‹ Portraits politiques et révolutionnairesChapitre 15 sur 27 · M. DE LAMARTINE, HÉROS ET BIST. DE LA RÉVOL · texte numérisé non relu

M. DE LAMARTINE, HÉROS ET BIST. DE LA RÉVOL

été qu'un poète aux affaires. Il Tétait aussi bien dans 1&. majorité que dans l'opposition. Quand il a voulu mettre la main à une révolution, il est resté poète, c'est-à-dire qu'il n'y a apporté que les rêves d'un esprit chimérique, l'emphase d'un sophiste, les dépits d'un cœur blessé. Et lorsque enfin le gouvernement de la France est tombé de chute en chute entre ses mains, c'es^ sur un trône de métaphores que M. de Lamartine a régné. « Tu n'es qu'une lyre ! va chanter ! » lui criait un ouvrier à l'Hôtel de Ville. Ce mot, que cite M. de Lamartine, caractérise exactement le genre de capacité qu'il a déployée comme politique et comme ministre. Il n'a pas gouverné , il a chanté.

Terrible chanteur toutefois, puisque sa voix, pareille à la trompette qui faisait tomber les murailles de Jéricho, a eu la puissance de renverser un trône. Mais la valeur réelle de M. de Lamartine ne doit passe mesurer à l'action que, dans un moment de panique et de surprise, sa parole a exercée. Il a eu la puissance mécanique de la trompette qui sonne une charge. Il n'avait ni organisé l'armée pour la campagne, ni commandé la bataille, ni prévu les suites de la victoire. Il n'apportait dans ce grand inconnu de la révolution do Février ni sérieux motifs, ni convictions anciennes, ni passions violentes. Il allait à la révolution, qu'on me permette la comparaison, comme les gamins de Paris vont à Fémeute , attiré par le bruit, avide d'émotions, prodigue de paroles, sans méchanceté et sans pitié. On peut le voir dans son livre : la nuit qui précéda cette catastrophe, M. de Lamartine prend la peine de nous l'apprendre, il dormit d'un profond sommeil. Le lendemain, avant d'entrer à la Chambre, au moment de prendre une résolution, il ne demanda que cinq minutes à ses amis. I 8

,Puis il se décida. Son plan était fait. Cinq minutes ! Les républicains de la veille, qui étaient venus consulter M. de Lamartine, ne trouvèrent pas le temps trop long* Quoi qu'il en soit, le grand poète les entraîna, incertains et contraints, dans la république à laquelle il ne songait pas lui-même quelques instans auparavant. Car, s'il faut l'en croire, le matin du 24 février, « sans parti à la Chambre, sans complice dans la rue, retenu par une indisposition, il 06 songeait pas même à sortir de chez lui. » Etrange destinée de cette république qui devait terminer un règne de dix-huit ans ! Un poète, qui avait bien dormi, sorti de chez lui par hasard, la met au monde dans une méditation de cinq minutes, la couvre de fleurs de rhétorique, et la jette au peuple « le plus spirituel de la terre, » qui s'empresse de la ramasser. Et cela s'appelle une révolution !

J'ai besoin de nie rappeler à quel point ce mot est grave, et qu'il y a du sang dans ces jeux de la fantaisie et du hasard, pour ne pas céder à un sentiment beaucoup moins sérieux, en relevant ce que la conduite publique de M. de Lamartine, dans ces circonstances critiques, a révélé d'irréflexion et de légèreté. Je n'en chercherai pas la preuve ailleurs que dans son livre ; mais là je n'aurai que l'embarras du choix. Ainsi M. de Lamartine prononça le 22 février, dans un conciliabule d'opposition , un discours qui fut comme kf préface de l'œuvre qu'il consomma plus tard. 11 s'en confesse comme d'une insigne étourderie. Le surlendemain, et quand il est lancé sans retour, quelle est son attitude au milieu des scènes navrantes du Palais-Bourbon ! Il laisse le drame se dérouler ; on dirait qu'il attend l'émeute. Est-ce complicité ? non sans cloute ; mais il semble n'être laque pour l'émotion du spectacle, pour cette

sorte de plaisir terrible et douloureux que cause, aux amateurs du pittoresque à outrance, la vue des grandes catastrophes de l'humanité. M.. Proudhon admirait au faubourg Saint-Antoine a la sublime horreur de la canonnade. » M. de Lamartine, au Palais-Bourbon, semble contempler avec une curiosité d'artiste, comme Joseph Vernet attaché au grand mât pendant la tempête, le dernier naufrage de la royauté. Comme il a observé, il a peint ; sa peinture révèle le peu de profondeur de srf pensée. Elle le montre livré à l'observation banale des incidents les plus frivoles, à l'émotion physique des yeux, plus occupé, on le croirait, de son rôle à venir de chroniqueur que de sa mission révolutionnaire ; toujours pôëte, au moment môme où cette immense méprise de la destinée lui impose les devoirs d'un chef de parti. Et lorsque enfin, après avoir remarqué que « les fils de la duchesse d'Orléans avaient une veste courte de drap noir et une collerette blanche, » M. de Lamartine prend à son tour la parole , pour lancer le dernier éclat de la foudre qui va frapper ces malheureux enfants dans les bras de leur héroïque mère, quel est son langage? De quel style aborde-t-il cette redoutable question de la régence, où le destin du monde semblait suspendu? Il faut relire, après seize mois, cet incroyable amphigouri pour comprendre c« qu'une extrémité soudaine et irréparable des choses humaines peut prêter de force à la phraséologie la plus vulgaire. Mais, malgré tout, on reste stupéfait en songeant que cette triste et vide déclamation de M. de Lamartine était la formule dont il avait plu à la Providence de se servir pour rédiger son arrêt de mort contre la royauté de Juillet 1

Inexplicable contradiction de l'esprit français J La France laisse briser une couronne consacrée par dix-huit ans de

prospérité sur la tête la plus expérimentée du royaume, et elle se donne, sans compter, au plus brillant de ses poètes, au plus chimérique de ses orateurs, au moins éprouvé de ses hommes politiques ! Le mal était donc bien profond! Oui, certes ; quand les circonstances grandissent ainsi des hommes hors de toute mesure, c'est qu'elles sont graves. Quand la vague qui a englouti le majestueux navire, chargé degrés et de richesses, soulève en se dressant le frêle esquif que sa légèreté dérobe à l'abîme , c'est que le péril est grand. M. 4c Lamartine a dû à la gravité des événements sa rapide et éphémère élévation. Il n'avait pas préparé, peut-être n'eût-il pas voulu la révolution de Février. Il s'y est jeté. Cette révolution Ta porté trois mois, tant qu'a duré l'agitation du sol et le mouvement désordonné des esprits. Où des hommes politiques d'un poids plus sérieux se seraient brisés, M. de Lamartine a échappé par la souplesse de ses mouvements et le vide de sa parole, semblable à ces nageurs qui se soutiennent à fleur d'eau sur des outres remplies de vent. Tel a été le mérite et Fàpropos de M. de Lamartine au milieu de cette crise dévorante. Le peu de surface qu'il présentait aux assauts de la fortune l'a sauvé. C'est parce qu'il n'était qu'un poète qu'il a pu succéder au roi Louis-Philippe. Tout autre y aurait laissé son renom, peut-être sa vie. M. àe Lamartine, lui, n'y engageait rien que des phrases.

