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EXPLORATION DE LA. MER ROUGR

PAR Joâo DE CASTRO. — Joâo de Castro ne s'en tint pas, au commencement de sa carrière, à ces expéditions armées dans le voisinage de l'Europe : dès 1638, il se rend aux Indes, et il y étudie le pays qu'il doit gouverner, mais c'est pour revenir bientôt à Lisbonne. L'année 1541 le trouve de nouveau dans les Indes, à répoque de la glorieuse administration d'Estevam da Gama , et c'est de Goa qu'il part , en 1541 , avec ce hardi capitaine, lorsqu'il va explorer scientifiquement les bords de la mer Rouge. A cette époque, en effet, Ëstevam da .Gama avait réuni une armada puissante, avec l'intention d'aller brûler la flotte turque dans le port de Suez : ce grand projet ne put pas s'effectuer. Mais Joâo de Castro commandait alors en chef sur le Coulâo Novo, et , si l'expédition militaire à laquelle ce bâtiment devait concourir, ne réussît pas, l'œil scrutateur de l'habile capitaine fit tourner au profit de la science un armement qu'on n'eût jamais exécuté pour ses progrès : l'itinéraire de la mer Rouge fut composé.

C'est dans ce curieux monument de l'état des sciences nautiques au seizième siècle que l'on reconnaît l'élève habile de l'illustre Pedro I^unz; c'est là que l'on peut voir par quelle suite d'observa-

aloTS par le goulet , et U Jeta une si prodigieuse quantité de pro)ectUe8, quUl reçut dès lors le nom de Bota^fogo,

tions laborieuses , cerUdns préjugés de la 'géographie du moyen âge aliaîent chaque jour s'éteignant : au temps de Joâo de Castro, on était encore persuadé que la dénomination de mer Rouge tenait à une certaine coloration des eaux; en 1543, lorsque le futur gouverneur des Indes put offrir à son royal condisciple, l'infant D. Luiz, le beau Roteiro (*), qu'il avait composé, les véritables raisons d'un phénomène mal compris se trouvèrent clairement expliquées, et pour la première fois peut-être, la configuration des côtes de la mer Rouge se dessina clairement. Un grand problème géographique était résolu par celui ^ui allait faire changer de face la situation morale des Indes.

DÉPABT DE jrOAO DE CASTRO POUR

LES INDES. — Martim Affonso de Souza demandait un successeur; l'état des Indes exigeait qu'il fût habile et désintéressé à la fois. Le successeur de D. Manoel n'aimait point Joâo de Castro, mais il l'estimait ; il suffit d'un seul mot de l'infant D. Luiz pour qu'il l'élevâtà ce poste suprême; il n'eut pas néanmoins d'aoord le titre de vîce-roi. Le nouveau gouverneur partit avec ses deux fils, D. Alvaro et D. Fernando, le 17 mars 1545, et, après s'être vu au moment de périr sur la côte de Guinée, il arriva le 10 de septembre devant la barre de Goa.

LUTTES d'HIDAL-KHAN POUR CON- SERVER LE TRONE ENLEVÉ A MEALE.

— Al'époque où Joâo de Castro se vit investi du gouvernement des Indes , une ^ande question de politique locale , un l'ait prévu par l'ancien vice-roi , mais en quelque sorte éludé par lui , vint compliquer d'une façon étrange l'action du gouvernement portugais. Bazarb, sou-

(*) Nous renvoyons pour plus amples détails àce curieux monument publié à Paris en 1833, par M. A. N. de Carvalho, professeur de philosophie à l'université de Coimbre. Ainsi que Ta très-bien fait remarquer M. H. de Rivera, on connaît aujourd'hui trois Roteiros dus au célèbre capitaine. L'un retrace le voyage qu'il lit de Goa à Suez : c'est celui qui est connu sous le nom do Mar roxo, et dont nous venons d'entretenir le lecteur; le second donne la i narration du voyage de Goa à Diu (1538 à ' 1639) et l'impression en a été commencée par MM. Kopke et Pinto Roby; en dernier lieu, il faut signaler le Roteiro de Lisbonne à Goa en 1338 : l'original de ce dernier travail n*a pas 1 encore pu être découvert; il y en a une copie i dans la riche bibliothèque d'Ëvora.

verain de Balagate, étant mort à l'époque où Tadministration se trouvait entre les mains deNuno da Gunha, un prince encore en bas âge, que les historiens portugais désignent sous le nom de Meale , fut choisi pour être son successeur. A cette époque, l'administration du royaume était entre les mains d'un homme plein de fermeté et d'intelh'gence, mais aussi plein d'ambition, dont le nom a retenti avec juste raison dans l'histoire des Indes. Bida\'kh3in{u4delrkhan) éloigna peu à peu Meale des soins difficiles que réclamait l'empire, et il parvint à se faire offrir la couronne de Balagate par les grands.

