LE DEPART. — LA. BAIE DR SAINTS- HÉLÈNE. — LECAP,QUILOA,MONBAGA
— Barreto de Resende, qui, du reste, se trouve parfaitement d'accord avec Pacheco et l'auteur des Décades, nous donne ainsi le dénombrement des navires qui allaient entreprendre ce périlleux voyage, et il rappelle en même temps le nom des
(*) Ce précieux frasment est extrait d'an oovraf^e encore inédit du grand Pacfaeoo, de celui gué Camoens appelle l* Achille de la Lusitante. Son beau livre est intitulé : Etmeraldo^ de situ Orhis. L'intéressant recueil portugais qui nous fournit ces détails, dit avec iuste raison, qu'en adoptant le second titre que présente son manuscrit , Paclieco a imité d'autres cosmograplies, mais que celuî d'Esmeraldo ne peut pas être explique d'une manière saUsfaisante. Quoi
au'il soit, VEsmeraldo est enrichi de cartes et e peintures précieuses ; ce serait donc un curieuJL monument géographique à faire connaître au monde savant. Le spiendide ori<sinal était, au dix-huiUème siècle « dans la bibliothèque da duc d'Abrantès; la bibliothèque publique d'E • vora en possède deux copies, mais sans les cartes, yoj, le journal inUlulé : O Panorama,
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ehefii auxquels ils fnr^t confiés : le navire principal , ia eapitane, sur lequel G^ma avait planté son pavillon , se nommait le Saint-Gabriel; et Pedro de Alen« quer en était le |>tlote (*). Le second navire portait aussi le nom d*un messa* ger de la céleste hiérarchie, c'était le SainURaphael; le iirère bien-aimé de Vasoo, Paulo da Gama en était le capitaine, et il avait pour pilote Joâo de Coimbra. Le troisième bâtiment, nommé le Berrio, avait pour commandant principal ce Nicolas Coelho, qu'on vit depuis sMIlustrer dans les mers du Brésil, et !e pilote se nommait Pedro de Escotlar. Quant au quatrième navire , destiné au transport des approvisionnements, on n'avait pas cru devoir en donner la direction à un homme que ses antécédents eussent illustré., c*était simplement un serviteur de Vasco da Gama , P. Nunez , qui en était le capitaine. Il n'est peut-être pas inutile de dire que ces divers navires portaient tant en matelots qu'en soldats cent soixante hommes, qu'on pouvait considérer à coup sûr comme gens d'élite et qui le prouvèrent jusqu'au dernier jour : le début du voyage ne devait pas non plus inspirer d inquiétude; Bartholomeu Dias, le célèbre explorateur du cap de Bonne-Es^rance, était chargé d'accompagner ces quatre voiles jusqu'au pays de Mina.
L'historien des Indes nous fait observer avec sa sagacité habituelle, que cette première flotte n'avait pu choisir, comme on le fit depuis, l'époque favorable des moussons. Vasco da Gama ignorait à la fois et la direction des vents généraux, qu'il fallait aller chercher, et les lieux de relâche que les cartes les plus grossières indiquaient avant la fin du siècle, mais dont on n'avait alors nulle idée : aussi riiistorien plein de foi s'abstient-il de toute réflexion ; il se contente de s'écrier en parlant du dieu qu'invoquait la flotte des chrétiens, a il donne les moyens pour accomplir, lorsqu'est arrivé le jour de ses desseins! »
Vasco da Gama appartient avant tout
(*) L'escriv&o da navire amiral , qui en ce temps occupait le troisième rang à bord , était Diogo Dias , frère de Bartholomeu Dias , auquel on devaU la découverte do cap de Bonn^-Espépwx.
à la milice du Okrist,'!! est'chevalier de cet ordre ùimeux qui a son siése à Tbomar, ce sera à un pauvre ermitage auquel l'inûint don Henrique a confié les saintes bulles obtenues jadis du pape pour ses hardis marins, qu^il ira demander des prières.
« En suivant le Tage, sur la rive « [droite, à une lieue de l'antique Lis* « bonne , il existait un lieu nommé le « Rastello, voisin de l'ancrage le plus « sûr que pussent rencontrer les navi- « res qui avaient franchi la barre , et « égajement le plus voisin du lieu que « choisissaient ceux qui Se préparaient « à entreprendre un long voyage, paroe « qu'alors, comme aujourd'hui, dam « le voisinage de la pointe de sable qui « existe presqu'en face de la Tafraria , le « fleuve était profond et fournissait « un excellent abri. » C'était là sur l'emplacement même où s'est élevé le magnifique couvent de Belem, qu'on voyait une pauvre chapelle, desservie par quelques moines du couveut de Tbomar. Or ce fut dans cette espèce d'ermitage que, le 7 juillet 1497, Vasco de Gama en compagnie des autres capitaines alla veiller dévotement , et invoquer I*fotre-Dame de Bethléem, car la chapelle portait déjà ce nom. Le jour suivant, qui était un samedi , une grande multitude, attirée par rintérét religieux qu'inspi-. rait cette expédition , s'était rendue sur la plage. Quelques prêtres , venus de Lisbonne pour dire la messe, commencèrent alors ^ avec les moines une dévote procession, nous dit Barros;on les vit s'avancer religieusement vers les navires portant des torches de cire à la main, et la foule les suivait répondant par ses chants aux litanies ; ils vinrent ainsi près des embarcations qui devaient recevoir tous ces marins, puis le vicaire prononça à haute voix une confession générale, et à la fin il donna l'absolution , selon la teneur des bulles que l'infant D. Henrique avait obtenues jadis. « £t durant cet acte, ajoute avec son éloquence habituelle l'auteur des Décades , il se répandit tant de larmes parmi tous ceux qui étaient présents, qu'à partir de ce jour, le rivage prit possession de ces douleurs immenses!... Ah !
ce n'est pas sans raison que nous l'appelons la rive des pleurs pour ceux qui
fk'pa Tonf;.., ta terM 4li ^aisir po«r ééu^qui revienne, v . . ^
Comme nous l'appiieind le iH>blehi8lc^ lifû , on ne préveysât poiftl alOFt les jpic^ du retour; et, loraque leH inatelots^ eri larguant les vofles, poMS^èi^ent le ert accoutumé de Theursiix déparia tmè pieifse humanité fit redQubler c^n larmes, et les prières recommencèrent;
Le léger vent , du nord qui se &it sen» tir sur presque toute la (^te d'JSspagne dans le mois de juillet ^ fratchjssail ^en (^ moment ,; Içs qua,tre navires durent a'él^ignér assez rapidement de la cote; ils eurent bon temps même pendaut fireize jours, et iedr première relâche eut lieu à $ ant-lago^ rite ^rjncipalede rarchipel du çap Vert. Là ils prirent quelques rafratchissemeqts,, et durent se préparer à entrer dans des mers mdins connues.
Ce fut également dans ces parages ou*un de leurs compagnons se sépara aeux.
Après les avoir suivis durant un cer* tair^ espace, Bartholomeu Dias quitta là flotte , et il prit la direëtion qui devait le conduire à Mina. Pour Va^co d§ ôaiha^^il poursuivit sa route, et il a 11^ atterrir àJa baie de Çancta-Helena, 1^ ieri'e où il ïitaiguade n* (^^tte baie, située à peu .de distance du Cap , présent tait, eneuet, a b^a un lieu favorable pour constater la valeur des observations gu'il avait faites jusque-là, avec des instriiments nautiques, d'une fâcheuse imperfection, sans aôiité, mais (|ui, pour liôus servir des expressions tdiijoiirs pit; ioresques de Barrds, avaient rendu des services aussi éminents qu'ils é|:aient grossiers (**). On était descendu à terre ; les
. (*) Osork) et Barros diffèrent essenUellement dailà leur récit ; Us.sdbt même peu d'accord sur mpaoe de teinpà qitë Tâàeo dit Gama mit à arriver dans cette baie : Osorio dit trois mois ^ Barros cinq.
(**) Il est ici quesUon de l'astrolabe: ifa venté
flfti^ SftarUn Behaiin, raestre Rodrigo et inestrë Qsepe Judeu. Voy. ee que dit à ce sujet le lir, y de la première décade,. Quelques mots sur le célèbre mathématicien flamaou ne âéront paâ ici sads importance.
Martin Behaim , NarUm de Boemiâ , conune récri vent les Portugais, joue un grand rôle chez quelques historieuâ durant cette période. Né & Nuremberg vers I4S(), fixé à Payai, où il
Jvait épousé la tille de Job de Hurter, le chef de 1 colonie flamande dans ces Iles , U fut di-
Q4^rat!k}ii$t»autiqu0l atMefil i^«iiMn«b«é paiaiiplemenlt lorgne deux ièujiaa iidûm fort agilesir 4^1 mmm à la feoii^relie du miel iauviMlie,;ét qui ate t«|rieot pas les étvaoffers ; fur€fnt jpoursttiYM par quelques bOmmes des équi^sea; I un a*eat tomba en^e les maïa^deâ Ftirtugliis^ et.bientdt le d^n de. quelq^ bagatelles en eut fait un ami. Il «8say« de faire entendre, que ses compagiuNtA demeuraient derrière certaines moptdgaes qu'il indiquail..U n'en fallut paf davantage poor exciter la cuiriosité des njou* veaux débarqués^ qui tenaient d'aiileurSi avant toute eho^e, à rapieoef dans leurs pays i^usieuranaturelsdesiçuptr^es nouveliemient découvertes- On laissa ^Jler le captif; ^t bientôt, attirés parées récits et par la vqe des bagatelles qui lui avaient été données, On asses , grand nornbre de noirs parurent sur la rive.
