‹ PortugalChapitre 6 sur 42 · PRISE DE LÀ TILLE DE GEUTÀ. · texte numérisé non relu

PRISE DE LÀ TILLE DE GEUTÀ.

Ceuta ét^t alors la ville la plus importante de cette partie de l'Afrique ; il suffit de lire Léon l'Africain pour s'en convaincre. Elle était défendue par un scheik renommé, connu sous le nom de Cala ben Cala. La réputation militaire de Joam V' 'frappa ce chef d'une .terreur bien funeste aux Maures , puisqu'il abandonna la ville commise à ses soins. Dès le début, au contraire, le roi donna une preuve évidente de sa haute sagacité , ne fût-ce que par le choix de l'emplacement ou le débarquement devait s'opérer. Il fournit une preuve non moins réelle de sa haute énergie, en ne variant pas dans sa volonté première , et en persistant dans son

(1) Un écrivain du qainzième siècle, dont les récits figureront plus d'une fois désormais daos cet expo&é des premières conquêtes de la nation portugaise, Gomez Eannez de Âzurara , raconte aussi Dien qUe Maiheos de Pisano ce qui eut lieu durant ceUe eicpédition. Si l'écrivain n'est pas trop partial, ce fut O. Henrique qui fut le héros de rentreprise. Voyez la belle collection des Chroniques portugaises publiée par le savant Correa de Serra, sous les auspices de l'Académie, et continuée par ce corps savant; elle forme ai:uourd'hui cinq volumes grand ln-4*.

riréjet d^assléger ta ville , lorsque des noitimes éminents, et qui avaient voix au conseil, prétendaient l'en dissuader.

Il avait promis à l'infant D. Henriâwie, ajant déjà sous ses ordres une des divisions navales, de lui laisser le commandement lors de la première attaque ; il tint sa paille , et l'infant se couvrit dé gloire au début de l'action. On n'insiste pas d'ordinaire sur cette période de la vie d^in prince qu'on aime à entourer d'une gloire toute scientifique ; mais il est certain que l'infant poussa le courage jusau'à la témérité, et (]u'on le vittlurabt quelque temps soutenir seul l'effort des Maures dans une des rues étroites de Ceuta. L'érudition moderne pourra trouver dans quelque bibliothèque Ignorée des renseignements nouveaux, qui feront partager à quelque Génois ou à ^1» que Vénitien l'honneur des expéditions scientifiques protégées par ce prince ; elle ne saura lui retirer la gloire qui lui revient pour avoir conquis d'abord, les armes à la main , cette terre dont il devait prendre possession pas les efforts

S lus tardifs de l'intelligence. Il fut u reste admirablement secondé par D. Duarte, par D. Pedro , par D. Affonso, ses frères ; et ce fut aussi de ce siège que data la gloire naissante de deux nommes que le Portugal nomme avec orgueil : Alvaro d'Almada et Menezes.

La ville de Ceuta fut enlevée aux Maures le 1 5 août 1415 (1), sans que les Portugais eussent à déplorer une seule perte de quelque importance, puisciue le nombre dfes morts ne s'éleva pas à plus dehuitsoldats. Les mahométans avaient à gémir sur une ruine complète ; et l'on ne peut pas niéme bien spécifier leur perte en hommes , mais elle fut des plus considérables. Le butin qu'on fit sur les habitants fut immense ; le butin spirituel plus grand encore , dit une chronique, car la grande mosquée de Ceuta se trouva immédiatement consacrée an culte chrétien. Là, en présence des prélats qui avaient suivi l'expédition, Joam V' donna l'ordre de chevalerie à ses fils , qui le transmirent ensuite à

( I ) L'auteur, si exact , de la rida d*el Gran Conaestabte, Mendez Sylva, adopte cette date; mais il fait remarquer que d'autres auteurs assignent le 21 août comme étant ie Jour ou s'accomplit cette grande victoire.

VuwïywRô.

à la fw n^\^ ^t fieus^i Uaraot laquelle m:l9uehant éotivemi:, ramena Titiéç i'wm épou w çli 4'tf ne mèri* .

. imv^ i5' ae pouvait point &m un k^ag aéjonir sur les çot^f (le barbarie ; Û avait hâte .d« reprendre l'adcninistrar Aon d^ ses États. Au bout de q^ku^ %$ai^ le gouvernement de Géuta lut leiuis ^fître les mains du jeune D. P6r dro de Mene^ , av^ des instructions ipspiréespar 1^ plus l^ute sagesse; et le d,^eptembrê 1415 Tarmée se rembarqua* i^etques jours après, elle abordait glo« rieusement les cotes de TAIgarve, étal* lait surgir dans le port.de ta vira.

GONSSQI/BNC:fiS.J>SI<'BXPBDITION Djî

^OAM V EN AFJRiftU»' -^ La prisc de Geuta&itun fait d'une signitication réell^ pour le Portugal ; et c'est ce qui a ét^ eipprimé en termes, excellents pir. un historien moder^ie ^ui apprécie à mer* veille la valeur des événements historiques. Aussi reproduirons-pous, eu partie du moins « le jugement qu'il porte sur ja chute de cette cité ipusulmane, d'où les chrétiens de la Péninsule avaient vu sortir tant de conquérants. « La petite troupe héroïque des Portugais, dit-il, abattit cet épou vantail^ des derniers siècles. Le destin et le rôle de Ceuta se trouvèrent tout à coup merveilleusement changés entre les mains des Portugais. Cette ville , naguère la clef des États de l'Islam, devint la terreur des mahométans. A l'avenir elle devait être le boulevard du christianisme sur la cote d'Afrique ; pour lé roi Joào, son conquérant ^ c'était yne garantie que ses successeurs* en lutte perpétuelle avec les infidèles^ réuniraient toujours de nouvelles contrées à la foi chrétienne.......: C'était en même temps la

première expédition maritime,le premier exploit sur un élément où le Portugais ne se sentait pas ferme ; car sa flotte, incapable de se diriger^ se laissa entraîner par le courant du détroit (1). Ceuta fut pour les Portugais le point de départ pour des conquêtes éloignées sur la côte d'Afrique; et la prise de cette ville , ]ui remplit de joie et d'admiration tous es États chrétiens de la Méditerranée,

( I ) Pour ètrejusiei, disons cei)endant que tfis Pociu{^U eptrepi^eff^fient d^ cette époque des voyages bien «atEémebt dimcilés.

4e¥ait,eii&Bter wmAt» 4» vaHes prg^ jets> de hl^rdies pntreprisest de pc^idi- §ieuxfexpl4»tS4 Un nouveau «hamp était ouvert 1 4ine nouvelle directiem était donnée ,à l^sprit et à Tactivité de la nation. Dès lors les Portugais îie par- Içrentplu&qued'expéditiops maritimes, Bt Ceuta fut le premier aniMaa de la longue chaîne quedes marins .poitugais tendireqt auteor de. la e6i% d*^rique^ dont le dernier; àçeHé d'or^ se rattaebait au paradis de l'Inde * (1).

. MOBT BB fOAM. 1*'. -^ Après laprisede Ceuta i rien d'essentiellement. mémpirable ne. vint illustrer le règ^e àe I). Joam. Si plus d'espace noua^^â^t accordé , nous aimerions à aoiis i^^ndre sur les prouesses chevaleresques de cft illustre D. Pedro de Menezes» eômte de Yiana, ^t tige ae la maison d<^, vyi^^ réat , qui se vantait de défeiidre Ja ville nouvellement conquise ^vec un sifnpie bâton de eormief {2), et dont la présence seule suffisait pour jeter l'épouvante parmi les Maures; nous aimetioas même à consacrer quelques pages à cette légende des douze seigneurs portugais qui s'en allèrent défendre jusqu'en Aagleterre des dames lâchement outragées, et qui ne reyinrent daps leur pays qu'après avoir obtenu un triomphe tout chevaleresque. Ces détails néanmoins sont bien plus du domaine de la poésie, qu'ils n'appartiennent en réalité à l'histoire. Ainsi, il est facile de le remarquer, les derniers temps où vécût Joam l" furent employés à des choses plus utiles qu'elles ne furent brillantes. Le vieux roi laissait s'agiter autour de lui toute cette jeunesse chevaleresque, et songeait bien plutôt, à l'amélioration matérielle de sesi États, qu'à de nouvelles entreprises. Une des dernières décisions qii'il prit fut une de ces mesures essentielles qu'il faut nécessairement mentionner, il exigea que les actes publics , qui avaient été datés jusqu'alors de l'ère de César, adoptassent rère du Christ- On était parvenu en 1433,'et rien né menaçait la trârïcjuitlité profonde dont jouissait tout le royaume, lorsque D. Joam se sentit attaqué de la maladie dont il inoarill. Il

(1) Voyez Schœîïer^ Hisioiredeportugfit, tri* duite en français par ni. Soulauge-fiodià. ( a ) Pao de zamougo.

PQIVfJ^Ah.

SS&i?

o« M #ÎK^i<, V^ qbrpniqueu^ jn dit àt lui qn^ è'et^îi.i^A /br^ ouvrier audp mu»re$ ck à^tî^iiUe. J'aime mieui le mot du peuple, qui la fippelé le roi du bon Soiuvenir*

PLOftAJII^ I>'U^B. «^i^P^piTIOir EN ArBlOUIE. T^ CÎPS'IVIT» m S4IÎÏT IK-

FAHT. 4^ Jl n'était pa« difficile de s*£^- Sttoir BU» uiklrQoe que 14 mâÎD puissant deJoainii«'iifl»i|c9a90lidépt quelalaupe da saint 49«Qét|ibIe .avait defebdu-, t^ suecesseur du gf aod homme était d'ailleurs uto pHoee 8age« modéiré, i^truit, pins ^ue &e l'étaient lee souverains d^ son siècle ; puls^ il joignait à toutes ces qualitûi und habileté peu commune dans les exea?ctoes chevaleresques, oç qui le faisait oonsidérer comme qn prince aceompUi II commeoiça à vé^ner le 15 août i438t, et dès le dçbut sou administration fuè si prudente qu'où se prit à dire d'un commua accord, qu'U eiliendait ebcore mieux l'art de conduire un royaume que ne faisait son père. Mais les rois comme ioam I*' sont rares ; ou n'avait pas t^ncore vu son fils à l'œuvre. Il prcmiulgiia sans doute des lois excellentes contre le lu^e, il s'opposa par ses ordonnances àiix dissipations excessives des grands. Il fitmieui : grâce à ses sages prévisions, les lois; dispersées jus- ^u'alori) furent rassemblées , coordonnées de manière à former une sorte de code national. Tout cela n'empêcha poiot gae son règne , si court d'ailleurs ^ ne Rit marqué par d'étranges calahiités.

Loi-squ'lls |)arlait de ce prince, de son administration paternelle, de ses vertus privées, de Texemple qu'il donnait par son anlotl touchante avec la reine Léonor (1), qu'il Vivait épousée cinq ans auparavabt, lés éci^itains nationaux ont eoutamë de dire. « Il né manqua rien à ce prinée pdUr être parfait ^ que d'être servi par tine fortune meilleure. » Ce qhi lui màÉi^Ua en réalité, ce fût la volonté ferme qui fait les grands rois.

(1) Quel temps qae oçlui où an roi poQV2|it dire à propos des feipmçs : « Si Tod dit que rares sont les bonnes, moi je dis qu'il jr en a beaucoup dans ce tiA ; car pour le présent Je he cooaais pas, «t Je o'^tedds point parler.de feoVQP dé cbevaGer ni d'autre homme de valeur eft tûuà mes royàtihes , qui ait renommée

Oh il eût jCMlfij. ittonArer^eila, &e(0#é

in^di^uiei c'eut ët^ quand ^ce.&uue îrèrequ^l aimait, quand ce iiq"-^ ■- . . *^ ' 11 e' "

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fant D. f^ernando « qu'il eût vbdu voir entouré dit priestige glorieux donilesa^très priaceâ marchaient revêtus^ le sup" plia de le laisser aller à la conquête de Jauger^ 6â raison éclaiJtéé^ son instruction peu commune , lui )aissaieht entrevoir topt le danger de cette ekpéaitioi^; il ne sut pas résister aux instances dii jeune prince et aux supplications plus pressantes de l'infant D.^^enrique qu'un secret instinct entraînait toujours vecs les plages de l'Afrique, Uue ce ïdl les aè» mè% à la main , uue ce fut par. les désirs de sa forte intelligence. En vain l'iqfaut p. Pedro, l'homme essentiellement fait pour gouverner, s'opposa -t-il de toute l'énei^ie de sa haute raison au déport de l'expédition projetée , sa voix ne fut pas entendue ; il faut dire , pour excuser D. Duarte, qu'une bulle émanée de Rome vint sanctifier la résolution chevaleresque de ses frères, et ^ue la reine Êléonor, toujours opposée à D. Pedro, joignit ses efforts à ceux des deux infant9. L'eltpédition contre Tanger fut résolue. Que faire, en effet, contre une voix sainte , qui entraînait naguère aux croisades? qu'opposer à tous ces pieuk désirSi qui empruntaient pour atteindre leur but l'irrésistible ascendant d'une ferpme?

Il avaitétédécidé qu'une armée de quatorze mille hommes environ serait dirigée sur Tanger. L'expédition répugnait à l'instinct du peuple : au moment du départ, on n'eut en réalité, pour aller à la conquête d'une des cités les plus fortes de l'Afrique^qu'une arméedehuit millehommes. La première faute, ce fut de partir avec cette poignée de soldats; la seconde, ce fut de ne point obéir à la sage injonction du rdi, et de ne pas garder une communication permanente avec La flotte, comme il l'avait expressément commandé: En vain l'infant D. Henrique fit-il des prodiges de valeur, et

tontraireb rhboneur fetà.la garde de loyauté, et Tpn compte plus de cent femmes que le roi et la reine mes seigneurs père et mère, dont Dieu veuille avoir rlme^ et que nous-mdme aTODs mariées en nos domaines. Oril a plu à notre Sel-

t/UMVERS.

