FRANÇAISE. — SON AMBASSADE EN
CASTiLLE. —Nous pourrious certainement commencer Thistoire de ce règne comme une chronique presque contemporaine que nous avons sous les yeux.
LorsquMl est arrivé à D. Diniz, le vieil écrivain s'écrie : « Ce fut le meilleur roi et le plus ami de la justice, et il n'y eut pas de plus honorable souverain depuis le règne d'Affonso I" jusqu'au son temps (**). »
Le roi Diniz était né à Lisbonne, le 9 octobre 1261. L'histoire nous a conservé les noms des deux nobles chevaliers auxquels fut remis le soin de son éducation ; l'un était Lourenço Gonçalves Magro , petit-fils du fameux Ëgaz Moni?; l'autre s'appelait Nuno Martiqs
cpi'on Juge pourvu de quelques vertus méâV< Gales.
(*)Le titre d^ovençal dérive du mot ovenoa ; c^était l'offioine destinée aux usages parUculien d'une maisoD.
(**) Je ferai remarquer, en passant, que Tantique clironiqueur dont l'histoire existe à ia BiblloUiéque du roi adopte pour le nom de ce roi une orthographe qui n'établit pas la moindre différence avec la manière dont on l'écrit en français; la dénomination actuelle fut adoptée beaucoup plus tard. Le manuscrit de laBibliotb^quA du roi appartient au quinzième siècle.
de Chadn ; ils avaient le titre d'a^o; , dé gouverneurs. Le soin d« Vitistra^ tion du jeune prince fut remis à un savant étranger : Aymeric d'Ebrard « qu'Affonso lli avait peut-être connu en France , fut chargé de pourvoir à son instruction. Fils de Guillaume d'Ebrard, seigneur de Saint-Sulpice en Quercy»
Eymeric appartenait a une grande nimille du pays de Cahors ; et tout nous
{)rouve qu'if exerça sur son royal élève a plus salutaire influence : non-seulement il lui inspira ce goût pour les fortes études latines dont le savant Osorio indique l'activité en Portugal dès le treizième siècle, mais ce fut lui également qui développa chez D. Dinit ce sentiment poétique qu'on a vaguement signalé jusqu'à ce Jour, et que l'on peut constater aujourd'hui (*). En cultivant chez le jeune prince ces instincts précieux , ces sentiments élevés, Eymeric d'Ebrard,
Sue l'histoire a laissé jusiju'à présent ans l'ombre, rendit un service immense au pays qui l'avait adopté, et il est juste qu'en racontant les vertus d'un grand roi , on signale le prélat modeste qui sans doute sut les développer (**). Nul prince ne commença certainement ni de si bonne heure ni avec tant de succès sa carrière politique que le roi D. Di-
( * ) Les poésies de D. Dinis sont en vol« dUmpression ehei M. Â.iliaud, d'après lemaouB«> crit de la yaticane. Un écrivain bien connu par son exquis sentiment des beautés de la langue portugaise, M. Gaetano Lopes Moura,est charge de oeUe importante publication.
Ç**) Aymeric d'Ebrard fut, grâce au choix du roi Diniz, le dix-neuvième éveque de Coimbre; nommé en 1279, il occupa ce siège durant l'espa* ce de six ans. Selon le nécrologe de lacathédrala de Coimbre, il serait mort le 4 décembre 1295. Il revinl en France vers 1294. Les érudits portugais n'en font d'ordinaire une menUon si rapide et si incomplète que parce qu'ils igno* rent l'existence d'un manuscrit de ia Bibliothèque du roi dont Je dois la communication au savant M. Lacabane, et qui constate plusieurs faits ignorés. Selon COrhu ChrUtianus. Aymerie d'Ebrard n'oublia pas son pavs ; il lit cons« truire à ses frais un monastère, qu'il plaet sous l'invocation de la Vierge, dans lavallé« du ParadU cTEipaonac* H voulut y dire «nterré; ses désirs furent suivis, et l'on toU encore dans I^église du couvent la tombe fort simple du précepteur de D. Diniz. L'un de» neveux de ce prélat remplaça son oncle sur le siège épisoopat de Coimbre. et il y eut uu Ebrardqui occupa certaines dignités ecclésiastiques en Portugal durant cette période. Brandào n'ignore pas l'histoire u'Eymerio, et Sehœffer dans ces derniers temps constate «a quelques mots riuflu«oce de «e prélat.
fi'UNIVERS.
niz : il fut ambassadeur à six ans, et ce qu'il y a de plus étrange sans doute, c'est gue cette mission confiée à un enfant lut couronnée d'un plein succès , précisément à cause de l'âge et de l'intelligence précoce du jeune ambassadeur. Tâchons de donner en peu de mots la clef de ce fait peu connu.
Le Portugal était constitué en État indépendant ; il était considéré comme tel depuis les cortès de Lamego. Cependant, il se trouvait par rapport à la Gastille'dans une sorte de vasselage , puisquen raison de conventions admises lors de la conquête des Algarves , il devait envoyer deux cents hommes d'armes au souverain espagnol toutes les fois qu'il en serait requis. Quelque faible qu'il fût , ce droit de suzeraineté déplaisait au Portugal, et Alphonse III avait cherché vainement à s'en affranchir. Il résolut de tenter un dernier effort; ce fut alors qu'il envoya en ambassade vers Alphonse le Savant, son petit-fils, D. Dlniz.
Les chroniqueurs, et entre autres Duarte Nunez de Liâo, rapportent avec une grâce singulière le voyage du jeune enfant. Ils insistent particulièrement sur l'âge du jeune ambassadeur et ils rappellent qu'un personnage plus imposant devait porter la parole pour lui.
Alphonse le Sage voulut que son petitfils l'accompagnât au conseil où l'affaire qui touchait son père devait être vivement débattue. Non-seulement l'enfant royal garda une gravité plus soutenue qu'on ne l'espérait , mais un débat orageux s'étant élevé parmi les grands sur l'opportunité qu'il y avait à accorder au roi de Portugal l'objet de sa demande, le jeune prince comprit Timporiance de la lutte qui s'engageait, et il se prit à verser des larmes si abondantes , qu'Alphonse se sentit vivement ému, et qu'au défaut de raisons* plausibles les pleurs de son petit-fils l'emportèrent.