Gomme le dit avec raison le grand écrivain portugais qui s'est fait l'historien fidèle de cette période, Hidal-khan était libéral et brave ; et sans doute c'eût été un grand prince, s'il eût employé à garder la couronne les vertus qu'il déploya momentanément pour se la faire offrir : mais, aussitôt qu'il se vit obéi, ces feintes habiletés cessèrent, parce qu'elles ne venaient point d'une impulsion naturelle, l'ambition et l'orgueil l'emportèrent : c'étaient les vices de sa nature. Hidal-khan toutefois ne se souilla pas du meurtre de Meale, il se contenta de le tenir à l'écart et de paralyser son influence; plus tard, lorsque le jeune prince comprit sa véritable position, il se réfugia dans le royaume de Gambaya.

Les exactions d'Hidal-khan ne tardèrent pas à exciter la haine des grands, un parti formidable se forma en faveur de Meale : ce fut alors que des politiques habiles conseillèrent à Martim Affonso de Souza d'offrir au jeune prince injustement détrôné^ et dont le parti grossissait tous les jours, un asile dans Goa.

Hidal-khan s'alarma avec raison des marques fastueuses de cette hospitalité : il était trop habile pour n'en pas deviner les conséquences. Une ambassade partit de Balagate pour demander au vice-roi l'extradition du prince fugitif : l'usurpateur se comporta alors avec une rare habileté, car, dans ses relations diplomatiques, il eut l'adresse de se comparer aux Portugais, dont la valeur avait su conquérir tant d'empires, au mépris des droits les mieux établis. Il alla même jusqu'à leur demander en vertu de quelles clauses légales ils avaient emporté Goa sur le Sabayo, Diu sur le sultan Bahdour

et Malaca sur le souverain d'Achem ; il se montra modéré, et il eût pu grossir aisément la liste. II termina d'une manière tout orientale en ajoutant qu'il avait en son royaume des métaux fort différents : de l'or pour ceux auxquel^ il reconnaissait les droits de l'amitié, du fer pour ses ennemis.

S'il faut en croire le témoignage de lacintho Freyre d'Andrada, Martim Affonso ne se serait pa/ montré insensible à ce dilemme pressant ; il ne craignait

Sas les guerres avenCureuses, il en avait onné la preuve, mais il redoutait les embarras d'une lutte incertaine, et les offres d'Hidal-khan d'ailleurs étaient positives. Gent cinquante mille pardaos, les terres de Bardes et de Salsette étaient présentées aux chrétiens comme un dédommagement qu'on ne pouvait pas mettre en balance, lorsqu'il s'agissait de la vie d'un misérable fugitif. Le vice-roi était sur le point de livrer Meale, lorsque le temps de son administration

La grande âme de Joâo de Gastro comprit autrement les choses : un des premiers actes de son gouvernement fut de déclarer que les Portugais, toujours fidèles à leurs amis. Tétaient encore plus lorsqu'il était question d'un hôte. Le reste de la réponse était aussi fière que le début était noble, et devait frapper Hidal-khan précisément par les images gigantesques aue Joao de Gastro ne craignait pas d emprunter au style de l'Orient. Ii y était dit que les forteresses édifiées par les chrétiens aux Indes avaient leurs fondations profondes dans la cendre des royaumes, que les Portugais étaient comme la mer, oui s'accroît par la tempête, et que si le nouveau vice-roi ne cherchait pas la guerre , il était encore plus loin d'en redouter les conséquences.