OTfiië- Valeur àdmîrableftieht perfe^véîfante, devant cette muhitude rnnornbràble de Maures, qui renouvelaient sans, cesse leurs forces par l'attaquer, en vain fut-il secondé par l'infant I>. Fernando , qui se montra alors chevalier dans la plus noble acception de "ce mot, il fallut abandonner les plages de l'Afrigueet sauver cette armée en péril. Le débat ne manqua pas de dignité, * n^aîs la condition fut'dure : D. Fernando "Tiesta prisonnier, et en ^change de sa personne les musulmans exigèrent im- ''•périeusement qii*on leur rendît Ceuta. ■ LE PBtNCÊ CONSTANT. —Il n'vapas dans l'histoire die Portugal d'épisode plus noble et plus touchant que celui qui nous représente ce jeune prince aux prises avec le malheur. Comme on l'a très-bien fait observer, la haine natïonale elle-même a dû se taire pour célébrer en vers admirables (t) ce dévouement dont la grandeur veut se cacher, mais dont l'héroïsme paraît d'autant plus qu'il se manifeste avec une simplicité dont nulle époque n'offre d'exemple. Conduit à Fez avec quelques sçrviteurs fidèles, l'infant D. Fernando y fut, dès Son arrivée, l'objet des persécutions les plus déplorables. Oblige de se contenter de la nourriture la plus grossière , contraint à se soumettre aux travaux les plus rudes, il opposa une inébranlable fermeté à tous les efforts que l'on put •faire pour ébranler son pieux dévouement. Aussi finit-on par Tarracher à la société de ses compagnons et par le vouer aune solitude complète. De tous les passages de cette pieuse histoire, qui nous a été conservée par le secrétaire de-l'infant, le plus touchant sans contredit est celui qui nous représente ce prince infortuné épiant le moment où quelque heureux hasard pourra lui faire rencontrer un de ses fidèles Portugais, pour donner à ceux qui l'ont suivi quelque preuve de gratitude et quelque^ enseignement courageux. Le pays était instruit de ce sacrifice, et il en appréciait la grandeur. L'âme dévouée d'un frère épiait le moment du rachat; mais te pouvoir ecclésiastique, consulté sur l'opportunité d'une telle transaction

( I ) Voyez le drame bistoriqae intitulé : le Prince Constant, Vun dea chefs-d'œuvre de Calderoo de la Barca.

avec des peuples înfid^es, se çrûiioffçaît pour un refus. Tout en admirant Je pieux dévouenient dont l'infant donnait l'exemple, Rome elle-même prétendait qu'il ^appartenait à aucun prince chrétien de rendre à l'islamisme des mosquées consacrées au vrai culte; et c'est ce qui aurait eu lieu à C^ta .'

D'un autre côté, s^agissait-il dans le conseil de la liberté du prince, D. Duarte rencontrait jusque dans la fanriHe royale ' une vive opposition. En; vain s'&dressat-il à quelques âmes d^éKte qui pouvaient comprendre sa tendresse et la ff randeu r du sacrifice qtt'on devait p eu tetreau muet héroïsme de Finfiant, il n'eut point assez d'énergie pour suivre l'impulsion de son cœur.

Le saint infant, car on Pappelàit delà ainsi , n'éleva pas une plainte contre la rigueur de sa destinée, ou contre l'apparente indifférence de ses compatriotes ; fl comprenait c6 que valait Ceuta : il savait se dévouer, mais il ne voulait pas imposer de sacrifice en échange du dévouement. Après six ans de captivité, l'heure de la délivrance arriva enfin : miné par une affreuse dyssenterie, il succomba dans sa prison le â juin 1443, et il montra assez de grandeur, durant l'épreuve suprême, pour que le prince cruel qui commandait à Fez ne lui refusât pas une vive admiration. Cet homme odieux réservait cependant une dernière i^nsulte aux chrétiens : aussitôt que la mort du prince lui fut cpnnue, il exigea que les Portugais qui priaient...

et qui cherchaient sur cet auguste visage les signes des prédestinés, il exigea , dis-je , que ces serviteurs en larmes portassent une main à regret sacrilège sur le cadavre de leur maître, et le préparassent pour un dernier outrage. Ils surent néanmoins conserver le cœur du noble infant , et tandis que son corps, rempli de paille et accroché à la muraille, était le jouet du vent, au-dessus de la porte de la citadelle, ils venaient .chaque soir s'agenouiller pieusement sur le tapis en lambeaux qui cachait la relique sacrée. Quelques années après, le cœur du saint captif fut religieusement porté en Portugal par son secrétaire. Don Duarte n'existait plus ; Joam Alvarez eut ordre de remettre son précieux dépôt au monastère où repose le

POaiTUGAL.

fondateur de la maison d'Aviz. Il th»mioaii solitaire dans la eampagne qui entoure Batattia , et peut-être une larme furtive venait-elle mouiller sa paupière à la vue de ce dernier abandon , lorsqu'il rencontra par hasard la suite pompeuse du grand matti-e de Tordre du Cnrists ^ul se rendait où l'appelaient ses fonctions. Il suffit de dire quelles étaient ces cendres pour qu'aussitôt onies honorât : ainsi eurent lieu les funéraillesdu prince Constant. Le eœur fut déposé dans la tombe que le vieux roi avait fait préparer à ses fils ; plus tard on y put renfermer les lambeaux de ce corps qui avait subi tant d'outrages, quand le roi de Fez Teut rendu. Cherchez encore aujourd'hui parmi les ;traits capricieux de ces ornements gothiques qui s'enlacent sur le tombeau , vous y lirez la devise du prince : le bikn me plaît ; toute la vie du saint infant est contenue dans ce peu de mots (i).

MOBTBUBOID. BUARTE.— COMMEN- CEMENT BU RSONE B.'ALPHONSE V. —

D. Duarte mourut avec le chagrin de n'avoir pu racheter ce frère bien-aimé\ qui était doublement victime de son dévouement et de son courage; quelques auteurs contemporains affirment même que la préoccupation douloureuse de cette captivité contribua plus que tonte autre chose à la mort du roi. D. Duarte fut attaqué, dit-on , de la peste aussitôt après avoir pris connaissance d'une lettre qui lui fut présentée à Thomar ; mais l'opinion qui le rend victime d'une ardente sensibilité semble vraiment plausible à ceux qui ont pu lire l'ouvrage de morale où ce monarque a déposé ses pensées les plus intimes. Rien n'est touchant, en eifet , dans le LecU Conselheiro , comme les regrets donnés par ce prince aux amis absents; rien ne peint mieux cette âme profondément sensible, que les souvenirs qu'il consacre à son frère D. Pedro , lorsqu'il voyage dans l'Orient, à sa soeur Isabelle lorsqu'elle vit en Bourgogne. Ces élans d'une âme tendre n'allaient ja-

(I) Frey loâo Alvarez , qui devint plas tard abbeoomiiiendatalre de Paco deSouza, donna, dans an style plein de naïveté, te récit de la captivité du saint infaut : cette vie fut imprimée en 1627. C'est la première édition qu'il faut choisir ; les impresaioos subséquentes ont altéré le texte original.

mots jusqu'aux géodes t»'évi8ibii& Mieux que personne, sans doute, D. Duarte connaissait la haute capacité de son frère, et il ne perd aucune occasion de témoigner son admiration pour lui :

en vertu de ses dernières volontés, ce ne fut pas cependant D. Pedro qui fut chargé de la r^enoe. Après la mort^e ce roi , qui arriva le 9 septembre 1438 , son testament fut ouvert ; il se trouva que dona Leonor avait un droit exclusif aux soins du gouvernement.

Comme s'il eât eu plus de confiance dans l'énergie des autres que dans la sienne , D. Duarte recommandait expressément que l'on rachetât l'infant aux frais du trésor , si ce n'était en échange de Ceuta ; rien de tout cela ne fut fait. D. Duarte portait sur son écusson loco et tempore ; et jusqu'au dernier jour il avait failli à l'esprit de sa devise.

DECOUVK&TE DE POBTO-SANTOBTDE

MADBBE.— Nous avons essayé de faire comprendre par quelles perquisitions bar bilement dirigées, par quelle suite de travaux sérieux, l'infant don Henrique avait préparé les découvertes maritimes qui devaient illustrer son époque. Immédiatement après son retour de l'expédition d'Afrique , il songea à la réalisation de ses projets. Deux jeunes gens de noble race faisant partie de sa maison, et qu'un vieil historien qualifie d'écuyers, s'offrirent d'eux-mêmes à lui, pour accomplir quelque entreprise hasardeuse ou ils pussent faire preuve (fun cœur honorable^ et, comme le dit encore le vieil \i\^X0T\e\\^ faire action de leur corps; leur temps se trouvant wa/ employé s'ils le passaient daiu le re-

Î}os, (1) L'infant, voyant leur bonne voonté , leur fit préparer une barque dans laquelle ils pussent aller en guerre contre les Maures, et, à ce qu'il paraît, aussi essayer de dépasser les terres que l'on connaissait et se diriger vers ces régions de l'Afrique sur lesquelles on avait déjà de vagues notions. L'un de ces jeunes gens s'appelait Tristam Vaz, et nous le verrons figurer plus d'une fois dans le cours de cette histoire si dramatise ; l'autre s'appelait Joam Gonçalvez Zar-

(I) Voyez Gomez EannezdeAzorara, Chro* nie» dé Qwnéyi^. 386.

LUNfïiaiS.

«», et â fféUiâêkÊàngaè^ w^xm airtvis ciroonstanoes , dftns te eoinbat; qui avait eu ti€iu sous les murs <k Oeuta , le jour même de la d^ite des Maures (1).

Ces deux hommes hardis s'embarque* i6Dt munis des iostruetions de l'iofaoït ; mais, poussés par des ymls coBtr|iifes^ Us arrivèrent à une petite ile qui est à environ sept lieues de Madère, et à hquetle ils donnèrent le nom de Porto»

Santo (2). Cet événement eut lieu en 1418. Quand on a vu de près oette plage blanche et sabloniteuse, eiwii^moaiit une agrégation de roches qui peut avoir quinze milles de circonférence , et où s'entremêlent le grès fauye , le tuf calcaire dhm gris verdâtre ei le basalte d -un brun rouge dont se forme la partie la plus élevée du pa^s; quand on se rappelle, que eette petite He , qui n'a que six milles delong sur deux milles et éem de large , ne porte peut-être pas vingt arbres suc toute son étendue , et ne nourrit pas au delà de 1,400 habitants, on peut se faire un idée du peu d'impor-» tanee qu'avai| en réalité eette décou* verte comme accroissement de terri-»

toire. Toutefois, sur ee point rocailleux jeté ail o^ilieu de rOeéan s'étevait un arbre précieux , selon les idéeswque se formait le moyen âge. De& dcagooniers gigantesques ombrageaient Vm de leur verdute, et pro^iettaienk une récolte abooc|ante de ce scmgus de. draao (3) que Ton comptait parmi les remèdes les plus utiles de l'époque ; le cestrum , 1^ romaifin, la fumeterre à petites feuilte&,

(I) Kous f990PS remarquer en passai^t que Gooçalvez ^arco ^ anciea serviteur de iMnfant don denrique , fut le premier qui lit u^age dte la poudre à eanoa et oe rartîlierie en mer. Un poêW connu , Slaii^uel Tt^omaz , a conservé J^e souveoir de ce fait curieux dan^ son Insulana^^ livre assez rare en France : '

Bem he verdadê que este o Lusitano Primeyro /oy no mar eom, noms eterno Que usou da durafruta de ^ulcano E do salitrado alj^at do itifetno»

(^2>Porto-Santo est situé par Ies3a<^l'de lai «t lies 3^.410^ de loog, à aoo <ni;lles sudrouiest de ki côt&d'^rJque, et à 28 milles au nor;d-est qe Madère. Voy. Casado Giralde^ yTratado compléter de Geoffraphia , t. I , p. f^f .

La éortioo ^.•K.d& nie s'élève è i«oop^.

dans ces dragonniers, des pirogues de pécheurs pouvant contenir six à sept hommes. Yoy. éitkçêo et- NohoiÊU para a historia e geograp/ua dos nacOes ulirmuinfft» , U 3.

la tbf m^ eduiraiestf ks fOebea^ 4h«raer iqentooloiées, et mcaitraiéutleuralMifi^ blés fleurs à coté df ees^ magniâqna» oaotus qui attestent le début d'unft autee végétation.

Sans 4ottte les deux jenqet navigateurs purent sfea^éresrinif^ovtaQQe de ce petit pays, et u ne £aut pas oubliée qw c'était ua premier pas fait dans ce vaste cbamp des découvertes que prétendait accomplir leur seigaeur, ee^kut dont les simples désir&avaient ^j^raïKfe auiori^. Tristam Vaz et Zarep ne de* menoèr^r^t que fort peu de jours dans»

1-tle qu'ils venaient de découvrir (!>; ce couri examen leur sufit ponr Toir qtt*il V aurait [>our ei» grand profit à m coloniser : ils retournèrent muaaééiatement à Terca-Nabal , pûrt du pays d'Algarve, où était Tinfànt.

Ils firent part à ce prince dii projet de colonisation qu'ils avaient conçu. , et ils n'eurent point de peine , on le fi^ose bien, à obtenir sonasseatiment : srem-àeulement don Henrique approuva le dessein qui kii était soumis, mais il tear («t fournie immédiatement ee qu était néeessaireà leur pitmiearétablifisemetat.

L'ioppul^ioB ^ait donnée; k goâA des navigations aventurewsies se développait même au delà de cette petite ^quc éont le siège était à Sagre^ : Tue^ des gentilshommes de Ttuifaat D. Jloliam , Bartbolomeu Perestrello, voulut ç'adjoindre aux deux jeunes ée^yer% de D. liearis|ue , et il partit a^^ ei» pour l'ile de Porto-Santo.