Cette précoce intelligence , qu'on initiait ainsi de bonne heure aux grandes affaires, fut cultivée non-seulement par un des hommes les plus éminents qu'eût produits le clergé de France, mais Diniz vécut, dès sa jeunesse, dans une grande intimité avec un prélat portugais dont la science avait un grand retentissement au treizième siècle^ et qui était allé
se faire recevoir docteur en droit canon à Paris : D. Domingos Jardo unissait sans doute ses conseils à ceux d'Eymeric d'Ebrard, et l'influence de l'université française se faisait sentir doublement .
Le roi D. Diniz monta sur le trône à l'âge de dix-sept ans et quatre mois, et dès l'année 1282 il épousa à ïrancoso l'infante Isa bel, plus connue sous le nom d'Elisabeth, fille du roi D. Pedro d'Aragon , que l'Eglise devait mettre bientôt au nombre des saintes les plus illustres. Les premières années du règne de D.
Diniz furent agitées par le soulèvement de son frère D. Affonso. Ce prince venait après lui dans l'ordre de primo- Çéniture, mais il mettait en avant pour justifier ses prétentions à la couronne une circonstance que l'esprit des temps ne rendait pas sans quelq^ue valeur. Il objectait que le sceptre lui appartenais de droit, par le fait seul que D. Diniz était né avant la légitimation du mariage qu'Affonso III avait contracté avec la reine Dona Brites ; tandis que la bulle du pape qui rendait cette union valide ne laissait pas le moindre doute sur sa légitimité. On prit les armes des deux côtés ; mais, à la suite du siège d'Arronches, Diniz contraignit son frère à entrer/Cn composition. La noble Elisabeth donna la preuve, dès cette époque, de l'esprit de conciliation qu'elle allait apporter dans un règne souvent orageux.
Une fois affermi sur le trône , Diniz commença à visiter son royaume et à laisser partout des traces de son passage (*). Son ardent amour pour les peuples, sa haute prévision des avantages que le Portugal pouvait obtenir par l'agriculture, lui firent décerner d'un commun accord les titres de père de la patrie, de roi laboureur. Un seul mot , un mot populaire, qui a traversé les siècles, constate encore aujourd'hui sa force de volonté, son désir persévérant du bien : le» peuple dit de nos jours en parlant de ce souverain : O rey D. Diniz, quefiz quanto qtdz (**).
( ♦ ) Je trouve dans la Chronique générale écrite en portugais que possède la Bil>liolhèque du roi, une preuve de la fréquence de ces excursions politiques; elles se renouvelèrent pendant tout le règne de ce roi, et notamment après le mariage de sa lille.
C*;Lef roi D. Diniz, quijit tout ce qu'il vou-
C'est qu'en effet ce roi lavrador faisait tout ce qu'il voulait faire; c'est qu'il travaillait pour sou â^e et pour les siècles futurs; c'est qu'il n'y a pas une grande question sociale à laquelle il n'ait touché, pas un progrès de l'intelligence qu'il n'ait hâté par ses institutions. Voyez-le fonder I université de Coimbre, a laquelle il est permis de supposer qu'Aymeric d'Ebrard ne fut pas étranger, puisqu'il devint évêquede cette cité (*); voyez-le planter ces vastes foiéts de pins, destinés d'abord à arrêter les sables qui envahissaient le sol fertile de Leiria. De cette université sortiront Barros et Gamoens, et ce sera un de ces pins de Leiria qui ployera ' sous l'effort de la tempête lorsque Barthélémy Dias doublera pour la première fuis le cap des Tourmentes.
Diniz fit peut-être plus encore que de dompter la terre, et que de fonder ' des institutions libérales , il arrêta d'une main ferme les prétentions du clergé, et il régularisa les privilèges toujours envahissants de la noblesse. Cette partie de l'immense labeur qu'il s'était réservé est trop importante , elle a une signiûcation historique trop réelle , pour que nous n'éclairions pas l'esprit du lecteur par quelques citations empruntées à un historien allemand qui l'a soigneusement définie : Schœfter a dit en peu de mots, et a bien dit, ce qu'étaient ces privilèges.
Après avoir fait comprendre la position de la noblesse à l'origine de la monarchie, après avoir exposé comment ses conquêtes sur les Maures avaient dû être récompensées , l'historien nous expose comment des propriétés immenses devinrent l'apanage de certaines familles :
« Des droits et des privilèges étaient nécessairement attachés a ces proprié-
lut faire. Le savant bistorieo allemand Schœf fer a quelque peu altéré cette locution proverlnaie, nous lui restituons son véritable caractère.
(*) D. Domingos Jardo, qui, au temps d*Alphonselll^fut reçu docleur en droit canon parmi nous, put aussi servir ce mou vement scientiiique. Il devint par la suite évoque d*£vora et de Lisbonne. Il était fort avant dans la faveur ( grande privado ) du roi Diniz. Il est probable qu*A.ymeric d'Ebrard et Jardo furent les exécuteurs, sinon les promoteurs, des nobles idées du roi dans tout ce qui touchait Arinstractiou publique.
tés, ils naissaient pour ainsi dire du sol. La faveur royale, qui récompensait le guerrier zélé par des biens-fonds, avait à peine besoin d'y joindre des droit3 déterminés, ils étaient la qualité inhérente de la propriété agrandie.
« Les solares, les honras, les coutos, naquirent de ces acquisitions de biensfonds, auxquels étaient attachés certainsdroits et privilèges. Les solares, qui, d'après les foraèset les vieux diplômes, étaient les résidences fortifiées des seigneurs fonciers, devinrent pour les grands la base de leur pouvoir et de leur crédit. Sur ces solares pour leur propre défense, et surtout en cas d'attaque subite, ils bâtirent des tours et des forteresses dont on voit encore çà et là quelques vestiges dans les provinces. En temps, de paix, les seigneurs de haut rang obtenaient seuls la permission d'élever de tels châteaux, et le roi ne la leur donnait que dans de certaines circonstances et par une faveur spéciale. Cela arrivait souvent lorsqu'on n'était plus menacé par les ennemis extérieurs ou les Sar-^ rasins, et que les nobles turbulents cherchaient à satisfaire contre leurs égaux leur humeur belliqueuse au sein de leur patrie. Dans ces guerres , les seigneurs les plus puissants étaient opposés les uns aux autres, et il en était de même des châteaux. Il est à remarquer que ces luttes eurent précisément lieusousDiniz, roi si énergique et d'une si grande autorité; mais il fut le premier, il est vrai, qui ne conduisit plus et qui n'eut plus besoin decouduire la noblesse belliqueuse contre les Maures; et, vers la fin de son règne, de fatales dissensions dans la maison royale produisirent dans le royaume de funestes factions, et entretinrent l'ardeur des luttes intestines. Le roi fut bientôt obligé d'ordonner que plusieurs de ces tours fussent abattues et de prévenir les abus par des lois On ne s'attendait certainement pas à ce que les solares , ces résidences des nobles, que les rois un jour avaient données aux zélés défenseurs du trône et de la patrie , fussent en partie changés par leurs descendants en moyens d'attaque contre ces souverains. Les dénominations de cou^o et de honra sont plus significatives que le mot solar^ et elles expriment mieux
l^VffPTBXA.