Je sais l'objection. Vous voulez, comme Platon, chasser les poètes de la République. Vous prononcez contre les hommes de génie une incompatibilité à laquelle la loi électorale de M. Billault lui-même n'a pas songé. M. de Lamartine a été poète à ses heures ; la France s'en souvient. Pourquoi l'exclure de la politique? Eschyle, Sophocle, le Dante, Milton, Sheridan, Chateaubriand étaient

poëtcs, et ils ont figuré avec-éclat dans les plus.grandes affaires de leur pays.

Telle est l'objection. J'aurais beau jeu pour y répondre. Certes, le génie poétique est un insigne don du ciel, et, de toutes les illustrations, après la guerre, celle qui porte le plus loin dans l'espace et le plus avant dans le temps le nom d'un mortel. Encore la renommée des conquérants ne vit-elle le plias souvent que par la grâce des poètes. Mais plus le génie poétique est une faculté spéciale, sut generis , plus il exclut celui des affaires. Regardez à la gloire de tous les poètes qui ont voulu mêler leur vie aux agitations de la vie publique, et voyez ce que pèse, dans le souvenir qu'ils ont laissé, celui de leur influence politique. Qui se soucie de l'ambassade de Sophocle et de la gloire militaire du Dante ? Qui se souvient de l'Iconoclaste en présence du Paradis perdu? Il y a eu des hommes d'État qui ont été poètes, tels que Napoléon, car il l'était à ses grands jours; il l'était aux Pyramides et à Austerlifz. Il l'était aussi, et ce fut son malheur, quand il rêvait la conquête de l'Angleterre et la monarchie universelle. Il y a toujours un côté par où une ambition excessive, dans un grand homme de guerre, tient aux chimères et aux vanités de l'esprit poétique. C'est par là qu'elle frappe l'imagination des peuples ; c'est aussi par là qu'elle périt. Arriver par la pratique des grandes affaires à cette sorte de surexcitation maladive qui jette un esprit supérieur dans le chimérique et l'impossible, on le conçoit. Mais partir des rêves dorés de l'imagination, descendre de l'empyrée poétique pour prendre pied dans le positif des choses humaines, voilà ce qui ne s'est vu que rarement. La règle pourtant n'est pas absolue. Et pourquoi M. de Lamartine n'y

ferait-il pas exception ?

Examinons donc, sans sortir du sujet qui nous occupe, par quelle manifestation de son génie politique le poète des Méditations a prouvé qu'il avait échappé à la loi commune, par quelle porte il a passé de l'empire des chimères dans celui de la réalité, comment enfin il s'est transfiguré sur ce Sinaï républicain, où il n'a eu qu'à se recueillir cinq minutes sans respirer, pour révéler au monde sa vérité et sa lumière. Examinons. Notre élude sera d'autant plus impartiale qu'elle repoussera, sans exception, tout ce qui ne serait pas emprunté mot pour mot à l'espèce d'autobiographie que M. de Lamartine a décorée du nom d'histoire, et qui n'est que son portrait en pied, peint par lui-môme.

Quand on étudie d'une manière générale, dans les œuvres et dans les actes de M. de Lamartine, son esprit, son caractère, son langage ; cette allure de prophète, de barde et de chevalier; cette nature à la fois ossianique et orientale, rêveuse comme le Nord, radieuse comme le Midi ; cette verve d'improvisation, celte langue mêlée d'abstractions et de métaphores, ce mépris du temps, ce dédain de la science; quand on fait cette étude sur M. de Lamartine, on arrive inévitablement à cette conclusion que son génie même lui interdisait la politique et le confinait dans la poésie. S'il y avait une chose qui était facile pour M. de Lamartine, ce n'était pas seulement de faire de beaux vers; les meilleurs poètes savent par expérience qu'il est encore plus facile d'en faire de mauvais ; mais s'il y avait une chose qui ne demandât aucun effort de la part de l'auteur des Harmonies, c'était de rester fidèle à sa destinée de poète; c'était de se garder des amorces de la politique auxquelles la mobilité de son esprit n'offrait aucune prise sérieuse et durable. Je ne sais plus quel homme

d'esprit disait, après avoir entendu la lecture d'une Lucrèce quelconque, destinée au Théâtre-Français : il est si facile de ne pas faire une tragédie en cinq actes et en vers ! On pourrait dire en sens contraire» de M. de Lamartine : Il lui était si facile de ne pas faire une révolution ! Pourquoi l'a-t-il faite P

M. de Lamartine avait, nous dit-il, deux mobiles secrets qui le poussaient dans la révolution. Il voulait le suffrage universel, voilà pour le premier; il voulait supprimer le budget des cultes, voilà le second ; mobiles bien secrets en effet, car depuis quinze ans que M. de Lamartine faisait retentir la tribune de ses harangues et alimentait la presse mâconnaise de sa polémique, il n'avait jamais révélé ce mystère de sa conscience. Et il aurait fait une révolution pour réaliser ce rêve inédit de sa secrète pensée ! 11 aurait fait une révolution pour le succès de cette ^phrase avec laquelle il fit crouler d'applaudissements, le 24 février, les bancs envahis du Palais-Bourbon : « Gomment » trouver la base du gouvernement du peuple? Comment, » Messieurs?... En allant jusqu'au fond du peuple et du » pays, en allant extraire du droit national ce grand » mystère de la souveraineté universelle d'où sortent tout » ordre, toute liberté toute vérité.... » Est-ce là, je le demande, l'argument d'un politique ou celui d'un déclamateur? Ya-t-il là figure d'homme d'État ou de poète? De mystère en mystère, M. de Lamartine nous a conr duits, hélas ! à la plus poignante réalité. Mais qu'il n'essaie pas de nous prouver qu'il nous y a menés comme ragent inspiré et prévoyant de la Providence; il n'a été que le ministre étourdi et présomptueux du hasard.

