H)RT0GAL
ment , il dut se rappeler plus d^une fois la triste prophétie qui lui avait été faite à son départ de la France; on lui avait annoncé, en effet, qu'il rencontrerait en Portugal plus d'obstacles réels , venant d'une Jalousie inquiète et d'une susceptibilité nationale nécessairement injuste, qu'il n'aurait à en redouter de la persévérance des Espagnols (*),
On voit par cette rapide esquisse combien dut être remplie l'administration du comte de Casteimelhor, si tristement entravée d'ailleurs par d'interminables tracasseries de cour. Cette administration avait duré cinq ans , et certes ce n'est point la période ta moins glorieuse du Portugal. Lorsque le ^rti de la reine l'eut emporté, ce ministre comprit que tout était fini pour lui dans un pays où il avait occupé le premier rang , mais où, comme il l'avait dit luiinéme^ « un roi lui avait manqué ; » il passa d'abord en Italie et en France, puis il alla se fixer en Angleterre. Ce ne fut pas, disent quelques relations manuscrites, pour y être paisible spectateur d'un état de choses qu'il avait préparé, et, si l'on en croit ces documents inédits ^ue nous avons sous les veux, il ne tint pas à lui que D. Affonso ne ressaisit cette ombre de pouvoir, dont son ministre avait seul compris la réalité.
Le nom de ce misérable prince est venu de nouveau se placer sous notre plume, il est donc indispensable que nous disions encore quelques mots de sa personne et de la triste existence à laquelle il se vit condamné.
D. AFFONSO AUX AÇOBBS. *- IN^ TBIOUES BB LA COUR B'BSPAGNB.
— SBJouB nn BOi déchu a cintra. — On se ferait une idée assez peu exacte du caractère versatile de ce prince^ si on se le représentait comme étant profondément affecté d'une révolution qui le privait du pouvoir; la puissance royale en réalité ne lai avait
(*) Lorsque la paix fat oondœ entre TEspagae et le Portogal , Schomberg oommanda les armées de France en Catalogne, et bien quHl fût protestant, on l'honora en 1675 dtt titre de maréchal de France. II alla servir plas tard en Angleterre, et tout le monde connaît Tlssue delà fameuse Journée de laBoyne, où il commandait. Il y fut tué le 22 luillet 1690 d'un coup de pistolet pour avoir négligé de se revêtir de sa cuirasse , au moment où s*engagea Tacttoa.
jamais appartenu. G*était«a folle liberté et la possimlité de satisfaire des puériles fantaisies qu'il regrettait. Lorsque la nouvelle omcielle du mariage ae son frèreavecÉlisabethdeSavoie lui parvint, il poussa, dit-on, la condescendance jusqu'à envoyer complimenter les nouveaux époux ; puis^ comme s'il eût prétendu se venger de cette étrange démarche par une épigramme, on lui entendit répéter que le plus à plaindre dans tout cela n'était pas le pnnce délaissé, et que son pauvre frère verrait bientôt ce que valait la Française,
Quelle que fût la résignation dont il donnait dfes preuves incontestables, ce roi déchu était un sujet d'embarras et d'inquiétude pour ceux-là même qui l'avaient placé dans cette étrange position. Il fut bientôt résolu qu'on renverrait dans une des îles Açores, où il occuperait le palais des gouverneurs et où il jouirait d'une liberté qu'on ne pouvait guère lui laisser en Portugal sans de graves inconvénients pour la tranquillité publique. Il partit incognito pour cette nouvelle résidence en 1668, et bien qu'il y fût arrivé sans que les habitants en fussent instruits, il jouit pendant six ans à Angra sinon de plaisirs variés, du moins de ces divertissements bruyants qui convenaient à son caractère. Un mestre de camp bien connu dans l'histoire de cette période.
Manuel Nunez Leitâo , avait été nommé par le régent pour surveiller les démarches de son frère et pour pourvoir avec luxe, dit-on, à tous les désirs qu'il pourrait manifester.
Mais il était décidé que ce prince devait toujours être la victime de combinaisons politiques auxquelles il était probablement étranger et dont il ne comprenait pas même l'issue. En dépit du traité de paix qui avait été fait entre l'Espagne et le Portugal, la première de ces puissances ne cherchait qu'une occasion de recouvrer sa domination sur un pays toujours regretté.
A l'époque où le comte de Huraanes était ambassadeur de Castille à Lisbonne, la cour de Madrid parvint à se procurer par son moyen des intelligences avec quelques habitants de l'tle de Tercère. Il était convenu que l'on se débarrasserait de la personne de Ma;
nuel Nunez LeîtSo, que l'on s'emparerait du roi captif, et que ce prince serait immédiatement uni à la veuve du roi d'Espagne. Le Portugal subissait dès lors une invasion nouvelle et l'Espagne rentrait pour toujours dans ses ancieimes possessions. Il parait certain <Iu*Affonso VI fut instruit de ce projet, mais on ne dit pas s'il y donna son assentiment. Ce qu'il y a de certain , c'est que le complot fut déjoué, que
Ï plusieurs exécutions capitales eurent ieu {*) et que l'on mit un moment en question à Lisbonne l'incarcération de l'ambassadeur castillan. D. Pedro s'occupa immédiatement de faire revenir sur le continent celui qu'il en avait éloigné avec tant d'empressement six années auparavant, et ce fut un officier général, Pedro Jacques de Magalhâes, qui fut chargé de cette mission. Il s'en acquitta avec autant de succès que d'intelligence , mais il y eut encore une sorte de comédie en jeu durant cette dernière partie de la vie politique d'Alphonse : comme il hésitait à descendre a l'aço de Arcos, irrité qu'il était contre l'ancien gouverneur , dont il menaçait, (lisait-on, la vie, le duc de Cadaval vint le chercher, et, lui persuadant que le navire allait sombrer, l'emmena comme un enfant. Transporté dans les bras de deux matelots, il fut placé au fond d'une litière et de là conduit à Cintra. On dit que le long de la route il resretta Henriquez de Miranda et mauuit dans des termes amers le comte de Castelmelhor. Ce n'était pas ce ministre, tout ambitieux qu'il avait pu être, qu'il fallait maudire; il est avéré sans doute qu'il prit part à la dernière échauffourée et qu'il se rendit à Madrid pour en hâter l'exécution ; mais avec quelque résolution D. Affonso pouvait recouvrer le pouvoir, et la face politique de l'Europe changeait. Tout est bien vague, du reste, dans l'histoire du Portugal lorsqu'on arrive à cette période, et, comme le disent les nationaux eux-mêmes, c'est toute une histoire à
(O II est inexact d'affirmer, comme Tont fait quelques historiens, que Mendoça, l'àme delà conspiration, périt du dernier supplice. Le ré> gent D. Pedro commua sa peine contre la réclusion à perpétuité dans une forteresse de l'Inde, pivide, qui tenait le second rang , fut exécuté.
écrire (*). Ce qu'il y a de positif, c'est que la captivité du monarque déchu dura neuf ans, et que les soins empressés dont l'environna toujours le duc de Cadaval ne purent rompre pour lui l'intolérable monotonie des jours.
Maintenant encore, lorsque le voyageur va visiter le château de Cintra, un des premiers soins du guide est de vous montrer la chambre où le monarque déchu languit durant tant d'années. Ici nous emprunterons quelques lignes énergiques et touchantes à l'auteur de Cintra pittoresque, « Les murailles de ce palais ont entendu les imprécations de rage que proférait un roi outragé
dans son honneur et dans sa dignité
On montre l'appartement où l'infortuné monarque promenait son désespoir; les carreaux laissent voir encore la trace de ce mouvement continu nar lequel il cherchait à se distraire dans une si triste position. Précédemment, il occupait une autre salle d'où il pouvait du moins contempler la campagne : sous prétexte qu'il entretenait des relations avec ses partisans au moyen des signaux qu'on lui adressait du château du bourg, il fut transféré autre part. Dans la chapelle au-dessus du chœur, il y a une ouverture qu'on a pratiquée dans la muraille , c'est par là qu'il entendait la messe : on avait disposé ainsi les choses pour qu'il ne pût être aperçu du peuple. On voit aussi à la fenêtre de son appartement les traces de la grille de fer qu'on en a arrachée. Ce fut dans cette salle qu'il vécut le reste de ses jours, soumis aune dure captivité, jusqu'à l'époque de sa mort. (**) Il fut transporté alors au monastère de Belem , où il gît dans un cercueil de bois derrière le mattre-autel.
« Son corps que nous avons vu là, il y a encore peu d'années , s'était conservé tout entier, et c'est à peine si l'on remarquait quelques atteintes à la partie proémmente du visage. 11 était vêtu de
(*) Voyez poar tous ces détails fort pea connus, un livre inédit inUtuIé : Catastrophe de Portugal em que se trata do natcitnenio^ vida e morte do Sr, D. Jffonso FI. II ne faut pas confondre ce récit avec l'ouvrage de L. Dorea Caceresa Faria, qui porte un titre analogue. Le Panorama en a donné des extraits, auxquels J*ai puisé.
(**) Il fut frappé d'apoplexie, le 12 septembre
ses habits de soie , sans insigne aucun de la royauté. J'en demanderai le motif ; je voudrais savoir ausyi pourquoi on lui a refusé la sépulture dans l'asile des rois de sa dynastie? Les bras desséchés du premier roi de la famille des Braâ;ance s'étendent vainement vers le premier-né de cette famille, pour lui faire partager la poussière d*une même sépulture (*).
BBGBNGB DB DON PBDBO. •— IL PBBND LB TITBB DB BOI. — MOBT DB LA RBINB. — SBGOND MABIÂOE. — CABAGTBBB DB GB PBINGB. ^ S'il
faut en croire le témoignage d'un homme qui avait eu plus d'une occasion d'approcher de sa personne et de dis* cuter même avec lui de hautes questions , l'infant D. Pedro n'avait guère plus profité des enseignements dont on avait environné son enfance aue Je roi; mais il y avait cette différence entre les deux frères , que l'un était débile de corps et d'intelligence, tandis que l'autre ,« doué d'un tempérament robuste et vigoureux, d'une taille élevée, d'une force prodigieuse et d'une grande activité de corps , » suppléait a l'absence d'éducation par une perspicacité singulière; si bien qu'après avoir affirmé « qu'il n-était pas mstruit aux lettres, » et que, selon l'opinion de quelques-uns , « on pouvait entendre le terme dans le sens le plus étroit , » le chevalier Sottthwel ajoutait: « Ce prince a la conception prompte, l'esprit solide et pénétrant....; il a te regard grave et décent, où ne se remarque rien de hautain, mais un air de modestie peu ordinaire aux personnes de son rang. »
Le même historien dit aussi que le régent était sensible et pensif, qu^il avait un étrange penchant a la mélancolie , et que cette mélancolie s'était fort accrue, dans les derniers- temps, sans qu'on pût déterminer la cause de cette disposition i'esprit (**).
G est que, l'ambitioDunefoissatisfaite,
{*) Yoy. Cintra piniureKa, on Memoria descripHva da villa da Cintrât Collares e sens arredores, Lisboa, 1839, I vol. iQ-8^ Noos savons que cet iotéressant oavrage anonyme est dû à un jeune écrivain distingué, le vicomte de Juremenha , qui prépare, dit-on. de précieux travaux sur les antiquités Uttéraires de son pays.
(*♦) Voy. Southwel, Relation de la Cour de Portugal tous D,Pèdre, à présent régnant.
restaient les souvenirs amers. Durant la catastrophe qui avait privé son frère du trône , on avait vu plus d'une fois D. Pedro verser des larmes , et il se peut que ces larmes fussent sincères; ce qu'il y a de certain aussi , c'est qu'il ne consentit jamais à prendre le titre de roi du vivant d'Affonso, malgré les instances des états. Il paraît en même temps qu'il conserva toujours une vive tendresse pour la reine, et que la beauté remarquable et les qualités intellectuelles si eminentes de cette princesse lui conservérent toujours une haute influence.
Isabelle de Savoie ne garda pas le pouvoir qu'elle avait conquis , grâce à une révolution si étrange; elle mourut le 27 décembre 1683, à Palhavâ^ et fut enterrée dans le couvent des capucines françaises de Lisbonne, qu'elle avait fonde plusieurs années auparavant. Elle ne laissait qu'une fille au roi (*); D. Pedro épousa , quatre ans après la mort de sa première femme , une prin* cesse allemande d'une rare beauté, Marie-Sophie-Isabellede Neubourg, fille de l'électeur palatin du Rhin, Philippe Wilhem. Ce mariage eut lieu en 1687, et il fut plus fécond que l'union précédente. D. Pedro eut de sa seconde épouse l'infant D. Joâo , qui mourut au berceau , en 1688; le prince héréditaire qui portait le même nom, et qui naquit le 22 octobre 1689; puis D. Francisco, le grand prieur do Grato , D. Antonio , auquel l'opinion publique accordait plusieurs qualités éminentes, dona Theresa, qui était destinée à l'archiduc Charles et qui mourut enfant en 1704; D. Manuel, qui combattit à coté du prince Eugène a Peterwaradin, à Temeswar, et enfin l'infante dona Francisca, morte en 1736.
NÉGOCIATIONS POUB BBNTBEB DANS LA POSSESSION DE TANGBB. — ABAN- DON DE CETTE PLAGE PAB LES ANGLAIS.
—La noble conquête de Joam r% Tanger avait été donne en dot à l'Angleterre, lorsque Charles H avait épousé 1 infante. La cession de cette place avait été considérée d'abord comme offrant de réels avantages; les Anglais voyaient dans leur nouvelle possession la possibilité
(*) Le P. d'Orléans a écrit d'un stvle excellent, mais quelque peu partial, la vie die çe$ deux princesses.
L'UNIVERS
de se rendre maîtres du commerce de la Méditerranée, et en construisant un môle, ils se prétendaient en état de « tenir à couvert de toute insulte une escadre qui mettrait en sûreté le commerce des deux Indes. » Les travaux furent commencés avec ardeur ; il paraît certaîu qu'on ue put jamais obtenir des Maures un territoire suffisant pour maintenir la garnison anglaise dans un état convenable.
Des sommes énormes furent, il est vrai, dépensées pour réaliser les projets que Ton avait conçus; mais les plans subissaient des changements déplorables à mesure que les constructions avançaient, et , selon un diplomate portugais qui se trouvait bien à même de savoir la vérité sur ce point, « on discontinua si souvent la construction du môle , et on y revint à tant de reprises sur de nouveaux plans, qu'il en coûta prodigieusement à la cour. » Ces dépenses , dont il était difficile d'entrevoir le résultat, effrayèrent à la fin TAngleterre, dont les finances étaient épuisées. Elles ef&ayèrent,... ou pour mieux dire Charles II entrait dans cette voie d'économies, grâce auxquelles il voulait se mettre à même de se passer du parlement.
Bien que la proposition d'abandon eût été faite en conseil secret, on laissa entrevoir la possibilité de rendre aux Maures la ville chrétienne. A cette nouvelle, la cour de Lisbonne s'émut, les vieux souvenirs parlèrent. On fit proposer à l'Angleterre de rendre Tanger moyennant certains dédommagements.
. Se défia-t-on de la réalisation des offres ? craignit-on que les Portugais n'eussent plus des forces suffisantes pour se défendre contre l'État de Maroc ? on refusa avec dédain les propositions de l'ambassadeur ; et , par une inconcevable décision , on préféra anéantir des constructions considérables, qui avaient coûté vingt ans de travaux successif à la
Sossibilité de tirer quelques avantages e l'échange stipule. L'esprit de démence qui avait présidé à cette résolution fut tel, qu'on ne voulut pas même rendre à une puissance chrétienne une cité qui avait coûté aux premiers conquérants tant de sang chrétien. Ce fut en vain que le Portugal et l'Espagne flrent des onres de dédommagement à l'Angleterre, ce fut inutilement qu'on
proposa de soumettre au saint-siége la ville toute catholique de Tanger ; le cabinet de Londres ne voulut rien entendre, ce que le noble comte d'Ericeira avait redoutéarriva: ilyeutdouble pro&nation, celle des temples et celle des tombeaux. Au jour choisi pour abandonner la ville, les Maures , qui avaient été avertis d'un projet longtemps médité, se réunirent aux alentours de la cité; le roi de Fez y envoya même environ trois cents hommes armés ; ils attendirent patiemment que les Anglais eussent fait jouer la mine et eussjent détruit les ouvrages qui leur avaient coûté tant d'argent. Puis , lorsque ces hordes pillardes crurent n'avoir plus rien à craindre , elles s'élancèrent sur les décombres fumants des murs et prirent possession avec une joie féroce de la ville conquise jadis par un grand maître de l'ordre du Christ. Les églises furent envahies ; les tombes, fermées depuis trois cents ans, furent ouvertes; les corps des vieux chevaliers furent ignominieusement tirés de leurs cereeuils, et exposés aux injures de l'air sur les ruines des remparts. Les Anglais furent témoins pour ainsi dire de ces indignes profanations, et pas une tentative ne fut faite alors pour les empêcher. Dès lors le souverain qui commandait à Mequinez ^ Ben-Beker, rentra dans la possession d'une ville qui avait compté dans ses murs jusqu'à six mille chrétiens. Cet événement eu lieu en 1684, et non en 1685 , comme on le voit dans le récit ordinairement exact du comte d'Ericeira , qui avait gouverné six ans cette partie des côtes de l'Afrique (*). il a (allu attendre
Çrès de cent cinquante ans pour que 'anger vît paraître encore dans ses murs les chrétiens; mais eette fois le canon d'une flotte française a vengé ces vieux chevaliers portugais arrachés de leur tombeau.