La guerre s'alluma en effet, et ce fut une guerre digne des Albuquerque et des Paeheco.Le gouverneur, néanmoins, ne voulut pas faire au chef musulman l'honneur ae l'aller combattre en personne; après divers engagements, ce fut son fils aîné qu'il chargea de cette expédition, dont un prince étranger devait recueillir presque tous les avantages. En conséquence , D. Alvaro reçut le ^ commandement d'une flotte de six na-

tIv^, portant neuf cents soldats portugais'iCiiuatre cents liindous ; et , après s'étreeniparé de quelques navires appartenant à I^idal-khan, il dirigea son expédition contre le port de Cambre. Cette ville, bâtie dans une plaine immense^ ne contenait pas knoins de cinq mille familles d'origine indienne; elle appartenait alors aux musulmans, et renfermait d'innombrables riche^es. Malgré rinfériorîtéde ses forces, Di.Alvaro osa Tattaquer, en dépit des observations prudentes de plusieurs capitaines de la flotte.— Général quand il fallait réclamer Tobéissance, soldat lorsqu'il s'agissait d'affronter le péril, il voulait, disait-il, faire comprendre à Hidal-kban ce que pouvait faire un seul effort des Portugais. La fortune servit ce coup hardi du jeune chef; nonseulement il remporta une victoire complète sur la garnison qu'on avait doublée, mais Cambre, avec ses riches pagodes et ses belles mosquées, tomba en son pouvoir; et l'incendie, ravageant bientôt cette cité magnifique , ne laissa qu'un monceau de cendres au chef ambitieux qui bravait D. Joâo. — Après cette expédition , Alvaro revint à Goa, chargé d'un butin immense; et Hidalkhan se vit contraint d'envoyer des ambassadeurs avec mission d'implorer la Eaix. La réponse de Joâo de Castro fut ère, mais elle fut mesurée; et il finit par accorder pour un temps limité, aux messagers d'Hidalk-han, ce gue le souverain de Balagate souhaitait avec tant d'ardeur. II prévoyait sans doute qu'il ne fallait pas s'engager trop loin pour soutenir les intérêts d'un prince étranger, et qu'à la manière dont les choses se passaient dans l'Inde, il aurait bientôt a s'occuper d'affaires plus sérieuses encore, et touchant de plus près aux intérêts directs du Portugal.

Comme s'il eût eu la certitude , en effet, qu'une guerre longue, difficile, incertaine surtout, dût rédamer tous ses efforts, il mit ses soins persévérants à améliorer l'administration , à ravitailler les places, à donner une salutaire direction aux esprits j, « faisant des hommes une appréciation si équitable, dit son historien, qu'il ne fut débiteur ni aux justes convenances ni à l'État. » Joâo III ne l'aimait pas, nous l'avons déjà dit, mais il l'appréciait; la lettre

L'UNIVERS

qu'il lui écrivit vers cette époque ïe prouve sufQsamment. Après avoir pourvu , avec une minutie étroite peut-être , aux nécessités du culte dans ces missions des Indes (*), il espère , on le voit , que, sous l'homme juste qu'il a choisi , disparaîtront ces intolérables violences qui accablaient, depuis si longtemps dé] à, les nouveaux vassaux du Portugal dans ces contrées lointaines; il recommande surtout au gouverneur de s'en référer au P. Francisco Xavier, qui n'était encore qu'un religieux missionnaire, mais que l'Église devait révérer bientôt comme un saint; et, il le faut dire pour être juste envers ces deux esprits éininents, ce fut peut-être le plus beau temps de l'Inde portugaise que celui où un homme de la trempe de Joâo de Castro put réclamer les avis sévères de l'austère religieux qu'on nommait déjà l'apôtre des Indes.

François-Xavier, venu dans ces régions en 1540 , avait déjà fait sentir le pouvoir de sa parole et de ses vertus à Ceylan, à Ternate surtout, où les habitants répétaient encore, dans des chants populaires, le récit des nobles actions d'Antonio Galvao , héros d'une espèce rare à coup sûr, puisqu'il refusa un trône et alla mourir dans un hôpital.