, Un de ces homip^es qui ne doutent de rieiî, un certain Ferpand yellQ^i^, que ÇarrQ^, peint d'un seul traij;,.€p disant qxi'ïJLaUaU sans cesse en t>aiuanHs€s^ s'oifrit à coui:ir les champs d'une aventijre) eq se rendant à Taldée lointaine ou séniblaipt demeiirerces sauvages; il y resta la Journée çitiere. Chercha-t-on à lui faire quelaue violence ; fut-il étrangement dégodte, comme ledit Ôsorio, par un repas de veau.mariu, donipn lui offrit sa part, il ne voulut pas ledired'abord : la seule chose positive, c'est que sa terreur, fausse ou motivée, eut un fâcheux résultat. Le soir allait venir, l'aventureux Velloso n'était pas encore arrivé ; Gama portait ses regards àyep quelque inquiétude vei's les mbntagn^, lorsqu'il voit notre humme, fraffçnissant avec rapidité les rochers ^ sautant de
due sage mesure à ce sujet «c Atitànt if parait vrai que Martin Behaitn a eu part h Invention 6t A Tusage de l'astrolabe , apoliqu^ a la navigation , autant est faux le conté fbndé sur un passage mal interprété de la chrdniqdè de Scbeaely que c'est Bebaim qui a fiiit la déooi)Verte des lies Açores ou dp Autours et qui y a conduit une colonie de Flamands , loirs de ibn second voyage dans l'océan Atianiigue. Jui^o*à ces lies, qui dans la suite furent visitées par Christophe Colomb... qu'il a même été ju^qa'au détroit connu aujourd'hui sous leiiom de détroit * * 'i Heu a celte dé-
hement apprécié par D. Affunso et par D. Joam,
nais rien ue {trouve positivement les décou*
vertes qu'on a voulu Iqi aUribuer. et Je partage
nais rien ue {trouve posj rertes qu'on a voulu Iqi at , . ^
l'opinion du savant de Murr, qui s exprime avec
de Magellan , et qu'il a dotiué I couverte par une carte marine que Magellan dit avoir vue dans le cabinet du roi de Portugal. » de U^raturaque
Oh voit dans les Memorias Oe Itttèratura qu Martin Behaim avait acquis uiiè réjbutatioa populilire au quinzième siècle et qu'il était oonsiaérë èomme ou babils aécroi&anekMi*
PeBll»il£a
mmi, j0m4 pbnrtinvî par ses hér tes. AppèmPèreCoeUio, doiit il yoyail le bateau à quelque distance , ordonner d'aliet «a tecQ^rs dU fucitifi y aller lui-m6iQe<.l0ttk eiete lut rafÊaire d*uii iii9inË^t<<Bieyildt Velk»a gagne la m^r; mais left«iiiYai;98 se méprennent sur le mottTenwQtau*ite remarquent parmi \^ étraogeri; u» pensent qu'on veut Iça attaq«^ri ^. ila se tnetteat en défeiise» Leurs jaT^ii^ea,, armées d'une corne de bœuf, sont laneées ayeie.vigoeur; et Tua de ces traits vient .atteindre au pied le chef de l*çx|^itioa lui-même; L'arme n'étwt PA9 einpoisoiinée; et plus heureux que Ciotra^.dont ni^us avons dit la fia malheureuse, V^soo da Gama ^^n fut gqitte pçur une blessure légeçe« On mit a la voite immédiatement, et quelques coups d'escop^^e furept .eayoyes à ces sauvages,. en souvenir duo malen* tendu dans leqjiel .cerCainemQnt les pauvre» chasseurs d^aneiU^s n'avaient pas les .premiers tçrts. Ces hopimes noirs, aux cheyeux crépus i à là peau tatouée, appartenaient probabienient à la race caire, (Jjîd^qu'iJ eh soit, Vasco da Gama ((^t se contenter d^Q ce qui s'était passé sous sçs. yéiix;il né put ên>mener . aucun habitant dé la baie de Sainte-tiétène, VeUoso n^avâit rien vu^ ou ne voulut rien.diré^ et il n^ resta de son excursion qu'^o cbàrmani éj)isode, dont Camoêns à su animer son poème.
Au bout dé trois jours de navigation, le 22 novembre Ô, on passa aevaht ce grand cii|j de Bpnnè-Ësperanee, dont un roi avait changé le nom ; les Portugais le doublèrent, nous dit Bàirros, a^ec moins de tourmentes et de périls qu'ils ii'en attendaient; e;t, lé jour dèSàinte-Catherine^ ils entrèrent dans l'aiguade, qui se trouve située sdîtàntç lieues plus loin.
Faut-il croire, avec Osorio, que lés choses ne se passèrent point si paisiblement (**); qwp les vagues estoient,estrangement périlleuses, les vents contraires; la pluyefortfroide, le brouillard espais et la tempête continuelle?» Ce récit con<> vient, sans doute, mieux à la magnifique
n Barros commet tin6 légère errear prot>ablement eo assignant le 20 comme date positive;
(**) Jehisme Osorius, Hist. de Portugal. Cette traducUoô si remait]aable, de Rebui Emmanue' lût est doe à Pun de nos meilleur!^ écrivains dd seteième siècle, à Simon Gduinrd, plus connu par son livre Des mémàtxibUs hÎ9iofrei.
tmiMMên Ofe po^^ J^s^e Camc^as; mais rien n atteste ^n a^iSieuticité. Fàutil croire également que lesmatelots portugais effrayés^nspirèrentsecrèteiixent, que yas(H) da Gania courut risque deià vie, et qu'il échappa au cpmplot uniquement grâc^ âi|x a.yertis/îeménts de son frère? l^ous avqùfrons qùa, nonobéitant tout k r^spect'quq iiousins()ife l'évêqué de Sylves, nou^ le^f rofonijci moins bien informé que Barros ^il n;èst pas probable qiie cet Dabile histprièù eût passé soiis silence dés faits de cette importance , et qu'au lieii de nous déci;ire. im de ces grands événements dramatiques, devait lesquels sa plume ne recule jamais, il eut préiéré nous faire ùç^e peiiiturç pastorale de j^es contrées si. peu connues^ car il le dit avec, une gr^ce dont nulle traduction né péiit rendre le charme, en parlant des peuples qui erraient lé long delà cote et venaient visiter paisiblement lés Portugais, « Ce sont gens amu^ sahts et joyeux.^. adonnés à la dahsë et ail jeu dés instruments, et, parmi eui, il y eh avait queldues-uns qui jôudient d'une façon ae flûte pastoraliî et ^Ui à létjr mpaé aonnait un son agréable (*}. »
Quéiqi(es démêlés assez aigles s'étatît élevés entre ces pasteurs et les Portugais, à propos de l'échange destrou|^eaux, Vasco 4a G^m^ jeta l'aucre titi peu pins l.did; mais les trloiis de ces contrées se diohtrèréht plus menacaptes que cé|lës visitée^ iusqu^àlors,* Ce f Ut vers cette partie ae la côte, et iioh prêcîsémeh'tde- \àihi lé Cap (**), que Ton. débarrassa lô riàvké'commândé par jPédfo Nunez, de ses munitions et de son èquipslge^ et 4u*on rincendia. • *• 1 • '
En partant de ce tieii, là flotté fut assâiliiç par ilne tempête kl violente^ qu'on ^t dbligé dé cargùër tdiitês \ei voiles. Si Barros ne parlé joint d'une révolte parmi les hommes ihiaint-Ùabriel, il insiste sur la terreur des équipages, 4ûi s'6ccui)èrent, dit-il, alors davantage dé leurs |)échés que delà manctiuvre, « parce que, de toutes parts, il y
(*) Entre ot quaes hàhià atgumê que tàngitto cçm, huma maneitu de firoHtàâpaitûrii; qtte em seu modo pareciào hem. .Da primeiradecada» Ubro ly, fou 65. .
s Le plus pâle des historiens, Laclèdé, n'a pas miiifiuA die suivre rdplblon d'Osofio.
M Voy. BarrelodeReaeade, ms. delaBiblio* iheque royale.