Il faut donc, avec tout le respect que m'inspire le plus grand poète lyrique qui ait jamais illustré la langue de

mon pays, que je cherche ailleurs les causes véritables qui ont poussé M. de Lamartine jusqu'aux extrémités où s'est abîmé le trône de Juillet; et ces causes, c'est dans la partie la plus délicate de son livre que je les trouve. « Il est, écrivait le comte Joseph de Maistre (dans ses Considérations sur la France, 1797), des actions excusables, louables môme, suivant les vues humaines, et qui sont dans le fond infiniment criminelles. Si Ton nous dit, par exemple : « J'ai embrassé la Révolution française par un amour » pur de la liberté et de la patrie, » nous n'avons rien à répondre. Mais l'œil pour qui tous les cœurs sont diaphanes, voit la fibre coupable. Il découvre^ dans une brouillerie ridicule, dans un petit froissement de l'orgueil, le premier mobile de ces résolutions, qu'on voudrait illustrer aux yeux des hommes ; et pour lui le mensonge de l'hypocrisie, greffée sur la trahison, est un crime de plus. »

On pense bien que je n'applique pas à la conduite de M. de Lamartine toute cette rude sentence. M. de Lamartine n'est guère hypocrite. Son livre ne l'est pas du tout. Il s'y môle, à bien des faussetés de sentiment où le mauvais goût l'enlraine, plus d'un retour secret de justice et de vérité qui approche du remords, plus d'un mouvement miséricordieux qui ressemble à la sensibilité. M. de Lamartine aime à metlrc des épitaphes touchantes sur les tombes politiques de ses victimes. 11 aime à attacher un crêpe à son drapeau vainqueur. Il montre volontiers la tête de mort de l'esclave égyptien au milieu des banquets de la démocratie triomphante. Son livre est tour à tour un confessionnal et un piédestal où successivement son orgueil se redresse ou s'abaisse, où le cilice du pénitent se môle à l'écharpe du dictateur, et la verge de fer aux fais-

ceaux dorés. Par exemple, M. de Lamartine nous confie qu'il était mal en cour. Cette confession a un air de triomphe. Au fond, elle est précieuse à recueillir :

« Le roi Louis-Philippe n'aimait pas Lamartine.... Il le croyait sans doute un ennemi de sa maison ou une intelligence politique bornée, préférant les chimères aux utiles réalités de la puissance. Le prince, bien que le député lui rendit quelquefois hommage et souvent service à la tribune, avait toujours parlé de M. de Lamartine comme d'un rêveur dont les ailes ne touchaient jamais terre, et dont l'oeil ne savait pas discerner les ombres des réalités. Le roi tenait en cela les propos de la bourgeoisie. Elle ne pardonne pas à certains hommes (les grands hommes) de n'avoir pas les médiocrités de la foule... Le nom de M. de Lamartine était le dernier qui pût venir sur les lèvres du roi. »

Et plus loin :

« M. de Lamartine n'avait pas môme reçu de la duchesse d'Orléans un signe d'assentiment ou de reconnaissance, pour l'hommage désintéressé et tout politique qu'il lui avait rendu à la tribune (en défendant ses droits à la régence), »

Ainsi M. de Lamartine, il le croyait du moins, était un homme d'État incompris à la cour, un politique dont la bourgeoisie ne voulait pas, un orateur dont les plus beaux discours ne touchaient pas le cœur des princesses. Ce n'est pas tout : dans le parti même auquel, depuis plusieurs années, s'adressaient toutes ses caresses les plus emmiellées, il se sentait dédaigné. La rue Lepelleticr semblait s'entendre sur ce point avec le château :

« Le National peignait M. de Lamartine comme un orateur ambitieux, caressant l'opposition pour luiemprun-

ter de la popularité... Plus souvent il couvrait de fleurs rorateur, pour mieux effacer l'homme politique; il manquait peu d'occasions de joindre, comme correctif à réloge exagéré du talent, le dédain de la pensée. »

C'était donc, il faut l'avouer, une bien étrange situation que celle de M. de Lamartine, et bien désespérée, quand la fortune lui offrit la ressource d'une révolution. Comptons en effet. Il essaie un instant, pendant la coalition de 1838, de marcher à la tête du parti de Tordre. C'était du moins une honorable prétention. La coalition passée, le parti de Tordre retourne à ses chefs naturels. M. de Lamartine offre ses services à la gauche : la gauche n'accepte que ses discours. Il ne put jamais être le chef d'un parti. On ne pouvait donner ce nom aux quatre fidèles qui se groupaient autour de sa gloire et se chauffaient à son soleil. Ce n'était pas un parti, mais une pléiade. Écarté par le parti de Tordre pour ses prétentions à la suprématie, froidement accueilli par l'opposition, M. de Lamartine fit des avances à la gauche républicaine; il fit des discours où il attaquait le règne. L'organe le plus poli des républicains, le National, répondit par un spirituel dédain. Que restait-il à M. de Lamartine, que le roi n'aimait pas, que la duchesse d'Orléans ne remerciait pas, que la bourgeoisie traitait de rêveur, dont la droite se défiait, que la gauche repoussait, que M. Marrast tançait de sa férule couverte de velours? que lui restait-il? Ce grand inconnu, ce facile compère, ce commode anonyme, cet associé pour tout faire, je veux dire le peuple ; car c'est ainsi qu'on appelle le parti qu'on veut avoir quand on n'a pas de parti.

M. de Lamartine se retourna donc du côté du peuple, et, s'il faut l'en croire, le peuple ne fut pas ingrat. Dès le 24 février, il lui donnait sur la place du Palais-Royal, au

milieu des balles du château, d'Eau, une éclatante revanche. Il le demandait pour premier ministre : Lamartine! vive Lamartine ! Oui, voilà Yhomme qu'il nous faut! c Tant l'isolement de Lamartine dans une Chambre des députés étroite, ajoute l'historien, faisait éclater sa popularité alors dans le large et profond sentiment du peuple!»