Pendant qu'une lutte sérieuse et vive, à laquelle le gouverneur prêtait son appui, s'établissait dans l'Inde portugaise

(*) Noas ferons remarqaer ici, à regret, que ce soaverain, moins tolérant que son prédécesseur, prit des mesures dignes des iconoclastes contre cet art antique des Hindous dont on avait respecté ou toléré du moins les œuvres Jusqu'alors. Que de magnifiques pagodes durent être renversées dans iTndel que de statues durent être brisées vers le milieu du seizième siècle!

précisément au temps où Rome clierchait de toutes parts les idoles de Part antique, pour les rendre Tobjet d*un second cuite. Le 8 mars

1546 , Joâo m écrivait à son gouvernear des Indes, qu*ayant acquis la certitude qu'on vénérait les idoles dans Goa et dans ses alentours, il fallait s*aider de ministres diligents pour les détruire; il décerne même des peines sévères « contre quiconque se hasardera à travailler, fondre, sculpter, dessiner, peindre, mettre en lumière quelque idole que ce puisse être, en métal , bronze , bois , terre , ou toute autre matière ; et il défend de les tirer de quelque portion que ce soit du pays. » 11 voudrait anéanUr, on le sent. Tinfluence des brahmes. Mais les I*ortugais ignoraient encore en ce temps ce qu*U y avait de vivaoe dans ce culte si impitoyablement outragé. Voy. Jacintho Freyro d'A.Qdrada, f^ida de JoOo de Castro, Carta del Rey,

pour le triomphe des idées catholiques, un renégat songeait à renverser la puissance chrétienne sur les côtes du Malabar. Cet homme, né en Albanie, de parents chrétiens , avait plus d*un point de similitude avec un autre aventurier, d'origine grecque, dont la haute fortune avait naguère étonné TOrientC). Après avoir occupp un rang éminent auprès du Soudan d'Egypte, sans changer toutefois de religion, Goge Çofar (Khoc^d Sofar) avait fini par comprendre qu'il ne pourrait résister à la hame que sa haute fortune devait allumer dans le cœur des musulmans ; non-seulement il avait renié, mais il s'était souillé du meurtre de Ras Soliman , son plus cruel ennemi :

et , après avoir réuni des richesses dont le transport était facile , il s'était réfugié, avec son fils, sur les côtes de l'Inde , et avait été demander un asile au royaume de Cambaya. Pendant longtemps, en effet, Coge Çofar avait partagé les périls et la fortune du rival d Antonio de Sylveira.

Mahmoud devint bientôt l'héritier de sultan Bahdour. Coge Çofar put voir qu'il subissait avec douleur les conséquences de la lutte engagée entre son prédécesseur et le fameux Pïuno da Cunha. Il prit sur l'esprit du nouveau souverain une influence plus rapide encore que celle qu'il avait obtenue à la cour du Soudan et même auprès de sultan Bahdour. La question religieuse avait disparu ; et les rares talents de Coge Çofar, qui avait fait jadis la guerre en Italie, le rendaient précieux aux yeux d'un prince se voyant toujours siir le point de reprendre les hostilités contre des troupes européennes.

Coge Çofar n'attendit pas que Mahmoud râïlamât les preuves de son zèle ; Il excita la haine du prince musulman contre les Portugais, sut rappeler, diton, au successeur de Bahdour, dans une allocution énergique , tout ce que l'ambition des successeurs de Gama et de Pacheco avait acquis dans l'Inde , et tout ce qu'une activité persévérante pou-

(*) Khalr-ed-din, sarnommé Barberoosse, né à MeteHn, ainsi qae son frère Aroudi. Voy. roavrage intitulé : Fondation de la Régence d* Alger, publié sur un manuscrit de la bibliothèque du roi, par Sander Rang et Ferdinand Dénia. Paris, 1839, 2 vol. in-s-

vait leur arracher. La guerre fut résolue daus les conseils du roi de Cambaya. La clause inexécutée jusqu'alors d'un ancien traité suffît pour motiver une première agression à l'occasion du fort de Diu. Nous exposerons, en peu de mots, les faits. Les musulmans avaient réclamé la construction d'im mur de défense entre la ville indienne et la forteresse occupée par les Portugais : ils renouvelèrent leur demande; plusieurs années s'étaient écoulées, il est vrai, sans que cette réclamation fit faite; mais le roi de Cambaya insista. Après tout, disaient les partisans de Coge Çofar, les Portugais n'étaient que des notes; et ils ne devaient pas regarder en maîtres la ville que leur forteresse inquiétait.