rétat dçs choses. Av^nt la n^issaoee de r£tat portugais, on pommait déià la cession et rétablissement d'un pienfonds avec ses droits et privilèges coutaVy et la possession même coutos. Les premiers régents portugais se servaient des mêmes expressions , tantôt en expliquant simplement qulils accordaient un bien privilégié {faziam couto ), aBn que chacun sût ce que cela signifiait, tçintôt en citant seulement les privilèges et les droits qui prouvaient Fexistence de la propriété privilégiée. Les privilèges et les exemptions des coutos consistaient principalement en ce quMIs étaient affranchis de beaucoup d'impôts royaux, en ce que le majordome du roi ou le percepteur des impôts royaux ne pouvait mettre le pied sur leur territoire. Le mot coutosy dans sa signification
{)lus étendue, renfermait aussi ce que *on entendait dans ce temps par Aowm^.
Ces honras étaient aussi établies de la même manière que les coutos, en ce que leur fondation était désignée, tantôt par des bornes auxquelles on donnait souvent le nom de coutos, tantôt par un diplôme du roi (caria)^ tantôt encore 3ar le drapeau royal qu'on arborait sur a honrçL, 11 résulta de cette conformité que les deux dénominations furent souvent échangées et confondues dans les actes de ce temps. On ne peut cependant pas nier qu'il faut souvent les distinguer, et qu'il est souvent question des honras contenues dans les coutos. Les Portugais ne sont pas parvenus jusqu'ici à désigner avec certitude et à prou* ver authentiquement les différences qui leur étaient propres et qui les distinguaient : l'obscurité et l'incertitude des actes de ce temps présenteront toujours de grandes difQcuItés.
a Outre les honras et les coutos^ on fait encore mention d'une autre espèce de biens privilégiés, les hehetrias. Les prérogatives sur lesquelles reposait la nature particulière des behetrias concernaient moins les seigneurs fonciers que les localités et leurs habitants. Le roi ou les justiciers les accordaient ordinairement pour récompenser des services signalés dans les suerres et pour encourager une culture plus régulière et plus étendue. La faveur consistait en ce qu'il ne serait imposé aux cantons par
Fa
le roi ftucun autre seigneur que le candidat élu par la commune, avec ses juges, ses officiers et ses homems àoms assemblés. Ce choix n'était valable que pour la vie de l'élu, ou tant que celui-ci remplirait les conditions prescrites pour 1 élection.
« Des privilèges tels que ceux qui furent accordés et attachés aux coutos y honras et behetrias, ne pouvaient subsister sans abus; les abus, toujours envahissants, amenèrent la recherche du remède..... » Il ne saurait entrer dans le plan de ce travail d'expliquer par quelles mesures Dini? parvint à extirper des privilégesqui annihilaient les revenus de l'État, puisque la plupart des terres possédées à titre de houras se trouvaient complètement exemptes d'impôt. Nous nous contenterons de dire qu'une ordonnance, en date du 2 octobre 1307, remédia en partie aux abus signalés plus haut. Une chronique nous apprend que lorsqu'on faisait des représentations au roi à ce sujet , il avait coutume de répéter qu'il retirait avec justice ce qu'on avait accordé injustement
Parmi les lois que le roi Diniz fit promulguer, il en est une qui nécessairement lui aliéna l'esprit du clergé : il s'opposa à ce que les maisons religieuses pussent hériter d'aucun bien-fonds.
Brandio fait observer avec justesse que la plupart des églises attiraient ainsi une foule de successions au détriment du peuple. Diniz ne voulut pas cependant que cette mesure qui frappait les ecclésiastiques reçût une interprétation contraire à ses sentiments religieux; il dépensa des somn:ies considérables dans l'érection de nouveaux couvents : ce f\it en 1295 que fut bâti le plus splendide de tous, le monastère royal de Saint- Denis d'Odivellas, où l'on voit encore son tombeau. Sainte-Claire de Coimbre fut également dotée sous son règne, mais sans avoir part à ses libéralités.
Diniz s'occupa également avec sollicitude de l'accroissement des ordres militaires, dont la Péninsule avait retiré de si grands bienfaits. Dès l'année 1288, il avait obtenu du pape Nicolas IV que l'ordre de Santiago, fixé en Portugal, cessât de relever de la grande maîtrise de Castille. Un événement important qui sa préparait en France lui donna l'occasioa
POUTDQAI^*
d'éleiHi» sa $ollicîtade sur un ordre plus pelèbrs encore, et qu^una haiae puUsante poursuivait.
I.E» TEM PLIEBS BN POBTUGAt, FON- DATIOU D)S L'OBDES PU CHBIST. — LeS
chevaliers du Temple ne formaient pas une milice récente eu Portugal ; ils s*y étaient introduits dès Tannée 1126. Le célèbre D. Galdim Paes avait été leur premier grand mattre,et il faut dire, a leur louange , qu'ils s'étaient aussi bien concilié rafroction des peuples que celle des souverains» Soit que 1 exemple des autres ordres religieux imprimât à leur conduite- une régularité salutaire, soit que les combats fréquents qu'ils de* vaient livrer aux Maures sur le lieu même où ils possédaient de$ pouvents et des commanderies eusseut conservé parmi euxunecertaiqeaustéritémilitaire,qu'ils n'avaient plus au delà des Pyrénées , il parait certain que la calomnie'^eût trouvé difficilement des preuves pour l'acte d'abolition. Diniz interrogea sa consoienoe« et il eut le courage de résister; pour bien comprendre les motifs oui le dirigèrent, quelques détails sont inaispensables (*).