À la Chambre des députés, toujours le 24, môme triomphe. C'est le peuple qui l'oblige à monter à la tribune. Les degrés sont assiégés de gardes nationaux, de jeunes hommes des écoles, de combattants, d'orateurs.... « Lamartine ! Lamartine ! ! ! s'écrie le peuple. Faites parler Lamartine! Lamartine tremblait de parler. «Cependant il parle.... Sa dernière phrase est coupée par une salve de coups de fusil... Le peuple présent jette un cri de joie. On sait le reste. M. de Lamartine reste ferme à latribune, pendant que la duchesse d'Orléans est entraînée violemment hors de la salle et séparée de ses enfants, tandis que la Chambre elle-même se disperse devant l'invasion de ces hommes « à la veste déchirée, à la chemise ouverte, aux bras nus, aux poings fermés, semblables à des massues de muscle*; » qui figurent le peuple dans ce drame effrayant. Ce même peuple, quelques instants après, * fait des signes d'intelligence à Lamartine : Au fauteuil! au fauteuil! nommez le gouvernement provisoire ! nommez-le ! proclamez-vous vous-même, » lui crie le peuple. M. de Lamartine s'y refuse. « lise borne à souffler tout bas aux scrutateurs les noms qui se présentent le plus naturellement à son esprit, et qui lui semblent le plus appropriés à l'œuvre de fuston dupeuple dans un noyau commun de pouvoir et d'ordre. »

fai insisté sur ces détails. On verra quelle est leur portée. Je cherche à prouver que M. de Lamartine ne s'est pas jeté en homme vraiment politique, mais en génie incom-

\i\ M. DE LAMARTINE,

pris, dans la révolution de Février. Qu'ont fait les hommes sérieux, en présence de la redoutable crise qui se préparait, à la vue des factions organisées pour une émeute sanglante? Qu'ont-ils faitP Ils ont reculé. M. Barrot a reculé, M. Duvergier de Hauranne a reculé, tous les hommes pratiques de l'Opposition parlementaire ont reculé. Quand ils ont vu que Je banquet du 12 e arrondissement marchait à une révolution, ils se sont arrêtés. Les républicains euxmêmes, qu'ont-ils fait? M. de Lamartine le sait bien. Il lui a fallu convertir M. Marrast, M. Bastide, et, dit-on, M. Bocage, à la République. Le National voulait la régence. M. Proudhon lui-même, il nous Ta raconté, est arrivé de Lyon, tremblant de tous ses membres. « Mon âme était à l'agonie ; je portais par avance le poids des douleurs de la République... » (4) Oui, tous les hommes qui avaient, si peu que ce fût, le sens politique, la pratique ou l'intelligence des affaires, tous ces hommes se seraient arrêtés au seuil de la révolution de Février. M. de Lamartine, lui, Ta franchi. Il Ta franchi à la suite du peuple, nous dit-il. Le peuple ! savez-vous ce que cela veut dire dans la langue des révolutions? Le peuple ! c'est ce qui nous venge de [la cour, du pavillon Marsan, de la bourgeoisie, du parti conservateur, de la gauche dynastique, de la gauche républicaine, du Constitutionnel et du National. Voilà ce qu'était le peuple au 24 février, un vengeur de l'orgueil blessé, un redresseur des torts de ces bourgeois indociles, de ces dynastiques inconséquents, de ces factieux insuffisants qui avaient méconnu un homme d'Etat dans un poète. Le peuple, lui, avait fait M. de Lamartine, du premier coup, premier ministre! Et num, discite, reges!

(1) Le Peuple , no du 19 février 1849.

Je ne cherche pas à grossir, comme on Ta fait ailleurs avec un si remarquable talent (1), la part de M. de Lamartine dans la révolution de Février; au contraire, j'aimerais à montrer comment cette responsabilité de M. de Lamartine, si grande par le résultat, si peu réfléchie, si peu politique, si peu sérieuse dans l'intention, était encore atténuée pas les vices du temps, par la faiblesse de la Constitution qui régissait la France.

M. de Lamartine, en effet, n'était ni le seul ni le premier qui eût essayé de venger sur le gouvernement de son pays le mécompte de ses prétentions trompées. Sous le dernier roi, précisément parce que nous avions élevé le trône de nos mains, porté chacun une des pierres du monument, parce que nous avions créé cet abri tutélaire, et en apparence puissant, sous lequel notre France vivait si respectée et si tranquille ; sous ce règne, tout homme , pour peu qu'il sortît de la foule ou qu'y restant il s'imaginât que sa destinée était d'en sortir, tout homme se croyait à lui seul une institution, et que le devoir de la couronne était de compter sans cesse avec lui. M. de Lamartine ne mettait pas le pied au château. C'était bien son droit. Mais il en concluait que le roi ne l'aimait pas , et naturellement il payait le roi de retour. L'antipathie du roi Louis-Philippe pour M. de Lamartine, à supposer qu'elle fût réelle, n'avait pas de grands inconvénients pour le pays; tout au plus empêchait- elle l'auteur du Voyage en Orient d'être ambassadeur ou ministre. Mais la haine de M. de Lamartine pour le roi et celle de tant d'autres politiques méconnus, qui croyaient avoir le même droit à sa faveur, étaient un immense péril pour la royauté, que les institutions ne proté-

(1) M. Eugène Forcade, dans la Revue des Deux-Mondes,

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geaient pas suffisamment contre cette marée montante des prétentions individuelles. Je me rappellerai toujours ce mot d'un homme de beaucoup d'esprit qui me disait un jour, à l'époque du plus grand feu de la coalition : « On nous dédaigne, nous nous vengeons! » Cet homme appartenait à la fraction qu'on a appelée doctrinaire. Sa confession, s'il en fait une, peut aller rejoindre le meâ oulpd de l'éloquent M. de Montalembert; car c'est la môme faute, réparée, je le crois, par le même repentir.

Quoi qu'il en soit, ce mot terrible, car il renfermait une des plus violentes crises qui aient ébranlé le gouvernement de Juillet; ce mot peint au vrai la situation d'esprit où dot se trouver M. de Lamartine, quand il se vit, par les dédains successifs de tous les partis, classé, à l'âge de la force et avec une si haute idée de sa capacité politique, parmi les impossibles. C'est le moment où le dépit éclate, où l'amour de soi brise toutes les entraves, où l'orgueil se redresse et se révolte chez les ambitieux les plus résignés. C'est le moment où les factieux s'écrient, comme le héros d'Alexandre Dumas : « Elle me résistait, je l'ai assassinée! » C'est le moment qui signale la chute des anges dans le ciel; sur terre, leshommes qui portent l'épée passent leRubicon. Mais un poète 1 et un grand poète encore ! un écrivain qui a tenu le monde entier suspendu aux harmonies de sa lyre, attentif aux échos de sa parole, heureux de ses joies, attendri de ses douleurs; un homme qui , n'étant pas roi, exerce une sorte de royauté poétique dans le domaine de l'imagination et de l'esprit; qui, n'étant pas riche, a pu faire, avec la rançon de son génie, des voyages fabuleux, fréter des navires et répandre l'or comme le vent répand les feuilles de cèdre sur le mont Liban ; -— quelqu'un saura-t-il jamais jusqu'à quelle profondeur, impénétrable à la

pensée, descend l'orgueil humain dans le coeur d'un tel homme? Et si personne ne le sait, qui peut le dire, & moins que ce ne soit M. de Lamartine lui-même?