LimiTERS.
avait apparence de inort. » Le beau temps revint enfin et les porta vers tes flots plats {UheoR chaos ), cinq lieues au delà de Tendroit où fiartholOmeu Dias avait planté son dernier pilier. IjCS courants de ces parages les génèrent singulièrement ; cependant, en dépit de ces contrariétés , ih arrivèrent devant la côte de Natal , à laquelle ils donnèrent ce nom ; puis le jour des Rois les vit entrer dans la baie des Rois mages^ qu'on désigne également sous le nom de la baie du cuivre , parce qu'on échangea en ce lien quelques bracelets d*or faux contre de l'ivoire et divers objets. Un certain Martim Affonso, que Fernand Lopes de Castanlieda nous représente comme étant l'interprète de la fapitane , alla visiter les aidées de l'intérieur, et il eut beaucoup plus à se louer de l'accueil qu'il reçut dans ces parages que Fernand Velloso n'avait à s'applaudirde son séjour à Sainte- Hélène. La description des lieux qu'il visita nous prouve qu'il fut reçu par des hordes de Hottentots ou de Boscnis. L'hospitalité toute bienveillante dont Vasco da Gama fut l'objet, parmi ces peuples pasteurs , l'engagea à demeurer parmi eux cinq jours; il imposa à la contrée le nom cia boa Paz ou da boa Gente,
A partir de ce point , il commença à naviguer à une certaine distance de la terre, si bien au'il passa, durant la nuit, devant le cap dos Correntes. Or, comme la côte commence à faire en cet endroit une courbe immense, et que Vasco craignait de pénétrer dans quelque golfe dont il ne pourrait sortir, il prit le large. Cette résolution l'entraîna loin d'un port où il eût trouvé quelque repos. Il passa , sans s'en douter, devant cette ville de Sofala , dont l'opulence était déjà célèbre en Europe et qui lui eût offert cer- ' tainement un point de relâche favorable : il alla, au contraire, surgir à une portion de la côte où un fleuve le reçut. Là, au lieu de trouver des peuples complètement étrangers aux usages de lacivilisation, il vit, parmi des noirs, plusieurs individus appartenant à une autre race, dont la penVL rouge indiquait une autre origine; si bien que les chefs de l'expédition crurent reconnaître, parmi eux, une communication plus directe avec les Maures ; à peu près, dit Barros avec s^
justesse d'expression habituélte , ooimne celle qui existe entre les T0I0& et les Azenègues.
Ces hommes, d'ailleurs, entendaient quelque peu l'arabe; ils fiarisaient également usage de certains vêtements. Gama se sentait plus rapproché desriehes contrées' qui avaient motivé son voyage ; puis, on lui parla clairement de certaines nations de l'est, qui navî^aient comme lui dans de grands navires ; il imposa à ce fleuve le nom de Fleuve des bons Signaux, Rio dos bons Sinaes. Ce fut en ce lieu, où, pour la première fois, ils avaient reçu des informations vraiment favorables , que les hardis marins plantèrent un de ces piliers en pierre, aux armes de Portugal et surmontés d'une croix*, tels que Joam en avait fait sculpter plusieurs pour attester ses découvertes : le nom de Saint-Raphaél fut imposé à ce monument. '
Vasco de Gama resta en ce lieu l'espace d'un mois ; et une maladie, dont les hommes de mer n'avaient probablement pas expérimenté, jusqu'à ce jour, les ravages aans ce qu'ils ont de plus funeste , le scorbut , attaqua un grand nombre de matelots et en enleva quelques-uns. L'auteur des Lusiades , qui a saisi, avec un admirable esprit d^observation , les moindres détails de cette navigation mémorable, nous a laissé une peinture frappante des progrès de ce mal et de la terreur qu'il insprra aux Portugais (*). Nous ajouterons, en passant, qu'un accident très-vulgaire faillit dans ces parages enlever Vasco da Gama à l'expédition. Comme il était venu à bord d'une chaloupe , afin de s'entretenir avec son frère, et qu'il avait pris seulement deux rameurs pour se transporter vers le Raphaël^ au moment où il causait par une batterie
(*) Rappelons ici que les progrès da scorbot farent tels à bord des divers navires qui se rendaient aux Indes, durant lout le seizième siffle, que François Pyrard signale certains t)atinieuts n'ayant pas pu ramener plus de deux cents individus, sur douze cents; et que les mMecios regardaient cette affreuse maladie comme l'agent le plus funeste d'une aussi effrayante mortalité. Grâce aux soins hygiéniques apportés aujourd'hui à bord des bâtiments de i'Êtal , on fait quelquefois le tour du monde sans perdre un homme. Tel a été du moins le cas ou s'est trouvée l'expédition de ia Coquille^ commandée par M. Duperr^ et où ie troyvftWJe \>*. P. Lç^-
POBTUGAL.
basse, se teoant à laehaÎBe des manceuvres , la force des vagues emporta son embarcatioD, et it courut un vrai danger. Il Êiillit également sb perdre en sortant du Jiio dos bonsSinaes, et, cette fois, le péril fut géiiénil ;carsoQ navire alla donner contre un banc de sable. Cet événementa vait eu lieu le 24 février. Dégugé de cette cruelle position, il pouvait naviguer toujoursea vue des côtes: au boutdecinq jours , it jetait Faocre à environ une lieue de la villede Mozambique, et il mouillait devant an tlot, qu'il appela plus tard Tlle Saint-George. Là trois ou quatre embarcations, désignéessous lenomdesambucos, vinrent le visiter. Parmi certains noirs, demi-nus, aux cheveux crépus et laineux, se trouvaient quelques Arabes, et entre autres un Maure du pays de Fez, c'est-à-dire d'une contrée qu'on pouvait appeler, ajuste titre, Fécole militaire des musulmans contre les chrétiens, ainsi que nous le dit encore Barros. Grâce à Fernand Martins l'interprète, on put s'entendre, et le Maure ne fut pas médiocrement surpris en apprenant qu'il avait devant lui une flottille partie du port de Lisbonne. Malgré le chagrin visible que lui fit éprouver cette nouvelle, il sut dissimuler. Vasco da Gama apprit par lui que le cheick de la contrée se nommait Çacocja , et que nul bâtiment ne passait dans ces parages, sans venir à terre pour y traQquer, ou sans payer au clief une sorte de tribut. Gama lui déclara en peu de mots quelle était sa mission et lui demanda des pilotes. « Le Maure, homme expert, nous dit l'auteur des Décades , aplanit en apparence toutes difficultés ; non-seulement il promit de rendre compte à son souverain des explications positives qui venaient de lui être données , mais il affirma gue rien n'était plus facile que d'obtenir à Mozambique des pilotes capables deconduii'e la flotte aux Indes : » il ne tarda pas à s'éloigner, chargé pour le cheick de quelques conserves de Madère; on y avait joint un de ces manteaux d'écarlate, en usage alors parmi les Maures de Grenade, et que lesclirétieus désignaient sous le nom de CapeUar; plusieurs menus objets d'Europe accompagnaient ce
Le lendemain, et sur l'invitation du clieick , Vasco da Gama entrait dans Je
port de Mozambique^ précédé par le petit
navire de Coelho. Faisons-le bien remarquer ; si ce fut en ce lieu que le capitaine portugais commen^ à expérimenter d'une manière inquiétante pour l'avenir la perfidie mauresque, contre laquelle il semblait être d'abord sans inquiétude et sans défense, ce fut à Mozambique qu'il eut, pour la première fois, des données positives sur ces régions de l'Inde qu'il cherchait, muni d'indicationssi vagues; il comprit parfaitement quel changement s'était opéré dans sa situation, et il en glorifia Dieu de grand cœur, nous diton. Mozambique était, à cette époque, un bien faible établissement, une sorte dTéchelle entre le commerce de Quiloa et de Sofala. Une petite mosquée, une maison couverte en tuiles pour le cheick, quelques chaumières à toits de roseaux, telle était alors cette ville, qui s'accrut si rapidement depuis. Vasco da Gama y séjourna pendant dix jours , liant des relations avec le cheick etsans soupçons
Sour l'avenir. Il v a mieux, il y découvrit es chrétiens dUine communion différente de la sienne; et le nom merveilleux de ce prêtre Jean, si fréquemment cher<> ché depuis quelques années, retentit encore à ses oreilles. Trois Abyssins, que les hasards du commerce avaient amenés dans ces contrées , tombèrent en prière devant l'image de l'ange Gabriel, peinte sur les bannières de Gama. Ce fut à ce signe d'adoration que les chrétiens se reconnurent; mais les questions pressantes qu'on leur faisait inquiétaient les Maures et l'on s'empressa de les soustraire aux yeux des Portugais.
Les musulmans de Mozambique avaient deviné, en effet, du premier coup d'œil toute la portée de cette expédition; l'arrêtera son origine, devenait à la fois un devoir de religion et une nécessité commandée par l'intérêt; au défaut de la force, il fallait employer la ruse. Le capitam-mor voulait partir ; le cheick convint de lui expédier deux pilotes. Ces hommes voulurentêtre payés à l'avance, mais leurs réticences furent peut-être ce qui sauva Gama; il devint moins confiant et il exigea que l'un d'eux demeurât toujours à bord, quand l'autre se rendrait à terre. Dès le lendemain, une triste expérience lui prouvait que cette précaution n'était pas inutile. Une enj-
L^tnaniis.
t)aniatimi, qu^î! âtaît envoyée pour fairt dé Peau, du 'bois, et s- approvisionner de ifhenus objets, était attaquée par sept sambucos (*), et quelques coups d'arbalète ou de mousquet faisaient justiee de cette agression. La plage était deVèni|è déserte.
