut quelquefois peut-être la faiblesse de sa politique ; ce fut, à coup sûr, après celles que j'ai signalées, la cause définitive de sa chute. Quoi qu'il en soit, quand il ne pouvait plus être sauvé que par un suprême et énergique emploi de la force, le roi ne le voulut pas.

Pourquoi fut-il obéi? Comment ne se trouva-t-il personne ni dans son entourage, ni dans ses conseils, ni dans sa famille, pour mettre une épée dans cette main qui se suicidait en se désarmant? Il faut eh dire la raison.

Le roi savait la faiblesse de l'institution royale de Juillet. Mais, personnellement, il se sentait une grande force ; la supériorité de l'homme relevait, et il le savait bien, l'impuissance constitutionnelle du roi. Son habileté patiente, sa modération courageuse, son expérience libérale, la pureté de sa vie, la noble bienveillance de son accueil, l'attrait puissant et la facilité substantielle de son langage, la connaissance qu'il avait à un si haut degré des affaires du continent, et cette forte éducation politique qu'il devait à un long séjour sur le sol anglais, toutes eps qualité^lui assuraient l'empire sur les hommes avec qui il traitait directement. C'est là ce qu'on appelait le gouvernement personnel, faible compensation, après tout, de ce qui manquait de force constitutive à la monarchie selon la Charte de 1830! Mais tout autour du monarque et près de son foyer, l'autorité royale rayonnait avec une puissance qu'elle n'avait pas ailleurs. Presque aucun des ministres du roi n'avait échappé à son action; quelques-uns l'avaient combattue et subie. Dans sa famille surtout, cette supériorité du chef s'exerçait sans contradiction et sans contrôle. Le roi était le meilleur des pères, c'était déjà une raison pour être respecté ; mais il était vraiment roi chez

lui, dans ce sens qu'il n'eût pas permis que son autorité politique y rencontrât le moindre obstacle, ou que le faisceau des volontés et des sentiments de sa famille, seul accord véritable qui existât peut-être dans tout le royaume, y fut brisé par la résistance ouverte d'un seul. Tous les esprits n'étaient pas également dociles peut-être sous sa main paternelle, mais insensiblement tous se ralliaient à l'accord commun. On a cité une lettre, volée dans un secrétaire ; on n'aurait pas cité un acte.

Qu'on se reporte maintenant à la situation critique où se trouvait le gouvernement le 24 février, et qu'on mette en présence de cette extrémité les dispositions que je viens de signaler, à savoir la subordination traditionnelle de tous les agents directs et immédiats du roi, et la soumission sans réserve de ses fils. Il fallait tirer Vépée, nous dit-on ; — le roi ne le voulait pas. Cela répond à tout. Pour rançon de la guerre civile, il jetait sa couronne à Témeute. Héroïsme ou faiblesse, il abdiquait, ne voulant pas frapper en roi ce peuple qu'il avait gouverné en père. Napoléon avait dit : « J'abdique, comme étant le seul obstacle au rétablissement de la paix du monde ! » Louis- Philippe disait : « J'abdique» parce que la révolution m'accule à la guerre civile. » Et il aurait fallu que ces ministres, non pas d'un jour, mais d'un matin , que ces généraux, ces chefs de corps subordonnés, que le préfet de police peut-être se substituât au roi pour relever cette épée qu'il jetait aux pieds de la garde nationale infidèle avec un si douloureux dédain! Il aurait fallu que les princes, ses fils, prissent à leur compte une tentative de résistance à force ouverte que, du haut de son trône encore debout, il repoussait comme un crime ! Il aurait fallu que le duc de Nemours, que l'armée estimait, qu'elle eût suivi, déso-

béît à son père pour la première fois de sa vie, et se jetât, le sabre à la main, entre l'abdication conseillée par les politiques et rémeute d'où était sortie la nécessité de l'abdication ! C'était trop demander... Le roi a péri parce que personne autour de lui, en cet instant fatal, n'a osé faire violence à sa volonté. Il avait été fort par le gouvernement personnel, c'est-à-dire en donnant à la politique de la France, par son intervention parfaitement constitutionnelle, la suite et la tradition qui ont fait durer son gouvernement dix-huit ans au milieu de difficultés inouïes. C'est l'habitude envieillie du gouvernement personnel qui, au dernier moment, .a soumis toutes les volontés, enchaîné tous les courages, glacé tous les cœurs. Ce qui avait fait longtemps sa force a fait, à cette heure-là, sa faiblesse. Le roi régnait et gouvernait. Il a tenu le gouvernail jusqu'au bout, même pour le briser, et personne n'osa arrêter la main avec laquelle il en jeta les débris dispersés à la tempête !