Les plus anciennes dwNitniques se taisent suc répoque précisa à laquelle eut lieu cette seconde expéditioo; jm^ au.cuned'elle&n'oQstel vuecircoi^aq^e en apparence bieik £utile, et qui 4ov»^t avoir cependant ui^ telle iuflueope, qu'on doit la regarder coAime ui^ des principaux épisodes de ce voyage. Au moineatdfu départ, BaïKMomeu Perestrello avait re^ m présent, ^œ lapine ^te à faire ses pçlit^; elle mit

(I) On ijie sait sur quel fondement le P. José Fceire a pu écrire ces tifineaétranis» ; t Ondu qu'ils trouvèrent dans File une nation barbare , à lavéfité, mais moins fiénooe <pi« çoUq des Cananiç» déjà connues ; ils fioceot ok^SA Irapp^ d*aii tiertaia air de doucette» qui n.'é^kit poqtèif e chez ces peiiple& qu^uo éSiek (\» Uk peur qa*il8 avaient de ces éleaiig^i», dif(éJ»nte d*luibilfl etéa visash m ¥oy. VJft de L'io^vU don Heorique.

bas dirraiit la nav^f^aQon , an ^nnâ contentement des inarms, qm pi^rdè^ rent , ait Barres , cet événement comme une liirconâtance (fon îfîtTorable augure. La suite ne tarda pas à les* d^aiaiser. On débarqua èj Pono-Santo heureuse^ ment, et rbn commença à dresser des cabanes avax^t de songer à élever des constructions plus commodes. Ce iqt alors que la liberté fut donnée à la lignée nouvelle ; mSQe cris jojeux accom* pagnè^ent sans doute les agiles animaux qui prenaient possession de Wé; mais, comme nous le racontent dépraves historiens^ ils multiplièrent en si peu de temps, et |eur fécondité fut sî prodigieuse, qu^oa ne put semer nulle céréale s^ns qulls. déyastassent les nouvelles cultures. A la longue, cette multiplication ^ut telle , et elle eut de si fâcheux résultats pour les colons , que.dans Tannée qui suivit immédiatement leur établissement dans nie, les Portugais se virent contraints à détruire systématiquement uç^ prodigieuse quantité de ce9 aniq^ux. Néanmoins , cette chasse active avait beau se renouveler, le fléau ne dinpinuaît point; et, selon Azurara ,' ce fut Tunique raison pour laquelle les premiers colons quitterai Tîle : PerestreHç retourna avec eux en Portugal (D-

Si nous abandonnons le témoignage du vieil historien, qui est fort bref sur cette première période , et si nous nous en rapportons de préférence à Cordeirô; Joam uonçalvez etTristam Vaz séjournèrent plus longtemps dans Tîle qu'ils avaiçot découverte , que ne le dit Azurara. Une pensée le3 préoccupai^ : toittes les fois çue l'atmosphère le permettait , une hgne obscure se prolongeait pour eux àrhorizon; et toujours cette zoij^ sombre se dessinait a la même place. Il faudrait bien peu connaître les idées géogr;^hM]ue$ doAt $e nou.i^rissait iQm^yfiK âge pour ne point ^e figurer les d^vers^ pci^ccupations oui agita^içnt 9ôn^lv«# ^rco^ et son fidèle compa^gO^n. A30l^ 6^ ses villes d*or. Sainte Btcimdam ^ ^ vastç tombç ,qWil d^

(I) eaœmE. ae-Aairava, en racontoat ce MX, w Murto mriteneiit de. IHieuraaK proaofttkc auquel Barras fait aUosion. Ceci parait avc^r été itfoaté ROf ITMttbrto «es lnân d'^>rès la tncUtiOD. Toy. Cknmica de Guiné, -p. 367.

^rait oemrper m nm^Ê d^fOoéan, e«t ▼agnes tégendesi, efi tin mot, qui se méjr lèrent même aux grandes ooneqytions de Gofomli, et sur lesquelles notn prétendons bien revenir, dnrent plus d'une foï9 interposer leurs diimèves eiitre les vestiges d'une terre lointaine et le monde réel que craignaient d'abMidonner ceux qui avaient lait déjà un si grand effort.

Gpnçalveïf Zarco et IVistam Vaa Teixeira quittèrent cependant résolu'^ ment un beau jour leurpetite fie. Mor»^ tés sur un frw navire et accompagné»

de queloues barques , ils se dirigèrent verç ces brumes immobiles qu'ils apercevaient de F'orto-Santo. Ils n'avaient pas fait les deux tiers de la route , que Madère leur apparut avec ses portiques de basalte , Ses grandes forétsVierges , ses collines doucement caressées pai^ tes nuages.

Le premier promontoire qu'aperçurent les navigateurs fut place sous nnvocation de saint Laurent ; c'était le nom du navire qui les avait conduits vers cette terre fertile, où devait se réaliser une partie des rêves qu'avaît fait naître chez eux la découverte de Porto»- Santo.

Le jour suivant, 3 juillet 141^, le ca-

Sitaine et le pilote castillan qui avait irigé cette petite expédition sç mirent dans un bateau pour gagner la terre.Une autre embarcation reçut les Portugais dont ils étaient accompagnés, et il&commencèrent à parcourir la côte , obser«* vaut, comme dit Thistorien de cette dér couverte , les pointes detisrre, la nature de la plage, les ruisseaux , les fontaines d'eaux limpides qui s'échappaient en murmurant des rocners. Les noms qu'ils imposèrent à ces promontoires , à ces rivières ou même a, ces monuments de la solitude, sont restés. Une source sortant de la roche, et s'épanchant sur la plage-, leur fit nommer le porfo do Sèixo ; un arbre abattu par les vents, et dont le ca-

Jitaine fit faire un,e croix, ^mpos.aàcettè artie du rivage Te no m dé Sktitêà'Crttz y et dans ce lieu s'éleva plus tard la vîlte de Macjiico. La pointe oe Odrdjoy la rivière où Gonçalvéz s'arrêta , après avoir déba^ué, paÎAC s'^^ssurrec si, cetUt Ucidé- Kcieuse ne renfermait point dai h^M féroces, reçurent tottr à^ tour h» àéaih

L'JCWIVEJftS.

mÎDattons qui les dénouent encore au^ jourd*hui. Ëofîn ils arrivèrent dans une vallée hérissée de rocbes , où une pe* tite baie pénétrait dans les terres. Cette rive était parsemée des tiges odo* rantesdu fenouil ; trois ruisseaux Tarro* saient. Le port de Funchal reçut alors le nom qu'il a toujours porté : les navigateurs y passèrent la nuit dans leurs bateaux, mais abrités par deux petites îles qui sont à l'entrée de la baie. Peut-être aèslors, et dans leurs projets pour Tave* nir, désignèrent-ils ces charmants rivages qu'ils avaient sous les yeux comme l'em« placement de la cité qui devait bientôt s*élever dans cette île heureuse. Ce qui devait nécessairementles confirmer dans leurs projets de colonisation immédiate, c'est que la plus simple observation suffît pour leur prouver que nulle contrée au monde n'était plus propre que celle-là à recevoir un établis$ement agricole : aucun reptile n'en souillait les rives , nul animal féroce n'en troublait le repos ; et telle était la sécurité des hôtes paisibles de ces rivages que les oiseaux euxmémese laissaicntapprocher sans crainte : ils devenaient la proie des matelots, Su'ils n'avaient pas encore appris à reouter ( 1 ).

Le lendemain, les navigateurs, toujours émerveillés , continuèrent leur exploration le long de ces côtes ; ils virent Praia/ormosa, dont le nom atteste encore la beauté ; Ribeira dos Acorîdos^ où deux jeunes marins faillirent être victimes de leur imprudence *, enfin ils arrivèrentdevantunegrandecaverne taillée par la naturedans la roche vive : d'innombrables loups marins venaient y chercher le repos. Par malheur , des hommes étaient débarqués dans l'île ; la guerre commençait pour eux et pour toutes les autres créatures. La grotte fut nommée Camerade Lohos, et le chef de l'expédition, voulant perpétuer le souvenir de sa découverte, prit, comme cela se faisait alors, un nom qui devait la rappeler : à partir de ce jour, on l'affirme du moins , il substitua le nom de Caméra, à celui de Zaroo.

Les Portugais firent dès cette époque même le tour de l'île : cela est attesté par

(n Voy. Padre Antonio Cordeyro, Hiàtoria innUana di» ilfuu à Portugal sugeiUu no oçpano occidental ; LUboa , 17 17 , in-fol.

celte partie de la côte qui porte le nom de Ponta do Girào, Pointe de la Tournée. Virent-ils, dans cette première excursion, un rustique monument dont l'existence ne repose aujourd'hui que sur la légende la plus incertaine } lurent-ils sous ces ombrages une douloureuse ins^ cription , qui leur raconta les malheurs de deux amants, dont l'histoire touchante est devenuepopulaire, et a même inspiré quelques grands écrivains portugais? C'est ce qu'il est impossible de nier ou d'affirmer aujourd'hui. Mais ce qu'on peut dire, c'est que le plus ancien écrivain qui fasse mention delà découverte de Joam Gonçalvez Zarco se tait absolument sur les infortunes de Machim et d'Anna d'Arfet (1).

HISTOIBB d'aNNA d'ABFET ET DE MACHIM. — OPINION DE BOWDISH. — BÉCIT d' ANTONIO GALVAM. — Ulî"

homme grave et plein de bonne foi, mais que son patriotisme a peut-être entraîné trop loin, n'hésite pas à regarder cette légende comme un tait acquis à l'histoire. £n rappelant l'opinion de Bowdish, nous ne saurions donc passer sous silence un récit qui a déjà trouvé bien des historiens : mais ce ne sera pas la narration quelque peu embellie du voyageur anglais que nous reproduirons dans cette tiotice. Préoccupé de l'idée qu'il faut toujours recourir aux sources, persuadé d'ailleurs qu'un fait poétique comme celui-ci s'altère nécessairement avec le cours des siècles, ce sera à l'historien portugais le plus sincère de cet âge que nous nous adresserons. Si nous ne sommes dans l'erreur nous-méme, en reproduisant cette page, quelque peu concise, d'un écrivain qui réunissait de tels documents vers 1511 , nous donnons la version primitive d'un fait mille fois reproduit, et toujours altéré. Voici ce que dit Antonio Galvam : « On veut aussi qu'au moyen âge l'île de Madère, qui se trouve par le 32«, ait été découverte grâce à un Anglais qu'on appelait Machim, qui, voulant se rendre d'Angleterre en Espagne avec une femme enlevée, fut poussé par la tourmente dans rtle (2). Le port ou ils surgirent s'appela

(1) Comme on Ta déjà- fait ronarquer ailleurs, Gomez Eannez de Azurara ne dit pas un mot qai ait trait à cette aventure.

(2) De 1387 à 1387, dit Bowdish.

Mackico en raison de cet événement; et comme son amie venait incommodée de la mer, il débarqua à terre avec quelques-uns de la compagnie. Le temps s écoulant, le navire reprit la voile ; mais quant à elle, elle mourut d'angoisse.

Machim , qui Taimait singulièrement , construisit au-dessus de sa sépulture un ermitage qu'il mit sous l'invocation debom Jesu\ et il écrivit sur une pierre son nom et le nom de sa compagne , ainsi que la cause qui les avait conduits là , puis il plaça cette pierre comme frontispice, et il cbmmanaa plus tard une barque :aite d'un tronc d'arbre , et il s'v embarqua avec ceux qui étaient clemeurés dans l'île, et ils allèrent gagner la côte d'Afrique sans voile ni rames. Les Maures regardèrent cela comme chose miraculeuse ; et en conséquence les présentèrent au seigneur du pays , et celuici pour la même raison les envoya au roi de Castille. » Antonio Galvam ajoute qu'en 1 393, et précisément par suite des renseignements qu'avait donnés Machim, beaucoup d'individus des royaumes de France et de Castille se mirent en mesure de découvrir cette île ainsi que la grande Ganarie (1). Tel est en

(l) Voy. Descohrimentos em divenos annos. Plus Ioin,ÂDtODio Galvam afiirme que Zarco retrouva Termitage et HoscripUon ; tout ceci est néanmoiDs assez différent de ce que raconte Bowdish.

Après avoir reproduit longuement cette légende f que nous dépouillons avec quelque regret de sa forme poétique, la savant voyageur ajoute : « Mon premier soin fut de visiter l'égiise élevée à la mémoire de Tin fortuné Machim. Cependant quelques publicistes portugais, espérant sans doute faire preuve d'un plus grand patriotisme en poussant aussi loin que possible leur haine contre les Anglais, ont cru qu'il suffirait â*une simple négation sans preuve et sans raisonnements pour dépouiller ce fait historique de son authenticité : il ne sera donc pas muUle de faire remarquer que le nom de la ville rappelle encore celui de Machim ; que le maftre-autel de Tégllse où se ooDservent et se montrent les restes de la croix de cèdre, est expressément élevé in memoria Machim ; que la dernière parUe de Taventure fait le sujet d*une vieille peinture à Thuile assez curieuse, placée dans Thôtel du gouvernement, à Funchal ; enfin, que cette histoire ne se trouve pas seulement dans les anciens auteurs espagnols et portugais, mais qu'elle a servi de base, chez des écrivains modernes, à des arjguments politiques. Le seul poëte qu*ait nrocluit Madère Ta introduite dans son poème àa Zargueida, » Voy. Bowdish , Excursions dans les Ues de Madère et de Porto-Sanlo, p. Ilb. Au IKHQtde vue littéraire, Yasconcellosa très-bien iait de donner quelque intérêt à son poèoBé par

S* Livraison, (poatugal.)

peu de mots cet épisode, gu'a paré du charme de son style Francisco Manoel, dans ses Epanapkoras; nous allons néanmoins retourner aux récils sincères des vieux écrivains.