Vascp da Gama , craignant quelque noDYêlfe trahison, alla se réfugier dans ÎMle de Saint-George. Ce fut de ta qifH continua sa route vers les Indeâ, gardant à bord le pilote qu'il avait èû la priidence de retenir ; mais il lui faHkjt d» feâu, et, soit qu'il se fût réellement ïgaré , soit qu'il poursuivit un dessein hostile, le Mauire rentraîna, sur là céte, vers ces labyrinthes de verdure que foN ment si souvent les mahgliers mns la région des tropiques. Là Vasço» da Gama envoya deux chaloupes pour ètplorer le pays; i^n grand nomb/e de noirs eh défendaifînt rapproche. Le pilote s'enfuit i la nage, 'avec un mousse nègre, qu'une communauté d^idées religretises avait attaché sans doute à soti sort. Le lendemain, Vasco da Gamâ alln réclamer, avfecdeà démonstrations pacifiques, les deux fiigi'tifs dan^ le vîllâgé gui leiir avait donné asile. Jjq Maure qui y com- )à)andafit ne refusa pas posjtivemen| de les livrer-^ mais ilpréteriditqne, de toute nécessité, il faHlait's'én référer à la débision du (*eick; et, dès le lendemain , il prouvait âu^ chrétiens combien on les Jugeait peu redoutables, en ripostant, par une 'défense sérieuse, à des feux guerriersdont oh prétendait ^aluef leiîr départ. 'Vascô Insista; mais on lui affirma que rien de positif ne pouvait lui être dit à l'égard des pilotes, et que Ton ^norait leur >si1e,' éarce que (Tétaient oes étrangers... qu^àU surplus, on savait ce qU- ils étaient eux-wjémes et la fpi qu'on pouvait avoir dans des hommes gui ne cherchafent asile' parmi les 'giflées de la côte que pour les déoouifler. Ce discours, assez modéréd'abôiî, seteV- Iriiriâ par une grêle de flèches. L'artîllérîe des portugais riposta, et Gatna tût bu facilenfent; sarjs doute, încendier ce vilwgç; son unique intention était d'efteypr les Arabes ; et il y réussit. Trois otttiuath hommes, tnésf par le canon et apporté* aux pieds (du cHeiok, suffirent
pour feier la tervtt» au milieu de eelte
popuratlon. Un Maure , dont oa s'était emparé, fût apphqué à la question, et révéla ce qu'on brûlait de savoir touchant le commerce de Sofala;s6s richesses en èr, la proximitéoù Ton était des côtes de i'inde. Pour la première fois, od l'entendait répéter, dé Mozambique à Calibut il n'y avait qu*un mois 4o navijgation.
Avant que leeheiok eût eu le temps d'envoyer du monde pour garder tes puits, Vasco da Gama voulut se diriger ▼ers Paiguade,|et il ordonna qu^oa retint sous bonne garde, l'homme dont on s'était emparé. Ce fut grâce à lui au'on put faire de l'eau , parce qu'il guiaa les Portugais au milieu des maréeages sans fin dont la céte était bordée. Il faisait une nuit profonde ; durant ees allées et venues le soleil eut le temps ^e parnttre.
Le cheick craignit alors les résultats d'une attaque imprudente; et il ât porter des excuses à Gama. D'après ce dernier rapport, l'un des pilotes avait fui dans l'intérieur, l'autre avait été tné par une des décharges d'artillerie. Le chef aralbe ^renvoyait, disait-il, aux Portugais oe qu'on bvait pu retrouver chez les femmes du tugitii, ce que les chréti^ens étaietit en dj*ôit de réclamer; il terminait en o(ifrant un pilote plus habile et en expédiant à bord le nègre déserteur. « Ce n'était pas le temps aux répliques, » dit Barros. yasco da Gama fit remettre i^u cheick les objets qUi lui étaient présentés et garda le pilote qifon Jai offrait; puis, il alla cnerehei^dé nouveau asile dans l'îlot de Saint-George, m, ayant séjourné là trois jours, il m Quitta la cote que je 1'" avril 1498.
Vasco da Gania avait acquis une haute expérience en peu de jours, sfbieniiu'un roue châtiment faisaitjusiioè des erreurs Volontaires du pilote. L'ésprjt astucieux ^é cet Arabe ne précipita rientou^ois; il espérait que rexigtiïtédu portde Quiloa, stfn pende sûreté pour les navil*es, livrejraîent aux ni^sulninns, fet sans coup férir, la flottille qu'il conduisait. Par un bonbetir inespéré, i<$s courants élf^gnèrent ©àrhâ de ceS parages, et, après avoirfailli àe î>erdre8Ur lés bas-fonds deSaînt-
faphaël, les trois navires entrèrent, le avril, dimanche ^cs ^ameauf, âans le portdeMoflibaça.'
PÔfcTfJGAt,
l^ pilote, fidèle à ^on système, affirma au chef de rexp^ditipn ^ue cette ville était peuplée en partie par des cfirëtiens. abysnns, en partie par des habitants de tlnde. Tpiit, dans raspéct delà cité, devait fajrê prendre le enang^ aux navigateurs. Là ville, située au centre d'un détrpjt^ f)âtie sur pne Ile, pe pouvait étre9perçQe que lorsqu'on pénétrait dans le port; mais, dès qu'on était arrivé à Tefitrée ^e la ra4e , tel était le mode dp construction des édifices, et même des simples habitations, qu'il semblait qu'on entrait 4ans quelque port de la péninsule (*). Instruit par les événements précédents, Vascoda Gamaf^it prudent; il se contenta de voir cette ville africaine dont Faspect seul ravissait tous les équipages, et qui lui rappelait les ports de l'Europe; il refusa d'y pénétrer. Bientôt deux embarcations se présentèrent, ^jes amenaient certains personoases , ' qu'on supposa élevés en dignitf. Ils aloijtérent à bord de lé capitan^f et invitèrent Vasco da Gama, avec toute la courtoisie orientale, à se rendre dans le port. C'était l'usage, disaient-îts^'èt^s étrangers ne pouvaient s'y SQUStré?rei Ou l'on venait chercher un asile à Mombaç^^ et toutes les ressources de l*hospitalité y étaient offertes; ou rbn passait sans s'arrêter devant la rade. Vasco dia (Jama comprît qu'il n*y avait point d'alternative, el il promit (J'êntfèr dans le port dès le lendemain. Mais le lendemain, les fêtes de Pâques, ^crées, disait-on, aux yeux de tout chrétien, servirent de motif pour différer cette entrée solennelle ; et Gama se contehta d'envoyer deux officiers , qui devâieiif' porter des présents au chef arabe ^t rassurer des dispositions de la vil le. Ce fhtent probablenient ces précautions ifiihutieuses qui sauvèrent l'expédition. Dans tous Tes cas, certaines expressions de l'hîstorieo des Indes nous prouvent que Gama savait répondre à la rttse Mt 1^ rase , et que cette fois surtout la circ6nS(^tîon ne lui fit pas défaut.
Le troisième jour, au moment où des milliers d'embarcations lui amenaient une multitude d'Arabes en habits de fête et prêts à lui servir d'escorte , il
(*) Qmë MNMPio or noêsos que emtravAo em àlgm^pmifoéÊ$$e»Meyno$* ftarns, pnmeira Decaoa.