Celui qui commandait dans le fort de Diu était un capitaine d'une rare énergie. Quoique moins habile et moins grand sans doute que Joâo de Castro , les Portugais aiment encore à le compter parmi ces hommes de forte race, qu'ils ne craignent point de comparer avec quelque raison aux héros de l'antiquité. D. Joâo Mascarenhas avait été investi du commandement de ce fort célèbre ; mais il relevait nécessairement du gouverneur des Indes. Aussitôt qu'il eut acquis la certitude des prétentions élevées par le souverain musulman , il écrivit immédiatement à Joâo de Castro ; et en même temps qu'il lui faisait connaître la résolution de Coge Çofar, il lui exprimait son désir d'opposer une résistance vigoureuse au sultan. Lorsque le gouverneur reçut cet avis , il avait déjà expédié deux cents hommes pour aller au secours de la forteresse , sous les ordres de D. Joâo et de D. Pedro d'Almeida ; puis il s'occupa d'une expédition vers les Moluques ; car c'était l'é* poque où les dissentiments de l'Espagne et du Portugal se renouvelaient pour la possession de ces îles opulentes.

Cette lutte, d'un ordre secondaire, ne devait pas arrêter la guerre sérieuse qui se préparait. Les messages s'échangeaient entre Coge Çofar et le capitaine portugais. Le chef musulman insistait sur la nécessité de faire cesser un ordre de choses qui blessait la fierté nationale. La ville de Diu lui avait été donnée, d'ailleurs, par son souverain ; il prétendait l'agrandir; il insistait sur ce

LTfNrfERS.

principe' (|ue de simples hôtes ne peuvent avoir les droits de seigneurs, dans l'acception du mot : Mascarenhas lui répondit que, tout en lui adressant ses compliments officiels sur sa nouvelle acquisition , il se refusait à Quelque changement que ce fât dans la disposition des lieux ou dans les anciennes constructions militaires, ajoutant qu'il y avait d'ailleurs entre la forteresse et la cité un rempart plus sûr que la muraille qu'on prétendait édifier, et que la fidélité des Portugais à garder leurs serments devait avant tout suffire ; qu'au ' surplus, il ne pouvait rien décider dans une telle question , et qu'il allait en référer au gouverneur général.

Cette réponse fière excita au plus haut degré la colère du chef musulman. Sans attendre la réponse du gouverneur, dont il lui était facile de prévoir la teneur, il se jeta dans la ville de Diu avec huit mille hommes, parmi lesquels il y avait un grand nombre de Turcs, et il joignit à ces forces soixante pièces d'artillerie de fort calibre. Il comptait, avant tout, sur les mille janissaires qui étaient venus combattre les chrétiens dans l'Inde : non-seulement la solde qu'on leur accordait était supérieure à celle des autres troupes, mais leur courage éprouvé les rendait redoutables même aux Portugais. Sûr de ces auxiliaires, le lieutenant du roi de Cambaya insista auprès de Mascarenhas, en renouvelant ses anciennes prétentions; il alla plus loin, il ne craignit pas d'en exposer bien d'autres encore. Le capitaine général répondit par un refus positif à de pareilles demandes ; et il ajouta qu'à son tour il imposerait bientôt des conditions , et que ces prétentions sembleraient peutêtre dures ; car elles seraient écrites avec le sang des janissaires. Il était évident dès lors que les hostilités allaient commencer.

Joâo de Castro avait fait préparer neuf bâtiments pour aller au secours de la place; mais, les affaires du gouvernement ne lui permettant pas de commander en personne cette première expédition, if se contenta d'envoyer auprès de Mascarenhas D. Fernancfo, son plus jeune fils; et au moment du départ il adressa à l'enfant bien-aimé ces paroles mémorables : « Mon fils, je vous

« envoieaveecesecoiir8àDra;car,8don « les avis qui me parviennent, eette « place sera assiégée aujourd'hui par « une multitude de Tares. Quant à ce a qui regarde votre personne, je demeure « sans inquiétude, parce que je risquerais « un fils pour chacune des pierres de « cette forteresse. Je vous recommande « d'avoir en la mémoire ceux dont vous « sortez. Par le lignage, ce sont vos « aïeux; par leurs œuvres, ils vous ser- « vent d exemples. Faites tout pour « mériter le nom dont vous avez hérité , « en vous rappelant que , si nous nais- « sons tous de même sorte, ce qui rend « plus tard les hommes inégaux, ce sont « leurs œuvres. Rappelez-vous que celui « qui viendra le plus chargé d'honneur, « celui-là sera mon fils. Ceci est la béné- « diction que nous laissent nos ancêtres : « mourir glorieusement pour la loi, « pour le roi et pour la patrie. Je vous « mets sur le chemin de l'honneur; ga- « gnez-le (*). »