Eh bien! cette confidence, il nous Ta faite. Si son livre a un sens, c'est celui-là; c'est le monument de l'orgueil humain...

Exegi monumentum are perennius !

Si fragile que soit la matière dont il est bâti, il durera comme le témoignage de la plus incroyable adoration de soi-même qui ait jamais inspiré un poète. J'ai parlé du confessionnal de M. de Lamartine. Ses pénitences même sont orgueilleuses. Le cilice ne sert pas à le couvrir, mais à le parer. Il ne se mortifie pas, il se drape. Les verges du pénitent ont encore des aiguillons caressants pour sa vanité « Lamartine, dit-il de lui -même à propos de son discours factieux du 22 février, se reprocha cette faute. C'est la seule qui pesa sur sa conscience dans tout le cours de sa vie politique. » Heureux M. de Lamartine ! il n'a commis qu'une faute pendant sa vie; et encore cette faute, n'eûtil pas fait les Méditations et les Harmonies, cette seule faute le rendrait immortel l Erostrate, lui aussi, n'avait brûlé qu'une fois le temple de Diane à Ephèsel...

J'ai dit que, chez M. de Lamartine, l'idolâtrie de luimême s'élevait à une hauteur pyramidale. Je n'ai pas besoin, pour le prouver, de répéter une remarque que tout le monde a faite en lisant son livre : il parle de lui à la troisième personne, comme le vainqueur de Pharsale ou celui d'Austerlitz. « Lamartine faisait ceci, Lamartine faisait cela... Sa taille élevée dominait la foule, son visage serein l'apaisait... Lamartine se sentait dans la vérité. Il jugeait les hommes avec une sagacité bienveillante, il est vrai,

mais instinctive et rapide. » Nous allons voir comment M. de Lamartine jugeait les hommes. , Il est difficile de s'élever si haut sans mettre tout le monde au-dessous de soi ; mais en même temps il est délicat de donner cette opinion de soi-même, qu'on ne s'est élevé que par la tolérance ou la médiocrité des autres. M. de Lamartine a donc dressé deux pyramides; sur Tune il a mis le gouvernement provisoire et les hommes de Février; sur l'autre, à quelques centaines de coudées plus haut, il s'est mis lui-même. L'illustre auteur de la Révolution de 1848 est donc resté grand en dépit de la grandeur de ses collègues et de ses confidents. Il les élève, mais il se grandit. Sa gloire se fait litière des éloges qu'elle leur prodigue ; et aussi bien, Molière l'avait dit :

Sur quelque préférence une estime se fonde, Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.

Je mo demande seulement pourquoi M. de Lamartine est tombé, à propos de ses collègues de gouvernement, dans des hyperboles qui ne pouvaient avoir pour effet que de les rendre ridicules. Est-ce que par hasard il aimerait à leur retirer d'une main, par vanité de poëte, ce qu'il leur donne de l'autre par entraînement de camarade ? On le croirait vraiment, à l'exagération dithyrambique de ses éloges. Tous les dictateurs de FHÔtel de Ville sont des saints. Ce n'est pas assez, ils sont tous beaux ; M. Marie est beau, M. Pagncrre est beau, M. Duclerc est beau ; M. Marrast « est moins doué par la nature ; » mais, malgré tOHt, pour lui comme pour les autres, « la solennité du moment relevait ces visages ordinairement penchés sur la lampe de l'écrivain. Les figures s'étaient agrandies comme les caractères... » La beauté physique est bien près de la

beauté morale. Il n'y a pas si loin qu'on le croit d'Antinous à Socrate. Une telle réunion de beaux hommes devait composer nécessairement le meilleur gouvernement du meilleur des mondes. Aussi M. de Lamartine n'hésite-t-il pas à le qualifier d'un mot : la philosophie aux affaires. Après un pareil éloge du gouvernement de Février, n'est-il pas vrai qu'il n'y avait plus qu'à baisser le rideau? Fabula peracta est!

Il y a toujours un peu d'ironie au fond de l'admiration qu'on ressent pour les autres. Ce n'est guère que l'admiration qu'on a pour soi-même qui est complètement sincère. M. de Lamartine a, beau être un excellent camarade, le côté vulnérable ou risible des hommes et des choses le provoque sans cesse, même parmi ces effrayantes scènes d'une'révolution et ces austères soucis d'une dictature. Quant aux choses, je recommande aux lecteurs de son livre- tout ce qu'il raconte des scènes de pugilat de l'Hôtel de Ville, des délibérations irritées du gouvernement provisoire, des barricades de la salle du conseil et de ces mille incidents tour à tour terribles ou burlesques qui exposaient ce pouvoir d'un jour à sombrer dans le ridicule ou dans le sang. Quant aux personnes, quelle a été l'intention de M. de Lamartine? Cela n'est pas très-facile à dire quand on met ses épigrammes en regard de ses flatteries. Quoi qu'il en soit, M. de Lamartine remarque « le fin sourire » de M. Flocon. M. Crémieux a été « le conseiller attendri de la duchesse d'Orléans le matin, de la République le soir. » M. Courtais était a quelque chose entre Santerre et Mandat. » M. Arago « prit le ministère de la marine du droit' de sa renommée, aussi vaste que le globe où son nom allait flotter. » M. Garnier-Pagès « répandait à flots sur la multitude sa voix, son âme, ses gestes, ses sueurs ses bras

s'ouvraient et se refermaient sur sa poitrine comme pour embrasser le peuple. » M. Louis Blanc : c On pressait ses discours ; on n'y trouvait que du son. » M. Lagrange : « Le désordre de la pensée générale dans la chevelure, le geste immense, la voix creuse. » M. d'Alton-Shée : a Un jeune homme qui avait montré, une fois, une grande promesse de talent à la Chambre des Pairs. » M«* Sand : « Une femme importante. * M. Albert : « Muet derrière son maître; fanatique de l'inconnu. » M. Barbes : « Soldat de l'impossible. » M. Marie : « Homme de haute tribune et de haute politique. * M. Bastide : « Statue un peu 'fruste de l'incorruptibilité, » etc., etc. C'est ainsi que M. de Lamartine, en véritable enfant gâté de la Muse, jette en se jouant l'épigramme à toutes ces grandeurs qu'il a créées, dont il s'est servi, qui, pour la plupart, n'auront d'illustration que celle qu'il leur a faite, et n'arriveront à la postérité que sous son contre-seing. M. Ledru-Rollin seul est épargné. L'auteur ne fait qu'une réserve sur son compte : « Il n'est guère homme d'Etat, et il est un peu sanguin. »