parut sur le pont , et il eut cdIh de n'iidmettre, dans chaque navire, qUe dix ou douze individus ; puis, eomine les instruhients résonnaient, comme é9ig acclamations bruyantes se faisaient entendre, fl ordoïina de déferler les voiles , « à ta grande joie de tous, nous dit Barrer, les Maures croyant qu'ils emmenaient upe proie désfréife , les ndtres eonvaineus ^ue , dès qu'ils avaient rencontré une nwtion si fastueuse et obtenu des nouvelles si certaines de KInde, leurs travau x étaient achevés. » Ils se trouvaient dans un^ heure de péHI cependant; « mais Dieu, sous la conduite duquel ils n'avaient cessé d'être durant cetteTonte , ne permit pas que la volonté des Maures fût mise en œuvre; et il les délivra oresque miraculeusement , en révélant ne cette manière leurs intentions aqx ehrétiens. » La capitane, en effet, n'ayant pas obéi à la manœuvre, et «'étant portée sur un bas-fond , Gama vit immédiatement le péril et ordonna sur-le-champ de jeter l'ancre ; « mais , comme seion la coutume des gens de mer, en semblable iXÊconstance, un tel commandement n^ peut s'exécuter sans que l'équipage s'élance avec précipitation de coté et d'autre aux manœuvres , aussitôt que les Maures qui.étaient sur les divers navires eurent aperçu ce mouvement, ils crurent que la trahison , qu'ils portaient au fond de l'âme , était découverte ; et ils s'élancèrent dans leurs barques au nûlieu du plus grand désordre. Ceux qui se trouvaient a bord du navire de Vaseo da Gama en firent de même , et il n'y eut point jusqu'au pilote de Mozambique qui se jetât du château de poupe dans la mer, tant la terreur fut générale. Lorsque Vasco da Gama et les autres capitaines eurent été témoins de eette nouveauté i nattendne , Dieu leur ouvrit le jugenneot pour comprendre sa cause réelle. Or,sdos
eus de demeure, ils résolur^t de l»^éiffner à l'instadt , et de longer une iîô(e qu'ils savaient être fort peuplée. Ils pouvaient, eo effet, y rencontrer des navires, montés perdes musulmans, qui leur fourniraient quelque pilote. Quant aux Maures, obrame ils avaient compris ce qui allait avoir lieu , ils viareut , dans la nuit même, en employant des ram^s sourdes , avec l'intention de couper les aaïaires en navires; mais leur méehan*
L'UNIVERS
6Bté n*6itl pas de résultar, parce au*0Q les avait entendus. Etant parti de ce Jieude péril, le jour suivant, Vasco da Gama rencontra deux sambucos, qui se dirigeaient vers la cité. Les Portugais prirent une dec*»8 embarrations , avec treize Maures seulement, (les autres se tancèrent à la mer), et ce fut d'eux que FoD sut comment en avant se trouvait une vilie,qui portait le nom de Mélinde, et où régnait un roi humain, parle moyen duquel on pourrait obtenir un pilote pour se diriger vers les Indes. »
Joâo de Barros a nommé Mélinde et son roi; il a dit, en quelque sorte , la fin de ce prodigieux voyage. Vasco da Gama, poursuivant sa traversée, sans toutefois abandonner la prise qu'il venait de faire, entrait, le 15 avril 1498 , dans le port hospitalier que les Maures hii indiquaient : il y jetait Fancre,. précisément en ce jour de Pâques dont la solennité était célébrée, avec tant de pompe, dans tous les États chrétiens.
Un grand acte venait d'être accompli , non-seulement pour le Portugal , mais pour les pays de la chrétienté, comme on disait alors. Une fois arrivé à Mélinde, toutes les difficultés de cette prodigieuse expédition s'aplanissent, comme par enchantement. Le roi de ces contrées est musulman 9 il est vrai, niais il a un cœur de chrétien, nous disent les poètes et les chroniqueurs. Tout dénote , d'ailleurs , dans sa conduite, une sagesse de vues , une droiture d'intentions , qui en font un homme à part. li invite Gama à venir le visiter dans son palais; et; snr l'observation qui lui est faite par le capitam-mor, qu'une injonction précise de son souverain l'empêche de se rendre à terre , avant qu'il soit arrivé dans les domaines du roi de Galicut, il n'hésite pas à se confier à des étrangers dont il admire le courage. Alors la pompe orientale étale, pour la première fois, sa magnificence aux yeux des Européens et laisse deviner aux Portugais des richesses dont les récits de Marco Polo et ceux de Pero de Govilham ont pu seuls leur donner une légère idée.
Un mot de l'auteur des Décades nous fait comprendre aussi h supériorité q,ue l'artillerie donnera aux Portugais sur ces peuples, quand ils se présenteront en maîtres, et non plus comme des hétes
pacifiques (*). Vasco da Gama avant ordonne des salves en l'honneur du roi de Mélinde , Teffroi que causa ce brait i n usilé mit le désordre dans cette foule , et il y eut comme une grande rumeur parmi tout ce peuple, ajoute Barros, chacun voulant tout à coup se précipiter vers la terre.
Vasco da Gama fît cesser le bruit des canonnades, et s'avança vers le sambuco dans lequel se trouvait le roi de Mélinde. Dèsles premiers mots de bienvenue, il y eut entre eux sécurité entière, et eoiTi me si de longs jours se fussent écoulés , nous dit Barros , depuis leur première entrevue. Le roi, gagné par cet accueil plein de franchise, voulut visiter les divers bâtiments et fût surtout sensible au don que lui fit Gama des treize prisonniers dont les chrétiens s'étaient emparés en mer. Les jours suivants, rien n'interrompit cette bonne harmonie, et ce fut devant Mélinde que Vasco da Oama reçut , pour la première fois , ce pilote fidèle, auquel il est juste d'attribuer en partie le succès de l'expédition. Malemo Canaca, Maure du Guzarate, ne fut pas plutôt entré en rapport avec les chrétiens, qu'il se voua sincèrement à leur service, et qu'il,ne cessa de leur être invariablement attaché. Vasco da Gama ' fut satisfait des connaissances géographiques qu'il remarqua en lui, surtout , nous dit Barros , lorsqu'il lui eut montré une carte, où était figurée toute la côte des Indes , orientée selon le système des Arabes (**). — L'historien, qui entre dans certains détails techniques à ce sujet, a soin de nous faire remarquer aussi que le nouveau pilote ne montra aucune surprise à la vue des instruments nautiques dont se servaient les chrétiens ; il donna même, sur ce point , des renseignements précis, que devront toujours reproduire ceux qui auront à retracer l'histoire de la science.
Malgré l'hospitalité du roi de Mélinde, Vasco da Gama ne fit pas un long séjour dans la ville où il commandait: il avait hâte d'atteindre le but de son voyage et de connaître par lui-même la vérité des .récits qui lui étaient faits. Si l'on s'en
. r^ ?,^"08» minaUeasement instruit des dë- **ïi ^^ «ne çlairemeol oe genre d*artillerie. 72 t73 ^c^^^ prima, Uvroymarta^ foL
rapporte à la relation si fidèle de Fernand Lopes de Castanheda , quMl faut quelquefois préférer, selon moi, aBarros, les derniers Jours de cette station n'auraient pas été sans nuages ; et ce n'aurait pas été non plus sans une sorte de violence qu'on aurait obtenu le guide que l'on souhaitait avec tantd'ardeur. Enfin , Canaca, le pilote guzarate, arriva à bord, et le mardi, 28 avril, on put mettre à la voile. Malgré la saison contraire, circonstance qui , plus tard, fut regardée comme une espèce de miracle, le trajet de Mélinde à la côte de Malabar s'e^ectua rapidement , et la navigation futsaustempête. Le dimanche 20 mai (*), le pilote aperçut les montagnes qui s'élèvent au-dessus de Calicut , et il alla immédiatement demander à Gama quelque honnesteté pour cette bonne nouvelle, nous dit naïvement le traducteur de Castanheda : il commit néanmoins une légère erreur; et le jour même, vers le soir, croyant mouiller devant Calicut, il alla surgir à Capocate , à une lieue et demie de cette ville. Aussitôt, une foule de petites embarcations, connues sous le nom (TAlmadias, s'empressèrent autour des navires et firent connaître au pilote son erreur. Remorqués par ces barques , la capitane et les autres bâtiments allèrent immédiatement jeter l'ancre devant Calicut.
Trop sage pour se départir un moment des mesures de prudence que lui commandait sa situation, Vasco da Gama eut soin de se tenir en dehors du port; toutefois, il expédia immédiatement à terre un de ces bannis qui accompagnaient alors toutes les expéditions portugaises. Espèces d'enfants perdus , comme on disait jadis dans nos armées , de tels hommes n'avaient rien à perdre dans ces courses a vantureuses, et par un seul acte de courage pouvaient se réhabi I iter. Celuici s'embarqua dans une des almadias qui entouraient la flottille, et, après être débarqué, commença à cheminer bravement vers la cité; « De guoy ceux de Calicut estoyent fort ébahis , nous dit Cas-
(*j Les auteurs ne sont pas parfaitement d'accord sur cette date , mais ceUe différence vient probablement d'une légère confusion dans les faits. Pedro Barreto lait prendre terre à la flotte le 16. Selon Castanheda, le pilote guzarate aperçut les premières terres de llnde le 17 « «t ce fu\ seulement trois jours après qu'on atterrit.