SUME DE l'expédition DE ZABGO ET DE TBISTAM VAZ. — CONCESSION

DE l'île faite aux PBEMIEBS EXPLO- BATEUBS. — Les historiens que nous comparons entreeux ne sont pas d'accord sur la conduite que tinrent les nouveaux explorateurs après cette première excursion. Selon Azurara , ils se contentèrent d'annoncer la nouvelle de Theureuse découverte à l'infant don Henrique , qui envoya immédiatement dans l'île plusieurs colons et tout ce qui était nécessaire pour le service du culte catholique ; mais si l'on en croit l'auteur de VlnsvJUma^ Joam Gonçalvez Zarco partit immédiatement pour le Portugal, et se présenta à Tinfant , auquel il donna lui-même les détails de sa merveilleuse expédition. Celui-ci lui voulut bien reconnaître ou confirma le nom qu'il avait adopté, lui donna les armes que porte encore aujourd'hui la famille da Camara et probablement le servit auprès du roi. D. Duarte lui concéda iuridiction entière sur la moitié de l'île où était située la baie de Funchal ; il lui fit même cette donation à perpétuité de Juro , comme on disait alors. D'après la même autorité, Tristam Vas Teixeira nefut pas oublié dans les faveurs royales, et la capitainerie de Machico , renfermant le district le plus boisé de l'île, lui fut concédée aux mêmes titres qu'à son compagnon.

Azurara nous confirme dans ces dispositions; et, tout en nous donnant quelques détails précieux sur les deux

cette touchante légende ; mais l'histoire écrite sévèrement ne repose pas uniquement sur une tradition orale , quelque belle qu'elle soit d'ailleurs : or, nous ne connaissons pas un seul écrivain du quinzième siècle qui raconte les aventures de Machim et d'Anna d'Arfet. Ajoutons que le plus poétique d'eux tous, et en même temps le plus digne de croyance, qu* Azurara en un mot, se tait complètement à ce sujet. GalvÂo et Alooforado appartiennent au seizième et au dix-septième siècle : autant vaut citer VEpanophora amorosa de Francesco ManoeL Freire. en racontant l'anecdote, et en parlant de la fameuse inscription tracée sur la tombe d*Anna, syoute Judicieusement : « Nous ne pouvons pas assurer que des gens d'une autorité respectable aient lu répitaphe. »

vmvim^

ooqœasipmiairQ^U f^itoAttwyer, sdon . f in^rud^i^te dét^nru^itatio^ qifi venait

Ve$prît dutçmps, que Tri^of^ Vaz, pieo qu'il f(i\ homiBe p^s^blen^^ i^rave^ ne pouvait paç secompai^i^sous ce rapport à Zacco , le çentilhomoie dé vieille noblesse : il s'était cepe^dai|t distingué dans uae rasia ^nglanfe qui avait eq lieu sous Geuta. Grâce aux deux capitaines, la colo^Ugition de l'île commeo- ^ en t4^0.

Pendant que ceei avait lieu , D. Henrique s'était décidé à expédier Bartholomeu Perestrello à Porto-Santo, pour ^n poursuivre la colonisation ; mais le même inconvénient qui l'en avait chassé d'abord subsistait toujours. L'étrange multiplication des lapins s'opposait à ce qu'on établît aucune culture dans rîle. :(ies troupeaux qu'on y répandit, la gomme précieuse du dragonnier qu'on y recueillait, continuèrent à donner quelque importance à ce rocher, dont 6n tétait exagéré la valeur.

INGEN&IB DE {.'iLB DE MADEEE

Le plus ancien des historiens qui nous servent icf de guides se tait sur un événement qu'on ne saurait révoquer en doute néanmoins, et dont la tradition a perpétué le souvenir. Tandis que l'infant D. Henrique, dont la haute prévoyance savait tout deviner, fondait d'immenses projets sur ces forêts vierges , que pouvaient utiliser la marine naissante et les V2(stes constructions que l'on méditait dans Lisbonne^ des mains imprudentes mettaient le feu aux bois magnifiques qui avaient imposé leurs noms à l'île entière. L'incendie s'éleva jusqu'au plus haut des collines ; il descendit en tourbillons de flammes jusqu'à ces rivages délicieux oii les arpres, commedit l'auteur de laZargueida, se miraient dans les eaux. Telle fut l'intensité de l'incendie, que le petit nombre de colons (]ui habitait alors Madère se vit contraint d'aller chercher un refuge momentané jusque dans les flots (1),

La nouvelle de ce désastre, car c'en était un, vint aux oreilles de D. Henrique, et il désapprouva hautement

(I) Ce fait curieux, est attesté par ua de dos «Dciens voyageurs, dont les manuscrits existent À la Bibliotlièque du roi. André Thévet connut un vieux matielot auquel un témoin oculaire avait raconté VÇiRl>r4^><Bn^ ^ l)(ad^!^.

dç pi'iverim 4fi sa parure et 4^s ressources que lui pussent fournies ses bois magnifiques ; toutefois, il ne tarda pas à deviner les avantages jmmen^s qui pouvaient résulter pqur le pays , et de cette fertilité qu'avait provoàiée l'incendie des forêts , et 4e ce ni^milleux climat, dont tous les marins lui vantaient la douceur. Grâce aux relations actives que rinfant avait établies avec les con^ trées agricoles et commerçantes de l'Europe , il se procura en Sicile des plants de cannes à sucre, quç Ton y cultivait avec succès; il demanda à l'île de Chypre e^ aux terres de Bourgogne quelques-uns de ces ceps de vigne qui taisaient la richesse prmcipale^ des deux pays, et il fit transporter sans retard ces végétaux précieux dans l'île dont |l était devenu pour ainsi dire propriétaire pour l'orare du Christ, en vertu d'une concession royale dont les clauses nous ont été conservées.

Quelques-uns de ces marins se firent promptement cultivateurs , -et ils furent bientôt secondés sans doute par diverses émigrations , car vers le milieu du quinzième siècle, l'île de Madère comptait déjà 150 moradores , habitants établis à poste fixe, sans compter une population flottante composée de marchands ou déjeunes gens des deux sexes nés dans l'île , qui entreprenaient de fréquents voyages , et sans mentionner non plus les clercs et les moines , dont le nombre n'était pas déterminé , mais qui parait avoir été assez considérable (1). Faisons remarquer aussi,

(I) Un livre que tes historiens consultent trop rarement, VAgiologio Lusitaiw^ de lorge Cardoso , conUent des détails précieux sur la première populatioin monacale de Tile de Madère. Il parait qu'aussitôt après la découverte de Tîle par les Portugais , un religieux de l'ordre des transciscains , nommé Fr. Gil, qui venait de l^ome, fit naufrage sur les rives voisines de la capitale ; il établit sa première résidence à une lieue au couchant de Funchal , et à une portée de fusil de cette caverne des loups marins, qui avait frappé les premiers explorateurs. Il établit son ermitage dans une profonde vallée, au bord d'un ruisseau abondant; mais, après avoir coulé palsil)lement dans ce lieu plusieurs années, le ruisseau devint torrent , et emporta la pauvre cabane. Fr. Gil se transpoifta alors à Funchal, où il devait y avoir déjà a*autres moines; et , d'accord avec un certain Irère George, qui était venu pour réédifier la hutte de l^rmitg, il aUa offrir à Lisbonne eet aq^ost^aùle

FORTOGAL.

t^ qoê rinfint D. Henrique , étant grand mattre de Tordre du Christ, eratdevoîr aoumettrenie entière à cette institiition. Tout le spirituel de Madère et de Porto-Santo, nous dit Gomez Eannez de Azurara, fut attaché à Tordre désigné Id ; et il en fut de même plus tard de 111e de San-Miguel , dont Gonçalo Velho devint commandeur : e^était Tordre qui percevait la dtme des sucreries.

DBGOUYBBTB DBS AGOHBS. — Ce fut

en 1 431 , onze ans environ après la découverte de Tlle de Madère, que les Açores furent explorées pour la première fois.

Un de ces hommes hardis qui faisaient partie du collège maritime fondé par Ti njfant D. Henrique, fut encore celui qui acquit au Portugal cet archipel. Goncalo Yeiho-Cahral (1), commandeur d^Almourol, [Mirtit de Sagres; et, naviguant en ligne droite vers la couchant, rencontra deux rochers qu'il désigna sous lenomdas Formigas , ou des Fourmis , à cause du houillonnement continuel des eaux de la mer dans Tendroit où ces roches resserraient le^ flots. Gonçalo s'éloigna de ces éeueils périlleux, dont l'un semble figurer de loin un navire à la voile; et pour cette fois il n'eut point connaissance des autres îles. Toutefois , Tannée suivante il renouvela la même entreprise, et fut plus heureux. Il aborda à une fie qu'il désira sous le nom de Santa- Maria, Ainsi que le fait très^bîen ohserver un écrivain portugais, San-Miguel n'étant pas à plus de douze legoas au nord de cette tle ; il en coûte à croire qu'un laps de douze ans ait été nécessaire pour accomplir cette seconde découverte. Il est impossible également d'admettre les traditions fabuleuses qui courent à ce sujet; mais ce qu'il y a

à qaelqQe»-ao8 de sei frères. On hâUt alors le oourent San- Bernardine y no des plus anciens inonaments de Tfle. ^ T. 3, p. 427.

(i)Je trouve dans un manascrit portugais qui est en ma possession , et où œt événement est rfllaté : Gonçalho f^eiho éku Pioi. La date de la déooaverte est reportée aussi à 1432. Gon-

SMhoYeihoestqualilié dans ce précieux volume tûdalgo muito honradoe «•o6fie(gentiHiomme tres-lioooritf>1e et très-noble). Q>mme il ne ponvait se marier, parce qu'il était commandeur, il renonça aux droits qn*ll avait sur les deux capitaineries des Açores en ftiveur de son propre ne«eo . qui «'appelait Joao Soares de Àlbergarias , et oela à rexohufion de deux autres aevMW. Ie«a Soans devtel le deuxième gouvemeor des Açores.

de eertaiii , e^est que Gonçalo Y eltao , à son quatrième voyage, donna connaissance officielle de ses nouvelles eiplorations. Il était alors seigneur donataire de Santa-Maria, gui commençait è se peupler, et il obtint de Tinfamt la seigneurie de nie qu'il venait de découvrir. Elle fut immédiatement colonisée, et Ton y transporta même des bestiaux; dès lors aussi la destinée des Açores fut liée à oelle du Portugal , et dès l'origine les émigrations furent assez nombreuses. Bien que nous nous voyions contraint à interrompre quelque peu Tordre chronologique que nous nous sommes imposé, nous allons jetw encore un coup d'œil sur la découverte des autres fies de Tarchipel et même sur les traditions qui s'y rapportent.

SUITB nSSDBCOUTBBTBSDAnS L'AB- GHIPBL DBS AÇOBJBS. — TBBCEIBB ,

pico , FLOBES, COBVO. — On était déjà parvenu pour arinsi dire à la moitié du siècle , lorsque la plus importante des Açores fut acguîse au Portugal. La date précise de la découverte de Xerceire est mcertaine ; mais on suppose qu'elle dut avoir lieu entre 1445 et 1450, parce qu'à la première de ces dates San-Miguel était déjà peuplée, et qu'en 1531 un acte officiel de l'infant D. Henrique instituait comme donataire de cette île un gentilhomme flamand nommé Jacome de Bruges, qui était à son service et qui avait épousé une Portugaise, dame de Tintante dona Brites, L'île était alors inhabitée, et on lui donna le nom de Terceira, parce qu'elle \ était la troisième dans Tordre des explorations. Il nous est venu souvent à la pensée que ces nombreuses Iles désertes , visitées successivement , à une faible distance de TEurope, durent avoir une influence réelle sur les fictions poétiques de cet âge, où tant de romans de chevalerie parlent dlles inconnues. Mais tandis que les imaginations poétiques s'égaraient dans mule rêves , des découvertes très-positives n'en continuaient pas moins;et bien qu'il soit impossible d'assigner aujourd' hui une date précise à Texploration de chacune de ces îles, on vit tour à tour apparaître Pwo, Fhres ^t Corvo, dont la colonisation occupa immédiatement la métropole. Bien oue ces terres volcaniques fussent inhabitées» fin

LimiVERS.

affirma alors qu'il n'en avait pas toujours été ainsi , et qu'à une époque dont on ne pouvait plus établir la date certaine, l'archipel avait été peuplé, ou avait au moins servi d'asile à des navigateurs , qui y avaient laissé des traces monumentales de leur passage.

LA. STATUE DÈS AçoBEB. — Lorsque Gonçalo Velho , commandeur d'Almorol, eut découvert l'île de Corvo, il y trouva, dit-on, une statue équestre placée au sommet d'une roche escarpée , et qui semblait indiquer du geste les grandes découvertes que les Portugais devaient encore accomplir. Selon les plus antiques relations, cette figure symbolique était sculptée dans la roche vive ; elle représentait un homme vêtu d'un manteau , la tête découverte et montant un cheval à cru. Sa main gauche reposait sur la crinière, le bras droit était étendu , la main fermée , à l'exception du doigt indicateur, qui désignait le Nord-Ouest. On prétend en outre que cette statue portait à la partie inférieure de sa base des lettres gravées dans la pierre et formant une inscription dont nul ne put connaître la signification. Mais le geste parlait assez, et il annonçait , àce que supposèrent du moins les premiers navigateurs , qu'une terre peuplée ou du moins habitable était offerte à leurs efforts persévérants. On prétend même que ce fut en raison de cette figure au geste mystérieux , que la contrée fut désignée primitivement sous le nom d'Ilha do Marco. Plusieurs auteurs du seizième siècle ont parlé de ce curieux monument ; mais par malheur ils ont tous été probablement l'écho d'une tradition qu'il faut ranger parmi ces récits de l'Orient grâce auxquels l'île de Salomon (1) se trouve peuplée de statues symboliques indiquant toutes par leur att^itude quelque région enchantée.

l'infant d. henhique demande

(1) Voy. Dami&ode Goes ; GasparFructnoso, llv. VI, cap. 48; Faria y Souza, jésia Porlur

Îueza; Antonio Cordeiro, Historia Insulana; fem, éa Âcademia dos Sciencias. Dami&o de Goes est le plus explicite de toas ces autears. Selon lai, Jean III aurait ordonné qu'on détactiàt cette statue du roc . et qu*on la transportAt en Portugal ; mais ToperaHon aurait été faite d*une façon si maladroite , qu'on aurait dû renoncer k exposer au yeux du public ia figure

