‹ Portraits politiques et révolutionnairesChapitre 17 sur 27 · AMÉNITÉS DÉMOCRATIQUES, SOCIALES ET LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

AMÉNITÉS DÉMOCRATIQUES, SOCIALES ET LITTÉRAIRES

(27 SBPTEMBRE 1849.)'

Les gens qui ont fait ensemble une révolution devraient bien s'entendre; car, avec les causes de dissentiment qui existent déjà entre ceux qui font des révolutions et ceux qui les subissent, nous marchons à la confusion des langues.

Voici deux hommes, M. de Lamartine et M. Louis Blanc, qui ont siégé l'un près de l'autre sur les fauteuils de l'Hôtel de Ville, qui ont eu la France entre leurs mains, mis leurs noms au bas des mêmes décrets, marché côte à côte dans les panathénées républicaines; et, tombés du pouvoir, voilà ces hommes, malgré le temps et malgré la distance, qui se redressent l'un contre l'autre (2), le ministre contre le tribun, le poète contre l'économiste, le chantre d'Elvire contre l'organisateur de la fraternité ; et, de griefs en griefs, la colère s'envenime jusqu'aux gros

(1) Cette étude ne faisait point partie de la première édition.

(2) Dans le Conseiller du Peuple, journal de M. de Lamartine, et dans le Nouveau-Monde, journal de H. Louis Blanc.

mots. Nous en sommes là. Mais que dira le public, qui as* siste à la dispute, après avoir été victime de l'accord, et à qui, l'affaire vidée, il ne restera pas même Thultre des plaideurs?

M. Louis Blanc se plaint amèrement de M. de Lamartine, et il a raison. De tous les hommes qui ont mis la main à la révolution de Février, l'auteur de VOrganisation du travail est assurément celui qui l'avait le mieux préparée, et qui l'avait, comme révolution, le mieux comprise. M. Louis Blanc, pendant que la France subissait la ruine et l'humiliation de cette affreuse tyrannie des dix-huit ans, aujourd'hui jugée, M. Louis Blanc ne s'amusait pas à danser, le balancier à la main, sur la corde tendue des Oppositions parlementaires. Il faisait une belle et bonne opposition républicaine à la royauté. Il faisait contre la société une vigoureuse campagne socialiste avec beaucoup de décision et pas mal d'esprit. De tous les démolisseurs du dernier régime, ce haineux rhéteur était celui qui avait mis le plus de poudre dans la mine préparée pour le faire sauter ; et, le trône tombé, il est encore celui qui a le mieux distingué, dans la poussière de ses débris , les véritables conséquences de sa chute. Il est celui qui a crié le plus haut à ceux qui trouvaient la révolution de Février commode, du jour où elle les mettait dans les hôtels des ministres et dans les carrosses de la cour : Halte-là, Citoyens , la révolution de Février serait un non-sens, si elle n'était qu'une révolution politique. Elle est une révolution sociale, bel et bien!

Et cependant, M. Louis Blanc est à Londres, réfugié, non jugé (par sa faute), tombé de son Luxembourg sur quelque banc solitaire du British Muséum ; de dictateur redevenu étudiant, et recommençant, après trois mois d'eni*

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vrantes ovations et de radieuses perspectives, son dur métier de mineur révolutionnaire. Tel est le sort que la révolution de Février a fait à M. Louis Blanc , pendant que ceux qui n'ont eu que la peine de mettre le feu aux poudres avec une fusée d'artifice lui prodiguent aujourd'hui le dédain, l'ironie, l'apostrophe!... M. Louis Blanc riposte. Encore une fois, il a bien raison. Mais quelle comédie, si nous étions méchants !

Il nous faut cependant, car ceci est une curieuse page de notre histoire littéraire, donner à nos lecteurs une idée de cette querelle encore plus instructive toutefois qu'amusante. Les temps sont tristes; et Vadius et Trissotin euxmêmes, devenus des personnages politiques, auraient perdu le secret de nous faire rire.

Voici l'histoire :

Un jour que M. de Lamartine n'était plus ni député, ni dictateur, ni ministre, ni représentant du peuple (justice ou sottise du peuple, cela ne nous regarde pas, nous autres critiques); mais enfin un jour que M. de Lamartine n'était plus rien , excepté académicien , il s'imagina de créer un journal mensuel auquel il donna, suivant son usage , un nom modeste. Il l'appela le Conseiller du Peuple.