TBAiTB BE HBTHUEM. — L*alliance avec l'Angleterre portait ses fruits. Le
(*) HUtoriade Tangere, que compreheude €U noticias desde a sua pnmeira conquisia aie a sua ruina, Lisboa, 1732, l vol. in-fol. Il faut rappeler à Thonneur de D. Fernando de Menezes, qa'eo I66i, lorsqu'on dut livrer la place aax Anglais, il refusa toutes les récompenses qui lui étaient offertes , et ne voulut pas accepter cette commission. 11 se rappelait gue Tanger avait été défendu héroïquement par les Meoeiet.
traité de 1668 , conclu entre TEspagne et le Portugal, grâce à Thabileté diplomatique de Soutnwel , devait recevoir sa récompense. L'influence de la Grande- Bretagne sur le Portugal ne cessa de s'accroître, en subissant quelques variations. Le traité de Methuen , conclu vers les premières années du dix-huitième siècle, vint resserrer d'un lien plus indissoluble encore une chatne préparée depuis longtemps. Un écrivain d'une haute sagacité, le général Foy, a caractérisé merveilleusement la nature réelle de ce traité : il a établi d'une manière positive son influence et sa portée; il a démontré que ce fut depuis ce moment que le Portugal ressentit les effets de l'espèce de suzeraineté commerciale et industrielle à laquelle il s'était soumis de son plein gré, et quePombal brisa quelqueiois si généreusement. Nous allons reproduire cette opinion, en rappelant seulement un fait omis par le grand publiciste, celui qui précéda le traité et oui se rattache au Brésil.
Selon les meilleurs documents qui nous soient parvenus, ce fut en 1699 qu'arriva en Portugal le premier or trouvé dans l'intérieur du Brésil. Il semble que les Anglais eussent compris tout d'abord le changement que cet incident nouveau allait produire dans le paj^s. Sir John Methuen, chargé de sur- Teiller les intérêts de l'Angleterre auprès de la cour de Lisbonne, devina du premier coup d'oeil le parti qu'on pouvait tirer de cette émission prodigieuse de numéraire; il conclut, en 1703, un traité fort simple, puisqu'il ne renferme que deux articles ,et par le fait ce traité a été l'arbitre des destinées du Portugal durantplusd'un siècle (*). En faisant ad mettre ses tissus de laine par la nation alliée , en s'engageant de son côté « à diminuer d'un tiers pour les vins de Portugal les droits de douane qu'elle mettait ou devait mettre sur les vins des autres pays, » l'An-
fleterre établissait, en quelques mots, les ases d'une situation commerciale dont tous les résultats devaient tourner à son avantage. A partir de la signature du traité de Methuen , en effet , les Anglais fournirent au Portugal la plupart des objets de première nécessité consom-
(♦) Histoire de la Guerre de ta Péninsule sous Napoléon^ par legénôral Foy, tom.2, p. 27.
mes par la population. Non-seulement ils apportèrent les blés du Nord, par lesquels on devait remplacer les céréales qu'une agriculture indolente laissait dé-
1>érir ; ils approvisionnèrent les villes de eurs poissons salés et de leurs morues de Terre-Neuve; mais les draps, les toiles et les cuirs des manufactures anglaises remplacèrent , en Portugal , les objets du même genre fournis jadis par diverses nations. Pour nous servir d'une espèce d'axiome vulgaire d'économie politique , oui avait cours au dixhuitième siècle et que l'on n'a pas oublié, l'Angleterre nourrit et vêtit le Portugal. Qrâce à une convention qui échangeait sans travail des produits manufacturés contre les pépites d'or de Minas-Geraes, Findustrie nationale fut complètement arrêtée. Ce n'était pas encore tout à fait l'époque où LInnée devait, en énumérant lesridiesses agricoles du Portugal, rappeler un vers fameux d'Horace. Les Portugais connaissaient les richesses dont la nature les avait comblés, mais ils dédaignaient d'en faire usage : il était passé en force de chose Jugée « que le travail ne convenait pas aux riches, et qu'il fallait s'en tenir au partage que Dieu a voulu faire de ses bienfaits, en donnant aux uns l'industrie, aux autres les métaux précieux. » On sait aujourd*hui ce que valent de pareils axiomes, et l'on peut en étudier les résultats : en 1683 et dans l'enivrement d'une richessenou veIle,on était excusable de ne pas en prévoir les funestes consé-
auences. Les dernières années du règne e don Pedro II s'écoulèrent dans ces rêves dorés.
Sans commander précisément luimême ses armées, ce prince eut quelques jouissances d'amour-propre. On ne saurait appeler cela de la gloire pas plus qu'on ne doit désigner sous le nom de richesse une prospérité mensongère.
Durant la lutte mémorable qu'alluma en Euroue la guerre de la Succession, D. Pedro obéit, dit-on, plutôt à certaines nécessités qu'à ses sympathies; et il suivit la fortune de l'Angleterre (*), en combattant
n En I701 C6 monarqae ayait fait ane ligne ofreDsive et défensive avec la France et l'Espagne contre la maison d*Autriche; le 16 mai 1703, sa politique changea complètement; TAngleterre el la Uollandr remportèrent.
LUNIVERS.
contre la France. Cette guerre, que Ton peut étudier aujourd*hui , grâce au beau livre qu'a publié M. Mignet, cette lutte orageuse , dont on connaît les moindres détails, eut pour lui des succès divers : ce n'était pas cependant pour la fin de ce règne qu'étaient réservées les pertes réelles. Le Portugal, au contraire, put satisfaire un ressentiment longtemps comprimé. Le petit royaume , redevenu indépendant, mettait résolûmentsonépée dans la balance ; et cela suffisait pour que les combinaisons politiques du reste de l'Europe en fussent troublées : comme le dit avec éloauence un babile écrivain qui a fait ae ces guerres une étude passionnée, « deux foisles quinas portugaises allèrent venger dans Madrid le long outrage qu'elles avaient reçu du drapeau castillan, lorsqu'il avait flotté soixante ans sur les tours de Lisbonne. >» Don Pedro avait accompagné l'archiduc prétendant au trône d'Espagne dans le pays de Beira , et le 2 juillet 1706 ce prince avait été proclame roi dans Madrid, grâce à l'activité du marquis de Minas. Don Pedro, de retour à Lisbonne,put croire que sa politique l'emportait; car il fut enlevé par une pleurésie , le 9 décembre de la même année : il avait alors cinquante-huit ans et sept mois. Comme régent , il avait gouverné plus de quinze ans^ et comme roi au delà de vingttrois; c'est un des plus longs règnes qu^it vus le pajs. Avant de rappeler quel fut l'état politique du Portugal sous son successeur, nous allons examiner ce qu'étaient devenues les Indes orientales, a une époque où le Portugal avait subi de si violentes commotions. Le nom d'un conquérant nouveau, fatal à la domination européenne dans ces contrées, va paraître , et il est répété trop rarement par les historiens, pour que la période qu'il domine n'offre pas un réel intérêt.
SÉYADJI. — DSBNIEB COUP POBTB ▲ LÀ PUISSANCE DES PORTUGAIS DANS
LES INDES.— On l'a VU par le coup d'œil rapide que nous avons donné à 1 administration des vice-rois qui se succédèrent depuis la funeste journée, ledernier grand homme qui alla commander aux Indes portugaises fut Luiz de Ataîde :
ce capitaine clôt dignement la liste avec Souza Coutinho, mais enfin , c'est à lui qu'elle s'arrête. On dit que lors
de son retour à Lisbonne , il avait emporté pour unique trésor quatre grands vases remplis de l'eau des quatre fleuves
gile de ces derniers jours de glo princes de llnde le comprirent, et ils commencèrent à miner lentement de leur côté cette puissance colossale, qui dans les mers lointaines ne pouvait déjà plus résister à la Hollande. Le fameux combat naval livré devant Macassar, et à la suite duquel les Célèbes tombèrent au pouvoir des Provinces- Unies; le siège de Colombo, où l'on vit les soldats portugais combattre si vaillamment, en s'animant des grands souvenirs de Camoens: vingt autres actions, négligées par les historiens, prouveraient au besoin que la lutte ne fut pas sans gloire ; mais il faut le dire ici avec douleur, d'épouvantables cruautés signalèrent cette période ; et quelques faits honorables rachètent difQcilement des actes dont le souvenir indigne encore l'humanité. La haine qu'inspiraient les conquérants devint un signal de ruine, lorsque Sévâdjy eut paru. Ce nom a eu bien peu de retentissement en Europe ; il ne se trouve pas même dans tous les traités ex professa où l'on prétend raconter les derniers exploits des Portujgais dans l'Asie. Comme on l'a déià mit voir dans le volume consacré à l'Inde , en envisageant toutefois ses conquêtes sous un autre rapport, Sévâdjy est l'heureux concurrent d'Aureng- Zêb et le fondateur de la puissance mahratte; voyons comment de simple zémyndar, ou de grand tenancier de terres du gouvernement, il parvint à ériger un nouvel empire et à faire trembler dans Goa les Portugais consternés.
A l'époque où Aureng-Zéb était dans toute sa puissance, c'est-à-dire vers le milieu du dix-septième siècle, il songea à étendre singulièrement les limites de son empire et aies pousser jusqu'au bas Hindoustan; le souverain de Golconde (qui renferme une partie de l'Haîder- Abâd ), ceux de Bidjapour et du Dekkhan se réunirent contre leur ennemi commun. Ces princes asiatiques avaient formé entre eux une ligue offensive et défensive, « comme firent autrefois en
Europe les trois grandes cités du Péioponèse, Argos, Messène et Sparte. »
Un de nos vieux voyageurs français, dont nous tirons cette judicieuse remarque, Carré, qui avait été envoyé par Coibert aux Indes , fut ténioin oculaire de ces efforts, et devint l'historien du soldat heureux sur lequel les voyageurs portugais renferment à peine quelques mots C). Déjà l'oncle d'Aureng- Zéh marchait à la conquête des régions menacées, lorsque le souverain du Bidjapour, renonçiant lâchement à faire partie de la confédération, assemhla son conseil , et fit part de la résolution où il était de se soumettre au Moghol. Seul parmi les zémyndars, Sévâdjy soutint énergiquement le parti de Tindépendance. Il fit plus : au sortir de ce conseil, où l'avis des hommes timides avait prévalu , il réunit secrètement des troupes, marcha rapidement vers le camp ennemi ; et, prenant au dépourvu le générai d'Aureng-Zéb, anéantit son armée d'invasion , en laissant croire au chef consterné que le souverain du Bidiapour combattait pour la liberté.
Le brave zémyndar ne s'en tint pas à cette expédition, dont le succès était presque miraculeux :il lui fallait de l'argent. Surate n'était pas loin; le pillage de cette cité opulente fut résolu ; et tout réussit tellement au gré du chef, qui n'avait pas encore proclamé son indépendance, qu'en quelques jours il se trouva possesseur de richesses suffisantes pour soutenir la guerre dans laquelle il s'engageait si audacieusement.
Sévâdjy avait commandé d'abord lui seul l'armée qui marchait sous ses ordres. Après le coup de main heureux qui l'avait rendu maître un moment de Surate, il créa, pour le seconder, quatre lieutenants généraux , enleva plusieurs places au souverain dont il avait été le zémyndar, et se déclara ouvertement au Moghol comme chef indépendant. Dans cette lutte opiniâtre qu'il allait soutenir, Sévâdjy eut l'habileté de ne point s'aliéner l'esprit des Européens individuelment; il n'en devint pas moins un ennemi redoutable pour les Portugais.
Lorsque sa puissance se fut accrue, croyant avoir à se plaindre d'eux, il s'em-
(*) f^oyage des Indes orientales. Paris, 1699 , 2 vol. iii-12.
para de l'f le de Bardes et les fit presque trembler dans Goa.
L'histoire de cet homme vraiment extraordinaire est certainement l'une des plus attachantes et des plus drama« tiques que puisse offrir la période à laquelle nous sommes arrivé ; nous ne {)ouvons qu'en indiquer sommairement es points principaux; mais il suffira de dire, pour l'intelligence de cette notice ^ qu après avoir été reconnu à la cour même d'Aureng-Zéb comme rajah indépendant, puis retenu en captivité pendant quelque temps, il sut recouvrer sa liberté, se créer des ressources nouvelles, et conquérir, avec une armée puissante, les villes les plus riches de la côte du Malabar. A cette époque le Bidjapour, se voyant dans l'impossibilité d'opposer une résistance efficace à ses envanissements , reconnaissait tacitement sa volonté souveraine. L'anéantissement des petits princes de la côte profita d'abord aux Portugais; et ils se virent momentanément exempts du tribut qu'ils leur payaient. Cet état de choses ne dura pas lonstemps.
Sévâdiy réclama pour lui-même les subsides qu'on remettait naguère aux princes qu'il avait vaincus; et, vers 1672, lorsqu'il envoya frapper d'un impôt considérable la ville de Daman , cette cité, naguère si redoutable, qui avait résisté aux forces du Moghol et à celles des princes voisins, témoigna hautement sa joie de ce que rheureux conquérant bornait là ses exigences; un peu plus tard, la ville de Chaul (CAaott/) subit la même loi, sans opposer plus de résistance. ï}h& lors il devint évident que, si l'heureux Sévâdjy ne s'emparait pas des erandes cités européennes, le long de la côte du Malabar, c'est que, esprit aussi éminent ^u'il était politique habile , il préférait à de faciles conquêtes la certitude de certains avantages commerciaux.
Cétait le temps, au reste, où la métropole, fondant d'immenses espérances sur ses colonies américaines , semblait abandonner à toutes les chances du hasard ses riches cités de TOrient. Un dédain
Ï profond pour ces possessions lointaines es livrait même sans regret aux étran* gers. L'île de Bombay venait d'être donnée aux Anglais comme un présent de
L'UNIVERS
< noces sans conséquence, à Toccasion da moriagede l'infante; et les Indo-Portugais étaient si bien accoutumés à cet abandon de la mère patrie , que, lorsque ragent de Colbert passa par Ghaul, les habitants de cette cité puissante crurent que , grâce à la même générosité ou , si on Taime mieui, par suite de la même politique, ils allaient devenir Français.
Quelques années auparavant, vers 1653 , Tanarchie la plu^ c^éplorable avait commencé à régner dans Ooa. Une faction audacieuse s'emparait de Vasco de Mascarenbas et le contraignait à retourner en Europe , en se partageant le {pouvoir. Singulièrement restreint par es bornes de cette notice , nous devons nous arrêter, lorsque les faits d'une -certaine valeur manquent complètement.
Nous dirons seulement aue Sévâdjy mourut en 1680, après avoir rangé sous son autorité, le long de la côte de Malabar, un espace de deux cent cinquante lieues (*). Son fils, Sambâ-d jy , lui succéda et gouverna neuf ans; puis vint le règne long et prospère de Sabo-djy , descendant direct de Theureux conquérant; il poussa sa carrière jusqu'en 1740, et il se montra bien moins modéré que ses prédécesseurs à l'égard des Portugais ; car, sous don Pedro Mascarenbas, comte de Sandomir, Tana , llle de Salsette, Baçaïn , Sarapour, Karanja, toml)èrent successivement au pouvoir des Mahrattes. Ce fut en vain que le marquis de Louriçal arriva du Brésil avec ses douze mille hommes, et qu'après avoir délivré Ttle de Bardes et Salsette, il fit toutes ses dispositions pour s'emparer de la fameuse forteresse de Ponda :
cette position importante tomba bien au pouvoir des Portugais, le idjuin 1749, mais elle fut reprise; et si le comte d'Assumar remporta à son tour divers avantages sur )es Mahrattes, le comte d'Éga mérita mieux du pays encore, lorsqu'au mois de Juillet 1769 il conclut une paix avantageuse avec eux.
Ce fut à cette époque que le vieux •palais fut abandonné par les vice-rois. Que faire, en effet, dans ce lieu désert et dans celte cité en ruine ? Gomme nous l'avons dit, les gouverneurs préférèrent
{*) On troave an portrait fidèle de ce coDqaé^ rant daos uq préeieaxMs. de la Bibliothèque du LoQvre.
se réfugier dans la bourgade de Pangy ; ils laissèrent sans regret l'antiqne résidence des Albuquerque et des Joâo de Castro; ils abandonnèrent, dans leurs salles vides, les vieilles effigies des vainqueurs. Dans une grande partie de la côte du Malabar, on remarquait déjà cet abandon des cités, jadis glorieuses. Des moines, promenant leur oisiveté au milieu des cloîtres déserts; des marchands, disputant un commerce difficile aux Anglais et aux Hollandais, oubliaient jusuu'aux souvenirs imposants de la conquête, parce qu'ils étaient sans espérance; des villes, naguère florissantes et dont les noms étaient venus à peine jusqu'aux oreilles des Européens, achevaient de tomber en ruine. Baçaim, Ghorâo, Divar, Gandoulim, Murmugâo, Maula, et bien d'autres encore, telles que Sacoale, Tana et Trapor, n'étaient plus même aux yeux des Indiens que l'ombre de ce qu'on les avait vues être jadis.
II en était de même des lieux les plus célèbres et les plus peuplés : vers 1603 , notre vieux Pyrard pouvait dire encore : « L'tle de Diu est admirablement belle , riche et fertile; il y aborde des vaisseaux en très-^and nombre , ce qui la rend la plus riche et opulente place des Indes, après Goa.... On y vit à très-grand marché et avec tous les contentements et délices qu'on saurait imaginer! » Encore un demi-siécle, et Diu ne comptait plus que par ses souvenirs I
La ville du Zamorin elle-même , i'o'
Ïiulente Calicut, a subi deux fois le pilage dans ces derniers temps : il ne faut Eas V chercher le palais où le souverain indou reçut Vasco da Gama; aucun monument ne rappelle son andenne splendeur, et tous ses édifices ont disparu. Je me trompe : de vastes magasins, ombragés par des palmiers , donnent asile à des tribus de travailleurs. La cité guerrière des Naîrs, qui fut longtemps la métropole du Malabare, se recommande aujourd'hui uniquement aux voyageurs par son élégante propreté et, qui le croirait ? par le commerce que font surtout ses femmes avec les racines parfumées du gingembre (*).