AU BOI DE POBTVGAL LA ^ROPRISTB

DES ILES CANARIES. — Tandis que l'infant peuplait les îles nouvellement acquises à la couronne de Portugal , sa pensée activesongea un moment à la suzeraineté des lies Canaries, dont la possession cadrait à merveille avec ses projets ultérieurs. Ces îles , connues^des anciens , mais ignorées du moyen âge , avaient été retrouvées , dit-on , dès 13^4 (1) , sous le règne de Pierre IV , roi d'Aragon , par ce D. Luiz de la Cerda , petit-fils d'Alphonse le Sage , dont l'histoire a été racontée plus au long dans la portion de ce livre consacrée à l'Espagne. Ce qui est hors de doute, c'est qu'en 1417 , à l'époque où Jean II régnait sur la Castille et où dona Catharina , sa mère, tenait la régence, Rubem de Bracamonte, ancien amiral de France , avait demandé à cette princesse l'investiture des lies Canaries, avec le titre de roi, pour un de ses parents, Jean de Béthencourt. Tout le monde sait comment, après la conquête si naïvement racontée par nos vieux chroniqueurs français , l'aventurier normand vendit ses droits sur l'archipel à D. Henrique, et cela moyennant une somme d'argent et certains privilèges qu'il lui avait concédés sur l'île de Madère. En 1424, l'infant voulut user de ses droits, et il envoya une flotte importante

( I ) Azurara se tait sur cette première expédition aux iles Canaries; il parle uniquement de celle qui fut dirigée par Mosse Joham de Botancor (sic). Le savant Jozé da Costa de Macedo résume avec une grande lucidité tout ce qui a été dit sur la découverte primitiye de ces régions. Lorsque D. Luiz d'Espagne se fit concéder, au quatorzième siècle, la seigneurie des lies Fortunées, le pape, en effet, lui accorda, par une bulle émanée d'Avisnon, en date du 15 novembre 1344 , ce qui lui était demandé, à la condition de rester perpétuellement feudataire du saint-siége. Les renseignements fournis par Pline furent probablement alors les seuls

Suides que l'on suivit lorsqu'il s*agit de réguiriser racte de propriété. M. de Macedo pense, néanmoins, que le prince espagnol avait obtenu , par des Portugais qui se trouvaient alors à Avignon , certains renseignements sur les lies dont il demandait la coneession. Quelque intérêt qu'elle puisse avoir, on sent que cette discussion ne rentre pas directement dans notre sujet; Je renvoie donc au tome YI des Mémoires d< V Académie des Sciences de Lisbonne, p. L On y verra la protestation d'Alphonse IV, en date du 15 février 1346, dans laquelle ce roi parle de la résolution qu'il avait d^à conçue ae subjuguer les iles Fortunées. Selon le savant portugais , les navigations des Portugais daos ces parages dateraient de I83i ou 133».

eondttisant deux mille cinq cents hommes et deuxHseots chevaux, pour con- 3uérir ces îles , sous le commandement e D. Fernando de Castro. Mais comme il comprenait sans aucun doute, dès cette époque, les réclamations qui allaient venir infailliblement de r£spagne, et comme H craignait surtout la concurrence de ses propres compatriotes , il demanda instamment au régent D. Pedro, son frère, qui occupait alors la régence, de lui délivrer des lettres patentes constatant son pouvoir sur ces îles. Par cet acte , qui était conservé encore au temps d'Azurara , nul ne pouvait avoir le droit de porter la guerre dans les Canaries sans son consentement exprès , et rimpôt du quint ^ ou du cinquième, devait lui être payé sur tous les objets de quelque valeur qu*on trouverait dans les Canaries. Mais les populations qui habitaient cette contrée étaient essentieUement belliqueuses : Ferdinand de Castro éprouva une résistance notable dans ses diverses attaques, et il comprit sans doute que ses forces n'étaient point assez considérables pour lutter avec les Guanches. D'ailleurs il était à craindre que les approvisionnements dont il s'était pourvu ne vinssent à lui manquer ; il n'acheva point de remplir ses instructions et ne continua point la conquête.

L'infant voulut l'envoyer une seconde fois vers ces régions ; mais alors survinrent le&réclamations énergiques du roi de Castille, oui opposa ses droits aux prétentions des Portugais , et cette vertueuse entreprise, comme le dit Azurara, ne put avoir lieu. Si l'on en croit le vieil historien, il y avait plusieurs de ces insulaires qui, depuis l'expédition de l'infant D. Henrique , se donnaient pour chrétiens. Bien qu'il entre dans des détails fort curieux sur ces contrées, et quoiqu'il nous fournisse même le chiffre de la population des îles conquises , il est vivement à regretter que le prédécesseur de Joâo de fiarros ne nous ait pas donné les documents relatifs aux Guanches qui étaient venus à la connaissance de D. Henrique. Tout nous prouve avec quel soin ce grand bomme faisait étudier la topographie des lieux qu'il voulait conquérir ; et £'il insistait, comme il le ût alors , pour acquérir au Portugal la propriété de ces

fies , c'est qu'il atait compris admirablement tout ce que leur position promettait d'avantages au commerce de son pays. Il savait pour le moins aussi bien que les chapelains du vieux navigateur normand , que 111e de Lançarote est une fort plaisante isleet bonne , et qu'il peut y arriver beaucoup de marchands et de marchandises, car il y a par espécial deux bons ports et aisés* Il n'ignorait pas que la plus grande des Canaries renfermait au moins cinq mille guerriers , avec d'immenses troupeaux, au moyen desquels pouvaient être approvisionnées les nombreuses caravelles qu'il voulait envoyer désormais dans ces directions inconnues. Mais rien de ce qu'il souhaitait ne put être accompli , et ses légitimes désirs durent se taire nécessairement devant les exigences impérieuses de la politique.

Contraint d'abandonner ses prétentions sur ce point, il n'en était que plus ardent à utiliser les îles que Zarco et Gonçalves lui avaient vantées. La petite île déserte qui élève ses terres arides à sept lieues de Madère ne fut pas elle-même négligée , et il insista pour que Perestrello, surmontant les oh stades qu'il rencontrait à Porto-Santo, continuât à coloniser cette possession,en apparence si peu importante. Perestrello suivit ses instructions, mais il fit mieux encore : doué , comme l'infant D. Henrique , de cet esprit incessant d'observation qui prépare les grandes entreprises, il ne se borna pas à rendre quelques vallées plus ou moins propres à l'éducation des bestiaux et à faire la récolte de la fhrécieuse résine que lui offraient les arbres géants dont se parait sa solitude ; il poussa au large , il multiplia , dit-on , des explorations dont le résultat ne nous est pas toujours parvenu ; il interrogea tous les navigateurs , il examina les moindres débris que lui apportaient les flots , et lorsque l'immortel Génois épousa sa fille^ les observations nombreuses qu'il avait faites relièrent par un lien mystérieux les découvertes des Portugais à la plus grande découverte des temps modernes (1).

(I) Bartholoniea Perestrello n'était pas italien, comme on Ta prétendu dans un ouvrage récent; il était né en Portugal, mais il appartenait aux Perestrello éa Lombardie, et c'était on des hom-

ro

LUNITSaS.

PBBMlilUiS SXP]tO«4*10N9 DBS POB- TUeAIS hR I.ON& DBS COTES D'AFBI-

QUE. — hy& dans le récit des aocieDoes désouvertes accomplies sous rinfluence de D. ELenrique un fait qui domine tous les autres i c'es^ celui gui nous montre les Portugais sur la voie des Indes, c'est rbistoire (exacte de ces premières explorations le long de la côte d'Afrique , qui , en préparant l'anéantisseinent du commerce de Venise , devaient élever le Portugal à un si haut degré de puissance. Disons-le , jusqu'à ce jour l'histoire de cette période ne nous a été transmise que de seconde main ; elle nous vient d'iin admirable écrivain , il est vrai , elle nous est présentée par la plume de Barros; mais il y a quelque chose de plus précieux lue les paroles éloquentes de Thistorien les Indes, c'est la vérité nue, sincère, naturellement exprimée par un contemporain ; c'est le fait lui-même dégagé de toutes les suppositions que peut réunir un esprit ingénieux; c'est enfin la parole naïve que Barros luimême consulta. Voici comment s'exprime Gomez Ëannez de Azurara, lorsqu'il parle de D. Henrîque et des travaux persévérants qui succédèrent à ses premières découvertes : « Or, il vous faut noter que par un entraînement naturel la magnanimité de ce prince l'appelait toiyours à commencer aussi bien qu'à accomplir quelque grande action ; c'est pourquoi après la prise de Ceuta il eut continuellement des navires armés contre les infidèles; et il lui prit la volonté de savoir quelle était la terre qui existait au delà des îles de

me, on n'avait jamais pu déterminer de façon précise quelle était la qualité de la terre située au delà de ce promontoire. Il est vrai que quelques-uns disaient que saint Brandam avait passé dans ces lieux , et que d'autres rappor-

mes les plus estimés de l'école de Tiofant D. Henrique. Christophe Colomb se maria en Portagal avec dona Fellpa Muniz PerestreUa. Sans affirmer, comme on Ta fait, que Bartholomeu Peresirello avait eu counaissance ôa nouveau monde, on peut supposer que ses Joisrnaux ne furent pas Inutiles à rhomme de génie qui les consulta.

%9âm% qoB àfgu fakères y avffient Jbfeu été, mais qu'elles n'en étaient jaaiais revenues» Or nous ne pouvons jsrqire d'aucune fai^n que cette dernière circonstance ait eu lieu I parce, que $i lesdites flalères eussent ét^ dans ces parages , il n'est point à présumer que d'autres navires i^e se fassent pas ^nquis du fait afin de savoir quell§ était Iq route qu'elles avaiei^i^ suivie; et comrne ledit seigneur voulut apprendre la vérité touchant cela , bien persuadé que si lui ou quelque autre seigneur ne tentait pas de le savoir, aucun marinier ni marchand ne s'en entremettrait , nul de ces hommes , cela est clair, ne s'efforçant de naviguer que là où est la certitude du profit , il envoya ses, propres navires aaBS ces régions , pour avoir certitude manifeste de tout ce qui s'y passait ; il voyait bien d'ailleurs que nul autre prince, ne s'en occupait. Or il était mû à faire cela pour le service de Dieu et pour le service de D* Eduarte, son seigneur et frère, qui régnait à cette é[K)que. Ceci jusqu'à présent est la première raison connue qui le détermina (1).

« La secopder9ison fut qu'il considéra intérieurement que s'il se trouvait dans ' ces contrées quelque ville chrétienne ou quelque port dans lesquels on pût entrer sans péril , il deviendrait possible de fournir le royaume de nombreuses marchandises, obtenues à bon marché , comme la raison l'indiquait , puisgue nul individu dans nos contrées , ni dans aucune autre région connue, ne traitait avec eux, et que du pays même, on transporterait là les marchandises du royaume, trafic dont les nationaux tireraient grand profit.

« La troisième raison vint d'un bruit répandu alors, à savoir, que la puissance des Maures de cette terre d'Afrique était beaucoup plus grande qu'on ne le pensait généralement, et qu'il n'y avait parmi eux ni chrétiens ni aucune autre race étrangère. Or, comme tout homme

(I) Ce passage et oe qui suit sont extraits de la Chronicade Guiné, Maisil est bon d'observer qae Gomez Eannez deAzurara a adopté pour touslës faits importants la relation d*Aifonso Cerveira, ifui accompagna les premiers navigateurs dans

tes est perdu; Barros lui-même n*en avait jamais eu Goanaissance.

ri

avf^ 1^ pftttMee Hdtimlle est teott à connattire le pouvoir de son emieini , le» dit seigneur prit toutes sortes d'infop» roatioils pour connaître définitivement jusqu'où s'étendait là pnissanoe de ees infidèles.

« Il i^ eut une quatrfètfie raison qui le guida , et la void : Comme depuis trente et un ans qu'il guerroyait contre les Mâu« res, janiais il tt^àvait trouvé de roi chré* tien, ni de àeigneur étranger au pajà , qui par amour pounNotre-Seigneur Jésus-Christ consentît à Taider dans ladite guerre, il voulait savoir s'il se trou* verait dans ces contrées quelque prince chrétien en qui la 'charité et Famour du Christ fussent assez ardents pour venir l'aider contre ceâ ennemis de là foi.

« La cinquième raison naquit de l'immense désir qu'il avait d'accroître la saintereligion de Notre-Seigneur Jésus- Christ et d'amener à lui toutes les âmes qui se voudraient sauver. Animé donc de ce désir, et dirigé par les raisons que vous avez entendues, l'infant commença à choisir parmi ses navires et ses gens ce que la nécessité des circonstances requérait; mais il faut que vous sachiez que bien qu'il envoyât vers ces régions nombre de fois , même des hommes que par son expérience des grandes actions il avait^reconnus s'être fait un nom distingué à la guerre entre tous les autres , il ne s'en trouva jamais aucun qui osât dépasser ce cap Bojador pour connaître les terres d'au delà , comme lui , l'infant , le souhaitait.