Vous, le conseiller du peuple I...

Ah ! monsieur de Lamartine 1 s'il ne s'agissait que de peser la sagesse et l'expérience au poids du génie poétique , s'il ne fallait que charmer l'oreille pour gagner les cœurs, et si l'éclat des mots, la pompe du style, l'abondance des images, la fluidité intarissable, l'inspiration féconde, la verve entraînante tenaient lieu de sens rassis; en un mot , si la poésie était la raison, vous qui êtes la poésie personnifiée, vous seriez le premier homme d'État de la France

comme vous ôtes le premier poète du monde. Mais conseiller du peuple?... vous qui jetiez au peuple, en février 1848, des phrases comme celle-ci; vous qui disiez (voyez votre Histoire, tome I, page 60) : « Des dangers! N'en par- » lez pas tant, vous nous ôteriez le courage nécessaire pour » les prévenir, vous nous donneriez la tentation de les bra- » ver !... Je ne sais pas si les armes confiées à nos braves » soldats seront toutes maniées par des mains prudentes... » Mais si les fusils ont des balles, ce que je sais, Messieurs, » c'est que nous défendrons de nos voix d'abord , de nos » poitrines ensuite, les institutions (les institutions!) et «l'avenir du peuple... Ne délibérons plus. Agissons! » Quoi ! c'est vous qui, après avoir entraîné un pays par de telles paroles dans les hasards et l'ivresse d'une révolution, venez aujourd'hui lui prêcher la raison et la tempérance ? C'est vous qui , après avoir débridé ce coursier fougueux et ravoir lancé à travers champs, sans souci de nos moissons , c'est vous qui courez après lui , haletant, éperdu, une muselière à la main! C'est vous qui , après avoir jeté ce terrible étourdi dans la rivière, lui faites un sermon sur les inconvénients de l'étourderie !

Eh ! mon ami, tire- moi du danger, Tu feras après ta harangue !...

Quoi qu'il en soit, M. de Lamartine publie depuis six mois, avec toutes sortes de fanfares étourdissantes, un journal ou plutôt un livre qu'il appelle le Conseiller du Peu* pie. Ce livre, je pourrais le caractériser d'un mot : c'est un répertoire de banalités pompeuses. La forme en est pindarique, le fond vulgaire, mais l'inspiration honnête. C'est par là que ce recueil sera utile, s'il est jamais lu. La po-

sition de M. de Lamartine a beau être fausse, ses conseils peuvent être fort bons ; ses intentions sont assurément excellentes, et ce n'est pas moi qui contesterai jamais qu'un liomme de génie puisse être, à ses heures, un bon citoyen. J'ai des amis qui m'ont trouvé trop indulgent pour l'historien de la Révolution de 1848. Je ne vois, pour ma part, aucun avantage politique ni aucune gloire littéraire à dire que M. de Lamartine est un scélérat. Je crois donc que son journal, inspiré par les meilleurs sentiments, pourrait être utile au peuple, s'il était écrit d'un autre style. Mais le peuple n'aime que deux espèces de style : celui qui flatte ses passions à grand renfort d'artifices, ou celui qui s'adresse simplement et bonnement à sa raison. On peut le pousser au mal avec de grands mots ; on ne le ramène au bien qu'avec le langage simple et mesuré du bon sens. C'est donc un mauvais calcul que de conseiller le peuple en style de prophète et avec des cris d'illuminé. Le peuple a sa malice ; il sait que la vérité ne fait pas tant de bruit, et s'il applaudit aux charlatans qui le trompent, il tourne le dos aux docteurs qui ont l'air d'employer les mêmes rubriques pour l'éclairer. M. de Lamartine disait de son Histoire de la Révolution de 1848 : « C'est une lettre en deux volumes, mise à la poste à l'adresse de la postérité, pour n'être décachetée que dans vingt ans. » On dira peut-être de son journal, et j'en suis bien fâché : C'était une lettre à l'adresse du peuple ; le peuple l'a laissée dans la boîte. aux rebuts. »

Il y a quelqu'un cependant qui a reçu la lettre de M. de Lamartine, qui Ta lue sérieusement, et qui s'est cru le droit d'y répondre : c'est M. Louis Blanc. Tout à l'heure je dirai pourquoi.