Suivons le procédé historique de M. de Lamartine. Son piédestal une fois dressé, ses collègues convenablement placés, à perte de vue au-dessous de lui, et dans une élévation toutefois assez radieuse pour satisfaire les plus exigeants, l'historien de la Révolution de 1848 entreprend le récit des faits. Ce récit est simple. M. de Lamartine a tout fait. Il a fait la révolution. Il dit le contraire; mais il en raconte les incidents de telle manière, qu'il faut choisir entre son affirmation et son récit. Et que signifie donc la fameuse prosopopée : « Levez-vous, princesse ! allez et régnez ! » Que signifie-t-elle, si ce n'est que l'auteur des Harmonies n'a eu qu'à lever le doigt pour empêcher la révolution, et qu'il ne l'a pas levé? Il a donc fait la Ré-

HÉROS ET HISTORIE» ftB LÀ RÉVOL. DE FÉYRIBR. .451

publique. Il a beau dire : « C'était une usurpation, » et ailleurs : « Ce fut une surprise, » on voit bien partout ailleurs qu'il accepte avec complaisance, qu'il s'arroge avec orgueil cette paternité délicate. Est-ce tout ? L'enfant était né, il fallait le mener à bien. M. de Lamartine se charge de l'éducation ; il fait tout, la diplomatie, la guerre (sur le papier), l'économie politique, les finances; il fait évader les ministres; il a l'initiative universelle; il crée la garde mobile ; il met la main (cela est bon à savoir) à l'envoi des commissaires ; mais il sauve le drapeau tricolore, c'est là sa vraie gloire. Il n'a fait qu'une faute, il n'a aussi qu'une gloire, mais celle-là est grande ! Enfin M. de Lamartine est Y alpha et X oméga de la nouvelle République; on le voit partout; il est la pensée, la parole, la plume, quelquefois le bras du pouvoir pendant ces terribles journées de gouvernement à la force du poignet. Il sauve l'Hôtel de Ville le 16 avril; il reprend le Palais-Bourbon sur rémeute le 45 mai. Il triomphe dans les rues aux cris de vive Lamartine ! un nombre incalculable de fois. Tout cela est vrai, plus ou moins ; et je reconnais sincèrement que les intentions de M. Lamartine étaient excellentes. Une fois la démagogie déchaînée, M. de Lamartine et la plupart de ses collègues ne demandaient qu'une chose, qui n'était pas facile, mais qui ne leur importait pa3 moins qu'à tout le monde, c'est qu'on la remit à la chaîne. « Nous marchons à une campagne contre de grandes factions, » disaitil avant le 24 juin. Il le pensait depuis le M février. En 6'alhant aux honnêtes gens et aux amis de Tordre dans tous les partis, M. de Lamartine et ses collègues préservaient leur vie. a Après nous, c'est l'enfer du Dante ! » disait M. Arago* Je crois qu'aucun d'eux n'eut peur. 8*118 eurent une qualité, ce fut le courage ; mais ils eurent le

courage qui sauve, et il est impossible que l'histoire leur fasse un mérite extraordinaire de s'être alliés contre les barbares avec le vrai peuple qui seul pouvait les sauver. Je souligne ce mot à dessein. J'aime à retrouver sous la plume de M. de Lamartine (p. 334, t. Il) ce mot qui nous a été si amèrement reproché.

M. de Lamartine a été un moment tout-puissant ; tout le monde s'en souvient. C'est le temps qu'il a lutté avec la majorité du gouvernement provisoire contre la république écarlate. Mais, au sein môme de cette puissance, la raison de l'homme d'État n'avait-elle pas subi de fâcheuses éclipses? Le poëte ne remplaçait-il pas à chaque instant le politique quand, par exemple, dans la révolution de Février, son imagination lui montrait un idéal élevé à la place d'une passion abjecte? dans le gouvernement provisoire la réunion de toutes les vertus théologales? dans la proclamation de la République l'unanimité des coeurs? dans la manifestation du 17 mars « une sédition pacifique? » dans les élections d'avril 1848 le recueillement, l'indépendance et la sérénité? dans la commission executive l'entente cordiale ? sur tous les visages la joie jaillissant des physionomies, la fraternité traduite en actes, la révolution « plus semblable à une fête qu'à une catastrophe?» N'était-ce pas le poëte qui agissait et qui parlait quand M. de Lamartine se vantait d'avoir donné à M. Cabet ridée de son Icaric ? quand il fondait « des clubs bien intentionnés? » quand il soutenait M. Caussidière ? quand il parlementait avec M. Blanqui sur le canapé de M. Guizot? quand il donnait à dîner aux factieux irlandais? quand il triomphait des démolitions de l'Europe et qu'il disait à ses collègues, au début d'un conseil de gouvernement : Chaque fois qu'un courrier m'arrive, et que j'en-

tre ici pour vous entretenir de nos affaires extérieures, je vous apporte un pan de V Europe ? » Etait-il homme d'État ou poëte celui qui disait : « Si je me sépare de M. Ledru- Rollin, l'Assemblée sera violée ?» et l'Assemblée Tétait huit jours après. Est-il homme d'État ou poëte, celui qui écrit dans son histoire : Le 15 mai lut « une atroce image d'une invasion de barbares dans une société civilisée, » et qui a dit sous serment, devant la justice, que le 15 mai fut « une immense étourderie de la population parisienne ? » Est-il homme d'État ou poëte celui qui croit avoir inventé le système de répression appliqué par le général Cavaignac à l'insurrection de juin, et qui s'attribue le succès ûnal de cette grande bataille civile : « Lamartine, en instituant la concorde des républicains dans le conseil, avait soutiré prudemment l'électricité politique de ce nuage antisocial. » Molière aurait dit : Voilà pourquoi votre fille est muette. M. de Lamartine ajoute : Voilà pourquoi l'insurrection avorta!