« Et pour dire la vérité, cela n'advenait ainsi m par manque de courage , ni pai! manaue de volonté , mais bien en raison ae la nouveauté du cas, circonstance unie d'ailleurs intimement à Tantique et commune tradition qui existait depuis longtemps parmi les marins de l'Espagne, et qui se perpétuait, pour ainsi dire , par succession de génération. Elle était trompeuse , sans doute, mais une prétendue expérience menaçaii du dernier péril celui qui l'affronterait, et il y avait grande incertitude pour savoir qui serait le premier voulant bien mettt*e sa vie en semblable aventure. « Com- « ment dépasserions-nous, disaient-il^, « les bornes qu'ont posées nos pères ? « Quel profit, d'ailleurs, peut reveniir à

«t l'infant de la peiAtta de aotâtiieseï « en même temps de la destruetion de i nos corps, puisque ce sera a?ee par^ « faite eonnaissance des chosee que nous « serons homicides de nous-mêmes } « Est-ce que par hasard il ne se serait « pas encore montré en Espagne d'aU' « très princes et d'autres grands per<' « sonnages, aussi pleins de désil* d'ac^ « quérir cette connaissance que l'infant « notre seigneur? Certainement^ il n'est « pas pi'ésumable que parmi tliilt d'in-* « difidus si nobles de raee^et qui ont (( accompli de si hauts faits pour l'hon-» « neur de leur réputation, il ne se soit « point trouvé quelqu'un qui ait voulu c s'occuper de ce dont il est question « ici. Et , bien entendu, assurés du pé*- <k ril, sans espoir d'honneur on de profit, « ils auront tout abandonné. U est clair, <t disaient les marins , qu'après ce cap « il n'y a ni peuples ni villes : la terre « n'est pas moins sablonneuse que les « déserts deLibye , où il n'existe ni eau , « ni arbres , ni herbe verdoyante ; et la « mer y est si basse, qu'à une lieue de « terre on ne trouve pas plus d'une « brasse de fond ; les courants sont tels « que le navirequi dépassera ce point fie « pourra revenir ; et voilà pourquoi nos « ancêtres ne se sont jamais mis en ihe- « sure d'aller au delà; et certainement tt il faut que l'obscurité dans laquelle « tout cela est demeuré n'ait pas été « petite, pour qu'ils n'aient pas su mar- ' « qucr ces points sur les cartes au « moyen desquelles on se guide sur « toutes les mers ouvertes à la navitt gation des hommes. » Or, que peu- . sez-vous de la situation ou devait être le capitaine de navire auquel on opposait de tels doutes , surtout quand ils venaient d'hommes auxquels la rai-»

son ordonnait au'on accordât foi et autorité en semblables matières? Com^ ment eussent-ils osé se livrer à une telle audace , dans l'attente si assurée de la mort qu'on leur mettait devant

les yeux? Pendant l'espace de douze

ans l'infant fut occupé en ce travail , envoyant chaque année ses navires vers cette région, avec grande dépense de ses revenus, et durant cet espace dé temps jamais il ne se trouva personne oui se hasardât à franchir ce passage.

Il faut dire toutdbis qu'ils ne reve^

LtJNIVBRS

liaient pas sanâ honneur, car pour compenser ce à quoi ils manquaient, en n'accomplissant point complètement le mandat de leur seigneur, les uns allaient sur la côte de Grenade, les autres couraient les mers du Levant, jusqu'à ce qu'ils fissent de grosses prises sur les infidèles et quMls retournassent honorablement dans le royaume. »

CONTINUATION DU BÉCIT DE LA CHfiONIQUE. — OÏL EANNBZ DOUBLE LE GAP DE BOJT ADOR ; IL Y EETOUBNB AVEC AFFONSO GONÇALYEZ BAL-

DAYA. — « L'infant accueillait toujours avec patience ceux qu'il envoyait ainsi comme capitaines de ses navires à la recherche de cette contrée, ne leur faisant aucune réprimande du manque d'exécution à ses ordres ; gardant au contraire gracieuse contenance, il écoutait leurs rapports , et leur accordait les faveurs qu'il avait accoutumé de faire à ceux dont il avait reçu de bons services. Et ces mêmes individus , ou bien quelques autres hommes spéciaux de sa maison, étaient sur-le-champ renvoyés par lui, sur ses navires armés, avec accroissement de grade ^ et promesse de plus hautes récompenses s'ils s'avançaient, dans leur navigation, quelque peu au delà des premiers , toujours afin d'acquérir une certaine connaissance propre à résoudre ces doutes. £t finalement au bout de douze ans écoulés , l'infant fit armer une barque dont il donna le commandement à un certain Gil Ëannez, son écuyer, que par la suite il fit chevalier et pourvut fort bien. Or celui-ci , poursuivant le voyage comme les autres l'avaient fait, éprouva la même terreur et n'alla point au delà des îles Canaries , d'où il ramena quelques esclaves avec lesquels il retourna en Portugal. ,£t cela eut lieu en l'année de Jésus-Christ mil quatre cent trente-trois. Mais immédiatement, c'est-à-dire en l'année suivante , l'infant fit armer la même barque de nouveau, et, appelant Gil Ëannez au départ, il lui enjoignit avec instance de faire ses efforts pour aller enfin au delà de ce cap , ajoutant que quand bien même durant ce voyage on n'en ferait pas davantage, il considérerait cela comme étant suffisant. « Vous « ne pouvez pas, lui dit l'infant, ren- « contrer tel péril que l'espoir de la ré-

« compense ne soit encore beaucoup • plus grand, et en vérité je m'émer- « veille de ce que l'imagination ait eu « tel empire sur vous, que vous redou- « tiez une chose si incertaine; car si a les choses que l'on rapporte avaient « quelque autorité, pour peu queje les « r^ardasse comme fondées, je ne vous « infligerais pas si grande peine. Mais « vousaHez m'alléguer l'opinion de qua- « tre marins, lesquels, parce quMIs « viennent des mers de Flandre et de « quelques autres ports où ils navi- « guent habituellement, ne savent faire « usage ni de l'aiguille aimantée ni de « la carte; toute&is, allez-y et ne re- « doutez point leur opinion; accomplistt sez ce voyage , car avec la grâce de « Dieu vous n'eu pourrez tirer qu'hon- A neur et profit. »

« L'infant était un homme d'autorité très-haute, ce qui faisait que ses avertissements, quelque doux qu'ils pussent être , avaient un très-grand poios pour les gens doués d'intelligence. Cek se montra bien à l'égard de Gil Ëannez ; car après avoir ouï ces paroles , il détermina en sa volonté de ne plus revenir devant son seigneur sans apporter nouvelle certaine de ce pourquoi on l'envoyait.

Et de fait il le fit, car durant ce voyage , dédaignant tout péril , il doubla le cap et navigua par delà, en des lieux où il trouva les choses bien opposées à ce que les autres avaient présumé jusqu'alors.

Et bien que l'action fût petite quant à l'œuvre, elle fut regardée comme grande uniquement par la hardiesse qu'elle sup- *posait; car si le premier, qui était arrivé aux environs de ce cap , en avait fait tout autant, il n'en avait recueilli ni même louange, ni même gratitude; mais en raison de ce (jue le péril de la chose avait été exagère aux autres , on regarda comme plus grand honneur d'avoir osé le braver. Si l'action de Gil Ëannez lui représentait intrinsèquement quelque gloire, c'est ce qu'on peut bien inférer des paroles qui lui avaient été dites par l'infant avant son départ. La preuve, du reste, en fut manifeste à son retour ; car il fut on ne peut mieux accueilli, sans compter l'accroissement profitable qu'il y eut dans sa renommée et dans son bien.

« Il conta alors à l'infant comment le

fait s'était passé : Ini disant de quelle façon il avait fait mettre dehors la chaloupe au moyea de laquelle il était descendu à terre, où il n'avait trouvé âme qui vive, ni trace de lieu habité. Gii Ëannez ajouta ces {paroles : « Et « comme il m'a paru, seigneur, que je « devais rapporter quelque production « de la terre, puisque je Tavais visi- « tée, j'ai cueilli ces plantes, que je « présente à votre Grâce. Dans ce < royaume, nous les appelons roses de « sainte Marie (*), » Et, la narration de son voyage étant ainsi achevée, Tinfant fit armer un barinel ( ** ) , sur lequel il envoya Affonso Gonçalvez Baldaya , qui était son échaoson. Il expédia aussi Gii Eannez avec sa barque , leur ordonnant de retourner au lieu désigné, une seconde fois ; ils le firent en effet, cheminant au delà du cap cinquante lieues , et ne trouvant que des terres sans habitations, et sans traces d'hommes ou de chameaux. Après cela , soit que la nécessité les y eût contraints, soit qu'ils en eussent reçu Tordre , ils revinrent apportant ces nouvelles, sans avoir accompli autre chose qui soit digne d'être raconté. »

Le cap Bojador (***) est doublé, un grand événement s'est accompli : le récit naïf et grave à la fois que nous emprun-

(*^ Probablement Vanastatica hierochuntica , Liai). ; aatrement dit , rose de Jéricho.

(**) SeloD les uns, on devrait entendre par cette dénomination un petit navire, tel que ceux qu*on employait anciennement sur la Méditerranée : selon d'autres auteurs , le barinel ou varinel était une embarcation à rames.

{**) BOJADOR, adj,y qui saillit, qui s'avance en dehors, qui fait ventre; ii se dit d'un cap, d'ane montagne. Voy. J. I. Roquete , Nouveau Dictionnaire portugais-français. Presque tous les historiens modernes font dériver ce nom , par onomatopée, du grondement des flots, qu'ils comparent au beuglement des bœufs ; mais , outre que le verbe oojar n'a nullement cette sigoitication, et que boiar signilie simplement parler aux bœufs , les exciter , le nouveau lexicographe est ici d'accord avec Joâo de Barros , qui s^ex prime ainsi dans sa première décade : Parque como este cabo começa de incurvar a terra de mui longea e ao respecte da cosia que atras tinham descuberta, lança e boia pera al oeste perto de quarenta legoas , donae aeste muito bojar Ihe chamardo Bojador era para elles causa mui nova a partarse do rumo que levavOo : primeira decada , fol. 6. Quelques écrivains non-seulement n'admettent pas l'etymologie de Barros , mais ils se refusent à considérer le mot bojador comme étant d'origine portugaise ; il nous semble difiicile de partager leur opinion.

tons à Gomez Eannez de Azurara nous dit avec quelle simplicité eut lieu cette tentative, qu^Uait changer la face du monde'. Ici nous avons voulu imiter les vieux chroniqueurs , nous nous sommes interdit toute discussion; et ce n'est pas sans dessein que nous avons exposé le seul récit digne de foi sur lequel se sont basées jusqu'à ce jour les nombreu* ses narrations répétées durant quatresièdes, et reproduisant l'erreur dans chaque historien. Méconnu des uns , altéré systématiquement par les autres , ce récit a été travesti de mille façons. Il fallait revenir à la source primitive, et nous l'avons fait.

Si nous nous sommes refusé à la grande discussion qui se présentait naturellement, ce n'est pas que nous méconnaissions les faits plus ou moins curieux que la critique a rassemblés dans ce dernier temps. Nous n'ignorons ni les prétentions des Italiens ni celles des Catalans ; nous avons lu tout ce qui a été écrit touchant les premières navigations des Dieppois : mais jusqu'à ce que le hasard nous ait présenté quelques-uns de ces documents positifs que le temps, dit-on, nous a ravis, nous nous en tiendrons au journal du vieil historien portugais. Disons mieux : quelque manuscrit arabe viendrait constater le naufrage du navire français dont [)arie Edrisi (*), on prouverait d'une manière

{*) En affirmant que les auteurs arabes se taisaient complètement sur l'existence des terres situées au delà du cap Bojador, et en citant Edrisi à l'appui de cette assertion il eût été à désirer que M. le vicomte de Santarem n'omit point un passage de cet auteur, qui nécessairement change l'état de la question. Lorsqu'il écrivit son ouvrage, Edrisi se trouvait a la cour du roi de Sicile , et par consé- 3uent à même d'être bien informé : or il parle 'un navire français ayant fait naufrage dans des parages qu'on peut supposer être le Sénégal; nous citerons ici le texte : « Prèsdel'ile que nous venons de nommer (l'tle des Moutons), se trouve celle de Raca, qui est l'île des Oiseaux ; on dit qu'il s'y trouve une espèce d'oiseaux semblable à celle des aigles rouges, et armés de griffes; ils se nourrissent de coquillages et de poisson , et ne s'éloignent Jamais de ces parages. On dit aussi que Pile de Raca produit une espèce de fruits semblables aux figues de la grande espèce , et dont on se sert comme d'un antidote contre les poisons. L'auteur du livre des Merveilles rapporte qu'un roi de France, informé ^e ce fait , envo)[a sur les lieux un navire pour obtenir le fruit et les oiseaux en question; mais le vaisseau se perdit, et depuis on n'en entendit plus parler. »

LlJinTBRS.

positivé (tUè, dès 1304. )eS Wa^handA de Dieppe ont poussé leurs expéditions jusqu'au delà de Sierra Letne, à l*emiK>u* chure du Rio dos Gestos ; Texistence du petit Dieppe au quatorzième siècle serait constatée, ainsi que la fondation d'une église à Mina en 1380 (*), que tout cela, selon nous, ne diminueraitque de bien peu la gloire qui se rattache au liotti de D. Henrique. Ce fut lui, en effet, qui, par une suite non interrompue d'efforts nabilement dirigés et d'enquêtes scientifiques renouvelées sans relâche, parvint à d^ager pour le monde savant la vérité de l'erreur, et à rendre évident aux yeux de tous ce qui bien certainement n'était basé que sur les récits les plus vagues et sur les renseignements les plus contestés. Christophe Colomb, dans une lettre qu'il écrit a Isabelle à la fin de son quatrième voyage, lui raconte

Voy. Géographie d'Edrisi, trad. par le ch. laobert, t- i , page 20i.

•r Soit erreur du copiste, soit erreur dans la tradacUon , le géographe arabe qui nous fournit ee curieux extrait présente une contradic^ tion étrange, qui n'a pas encore été discutée par les savants. Nous la soumettons à ceux qu'intéressent de semblables recherches , parce qu'elle semblerait prouver que les Arabes avaient connaissance de contrées situées bien au delà du cap Bojador. Lorsqu'il décrit le premier climat, Edrisi s'exprime en ces termes : « Ce climat commence à l'ouest de la mer occidentale, qu'on appelle aussi la mer des Ténèbres* C'est celle au delà de laquelle personne ne sait ce qui existe. Jl y a deux lies nommées les lies Fortunées , d'où Ptolémée commence à compter les longitudes. On dit qu'il se trouve dans chacune de ces iles un tertre construit en pierre, et de cent coudées de haut; sur chacun d'eux est une statue de bronze, qui indique de la main l'espace qui s'étend der* rière elle, etc. » Or, lorsqu'il vient à parler du deuxième climat , le géographe arabe se sert de ces expressions : « Nous disons donc que la présente section du deuxième climat commence a l'extrémité de l'occident, c'est-à-dire à la mer Ténébreuse; on ignore ce qui existe au delà de cette mer. A cette section appartiennent les iles de Masfahan et de Lamgboch , qui font partie des six dont nous avons parlé sous la désignation des (lies) EtemeUes, et d'où Ptolémée commence à compter les longitudes des pays. Alexandre le Grand alla jusque-là, et en revint. » Edrisi continue en parlant de la statue qui exista à Masfahan, et cette partie de la description ajoute encore à la ressemblance que présentent les deux passages. 11 y a là évidemment une erreur, et il ressort de calculs positife

lu'on a substitué les iles Fortunées aux lies

lu cap Vert.