Après avoir prononcé ces nobles paroles , Joâo de Castro écrivit à Mascarenhas qu'en cette occasion il importait tout autrement d'être capitaine de Diu que d'être gouverneur des Indes, et qu'il lui envoyait son fils D. Fernando , pour que celui-ci pût un jour, dans sa vieillesse, se vanter d'avoir été l'un deses soldats: il ajoutait que toutes les forces de l'État devaient être employées à la défense de la forteresse. Puis, ces dispositions étant achevées , il fit partir l'expédition. Tel fut le début imposant d'une série d'actions glorieuses , dont la mémoire n'a pas encore péri dans l'Inde portugaise, où tout pour ainsi dire a péri ; et la confiance que les deux chefs avaient réciproquement en leur courage était si réelle, si profondément sentie, qu'au temps où le gouverneur parlait énergi^uement à son fils , le gouverneur de Diu disait à ses soldats , dans une vive allocution, qu'il était sûr que, s'il le fallait, D. Joâo de Castro viendrait sous les eaux à leur secours, dût-il tenir son épée entre les dents.

Un vendredi de l'année 1546 les hostilités commencèrent; et, dès le début, rien qu'aux dispositions de l'ennemi , les chrétiens purent s'assurer qu'ils avaient

(♦) Voy. Freyre de Andrada , Histaria de D. JoOo de Castro,

affaire à des hommes plus braves et plus intelligents que ceux qui conduisaient d'ordinaire les affaires militaires dans l'Inde ; il était aisé de voir que Coge Çofar avait étudié à la rude école des vieux capitaines qui faisaient alors la guerre en Europe. Non-seulement son feu était habilement dirigé, mais il avait lancé, par mer, contre la forteresse, une machine nautique , une sorte d'esplanade ambu* lante , disposée de telle sorte que deux cents hommes pouvaient y combattre aisément. En cas d'abandonf la machine devenait un brûlot d'un effet terrible, et l'incendie menaçait les forts. Un hardi capitaine , chargé du service du port , Jacome Leyte, parvint, avec trente nommes , à rendre inutile cette machine redoutée. 11 en chassa les Maures; et, grâce à un cordage habilement lancîé , il l'entraina jusqu'à la plage, où Mascarenhas l'attendait.

Les janissaires furent vivement ii1*ités en voyant réussir, presque sous leurs yeux , un coup si hardi ; ils pressèrent le chef nmsulnian de donner un assaut général ; mais Coge Çofar connaissait trop bien les faibles ressources de l'ennemi , et il comptait trop sur la saison de l'hivernage qui allait se déclarer en empêchant toute communication avec Goa , pour obtempérer à un tel désir.

D. Joâo Mascarennas, après tout, n'avait que quarante barriques de poudre à sa disposition avec deux cents hommes de troupes effectives. Il était résolu à périr sous les ruines de la place; mais il n'était pas sûr de la conserver : ce fut dans cette dure extrémité, et en butte à des attaques qui se renouvelaient sans cesse, que le noble défenseur de Diu résolut de faire connaître sa triste position à Joâo III , comme il l'avait fait connaître précédemment au gouverneur; pour arriver à ce but , il choisit un Arménien , qui , sous les vêtements d'un Joguis, s'embarqua sur uncatimaram (*), gagna une des villes de l'Arabie Heureuse, et, prenant la voie de l'Euphrate, fut un des premiers, dans les temps modernes, à gagner l'Europe par cette route, sui-

(*) Sorte d^embarcation gae Pon désigne éealoneDt soas le nom de jangada aa Brâil, et qai, n'étant composée que de quelques poutres Jointes ensemble, est à peu près insubmersl- Me.

vie de nos jours si fréquemment. Ce« pendant , et dans Tincertitude où il se voyait d'être secouru à temps, rinquiétude de Mascarenhas s'accroissait ; sans faiblir, son âme courageuse commençait à désespérer, lorsque la vigie du fort signala une flotte de neuf voiles : c'était celle qui conduisait à Diu le fils du gouverneur des Indes. Les Portugais étaient toujours les maîtres de la mer : la flotte mouilla bientôt dans le port, et Mascarenhas put serrer dans ses bras le fils bien-aimé de Joâo de Castro, enfant nlein de bravoure et d'exaltation , qui eut été certainement un héros comme son père s'il eût vécu. Le capitaine général offrit à D. Fernando sa propre habitation pour y demeurer; mais le jeune soldat lui répondit ^u'au temps où la paix serait revenue , il accepterait son offre; qu'au jour où il débarquait parmi tant de braves , la terre du rempart devait être son lit: réponse fière, que ne démentit pas un seul instant une courte existence.