M. Henri Scbœffer a tro[) bien défini lanature des rapports qui existèrent, dès l'origine, entre les rois de Portugal et cet ordre, pour que nous ne reproduisions paa ici son appréciation; elle explique à merveille la conduite que tint M roi DinÎK en cette circonstance : « Les rois du Portugal eurent la sagesse de se servir pour leurs conquêtes , pour défendre et reculer les frontières du royau-
{*) Ce fat le oonfessear de la reiae sainte" IsaMIe» Frey Estevam de Santarem, qui défendit avec le plus d*éDergie Tordre des templiers et qui obtint, dit-on, du roi D. Diniz que oe monarque élevât à la place de TinsUtution
3u'on aboUssait dans toute l*£urope , l'ordre H Christ. 11 parait certain que le roi voulait d'alx)rd incorporer les commanderies à la cou< roone , tout en conservant aux anciens chevaliers leurs pensions. Estevam de Santarem fut le premier grand maitre de la nouvelle milice, et le trouva chargé d*en composer les statuts. Il couserva cette dignité jusqu'en [319, époque A laquelle Gil HarUns arriva revêtu de la maîtrise des chevaliers séculiers. Estevam de Santarem mourut à quatre-vingt-six ans, le âa septembre 1321. Ce vénérable personnage se reeommande au souvenir des amis de Thumanité par une bien noble instituUon ; ce fut lui qui lODda l'hôpital des captifs, et Ton aflirme quMl racheta d'entre )es mains des Maures d'Afrique plos de 600 priaonniera* Voyez Cardoso, Agio» hgio lusitano.
me , des bras vigoureux et du courage entreprenant des chevaliers du Temple, tandis que les autres souverains les avaient laissés se vouer exclusivement à la conquête et à la défense du saint sépulcre. De cette manière ils donné* rent à l'esprit du siècle une direction bienfaisante pour le Portugal ; ils veiU lèrent avec la même attention à ce que la noblesse portugaise, destinée à soutenir le trône et le pays, ne se transformâten une caste hostile, et que cette colonne de rÉtat n'obtint pas une prépondérance qui pût la rendre dangereuse.
Ils eurent soin que les conditions auxquelles ils avaient accueilli les templiers et leur avaient donné des terres fussent toujours en yigueur ; et pour que la mémoire ne s'en perdît pas , ils firent un usage fréquent des droits seigneuriaux qu'ils s'étaient réservés, et réprimèrent sévèrt^ment chaque violation »
Une surveillance si continue et si inquiète de la4)art des rois^ qui toutefois ne mettaient point obstacle au libre développement des chevaliers , nous explique en pjirtie la circonstance , fort remarquable, que l'enquête faite sur la conduite et la vie des templiers portugais pendant deux siècles entiers ne put procurer aucune charge contre eux , si ce n'est d'avoir une seule fois admis dans leur ordre un chevalier étranger, neveu du dernier grand maître. Jamais les templiers portugais ne manquèrent à leur fidélité envers leur roi ; et pendant que leurs frères de Gastille et de Léon se révoltaient contre leur souverain , s'armaient niéme contre lui, ceux-là ne cessèrent de se montrer sincèrement attachés à leur prince et à leur patrie.
Telle était Texistence des templiers en Portugal, quand l'évêque de Lisbonne Jean fut chargé par Clément V, ainsi que plusieurs autres prélats , de soumettre la vie des chevaliers du Temple à une enquête sévère. Le résultat de celle-ci ne fut pas tel que le désirait le pape.
Le roi Dinîz opposa aux désirs du souverain pontife une volonté pleine d'énergie et d'habileté. En dépit de la condamnation de Rome, les biens de Tordre furent incorporés à ceux de la couronne, si bien que lorsque les templiers portugais, déclarés innocents, rentrèrent peu à peu dans leur pays, ces
L'UNIVERS
biens leur furent rendus, à titre de pensions. Le nom qu'ils avaient porté ne fut pas même aboli; ils eurent le droit de prendre le titre d'anciens templiers (quondam milites). Et bientôt, quand la bulle de 1319 ordonna la fondation d'un nouvel ordre de chevaliers en Portugal, l'ordre du Christ {ordo militiœ Jesu Christi) remplaça l'antique institution du Temple.
Les chevaliers du Temple ne changèrent pas même de dénomination , car ils s'étQient appelés plus d'une fois, au temps de leur splendeur, milites Christi. Le changement réel qui fut apporté d'abord à leurs anciens statuts, ce fut la claustration (*). Les biens confisqués au profit de la couronne leur furent rendus , et Diniz, qui avait laissé planer sur lui le soupçon d'avarice , puisqu'on l'avait accusé'd'une odieuse spoliation, Diniz donna une preuve nouvelle de son désintéressement et de son éclatant amour de la justice.
La nouvelle milice adopta immédiatement poUr base les constitutions de Tordre de Calatrava ; mais le nombre de ses membres n'ex^da pas d'abord quatrevingt-quatre religieux. Il y eut soixanteneuf frères chevaliers, freires cavaleiroSy et quinze frères spirituels, cleriaos. Le premier grand maître séculier lut un homme d'une haute capacité.
Il convoqua, presque aussitôt après son élection, un chapitre général à Lisbonne ; mais plus tard le siège de l'ordre fut transporté à Castro Marim, dans le royaume des Algarves; ce ne fut que sous D. Fernando qu'il fut établi à Thomar.
Comme celles d'Alphonse le Sage, avec lequel ce roi eut plus d'un rapport, les dernières années du roi Diniz furent agitées par la préçpce ambition de l'héritier du trône.
G UEBAES INTESTINES ENTBE DINIZ ET SON FILS, AFFONSO SANCHEZ. — D. PE- DBO, COMTE DE BARCELLOS. — SAINTE ELISABETH DE PORTUGAL. — Dioiz
avaiteudeux enfants de son mariage avec la sainte fille du roi d'Aragon, et le prince D. Affonso, héritier du trône (**),
('') Parmi les ecclésiastiques.
(**)On peut voir dans Castro, Mappa de Portugal, t. I,p 588, les noms des autres enfants de Diniz et leur courte biograpliie.
lui était né dès 1291 (*); toutefois il avait avoué plusieurs fils conçus hors du mariage, et D. Affonso Sanches, qui avait pour mère Dona Aldonça Rodriguez Telha, semblait réunir ses affections, au détriment de son fils légitime. Après lui venait D: Pedro ; il l'avait eu d'une dame de haut parage, désignée dans lescbro niques sous le nom deDona Garcia Froy as , et qui, à en juger par des chartes contemporaines , lut une des héritières les plus riches des royaumes de la Péninsule.