(*) La ville de Calicot renferme environ cinq mille cabaneft iDdienaes, recouvertes de feuilles de palmier. Od y remarque éKalemeot qael>
tm MOT StTH ISS MOU NÀIB8. — En
parlant des monnaies du moyen âge, nous avons promis de revenir encore sur ce point. Ce fut durant le règne de don Pearo II, le 4 août 1688, qu'une loi longtemps en vigueur vint déterminer le titre légal de For en Portugal et le fixa à vingt-deux carats. Auparavant rien de positif n'avait été établi à ce sujet; et il n'est peut-être par hors de propos de faire remarquer ici que, durant le6 nombreuses transactions auxquelles l'obligea un commerce plus varié qu'aucun autre au seizième et au dix-ieptième siècle, le Portugal vit accepter ses monnaies avec empressement par les autres nations.
On peut voir aisément dans l'ouvrage deManoel Farfa deSeverim (*) les vicissitudes diverses que la monnaie eut à subir en Portugal, depuis les temps dont nous nous sommes déjà occupé, jusqu'à l'époque des grandes découvertes. Une révolution réelle s'était faite nécessairement dans les valeurs métalliques que renfermait le royaume. En 1499, lorsque don Manoel fit frapper de nouvelles monnaies, elles furent au titre de vingtquatre carats , comme celles du temps d'Affonso y , et reçurent la dénomination de portugaises; elles valurent dix crozades. La même année vit émettre une monnaie d'argent portant le nom d'indios et dont il fallait soixante-dix pour le marc. En 1504 et en 1517, on émit plusieurs monnaies de moindre valeur. Jusqu'alors les pièces d'or et d'argent avaient porté la croix de l'ordre du Ctirist , avec cette légende : Primns Emmanuel^ rex Portugalliœ, Algarùîorum^ citra, et ultra in Africa^ et dominus Guinese; et la lettre du petit cercle avait continué la nomenclature des conquêtes jSthuopiœ, Arabise, Persise, Inaiœ. Durant les dernières années du règne , la sphère se montra sur les pièces d'or et d argent avec le mot mea , qni avait une signification si étendue dans sa
qaes jolies maisons enropéennes, appartenaDt poar la plupart à des Anglais. Ces curieux détails m'ont été coœmumqaés par un Jeune diplomate, M. de FerrièresLevayer, qu'une fantaisie d'artiste a conduit un moment vers ces
plages délaissées.
) €e livre a été acquis depuis peu par la Bibliottièqae royale.
concision. À Goa, Affonso deAlbuquerque fit frapper quelques monnaies au nom du roi , et il leur donna le nom à'espheras , en raison du signe qu'elles portaient: il fit faire également des cruzades d'or. La fabrication des monnaies ne parait pas avoir été aussi considérable sous Joâo III que sous le règne précédent. A en juger par ce que dit Severim de Faria , on aurait émis surtout à cette époque des monnaies de cuivre. Cependant les diverses espèces fournies par les métaux précieux furent limitées. On cite particulièrement une monnaie d'or désignée sous le nom ne S. Vicente, et valant 100, 000 reis. Les ealvarios étaient également en or et valaient deux cruzades; ils portaient ce nom parce qu'on y avait ^ravé une croix sur un calvaire, avec la légende In hoc signa vinces. A cette époque Goa ne cessa pas complètement ses travaux.
Entre autres monnaies frappées vers 1548, on en fabriqua une qui portait l'effigie de saint Thomas , l'apotre des Indes, avec le nom de Joâo III d'un côté et ces mots de l'autre : India tibi cessit. On trouvera dans l'ouvrage qui nous fournit ces renseignements beaucoup d'autres détails sur les monnaies secondaires de cette époque et sur celles qui appartiennent au règne de don Sébastien. Il y avait eu sous ce prince de petites pièces d'or valant 500 reis; par une ordonnance du 27 juin 1558 , et une autre décision du 33 avril 1570, il fut ordonné que l'on battrait en argent seulement des testons, des demi-testons , des vintens et des demi-vintens : vingt-auatre testons valaient le marc.
Le même souverain abaissa la valeur de la monnaie de cuivre frappée sous son aïeul : de sorte que le patacào^ qni valait naguère 10 reis, n'en valut plus que trois.
L'avènement d'une autre dynastie exigea l'émission d'une nouvelle monnaie; Joâo IV fit fabriquer des cruzades d'argent , valant 400 reis , puis des demicruzades , des testons et des demi-testons. On s'aperçut alors de l'exportation de l'argent opérée par les étrangers, et l'on tenta d'y porter remède en l'année 1642. Don Joâo fit battre, en son nom, les monnaies d'or valant 4 cruzades, que l'Espagne faisait circuler prec. deiiuneat
dans le royaume. Il circula plus tard une monnaie d'or valant jusqu'à 12,000 reis. Sous le règne éphémère du second roi de la maison de Bragance, H y eut également émission de mon* naies : celles d'or valurent 4,000 reis , et d'autres pièces représentèrent la moitié de cette somme. Les principales monnaies d'argent valurent deux testons , un teston et quatre vintens ; puis on ût admettre des subdivisions de ces monnaies et des monnaies de cuivre* Quelques pièces de bilion constatèrent, vers 1682 et 1683, le changement politique qui s'était opéré, et ces pièces, frappées sous la régence de Pedro II, indiquent le titre de protecteur que prenait alors ce prince (*). Nous voilà arrivés à une époque où une prodigieuse valeur métallique se répand du Brésil dans le Portugal. Don Pedro II fit frapper des monnaies d'or de 4,000, 2,000 et 1,000 reis. Il en fit émettre d'une valeur plus considérable, puisqu'il y eut des moedas de 4,400 reis. Les monnaies d'argent valurent 400 reis , et gardèrent la dénomination de cruzades.
Bientôt il y eut élévation des espèces, et les monnaies d'or les plus considérables montèrent jusqu'à 4,800 reis; puis les cruzades à 480. Nous touchons à peine à ce point qui exigerait de grands développements; mais nous ferons remarquer que l'on crut alors de>^oir faire battre une monnaie particulière pour le Brésil : elle commença à circuler en l'année 1700. Il y eut des espèces d'or et d'argent , et elles ne différèrent point, auant à la valeur , de celles du Portugal. Parvenus à cette période , les renseignements deviennent plus positifs, en même temps qu'ils se multiplient. Les figures même des monnaies frappées durant les derniers temps ont été reproduites avec une telle exactitude, qu^il est inutile d'entrer dans de plus amples détails. Landmann, dans sa grande description historique et géographique ; Kmsev, dans son livre intitulé : Portugal illustrated, ont amplement fourni les documents que l'on pourrait souhaiter sur ce sujet.
BEGNE DE D. JOÀO V.— Joâo V était
(*) Peints D. G, P. Portugalia. Ces sortes de pièces sodI devenues fort rares.
né à Lisbonne, le 22 octobre 1689; sod acclamation eut lieu le 1*' janvier 1707. C'était un souverain bien jeune que ce roi de seize ans^ qui prenait la couronne lorsque la guerre de la Succession compliquait oans la Péninsule ses luttes interminables de nouvelles combinaisons politiques. En effet, si une alliance offensive et défensive avait uni jusqu'alors la France, l'Espagne et le Portugal, un événement, dont on ne pouvait calculer les résultats, venait d'avoir lieu. Par suite des dégoûts de toute espèce qu'elle avait ressentis durant un rapprochement momentané avec sa rivale, cette dernière puissance s'était choisi une autre alliée; elle était entrée dans des rapports politiques dont ses anciennes répugnances eussent dû l'éloigner : en un mot, elle avait reconnu l'archiduc Charles, proclamé dans Vienne unique héritier du trône d'Espagne, et elle avait marché de concert avec l'Angleterre, l'Empire et les Provinces-Unies. Pour adopter une ligne de conduite pareille, il avait fallu nécessairement oublier l'étrange rigueur de l'Autriche à l'égard du prince , de la maison de Bragance dont nous avons rappelé la fin déplorable. C'était ' bien l'occasion de répéter le mot su- i blime de Vieira , mot ^ui avait été pro- , nonce dans une autre circonstance, mais que l'on pouvait appliauer à celle-ci : « On n'avait pas consulté les ossements de Mantouet »
Joâo V apprit durement à ses dépens ce qu'allait lui valoir la politique de son père ; il le sut au bout de quelques jours de règne. En effet , l'armée qui soutenait Philippe V, ayant rencontré près d'Aimanza les troupes anglaises et portugaises, commandées par lord Galloway et par le marquis de Minas, le duc de Berwick battit ces deux généraux, le 25 mars 1707; et la journée d'Aimanza, en rétablissant la fortune du petit-fils de Louis XIV, affaiblit singulièrement celle du successeur de don Pedro. Non-seulement les Portugais perdirent à cette affaire un grand nombre d'hommes, mais Berwick leur prit treize régiments. C'était heureusement le temps où les Bandeiras de Saint-Paul pénétraient audacieusement dans les profondeurs de Goyaz et du Matd-Grosso, dont on igno-
rait encore jasques au nom en Europe.
L'or du Brésil réparait promptement les fautes d'une politique incertaine; heureux le pays cependant, si Ton eût ap- Srécié à leur valeur réelle ces trésors ont la vue semblait frapper d'une sorte de vertige le monarque et son peuple.
L'année suivante, JoSo Y resserra par un mariage les liens politiques dont son père l'avait entouré : il épousa Marie- Anne d'Autriche, fille de l'empereur Léopold P'; et la nouvelle reme arriva à Lisbonne au mois de décembre 1 708. Cétait le temps de fêtes magnifiques comme le Portugal n'en verra plus. Un contemporain affirme qu'on n'éleva pas moins de dix-neuf arcs de triomphe dans Lisbonne, pour célébrer l'arrivée de la reine Marie.
Le règne de Joâo V devait être, en effet, marqué par des joies pompeuses, sans but réel ; par un faste dont le bon sens condamnait l'accroissement perpétuel ; par un sentiment mal entendu des devoirs que lui imposait la religion , et que traduisait à l'extérieur un luxe insensé; mais, il faut le dire à son honneur, il aimait sincèrement son peuple, et il accomplissait sérieusement son métier de roi : le plus humble de ses sujets pouvait venir lui demander librement justice ; et , s'il ne possédait pas l'esprit organisateur ((ui répare les grands maux, il y avait en lui la pitié compatissante qui soulage bien des misères. Disons mieux, le mouvement de recherches historiques qui caractérise notre siècle, et qui est fatal à tant de réputations , relève jusqu'à un certain point la sienne : on a publié dernièrement les instructions qu'il adressait à ses ambassadeurs à Kome, et la dignité dont elles sont empreintes, le sentiment national qu'il y manifeste, font plus d'honneur à sa politique que les bons mots qu'on lui a prêtés.
Ces bons mots, du reste, le récit de ses fastueuses bizarreries, l'étalage de ses pompes religieuses, occupent une part beaucoup trop grande dans les recueils historiques qui prétendent donner une idée de son règne. Il faut aussi faire la part des événements qu'il sut mettre à profit pour ieter quelc|ue lustre sur la nation , et celle des mstitutions sérieuses dont il calcula les chan-
ces pour l'avenir. Deux ans environ après la grande paix d'Utrecht, le 13 février 1715, la paix fut signée dans la même ville entre l'Espagne et le Portugal. La première deces puissances dut faire, entre autres restitutions, celle delà colonie del Sacramento ; le Portugal, de son côté, rendit AJbuquerque. Don Luizda Gunha, chargé par Joâo V de défendre ses intérêts, s'acquitta de cette mission diplomatique avec un talent rare. Le jeune monarque sut aussi trouver un homme de mer habile dans la personne du comte de Rio-Grande, lorsqu'en 1716 il envoya ce général au secours des Vénitiens contre les Turcs. Ce fut durant la même année que des sommes prodigieuses furent employées moins utilement. Tout occupe d'un faste religieux dont il n'y avait point d'exemple, Joâo V obtint du pape l'établissement d'une église patriarcale à Lisbonne. Don Thomas d'Almeida fut le premier que l'on revêtit de la dignité nouvelle qui venait d'être instituée. L'archevêque de Lisbonne vit tomber toute sa prépondérance; et ce fut en ce temps c|ue la capitale du Portugal reçut une division nouvelle :
il y eut Lisboa oriental et Lisboa occi' dentaL L'autorité exigea que ces dénominations fussent conservées dans les actes et sur les inscriptions. L'année 1717 fut marquée par diverses circonstances notables. Le comte d'Ëriceira remporta plusieurs avantages dans l'Inde. La première pierre du couvent splen< dide de Mafra fut posée , et les sommes prodigieuses, expédiées du Brésil , commencèrent à s'écouler pour fournir aux frais de toute espèce qu'exigeait cette vaste construction. En 1720, une institution, éminemment utile, servit comme de compensation aux erreurs administratives de plus d'un genre que les esprits sérieux déploraient : l'Académie d'histoire fut établie, et, si elle ne donna pas une grande variété à ses travaux , elle se recruta parmi les hommes les plus éminents de l'époque. La paix régnait donc au sein du royaume; en dépit de l'influence monacale , un certain progrès intellectuel se manifestait, lorsqu'un fléau qui avait été la terreur de la Péninsule, commença à sévir. A partir de 1720, la peste se déclara dans plusieurs villes, et, en 1723 , on vit succomber à Lis-
L'tJKIYERS.
bonne seulement plus de 40,000 per* sonnes. La période qui succéda n'est marquée par aucun événement d'une haute importance , à moins que Ton ne considère comme te! le double mariage qui eut lieu eu 17â8 : à cette époque, Finfante d'Espagne s'unit au prince du Brésil et l'infante de Portugal épousa le prince des Asturies.
Pendant que Joâo V, prenant modèle sur Louis XIV, édifiait de toutes parts, et, il faut lui rendre cette justice, édifiait quelquefois pour la postérité ; pendant que des collections de tout genre ve« naient s'amonceler sans ordre dans les salles de ses palais, et témoignaient, à défaut de goût féel, d'une sympathie fort louable pour les diverses branches du savoir humain , une institution barbare et souvent comprimée ensanglan-* tait encore Lisbonne de ses affreuses exécutions. £n 1745, l'un des derniers auto da fé, dont on ait gardé le souve* nir, avait lieu : un poëtedramatique,qui s'était acquis une célébrité populaire, périssait au milieu des flammes. C'était en vain que l'infortuné Antonio Jozé protestait de son respect pour le culte reconnu par TÉtat ; une mort affreuse attestait au monde l'esprit de démenée qui punissait sa race infortunée.
Il faut rendre cette justice à Joâo V : de telles cruautés n'étaient ni dans son cœur ni dans ses opinions religieuses, quelque exaltées qu'on nous les représente : il les tolérait ; il n'avait pas encore la force de les abolir. On peut sourire en rappelant certaines minuties digues du cloître, auxquelles ce roi, dévot et voluptueux à la fois, s'astreignait ; on peut trouver quelque peu étrange le zèle religieux d'un souverain, qui pourvoyait par des messes sans nombre au salut individuel de ses sujets (*). JoSo V descendit dans la tombe, sincèrement regretté, quoiqu'il eût épuisé les finances par de folles et inutiles dépenses, et qu'il eût laissé le désordre s'introduire dans l'administration. L'un de ses derniers actes politiques néanmoins fut le
(♦) Joâo V est le premier roi de Portusal gai ait porté le titre de Majesté irès-Jidèïe. Benoit XIV lui ooncédace titre le as décembre 1748. On a calculé que, durant le rëgue de Jofto Y. Rome avait reçu eu numéraire du PortUKu plus de 180,000,000 de crozades.
traité qu'il conclut en 1750 ate<$ i^Kgpagne ^ pour terminer les discussions diplomatiques qui n'avaient pas encore eessé entre les deux couronnes au sujet des possessions de l'Amérique méridionale. Six ans auparavant , une violente attaque de paralysie avait frappé ce monarque : malgré le soulagement momentané qu'il avait obtenu des bains de Caldas da Rainha , il ne fit plus que languir; et, le 81 juillet 1750, il mourut à Lisbonne. On lui fit élever un splen* dide mausolée dans l'église de Sam-Vicente de Fora.
BÈONE DB JOSBPH 1*' ( DOW JOZlfc I«).—
Le 7 septembre, on proclama, avec toute la pompe accoutumée, le nouveau rot : il trouva les coffres vides; Farmée n*existait plus que de lîom; mais, comme on ra fait remarquer avec une certaine apparence de justesse, il trouva les instincts populaires dirigés vers ie commerce et une remiirquable disposition à entrer dans la voie des améliorations industrielles. Le traité deMethuen ^ avait dès lors néanmoins toutes ses conséquences, et frappait d'inertie tes esprits les plus actifs, ceux-là même qui , par leur contact perpétuel avec une nation commerçante et manufaoturière , rêvaient pour le pays des améliorations qu'un génie indépendant et ferme pouvait seul amener.
A cette époque, le Brésil était devenu pour la mère patrie une ressource inépuisable dans tous les embarras financiers. En décembre 1750 , on vit arriver à Lisbonne la flotte richement chargée, sur laquelle se fondaient chaque année tant d'espérances : par un instinct généreux , dont les colonies lui tinrent compte alors, l'un des premiers actes du nouveau roi eut pour objet l'amélioration politique de cette riche province de Minas , dont on tirait tant de trésors; il fit abolir l'impôt de la capitation , qui était payé comme droit seigneurial; et, en 1751, il créa à Rio de Janeiro un tribunal de la Relaçào, avantage réel et bien senti pour cette contrée, puisque dans les temps antérieurs les procès de quelque importance s'éternisaient et venaient se juger à Lisbonne. Toutes les ordonnances royales, néanmoins, ne furent pas si désintéressées; et, en 1752, on plaça sou»
Ut
1â protection souveraine ce que Ton appelait le contrat des diamants, c'està-dire qu'on rendit l'objet d'un commerce exclusif ce riche produit des minés de Tijuco.