Le 7 e numéro du Conseiller du peuple est une philippique

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du genre que les rhétoriques appellent véhément. Elle est adressée aux instituteurs ruraux. Pourquoi M. de Lamartine , s'est-il adressé de ce style aux instituteurs ruraux? Pourqui ces conseils qui remplissent quarante pages ? Pourquoi cette colère? Pourquoi cette correction humiliante? Pourquoi cette flagellation impitoyable? Quel est le crime des instituteurs? Qu'ont-ils dit? Qu'ont-ils fait? Ecoutons M. de Lamartine, peut-être nous l'apprendra-t-il.

«... Pendant la première épreuve du suffrage universel, » vous avez été des hommes de bien, de lumière, de bon- » ne volonté, d'harmonie, de bon sens et de paix.... Vous » avez été admirables d'intelligence de votre rôle sous le » gouvernement provisoire, pendant la tempête, aux » premières élections de l'Assemblée constituante. Vous » avez dit au peuple ce que la nature lui dit : Il faut » gouverner par votre tète et non par vos pieds... Aussi, » vous avez eu l'Assemblée constituante et la République ! » Mais depuis!... Ah ! depuis 1 il faut le dire, vous vous » êtes égarés. Et la France presque entière se plaint aroè- » rement de quelques-uns d'entre vous. Prenez garde à ce

i» murmure général La conscience d'un pays ne se

» soulève pas en vain...»

Comprenez-vous?... de bonnes élections en 1848? M. de Lamartine obtint deux millions de suffrages. De mauvaises élections en 18491M.de Lamartine ne fut pas nommé. Serait-ce là le sens de ce terrible mois depuis!... que l'illustre poëte laisse suspendu sur la tête des pauvres instituteurs de campagne, comme Neptune jette le quos ego à la révolte des vents déchaînés? Mais M. de Lamartine oublie, et c'est générosité de sa part, qu'il fut un instant abandonné à peu près par tout le monde. Pourquoi faire la part des instituteurs si lourde dans cet universel déni de

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suffrages? Est-ce parce qu'il est commode de châtier la France sur les épaules de pauvres diables que personne ne songe à défendre? Quant à moi, je ne conteste pas que quelques instituteurs aient pu manquer, vis-à-vis du gouvernement qui les paie, aux devoirs de leur profession , mais j'ai peine, quand je lis la mercuriale de M. de Lamartine, à ne pas trouver par trop disproportionnés la faute et le châtiment. 11 faut être juste, surtout envers les faibles, et ne pas abuser de la férule, même envers les maîtres d'école :

« Qu'est-ce qu'on entend dire de vous? écrit M. de Lamartine. Je vais vous le redire avec franchise, sans crainte de vous offenser :

» ... Les instituteurs communaux sont devenus, dans » plusieurs départements, des fomenlateurs de haine, d'exét crabies passions, de stupides doctrines... Ils se sont laissé » séduire comme des hommes sans jugement ou entraîner » comme des hommes sans conscience à toutes les absur- » dites prétendues sociales et à toutes les perversités prétcn- » dues démocratiques, que les factions, etc., etc.. Ils se sont » affiliés à ces clubs, conspirations en plein vent, attroupe- » ments à domicile, volcans ambulants, pour entasser et pour » allumer au souffle des plus abjectes paroles tous les éléments » incendiaires que des Calilinas de chefs-lieux ou des Gracchus » de village peuvent souffler de leur haleine pour mettre le feu » aux populations. Ils se sont faits les préparateurs complai- » sants des banquets démocratiques, les recruteurs à gages » ou sans gages des bandes du 45 mai ou du 43 juin, les » missionnaires de cette nouvelle religion qui consiste à » nier Dieu, les grands-prêtres de ce culte de démolisseurs, » les facteurs ruraux de ces insensés dont le règne serait la » bonté et l'extermination de la patrie. »

« Croyez-vous , dit ailleurs M. de Lamartine , que la so » ciété, la propriété, la République vous instituent, vous » autorisent , vous paient de leur superflu et souvent de » leur nécessaire pour propager autour de vous l'envie, » l'ingratitude, la haine entre les classes de citoyens, les » calomnies contre le gouvernement, le mépris des magis- » trats, l'insulte aux consciences , l'outrage aux cultes re- » ligieux, la cupidité, la soif du partage, la désignation des » propriétés à dépecer, enfin les vociférations contre ceux- » ci ou contre ceux-là, les Ça ira, les terreurs, les lan- » ternes, les guillotines , le drapeau de sang , et tous ces » cris de guerre de la barbarie, auxquels quelques-uns d'entre » vous ont eu, dit-on, la lâcheté ou la perversité de sourire ? » Et ailleurs: « Vous vous étiez laissé faire les recruteurs de » l'anarchie , des crimes , et disons le mot , des bêtises » (M. de Lamartine écrit ce mot en majuscules) dont les » pervers et les imbéciles veulent fanatiser et hébéter le » peuple français 1... »

