DE M. LEDRU-ROLLIN
rète-t-il pas? M. Regnault raconte que, quelques jours avant l'explosion, M. Sobrier eut une conférence avec le ministre de l'intérieur, et que, le trouvant irrésolu, il le quitta en lui disant : «Eh bien ! si vous ne voulez pas marcher avec nous, vous serez jeté par la fenêtre dimanche, avec les autres ; nous sommes en mesure.» L'auteur ajoute : « M. Ledru-Rollin vit qu'au lieu d'alliés, il allait avoir des maîtres... Il frémissait de se trouver en face deVinconnu... » Il me semble pourtant que le langage de M. Sobrier était assez clair.
Dans la nuit du 14 au i 5, une démarche honorable fut tentée par MM. Garteret, Landrin et Jules Favre auprès du minisire. Il était bien tard pour reculer, mais il en était temps encore. Il suffisait d'un mot, et on aurait trouvé mille prétextes. M. Ledru-Rollin remercia ses amis. Il parut converti. C'était le moment de rompre avec M. Caussidière, et de faire arrêter M. Blanqui, puisque aussi bien avait-on décidé de lui courir sus après le succès. Or, que croyez-vous que fit le ministre de l'intérieur après le départ de ses amis? Une journée le séparait encore du moment de l'exécution, et tout pouvait être empêché. « JJ la consacra tout entière, dit M. Regnault, à sonder les chances diverses et les résultats probables des événements qui se préparaient. » Et enfin t ce n'est que le 16, à dix heures du matin, après cette longue agonie de l'irrésolution entre le désir de châtier ses collègues et la crainte de tomber aux mains de ses coifiplices, ce n'est que dans la matinée du 16 avril que, subjugué par l'imminence du péril, vaincu par sa conscience aidée de ses terreurs, il alla demander des conseils à M. de Lamartine, qui de son côté, si j'en crois M. Elias Regnault, en avait bien besoin, mais qui du moins sut en donner un bon. Quelques instants après, M. Ledru-Rollin envoyait à toutes les
mairies de la capitale épouvantée, Tordre de battre le rappel....
N Battre le rappel ! Comprenez- vous maintenant comment cet ordre si simple, si honorable et si légitime de la parfdu ministre de l'intérieur, pouvait ressembler à une trahison delà part du conjuré? Battre le rappel! C'était laisser à M. Louis Blanc, comme le fait remarquer M. Regnault, la principale responsabilité du mouvement ; c'était en rejeter l'odieux sur M. Blanqui; c'était tourner le dos à l'armée qu'on organisait depuis un mois; c'était faire passer ce peuple, qu'on avait ameuté, sous les fourches caudines de la réaction dont on lui avait fait un épouvantail ; c'était terminer par l'insulte, prodiguée aux qpmplices persévérants, une conjuration commencée par l'embauchage de toutes les passions populaires. Tel fut en effet le finale de ce triste drame : «Une double haie de gardes nationaux, écrit M. Re- » gnault, fut formée-sous les fenêtres del'HôteldeVille,ne » laissant au défilé qu'un espace étroit où s'engagèrent les » ouvriers quieurent à dévorer plus d'une insulte au passage ? » M. Elias Regnault a très-habilement ménagé l'intérêt de ce récit ; mais il ne lui a jamais sacrifié, avec intention, la vérité. Oui, c'est tout un drame, mais c'est toute une leçon. L'auteur se garde bien d'ajouter, par des réflexions chagrines, à la déconfiture de son héros. Mais il ne^paint pas de le montrer jusqu'à la dernière heure, « laissant flotter sa pensée, comme il dit sèchement, dans le même dilemme. )> M. Del veau explique avec une ironie moins sobre la défaillance finale du ministre-démagogue : « Sa haute raison, dit-il, domina son cœur, op. maîtrisa les généreuses expansions, en éteignit les effluves passionnées. La raison la plus lumineuâa a des heures d'éblouissement et de fatigue où elle ne juge plus avec sa sanité habituelle. » C'est ainsi que
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chacun des deux secrétaires de M. Ledru-Rollin garde jusqu'au bout sa couleur et reste fidèle à sa mission.
Le 46 avril ne se termina pas seulement « par une insulte » pour la portion du peuple qui s'y fourvoya, mais par une grossière mystification pour le pays tout entier. Le pays pouvait croire qu'une victoire légale remportée parla garde nationale contre les sectionnaires, parles boutiques contre les clubs, par les modérés contre les violents, qu'une victoire où le général Changarnier avait mis la main," serait respectée par un gouvernement qui lui devait le pouvoir, peut-être la vie. Il n'en fut pas ainsi. On sait les mesures révolutionnaires par lesquelles le gouvernement provisoire essaya de faire contre-poids à ce triomphe du parti de l'ordre. M. Marrast, que M. Elias Regnault a le tort de célébrer en style épique, comme s'il eût accompli à la préfecture delà Seine les travaux d'Hercule; mais enfin M. Marrast qui avait, il faut le dire, loyalement préparé cette victoire de l'ordre, en contre-minant avec une singulière adresse et en combattant à la fin avec une déci-' sion fort remarquable les manœuvres du ministre de l'intérieur, M. Marrast se chargea plus tard, une fois le danger passé, de donne? le commentaire de la victoire et de lui fournir sa moralité, a Vous ne voyez donc pas, disaitil, derrière la garde nationale, les dynastiques de toutes les nuances. Gardons-nous de les faire profiter d'un succès qui ne tient qu'à une querelle de famille. Nous avons été obligés de vaincre pour nous défendre; mais la victoire est pleine de dangers » Et l'octroi de Paris, la magistrature inamovible, soixante -cinq généraux parmi les plus glorieux de notre armée, payaient pour les fredaines du peuple souverain! C'est toujours la môme histoire. P/ectuntur Âchivi!
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Mais la comédie ne s'arrêta pas là; et M. Delvau, toujours impitoyable, nous raconte avec de grands détails toute la mise en scène du défilé qui termina, par une immense duperie, la conjuration avortée. Naturellement le gouvernement de la République y joitf le principale rôle.
a ... 11 était cinq heures. Les corporations débouchaient sur la place, bannières déployées, et les membres du gouvernement provisoire prenaient place sur des chaises qui avaient été apportées sur le perron Par derrière et dominant tous les autres membres, on voyait le citoyen Ledru- Rollin. Il S'agissait de paraître unis pour paraître forts. M. Garnier-Pagès se penchait môme par moments, avec une certaine affectation, sur son collègue, et cherchait à lui prendre familièrement le bras, pour recueillir un peu de la popularité qui s'attachait au ministre de l'intérieur. Celui-ci avait fait un geste pour le repousser: « Comment, » mon bon, vous me refusez le bras ? — Si vous me tendiez » plus souvent la main au conseil, avait répliqué Ledru- » Uollin, vous auriez mieux le droit de me prendre le bras » en public!.. »
Cela n'empêcha pas M. Ledru-Rollin de signer, avec M. Garnier-Pagès, une proclamation dans laquelle tous les membres du gouvernement provisoire « se félicitaient du résultat de lajouritée du 16 avril ! » Suprême ironie ! s'écrie H. Dclvau indigné.
Ert résumé, M. Ledru-Rollin avait joué, pendant toute cette crise, un rôle où il est impossible de ne pas reconnaître une certaine originalité indépendante et fantasque qui n'est peut-être pas indispensable à un ministre, mais qui a sa valeur comme étude du cœur humain. Il avait échappé à la fois aux deux influences qui se disputaient sa personne. 11 avait résisté à M. Regnault, qui l'aurait livré à