Diniz avait revêtu ces deux fils des pi us hautes dignités du royaume : le premier était moraomo mor, grand majordome , et seigneur deVilla do Gonde; le second avait reçu le titre à^alferes mor^ ou de grand porte-étendard ; il était en outre comte de Barcellos. D.J?edro appartient plus en quelque sorte à Thistoire littéraire qu'à l'histoire politique de ces temps orageux, car ce fut lui qui, profitant de l'exil, donna c^ fameux NobU liaire où tous les historiens de la Péninsule ont trouvé les origines les plus précises comme les renseignements les plus curieux.
Quoi qu'il en soit, ce fut surtout D. Affonso Sanches qui excita l'ardente jalousie de l'infant ; il déclara hautement la guerre à son père , et il amena ces luttes interminables que le poète national a réprouvées avec tant d énergie. Disons-le aussi , ce furent ces guerres intestines qui firent paraître dans toute leur noblesse les vertus d'une reine que l'histbire appellerait sainte,
(* ) Sa fille Constança, née en 1290. se maria avec Fernando! V, roi deCaslille. La belle chronique manuscrite de la Bibliothèque du roi raconte les libéralités qui suivirent cette union, et il y est dit dans quel état prospère se trouvait le trésor, puisque sa situation permettait au roi d'offrir en pur don des valeurs qui étonnaient les autres souverains. Ceci nous reporte en 1302. « Après que le roi D. Denis {sic ) tut revenu des noces, il parcourut son royaume, examinant , sous le rapport de la police , toute la contrée, et rendant justice : puis immédiate-
ment et à peu de temps de là , il eut des entrevues avec le roi D. Fernando, son gendre , pour Taider de ses vassaux , et une fois il fut l*ai-
deren propre personne D. Fernando, vint
voir le roi D. Denis à £lvas, et le roi Denis lui donna beaucoup d'argent, avec nombre de joyaux, parmi lesquels se trouvait une coupe d'emeraude estimée soixante^dix mille livres {setecenta mil libras ), et il lui donna en dobras soixante mille livres. » Il en était probablement de la coupe d'émeraude comme du fameux plat de Gènes, mais elle n'en représentait pas moins une valeur immense.
quand ^Église n^exigerdit pas que ce DODi lui fut conservé. Une touchante parenté existe entre sainte Elisabeth de Hongrie et sainte Elisabeth de Portugal; mais si Ton se sent vivement ému au souvenir de cette humilité courageuse qui triomphe dans la pauvreté, on n'est pas moins touché de cette douce voix qui se fait entendre au milieu des cris de bataille. Voyez-la , en effet , devant Coimbre, après le siège de Guimaraens, quand des hostilités précédentes ont préparé une bataille mévitable entre le père et le fils, et lorsque Fassassinat d'un saint évêque lui prouve que . rien ne sera respecté, elle quitte sa résidence, se rend sur le lieu de Faction , et là , au milieu des deux armées, suivie seulement de quelques évéques, elle emploie tour à tour des expressions si touchantes, elle porte aux deux partis des paroles si efficaces que, si elle ne peut éviter d'abord un sanglant combat, le second jour les lances formidables s'abaissent, la prière d'une mère a ramené la paix.
Cette paix était bien nécessaire. Les armées lurent licenciées, et Diniz sut reprendre un moment son titre de roi laboureur. Qui peut nous dire aujourd'hui si quelque noble institution, quelque effort pour améliorer la situation du peuple, ne fut pas le résultat de cette tranquillité éphémère ? Constatons un fait seulement, c'est que le prince qu'on peut appeler dans l'ordre chronologique le premier historien du Portugal , ne manqua pas à la mission que son intelligence supérieure devait lui assigner (*). Selon l'anticjue chronique portugaise de la Bibliothèque du roi , bien u'il eût suivi la cause de l'infant, D. Péro se montra en général conciliant.
Privé de ses apanages durant les guerres intestines que la sainte reine venait d'apaiser, il resta, durant quatre ans, absent du royaume ; il s'en alla étudier dans la Péninsule les annales qu'il voulait reproduire d'une manière durable; et quand il revint au moment de la réconciliation, ce fut pour user de toute son influence afin de la rendre sincère. L'union de la famille royale ne fut que
. (* ) II existe à la Bibliothèque du roi un prédeux maoHscrit du Nobiliario offrant de notables différences avec le te&te de Faria et celui de Lavanha.
di
de bien courte durée, puisqu'au bout d'un an les causes que nous avons signalées ramenèrent une lutte presque aussi orageuse que la première. Les deux armées se virent pour la seconde fois en présence près de Lumiar; mais la sainte reine accourut encore, et la paix fut de nouveau jurée.
Ces luttes si orageuses, et si fréquemment renouvelées , avaient sourdement miné la santé du roi Diniz : il dut bientôt songer à la mort. Lorsque Elisabeth comprit que le moment suprême allait approcher, elle se rendit près d'Affonso, et elle ramena le fils repentant auprès du lit de son père. Les chroniques nous représentent ce noble roi , plein de repentir lui-même en présence de la sainte reine, dont il avait si souvent méconnu l'affection; et par un trait d'admirable simplicité, elles nous font voir Elisabeth elle-même confondant dans son amour tout ce que le roi doit avoir aimé. Le comte de Barcellos , né d'une femme que sa puissance rendait presque l'égale des remes ( * ), D. Joâo . Affonso, fils illégitime comme lui, partagèrent, aux derniers moments, avec l'infant D. Affonso et le comte de Lacerda , les derniers embrassements du roi. Diniz expira le 7 janvier 1325, à soixante-trois ans et trois mois ; et il fut enterré , comme il l'avait souhaité, dans je splendide monastère d'Odivellas, où l'on voit encore son tombeau.
Quanta la pieuse fille de Pierre d'Aragon, son pèlerinage devait encore durer quelques années. Après la mort de sonmari, elle se retira dansle monastère de Sauta-Clara de Coimbre, qu'elle avait fondé. Elle avait été déjà l'objet d'un profond respect dans cette cour, dont elle avait si fréquemment apaisé les orages; elle trouva de nouvelles vertus pour se faire vénérer dans le cloître. Elle mourut le 4 juillet 1336, dans le palais d'Extremos (**).