Mais laissons les instituteurs ruraux. M. de Lamartine disait d'eux, au mois de février 1848 : « Le clergé est l'Église des âmes ; les instituteurs doivent devenir les réflecteurs des intelligences. » Les réflecteurs ont nié la lumière. M. de Lamartine les brise en éclats sous ses pieds; cela est juste. Peut-être eût-il été plus simple de les éclairer. Mais laissons-les, et demandons-nous ce que M, Louis Blanc est venu faire dans cette querelle. Ne le voyez-vous pas? Les absurdités sociales, les perversités démocratiques, les bêtises (majuscules) qui hébètent le peuple français, tout cela ne touche-t-il pas par quelque côté aux doctrines socialistes? En d'autres termes, dans ce procès intenté par le Conseiller du Peuple à ces obscurs desservants de la démocratie dans nos villages, n'est-ce pas le socialisme tout

entier, le socialisme avec ses grands docteurs et ses grands-prêtres, qui est en cause ?

Pour passer des instituteurs aux socialistes , M. de Lamartine n'a pas cherché longtemps. La transition qu'il a choisie est plus que sévère. Des bêtises ! Voilà le mot avec lequel il nous ouvre les réservoirs du socialisme. On dirait la verge qui fend le rocher sous la main du prophète, a Le » socialisme ! s'écrie M. de Lamartine, Ah ! laissez-moi » vous ouvrir enfin, une fois, mon cœur! Il y a vingt ans » que j'étudie le socialisme. Je m'y connais!... Eh bien! » je rougis pour mon siècle et pour mon pays que, dans i une nation qui passait pour spirituelle, des jeunes gens, » sortis des écoles de l'État, aient pu descendre à ce degré » de sottise et d'hébétement ! Oui, ce qui me confond, ce qui » me désespère pour vous dans une doctrine fausse, ce » n'est pas tant le crime; le crime? on le déteste, on le » combat, mais on le comprend. (Pas trop , ma foi ! ) — » Cest la bêtise qu'on ne comprend pas ! »

Voilà de bien gros mots! Aussi je m'arrête un instant. J'uimerais fort à m'associer aux extases anti-démagogiques du Conseiller du peuple; mais ce n'est pas mon affaire. Je m'occupe de critique; j'assiste à un combat déplume; j'ai à juger les coups, à signaler les procédés nouveaux, à relever, au point de vue de l'art, les progrès introduits dans la langue et la politesse françaises par les deux athlètes de ce pugilat littéraire. Je sais que la mission est délicate, et j'y vais mettre, si je le puis, toutes les précautions que commande le bon goût. Aussi je commencerai par faire appel à quelques souvenirs classiques. Tout le monde se rappelle une scène de Molière justement admirée : c'est la querelle de deux beaux esprits dans le salon de Philaminie. Le mérite de cette scène et l'originalité de I 10

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cette querellé, c'est une gradation curieusement soutenue et un art dans les transitions, une souplesse dans le dialogue, un talent de ménager les coups, de les suspendre, de les précipiter, et en même temps une vigueur de traits qui font de cette dispute un des chefs-d'œuvre de la comédie française. C'est la querelle de gens bien appris. Elle commence par des compliments ; puis Tamour-propre des auteurs va se heurter à quelque perfide écueil, et tourne quelque temps autour de l'obstacle. Enfin la colère, un moment suspendue aux vivacités d'une contradiction aigre-douce, éclate tout à coup en apostrophes brutales, pour aboutir à la plus éclatante rupture. Ainsi va le cœur humain.

— Vous ayez le tour libre et le beau choix des mots.

— On voit régner chez vous Vithos et le pathos.

Mais laissons ce discourt, et voyons ma ballade.

— La ballade à mon goût est une chose fade.

Ce n'en est plus la mode, elle sent son vieux temps.

— La ballade pourtant charme beaucoup de gens.

— Gela n'empêche pas qu'elle ne me déplaise.

Vous donnez follement vos qualités aux autres ! — Fort Impertinemment tous me jetez les vôtres!

— Allez, fripier d'écrits, impudent plagiaire!