Mais nous nous arrêtons. Dès qu'il s'agit d'améliorations importantes , de grandes mesures à diriger, un autre nom que celui du roi r^nant vient se placer involontairement sous la plume de rhistorien. Nous allons bientôt essayer de faire paraître sous son Jour véritable le ministre éminent qui imprima au pays une si prodigieuse impulsion. Joseph eut surtout le mérite de comprendre le mérite de cet homme ex* traordinaire : il y a peut-être quelque injustice à le comparer à Louis XIII, comme on l'a fait naguère encore; car il eut au moins la fermeté d'approuver toujours dans ses actes l'homme qu'il avait sciemment choisi.
Joseph I" s'était marié, du vivant de son père, le 19 janvier 1729, et il avait épousé dona Anna- Victoria , fille de Philippe V et d'Isabelle Farnèse. Cette princesse, comme tout le monde sait, avait dû épouser Louis XV et ne s'était jamais complètement résignée à l'amertume de ses souvenirs. La politique la trouva non-seulement toujours opposée à la France ; mais, plus tard, elle se posa visiblement comme une ennemie redoutable de rhomme puissant auquel son royal époux avait remis les destinées de la nation.
poMBAL(*). — SébastiSo Jozé de Carvalho e Mello naquit à Lisbonne le 13 mai 1699; son père, M^ Carvalho de Ataïde , était capitaine de cavalerie et descendait d'une famille qui n'appartenait pas sans doute à la première noblesse , mais qui ne manquait pas non plus d'illustration. Toutefois, les ennemis du marquis de Pombal lui jetèrent à la face l'humilité de sa condition, accusation ridicule , et dont la niaiserie retombait sur ceux qui osaient la faire.
Après avoir fréquenté l'université, Carvalho servit dans la milice : mais, soit qu'il n'eût pas d'inclination pour les armes , soit , comme quelques-uns le
(*) Yoalant puiser à des sources positives , on a emprunté .la plus grande partie de ce paragraphe à une mographie portugaise. Yoy. le iPanorama.
veulent, qu'on ne lui eût pas donné le grade qu'il jugeait devoir lui revenir^ il abandonna cette carrière. La période qui s'écoula depuis cette époque de sa vie jusqu'au temps où il fut nommé envoyé extraordinaire près la cour de Loudrei, est peu connue , et offire peu d'importance. Après avoir abandonné le service militaire, il se maria, à l'Age de trentequatre ans, avec dona fheresâ de Noronha, nièce du comte dos Arcos; cette dame mourut sans lui laisser de pos« térité, et cela au bout de cinq ans. Ce fut aussi à cette époque qu'il fut élu membre de l'Aoademie d histoire et chargé d'écrire le mémoire concernant la vie de Pedro 1*' et de Fernando; mais ses travaux littéraires, que nous sachions du moins, se réduisirent à deux lettres et à deux discussions hiitoriques.
La nomination inattendue de Carvalho à un poste aussi important qu'était celui de mmistre à Londres , étonna tout le monde. On dit qu'il avait obtenu cette mission grâce à la protection du cardinal de Mota , gui était alors considéré comme le favori de Joâo V. Ses ennemis l'accusent d'avoir commis toute espèce de bassesses pour l'obtenir ; ses apologistes, au contraire, ne voient dans cet emploi qu'une récompense accordée au mérite reconnu : l'une et l'autre opinion offrent de la probabilité» mais surtout la seconde; car, ainsi que l'a dit fort bien don Luiz da Cunha , le cardinal da Mota n'était certes pas grand connaisseur , ou même grand appréciateur des gens de talent. Si les conjectures signifiaient ici quelque chose, nous dirions que Pombal dut cet emploi à la protection de la reine, laquelle, selon les mémoires d'Amador Patricio, lui témoigna toujours de Taffection et depuis fit des efforts actifs, mais inutiles, pour le faire nommer secrétaire d'État par le roi son mari ; il n'obtint, en effets cet emploi que lorsque don Jozé commença à régner.
Après avoir rempli son ambassade en Angleterre , Sébastian Jozé de Carvalho fut envové également en ambassade à la cour de Vienne. Des dissensions s'étaient élevées entre la maison d'Autriche et le pape, alors Benoît XIV, à ^cause de l'extinction du patriarcat d'Aquilée. Le saint-père eut recours à ta cour de Portugal pour qu'elle se portât
t'tJNIVERS.
eomme médiatrice dans ces différends, ^intervention était difficile , et Garvalho fut choisi pour mettre à fin cette affaire. Ministre à Vienne, il agit avec une telle sagacité, nue la réconciliation désirée eut lieu. G était là qu'il résidait encore lorsque sa première femme mourut ; il fit alors des tentatives pour se marier avec une des plus nobles dames de Vienne, dona Léonor Ernestine d'Aun , fille du comte d'Aun. Trouvant quelque difficulté à vaincre Forgueil de cette famille, il finit néanmoins par atteindre son but, grâce à la protection de la reine de Portugal , à laquelle peut-être d'ailleurs il prétendait devenir agréable en se mariant avec une dame allemande ; car nous ne saurions croire que jamais un sentiment d'amour ait pu pénétrer danscecœurdefer.
Peu de temps après ce mariage, Garvalho retourna à Lisbonne. Le royaume était gouverné alors pardon Gaspar da IncarnaçâOt chanoine régulier de l'ordre de Saint- Augustin , qui pouvait tout sur Joâo V. Ignorant en fait de science politique autant qu'on pût l'être, il avait autant de probité qu il en fallait pour ne point voler l'État; mais, protecteur déclaré de tous ses parents ou même de ses partisans , il plaçait les plus hautes charges en des mains indignes.
L'auteur français ( si toutefois il en est ainsi ) du livre intitulé Administra^ tion du marquis de Pombal, dit que dans le premier mois du règne de Joseph, Garvalho se trouva fort mal dans l'esprit du roi , grâce aux intrigues des courtisans , et que Joseph seul reconnut ensuite son mérite et l'appela au ministère des affaires étrangères. Gette nomination paraît avoir été le résultat d'un Elan , calculé dès longtemps par Garval- 0, et dont la base première reposait sur son mariage avec une dame de la maison allemande d'Aun ; car, s'il dut son entrée au ministère, ce fut certainement à la protection de la reine douairière, bien que beaucoup de gens attribuent cet événement à l'influence du P. Moreira, confesseur du jeune roi.
Ge fut alors que Garvalho commença à gagner sur l'esprit de Joseph cette influence qu'il sut conserver jusqu'à la fin du règne de ce monarque : le moyen <lont il l^btint a été fort bien indiqué
par Mably, dans son traité de l'Étude de la politique.
Une fois maître de Tesprit du monarque , le nouveau ministre mit tous ses soins à rétablir dans une voie régulière les différentes branches de Tadministration publique, qui se trouvaient dans l'effrayant désordre où nous les a montrées le célèbre don Luiz da Cunba, erâce à la lettre qu'il adressa à Joseph étant encore prince. L'auteur des Mémoires du marquis de Pombal, bien qu'il ait écrit son livre avec tout le fiel et la haine possible , confesse que les débuts de son administration furent brillants , et qu'à sa voix on vit comme sortir du sépulcre la marine , le commerce, l'industrie, l'agriculture, et enfin une bonne administration du trésor.
Il serait nécessaire défaire un relevé de toutes les lois et de toutes les ordonnances des quatre premières années du règne de Joseph, pour que le lecteur pût se rendre compte par lui-même des bons ou des mauvais services que le ministre rendit à son pays; mais une biographie ne comporte pas tant de détails.
Il prohiba d'abord l'exportation du numéraire , loi que les Anglais surent éluder, en dépit de l'habileté du ministre, qui peut-être ne se jugea pas encore assez puissant pour châtier les coupa blés et se faire respecter. En second lieu, il diminua le pouvoir de l'inquisition (*) , et enfin il réunit à la couronne un çrand nombre de domaines, oui en avaient été séparés indûment. L organisation de l'armée suivit immédiatement ces mesures; puis vinrent l'introduction de nouvelles populations dans les colonies et la formation d'une compagnie des Indes, et celle quiétait spécialement consacrée au Brésil , sous le titre de Compagnie du Grand Para et du MaranAam.
Avant de poursuivre, il convient d'insister sur ce qui nous semble étie la cause principale de la lutte qui s'éleva entre les jésuites et le ministre de Joseph, lutte d'extermination et qui se termina par la chute de cette société devenue , pour ainsi dire, la dominatrice de l'Europe.
(*) Par une étrange bizarrerie, fout en abolissant le supplice du feu , Pombai donna à IMnquisiUon le titre de Majesté.
Un traité d'échange entre ie Portugal et l'Espagne avait été signé, en vertu duquel la colonie portugaise désignée^ sous le nom do Sacramento devait appartenir à TËspagne, tandis que le Paraguay, province sujette de nom à la couronne espagnole, devenait Tapanage du Portugal. Cette négociation , commencée au temps de Joâo V, allait être exécutoire sous Joseph; mais, lorsqu'il s'agit de livrer la colonie do Sacramento , les Indiens du Paraguay désobéirent, parce qu'ils ne connaissaient pas d'autre autorité que celle des jésuites des missions. 11 en résulta les guerres et les vexations de toute espèce dont eurent à souffrir ces peuples. Les jésuites ayant été expulsés et persécutés par Francisco Xavier de Mendonça , capitaine général de la province et frère du ministre, ils firent la guerre ouvertement; mais Carvalho fut le plus habile; et, dans la lutte commencée, ces religieux perdirent la première bataille ; ils se virent évincés du palais, où jusqu'alors ils avaient exercé la plus grande influence.
Ce fut après les événements du Paraguay que s'établit la compagnie exclusive du Grand-Para et au Maranhani. Cette société, favorisée par des privilèges extraordinaires et formée d'un petit nombre d'associés, déplut aux commerçants, qui réclamèrent contre elle, au moyen de la corporation qui les représentait sous le nom de Bureau du bien commun des marchands. Le résultat de cette tentative , où quelques-uns veulent voir certaines insinuations des jésuites, fut la dissolution de l'association désignée ici, et postérieurement la création de la Junte du commerce , qui dura * près d'un siècle; plusieurs personnes en outre furent exiléesàMazaganet d'autres chassées de Lisbonne; car il paraît que le ministre avait déjà résolu d'employer comme mobile principal de son administration un vrai sytème de terreur.
On était arrivé à la fin de 1755 , quand le fatal tremblement de terre du 1**^ novembre {*) vint montrer dans tout son éclat l'immense génie de Carvalho, en attestant sa persévérance. La cité de
(*) Celle célèbre catastrophe exigeait des détails trop étendus pour qu'on n'en rit pas i'ot)- Jet d'un paragraphe séparé.
23' Livraison. (Portugal.)
Lisbonne n'était plus qu'un monceau de ruines ; les familles se trouvaient dispersées, les capitaux enfouis dans le sein de la terre : on ne voyait plus que des veuves et des orphelins. Des hommes corrompus, profitant de la désolation générale, commettaient toute espèce de rapines, de violences, d'assassinats même, pour s'emparer de quelques richesses que l'incendie n'avait point dévorées , ou que la terre avait refusé d'engloutir. Jamais le système d'intimidation adopté par le mmistre ne vint plus à. propos exercer sa puissance; il l'employa : le livre qu'on rencontre partout sous le titre de Frovidentias sobre o terremoto, bien que ce soit un livre de sang , reste comme un monument qui nous fait parfaitement concevoir quelle était la vigueur d'âme du marquis de Pombal...
On a dit qu'une fois le tremblement de terre passé, le roi ayant demandé à Carvalho ce qu'il y avait à faire, il aurait donné sur-le-champ cette mémorable réponse : Sire, enterrer les morts, et songer aux vivants. Cette réplique est sublime, au milieu de la désorganisation générale; mais elle n'appartient pas au ministre ; et ce fut l'illustre général Pedro d'Almeida , marquis d'Alorna , à qui le roi fit la question, et qui répondit, en effet. Enterrer les morts ^ songer aux vivants, fermer les portes; mot que le marc(uis vanta beaucoup , en envoyant toutefois le général à Setubal, d'où il ne revint plus ; probablement parce que Pombal nese souciait pointde voir auprès du roi de vrais gentilshommes trouvant de pareilles réponses.
Dès le mois de février 1756 , on commençait déjà à s'occuper de la réédifîcation de la ville , qui devait être non-seulement construite avec solidité, mais que l'on voulait embellir. Des sommes immenses étaient devenues nécessaires, car il fallait pourvoir à la construction des édifices publics. Pour subvenir à ces nécessités, le ministre frappa d'un impôt de quatre et demi pour cent toutes les marchandises étrangères. Ce nouvel impôt allait atteindre dans ses intérêts principalement l'Angleterre. Plus les négociants appartenant à cette nation faisaient d'affaires considérables avec le Portugal, plus le préjudice
devenait notable pour eux. De Castres, le ministre anglais accrédité auprès de la cour de Lisbonne, témoigna à la fois de l'admiration et du mécontentement ; puis il passa bientôt aux plaintes extrêmes, en invoquant les traités existants ; ce en ijuoi les envoyés des autres puissances Pimitèrent. TGflites les tentatives, néanmoins, furent inutiles. Le ministre de Joseph se contenta de répondre, en termes vagues, qu'un point de si haute importance avait été l'objet d'une considération toute particulière de la part de Sa Majesté, avant qu'elle prît une résolution : ce fut ainsi qu'il les évinça.
Un autre incident vint augmenter les griefs des Anglais. Les marchandises étrangères ayant été consumées par rincendie ou bien détruites à la suite de la catastrophe et même par l'inondation, on vit bientôt manquer les draps et les toiles expédiés par TAngleterre, Ta France et la Hollande. Un
grand nombre des habitants de Lisonne, se voyant dépourvus de vêtements pour l'hiver, s'arrangèrent des draps du }ays, tels que ceux qu'on désigne sous es noms de saragoças et de bi^ixeê.
Le monarque lui-même voulut donner à ses sujets Texemple de la modération, et il ne dédaigna pas de se vêtir de saragoca, en dépit du bon marché d'une telle marchandise. L'exemple du prince engagea tout naturellement la noblesse à agir de même , et il en résulta que Ton TÎt les marchands portugais gagner en peu de temps un million de cruzades, qui, dans le cas contraire, eussent passé à des mains étrangères.
La seule personne qui peut-être tira un (fertain avantage du tremblement de terre ( loin d'en avoir souffert quelque dommage), ce fut J«zé de Carvalho, qui, déployant en cette occasion toutes les ressources de son puissant génie et l'énergie de son caractère, sut non-seulement mériter l'estime publique, mais vit encore s'accroître la faveur dont il jouissait dans l'esprit du roi. Peu de temps fi'était écoulé, en effet, lorsque ce monarque le nomma premier ministre , à k place de Pedro da Mota.
VdXkXmrA^V Administration dumar-
ÎuisdePombalîbW. remarquer qu'après s tremblement de terre, deux cents ca-
le
davres le voyaient pendus aux gibets qui entouraient Lisbonne. I9ous l'avons dit, la crainte qu'inspirèrent ces exécutions fut salutaire; mais le système de terreur fut trop long à coup sûr et dégénéra en tyrannie. Bientôt on promulgua une loi tendante à réprimer tout discours contre le gouvernement, et une prime considérable fut offerte a qui dénoncerait les coupables. On loue aujourd'hui beaucoup l'administration du marquis de Pombai; mais nous demanderons aux hommes de ce siècle s'ils voudraient d'un ministre osant faire promulguer de telles lois et ayant surtout le pouvoir de les mettre à exécution.
L'établissement de la compagnie des vins du haut Douro, créée vers Te même temps, produisit un soulèvement populaire à Porto. Soit qu'il jugeât que cette compagnie dût obtenir d'heureux résultats pour le pays, soit, comme plusieurs l'ont pensé, qu'il en tirât des gains immenses, te ministre fit occuper la ville militairement, et, commençant le procès des insurgés, en Qt pendre quelques-uns, tandis que d'autres furent seulement condamnés aux galères ou au bannissement ; ce fut ainsi que Pombai fit passer au peuple le goût des nouvelles émeutes.
Si le peuple devint calme de ce repos que produit la terreur, il n'en était point de même à l'égard de la Classe des iidalgos, qui se jugeait au-dessus des hardiesses du ministre; elle dut se détromper bientôt, et ce fut à ses dépens ; car la constitution du pays se changeant en un régime de fer, par ce seul fait toutes les conditions devinrent égaies.
La persécution dont fut l'objet don Jozé Gaivâo de Lacerda, envoyé à Paris, celle qui s'éleva contre don JoSo de Bragance, frère du duc de Lafoens; les autres actes du même genre exercés contre des gentilshommes de haute distinction , tels, entre autres, que le marquis de Marialva, prouvèrent, du reste, à quel point Sébastiâo Jozé de Carvalho s'était ancré dans le pouvoir.
Le peuple et la noblesse une foisdomptés, il ne manquait plus, pour que le Portugal entier se tût devant la toutepuissance du ministre, que d'imposer silence à cette partie du clergé qui osait contester encore son autorité; il s'agit
ici des membres de la compagnie de Jésus. Chassés de la cour, il obtint contre eux un bref de réforme : il leur fut défendu de se livrer au commerce, ce que, nonobstant ces (défenses, ii paraît qu'ils continuèrent à faire. Finalement, on leur retira le droit de prêcher et de confesser : mesure qui enleva ses demiere3 armes à une société auparavant si influente et si puissante à la fois.
L*année 1758 s'était en grande partie écoulée lorsque eut lieu un déplorable événement (*).
GONSPIBATION BU BUG B^AyElBO ET DB PLUSIEUBS HEMBBES BB LA.