(*) Dona Garcia Froyas possédait des biens immenses dans les alentours de Torres-Vedras. Voy. MemoriM de Academia dos sciencias, t. iV.
{**) Sainte Elisabeth, que les hagiographes portugais désignent simplement sous le nom de santa Jsabel, fut canonisée par Urbain VII , le 25 n^ai 1625. Son tombeau était encore au dix-sépUème siècle dans ce monastère de Sainte- Claire de Coimbre que les sables ont fait disparaître peu à peu. On peut lire dans VAgiologio Lusitano UQ bien curieux récit de rexbumaUon de
L'UNIVERS
ÀeËiéttLttfHÉ kfs ¥««»s M m-
wiz.— On lit datis les Mémoires de TAeadémie des seienees de Lisbonne un passage excellent, et qui dit sous une forme concise tout ce qui nous est per*^ mis de rappeler touchant leâ vicissitudes de la culture : « Dans les temps pri» mitifs de la monarchie jusqu'au règne de D. Diniz , il n'y avait certainement pas de meilleures notions sur Fagriculture que celles existant aujourd'hui.
Néanmoins, les habitants avaient alors pour leur Usage du froment et d'autres substances alimentaires en quantité suf* fisante; ils pouvaient même en vendre aux étrangers. Mais il faut observe^ que les habitants de ce pays étaient alors en petit nombre , et que ce fut à cette époque que les provinces de Portugal se peuplèrent le plus. Ensuite la dépopulation arriva , par suite de causes diverses bien connues dans notre histoire.
Mais si à cette époque la population augmenta considérablement, et si, tput en augmentant, elle eut du froment en quantité suffisante, il faut se rappeler que ce fut parce que l'agriculture était encouragée par tous les moyens possibles. Il y a plus ; non-seulement elle fut activée par les sacrifices pécuniaires des souverains, mais encore par ceux de tous les corps de mainmorte et des vassaux.
Tous les corps de l'État s'efforçaient à l'envi d'imiter l'exemple des rois , essentiellement adonnés aux progrès de l'agriculture. Les moyens employés d'ordinaire étaient le défrichement , la grande culture , l'établissement de villages, soumis à un système d'économie rurale spécial. Sous les règnes ultérieurs, comme on le sait parfaitement, les causes contraires ne manquèrent point, et elles affaiblirent chaque fois davantage cette énergie , ce goût prédominant. » Nous ajouterons un fait curieux aux parolesdu savant écrivain, etil ne fera pas moins bien comprendre que son exposé par quelles institutions admirables Diniz et Elisabeth surent
la sainte, qtil eot Itea le as mtrs leis. Manuel Martins , secrétaire de révéqae ^ consacre quelques paragraphes à ce prooès-verhal , et il nous Apprend qoe la mort avait si bien respecté le ▼isagede la sainte reine, qa*on était frappé de la resseœblanee qai existait entre ses t^its et refngie de la tombe. Elle avait été ensevelie avec ses vêtements royaax et le bourdon de pèlerine, qui nelaqnittiât polat Voy. AgMogio LHêêéàH^ t. U , p. 8IS*
agrandir i'agricultttre dé eè petit pays. !9on-seulement la reine partageait les goûts de son mari , mais elle mérita aussi le surnom de patronne des laboureurs. Sur l'emplacement où existe aaiourd'hui la chapelle de Sainte-Élisa- Leth de Hongrie, près du monastère de Sainte-Glaire à Goimbre, elle avait fait conti*uire un pieux établissement, destiné à recevoir de jeunes orphelines appartenant à la classe des agriculteurs. Là elle élevait des filles de laboureurs hotïorables, et les mariait à des cultivateurs; elle formait, pour ainsi dire, des espèces de colonies agricoles, et elle peuplait les terres de son apanage (*).
D. AFFONSO IT. — COUP D'CEtL 8DB LE
HÈGNE PKÉcÉDENT.— L'impulsion donnée au Portugal par l'administration du roi Diniz fut telle, que les Portugais sont dans l'habitude, et cela avec justice, de chercher jusque dans ce règne l'origine des institutions qui élevèrent leur pays.à un si haut degré de prospérité.
Les regards de Diniz se portèrent sur toutes les branches de l'industrie; sa prudence sut tout prévoir. I^ous savons ce qu'il avait fait pour l'agriculture, i son nom suffit pour l'attester; nous n'ignorons pas le haut esprit d'équité l qu'il montra envers les classes inférieures : un dicton populaire le dit en- j core (**). Ges mines d'or dont quelques historiens arabes nous vantent Tabon- j dance(***) furent exploitées sous son règne, à l'abri d'une nouvelle législation. L'exploitation des minesde fer du Portugal et des Algarves fut encouragée et régularisée ; des forêts s'élevèrent comme par enchantement où l'on ne voyait que des sables arides; enfin, de sages ordonnances réglèrent les relations commerciales du pays avec la Flandre, l'Angleterre et la France (****). n n'y a pas jusqu'à la marine, cette source réelle de la puissance portugaise, qui n'ait subi sous ce règne une amélioration réelle : la construction des bâtiments pontés subit un progrès (*****). Habile même à re-
(*) Voy. Memoriaade liiteraluraf t. II, p. U.
(*") Pour assurer son bien, on n'a ptgs be* soin d'autre procureur que le roù
(•*♦) Voy. Edrisl.
\****) vov. à ce suget les excellentes coDsidé rations de sehoBffer.