— Allez, cuistre! etc., etc.

Molière était un grand maître; mais il n'avait pas inventé le cœur humain. Le cœur humain n'avait pas cessé de battre, même après que Molière avait cessé de le peindre,

et la querelle de Vadius avec Trissotin s'était mille fois répétée, sous d'autres formes, même après que la race des Vadius et des Trissotins avait disparu. Car on ne croira pas que j'aie voulu comparer, & ces prototypes du ridicule, les deux personnages, hélas ! trop 6érieux, dont j'essaie d'apprécier en ce moment les relations un peu excentriques. M. de Lamartine ne sera jamais ridicule ; car il a fait la révolution de Février. Il en a été l'athlète, non le don Quichotte; l'orateur, non le Trissotin. Le Luxembourg ne ressemblait guère à l'hôtel de Rambouillet, et M. Louis Blanc a conquis là des droits plutôt à l'inexorable contradiction du bon sens public, qu'aux moqueries frivoles du bel esprit. Si donc j'ai cité le célèbre dialogue de Molière, c'est moins pour m'appuyer, contre ces deux hommes, sur cet inimitable peintre du cœur humain, que pour produire une preuve de plus de l'immortelle vérité de sa peinture. M. de Lamartine et M. Louis Blanc ont agi le plus sérieusement du monde, sur une scène qui n'était rien moins que comique, dans une querelle d'opinions; ils ont agi et parlé comme Vadius et Trissotin dans le salon des Femmes savantes. Ils ont commencé par se flatter, ne s'aimant pas; puis, leurs deux orgueils se sont rencontrés et choqués; puis, leur antipathie réciproque a éclaté ; puis leur colère a fait explosion en jets enflammés, en injures dithyrambiques, et, finalement, en propos vulgaires, ce qui est le dernier terme de la mésintelligence entre gens biens élevés; le tout absolument comme dans Molière :

Mutato nomine, de te

Fabula narraiur.

Entre M. de Lamartine et M. Louis Blanc, la pièce s'est donc jouée suivant toutes les règles de l'art et par des

comédiens qui ne sortaient pas du Conservatoire , mais qu'avait formés, comme il en forme chaque jour, cet infatigable maître de la comédie humaine, la passion. M. de Lamartine, en effet, n'avait pas débuté par jeter à la tête du socialisme ce mot peu parlementaire ; Une bêtise ! M. Louis Blanc non plus n'avait pas débuté avec son véhément adversaire en lui consacrant le post-scriptum récemment publié de son Budget de la calomnie. Je n'ai bas besoin de dire que ces deux membres du gouvernement provisoire s'étaient parfaitement entendus pour jeter à bas le trône de Juillet : et, quoiqu'ils ne ressentissent, même à cette époque, Pun pour l'autre aucune idolâtrie , ils se ménageaient comme les puissants se ménagent ou comme s'encensent les poètes, avec toutes sortes de réserves jalouses et de mystérieuses révoltes de l'orgueil humain. Il y a un mot que rapporte M. Louis Blanc et qui prouve jusqu'où était porté l'accord, au moins apparent, entre M. de Lamartine et lui à l'époque que je rappelle. Il disait à l'Hôtel de Ville, dans les plus mauvais jours : « Nous sommes l'un » et l'autre dans cette situation singulière que vous êtes » responsable du progrès et que je suis responsable de » Tordre. » C'était se mettre à sa discrétion. Il y a aussi des paroles de M. de Lamartine sur M. Louis Blanc qui prouvent, à la même époque, la vivacité de son bon vouloir : « M. Louis Blanc s'efforçait , * avec une éloquence pleine » d'images, de désarmer les bras en éblouissant les imagi- » nations. Son système, fondé sur un principe réel de jus- » tice, exposé par son auteur avec un talent de style et de » parole qui retentissait dans les masses, était celui qui v> avait le plus de sectaires sérieux, etc., etc. (1). »

(1) Histoire de la Révolution de 1848, tome I, pages 299-328.