NOBLESSE — Le fait capital de cette époque, le drame terrible qui fit de Pombal un homme d^État vraiment redouté, ce fut la conspiration de 1758. Nous Tavouerons, cependant, un terrible mystère enveloppe encore cette procédure aux yeux de l'historien.
La seule chose qui ne soit pas douteuse, c'est que le ministre de Joseph continua son système d'intimidation et jeta, par une exécution sanglante, Tépouviinte parmi les grands.
Si Ton s'en rapportait à l'auteur d'un Tofumineux recueil que l'on a audacieuseiTîent intitulé (**) : Mémoires du mar* guis de Pombal, ce serait la réponse insolente d'un subalterne complaisant du prince, qui aurait ulcéré le coeur du duo d'Aveiro, l'un des plus grands seigneurs du royaume, et l'aurait décidé spontanément à se débarrasser d'un homme qui l'avait insulté. Si Ton ajoute foi aux mêmes documents, les Tavora, en refusant l'alliance de Pombal , auraient excité dans l'âme du ministre une de ces
{*) L'écrivain dont dous reproduisons ici 1*étade biographique fait des réflexions sur cet événement, mais il ne le raconte pas : nous comblons cette lacune, en regrettant que les pièces si carieuses qui ont été lues par l'auteur n'aient pas été spécitiées parlai; irn'al)sout personne et ne tranche nullement la question.
(*•) Ou plutôt Mémoires de S. J. de Carvalho et Melo^ comte d'OeyraSj marquis de Pombal^ etc. ( à Lisbonne, et se trouve à Bruxelles \, 1784, 4 vol. in- 12. Ce livre, dicté par an esprit ae dénigrement plein de viralence dont on devine la source, est précieux en ce qu'il renferme une foule de pièces Justificatives et officielles. Barbier lui donne pour auteur un jésuite espagnol. L'ouvrage qu'on peut lui opposer est intitulé t V Administration de S. J. de Carvalho deMelo^ inarquis de Pombal. Amsterdam, 1787, 4 v. in-8. Ce travail Judicieux , mais trop apologétique, est attribué à Desoteux, baron de GormaUn.
haines profondes qui ne s'assouvissent que dans le sang. Pour adopter ces diverses hypothèses, il faut, en vérité, perdre de vue des intérêts beaucoup plus hauts et surtout l'aversion vouée parla noblesse au ministre. Gomme le disait dans une de ses lettres confidentielles l'un des conjurés : « Pour anéantir l'autorité du roi Sébastien, ii fallait détruire celle du roi Joseph. »
Un fait paraît probable cependant, >s c'est qu'à l'iiiimilié politique des grands a pu se joindre ce besoin de vengeance,
3ui vient de F outrage secret , comme it le vieux poëtecastillan. La jeune marquise de Tavora, en acceptant les assiduités passionnées du roi, avait ulcéré le cœur de la famille puissante dans laquelle elle était entrée.
Du reste, nul caractère émincnt, nul esprit hors de ligne, ne se montra parmi ces conspirateurs qui prétendaient lutter avec l'homme le plus énergique de son temps. Le chef apparent qu'ils s'étaient choisi était haï. Rien de remarquable n'avait marqué la carrière politique et militaire de ceux qui venaient après lui : ils conservèrent, dans leur conduite, une nullité imprévoyante, indice d'esprits sans pénétration. Je me trompe, une femme parmi eux leur apprit à mourir dignement. Ce fut celle qui, ayant été naguère vice-reine des Indes, et l'une des beautés les plus célèbres de la cour, n'avait pu se décider à perdre cette double puissance, et s'en vengeait, dit-on, en conspirant.
Mais une chose certaine, et qui paraît prouvée par les pièces nombreuses que nous avons sous les yeux , c'est que la femme énergique que l'on désigne en l'appelant la vieille marquise de Tavora, haïssait profondément Jozé de Mascarenhas, duc d'Aveiro, quoiqu'elle fût son alliée; une autre haine plus vive encore joignit leurs intérêts.
Arrivée ce moment funeste qui réunit tant de hauts personnages, et dont plusieurs mémoires nous révèlent les étranges prétentions, un esprit sérieux cherche à démêler d'où partit la trame qui les lia entre eux, quels furent les moyens que l'on mit en jeu pour exciter une ambition démesurée. Partout où se rencontrent les sourdes menées des jésuites, partout on reconnaît l'inflexible volonté
qui se dissimule, mais qui ne fléchit pas. Tête ferme, cœur passionné, la vieille marquise de Tavora était dirigée par uu extatique dangereux , que Ton eut tort, plus tard , de ne pas traiter comme un insensé. Les conseils de Malagrida germèrent dans cette âme virile , accoutumée d'ailleurs à dominer tout ce qui rapprochait. Que l'on compte : il n'y a pas un homme de quelque valeur, figurant dans cette malheureuse affaire, qui ne tienne de près à la marquise par des liens sacrés ou par le sang. C'est le marquis de Tavora lui-même, jadis viccrroi des Indes ; c'est le jeune marquis de Tavora, outragé dans son honneur; c'est le frère de celui-ci, Jozé-Maria de Tavora , victime touchante d'un pacte de famille ; c'est, enfin, le gendre de la marquise, don léronymo d'Ataïde , comte d' Atouguia, conspirateur insignifiant, quantité simplement numérique, comme dit, avec une certaine justice, un écrivain de ces derniers temps. Il y a encore un nom qui figure nécessairement ici , c'est celui du capitaine Braz-Jozé Romeiro :
il n'appartient pas à la famille, mais l'officier qui le porte a suivi le marquis dans l'Inde, et, comme tous les autres, il est fasciné; les deux bravi. qui furent condamnés plus tard , Azevedo et Ferreira, étaient des gens achetés à prix d'argent pour le jour de l'exécution. Plus de cent cinquante noms ignorés pourraient»dit-on, grossir encore une liste fatale que nous abrégeons à dessein.
Le 3 septembre les conjurés eurent la certitude que le roi devait se rendre chez la jeune marquise de Tavora, dans la voiture de son confident Pedro Teixeira. L'assassinat fut résolu ; et les conspirateurs furent échelonnés de telle sorte, qu'une tentative venant à manquer, la voiture devait être assaillie de nouveau par des groupes apostés. La chose se passa d'abord amsî que les conspirateurs l'avaient supposé. Comme le roi se rendait de laQuinta do Meio aune autre maison royale, nommée Çwîwto dçL Cima, une carabine se leva contre le postillon : le chien s'abattit et le coup manqua. C'était, dit-on, le duc d'Aveiro qui, monté sur un cheval de louage, avait commencé l'attague. Le sang-froid du zélé serviteur qui conduisait l'at-
telage sauva Joseph. Que faites-vous?
c'est le roi.., voilà son unique exclamation ; puis il presse ses mules de toute leur vitesse; et, lorsque deux autres coups de carabine viennent atteindre la voiture, Téquinage, qui fuit au galop i est bientôt hors de la portée de deux cavaliers qui le suivent. Cependant, les armes étaient chargées à mi* traille et le roi a été atteint. Deux blessures cruellesont enlevé les chairs depuis l'épaule droite jusgu'au coude. Teixeira fait coucher le roi au fond de la chaise et le couvre de son corps. Le postillon prend à travers champs, au lieu de revenir sur ses pas. Cette décision intelligente déjoue tous les projets des assassins. Au lieu de se rendre au palais, Joseph , qui a conservé son sang-froid, ordonne au courageux serviteur de le conduire à la Junqueira , où demeure son chirurgien ; il se confesse d'abord , puis l'ap- Eareil est posé ; et, au bout de quelques eures , lorsque Pombal est appelé , le ministre trouve assez de fermeté chez le prince pour arrêter avec lui le plan qui leur livre les conjurés.
Une dissimulation profonde fut opposée à ceux qui se croyaient les maîtres suprêmes en Part des teintes politiques. Malgré les rumeurs de la ville, le roi prétexta un accident qui , en donnant à ses blessures une cause plausible, rassura la population et trompa les assassins : un seul des conjurés prit la fuite. Au bout de six mois , et lorsqu'ils étaient dans une sécurité profonde (*) , les autres furent arrêtés et conduits dans des lieux divers. La marquise Éléonore de Tavora se vit renfermée dans un couvent de femmes d'une observance rigide ; sa bru, traitée moins rigoureusement, fut cependant soumise a une sorte de réclusion monastique. Le duc d'Aveiro et les Tavora, chargés de fers et couchés sur des matelas, demeurèrent quelque jours dans le même cachot; ils n'y languirent pas longtemps.
Le 4 janvier 17.59, un décret parut, qui instituait,' sous le titre à'inconfiden' cia, un tribunal chargé de juger les cou-
(*) Ces arrestaUons eurent lieu le 13 décembre 1758, pendant les fêtes qui se célébraient h Toccasion du mariace projeté de la fille de Pombal av«c le lils du comte de Sampayo.
pables. Les ouvrages les plus complets ont été sobres de détails à ce sujet ; nous remplirons donc une lacune, en indi-
3uant ses éléments : il se composait de eux présidents , sans droit de vote, de deux secrétaires d'État , puis de deux membres, ayaut le titre de desembargadores dopàço, dont Tun était chancelier de la chambre de Suplicaçao et se trouva nommé rapporteur du procès. Il y avait, en outre , sept membres de divers autres tribunaux , dont deux corregedores do crime, et le procureur de ia couronne, faisant office de fiscal.
Les prévenus comparurent le 12 décembre; ils furent soumis à la question, à Texception de la marquise de Tavora ; et plusieurs d^entre eux confessèrent le crime dont ils étaient accusés. Le duc d'Aveiro démentit ensuite ce guMl avait d'abord avoué au milieu d'effroyables tourments : un avocat fut entendu; mais la sentence de mort fut votée à Tunanimité et exécutée dès le jour suivant.
Le code portugais n'avait pas prévu un tel crime et se taisait sur la peine qui devait lui être appliquée; mais une loi de Philippe II ordonnait qu'elle fût cruelle! Rien ne manqua à l'interprétation du texte, formulé par cet esprit impitoyable. Le 13, à la pointe du jour, deux régiments de cavalerie et trois d'infanterie vinrent se ranger sur la place, visà-vis la maison royale , qui avait appartenu au comte d'Aveiro. Un immense échafaud y avait été dressé. Le sangfroid de la marquise de Tavora ne se démentit pas un instant; à l'aube naissante, elle s'était fait habiller par ses femmes, avait ordonné qu'on servît le déjeuner ; et , sur l'observation de son confesseur qu'il restait des soins plus importants a prendre, elle s'était contentée de répondre : // y aura tempspour tout. Elle pourvut à tout, en effet , avec une indicible tranquillité. On la vit arriver en chaise à porteurs au lieu du supplice; puis elle monta d'un pas ferme à réchafaud, faisant observer qu'elle n'avait pas été soumise à la question. Cette femme hautaine avait encore des restes de beauté; lorsqu'elle eut été attachée sur le fatal tabouret, que le glaive du bourreau eut abattu sa tête, qui retomba sur sa poitrine, il y eut une sensation
profonde dans le peuple : on la voila d'un riche drap de soie. Ses fils et son cendre furent étranglés ensuite, puis frappés de la massue de fer ; mais cette terrible indulgence n'eut pas lieu à l'égard du marquis de Tavora et du duc d'Aveiro, dont les membres furent brisés sur une croix que l'on désigne sous le nom d'Aspa, Le premier mourut sans proférer une parole, l'autre poussa des hurlements aifreux. Comme s'il devait rester quelque chose de la pompe étrange du moyen âge dans ce supplice , digne d'un autre temps, on apporta ensuite une statue de grandeur naturelle : c'était celle du serviteur fugitif, qui, avec son beau-frère Alvarez Ferreira, avait tiré sur la chaise du roi. Cette effigie fut attachée vis-à-vis le misérable qui allait expirer dans les flammes- Je lis dans la relation d'un témoin oculaire ce passage, d'une affreuse concision : « Alors on mit le feu à un bûcher qu'on avait dressé sur l'échafaud, lequel, étant enduit de poix et de goudron, fut lui-même bientôt enflamme. Tous les corps qui y étaient exposés furent réduits en cendre. Ceux du duc d'Aveiro et du marquis de Tavora respiraient encore...
Antoine Alvarez Ferreira, n'ayant reçu aucune blessure, parut plein de vie pendant plus d'un quart d'heure au milieu des flammes.
« Les cendres furent enfin ramassées et jetées dans la mer par le bourreau (*). » P^ous n'ajouterons rien à un pareil récit...
SUITB DB l'administration DE
POMBAL. — Il est impossible de parcourir les nombreux factums qui furent répandus alors en France et en Espagne, sans reconnaître que ce fut la période la plus laborieuse et la plus difficile de cette vie remplie de projets gigantesques :
l'abaissement des grands était accompli : restait l'expulsion des jésuites; Pombal y travailla à la face de l^Europe. La junte souveraine, désignée sous le nom du tribunal deVlnconfidencia, avait reconnu, par dix articles de son arrêt, la participation de plusieurs religieux de cet ordre au crime de haute trahison.
Divers membres avaient été jetés en prison ; leur nombre s'accrut , mais trois
(*) Nouvelle intéressante au sujet de VatteH" tat, etc., nb9\ voyez i* Suite, page 4.
L'UNIVERS
d'entre eux étaient impliqués surtout dans Taffairede 1758. Les pères Alexandre, Mattos et Malagrida, furent livrés au tribunal du saint oflice; le dernier y resta trois ans. Quel que soit le point de vue politique d*oii Ton examine aujourd'hui ce procès, et lorsqu'on a lu surtout les œuvres du père Gabriel Malagrida, il est impossible de considérer Tauteur du Triple cordon d Amour comme fauteur ahérésie. Ce vieillard, né en Italie, et qui avait souffert, dans le nouveau monde, toutes les misères de Tapostolat, avait peut-être rapporté de ses rudes voyages l'ardeur fîexreuse qui ranimait. Malagrida ne voulut faire aucune rétractation, et il ne sortit des cachotside l'inquisition, en 1 66 1 , que pour être brûlé durant un autoda-fé. Nous sommes parfaitement de Tavis d'un écrivain portugais , qui voit dans cette affreuse exécution un sujet de blâme éternel pour le ministre de Joseph.
Ce fut après les événements que nous venons de signaler que le titre de comte d'Oeiras fut accordé à Carvalho.
K Le poste du ministre une fols à l'abri de toute vicissitude , grâce à tant de revirements, Pombal se montra véritablement grand, en exigeant des Anglais une satisfaction pour avoir attaqué les navires de la France dans les mers de Portugal ; et Torgueilleuse Angleterre donna la satisfaction demandée (*). Le nonce Acciajuoli avait osé manquer aux convenances en n'illuminant point son hôtel à l'occasion du mariage de la princesse héritière dona Maria; et le comte d Oeiras le fit sortir immédiatement de Lisboime. Enfin, à peu de distance de cet événement, le ministre donna le dernier coup à l'institut des jésuites, en anéantissant cette société dans le Portugal, et en faisant jeter sur les côtes d'Italie ceux de ses membres qui ne voulurent pas quitter la robe de l'ordre (1759).
(^) A la suite d*aD combat durant lequel il avait eu à combattre des forces inliniment supérieures aux siennes, le brave de la Ciue s'était rétu^ié à Lagos ; un de ses na.vires avait été incendié par les A.nglais; le Redoutable s'était brûlé lui-mèoM; deux autres bâtiments avaient été pris et emmenés. Fombal, dans cette affaire, déploya une fermeté admirable. Voy. Revue élranyère et française de législation, septem^ bre lb40.
« Ce fut alors que Carvalho , débarrassé de ses soucis les plus inquiétants, tourna toute son attention vers les améliorations administratives : il réforma les études, rendit plusieurs ordonnances relatives au commerce, et restaura les arts; mais la guerre de 1762 vint le placer bientôt dans de nouvelles difficultés.
tt Cette guerre naquit , on le sait , du fameux pacte de famille. Les rois de France et d'Espagne, liés contre r Angleterre , voulurent que le Portugal entrât dans cette alliance, le conite d'Oeiras refusa et promit de garder la neutralité. L'Espagne nous déclara alors la guerre ; et ses troupes entrèrent dans la province de Tras-os-Montes : mais prévenu peut-être que le résultat ultérieur lui serait contraire, le cabinet de Madrid retira une seconde fois son armée de notre territoire, après de lé-
Î;ères escarmouches, durant lesquelles es Portugais , commandés déjà par le comte de Lippe (*), remportèrent 1 avantage.
« La tranquillité publique une fois rétablie, le comte d'Oeiras songea sérieusement à augmenter et à oiscipliner l'armée; il s'occupa à activer toutes les branches d'industrie, il en fit autant
(*) Comme le fait très-bien observer te général Foy, les Portugais appellent encore Lipp«
ogramconde^ comme ils appellent Pombal:
o grammnrquez. « L.e général deScbaumbourg- Linpe, comte immédiat de Pempire germanique, fut choisi pour restaurer le militaire portugais : il venait de commander avec dislinctiuD, pendant les cam[»a{4nes d'Hanovre, rartillerie de l'armée du prince Perditiaad de Brunswick. A peine arrivé eu Portugal, il dut courir à la défense des frontières menacées : son armée se composait de neuf à d^U mille Portugais, qui, ne le connaissant pas, se défiaient de lui, et aecinq à six mille Anglais ou Irlandais, obéissant de mauvaise grâce. Il y avait en faee quarante mille Espagnols, commandés par le comte d'Aranda. dont les chefs avaient pour la plupart fait les campagnes d'Italie, et un corps auxiliaire de douze bataiitoas français aux. ordres do prince de Beauveau. Avec une telle disproportion de forces, on ne pouvait pas demander de batailles au comte de Lippe : il fit une campagne de marches et de positions, et sut Urer partie du patriotisme des paysans, ainsi que desdifticultés incroyatjles qu'offre, sur tous les points , le pays compris entre le Dueru et le Tage. • Plus tard, le comte de Uppe forma 1 vingt-quatre régiments d'mfanterie, douze de cavalerie et quatre d'artillerie sur le pied des troupes prussiennes/ Pjmbal s'en servait, mais il n'éprouvait pour le comte nulle sympatlkie.
pour le commerce, et achemina ainsi le pays jusqu'au plus haut degré de prospérité. Les actes les plus notables de cette période, ceux qui sont réellement aussi glorieux pour le roi que pour son ministre, doivent être rappelés ici; tels furent le rétablissement des études civiles et militaires, un grand nombre de lois favorables à Tagriculture , Tinstitution de ta Mesa censoria, celle du collège des nobles, les ordonnances relatives à la fabrication des lainages, des soieries, de la faïence, de la chapellerie et de tant d'autres ; les réformes judiciaires; la création d'un subside, consacré aux lettres ; la paix conclue avec la cour de Rome, sous le pontlGcat de Clément XIV; Tabolitionde Tesclavage ; l'établissement des pêcheries dans TAlgarve ; les lois sur le tabac , sur les hôpitaux, sur les enfants exposés; la paix avec l'État de Maroc; la réforme du gouvernement des Indes, ainsi que beaucoup d'autres améliorations dans l'état colonial : on peut y joindre encore l'érection de la statue équestre.