{*) L'écrivain oui sans contredit a rassemblé le plus de faits touchant ces traditions si io- ^essantea à étudier est M. Estanoelin. (Voyez Isavigation des Normands.)

en termes magiiificpies «n fhléli tl«trâot laquelle une voix oéletle lui dit : * L'Océan étBil fermé, il y avait un monde à découtrir ; je fat donné la clef de ce monde... « D. Henrique pouvait aussi invoquer le souvenir de la voix mystérieuse, car c'était lui qui le premier avait brisé les chaînes qui euBieat arrêté Colomb et Gama.

LB PBOMONTOIEB DB BAGBB8. — LB

PALAIS DB l'infant. —Soit que les terreurs d'un monde fantastique Tobligea»sent à retourner vers l'Algàrve sans avoir accompli rien de ce que souhaitait l'in^ fant , soit qu'il eût découvert quelque île inconnue, ou franchi, comme Gif Eannez , le passage redouté, c'était vers le promontoire de Saeres, vers le cap de Saint-Vincent, que le navigateur porto* gais se hâtait de se diriger (*)«

Ce cap sacré, comme l'appelaient les anciens, ce point extrême de notre monde, si bien choisi pour aller à la découverte des mondes nouveaux, n'était point solitaire, abandonné, comme il l'est de nos jours. Le grand maître du Christ , qui l'avait choisi pour y faire sa résidence, dotmait de la vie à ces plages désertes , et imprimait quelque chose de son ardeur hércjque à ces pauvres matelots qui ne s'occupent plus aujourd'hui que de leurs filets, et qui en ce temps, pour meservirde l'expression d'un vieux poète, songeaient à les jeter sûr le monde. Ce petit couvent solitaire qui s'y éle-

C^) Le cap Saint-Vincent proprement dit est ane petite péninsule de soixante brasses de longueur, qui se prolonge au sad-oaest , et tient au continent au moyen d*un isthme de viogt brasses de longueur, formant deux anses ouvertes au nord-ouest etjau sud-ouest. Ses rives sont formées de rochers à pic , qui en certains endroits ont Jusqu'à deux cents pieds de haut 11 y a là, à cette extrémité occidentale de TEurope, un petit couvent, habité naguère par quelques pauvres religieux de Tordre des capucins ; aujoord*hui le couvent est désert. Les fortilications qui défendent Sagres ont été fondées, selon toute probabilité, par D. Henrique; mais eU» ont été réparées en i63i, puis ont subi de grandes modifications en I793. En 1839, eoos le ministère du vicomte de Sa da Bandeira, on a élevé à la mémoire de l'infant un monument ; il consiste dans une table de marbre de dix palmes et demie de haut sur cinq et demie de large, avec une longue inscription rappelant les glorieux travaux du fils de Jean I*'. On peut voir la description détaillée de cette pierre monumentale dans le Panorama de 1843, p. 140. Ne serait-il pas digne du Portugal d'ériger une statue  D. Henrique sur l'emplacement où s'élevait sa studieuse retraite?

TBÎt M|à ti*ÉTnttM>iBt0hèore été fortifié eoBtre les «Cforts des Maurei ou les attaquai des pirates européens; mais il montrait son iiumble tour à i'eitrémité du cap , et serrait de refuge aux pèlerins qui venaient honorer le martyr dont ie nom est Ténéré sur ces plages. Deux lieues plus loin, à Sagres, dont le nom rappelle le promontarium Sacrum des anciens, avait été construit le collège maritime de l'infant, comme quelques auteurs aiment à désigner l'habitation de D. HenHque, située à trois milles au nord de cette pointe de roche où finit l'Europe. Le grand maître avait choisi ce lieu pour y bâtir son palais (*), sans doute parce que la baie de Sagres, bien différente de la petite anse deBdiehe, et des autres baies rocheuses de cette cdte tourmentée , permettait une entrée facile aux embarcations gu'il employait. Dans les alentours, dit-on, la terre était fertile et productive; mais, du promontoire de Sagres jusques au cap , le sol était, comme il est encore aujourd'hui, aride , pierreux , battu des vents dans toutes les saisons : on n'y vovait que quelques arbustes nains , quelques plantes de rivage : partout la roche vive frappait les regards.

C'est dans ce lieu que le grand infant venait se livrer à ses méditations ; sans doute , c'est dans ce petit ermitage , bâti sur trois pics avancés , et entre lesquels la mer roule ses flots, qu'il venait prier pour ceux qu'il envoyait sonder le grand mystère i

Et puis un jour que, de cette humble chapelle peut-être , il promène son regard sur l'immense étendue des eaux , une caravelle montre au loin sa voile blanche; c'est celle de GilËannez. Le cap mystérieux est doublé, la limite est franchie : le désir de l'infant peut aller plus loin encore ; il entrevoit la vérité. C'est pour cette fois qu'on peut dire avec un écrivain plein d^éloquence, que, ne pouvant agrandir le territoire de son pays , il lui a donné l'Océan.

Mais plus d'un historien nous a dit

(*) Lepremier liea habité par Tinfant portait le nom ae Terça-nàbal. Od a fait observer avec raison que ce mot était formé par altération de Tercena naval. Cette dénomination venait du mot vénitien darcena , arsenal des galères , lieux où on les construit. Voy. les notes d*Azarara. Le nom de villa do Infante remplaça bientôt le i

aussi ce qu'il lai en a eoâté de veilles pour arriver à ce but, ce qu'il lui a fallu renouveler d'efforts pour faire passer ainsi dans le domaine de la réalité une théorie oonfiise, et qui n'était basée que sur des récits mensongers, ou sur les écrits des géographes anciens. L'un nous le montre environné de ses mathématiciens affidés, ou bien de ses géographes pratiques , tels que Jacome de Malborea , qu'il a fait venir à Sagres dès l'année 1438 (") ; l'autre lious le représente corrigeant les cartes du savant Valseca C*), sur lequel se base la science de Bon époque, et l'engageant à supposer les degrés du parallèle égaux aux degrés de l'équateur, ce qui altérait sans doute la véritable grandeur et la position relative des terres, mais ce qui réduisait après tout les rumbs à des lignes^droites, et par ce moyen les rendait plus aptes à la fln qu'il prétendait obtenir (***). Un troisième nous le fait voir méditant sans relâche les œuvres de Jean MuUer de Kœnisberg ou de Jorge Purbach , et cherchant pour tous ses efforts à réunir les notions éparses d'astronomie positive que pouvait offrir son siècle. Et après tous ces historiens , dont nous ne voulons point multiplier les témoignages , vient un écrivain de cette époque qui a vu D. Henrique, qui a peut-être partagé ses études, et qui s'écrie : « Com-

(*) Jo&o de Barres, deeada P, liv. I*', cap.

(**) Gabriel de Valseca était de Tile deMayoi^ que. En 1439, il dressa à Mayorque même une carte^tbaritime, sur laquelle il traça tous les contours de la côte d^Afrique, décrivant minutieusement les caps , les anses , et entin tous les points découverts par les Portugais ; 11 le lit , dit-on , avec une telle exactitude, qu'on

rut supposer ou qu'il assista personnellement ces voyages , ou que du moins il eut sous les yeux Ja relation intelligente de quelque témom oculaire. Cette fameuse carte, qui était sur parchemin . et qui avait été dressée sur d'assez grandes dimensions , fut achetée à Florence par D. Antonio Dezpuisgae, chanoine de la cathédrale de Mayorque. On prétend qu'Amerigo Vespuci en avait fait tirer une copie , qui lui avait coûté 130 ducats d*or. Ce curieux monument fut examiné au dixhuitième siècle par les abbés Betinelli et Lampillas. Voy. Memoriaa de Litteratura , tome 8 , page 218. Voy. également , tpuchant ce géographe, les Recherches sur les pays située sur la côte occidentM-le 6^ Afrique^ page 291.

(♦♦t^ Voy. le livre ai substantiel et si bien fait intitulé Ensaio hislorico sobre a origem e progressos dos mat/ietnaticas em Portugal, por Francisco de Borja GarcOo StocMeTp page 17.

L'UNIVERS

bien de fois lesoleîl ne l'a-t-il pas retrouvé à la place qu'il occupait la veille ., détruisant sa santé par Tétude! (*) » Mais il ne faut pas croire que cette âme de feu se consume ainsi en lents efforts uniquement par amour pour les sciences humaines :

avant tout, l'infant est grand maître de l'ordre du Christ; il a juré, dans Fantique couvent de Thomar, de répandre en tous lieux parmi les inGdèles la vraie religion , et les efforts qu'il renouvelle ainsi ne sont que pour l'accroissement de la foi. Voyez les caravelles qui sillonnent l'Océan et qui partent de Lagos :

c'est la croix du Christ qu'elles portent sur leur pavillon , et le symbole de l'ordre réparait encore au centre de ces massifs piliers qu'on plante sur des plages inconnues, et qui attestent le passage de ces hardis chevaliers.

CONTINUATION DES DEGOUYEBTES AU DELA DU CAP BOJADOR. — Cette

première période des explorations portugaises a dans toutes les histoires un tel retentissement , elle joue un rôle d'une telle importance dès qu'il s'agit de constater l'époque où changèrent les relations de l'Europe avec les contrées lointaines, que nous voudrions suivre pas à pas dans son récit Gomez £an nez d'Azur ara. Ce noble historien des premières découvertes laissa , dit-on , jaciis , un JJvre des miracles , qui ne nous est pas parvenu (**). On serait tenté de croire qu'après avoir décrit tant d'excursions prodigieuses, tant d'efforts de courage, il s'était accoutumé peu à peu à vivre dans ce monde idéal, ou, pour mieux dire, à reculer dans le monde réel les bornes du possible : hâtons-nous de le dire néanmoins , rien n'est plus simple que ses récits, rien n'est plus complètement

{*) Azurara, qai Tavait connu, insiste sar cette persévérance dans le travail : « Certes il ny avait pas d*homme en son temps qui eût osé continuer les àpretés de sa vie. Oli ! combien de fois le solei l ne ra-t-il point trouvé assis au même lieu où il Tavait laissé le jour d'avant, veillant toute la durée de la nuit sans recevoir aucun repos , environné de gens de diverses nations , non sans tirer profit de chacun d'eux; car ce n'était pas petite Joie pour lui de découvrir un moyen d'être utile à tous. (Chronica de Guinée)

^^♦)Voy. Càràoso , Agiologio Lusitano. H serait à désirer que ce livre, dont les nouveaux critiques n'ont pas parlé , devint l'objet de quelques recbercnes sérieuses ; ce qu'en rapporte l'agio^raphe portugais prouve tout l'intérêt dont il pourrait être pour l'histoire des antiquités nationales.

sincère; On sedemandeen le lisant comment dans l'expédition de ces petites caravelles aventureuses, comment dans le parti pris de quelques hommes déterminés , il y a toute une destinée nouvelle cour le pays qui les envoie. Mais ces récits sont multipliés, et l'espace nous manque : nous constaterons seulement les faits principaux.

Affonso Gonçalvez Baldaya ouvre la liste de ces navigateurs : en 1434, l'infant D. Henrique l'envoya, comme on l'a déjà vu, en qualité de capitaine. Baldaya était le copeiro mor de l'infant, ou, si on l'aime mieux, son échanson; et Gil Ëannez, qui commandait une barque, devait marcher de concert avec lui, après avoir doublé le cap Bojador. Ils entrèrent cinquante lieues plus loin, dans une baie qu'ils désignèrent sous le nom (TJngra dos Ruyvos, ou baie des Rougets. Les deux navigateurs aperçurent des traces d'hommes et de chameaux sur le sable ; mais ce furent les seuls renseignements qu'ils rapportèrent en Portugal.

£n X436, une seconde expédition fut résolue; car l'infant avait fort sensément induit, du rapport de son échanson, qu'une \ille ou qu'une bourgade n'était pas éloignée du lieu où l'on s'était arrêté, et qu'en tous cas on pouvait supposer que des caravanes allaient dans ces parages à ta recherche de quelque port. Baldaya partit de nouveau sur sou barinel, de conserve avec Gil Ëannez. « Et, poursuivant leur navigation , ils allèrent soixante lieues au delà de Tendroit où ils s'étaient arrêtés la première fois , c'est-à-dire à cent vingt lieues du cap. » C'était là que les Portugais devaient apercevoir pour la première fois les habitants de cette contrée, et malheureusement l'entrevue n'eut pas lieu sans effusion de sang. Baldaya avait emmené dans son barinel deux chevaux, aGn de pousser quelque reconnaissance jusque dans l'intérieur. Deux jeunes fidatgos dont les noms méritent d'être conservés (*) , et qui n'avaient pas plus de dix-sept ans , s'élancèrent d'une façon toute résolue sur les chevaux , et s'en allèrent à sept lieues de là environ ,

(♦) L'un d'eux s'appelait Heytor Homem, et lut connu de G. Ëannez d* Azurara; l'autre portait le nom de Diogo Lopez d'Almeida.

suivant toujours les rives du fleuve, jusqu'à un endroit où ils se virent tout a coup sur les bras dix-neuf Maures armés de zagayes , et formant un escadron serré; nos deux gentilshommes les attaquèrent , et ce fut par cette lutte , si inégale d'ailleurs, que commença sur une plage abandonnée cette série de combats aventureux, dans lesquels les Portugais devaient suppléer par l'audace au nombre. Ils ne se retirèrent qu'au moment où le soleil allait disparaître; l'un d'eux était légèrement blessé , mais sa blessure n'était pas restée sans vengeance: un guerrier maure avait été atteint. Azurara nous a laissé une peinture assez originale de la surprise que durent éprouver les barbares à la vue de ces jeunes ^ens armés , les attaquant à l'improviste dans leur désert. Ce ' qu'il y a de certain , c'est qu'ils n'osèrent reparaître au lieu où on les avait trouvés^ et où on les alla chercher de nouveau. Contraint de se passer d'une telle capture, Baldaya s'en alla tuer des veaux marins le long de la côte; puis , il parvint à un point de la côte où un rocher affectait la forme d'une galère. Ce lieu fut nommé o porto do GaUée^ et figure sur les vieilles cartes : nos explorateurs trouvèrent là des filets, et les apportèrent à bord; fort contrariés sans doute de ne pouvoir remplir le but de l'infant, qui^eur avait surtout recommandé de s'emparer d'un naturel pour avoir langue dans le pays (*).