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Ce n'est pas tout. M. de Lamartine ne flattait pas seulement M. Louis Blanc dans sa personne et dans sa doctrine, il le caressait encore sur le dos de tous les faiseurs d'utopies plus ou moins folles qui fleurissaient sous le nom de socialisme. M. Louis Blanc les protégeait toutes. M. de Lamartine donnait à toutes un laisser-passer. Voici ce qu'il écrivait dans l'Histoire précitée :

» Philosophes ou sophistes, ces hommes, la plupart hon- » nêtes, convaincus, fanatiques de leurs propres chimères, » s'étaient lancés par l'imagination plus loin que le monde » social ne porte les pieds de l'homme. Us s'égaraient élo- » quemment dans le chaos des systèmes. Us étaient inspi- » rés par l'amour du progrès de l'humanité... Le fouriéd risme était une doctrine de bonne foi, de concorde et de » paix. M. Gabet était une sorte de Babeuf posthume, mais » humain. Les perspectives métaphysiques de M. Leroux » étaient éclairées d'un rayon de christianisme. M. Prou- » dhon était la Némésisdes vieilles sociétés, mais sa ruine » du moins était savante ; tout ce que que le sophisme peut » avoir de génie, il l'avait... (1)»

Tel était le langage de M. de Lamartine quand il avait non pas seulement à juger le socialisme, comme écrivain et comme critique, mais à le contenir comme membre du gouvernement de son pays. Ai-je besoin d'ajouter qu'il y avait encore moins d'indulgence, à cette époque, s'il est possible, dans son langage que dans son action ?

Mais comment indiquer le moment où ces deux orgueils, celui du poète et celui du chef d'école, ont commencé à se heurter et à passer de la flatterie à l'aigreur, d'une complaisance étudiée à une méfiance manifeste? Je crois bien,

(1) Tome I, pages 90, 91, 331, 332.

pour ma part, que c'est le jour où M. Louis Blanc, comme il le raconte aujourd'hui d'un air de triomphe, fit signer à M. de Lamartine le désaveu , malicieusement écrit de sa main, des cris anti-socialistes du 16 avril ; — ou peut-être le jour où M. de Lamartine vint s'établir, au Luxembourg, comme membre de la commission executive, dans le fauteuil de M. Louis Blanc. « J'ai toujours pensé, écrit M. Louis Blanc, que la haine dont Jf. de Lamartine m'honorait était parfaitement désintéressée', loyale et sincère. » Quant au moment précis où l'antagonisme a éclaté par une querelle publique entre les deux écrivains, il ne faut plus le chercher. Nous en avons le secret sous la main. Il est dans le septième livre du Conseiller du Peuple; il est dans le troisième numéro du Nouveau Monde. C'est le nom du journal que publie M. Louis Blanc.

M. Louis Blanc est à Londres. Il y écrit un journal ou plutôt un livre par livraisons, qu'il publie à Paris. L'esprit de ce journal , c'est l'esprit de l'émigré dans le cœur du sectaire, la haine du présent, la confiance illimitée dans l'avenir, l'exagération violente des regrets et des espérances. M. Louis Blanc y ajoute l'amertume personnelle de ses passions et les emphases tour à tour éloquentes et brutales de sa rhétorique. L'historien des Dix ans ne se défend pas, il attaque. Son journal est un ouvrage avancé qu'il élève sur le sol ennemi; mais s'il y attend parfois l'agresseur, la vivacité de sa riposte l'entraîne bien vite hors de ses limites. On voit qu'il aime la guerre pour la guerre, et que éa plume est taillée pour le combat. Vous savez ces honorables et spirituels écrivains qui ont modestement composé de petits livres pour la propagande anti-socialiste de la rue de Poitiers?... « Vos serviteurs mangent leurs gages à vous » faire un mauvais renom ; on déshonore votre livrée , dit

» M. Louis Blanc aux membres dirigeants de ce comité. Où » donc veulent en venir ceux qui s'en vont décriant de la » sorte un 6i baut patronage? A nous faire égorger? . . . » Vous savez cet orateur de l'ancienne Chambre des pairs que le suffrage universel a rendu aux affaires, cette voix austère et brillante, cette conscience honnête et ferme, cette dévotion pliée à la politique, ce libéralisme tourné en courage contre l'anarchie P regardons au portrait qu'en a tracé de son exil M. Louis Blanc : « Médiocrité saisie de rage, style » d'injure, grincement de dents, poing fermé , langage de » laquais, etc., etc. » Vous connaissez aussi le général Cavaignac, et vou6 savez si celui-là s'est fait faute de donner des gages au gouvernement républicain ? a En présentant » et en soutenant la loi du 1 i août 1 848, dit M. Louis Blanc, » le général Gavaignac et M. Marie se sont traînés servile- » ment dans les voies de la monarchie!... » Voilà pour les adversaires. Gomment sont traités les amis ou les collègues ? Voici une peinture du gouvernement provisoire que je trouve dans le numéro de septembre du Nouveau Monde, et qui peut servir de pendant à celle que trace M. de Lamartine dans son Histoire :