« Ce temps vit encore néanmoins Lisbonne témoin de quelques actes de cruauté émanés du ministre , et que ses ennemis attribuèrent à une vengeance particulière : tel est, entre autres événements, le supplice d'un Italien, nommé Jean- Baptiste Pelle, accusé de tentative d'assassinat sur sa personne, et qui remplit la ville d'horreur et de compassion. Après avoir subi d'horribles traitements , ce malheureux fut condamné à être écartelé par quatre chevaux, et la sentence exécutée. Le corps demi-vivant de Pelle fut jeté sur un bdcher pour y terminer son angoisse. Il faut le dire, en toute vérité, on a quelque peine à croire qu'un fait pareil ait pu avoir lieu dans un temps si voisin du nôtre.
a Ce fut en l'année 1770 que le comte d'Oeiras se vit décoré du titre de marquis de Pombal. A partir de cette époque, de l'avis même de ses adversaires, ce cœur de fer s'adoucit singulièrement, et durant les dernières années du règne de Joseph , le joug de terreur, sous lequel les Portugais marchaient comme accablés, était devenu moins pesant. Pombal songeaàabolir les distinctions absurdes de vieux el de nouveaux chrétiens; il fit encore des règlements pour favoriser
l'industrie nationale : il mit obstacle à ce que les enfants pussent se marier sans le consentement paternel; et on le ▼it enfin prendre une foule d'autres mesures profitables à la chose publique.»
L'acte qui, durant cette dernière période, honore vraiment le marquis de Pombal , est la réforme de l'université de Coimbre, qui eut lieu en 1772. Pour
{>arvenir à ce but, le ministre employa es plus hautes capacités du Portugal. Il appela également des professeurs de l'étranger; et les statuts de cette Académie célèbre forment peut-être le plus beau monument que le rè^ne de Joseph i*'^ ait légué à la postérité. Le temps que le marquis de Pombal n'employait pas à l'administration, il l'occupait, comme Richelieu à la culture des lettres; mais, comme le ministre de Louis XIII, il participait secrètement à certains ouvrages plutôt qu'il n'en était l'unique auteur : il y en a un surtout où il sa cache, selon quelques bibliographes, sous le pseudonyme û'ainador vatricio. Ce
Î;ros livre , écrit d'une manière assez difùse, raconte les actes de prévoyance que suscita le tremblement de terre : c'est que la catastrophe qu'il met en évidence est le fait capital du siècle. Sans avoir recours au volumineux recueil d'ordonnances, nous dirons au moins les faits intéressants, et quant à ce qui regarde le passé, nous essaierons d'exposer au lecteur quelques circonstances peu connues.
DBS TREMBLEMENTS DE TEB&B EN PORTUGAL, ET PARTICULIÈREMENT DE CELUI QUI EUT LIEU EN 1755. — LC
tremblement de terre qui détruisit Lisbonne a eu un tel retentissement ; sa renommée est si populaire , que le souvenir en revient a fa pensée toutes les fois qu'il s'agit de signaler un Oéau du même genre et de peindre la ruine d'un pays. Ce serait une erreur de croire cependant^ comme beaucoup de gens le supposent, que cette grande catastrophe ait été unique en Portugal , et qu'aucun accident de même nature ne l'ait précédé. Nul pays en Europe, au contraire, n'a eu à souffrir plus fréquemment de ces bouleversements du sol. Un coup d'œil rétrospectif nous en donnera aisément la preuve.
Au quatrième siècle, le terrible trem*
aoo
L'UNIVERS
blenient de terre qui étendit ses ravages sur la Palestine, la Grèce et la Sicile, eut de fatals effets sur la Péninsule. « On -croit que ce fut alors que se séparèrent du continent les rochers qu'on aperçoit dans rOcéan non loin du cap de Saint- Vincent, et que fut engloutie la portion de terre qui unissait les Berlengas à la côte de Péniche. Ammien Marcellin et Paul Orose nous ont transmis rhistoire de cette grande convulsion de la nature. »
Il faut remonter ensuite jusqu'au treizième siècle pour rencontrer Tindication précise d'une de ces catastrophes épouvantable. Une religieuse lettrée, qui a consigné, d'une manière fidèle mais sommaire, les grands événements de cette période, la nonne de Santa-Cruz, se contente de dire que, le 22 février 1309, à la pointedu jour, un tremblement de terre se manifesta tout à coup : c'était au temps* du roi Diniz. Or il est probable que, si l'événement eût eu des résultats bien funestes , le vieux chroniqueur par excellence, FernandLopes, en eût fait mention. Autant que nos souvenirs puissent nous servir, il se tait complètement à ce sujet. Sous le règne du iils de don Diniz, il y eut, en 1344, un grand tremblement de terre à Lisbonne.
Comme des discussions orageuses s'étaient élevées entre Affonso IV et l'évêque de Porto , le pape prit occasion de ce bouleversement de la nature pour réconcilier le pouvoirecclésiastique avec le pouvoir royal. Douze ans après, en 1356, le terrible fléau se fît sentir de nouveau, et la terre trembla, dit-on , durant plus d'un quart d'heure : grand nombre d'édificess'écroulèrentdans Lisbonne, et l'on vits'entr'ouvrir,,du haut en bas, la chapelle de la cathédrale.
Le quinzième siècle , si fertile en événements de toute espèce, se passa sans qu'on eût à subir rien de grave en ce genre, et il n'y a nul doute que, si quelque catastrophe funeste eût marqué surtout les dernières années du règne de Joàoll , le chroniqueur diligent de cette époque ne nous en eût donné une description minutieuse. Garcia de Reseude se tait sur cette période.
Il n'en est pas de même lorsqu'il s'agit du règne de don Manoel. Durant 1512 , il yavaiteu quelques mouvements
convulsifsde la terre, à la suite desquels un grand nombre de maisons s'étaient écroulées, et cette fois Garcia de Resende, en nous peignant poétiquement lé désastre, remplace la statistique qui n'existait pas alors. Il fait monter à deux cents le nombre d'édifices détruits ou ruinés. Il lui restait une terrible peinture à faire : c'était celle du tremblement de terre de 1531. La catastrophe eut lieu le 7 janvier; mais Resende se trouvait alors absent de la capitale. On voit par la MUcellanea que des abîmes s'entr'ouvrirent à Almeinm , oii était Tautçur, et Qu'il y eut à 1j fois un déluge d'eau et de sable, qui menaça d'engloutir la résidence royale. Simon Goulard, historien pour ainsi ciire contemporain, raconte en ces ternies les ravages que ce tremblement de terre exerça sur la grande ci té (*) : A Quinze cents maisons, belles et spacieuses, furent renversées en la ville de Lisbonne et presque tous les temples abattus. Ce tremblement de terre dura huit jours, donnant par intervalles des secousses sept ou huit fois par chaaue jour : il se fit aussi des ouvertures ae terre , d'où sortit un air contagieux qui enleva unfort grand nombre de personnes (**).»
Garcia de Resende donne une dui^ totale de deux mois à cette succession de secousses qui s'étendit par tout le royaume; et il raconte que ses effets furent surtout désastreux , parce que les premières convulsions du«ol se firent sentir durant la nuit (***). Selon l'observation de l'auteur de la MisceUanea, les bicoques ipardieiras) ne tombaient point, mais les palais s'écroulaient de toute part; et plus les édifices étaient solides en apparence , plus vite ils étaient renverses. La mer présenta un étrange spectacle, et sans que le vent se fit sentir, les flots s'élevaient à une hauteur extraordinaire : on vit des navires dont la quille plongeait jusqu'au fond de la mer, et qui, rejetés ensuite, s'en allaient comme perdus.
Un poète chroniqueur nous a raconté les misères atfreuses qui succédèrent au fléau; un poète comique va nous faire voir ce que peut, dans un grand
(^) Voy. Histoires prodigieuses de ce temps. (**) Muilos ma morte morreram^ dit le chroniqu(6ur portugais.
(**♦) Parque de noiie aconteceu.
soi
désastre, uneâme vraiment chaleureuse :
répisode» pour être ignoré , n'en est pas moins original... Le fléau persévérait avec une continuité désolante, le bas cierge s'assembla et persuada au peuple que les preuves terribles de la colère divine trouvaient leur cause dans la présence des juifs et des nouveaux chrétiens. Ces malheureux furent obligés d'abandonner la ville et d'aller camper dans les champs. Comme les pères étaient réunis dans la sacristie du couvent de Sam-Francisco , et qu'ils annonçaient pour le 25 février une seconde secousse durant laquelle la mer viendrait engloutir la cité, un homme aimé de Joâo III, une sorte de comédien improvisateur cTautoSy Gil Vieente enfin, se prit à prêcher les moines. Après un magnifique exorde, où il rappelait Tinstabilité des choses de la terre, il ajouta que l'éternelle Sagesse tenait ses secrets à jamais voilés aux hommes; qu'il en était des treniblements de terre comme des autres fléaux, qu'on ne savait quand ils commençaient et malheureusement quand ils devaient finir; que la science o'astrologie, qu'on invoquait en cette circonstance, pouvait être merveilleuse, mais que, jusqu'à ce jour, ses arcanes avaient été cachés dans un abîme si profond , que, ni les sages de la Grèce, ni Moïse, ni le fameux Jean de Monte- Regio n'en avaient pu tirer une once de bonne judiciaire. Puis il se résuma par ces paroles remplies d'une si haute charité : « Je conclus , vertueux pères , sauf « votre permission, qu'il n'y a guère « de pruoence à dire ce qui a été dit « publiquement, et que le service de Dieu « y trouve encore moins son compte; « car prêcher ce n'est pas maudire. Or « je vous,dirai à propos des villes, voire a des cités du Portugal et principaie- « ment de Lisbonne, que, s'il y a là beaua coup de péchés, il se fait aussi des auft mônes, des pèlerinages sans fin , qu'on « y entend des messes, des oraisons, « qu'on y voit des processions, qu on y « pratique les jeûnes et la discipline, et a des œuvres pieuses sans nombre, puce bliqueS et secrètes; puis j'ajouterai nue « s'il y a encore ici quelques indivious « qui soient étrangers à notre foi et que ft cliose pareille leur soit permise, nous a devons peuser que cela doit cadrer avec
« notre zèle et que Dieu s'en montreservl. c Ne semble-t-il pas d'ailleurs que ce ft soit une vertu plus appropriée aux « serviteurs de Dieu et à ses prédicateurs « de ranimer ces gens , de les confes- « ser, de les provoquer au bien enfin , « que de les scandaliser et les rendre « l'objet de la persécution , pour obéir « à l'opinion insensée du vulgaire ? » Gil Vieente ajoute, avec une simplicité admirable, dans sa lettre au roi : « Comme ils m'ont tous loué et m'ont concédé que ce quejedisaisétait juste, je vous l'écris.... A la première prédication (celle des moines ), les nouveaux chrétiens avaient disparu et s'en allaient mourant de terreur. J'ai fait cette diligence; et, sur-lechamp, dès le samedi suivant, les prédicateurs ont suivi mon désir (*). » Ces paroles, à mon gré, suffiraient pour faire de Gil Vieente un homme hors de ligne, s'il ne l'était déjà par sa verve intarissable; mais retournons à notre sujet.
Après letremblementde terre de 1531, vint celui du 28 janvier 1551. On prétendit un peu plus tard que l'horrible catastrophe était accompagnée d'une pluie de sang. La science moderne explique, comme chacun sait, ce phénomène ; mais elle peut bien laisser certains doutes sur les récits des chroniqueurs ; ce qu'il y a de certain , c'est Qu'il périt, en cette occasion, plus de deux mille individus, et que deux cents édifices furent encore renversés.
JNous pensons, avec un écrivain qui nous a fourni plus d'un utile renseignement sur cette matière , que l'on peut comprendre dans ce récit un événement qui eut lieu en 1597, quoiqu'il ne présente pas les caractères physiques des événements racontés plus haut. Le 22 juillet de cette année, un phénomène terrible effraya Lisbonne, et faillit avoir les résultats les plus désastreux. La montagne Sainte-Catherine formait alors un promontoire, qui dominait la mer et qui venait se joindre à celui das Chagas. Vers onze heures du soir, un homme , dont on a toujours ignoré le nom et gue la tradition s'est plu naturellement à revêtir d'un caractère merveilleux , se
(•)Obras de Gil-Vicente' Nova edicâo,t. III, p. 385. Carta que Gil-Ficcnte mandou a cl rcy J),Joao m, esiando suaAlleza em PalmcU'a sobre o tremor da terra.
^UNIVERS
prit à pousser de grands cris et à pré- ^ venir la population que la montagne ' allait s'abtmer; on le crut heureusement etron s'éloigna. On a toujours supposé que quelque Ir-ger mouvement de fa terre avait averti cet étranger qu'une catastrophe était imminente. Quoi ^u'il en soit, son avertissement ne fut pas mutile, et la population ne s'était pas plutôt mise en devoir de fuir, que l'extrémité de la montagne se détacha en se partageant. Trois rues furent englouties, et cent dix édiGces se trouvèrent ensevelis sous cette prodigieuse masse de terre.
Jamais depuis, dit-on, rieu n'est apparu de ces ruines.
Aucune catastrophe de ce genre ne vint effrayer Lisbonne durant le dixseptième siècle, et c'est à peine si Ton peut signaler, dans cette longue série d'événements lamentables , les tremblements de terre répétés qui eurent lieu en 1699 ; ils n'amenèrent aucun accident digne de remarque; mais, vingt ans plus tard , il y eut dans le royaume des Algarves une terrible secousse, qui désola le pays et qui ruina en quelque sorte villa de Portimao : elle eut lieu le 6 mars 1719; et le 27 décembre 1722, un nouveau tremblement de terre, plus étendu dans ses ravages, désola de nouveau ces contrées. Portimao y perdit ses dernières ressources; Albufera, Loulé , Faro et Tavira virent leurs principaux édifices renversés, sans qu'on eût à déplorer un trop grand nombre de victimes. Ici finit le catalogue déjà trop étendu des convulsions terrestres qui désolèrent le Portugal (*), depuis les temps antiques jusqu'à la fatale catastrophe de Tannée 1755.
L'auteur de cette notice a entendu, dans son enfance, le plus grand poète portugais qu'ait produit notre époque, raconter cet événement ; et certes toutes les expressions pittoresques que peut fournir la poésie, tous les mots énergiques qu'inspirait un vivant souvenir, Francisco Manoel les faisait vibrer dans l'âme de ses auditeurs. Homme privilégié, il y avait en lui toutes les
{*) Non-sealement les tremblements de terre ruinèrent certaines villes durant celte période, mais, le lo août 1734, il y eut trois horribles incendies dans Lisbonne , dont la tradition a conservé le souvenir.
puissances de l'enthousiasme; mais il y avait aussi l'accent de la vérité , et e^etait là le seeret des émotions qu'il faisait ressentir. C'est qu'en effet il faut avoir été témoin d'un pareil spectacle, pour en faire comprendre l'horreur; c'est que nul récit, quand bien même il emprunterait les ressources de Part, ne vaut l'exposé sincère d'un témoin.
Écoutons donc l'une des victimes de cet affreux bouleversement; c'est un Portu-
Î;ais qui se sert ici de notre langue, et a simplicité même de la narration est un garant de sa vérité.
<^ Le l*' de novembre, le mercure étant à 27 pouces 7 lignes et le thermomètre de M. de Béaumur à peu près au quatorzième degré au-dessus de la glace, le temps calme et le ciel très-serein, vers neuf heures quarante-cinq minutes du matin, la terre trembla, mais si faiblement, que tout le monde s'imagina que c'était quelque carrosse qui roulait avec vitesse. Ce premier tremblement dura deux minutes; après un intervalle de deux autres minutes la terre trembla de nouveau , mais avec tant de violence , que la plupart des maisons se fendirent et commencèrent à s'écrouler. Ce second tremblement dura à peu près dix minutes. La poussière était alors si grande que le soleil en était obscurci. Il y eut encore un intervalle de deux ou trois minutes. La poussière^ qui était extrêmement épaisse, tomba, et rendit au jour assez de clarté pour que l'on pût s'envisager et se reconnaître. Après cela, il vint une secousse si horrible, que les maisons qui avaient résisté jusqu'alors tombèrent avec fracas. Le ciel s'obscurcit de nouveau, et la terre semblait vouloir rentrer dans le chaos. Les pleurs et les cris des vivants, les gémissements et les plaintes de ceux qui allaient mourir, les secousses de la terre et l'obscuritéaugmentaient l'horreur.. ..Mais enfin, après vmgt minutes, tout se calma : on ne pensa alors qu'à fuir et qu'à chercher un asile dans la campagne ; mais notre malheur n'était pas encore à son comble. A peine commençait-on à respirer, que le feu parut dans différents quartiers de la ville. Le vent, qui était violent, l'excitait et ne permettait aucune espérance. Personne ne pensait à arrêter les progrès de la flamme. On ne son-
geaît qu'à sauver sa vie , car les tremblements de terre se succédaient toujours, faibles à la yérité, mais trop forts pour des gens environnés du trépas.