M. de Lamartine se. conduisit en juin avec son courage

ordinaire. Mais ici encore ce n'est pas en historien qu'il

•écrit, c'est en poëte. Qu'importe que ses deux chevaux

fussent sellés dès le matin? que l'un- d'eux, monté par

M. Pierre Bonaparte, ait été tué à côté de lui? que le sien

ait été blessé? que le général Cavaignac ait envoyé là son

canon du plus gros calibre ? que « trois fois Lamartine se soi t

élancé de son cheval pour courir à la barricade, que trois fois

les gardes de l'Assemblée l'aient retenu?... » A quoi bon ce

fragment de poëme épique? Est-ce à nous faire savoir que

M. de Lamartine est brave? nous le savons assez ; d'abord,

parce que cela est incontestable, ensuite parce que M. de

Lamartine nous le répète sous toutes les formes. Il y a trop

de Décius dans Y Histoire de la Révolution de 1848. Et

Décius, c'est toujours lui ! Décius de la religion (p. 2S), de la tribune (p. 246), de l'Hôtel de Ville (p. 293), de la république modérée (p. 24, t. II); Décius le 16 avril, Décius toujours î Au moment où M. de Lamartine consomme son alliance avec M. Ledru-Rollin : Il y a, dit-il à ses amis qui auraient mieux aimé autre chose, il y a un abîme que vous ne voyez pas entre l'Assemblée nationale et le jour où la République sera armée. Il faut un Décius pour le combler. Je m'engloutis, mais je vous sauve ! d

On sait comment M. de Lamartine nous sauva. Ce qu'on ignorait, c'est qu'au lieu dp sortir des affaires en tombant dans le gouffre, comme il se Vêlait promis, l'illustre poëte en sortit sous un berceau de fleurs.

Chose singulière! M. de Lamartine a vu des bouquetières sur le boulevard de la Bastille, le 23 juin ! A l'archevêque de Paris, au général Négrier, à Dornès,à Bixio on envoyait des balles; on jetait des bouquets à M. de Lamartine! M. de Lamartine avait déjà triomphé au Palais-Bourbon, à l'Hôtel de Ville, sur la place de la Concorde, à la barrière de l'Étoile; il lui fallait une ovation au faubourg Saint-Antoine. Celle du 23 juin ne pouvait venir plus à propos. C'était sortir du pouvoir par une porte triomphale.

«c Nous ne sommes pas des factieux ! criaient les insurgés à M. de Lamartine , nous sommes des malheureux

Gouvernez-nous vous-même! sauvez-nous! commandez nous! Nous vous aimons, vous! nous vous connaissons! nous désarmerons nos frères ! — En parlant ainsi, ces hommes touchaient les habits et les mains de Lamartine. Quelques-uns dépouillaient les étalages des bouquetières , et lançaient des fleurs sur la crinière de son cheval... »

Heureux, encore une fois, M. de Lamartine ! Il ramassait des fleurs sur ce pavé teint de sang ! Sur la selle de son

cheval, « la première tribune du monde, » il était encore l'orateur, le chef respecté et préféré de ce peuple qui s'insurgeait partout ailleurs contre le gouvernement, la société et les lois. Gouvernez-nous! n'était-ce pas là un cri bien flatteur pour l'oreille de M. de Lamartine, au moment où l'Assemblée constituante lui criait, à une autre extrémité de Paris : Ne gouvernez plus!'

M. de Lamartine était donc bien vengé! et c'était encore le peuple qui le vengeait de l'Assemblée constituante, comme il l'avait vengé de la monarchie ! Heureux M. de Lamartine ! et qu'il fut doux pour lui, le 23 juin, pendant que le peuple de Paris lui jetait des couronnes, de se rappeler cette larme qu'il avait dans les yeux, le 24 février, en voyant devant lui la duchesse d'Orléans et ses deux ils, cette larme qu'il lui eut été facile de verser sur la tribune, dit-il stoïquement, et qu'il ne versa pas; « cette larme eût été un torrent de sang... » Certes, M. de Lamartine avait eu bien raison de retenir cette terrible larme. Il était entré au pouvoir par une acclamation et sous une voûte de baïonnettes; il en sortait par un triomphe et sous une pluie de fleurs! Il y a des hommes à qui tout réussit, môme les malheurs publics.

M- de Lamartine est tombé du pouvoir comme il y était monté. Il Ta perdu de la même manière qu'il l'avait conquis, et par les mêmes causes, pour s'être payé de chimères, pour avoir cru à ses rêves, pour avoir eu, dans la puissance des idées vagues et des harangues creuses, cette confiance pindarique qui est le propre des poètes. M. de Lamartine est tombé pour avoir voulu conduire le char du Soleil. Il est tombé de la plus effrayante hauteur et de la plus colossale popularité où un simple citoyen se soit jamais élevé. Mais il est tombé par sa faute, comme aussi c'est

par sa faute, et pour n'avoir pas douté de lui-même, qu'il avait affronté les hasards et les douleurs de ce périlleux calvaire. Une fois en haut, le vertige Ta pris. La même faiblesse de raison qui lui avait caché, pendant qu'il montait au pouvoir sur les débris d'un trône, les périls de l'élévation, les lui a montrés, une fois parvenu, dans des proportions gigantesques et hors de toute vérité. l\ n'a eu le sens de la réalité ni en prenant le pouvoir ni en le gardant. Il a cru tour à tour la révolution trop facile à guider, parce qu'il l'avait faite, et trop fatale à gouverner, quand elle avait fini par se résumer, glorieusement pour lui, dans sa personne. Il s'alliait alors à M. Ledru-Rollin. La responsabilité qui ne l'avait pas arrêté, le 24 février, sur le seuil du Palais-Bourbon, il essayait d'en secouer le poids au Luxembourg. Il l'exagérait par faiblesse d'esprit deux mois après l'avoir si légèrement acceptée par imprudence. C'est là le secret des fautes de M. de Lamartine, de ses entraînements et de ses retraites, de ses enthousiasmes et de ses terreurs, de sa grandeur et de sa chute. Son livre est plein de ces contradictions : elles étaient dans son cœur, elles se sont retrouvées sous sa plume. C'est par là seulement que son livre est vrai. C'est une fausse histoire de la révolution de 1848, c'est une admirable histoire de M. de Lamartine. Le même homme qui dit au début de son livre : « J'écris pour être utile au peuple en lui montrant son image et pour honorer notre temps devant la postérité ; » — quand la chance a tourné, quand les angoisses de la dictature ont succédé aux joies lyriques de l'avènement, quand le terrible peuple de l'Hôtel de Ville a remplacé, la pique à la main ou la cartouche aux dents, grondant et mugissant sous les fenêtres du conseil, le peuple imaginaire et impossible tant célébré par M. de Lamartine, c'est alors qu'il aper-