« Esprit généreusement agité, intelligence mobile comme » le progrès, M. Crémieux avait pris son parti résolument... » M. Àrago, que la science avait i rop distrait de la politique, » s'arrêtait étonné devant V imprévu. M. Dupont (de l'Eure)... » avait contre la révolution et contre son propre cœur sa * vieillesse manifestement effrayés. MM. Garnier-Pagès et » Marrast cachaient leur inquiétude , celui-ci sous une hait bile affectation de légèreté, celui-là sous les dehors d'une » activité prompte à' se répandre en paroles. Quant à M. Ma- » rie, on devinait aisément ses appréhensions à sa bouche » contractée, à son front soucieux... Pour ce qui est de

» M. de Lamartine..., étranger à la science de l'économie » politique, il prit, de très-bonne foi, en aversion desdoc- » tri nés qu'il n'avait pas étudiées, et que la nature de son es- » prit était bailleurs peu propre à approfondir... »

Telle est la silhouette que trace, de ses anciens collègues, et d'une main évidemment bienveillante , le professeur du Luxembourg. Supposez maintenant, cela est possible, que la malice de quelques lecteurs s'amuse à traduire l'opinion de M. Louis Blanc en langage vulgaire : « M. Crémieux, » dirait-il, était prêt pour tout ; M. Arago avair l'air d'être » tombé de la lune; M. Dupont (de l'Eure) aurait dû rester » chez lui ; M. Marrast jouait au marquis; M. Garnier-Pa- » gès payait en monnaie de singe; M. Marie avait peur; » M. de Lamartine était un de ces instruments qui rendent

» des sons parce qu'ils sont creux » Ainsi du reste

On n'est jamais trahi que par les siens !

Tel est donc le journal de M. Louis Blanc. Il est plein de passion, d'injustice , d'emphase , d'amertume. Aussi nous ne savons pas pourquoi il s'appelle le Nouveau Monde. Il n'y a rien là qui soit nouveau. Les doctrines du célèbre économiste commencent elles-mêmes à n'être plus nouvelles. Ce qui est nouveau, ne nous en plaignons pas, c'est que, n'ayant pas voulu subir la loi de son pays, M. Louis Blanc ait conservé le droit de la discuter. Ce qui est nouveau, c'est que n'ayant pas voulu être jugé, il ait gardé le droit de maudire ses juges. Mais nous avons vu depuis dix-huit mois bien d'autres nouveautés. J'aime celle-là, car du moins elle honore le libéralisme de nos lois et la mansuétude de nos mœurs françaises.

Je reviens à mon sujet. Nous étions arrivés à ce moment de la querelle qui fait l'objet de cette étude littéraire , où , suivant la poétique du genre, l'antagonisme éclate en gros

mots, où Vadius et Trissotin se jettent toutes sortes de métaphores peu lyriques à là tête, à ce moment où l'apostrophe règne sans rivale , et n'a plus souci que de la vigueur de ses coups...

Souviens-toi de ton livre et de son peu de bruit! — Et toi de ton libraire à l'hôpital réduit!...

Il faut que je donne une idée de ce paroxysme de la personnalité chez deux écrivains faits pour servir de modèles à tout le monde ; car il manquerait quelque chose à l'histoire de Fart et à la didactique du style véhément, si je ne parvenais à y faire admettre, comme un chef-d'œuvre de ce genre de style, le dialogue qui va suivre. Encore une fois, je ne regarde pas au fond, je ne suis juge quo de la forme ; ou plutôt ce sont nos lecteurs qui jugeront :

« Regardez les socialistes! lisez-les! écoutez-les!

» Dieu a frappé de stupidité ces hommes de talent, il les a » humiliés de la plus plate crédulité qui ait jamais désho- » noré le sens commun d'une nation... En voici un (à vous, » M. Proudhon !) qui nous dit : Il faut supprimer le capital, » le capitaliste, l'industriel. Tout ce qui possède un écu est » un voleur ! — Bêtise ! puisque sans capital il n'y a pas » de revenu, etc., etc.