« On aurait peut-être pu apporter quelques remède au feu, si la mer n*etlt menacé de submerger la ville; du moins le peuple effrayé se le persuada aisément, en voyant les flots entrer avec fureur dans des lieux fort éloignés...
« Quelques personnes, croyant trouver sur les eaux une espèce de sûreté, s'y exposèrent; mais les vagues entraînant les vaisseaux , les barques et les bateaux contre la terre, les écrasaient les uns contre les autres, et, les retirant ensuite avec violence, semblaient vouloir les engloutir avec le malheureux qu'ils portaient.
« Pendant tous ces jours-ci l'effroi n'a point cessé; car les secousses continuent toujours. Vendredi 7 de novembre , à cinq heures du matin, il y a eu un tremblement si violent, aue nous avons cru que nos malheurs allaient recommencer; mais il n'a point eu de suites fâcheuses. Son mouvement a été réglé : il semblait que c'était un vaisseau qui roulait. Ce qui a causé de si grands dommages le jour du premier tremblement , c'est que tous ses mouvements étaient contraires les uns aux autres , et si opposés , que les murailles se séparaient avec la plus grande facilité.
« J'ai remarqué que les plus fortes secousses sont toujours à ia naissance de l'aurore. On assure que la mer a surpassé de neuf pieds le plus grand débordement
dont on se souvienne en Portugal Je
vis, dimanche matin 2 de novembre, avec le plus grand étonnement, le Tage, qui a dans des endroits plus de deux lieues de large, presque à sec du coté de la ville; de l'autre côté on voyait un faible ruisseau dont on découvrait le fond.
« Presaue tout le Portugal a éprouvé ce fléau ; le royaume des Algarves, Santarem, Setubai , Porto, Alemquer, Mafra... Obidos, Castanheira, enOn toutes les villes à vingt lieues a la ronde, sont détruites.
a Je vous écris au milieu de la campagne ; car il n'y a pas de maison habitaule. Lisbonne est perdue!... »
I^ous avons cru devoir reproduire
cette lettre en l'abrégeant toutefois (*), parce que son auteur, M. Pedegache (qu'il ne faut pas confondre probablement avec le poète du même nom ), avait fait diverses observations astronomiques, et était plus à même qu'un autrede constater la marche du terrible phénomène. Outre sa fortune ruinée, il se plaint amèrement de ia perte de ses observations scient ifi-
Îiues, et trace un tableau déplorable de a situation où il était réduit. Depuis le souverain jusqu'au moine mendiant, en effet, tout le monde avait quelque chose à déplorer, heureux encore , lorsque ce n'était pas sur des proches que les regrets devaient tomber. Dans la seule ville de Lisbonne trente mille personnes avaient péri , et, si l'on s'en rapporte aux calculs qui furent faits plus tard {*% les pertes en meubles précieux et en numércfire montèrent à la somme énorme de 2,284,000,000 fr. Tels furent enfin les résultats de cette terrible catastrophe que, plusde vingt ans après, Dumouriez pouvait dire : «Lisbonne, dont j'ai fait ailleurs la description, est un amas effrayant de palais renversés, d'églises brûlées, de décombres pareils à ceux d'une fortilication que l'on a fait sauter en l'air; dans beaucoup d'endroits on marche au travers de l'emplacement des maisons, dans des rues pratiquées sur ces décombres que l'on a relevés des deux cotés pour former des passages : on voit çà et la s'élever quelques maisons isolées et des ruines aussi bizarres et aussi horriblement belles que les restes des édifices des Romains et des Grecs (***). »
(*) Elle est datée du II novembre I765, Voy. le Journal étrangrr, décembre I7ô5 .
<•') Voyez le Fouagededu ChdU'let, l.ï. p. i?a.
U y eut d*aburu quelque exagération dans les calculs des premiers jours, et les clii.fres sont restés : l'abbé Ma^alhaens, témoin oculaire, qui écrivait en l7(io, pense que le nombre des morts n*alla pas au delà de lo à i2,(KK);d'un auire côte, dans les Rcjlexions sur le désantrf de Lisbonne, 2 vol. in-i2, on Taitmonter le chiffre jusqu'à 60 ou 8o,(KX)! Le peUt-tils de Racine, à»é de vingt el un ans. périt, comme on sait, par suite du tremblement de terre de 1755, mais ce fut à Cadix qu'il succomba. Foyez l'ouvrage cité plus baut, t. il. p. 17; nous renvovons à ce livre pour tous lesdétails relatifs à l'inûuence de la catastrophe.
(*••) Voyez État présent du Portugal^ édit. de Lausanne, 1775, p. 176. Nous ajouterons que la magnificence de ces ruines engagea bientôt un artiste intelligent à les faira reproduire par le burin; il existe un ouvrage intitulé : Tableaux^
L'UNIVERS
MOBT DE JOSEPH 1*'.— DONi. MA- RIA MONTE SUE LE TBONE. — D1S< GBAGE DU MÀBQUIS DE POMBAL. — BÉVISION DU PROCÈS GBIMINEL QUI A EU LIEU SOUS LE BÈGNE PBÉCÉ- DENT.— CONDAMNATION DE POMBAL.
— Le roi Joseph avait été frappé d'apoplexie comme son père; mais son agonie ne fut pas si longue que celle de Joào y , et les effets immédiats de la maladie plus déterminés. Bientôt la parole lui fît défaut, mais sa pensée fut lucide jusqu'au dernier jour, et il voulut avoir communication des affaires, pour ainsi dire, jusqu'au moment suprême.— L'homme qui avait allégé pour lui le poids de la couronne ne pouvait plus* entrer eu communication directe avec son souverain : l'administration des aff lires en souffrit; les haine de cour, les antipathies particulières, les ambitions nouvelles, tout se réunissait pour arrêter l'œuvre politique si courageusement commencée. Il semblait au moindre habitué du palais qu'elle pouvait être continuée sans effort; le trésor public renfermait alors plus de dix-huit millions de cruzades!.. Parvenu au dernier terme, .Toseph \^^ n'avait manifesté qu'un désir ardent, c'était de voir sa fille aînée, dona Maria, unie à son propre petitfils l'infant don Pedro , duc de Beira : des dispenses avaient été déjà obtenues de la cour de Rome : la reine, qui était revêtue du titre de régente, ne l'ignorait pas ; le mariage fut célébré dans une chapelle du palais , en présence de tous les ministres des puissances étrangères. Bien peu de temps après cette union désirée, le 23 février 1777 , le roi expirait entre les bras du patriarche.
Ce n'était pas un esprit tel que celui de Pombal qui pouvait se méprendre sûr sa position réelle; il se présentait devant la régente, prenait ses ordres et participait encore aux travaux de l'État; mais il n'ignorait pas qu'un long repos allait bientôt briser les ressorts de son activité. Après le 13 mai , lorsque la jeune reine eut reçu solennellement la couronne, il n'en fut plus de même. Le ministère fut tout à coup changé, el le marquis d'Angeja , devint président du trésor royal.
des plus belles ruines du tremblement d« terre de Lisbonne. In-4".
Un des premiers soins de ta reine fut d'ouvrir les prisons et d'en faire sortir les détenus politiques qui y étaient renfermés depuis si longtemps. Un spectacle douloureux frappa alors les habitants de Lisbonne , et la pitié populaire s'émut vivement, en contemplant cette hideuse misère des cachots... Les ennemis de Pombal avaient compté sur un tel spectacle pour achever la réaction. Le grand ministre avait apprécié mieux que tout autre l'état réel de sa position : il avait fait accepter sa démission des postes nombreux qu'il occupait, et il s'était retiré à Pombal : ce fut d'abord une retraite honorable plutôt qu'un exil , puisque son traitement lui fut continué. Les choses ne tardèrent pas à changer de face : un esprit politique tout différent de celui qui animait l'ancien ministère commençait à exercer son action, et il l'exerçait avec une folle joie. Lisbonne vit reparaître dans son sein les divers personnages qui en avaient été tenus si longtemps éloignés. Seabra da Sylva était revenu de son épouvantable exil d'Angola, et aspirait à jouer de nouveau un rôle dans ies affaires du pays; les infants, tenus longtemps éloignés de la cour, y reparaissaient au milieu des fétesqu'excitaitleur présence. Un homme éminemment spirituel , don Joâo de Bra^ance , ennemi personnel du ministre, était créé duc de Lafoens ; les jésuites enfin, sans être rappelés, voyaient des sommes considérables expédiées à Rome pour indemniser lésai nt-siége des dépenses que l'expulsion de la compagnie avait pu lui causer (*) ; plusieurs membres de la coagrésation étaient même rentrés dans Lisbonne; il était impossible que de Pombal pàt opposer autre chose qu'une froide résignation à des attaques si fréquentes et de nature si diverse.
Une circonstance particulière hâta bientôt le dénoûment. Lorsque les prisons avaient été ouvertes, les divers personnages impliqués dans la fatale affaire du duc d'Aveiro avaient refusé de profiter de l'amnistie. Le marquis d'Alorna, sa femme, don Joâo Gaspar, don Manoel et don Nuno de Tavora, ne consentaient à quitter leurs fers que dans le cas où ce grand procès serait revisé et où leur innocence serait pleinement
(*) Voy. Administration de Carvalho, t IIL
reeonnue; ils reçurent tout d'abord Torbre de s'éloigner à vingt lieues de Lisbonne. Plusieurs des personnages impliqués dans l'affaire furent au préalable réintégrés dans leurs emplois ou revêtus de nouvelles charges ; puis après bien des ncissîtudes, Tordre de révision fut enfin obtenu le 10 octobre 1780 (*) , et dans la nuit du 3 avril 1781, après diverses contestations qui firent aurer la sentence jusqu'à quatre heures du matin, nous dit Tauteur le mieux informé , des juges déclarèrent innocentes toutes les personnes tant mortes que vivantes qui avaient été tenues dans les cachots.
On a fait remarquer avec raison que quelques-uns des juges, qui abolissaient cette sentence, l'avaient donnée euxmêmes. Ce qu'il y a d'assuré, c'est que les persécutions contre Tancien ministre recommencèrent plus vives et plus ardentes à partir du jour où la réhabilitation fut ordonnée. Le marquis.de Pombai se vit déclaré criminel ; et, si ses ennemis ne purent obtenir que l'exécution de peines sévères suivtt une pareille décision, il faut attribuer une telle modération à la pure condescendance de la reine. £n considération de son âge avancé, le ministre coupable dut se trouver heureux de ne pas étresoumis à une peine afflictive. On lui ordonna seulement de résider à vingt lieues de la capitale; mais le'^euple, à son tour, eut un jugement à reviser, et il le fit avec cette concision d'expresion çui fait passer ses décisions souveraines a la postérité. Lorsque le vieillard paraissait dans le lieu de son exil, les paysans ne l'appelaient pas autrement que le Grand Marquis (**).
' {*) Dans rétat où est la question , il est impossible de porter un Jagement délinitif sar cette affaire , de Tavis même d'un auteur contemporain déjà cité: trop de pièces importantes restent À publier.
\**) Pombai mourut le ( mai 1782, à quatre vingt-trois ans, dans la solitude où on l'avait relégué. La petite chapelle du bours a longtemps renfermé son cercueil, et le baron Taylor a donné naguère une vue intérieure de cet humble édifice. Les derniers renseignements qui nous sont parvenus sur Yilla de Pombai , prouvent que certaines haines pollUques survivent aux Jugements des nations : les cendres du grand homme ont été dispersées, et abandonnées , dit-on , aux animaux immondes ; mais il'est vrai de dire qu'à Lisbonne, son médaillon a été replacé par ordre de don Pedro au lieu éminent où il était Jadis. Au milieu de tous les renseignements contradictoires qui ont été publiés suc ie Colbert
S! Ton consulte la plupart des écrivains portugais du dernier siècle, l'époque où dona Maria I*' administra librement TÊtat fut une époque de quasiprospérité. Des conventions importantes, des fondations utiles, attestent que tout le temps de cette pieuse reine ne fut pas dévolu à des œuvres de dévotion.
En 1777 et 1778, un nouvel arrangement, conclu par l'intervention de G. Freire de Andrade et du marquis de Cevalios, établit la ligne de division qui devait séparer dans l'Amérique du Sud les colonies des deux nations. Grâce à un traité , Sainte-Catherine fut restituée au Portugal , et la colonie del Sacra^ mento demeura aux Espagnols. En 1780, une alliance commerciale fut établie entre Marie l*'^et Catherine IL Durant la même année et grâce à Tinfluence du duc de Lafoens, l'Académie de Lisbonne fut fondée. Si le cours de 1790 vit augmenter par la consécration d'édifices assez inutiles les dépenses qu'avait exigées la construction d'un magnifique couvent, dès 1773, le Mondego avait été canalisé.
L'année 1794 vit naître un projet plus grand encore, et un décret (incomplètement exécuté) décida l'ouverture d'une vaste route de Lisbonne à Coïmbre et plus tard de Coïmbre à Porto.
Toutes ces améliorations intérieures et une foule d'antres aue nous pourrions signaler émanaient d une administration que sanctionnait la volonté de la reine : bien que son effigie figurât sur les monnaies, le roi ne prenait aucune part au gouvernement et s'éloignait même volontairement des affaires : il se tenait par trop exclusivement au rôle secondaire que lui assignait la constitution du royaume, pouracquérirla moindre valeur politique.
portugais « nous recommandons une notice fort curieuse insérée dans le t. XI des Archives littéraires de V Europe, On y trouve des détails précieux sur la vie intime de l'homme extraordinaire qui nous occupe, et une partie des merveilles accomplies par son génie s'explique par la prodigieuse faculté au*il apportait dans le travail : Il était infaUgaole. < Occupé dès la pointe du Jour, il n'avait pas d'heure réglée pour ses repas : ordinairement il dînait fort tard et avec un appétit excessif; après le dîner il allait se promener en voiture avec un moine, son parent, qu'on disait être 'd'une ineptie peu commune, uet homme faisait toute sa société , et cette promenade toute sa récréaUon. Il rentrait bientôt dans son cabinet, où il poussait le travail fort avant dans la nuit. » Voy. le recueil cité plus haut, t. Xî, p. 157.
L'UNIVERS
Précisément à l'époque où nous sommes parvenus, un voyageur pseudonyme, qui a acquis une certaine célébrité ,' traçait , en quelques lignes, ce portrait impartial de dona Maria I^ : « La reine, ditil, est une femme vraiment digne d'estime et de respect, mais elle n'a pas les qualités qui constituent une grande reine. Personne n'est plus humain, plus charitable ni plus sensible qu'elle; mais ces bonnes qualités sont gâtées par une dévotion excessive et mal entendue. Son confesseur, qui a sur elle un ascendant illimité, lui fait employer à des actes de piété et de pénitence un temps qu'elle pourrait employer bien plus utilement, au bonheur de ses peuples , sans nuire au salut de son âme. »
I/opinion commune, en effet, attribua aux terreurs religieuses dont on environna cette âme, déjà blessée mortellement par les nécessités iiimérieuses de la politique, une maladie fatale qui ne tarda pas à se déclarer. La reine, jeune encore, fut frappée de démence et cessa complètement de participer aux affaires.
Ce fut en vain que l'on mit en usage toutes les ressources de la science , et que l'on appela même d'Angleterre le médecin célèbre auquel avait été confié le traitement de George III : ses efforts furent inutiles ; et cette femme infortunée ne devait désormais recouvrer quelques lueurs de raison que pour rappeler aux jours de l'exil tout ce qu'il y avait en elle de dignité.
Dès l'année 1786, don Pedro III avait succombé; il eût été d'ailleurs incapable de supporter le poids du gouvernement. Ce fut son fils>, le prince du Brésil, qui prit alors la direction des affaires : don Joâo n'était pas destiné au trône ; du moins par l'ordre de sa naissance : c'était son frère, don Jozé(*), qui devait succéder à Marie. Si l'on s'en rapporte à un écrivain ingénieux du dernier siècle, à Beckford , qui eut plus d'une fois occasion d'entrer en échange d'idées avec cet héritier présomptif du trône, il y avait là une intelligence cultivée et même un esprit novateur : une
(«) Ce prince était né le 21 août I76r, et il mourut le 21 septembre 1788. Don Jo&o, qui pril alors le titre de prince du Brésil , naquit le la mai 1767 et se maria, le 25 avril 1785, à dona Carlola Joaquina , ttlle de Charles IV, roi d'Espagne.
mort précoce fit tomber les affaires entre les mains d'un prince qui, de json aveu à lui-même, n'était nullement* préparé au rôle qu'il devait remplir. En Tannée 1795, cependant, Joao VI eomprit Su'il fallait se résigner à porter, à la laee e l'Europe, le fardeau pesant dont il avait redouté le poids. Les qualités généreuses du cœur, en effet, ne devaient plus suffire, comme au temps des Joao V et des Joseph,, pour lutter contre les redoutables événements que préparait la politique. Il y eut, sans doute, alors une résignation courageuse dans l'acte qui constitua la régence; il fallut un amour sincère du peuple et un profond sentiment de respect filial pour accepter la responsabilité qu'on pouvait éluder encore. Le prince du Brésil prit ostensiblement les rênes de l'administration, le 5 juin 1799, sans toutefois consulter les cortès. Les événements qui se succédèrent alors sont connus de la plupart de nos lecteurs; nous les résumerons cependant et nous les fixerons par des dates. Avant de jeter un rapide coup d'oeil sur l'histoire du Portugal durant les premières années du siècle, il faut nécessairement faire connaître l'état physique du pays, les divisions politiques qu'il a adoptées, les ressources qu'il présente : ceci sera l'objet de plusieurs paragraphespour lesquels nous nous en sommes référé souvent aux documents les plus nouveaux, c'est-à-dire à ceux qui nous ont été fournis par un géographe dont les Portugais vantent eux-mêmes l'exactitude, mais qui s'est singulièrement aidé, il l'avoue luimême , des utiles travaux de Balbi et de Casado Giraldez.