10^ Livraison, (Pobtugal.)
tanheda (*), pour autant que son accoutrement estoit fort différent de celuy que portent les Mores , qui viennent dU destroit; tellement ^ue grand multitude de peuple alloit après luy : et quelquesuns qui savoient parler Tarabe parloyent à lui , mais il ne respondoit rien , pour cause qu'il ne Tentendoit point, de quoy ils estoyent esmerveillez... Et avec cette opinion qu'ils a voient qu'il fust More , le menèrent au logis de deux Mores, natifzs de Tunis, en Barbarie,
3ui estant venus en Calicut estoyent là emourans : Tun deux, nommé Bontaïbo (**), sa voit parler espagnol et cognoissoit fort bien les Portugaloys , ainsi qu'il dit depuis qu'il lesavoitveuz en Tunis au temps du roy Jean , en un navire , nommé la Royne, que le roy envoyoit là bien souvent quérir choses de quoy il avoit affaire. Quand ce forbany vint à entrer en la maison , Bontaîbo cognoissant qu'il estoit Portugaloys lui dit tellesparoles : « Je te donne au diable, qui t*a icy amené v , et après luy demanda de quelle sorte il estoit là venu arriver. Le forbany lui conta le tout , et combien de navires avoit le capitaine général. Bontaîbo estant fort eBahy comment ils pouvoyent estre venus par mer, luy demanda que c'est qu'ils al loyent chercher si loing. A quoy il fit responce qu'ils venoyent enercher des chrestiens et de l'épicerie, il luy demanda aussi pourauov n'envoyent là aussi bien les rois dfe ï^rance et de Castille et la signeurie de Venise; à quoy
{*) Nous empruntons cette curieuse citation à la traduction publiée dès 1554 par Nicolas de Grouchy. 11 y avait trois ans seulement que Toriginai avait paru, lorsque Grouchy, qui avait longtemps vécu en Portugal , donna cette traduction du premier livre. Il nous a semblé que les paroles naïves de cet habile homme conservaient une cosleur que notre langage moderne altérait. Nous avons sous les yeux l'excellente réimpression de Fcrnan Lopes de Castanheda réimprimée en 18:^3 à Lisbonne, grAce à TAcadémie, et nous sommes garant'de l'exactitude du vieilécrivain français. La belle bibliothèquedeM. Ternaux Gompans renferme un livre unique et même Inconnu aujourd'hui en Portugal ; c'est Fédition publiée aux frais de Castanheda en I65I. 11 ne faut pas oublier que la plus grande partie de Texistence de cet historien s'était passée aux Indes.
(*^ II y a ici une légère erreur du vieux traducteur au sujet du nom de Montaibo, il s'appelait réellement Monçaide ; mais les Portugais altérèrent cette dénomination acceptée, nous dit Castanheda, par tous ceux qui firent partie de l'expédition. Gamoens l'a appelé Biozalde.
L^tîNlVEkS.
le forbany r,espondît que c'estoit pour ce que le Koy de Portugal ne leur voulolt consentir. A. donc Bontaîbo respondit qu'il faîsoyt très-bien de ne le permettre point. A donc luy fit bonne chère et luy fit bailler à menger d*uns petis pains de farine de fourment , lesquels sont appelez par les MaJabares jépas^et avec ce luy fit donner du miel. Après qu'il eut mcngé , Bontaîbo lui dit qu'il s'en retournast à la flotte et qu'il s'en iroit avec luy veoir le capitaine général; ce qu'il fit : et , estant arrivé en la nef du capitaine , en entrant commença à dire en castillan telles paroles : « Bonne aventure, bonne aventure, force rubis, force émeraudes; vous devez bien remercier Dieu de vous avoir conduitz en une contrée où il y a toute l'épicerie , pierrerie et toute la richesse du monde ! Et quand nos gens l'ouïrent ainsi parler , ils demourèrent tous estonnez, parce qu'ils n'eussent jamais pensé qu'il y eust homme si loing de Portugal qui entendist leur langage et rendirent grâces à Dieu, ploraus de grande aise qu'ils avoyent. »
Aucune description ne vaudrait sans doute cette peinture de i'abord des Portugais aux rives de l'Inde; et c'est parce ^ue chaque ligne offre, pour ainsi dire,un incident original que nous n'avons voulu rien abréger. Vasco de Gaina embrassa avec effusion Bontaîbo ou Moncaïde, lui demanda d'abord s'il était chrétien, s'informa de la route qu'il avait dd suivre pour parvenir dans ces contrées lointaines, et apprit de lui qu'il était venu à Calicut par le chemin du Caire. La carte de Pero de Govilham, qu'il avait sans doute présente à la pensée, l'empêcha d'éprouver une surprise égale à celle du Musulman. •
Ce fut par le Maure de T«nis qu'on apprit comment, en ce moment, le souverain de ces contrées, le Samorî, était éloigné de sa capitale. Le capitaine général résolut néanmoins de lui envoyer un message pour lui annoncer l'arrivée de la flottille et la mission spéciale dont il était chargé par le roi de Portugal. Deux Européens partirent en conséouence, et Femand Marti ns, l'interprète de l'expédition, les accompagna ; le roi de Calicut accueillit les étrangers ; il leur fit ménMpi^Bt 4« quelqaeB objeti de peu
de valeur, et, tout en prévenant Vasco da Gama qu'il allait se rendre au Heu habituel de sa résidence, il lui envoya un pilote , qui devait faire mouiller ses navires dans le port de Pandarane , à fort peu de distance de Calicut. Lecai)itaine général eut la prudence de ne point accepter cette offre et de se tenir toujours prêt à prendre le large. A peiné avait-il jeté l'ancre, cju'un messager du Sa/nori se présenta a bord; il venait i>révenir les étrangers que son souverain était prêt à recevoir l'ambassadeur du roi de Portugal. Gama fixa sou débarqueaaent au jour suivant.
Le 28 mai 1598 arriva enfin, et Gama se prépara à faire son entrée solennelle et à sceller, par son entrevue avec le radjâ de Calicut", la plus mémorable expédition maritime qui eût eu lieu jus« qu'à ce jour. Disons-le aussi, la persuasion oii il était que la population de cette cité étaitchrétienne, lui donnait, pour accomplir cette visite solennelle , un empressement qu'il n'avait pas montré jusqu'alors. Si nous nous en rapportons à Fernand Lopes de Castanheda, Gama eut à résister, dans celte occasion , aux touchantes remontrances de son frère.
Celui-ci, en effet, dont on devine la tendresse infinie et le généreux caractère , à travers les digressions des historiens , renouvela ses efforts pour faire comprendre au hardi capitaine ce qu'il risquait en pareille occasion. Il essaya de lui persuader que, bien qu'on débarquât au sein d'une population chrétienne , il y avait beaucoup de Maures dans la ville ; ({ue les musulmans étaient des ennemis implacables , et qu'il fallait craindre de voir se renouveler les scènes de trahi son qui avaient eu lieu à Mozambique ainsi qu'à Mombaça. Dans sa pensée, tout autre pouvait accomplir cette dernière partie de la mission , et ce n'était pas le fait d'un capitaine général ; les autres commandants se rangèrent à cette opinion.
Mais en ce moment solennel , Vasco da Gama montra et le sang-froid le plus rassurant pour ceux qui l'entouraient et la confiance que lui inspirait l'habileté de son frère. Autant nous nous défions des discours arrangés par l'historien du seizième siècle , autant nous acceptons les raisons brèves et simples du chroniqueur; telle fut en sâbstance la ré*
ponse de Vasco da Garaa : « Qaand bien « même Je saurais c|ue je dois mourir,
• je ne laisserais pomt d'avoir une enft trevue avec le roi de Calicut , afin de « m'assurer s'il y a moyen de lier avec R lui amitié et commerce.. .. Il faut qu^on « yoye en Portugal que cette découverte « est uue vérité.... autrement on mettrait « en suspens le crédit qui est dû à notre « honneur. On ira jusqu'à envoyer ici « des gens pour s'assurer de la sincérité « de ce que nous aurons dit... Vous sem- « ble-t-il donc que je ne doive pas pré- « férer la mort à la souffrance qu'il « y aura pour nous, s'il nous faut at- « tendre un temps aussi long que celui « que nous avons dépensé, pour qu'on « vienne s'assurer de nos mérites, et « pour nous voir juger selon toute espèce « de caprices par les envieux! Certes la « mort vaut mieux à mes yeux. D*ail- « leurs , Messieurs , je n'aventure pas « ma vie autant que vous le croyez...; car
• je vais en une terre où il y a des chré- « tiens j et vers un roi qui désire qu'on « jette de nombreuses marchandises dans « sa cité I en raison du grand profit qui « doit lui en revenir... ; et si rfotre-Sei- « gneur le permettant , j'obtiens l'hon- « neur d*un tel traité , je ne le donne- « rais pour aucun prix.... Si pour mes a péchés on me prend et on me tue , il « sera meilleur que j'aye fait ce que je « devais , fût-ce au prix de la vie^ c[ue 0 de rester vivant, ne l'ayant osé faire. « Vous, Messieurs, gardez la mer, et « dans un cas sinistre, tous recueil- « lant en bons navires, comme cela vous ■ est possible, portez la nouvelle de notre « découverte. » Quand tous virent sa détermination , ajoute le vieil historien , ils dirent : Que cela soit ainsi !
Le commandement de la flotte restait à Paul da Garaa , et il fut convenu que douze personnes suivraient le capitaine général ; l'histoire ne nous a pas conservé les noms de tous les individus qui se trouvèrent {présents au grand acte qu*on allait accomplir ; mais nous savons que , sans compter l'interprète Fernand Martins, il y avait six personnes notables de l'expédition : Diogo Dias, le greffier de Gama ; Joâo de Sà^ qui depuis fut trésorier de la Casa da India ; un marin , Aopelé Gonçalo Pirez ; puis un certain Aivaro Teiho, qui, selon un
écrit récent, aurait tenu un journal sincère et détaillé de tout cb qui avait eu lieu durant la navigation. Aivaro de Braga, qui, par la suite, devint secrétaire de la douane de Porto , clôt cette liste. Avec Vasco da Gama, le nombre des Portugais qui descendirent à terre s'élevait à treize; et, si Ton fait attention aux idées religieuses du temps , ce n'était peut-être point sans une préoccupation particulière que ce nombre avait été adopté.