La place était ravitaillée. Les braves

?iui commençaient à désespérer de la ortune trouvaient un nouveau courage dans la ferme assurance des hommes énergiques qui venaient combattre avec eux. Disons-le en effet, à partir de ce moment, Diu présente une série d'fctions merveilleuses et de grands souvenirs , dont les femmes elles-mêmes ne doivent pas être exclues : ce fur durant cette partie du siège qu'une matrone portugaise, nommée Isabel Fernandes, s'illustra par une foule de traits de bravoure que nous regrettons de ne pouvoir consigner ici. Non-seulement Isabel Fernandes animait les combattants, mais elle secourait les blessés avec un zèle dont il n'y avait pas encore eu d'exemple dans les Indes: tandis que ses forces s'épuisaient au service du pays, sa fortune était consacrée aux soldats qui le défendaient, si bien que le nom de la vieille de Diu était, longtemps encore après l'événement, répété dans tout le Guzarate avec un mélange de tendresse respectueuse et d'admiration.

Il faut préférer, sans doute, cette persévérance où l'humanité s'unit au courage à mille traits de bravoure spontanés qui illustrèrent cette partie du siège. Il y en eut un cependant qui frappa les

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f fa

deux armées de surprise. Masearenhas avait besoin d'être instruit d'une circonstance importante ; mais pour cela il fallait s'emparer vivant d'un homme appartenant au parti ennemi. Un soldat portugais , nommé Diogo de Anaya Goutinho, n'hésite pas à remplir leidésir du général. Attaché à une corde solide, il se laisse couler le long des remparts, s'élance sur deux musulmans qu'il aperçoit à l'écart, en tue un , emporte l'autre et l'amène devant Masearenhas. Mais ce n'est pas tout : rentré dans la forteresse, il s'aperçoit que son morion lui fait défaut , il suppose que cette partie de son armure a dû tomber dans la lutte qui s'est engagée entre lui et son adversaire : il se ait descendre de nouveau, retrouve l'objet qu'il cherche et le ramasse avec un imperturbable sang-froid aux yeux de l'armée ennemie^ sans que nul s'oppose à l'accomplissement de cet acte d'intrépidité.

C'était par des traits pareils que les Portugais donnaient à Coge Çofar la preuve de leur inébranlable résolution ; il répondait à ces faits éclatants en anpelant de nouvelles troupes à son aide et en multipliant l'artillerie qui devait battre la place en ruine (*). Il s'était même cru un moment si bien assuré de la réussite, qu'il n'avait pas hésité à inviter le sultan de Cambaya à se porter sur la forteresse pour être témoin de sa destruction ; mais un boulet ayant atteint non loin de lui un de ses serdârs , le prince musulman avait jugé ^ue le triomphe n'était ni si assuré ni si prochain qu'on le supposait ; et il s'était retiré prudemment.

Coge Çofar avait fait, dit-on, le serment sur l'étendard de Mahomet de succomber dans cette entreprise ou de triom- ()her des chrétiens. Un boulet perdu 'atteignit au milieu de ses janissaires, et Roume-khan, son fils, lui succéda dans le commandement de l'armée , comme

poi les

(*) Une de ces pièces formidables fut trans- 3rlée à Lisbonne, et elle est remarquable par les curieuses inscripUons dont elle se trouve chargée. Voy. à ce sujet les Mémoires de VAcc^ demie des sciences de Lisbonne, Rien n'est bizarre, du reste, comme les dénominations orientales données a ces canons.' Non-seulement on remarquait des basilics , ce qui se comprend par la forme de la pièce, mais il y avait des aigles, des tigres, des chameaux^ etc., qu'an maDœavnit coinme les autres pièces.

il lui succéda dans la haine qu'il avait vouée aux Portugais.

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