» Vous reprochez aux socialistes de vouloir supprimer le » capital et le capitaliste. — Bêtise ! car vous conlbndez ici » ce que jamais les socialistes ne confondirent, et vous » leur prêtez votre propre ignorance. La suppression du » capitalisme n'est pas la suppression du capital. Rassem-

» bler les détachements épars d'une année, est-ce la dé- » traire?

» Sans consommation à distance, pas de produc-

» tion ; sans production, pas de moyen d'exister ; sans » moyen d'exister, pas de multiplication de l'espèce. Vous » rêvez contre la population! vous êtes les théoriciens du » néant!

» Vous dites : « Sans consommation, pas de production; » sans production, pas de moyen d'exister, etc., etc. » » Bêtise ! bêtise ! car il y en a certainement beaucoup à pré- » senter, comme objection, ce que personne ne conteste, » et à proclamer d'un air profond qu'il fait ordinairement » jour à midi.

» Un autre nous dit : « Il faut supprimer toutes les con- » currences entre marchands, tous les trafics libres, parce » que faire travailler et gagner en faisant gagner son voi- » sin, j'appelle cela (à vous, monsieur Louis Blanc!) Vex- » ptoitatùm de V homme par Vhomme. » — Bêtise ! puisque » le travail de chacun est sa richesse, son pain, sa liberté... » Vous rêvez de rassasier le peuple sans nourriture, et de » l'abreuver sans eau !

» Vous dites, pour défendre l'odieux régime de la con- » currence, que ce régime consiste à gagner en faisant » gagner son voisin... — Bêtise I car sous le nom d'eocptot- » lotion de Vhomme par Phomme, on n'a jamais désigné

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• que le système qui consistait à gagner en faisant perdre «son voisin; ce qui est précisément le caractère de la » concurrence.

» Un troisième nous dit : Attendez! j'ai trouvé le prin- » cipe des principes! La terre n'appartient pas à celui qui » la possède, mais à celui qui la cultive ! — Transcendante » bêtise! puisqu'en vertu du même soi-disant principe, » la maison appartient au maçon qui la bâtit, le cheval à » celui qui le monte, le diamant à qui le taille, la femme à » qui la convoite. Vous rêvez contre le sens commun.

» Vous dites que la terre ne peut pas plus appartenir à

celui qui la cultive que la maison au maçon qui la bâtit. . . » — Bêtise ! Car la question est de faire que l'ensemble » des choses produites appartienne à l'ensemble des pro- » ducteurs.

» Celui-ci nous dit : Il faut tout mettre en commun et » nous en aller en Amérique (à vous, monsieur Cabet! ), » où nous mangerons dans des gamelles d'égale dimension. » Beau plan de civilisation, mais bêtise ! car l'un mettra » dans la communauté sa force, l'autre sa faiblesse ; l'un » son génie , Fautre sa crapule... D'autres nous disent : Il » faut faire de la société un monastère de la règle de Saint- » Simon... — Bêtise! vous rêvez contre l'indépendance » morale de l'homme. Un dernier nous dit : Il faut faire de » la société une grande série de familles jetées pêle-mêle » dans une grande caserne nommée phalanstère (mon- > sieur Considérant, à vous! ), où chacun fera ce qu'il vou-

i» dra ou bien ne fera rien... — Bêtise! Vous rêvez contre » la nature et la sensibilité de l'homme. Vous supprimez » la lutte du devoir et de la passion!...

» Ceux-là nient Tolon tiers les idées qui ont à se con-

» soler de n'en avoir point , et l'outrage à la fécondité est • la ressource suprême des impuissants au désespoir !

» bêtise humaine ! étiez-vous jamais descendue si bas!

» Il est facile de crier à la bêtise d'autrui! Pas de sot » qui n'y suffise... »

J'ai cité, en les abrégeant beaucoup, sans les altérer en rien, ni pour le sens, ni pour la forme (on peut s'en assurer en prenant le 7* livre du Conseiller du Peuple et le 3 e numéro du Nouveau Monde), j'ai cilé donc fidèlement, en les rapprochant, tous les détails de ce long dialogue. J'avais à cœur de prouver que le morceau était conforme à toutes les lois du genre, et que Molière lui-môme n'avait pas mieux fait. On a dit qu'il se faisait plus de figures de rhétorique dans la rue , un jour de marché, que dans upe séance de l'Académie. De même l'orgueil est une meilleure inspiration que toutes les poétiques , et l'apostrophe ne sort jamais plus vive , plus impétueuse et plus poignante que d'un cœur gonflé de fiel, à moins qu'il ne soit gonflé de vent.

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