DÉBÀBQUEMEHT DBS PORTUGAIS A CALICtJT. — - DÉTOTIOCf DES EUROPEENS
DANS UN TEMPLE HINDOU. Maintenant quenousavous essayé de faire saisir ce qu^'l y eut de sérieux , d'imposant même, dans la résolution de Vasco da Gama, commence le récit purement pittoresque de son débarquement , et la série d'incidents inattendus qui donnent un caractère essentiellement original à ce premier contact des Européens avec les peuples de THindoustan. Dès le point du jour, les embarcations de la flottille, pavoisées et garnies d'artillerie, se tinrent prêtes à recevoir le capitaine général et sa suite. Les chalemies et les trompettes sonnaient un appel triomphal.
Les Portugais, vêtus de soie, mais soigneusement armés , malgré ces habits de luxe , descendirent avec empressement dans les chaloupes ; et des rameurs vigoureux les eurent bientôt conduits à terre. A peine avaient-ils mis le pied sur les rivages de Panderane, qu'un personnage, auquel on verra bientôt jouer un rôle important dans cette histoire , vint les recevoir. Le Catoual (*), ministre du Samori, se présenta à la tête de deux cents naîres, gentils- ^ hommes de cette contrée, nous dit naïvement Castanheda , et formant sa milice. Un palanquin, porté par six hommes, fut amené alors, et Vasco da Gama y monta comme chef de ia mission. Les Portugais se mirent en marche vers la cité de Calicut , un peuple immense les accompagnait.
Mais la ville était encore éloignée; c'était l'époque de l'hivernage, les pluies diluviennes des tropiques pou-
(♦) Le Catoual ou Catwêil, comme t'écrivent plusieurs voyageurs , remplissait et remplit eutore un emploi purement «Ivil. Voy. %e que dit à ce sujet M. Warren V Inde en I84^.
L'UNIVERS
▼aient tomber tout à coup ; on se hâta. TJn festin d'ailleurs avait été préparé pour Gama, à Gapocate; il refusa d'y prendre part; et, après que les siens eurent accepté quelques rafraîchissements et se furent délassés de la marche, il se mit de nouveau en route. Près de Capoçate, il se vit contraint de passer un fleuve rapide, sur une de ces embarcations qu'on appelle Jangadas, et qui ne sont autre chose qu'un radeau. De toutes parts les Indiens accouraient pour le contem-
{)ler. Après avoir navigué sur le fleuve, 'espace d'une lieue , on débarqua de nouveau. Là tout dénotait le voismage d'une grande ville ; des navires étaient en réparation sur l'une et l'autre rive ; de vastes constructions s'élevaient au milieu des palmiers, Vasco da Gama changea de palanquin ; les siens continuaient à lui former une escorte, et la foule persévérait à le suivre en s'accroissant d'une façon prodigieuse. Le cortège marchait toujours néanmoins; enûa on arriva devant une pagode ; les Portugais y pénétrèrent et yfurent accueillis. Ici il devient trop curieux de constater l'impression qu'ils ressentirent en présence de ces dieux des Indiens , pour que nous ne laissions pas parler de nouveau le vieil historien. « De ce village que j'ay dit le Catoual mena le capitaine à une pagode de ses idoles, luy disant que c'estoit une église de grand dévodon, et ainsi le pensoit le capitaine, et plus encore à cause qu'il voyoit au-dessus de la porte principalle sept petites cloches : au-devant d'elle il y avoit un perron d'arain , de la hauteur d'un mast de navire et au bout un grand oyseau du même arain, quf sembloit estre un cocq. L'église estoit bien de la grandeur d'un grand monastère, toute ouvragée de pierre de taille et couverte de tuyle , qui avoit semblant d'estre par dedans un fort bel édifice. Le capitaine général fut fort ayse de la veoir et luy fut avis quHl estoit entre les chrétiens (*). Estant entré dedans avec leCa-
(*) Cette idée fut bien légèrement modifiée par la suite ( si toutefois elle le fut ) pour la plupart des hommes de Téquipage. C'est ce dont on peut se convaincre dans le Roteiro du voyage de Yasco da Gama, qui a été publié à Porto*, en 1838, avec des notes dues à M.M. Herculano et Païva. Je n*ai pu malheureusement me procurer que des extraits de ce précieux ouvrage.
toual , ils furent reçeus d'uns certains hommes, hudz de la ceinture en haut et au-Kiessoubz couverts d'un drapeau jusques au genoil, et d'un autre rebrassé, et sans rien en la teste, avec uncertain nombre de filets (*) par-dessus l'épaule gauche et mis par-dessous l'épaule droite, tout ainsi comme les diacres portent i'estolie, quand ils font l'ofQce, et s'appellent Cajres (**) et sont gentils servantz aux pagodes du Malabar; ils jettèrent de l'eau d'un vaisseau , comme d'un benoistier avec de l'ysope desus le capitaine, desus le Gatoual et les autres; et, après ce, leur baillèrent du sandal moulu pour mettre sur leur tête (***) , comme l'on fait de la cendre par deçà et pour mettre aussi au mollet des iSras , où le capitaine ni les nostres n'en mirent point, a cause qu'ils estoient vestus; mais ils en mirent sur leurs testes : et allant par cette église, ils virent force images paintes par les murailles, desquelles les unes avoient des dents si longues qu'elles leur sortaient de la bouche plus d'un pouce, et les autres avoyent (juatre bras et estoient si laydes de visage, qu'il sembleyt que ce fussent diables : ce qui mit quelques doutes à noz gens , de croyre que ce fust église de chrestiens ; et estanz venus au milieu de la chasnelle qui estoit au milieu du corps de l'église, ils virent qu'il y avoyt un clochier, en manière d'église cathédrale, fait aussi de pierre de taille. En une partie de ce clochier, y avoit une porte d'a-
(*) On voit que Pornement distinctif particulier aux brahmes n'échappa point aux regards
la partie supérieure du corps , soit de coton et en trois fils pour un brahmane, que celui d'un khatriya soit de chanvre , celui d'un vaisya de laine filée. » Lois de Manou , trad. par Loiseleur Deslongchamps-
(*♦ ) Le mot Cafre ( kajir) signifie infidêie , et rien de plus simple que cette dénomination donnée probablement par l'interprète Mooçaîde aux chrétiens qui le questionnaient.
(♦♦♦) Cette conformité d'un usage desbrahmes avec une cérémonie révérée des chrétiens, parait avoir été ce qui frappa le plus ces derniers.
11 y a cependant quelque différence entre l'apposiUon des cendres et l'espèce de lustration en usage chez les Hindous. « I^s brahmes.
dit un vieux voyageur français, les congédient, en leur distribuant une pâte grise, composée de bois de sandal râpé, dont chacun se frotte les é|)aules,le front et la poilrioe. » Cette cérémonie, du reste, n'est pas purement religieuse , et elle a lieu dans la vie civile.
ram,,par laquelle pouvoit entrer un homme 9 et montoit on à ceste porte, par un degré de pierre. Au dedans de la chapelle , qui estoit un peu obScure , il y avoit une image cachée dedans le mur , que noz gens découvrirent de dehors ; car on ne les voulut pas laisser entrer dedans, leur faisant signe que personne ne pouvoit là entrer, sinon les Cafres, lesquels monstrants Piniaige, nommoyent sainte Marie (*), donnant à entendre, que c'estoit son image. Alors pensant le capitaine qu'ainsi fut, il se mit à genous et les nostres avec lui pour faire leur oraison. Jean de Saa, qui doutoit que ce fust une églisede chrestiens, pour avoir veu la laydeure des images, qui estoyent paintes aux murailles, en se mettant à genous dit : « Si cela est un diable, je n'entends toutefois adorer, si non UQ vray Dieu. » Le capitaine général , qui bien l'entendit , se retourna vers luy en se riant. Le Catoual et les siens, quand ils furent devant la chapelle, se jetèrent devant la chapelle inclinans la teste tout bas avec les mains jointes par devant , et ce par trois fois , et après se lev^ent , et feirent leur oraison tout de bout. »
Voilà un récit animé, vivant, tout empreint de la physionomie originale que les vieux historiens savaient conserver à leurs narrations. En se dégageant des préoccupations de la science, il fallait faire comprendre l'impression que Gama dut ressentir à la vue de l'une des villes de l'Inde; pour cela nous nous sommes servi de la vieille chronique et même du vieux langage. Nous n'avions pas besoin d'en savoir, en quelque sorte, plus que le hardi navigateur et que ses naïfs compagnons; notre rôle va bientôt changer ; car il s'agira de peindre, en quelques mots, l'origine d'une lutte acharnée, qui dura plus de deux cents ans.