(•**♦*) Voy. les remarquables articles sur les progrès de la maiiiie portogalse Insérés dans le Panorama.
dl
connaître chez les autreg les améliorations qu'il voulait introduire chez lui, Diniz avait su demander à un Génois devenu sous son règne amiral de Portugal , les secrets de cet art naval qui devaient donner deux siècles plus tard Fempire de la mer au pays. Mais ce n'est pas tout; non content craméliorer la condîi tiott matérielle de son peuple, Diniz avait voulu élever son inteHigence : il composa des vers empreints d'une grâce réelle, et il commença cette série de poètes couronnés dont les annales de ce royaume offrent ^peut-être seules un exemple (*). Nous avons cru devoir tracer ce tableau de l'état du pays, parce que Pactivité prévoyante du roi Diniz contraste avec, l'insouciance de son fils, si avide cependant d'obtenir le pouvoir. D. Âffonso IV, septième roi de Portugal, s'empara enfin du sceptre, le 7 janvier 1335 ; il avait près de trente-quatre ans lorsqu'il commença à régner. Les peu* pies ne tardèrent pas à s'apercevoir de l'étrange différence qu'il y avait entre le roi laboureur et celui (jue l'âpreté de son caractère faisait déjà nommer o Bravo 9 le Redoutable. Ce rude exercice de la chasse pratiqué dans les montagnes du Portugal, et que nous ont si bien décrit Fernand Lopes et D. Duarte , occupait tous ses instants. C'était sans doute une vive image de la guerre, que cette monieria , qui consistait à attaquer, la lance en arrêt, les ours et les sangliers; mais enfin, les affaires du royaume en souffraient : le roi chasseur laissait périr ce qu'avait édifié le père des peuples. Les conseillers se lassèrent : toutes le^ chroniques contiennent à ce sujet une fière remontrance, à la suite de la quelle le jeune monarque s'amenda. La chasse fut mise de côté; D. Affonso commença à devenir meilleur administrateur. Il n'en fut pas moins un souverain dur à ses peuples , presque toujours cruel pour ses proches. Un écrivain sévère
( * ) Les poésies du roi Diotz. écrites à pea
Srës dans le style doot se servit Alphonse ]e âge, ftirent longtemps conservées à Thomar ; la hibliotbéqoe oa couvent de l'ordre du Christ possédait encore ce précieux dépôt en 1793. Une copie de ce cancioneiro, uni à d'autres poésies, existe encore à la VaUcane. Faisons des vœux hetot que les fameases canUga§ d*Â.lpbonse le Sige ipieot ^j^alemeut mises au jour ; on aura ainsi deut des plus cttrieux monuments de la poéi&e méciiUoDaie au treizième siècle.
l'a bien jug^ : « Nous rendrons justice à son courage, dit Liaiio; nous ne cacherons pas ses victoires , ses succès , son activité habile dans l'art de régner; mais nous le signalerons, avec rhistoire, comme mauvais fils, frère ennemi acharné de ses frères et père dénaturé. Il commença son règne par un fratricide ; ne pouvant pas en commettre un second dans la personne d*Affonso Sanches , parce que celui-ci s'était réfugié en Castille, il persécuta ce frère ami de la paix et doué d'une touchante piété.
Finalement il fit égorger la malheureuse amie de son fils , la célèbre Inez de Castro, et il protégea toujours les trois courtisans cruels qui obéirent avec joie à un ordre aussi atroce. Ce roi est cependant un de ces grands criminels qui, à cause de l'éclat du diadème et de cette révoltante vanité nationale qui règne parmi le vulgaire des écrivains, sont ménagés, flattés, loués même, jusques après qu'ils ne sont plus sur la terre. Quelquesécrivains portugais qui avouent les cruautés, les haines, l'ambition inique de ce monarque , louent cependant sa religion, sa piété, ses vertus. « Lors de la bataille du Salado , disent-ils , il ne voulut tirer d'autres avantages de la victoire que celui d'offrir quelques armes et cinq étendards au Dieu des armées. »
La bataille do Salado^ la mort d'Inez ! voilà en effet les deux grands événements qui marquent ce règne, les deux points saillants auxquels les autres pays ne peuventrester étrangers. Nous mettrons décote les incidents secondaires, pour nous occuper presque exclusivement de ces épisodes historiques, devant lesquels tout le reste pâlit, et nous le ferons en tâchant de leur restituer leur originalité première, c'est-à-dire en interrofçeant les antiques inscriptions duquatorzième siècle et les belles chroniques que nous ont léguées les vieux historiens de cet âge.
Aboul-Hassan, roi de Maroc, voulant venger la mort d'un fils qui avait péri en Espagne durant les guerres précédentes (*),ou , ce qui est plus probable encore, prétendant renouveler une de ces grandes invasions dont la Péninsule avait
< * ] Argote de IloUna, NohUza de Andalutiàt «oDfR le aam de ce fils l>iea-aimé, eau» d'un guerre si gaiigtonta; il est Uni^ilile d'y recoonattre ou nom mmalmaa.
L'UNIVERS
été si souvent le théâtre; Aboul-Hassan, disons-nous, réunit, en 1340, des forces vraiment formidables, qu'augmentaient ces nuées de musulmans pillards prêts à s'établir sur le fertile territoire dont on regardait la conquête comme assurée, et s'embarqua pour la Péninsule. Ce débarquement se fit par expéditions successives , et ne dura pas moins de cinq mois. Non-seulement le roi de Grenade )e favorisait, mais la jonction des deux mojiarques présenta bientôt une armée plus redoutable qu'aucune de celles qui se fussent présentées depuis le temps d'Alphonse VIII. Selon les historiens modernes , les forces musulmanes réunies se montaient à quatre cent mille fantassins et à quarante mille hommes de cavalerie (*). Des forces si considérablesjetèrentla terreur dans la Péninsule. Les querelles particulières durent cesser devant le commun péril ; et la noble Marie, fille du roi de Portugal , épouse outragée d'Alphonse de Gastille, mit de côté ses ressentiments particuliers, pour venir implorer son père durant un danger si pressant. Camoens a trouvé des paroles admirables lorsqu'il a fallu peindre le dévouement de cette fille suppliante ; il en a trouvé de plus énergiques encore pour dire le courage du roi fort, comme on l'appelait dès ce temps-là.
Affonso IV n'hésita pas à porter un secours efficace à son gendre ; mais ce secours était plutôt dans son courage et dans sa vive intelligence que dans les ressources réelles dont il pouvait disposer. Nous passerons sous silence la lutte qui s'établit entre Aboul- Hassan et le roi de Gastille; et nous dirons (ju'une action décisive étant devenue imminente, Affonso partit pour Séville vers le mois d'octobre. La relique du saint bois, qu'on avait tirée du couvent de Marmelar, était arborée en vue de toutes les troupes portugaises ; et c'était un brave chevalier, D. Alvaro Gonçalvez Pereira , prieur de Crato, qui portait ce fragment de la vraie croix. Les troupes fournies par la ville d'Evora étaient conduites par Estevan Carvoeiro.