~Tl

çoit ces « forcenés qui n'acceptent une révolution qu'à conï dition du • désordre qu'elle perpétue , du sang qu'elle » verse, de la terreur qu'elle inspire... hommes décidés à » ne reconnaître une république qu'à l'échafaud et un gou- » vernement qu'à la hache... »

C'est que l'expérience marche vite en temps de révolution ! M. de Lamartine l'exagérait , non pas qu'il manquât de courage, personne n'en eut plus que lui, mais parce que son imagination prêtait tour à tour des proportions démesurées au bien ou au mal , le berçait de rêves enchanteurs ou d'effrayantes visions. Il y a un instant, dans l'histoire de PJiaéton, où tout son courage l'abandonne à la vue des apparitions monstrueuses dont sa périlleuse ascension le rend spectateur involontaire :

Hune puer ut nigri madidum sudore veneni, Vulnera curvatd minitantem cuspide vidit, Mentis inops, gelidâ formidine lova remisit...

On peut marquer ce moment de défaillance dans l'histoire de Si. de Lamartine. Il n'a pas peur; mais les objets prennent à ses yeux une teinte sinistre ou une figure étrange. Une revue de la garde nationale lui paraît « une de ces grandes migrations de peuple » qui changent la face du monde ; une foule sur la place de l'Hôtel de Ville, « c'est une tempête d'hommes où chaque vent d'idées arrache à chaque nouvelle vague un mugissement de voix. » C'est à ce moment que M. de Lamartine écrit sérieusement cette phrase : « Lamartine sortait à pied, sans autres armes qu'une paire de pistolets sous son habit. » C'est dans le m£me temps que donnant audience à M. Blanqui , a il s'avance vers lui la poitrine découverte ; et lui tendant la main : Eh toen 1 monsieur Blanqui, lui dit-il en souriant, vous venez

158 ■• m LAMAITINX,

donc me poignarder? » C'est aussi à cette époque qu'il se place sous la protection de M. Ledru-Rollin. M.. Ledru- Rollin ne l'attirait pas, au contraire ; mais il disposait de toutes les forces extra-légales, de toutes les influences révolutionnaires du moment, les ateliers nationaux, les délégués du Luxembourg, tes clubs terroristes, la préfecture de police, les montagnards , les sections. C'était une force redoutable ; M. de Lamartine la crut plus terrible qu'elle n'était. Il fallait marcher sur elle hardiment. M. de Lamartine aima mieux iqventer, après M. Gaussidière , la théorie de Tordre par le désordre , théorie qui déguisait chez M. Gaussidière une singulière audace, chez M. de Lamartine une pitoyable faiblesse. L'illustre poète a beau faire ; les dix pages qu'il consacre à la théorie ne le sauveront pas de cette conclusion : Il eut peur, une peur de poète, de M. Ledru-Rollin. Il le vit avec les yeux de Phaéton fourvoyé. Gicéron disait : Je ne discute pas avec un homme qui commande une légion , et il le bravait. M. de Lamartine discutait avec M. Ledru-Rollin, maître de tout le pavé révolutionnaire de Paris, mais il lui cédait. L'Assemblée nationale, disait-il, doit accepter la force de toutes mains; et il livrait aux clubs le gouvernement de la France. Mais du même coup il abdiquait. Le grand poète n'a plus fait que se traîner, de chute en chute, jusqu'aux bouquetières de la Bastille.

Je n'ajoute plus rien. Il y aurait pourtant un curieux chapitre à écrire des inexactitudes dont fourmille l'ouvrage de M. de Lamartine. Mais c'est encore la faute du poète. Un poète est-il obligé de savoir l'histoire qu'il raconte? a-t-il des yeux pour voir? Un poète se souvient-il? il invente. L'historien de la Révolution de 1848 aime les détails; il se plaît à ce que j'appellerai le menu de l'histoire ; le sucoès

des Girondins n'a que trop encouragé chez lui ce goût-là : mais le premier mérite d'un menu détail, si même il en a un autre, c'est l'exactitude. M. de Lamartine n'y songe pas. Ainsi, il parle < du péristyle du cabinet du roi, * devant

lequel, le 24 février, des indiscrets s'étaient rassemblés. Il raconte que le roi sortit « par la porte d'un souterrain. » Il nous fait voir M. le duc de Montpensier en môme temps à Alger et aux Tuileries. Il envoie le roi au château d'Eu. Il le fait aller, à travers champs , de Honfleur au Havre et du Havre à Honfleur. Il trouve la place Saint-Michel sur le quai de la rive droite. Il suppose que l'émeute d'avril grondait à Paris pendant que le roi taisait grâce à M. Barbes. Il n'y eut pas d'émeute, et la grâce est du mois de juillet. Mais à quoi bon ces critiques? Comme il a improvisé une révolution, M. de Lamartine a improvisé une histoire. L'improvisation permet tout et ne répond de rien.

H est pourtant, dans le livre de M. de Lamartine, des inexactitudes qui mériteraient d'être plus sévèrement relevées. Elles ont déjà trouvé dans un journal, sous la plume loyale et véridique de M. de Mornay, un commencement de réfutation. Celles qui sont relatives à la reine ne méritent pas plus de crédit. M. de Lamartine est fort enclin, comme tous les honnêtes gens , à louer la reine ; mais il la loue comme elle ne veut pas être louée. Il oppose son portrait à celui du roi. Historiquement , rien n'est plus faux, et rien non plus n'est moins fait pour flatter la reine. Marie-Amélie montra, dans cette extrémité terrible, la vertu que le malheur et la grandeur avaient le plus exercée chez elle depuis quarante ans, la résignation. Elle fut tendre mère, épouse sans faiblesse, reine sans orgueil. Elle aurait soutenu le roi, si la constance du roi eût faibli. Elle n'eut pas à l'encourager, mais à l'imiter. Elle ne discuta pas

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