DESCRIPTION OBNÉBÂLB DU POB-
TUGAL. — Dans son admiration quelque peu enthousiaste, un vieil écrivain portugais s'écrie : « Si l'Espagne est la tête de l'Europe, le Portugal en est le diadème {*). » Macedo n'est pas le seul qui s'exprime ainsi. De tout temps les poètes ont payé une sorte de tribut d'admiration à cette terre privilégiée.
Manoel se sentait ému jusqu'aux lar* mes, rien qu'en écoutant une chanson populaire qui parle de son doux chmat, et Byron ne trouve pas d'expressions
(*) Maœdo, Flores de Espanha , excelleneias de Portugal.
assez vives pour peindre son paysage.
« O Christ , s'écrie Child-Harold , c'est un spectacle charmant de voir ce que le ciel a fait pour cette délicieuse contrée. Que de fruits odoriférants mûrissent sur chaque arbre ! Que de fécondité se déploie sur ses collines » Il
nous serait aisé de multiplier les cita* lions; mais nous renvoyons aux grands
Î>eintres de la nature, aux poètes privi* égiés. Ce que i'histoire exige surtout pour comprendre les faits, c'est un examen géographique de la contrée, un tableau rapide mais exact des changements de toute espèce que la politique a introduits dans le pays.
Le Portugal est situé entre les 36" 58^ et les 42*" T de latitude. £n longitude, il s'étend du S"" 46' au 11» 61'. Dans sa plus grande étendue^ c'est-à-dire de Melgaço (dans la province de Minho) jusque dans le voisinage de Faro , les géographes les plus récents lui accordent 309 milles. Sa largeur est de 129 milles, à partir des environs de Campo Mayor jusques à Cabo Roca.
Les calculs offerts ici ne diffèrent pas de ceux adoptés par Adrien Bal" Di. Nous dirons, avec ce géographe, que les conGns politiques du Portugal sont formés au nord et à l'est par le royaume d'Espagne, et particulièrement par les provinces de Galice, de Valladolid, de Zamora, de Salamanque , d'Estremadure et de Sévi lie. Les confins naturels de ce royaume sont , à l'ouest et au sud, l'océan Atlantique ; au nord et à l'est , une partie du cours de plusieurs fleuves, tels que le Minho, le Oouro, leTageet la Guadiana avec leurs affluents , le Macas et l'Aqueda du Douro, l'Ëlga et le Severxdu Tage , le Gevora et le Caya de la Guadiana. Adrien Baibi fait observer également que les autres « conflns sont purement de convention , et ont été établis par des traités avec l'Espagne, à différentes époques. »
MONTAGNES DU PORTUGAL. — Avant
de remplir ce paragraphe, nous voudrions pouvoir présenter quelques considérations sur la géologie du pays. Mais, il faut bien l'avouer, nul travail spécial n'a été publié jusqu'à ce jour sur cette ma-
(♦) ChlId-Harold,ch. P', trad. *e M. Paulin Paris.
tière; et cependant le Portugal possède aujourd'hui plusieurs géologues éminents, parmi lesquels il faut compter le baron d Eschwége, que ses travaux sur le Brésilont placé au premier rang : un Mémoire de l'Académie des sciences de Lis* bonne pourra, dans cette disette de documents, fournir quelques renseignements précieux (*); et nous savons d'ailleurs que des travaux importants se préparent sur cette matière. Les montagnes de la région oui nous occupe sont une continuation aes Cordillères du système hespérique, par lequel est traversée la monarchie espagnole. Selon BaIbi et don José de Urcul lu, les points cul minants, en Portugal, sont au nombre de trois : la Foia, qui s'élève dans l'Algarve, a 638 toises de hauteur et fait partie du grou()e méridional ; la Serra da Estreila n en a pas moins de 1,077, et forme, dans la Beira, le groupe central; enfin, le Gaviara, qui appartient au groupe septentrional, dans le Minho, paraît être le point le
Ï^lus élevé : on lui donne 1,230 toises d'éévation; mais ce chiffre ne présente point une certitude absolue.
ILES. — Les îles que présente la côte de Portugal sont d'une bien faible importance ; les plus remarquables portent le nom de Berlengas (autrefois Londobris) : c'est un groupe vis-à-vis Pénirhe, dans l'Estramadure. Les Berlengas, situées par les 39** 25' de lat., sont stériles et se compcflent d'une île, avec un fort, et de six îlots. La pèche dans leurs environs est abondante et fructueuse. Il faut citer également le groupe de Faro, en face de la ville qui porte ce nom, au pays d' Algarve. Les géographes de la Péninsule veulent que l'important archipel des Açores, qui ne présente pas moins de huit cents ' milles carrés, fasse également partie des îles que l'on doit annexer au Portugal ; mais il est bon de se rappeler que les Açores sont situées à huit cents milles environ des côtes, et qu'elles doivent être l'objet d'une description particulière.
LACS. —Le Portugal ne renferme pas de lacs proprement dits. Cependant on cite fréquemment parmi les curiosités naturelles de la Péninsule, les deux Lagos situés au sommet le plus élevé de la Serra da Estreila. Plus d'une tra-
(*) De Fulcanoolysipponensi et montis erminiif t. I, p. 80.
LUNIVERS.
dition merveilleuse roule , en effet, sur ces lieux, et les phénomènes qu'ils présentent ont été longuement énumérés par M. José Joaquim EiOpes, qui a enrichi de ses observations la géographie nouvelle dont nous nous sommes plus d'une fois aidé : les deux lacs sont situés à une faible distance Tun de l'autre, dans le voisinage de Villa de Ca. Celui qu*on désigne sous le nom de Lago" Grande est le seul digne d'intérêt : il n'a cependant pas plus d'un demi-mille de circonférence ; il est situé dans la
f partie la plus éminente de la montagne ; a forme qu'il affecte est ovale et ses eaux sont presque au niveau du terrain. Mille traditions curieuses, des légendes sans fin roulent dans le pays sur le Lago- Grande et sur ses abîmes'^ que l'on prétend communiquer avec la mer; nous renvoyons le lecteur aux voyageurs qui en ont parlé.
FLEUVES. — Déjà, au temps de Strabon, le nombre des fleuves qu'on avait remarqués dans la Lusitanie avait fait donner à cette région la dénomination de Terre-Heureuse. Un des géographes les plus estimés du Portugal, Casado Giradez, compte treize fleuves ou rivières dignes d'une description particulière :
Baptista de Castro donne une nomenclature bien autrement étendue. Ce sera la première que nous suivrons , en conservant Tordre adopté par le savant désigné plus haut. Nous nommerons, en premier lieu , le Minho ; ce fleuve, qui prend naissance non loin de la cité de Lugo, dans le pays de Galice, court d'abord du nord au sud, puis de Test à l'ouest, et vient finir dans l'Océan entre Tuy et Villa de Caminha. Le Lima, qui porta jadis le nom tout mythologique de Lethés , a ses sources dans les Asturies, puis traverse l'Entre Douro e Minho et se jette dans la mer à Viana. Castro voit son étymologie dans ces nombreuses lagunes désignées jadis sous le nom de Lymnas et de Lymum; mais, ce qu'il y a d'assuré, c'est qu'il joue en Portugal' le rôle tout poétique du Lignon, si célèbre dans nos pastorales.
Le Neiva est beaucoup moins connu.
Il a ses sources dans les environs da Barca , traverse la province de Minho de l'est à l'ouest, et va se perdre dans la mer non loin de Viana. Le Cavado vient de la
Galice, selon Giraldez , et des Asturies, au dire de Castro ; il traverse la province de Minho, près de Monte Alègre et va se jeter dans l'Océan, entre Fâo et Esposende. La province de Minho donne naissance à l'Ave, l'A vus des anciens; il court de l'est à l'ouest dans la Serra de Cabrera, puis il sépare l'archevêché de Braga de l'évêché de Porto; il finit dans la mer, entre Villa de Conde et Azur^ira. Le Douro (*) est sans contredit l'un des fleuves les plus importants de cette région. Ses sources sont en Espagne, dans la province de Soria ; il baigne d'abord la vieille Castille. l'ancien royaume de Léon ; et, après avoir arfosé Soria , Aranda , Toro, Zamora, il entre en Portugal.
Là il sépare Tras os Montes et le Minho du pays de Beira, passe par Sam Joào da Pesqucira , Pezo da Regoa et arrive à Porto; il se jette dans TOcéan, audessous de cette belle cité. Baibi et Urcullu donnent au Douro un cours de 130 legoas. Ses affluents, en Portugal, sont le Sabor, le Tua, le Tamega, qui le grossissent par la rive droite, l'Agueda et la Coa , qu'on voit entrer par la gauche. Comme leTage, le Douro avait la réputation de rouler des paillettes d'or dans son cours. Argote de Molina affirme qu'il existait de son temps des orpailleurs occupés fructueusement à l'endroit où le Tua entre dans le fleuve. Nous avons vu que le Tamega était un des affluents du Douro. C'est une rivière qui prend naissance dans la Galice et baigne l'Entre-Minho et le Tras os Montes, nord-sud. Le Vouga sort des montagnes de la Beira, à un endroit (jue l'on appelle Nossa Senhora da Lapa; il traverse la province qui lui donne naissance, et après un cours de vingt-deux lieues, se jette dans la mer, à Aveiro. Le Mondego a un nom plein de douceur, que les poètes ont répété à l'envi ; mais rien n'est plus inconstant que son cours. Autant il coule paisiblement durant l'été, autant il se montre impétueux durant la saison des neiges. ISé dans la chaîne de FEstrella, il baigne le pays de Beira, puis fertilise les vastes plaines de Coïmbre, et se jette à la mer, après un cours
(*) Le nom du Douro se modifie légèrement en espagnol : Il s'appelle Duero. Castro fait dériver ce nom d^a dénominaUon des Ouraços, qui habitaient jadis les environs de Soria.
de vingt-trois Heaes : avant de se perdre dans rOcéart, il forme les ports da Figueîra et de Buarcos.
lie Tage est comme le Gange ; il a une réputation presque mythologique, qui vient en aide, lorsqu'ille faut, aux poètes et aux romanciers. C'est ce qui fait , sans doute , qu*à une époque de réaction littéraire, un de nos plus spirituels voyageurs jugea à propos de taire descendre de son trône de roseaux le dieu fleuve. On s'émut de par delà les monts; et Tun des membres les plus sérieux de TAcadémie de Lisbonne répondit à Tacadémicien français. Je n'affirmerai point que dans ce débat le Tage n'ait pas perdu quelques feuilles de sa couronne; il lui reste encore assez de grandeur et de majesté pour être un des plus beaux fleuves de l'Europe C).
Le Tage, en portugais Tejo, prend ' nalssancCi comme on sait, sur les confins de l'Aragon; ce qu'on ignore généralement, c'est qu'il sort d'un morne élevé de la chaîne d'Albarracin, et qu'il forme d'abord une source connue sous le nom de Garcia , d'où s'échappent, dans des directions différentes, quatre fleuves qui portent leurs eaux à des mers opposées. 11 se dirige d'abord au nordouest jusou'à Carascosa del Tajo, puis il continue a rouler ses eaux dans la direction de l'ouest, jusqu'à ce qu'il entre dans la province de Soria, à l'endroit où elle confine avec celle de Guadalajara : il incline alors au sud-ouest; et, suivant presque toujours la même direction , il traverse cette dernière province, celle dont Madrid est la capitale, Tolède, l'Estremadnre espagnole , puis une partie de FEstremadure portusaise , jusqu'à ce qu'il arrive à son emoouchure. Il a accompli alors, selon les derniers géographes, un cours de 170 lieues. Nous ne dirons rien ici des nombreux affluents que le Tage reçoit durant son cours sur le territoire espagnol : le Jarama, le Guadarama, l'Aiberche, l'Alagon sont de ce nombre. L'Erjas, qui descend des flancs méridionaux et occidentaux de la montagne da Gâta, se réunit au Tage sous le pont d'Alcantara, et forme dès le fort de Salvaterra la frontière de l'Espagne et du Portugal. LeZezere, qu'a si
(*) Voy. le mémoire de M. Dan tas Pereira en réponse à M. le colonel Bory de Saint-Vincent.
24« Livraison, (Pobtugal.)
bien chanté Camoensr, est le dernier affluent considérable que le Tage reçoive par sa rive droite; il descend des ffancs méridionaux de la Serra da Estrella , et dans un coOrs de plus de trente lieues du nord-est au sud-est^ il semble former une vallée dont on peut considérer celle du Tage comme une prolongation juspqu'à la mer. Le cours navigable du Tage a été jadis plus considérable qu'il ne l'est maintenant. Un historien célèbre , Bernardo de Brito, affirme avoir vu des barques de moyenne dimension remonter jusqu'à Tolède. Aujourd'hui, le fleuve cesse de porter des embarcations au-dessus de Villa Velha, qui est à environ neuf lieues d'Abrantès, et même les barques n'arrivent pas jusque-là sans difficulté. On a pk*oposé à diverses reprises ^ de fraudes améliorations pour la canalisation du fleuve , et la communication du Tage avec le Sado serait l'une de celles qui présenteraient le plus d'avantages. L'embouchure du Tage, que Ton désigne aussi sous le nom de Barre de Lisbonne, peut avoir deux lieues de large; elle est défendue par deux tours, celle de Sam-Juliâo et celle de Sam-Lourenço : les brisants la divisent en deux canaux propres à recevoir des bâtiments de toute dimension. L'un est connu des marins sous le nom de Canal da terra^ c'est celui du nord; l'autre s'appelle canal d'Âlcacova, et il a la réputation d'offrir plus de sûreté : quelques personnes lui donnent cinqt;ents brasses de large sur neuf de profondeur (*).
A côté du Tage , il nous reste encore à signaler deux fleuves que nous avons nommés en décrivant son cours : le Sado, qui natt dans l'Alem-Tejoet se jette dans l'Océan après un cours de vingt-quatre lieues; puis la Guadiana, dont les sources sont dans la Castille Neuve , et qui , après avoir séparé le Portugal de l'Espagne, dans la direction du nord au sud, va se perdre dans la mer, après un cours de cent cinquante lieues.
EAUX HiNÉBALEs. — Les sources d'eaux minérales sont nombreuses en Portugal, et Ton trouvera de précieux renseignements sur les vertus de quel-
(♦) Voy. pour ces détails géographiques le Panaramay t. UI, p. ICI; l'arlicle est suflisamment étendu pour ne rien laisser à désirer sur ce point.
L'UNIVERS
ques-unes d'entre elles dans les Mémoires de rAcadémie des sciences de Lisbonne. Nous citerons cependant les bains de Gérez, dans la province de Minho^ ceux de Caldellas, que Ton rencontre à environ une lieue de Guimarâes, puis dans le pays de Beira, sam Pedro do Sul . et enfin Galdas da Reinha, près d'Obidos, à quatorze lieues au nord de Lisbonne. Ges dernières sont à la fois les plus célèbres et les plus fréquentées du royaunoe.
ADOPTÉES EN 1835. —L'habile géogra-
Phe dont nous invoquons fréquemment autorité pour tout ce qui regarde cette portion de notre travail , M. Jozé de Urcullu, est le premier à faire remarquer le peu de stabilité qui a régné, dans ces derniers temps, au sujet des divisions administratives du Portugal.
£n effet, les années 1820, 1822 et 1826, virent successivement adopter de nouvelles combinaisons , si bien que les indications oui nous étaient fournies naguère parles savants Gasado Giratdez et Balbi ne sauraient être suivies explicitement aujourd'hui, bien
que nos géographies le^ reproduisent encore sans explication. Le 26 juin 1833 , cependant , le ministre de l'intérieur présenta un projet de division pour tout le territoire. Un décret royal te sanctionna , et il fut aecidé que les royaumes du Portugal et oes Algarves seraient partagés en huit provinces. On ne s'en tint par la, néanmoins ; et une nouvelle loi au mois de juillet 1835 vint encore modifier cet état de choses , qu'on annonçait comme définitif. En vertu de ce décret le pa^rs se trouva former dix-sept districts aaministratifs. Au lieu des titres de préfets et de sous-préféts gu'on avait d'abord adoptés' dans la hiérarchie administrative, il fut décidé qu'il y aurait, à l'avenir, des gouverneurs civils, ou magistrats administratifs.
Les districts se subdivisent en eoocelhos , et ceux-ci se composent d'une ou de plusieurs paroisses (frequezias ). Nous reproduisons ici ce tableau des divisions administratives, parce que c'est le travail le plus nouveau qu'il nous ait été possible de nous procurer; îl est enoprunlé à la Géographie d'Urcullu et a tout le caractère omciel désirable. On a omis ici à dessein les Açores.
ProTincei.
Minho
l Districts. CoDcelhos. Paroisses.
Traz 08 Montes.
Beira Alta .
Beira Baixa
Castelo Branco. ■
(Viana 29
, {Braga 60
(Porto B3
(Villa Real 35
' i Bragança 44
Aveiro 54
Coïmbre 72
Lamego 95
Gaarda 77
Estramadure.
(Leirla 33
, I Santarem 44
( Lisbonne 42
ÎÏ9"
( PoTtalegre 4i
J Évora 26
(Beja 32
Royaume des Algarves , Faro I6
Total général.., 17 7K0
Alem-Tqjo.
Feux.
Population