Cette explication ne justifie pas seulement les serviteurs les plus immédiats du roi, ceux de ses conseils et de sa maison ; elle n'absout pas seulement ses fils ; elle explique la conduite de l'armée. L'armée ne reçut pas d'ordres» M. Odilon Barrol s'est défendu, avec raison, de lui avoir fait dire de ne pas tirer. Personne ne donna cet ordre ni un ordre contraire. L'armée flotta deux jours entre une velléité de rigueur sans décision et une clémence incertaine, entre un service de police sans dignité et une inaction compromettante; livrée à toutes les contradictions, à toutes les anxiétés, souvent sans munitions, quelquefois sans pain, mêlée sans cesse à la population insurgée qui l'approchait avec des cris pacifiques, la désorganisait fraternellement et la désarmait en l'embrassant. Non, on ne

mit pas la crosse en l'air devant une résistance ouverte ; personne ne donna cette ignominieuse consigne ; maille* armes tombèrent des mains, comme le trône lui môme allait tomber, au milieu d'une surprise. S'il y eut une faute commise par les commandants de la force armée, ce fut celle-là; quant à des ordres, ils n'en avaient pas. Est* ce leur condamnation ou leur excuse P Mais qui donc oserait aggraver la responsabilité des subordonnés dans cette immense chute du pouvoir suprême qui entraînait tout? Dans ces moments critiques, un homme de résolution et de génie peut tout sauver. Mais il y faut le génie. Disons qu'il y faut aussi l'initiative d'un gouvernement établi et résolu à se défendre. Bonaparte lui-même, en vendémiaire, qu'était-il autre chose que l'agent de Barras et l'officier aux ordres de la Convention?

Si l'armée de février avait été commandée comme celle de vendémiaire, elle se serait battue !... Je ne dis rien da plus. U est trop facile de gagner, sur le papier, pour son propre parti, des victoires rétrospectives. Dire que l'armée aurait infailliblement gagné la bataille de février, ce serait accuser la volonté, royale et trop obéie, qui a refusé cette bataille; et je n'accuse pas; je réponds à ceux qui accusent ; je réponds à ceux qui s'étonnent qu'une royauté puissante, appuyée sur la plus brave armée du monde, soit tombée sans coup férir entre deux soleils ; je leur réponds : Le malheur des temps, les vices de la Constitution, l'aveuglement de l'opinion publique, les excès de la presse et les passions déchaînées des hommes avaient creusé un gouffre sans fond au pied du trône. La royauté de Juillet a vu l'abîme, et s'y est jetée, croyant encore se vouer à la paix publique.

Quand Judas Machabée mourut, tout le monde le pleura,

et quelques-uns demandèrent, comme le fait aujourd'hui M. Gapefigue du roi Louis-Philippe : « Quomodo oecidit potens?... Comment est-il tombé, cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël ? »

Mais l'auteur sacré ajoute : « Et factum est : post obitum Judœ emerserunl iniqui in omnibus finibus Israël, et exorti sunt omnes qui operabantur iniquitatem.,,-. Et il arriva qu'après la mort de Machabée les méchants se montrèrent sur tous les points du royaume, et Ton vit les agents d'iniquité s'élever de toutes parts. »

Ces mots seront peut-être le jugement de l'histoire sur l'abdication du 24 février... Certes, la chule du roi Louis- Philippe a donné la paix à la France, comme la mort de Judas Machabée a fait régner la vertu dans Israël (1) !

(1) Voir à Y Appendice la correspondance à laquelle a donné lien ce jugement porté par l'auteur sur les causes de la révolution de Février.

IiC Roi Ijouift-Pliilippe et l'Emigration.

... L'émigration! c'est la guerre des pygmées contre les géants.

(Lettre du duc d'Orléans au duc de Wellington. — 12 juin 1815.)

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