{*) L'image désignée ici sous le nom de Santa Maria représentait probablement la déesse Mahd Madjd ou la dame. Elle mourut sept jours après la naissance desontils Shakya; mais, en considéraUon du mérite d'avoir porté dans son sein le maître (magister) des dieux, elle naquit de nouveau dans le Troijantrinska. Barros ignore le nom de la déesse, mais il a soin, en rapportant ce fait très-sommairement, d*insister sur la persuasion où étaient les Portugais qu'on se trouvait au milieu des peuples convertis jadis par l'apôtre S. Thomas. Voy. l» Decada, livTo quarto, fol. 96.
Les Portugais sortirent enfin du temple ; et, traversant toujours une foule immense, que les naires écartaient sans pitié, ils arrivèrent aux portes deCalieut; là ils entrèrent dans un autre temple ; mais, soit que le temps les pressât, soit que les doutes prudents de Joâo de Sa commençassent à s'emparer d'eux, ils en sortirent promptement pour se diriger vers le palais du roi. La foule s'accroissait de telle sorte , qu'ils se virent contraints de chercher un refuge dans quelque habitation. Là un autre Catoual, plus noble que le précédent, pour nous servir des expressions de Barros, vint les trouver. Il était accompagné de près de deux mille hommes d'armes , et il les condui-* sit à l'habitation du Samori. Les trompettes, les tam-tam ne cessaient de retentir ; et telle était la curiosité que leur présence inspirait à toute cette populace, qu'on fut littéralement obligé de leur ouvrir un passage à coups de cimeterre. Il y eut dans les cours intérieures, disent les historiens contemporains, une foule d'individus cruellement blessés.
Enfin , on pénétra dans la vaste salle où le monarque hindou atténuait les étrangers. 11 était assis sur une estrade, que recouvraient de riches étoffes; un grand vase d'or était à côté de lui et un officier du palais en tirait des feuilles parfumées de bétel , qu'il lui présentait de temps à autre; un second vase, de même métal ^ recevait les feuilles dont il avait exprimé l'arôme. Vasco daGama s'avança, avec une contenance pleine de noblesse, vers ce prince; il le salua, et le Samori lui fit signe de la main , en l'engageant à s'avancer. Les autres Portugais s'étaient assis, sur une invitation du monarque, et on leur avait offert certains fruits du pays , qu'ils acceptèrent avec avidité , tant la fatigue de la marche avait été grande (*). Le Samori riait étrangement, nous dit Castanheda , de l'attitude de tous ces étrangers. Barros a ennobli cette scène ; Camoëns l'a revêtue d'une ineffable majesté : c'était le droit de la poésie ; il nous faut à nous la vérité de l'histoire. Cette
(*) Faisons remarquer en passant qu'on offrit dans celte circonstance des fruits foBt communs, s'il est vrai qu'on ait donné aux Portugais des ligues eijâeaiacas, qu'il plaît à un vieux chroniqueur d'appeler une espèce de melon.
LUJSIVERS.
entrevue fut grande d'ailleurs par la dignité que sut garder Gama. Le Samori rayant engagé à expliquer le but de son voyage devant cette multitude, non-seu-.
lement il refusa de le faire., mais il insista pour qu'on lui donnât immédiatement une audience particulière, ajoutant que tel était l'usage des rois de son pays. . Le monarque hindou passa avec lui dans un appartement séparé; et, grâce aux interprètes , Vasco da Gama put apprendre au radjâ tout ce qu'avait coûté d'efforts à sa nation la découverte destndes ; il insista sur la puissance de D. Manoel, sur le désir qu'il avait de conclure un traité avec lui , et il finit en lui remettant les lettres dont son souverain l'avait chargé. Rappelons, en passant, que ces lettres n'étaient autres , selon toute apparence , que les missives adressées jadis au prêtre Jean. Le souverain de Calicut accepta , disent les chroniques, l'alliance qu'on lui proposait ; mais il est bon de le faire observer, et la suite de Thistoipe le prouve suffisamment, ce fut une faute Irréparable de s'être présenté ainsi devant un monarque de l'Orient, sans apporter des présents dont Ja magnificence pût servir à attester un pouvoir qu'on ignorait encore et que les musulmans devaient contester.
' Après cette audience, Vasco da Gama rejoignit les siens et se retira. La nuit était close; et, dès le début, on put remarquer le peu de bienveillance, je dirais presque l'espèce de dédain , que ces étrangers inspiraient. La résidence qui leur avait été assignée se trouvait située à l'extrémité de la ville. La pluie tombait par torrents ; une foule immense continuait à les suivre , comme si l'on eût été en plein jour; et, lorsque Vasco da Gama, que l'on portait à dos d'hommes, se fut plaint des ennuis qu'entraînait un tel éloignement, par une nuit si orageuse, l'Intendant qui le guidait (et remarquons bien que c'était un Maure auquel on l'avait confié) , l'intendant , disje, fît venir un cheval pour servir de monture à ce chef hautain, dont la colère commençait, après tout, à l'effrayer; mais ce cheval n'était pas même muni des accessoires indisponsables pour le monter. Gama considéra avec raison cette circonstance comme un affront; il prit alors le parti de continuer sa
route à pied, et il panriat enfin à T^^bitation qu*oh lui destinait; Il y trôUVa plusieurs des siens , arrivés cfueique temps auparavant; ils avaient déjà transporté à terre les faibles présents qu*OQ destinait au radjâ.
Ces présents devaient être soumis à l'examen de l'intendant et du Catoual , avant d'être offerts. Castanheda avoue, avec sa sincérité habituelle, qu'ils étaient réellement fort pauvres et qu'ils excitèrent la risée de ces deux personnages, accoutumés depuis longtemps aux dons magnifiques que les Maures ne manquaient pas de faire. Vasco da Gama , mécontent à jpste titre , laissa échapper quelques paroles âpres , et déclara que si de tels dons ne pouvaient satisfaire le Samori, il allait retourner à ses navires. Le Catoual s'éloigna alors , et, il ne revint pas. Un jour et une nuit s'écoulèrent sans qu'on le vît paraître de nouveau. Dès ce moment les paroles perfides des musulmans portaient leurs fruits. Les Arabes, en efiet, avaient ua intérêt trop réel à ne pas laisser ces étrangers s'impatroniser sur la cote du Malabar, pour ne pas mettre en jeu auprès du radjâ de ces contrées tout ce que leur savait inspirer une politique astucieuse ; et, dès le jour où les Portugais eurent mis le pied sur les rivages de Galicut , un système de sourde opposition et de menées perfides , iqui allaient bientôt se changer en attaques ouvertes, fut opposé à leurs efforts.
Ll. VILLE DE GALICUT. —LE SA.MOBI.
Si nous étions au seizième siècle, il conviendrait de franchir avec Joâo de Barros ce bras de l'Océan qui sépare l'Afrique occidentale de l'Inde , et de répéter les termes magnifiques dont se sert l'historien pour faire comprendre à ses lecteurs quel était le spectacle offert aux regards de Gama et ce qu'allait en réalité lui offrir cette contrée, qu'on avait mis soixante-quinze ans à chercher. Mais, ni la gravité du style, ni la forme presque monumentale que Tauteur des Décades a su donner à ses descriptions , ne nous feraient saisir ce que nous cherchons à retrouver aujourd'hui , les émotions enthousiastes du passé, la curiosité ignorante, rêvant, dans son ardeur, des scènes plus grandes que celles qui lui sont présentes, et enfin
FOftTUOAL.
portugais a su poser les bornes géographiques de ce vaste empire; s'il a trace, de main de maître , le contour de cette vaste contrée, oui, pour nous servir de ses propres expressions, mérite à juste titre le nom de Mésopotamie; si, enfin, 11 a su mettre à profit le récit de ses contemporains, pour tracer le résumé des conquêtes , et pour établir sagement ce que, pendant longtemps , on a su de Tlnde , hâtonsnous de dire que Tinde, immuable dans ses formes, nous apparaît aujourd'hui sous un jour beaucoup plus réel que celui sous lequel elle se présentait à Barros, et que ce que nous avons oublié en réalité, c'est le véritable esprit qui animait les hommes de la découverte , c'est, en un mot, ce que Barros et Diogo de Couto nous ont transmis avec un génie qu'on ne saurait contester (*)•
Calicut est aujourd'hui une petite ville de la côte de Malabar , renfermant environ vingt mille habitants (**) ; mais, avant les guerres d'Hyder-Aly et de Typou-Saheo, elle présentait plus d'importance ; et, vers la fin du quinzième siècle , Tentrepôt de tout le commerce qui se faisait entre l'Inde et les régions orientales, voisines de l'Europe.
On aurait néanmoins une idée peu exacte de cette ville, si on se la représentait comme quelques-unes de ces cités prientales, dont Marco Polo et Mandeville nous ont laissé la description et qui enflammaient l'esprit des vovageurs durant le moyen âge. Bâtie par les Hindous à une époque assez peu reculée , elle offrait bien quelques pagodes assez vastes, et le palais du Samori était un édifice de quelque importance; mais les rues ne se composaient guère que de maisons construites en bois et recouvertes de feuilles de palmiers; et, à certaines époques de l'année, son port,uui présentait une vaste forêt de mâts, n ahritait plus que quelques embarcations trop faibles pour être redoutables.