Alphonse XI n'avait pas demandé
D Cest le chiffre indiqué du motos par Sctiœffer. Castro fait monter ces forces à 400,000 fantassins, 70,000 hommes de cavalerieet 12,000 lances, auxquels il faut Joindre ks 50,000 hommes du xoi de Grenade.
seulement des secours matériels à son beau-père ; prévoyant la terrible lutte
aui allait commencer, il avait imploré u pape, siégeant alors à Avignon, la bulle de la croisade. Non-seulement elle lui avait été accordée; mais un noble chevalier français, D. Hugo Beltran, qui se fixa depuis en Espagne, portait à l'avant-garde, en qualité de grand alferez, Tétendard bénit. Ce n'est pas sans dessein que nous offrons ces détails : au jour du danger, ce fut peut-être dans la vue de ces signes vénérés que les chrétiens puisèrent leur courage miraculeux.
S'il faut en croire la Glèdci on voulait éviter la bataille , et même livrer Tarifa dans le cas où cela eût été nécessaire ; mais Affonso IV s'opposa à cette concession avec une grande énergie, et l'attaque fut décidée. Après avoir passé en revue leur armée , les deux rois se dirigèrent vers Tarifa ; en poursuivantleur route, ils passèrent aux bords de ce Guadalète qui avait vu jadis une si cruelle défaite, et, le 27 d'octobre 1340, ils commencèrent à apercevoir les premiers corps de l'immense armée des musulmans.
Le 28. selon les uns , le 29 ou le 30 selon d'autres , après avoir entendu la messe, les chrétiens fient leurs dispositions pour l'attaque. Alors seulement ils se dirigèrent vers le Salado , petit fleuve situé entre la Pena del Ciervo et Tarifa , dont la bataille a gardé le nom. Je n'entreprendrai pas de rappeler les mesures stratégiques (]ui furent prises pour le gain de cette journée et 1 éclatant courage dont le roi de Gastille donna des preuves; ces faits, qui se rattachent à l'histoire d'Espagne, ont été dits d'une manière remarquable parM. Rome^ , et ont fourni des pages excellentes àFécrivaindistingué qui s'est chargé de faire connaître l'histoire de l'Espagne. Nous nous contenterons d'insister sur quelques faits particuliers qui se rattachent à notre récit. Durant cette terrible journée, Affonso IV s'était réservé de combattre le roi de Grenade. Après que le roi de Gastille eut engagé l'action au delà du Salado, le monarque portugais passa lui-même ce fleuve , et il attaqua les Maures d'Espagne, en entonnant ce beau psaume 67 , où il est dit que les ennemis de Dieu devront être
terrassés : ce fat au chant de VExurgat Deus, en effet, que les musulmans furent taillés en pièces. Les troupes du roi de Grenade passaient avec raison pour être les plus aguerries et les plus redoutables de cette immense armée. Leur déroute eut certainement une influence décisive sur le gain de la journée (*} ; et ce fut ce que reconnut généreusement le roi de Castille, lorsqu'il offrit à son beau-père une part dans l'immense butin qui tombait au pouvoir de l'armée chrétienne.
Affonso IV refusa noblement de participer au partage de ces riches dépouilles , et il tallut insister pour qu'il consentît à accepter quelques équipements de chevaux, quelques sabres garnis de pierreries , des étendards et enfin une trompe d'airain qui figure encore aujourd'hui sur son tombeau. Les anciennes chroniques , qui donnent avec tant de précision le compte des morts , ne s'aventurent pas à faire le calcul précis des sommes immenses qu'on trouva . dans Varrayal, ou, si on l'aime mieux, dans le camp d'Aboul-Hassan. Ces richesses furent telles, qu'elles firent baisser le prix des métaux précieux à Paris, à Valence, à Barcelone, à Pampelune, et dans plusieurs autres cités <**). Les prisonniers qui tombèrent au pouvoir des Castillans valurent à l'Espagne des sommes énormes ; car on insiste sur la richesse de quelques-uns d'entre eux. Affonso IV se contenta d'emmener en Portugal un prince musulman, neveu d'Aboul-Hassan, qu'il plaît aux chroniqueurs d'appeler l'infant lulmenda. Outre ce personnage important , si l'on s*en rapporte à l'inscription d'Évora, le roi de Maroc eut la douleur de voir tomber au pouvoir des chrétiens un de ses fils et sa petite-fille.
Aboul-Hassan et le roi de Grenade
( * ) On affirme sérieusement qae les musalmaos eurent 250,000 hommes tues, tandis que la perte des chrétiens ne fut que d'une vingttaine de soldats. La fameuse inscription d'Ëvora se contente de dire , en pariant des Maures, qu'il en mourut tant, qu'on ne put les compter ( e morrerûo délies tantôt que nùo puderOo âar conta ). Nous sommes surpris qu'un historien dont nous avons admiré plus d'une fois la science et la sagacité, accepte sans critique le compte fourni par les chroniques. On sait aujourd'hui ce que valent ces sortes de calculs.
( ** ) La pierre d'Ëvora dit : AcharOo grande haver em ouro e prata. Beaucoup de ces richesses, pillées immédiatement, forent cachées par les soldats.
V Livraison. (Portugal.)
Aben-Hamed Joussouf avaient échappé au carnase; ils allèrent cacher dans leurs États la nonte d'une défaite qui anéantissait en réalité le reste du pouvoir musulman. Telle fut, du reste, l'influence morale du gain de cette bataille , qu'on la célébra longtemps dans l'église de Braga. Après avoir perdu pour ainsi dire le souvenir historique qu'elle avait laissé durant bien des années , la vieilljê église primatiale de la Lusitanie retentit de prières commémoratives qui célébraient la grande journée ; et encore au temps de Mariz , à la fin du seizième siècle, on disait dans plusieurs cathédrales la messe de la victoire des chrétiens.
C'est qu'en effet le 29 octobre 1340 tout avait été fini pour les Maures en Espagne.
INBZ DB>CASTR0 ET D. PEDRO.
Lorsque le grand poète national des Portugais nous parle du retour d'Alphonse dans ses Etats , il consacre des vers admirables à celle qui ne fut reine qu'après sa mort. L'histoire d'Inez, en effet , se lie essentiellement à celle de ce roi ; elle est là comme une tache sanglante, que nul souvenir glorieux ne S eut effacer. Nous la reproduirons ici ans sa sira[)Iicité ; nous interrogerons les anciens historiens pour leur emprunter un récit qu'une tradition de cinq cents ans a bien altéré.
Dans le seizième siècle, au temps où les vieilles tombes étaient encore debout, on lisait sur l'une d'elles :