Le chapitre xi d'Azurara commence par ces mots : « Nous ne trouvons rien de notable à raconter touchant les années suivantes ; cependant deux navires se dirigèrent vers ces contrées, en formant deux expéditions séparées : l'une revint à cause du temps contraire , l'autre alla seulement au ryo do Ouro (**) ,

(f) L'arUcle consacré par an écrivain distingaé à Gomez Eannez de Azurara, dans le Journal des Savants, septembre 1841, dit d'une manière inexacte: Là Us aperçurent des filets tendus par des pécheurs; il y a dans Toriginal : Mli sayromem terra onde acharon redes. Le but principal de Baldaya et de ses compagnons était de s*emparer de quelque habitant de la côte ; et si les filets eussent été tendus , ils eussent certainement cherché à capturer les pécheurs-

(**) Faisons remarquer en passant, avec Antonio Galvam , que le Rio do Ouro ne reçut ce nom qu'ea Ui3.

au fleuve de TOr, pour recueillir des

Ïieaux et de l'huile provenant de ces oups marins. Lorsqu'il eut sa charge, il retourna au pays, et en cette même année le noble infant D. Henrique passa à Tanger, raison pour laquelle il n'envoya pas d'autre navire dans ces parages. »

. Quatre ans se passèrent en effet sans que ces expéditions fussent renouvelées; mais en 1441 , se voyant libre de ces guerres déplorables où il avait montré un courage si énergique, l'infant D . Henrique songea de nouveau à reculer les bornes de ses découvertes. 11 expédia d'abord un jeune marin faisant partie de sa maison , et que l'on nommait Antâo Gonçalvez. Il n'était pas encore arrivé à sa destination , que le prince confia un second bâtiment à Nuno Tristam , jeune chevalier élevé dans son palais. Antâo Gonçalvez était déjà parvenu à se procurer deux captifs, lorsqu'il fut rejoint par Tristam, auquel il était enjoint de se porter au delà de la pointe de la galère. Les deux explorateurs réunirent leurs efforts , et dix autres prisonniers tombèrent, dansun combat sanglant, entre les mains des Portugais ; il y avait même

{)armi eux un chef qu'on désigna sous e nom d'Andahu, boni cavaUeiro, dit la chronique. On a remarqué plus d'une fois, dans le cours de cette narration , qu'un grand événement n'avait pas lieu à cette époaue sans que cette noble institution ae la chevalerie, si prompte à récompenser les dévouements de toute espèce , ne donnât des preuves éclatantes de sa haute mission. Ce lieu fut nommé o porto de Cavalleiro, parce que le jeune Antâo Gonçalvez y fut armé chevalier, des mains* de Nuno Tristam. Cet honneur lui avait été décerné d'une voix unanime par ses compagnons (*). II retourna en Portugal, mais Tristam poursuivit son voyage, et il ne rentra dans Lisbonne gu^près avoir nommé sur la côte d'Afrique le cap Blanc (**). Là encore il trouva des traces d'hommes , des instruments pro-

(*) « E assifoi este o primeiro Cavalleiro que foifeito em aquellas partes. Azurara Chrontca de Guitié. «

(**) O cabo Branco. Ce point glt par les SO^ M' de long, et les 55** de lat. N.

îifBWlVERS.

près à la pMié, ffîais sàrts pôilToir faii^ d'autres prisoûâiers.

L'arrivée de ces deux officiers fat un grand événement à la cour de D. Henrigue. Le saint prince , comme l'appelle Azurara, voulut posséder les trésors de l'Église, pour les répandre parmi les hardis capitaines qu'il comptait envoyer désormais dans ces contrées désertes ; en conséquence , il envoya une ambassade vers le pape Martin V;, pour lui faire part des merveilleuses découvertes qu'il venait d'accomplir; et ce fut un nomme éminent de cette époque, Fernam Lopes d'Azevedo, qui fut chargé de cette mémorable mission. Elle passa sans doute, à cette époque de troubles , à peu près comme inaperçue ; néanmoins, dans la bulle que le pape Eugène IV , successeur de Martin, exj^édiaà l'infant, D. Henrique, il concéda à ce prince , grand maître de l'ordre du Christ,^ non-seulement les terres qu'il avait explorées, mais celles qu'il pourrait découvrir encore depuis le cap Bojador jusqu'aux régions aont les limites n'étaient point connues, et cela au nom de la couronne de Portugal. Nous ne saurions admettre ici, avec Barros, que les Indes aient été formellenaent designées ; il n'en est rien dit, en tout cas, dans le texte de la bufle citée par Azurara (*).

Cest donc à tort, selon nous, que les historiens répètent ainsi cette formule de* concession. Plus tard , lorsque Nicolas y expédia une seconde bulle en date du mois de janvier 1450, Il accorda des terres depuis le cap Bojador et le cap Non , jusqu'à la Guinée dans toute son étendue (**).

Andahu, le chef noir dont nous avons fait mention, désirait ardemment revoir son pays; et, selon toute apparence, " il avait fait quelque merveilleux récit touchant la quantité d'or qu'on pourrait obtenir en échange de sa personne. Affonso Gonçalvez fut le premier qui

(♦) L'indnlgepce pléoière est, aa coRtraire, spécifiée par la bulle pour ceux qui prendront part aux expéditions en Afrique.

(*♦) « Todas cis conquistas d'Jfrica com as ithea nos mares adjacentes desde o cabo Boiaâof e de NOo aie toda a Guinea. » Cette bulle est adressée à Âlplionse V, à Plnfant I^. BéBTiqae, et à tous les rolB leurs successeurs.

partit pour TAfrlque dans rintention de réaliser ces promesses; et il emmena en sa compagnie un brave chevalier allemand, nommé Balthasar, le premier étranger qui eût pris part à ces voyages, et que le goût pour les aventures eût entraîné dans ces régions. Il mourait d'envie de voir de belles tempêtes, le digne chevalier, et elles ne lui manquèrent pas, nous dit Azurara ; il pensa même ne retrouver jamais ses riches contrées delà Souabe ou ses belles rives du Rhin. Il débarqua heureusement en Afriqqp , à l'endroit où les prisonniers étaient tombés entre les mains des Portugais. Andahu, cq prétendu chevalier noir , sur la parole duquel on comptait déjà comme sur la parole d'un chevalier chrétien, fut mis à terre, et l'on eut de terribles appréhensions qu'il n'eût oublié sa promesse. Pendant huit jours on l'attendit sur les bords du fleuve, et l'on passa ce temps à maudire les gens de sa race ; il ne revint pas en personne , il est vrai , mais au bout d'une semaine un Maure parut sur un chameau blanc, et la traite fut réellement organisée. Pour Andahu et son compagnon, Gonçalvez reçut dix individus, tant noirs que négresses. Le premier personnage chargé de cet odieux co mmerce fut un Alfaquîs de l'iitfant, qu'Azurara désigne sous le nom de Martin Fernandez. Sur les bords de ce fleuve, où l'on donnait des hommes en échange d'autres hommes , on livra aussi aux Européens un peu de poudre d'or. Le rio do OurOj qui figure avec tant d'éclat sur les cartes, fut nommé à la suite de cet échange ; on donna aussi à Gonçalvez quelques oeufs d'autruche, qui furent servis sur la table de l'infant. Le voyage qui ramena en Portugal nos explorateurs ne fut pas sans doute de longue durée, car le naïf chroniqueur nous raconte que ces beaux œufs d'autruche furent trouvés aussi frais que s'ils venaient d'être pondus dans la basse-cour. Quant au chevalier Balthasar, après avoir mangé $a part d'un mets si précieux, et après avoir reçu mainte autre courtoisie de l'infant, 'il s'en alla, en ses contrées du Nord, émerveiller maint château du récit de ses aventures.

Nous courrions risque de tomber

ihn# ime vûOBeUfimM^ms^ n bous sqivÎQQs pas 1^ pa« le piidéeesaeur de Barros dans ses minutieuses narrations : il ùudrait dire comment NunoTristam s'en alla en HiedeGéte^ et comment il' fitde nouveaux captifs; comment encore Lançarote , un autre serviteur de Tiufant , ^& dirigea avec ses navires vers les terrffi deGuinée,d'ouil ramena environ deii]( cents noirs; comment Goncalo de Giotra laissa son nom àunebaie ou les noirs le firent prisonnier ( tout cela nous a conduit jusqu'en Tannée 144ô) ; et il faudrait en outre mentionner les pérégrinations sans nombre du brave Gil Ëannez. En 1446, un écuyer d' Affonso Y, que Barros apf^lle Diniz Fernandez , et qui était ne à Lisbonne, s'embarqua pour ces expéditions, mû bien plutôt par te désir derhonneur que par i^mour du

gain, dit la chronique. Il arriva jusqu'au euve Sénégal, s'empara de quelques noirs yolofs, et, si l'on s'en rapporte à Gaivam, poussa même jusqu'au cap Vert ; il arriva bien certainement à ce cap en 1447 , lortf de sa seconde expédition, et il planta sur le rivage cette croix de l'ordre du Christ, qui signalait déjà tant de découvertes.

En cette même année, Nuno Tristam retaisrna à la côte sur une caravelle; mais ce dernier voyage lui fut fatal, car, après avoir dépassé le cap Vert et s'être avancé au delà du rio Grande jus(jti'au 20^ deg. , il fut massacré par les noirs avec dix-huit Portugais. Quatre ou cinq hommes d'équipage, qui étaient restés à bord, ramenèrent le bâtiment en Portugal. Si l'on s'en rapporte à Antonio Galvam, ce serait vers cette époque que se serait répandu le TUf^fthe des sept vUies , qui jouent'un si grand rôle dans la géographie du moyen âge. Selon cet historien , précieux à plus d'un titre, mais surtout curieux , parce qu'il tient compte de la plupart des traditions négligées parles autres écrivains, un bâtimeolportugais , naviguant par le détroit de Gikuraltar, aurait été emporté par la tempête vers les régions de l'ouest , et cela contre la volonté de ceux qui le dirigeai^it. Une île dans laquelle s'élevaient sepé cUés leur serait enfin apparne; et la première demande qui leur aurait été faite en portugais ( car les hahitaute pariaient eette kmgue) aurait eu

pour bot d« s'informer si ie» MawNftOdv copaient FEspagne, d'où ces gens s'ér talent enfuis au temps du roi D. Eodrî* gue. Le contre-maître du navire ayant rapporté un peu de sable de ces Iles, l'aurait vendu à un orfèvre de Lisbonne, ^ui serait parvenu à en tirer une bonne quantité d'or. Tel serait, en somme, le récit bien vague , mais assez simple, qu'on aurait fait circuler dans le quinzième siède, sur la contrée des sept villes (*), en renouvelant peut-être la tradition qui donnait pour tombe une île merveilleuse de l'Océan à saint Brandam (**). C'est parce qu'on chercha longtemps dans ce vague récit une ori- 'gine à la découverte du nouveau monde, et qu'on prétendit trouver, dans ces îles au sable d'or, les régions où aborda Colomb, que nous n'avons pas cru devoir passer le mythe d*An(Uia sous silence.

Antonio Galvam est, d'ailleurs, le premier écrivain vraiment sérieux qui en fasse mention; et encore agit-il , dans cette occasion , avec toutes les marques du doute, avec toutes les réticences d'une sage réserve. Vers le milieu du quinzième siècle, ces récits mensongers se mêlaient toujours aux récits réels , et venaient imprimer une activité salutaire aux travaux des navigateurs.

Pour bien comprendre cette grande époque , pour en sentir le vrai caractère , il faut rappeler les fables^ de même qu'on expose les faits positifs. De toutes ces traditions primitives, tenant toujours quelque peu de la légende, celle à laquelle on a donné le plus d'importance, et qui a persisté même jusqu'à avoir de nos jours une certaine valeur scientifique , c'est sans contredit l'histoire des Maures Maghrourins^ sur laquelle le savant M. Macedo prépare, dit-on, un grand travail; mais les re-

(*) Antonio Galvam , Tratado do» Descobrimentos antigos e modernos, pag. 24.

(^) La légende da saint voyageur remonte aa commencement da douzième siècle , et est probablement d'origine bretonne, comme l'indique fott bien M. AchiMe Jobinal, dans un travail ex professo. Il est certain aussi qu'elle fut répandue de bonne beure ches tous les peuples de l'Europe méridionale , et que les Portugais ne l'ignoraient pas , puisqu'à l'époque où ils cédèrent à la Castille leura droits sur la conquête des Canaries , ils comprirent dans le noinbre Saint-Brendan « la wm-trouvét, Âzurara, d'ailleurs, indique cette régk» merveiileuss au début da sosi tivn.

L'UNIVERS.'

cherebes de ce géographe éminent ont pour but de faire passer dans le domaine des relations imaginaires l'histoire de ces musulmans de Lisbonne , qui, poussant, au onzième siècle, leur navigation au delà des Canaries, prétendirent au retour avoir visité des contrées inconnues, où des cités opulentes leur avaient offert Thospitalité. Comme on Ta très-bien fait observer du reste, le nom qu'ils laissèrent à une des rues de Lisbonne, et qui signifie proprement le quartier de ceux qui ont été trompés,

Srouve le peu de crédit qui se rattacha es l'origine à ce vague récit.

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