‹ PortugalChapitre 7 sur 42 · LA LEGENDE DE LA MER TÉNÉBEEU · texte numérisé non relu

LA LEGENDE DE LA MER TÉNÉBEEU

SE. ^ Parmi les récits curieux circulant au quinzième siècle ; et roulant sur les mystères que cachait l'étendue de FOcéan , il en est un qui a été fréquemment altéré,. et qu'une politique ombrageuse se plaisait à répéter aux étrangers dès le temps même où les navires du Portugal sillonnaient les mers de l'Afrique.

Or, cette légende si curieuse fut racontée, au quinzième siècle même, à un voyageur allemand, qui nous l'a conservée dans sa naïveté primitive ; c'est- là que nous rirons chercher.

A une époque inconnue , un certain roi de Portugal ordonna de construire trois navires, et de les munir de tout ce qui serait nécessaire pour un voyage plus long qu'aucun de ceux qu'on eut encore entrepris : la précaution du digne roi ne se borna point là, et il mit douze scribes à bord de chaque navire, pour lui rendre compte des événements qui auraient eu lieu. Ces chroniqueurs ne pouvaient pas rester sans travail, car les navires du roi de Portugal devaient naviguer durant quatorze ans.

Ils partirent, et au bout de deux ans, comme on le rapporta au frère de la reine de Bohême (*), ils arrivèrent au milieu d'une certaine région ténébreuse ( in tenebras qtiasdam ) , et après deux semaines de navigation ils abordèrent à une île inconnue. Après avoir jeté l'ancre, ils débarquèrent; et bientôt ils découvrirent des habitations souterraines , remplies d'or et d'argent. Nul être humain ne paraissait ; et néanmoins ils

(*) Le baron de Rozmilale et Blatna, frère de la teioe Jeanne de Bohême , épouse du roi Georges IL Xi commença ses pérégrinations en 1465.

n'osèrent rien emporter de ces trésors.

Sur les terrasses de ces maisons il y avait des jardins et des plantations de vigne ; et ici le digne voyageur fait remarquer judicieusement que la même circonstance a lieu en France. Les Portugais restèrent trois heures dans l'île , se consultant entre eux sur ce qu'il était convenable de faire à l'égard de ces richesses immenses , qui n'avaient pas de maîtres apparents. Ils hésitèrent longtemps à se retirer comme ils étaient venus ; enfin une crainte salutaire l'emporta. Bien leur en prit sans doute ; car ils ne se furent pas plutôt remis en mer, que l'Océan commença à rouler devant eux ses flots comme des montagnes immenses, et à les lancer jusqu'aux cieux. Une grande terreur s empara de nos voyageurs , quelque discrets qu'ils se fussent montrés. Or les trois navires ayant mis en panne, on tint conseil : Nous avons, dirent-ils, devant nous une preuve manifeste de la puissance divine: que faut-il faire? Nous jètterons-nous au milieu de ce bouillonnement des flots , ou nous éloigneronsnous.^ Quel sera notre retour dirent quelques-uns d'entre eux. Quel miracle rapporterons-nous à notre souverain , qui nous a envoyés en exploration? Jetonsnous plutôt au milieu de ce frémissement des ondes. Il fut décidé, en conséquence , que deux navires tenteraient l'aventure, et que le troisième bâtiment les attendrait. Si les voyageurs n'étaient pas revenus au bout de quatre ou cinq jours, leur trépas était certain ; et le navire qui se tenait dans l'attente devait abandonner ces parages et retourner en Portugal. Non-seulement on les atteudit cinq jours, mais on en laissa écouler pi us de onze avec, sans prendre une décision définitive. Vaincus par la terreur, il fallut quitter ces parages et retourner à Lisbonne. Lorsqu'ils furent entrés dans le port, les gens de la ville s'en vinrent à leur rencontre, les interrogeant sur le pays d'où ils étaient originaires : ils avaient beau répondre qu'ils étaient les gens que le roi avait envoyés pour explorer les miracles de la mer, ou ne les reconnaissait point. Enfin, certains grands personnages leur répondirent :

Nous étions présents lorsque le roi expédia ces navires; mais il n'a pas

envoyé des gens de votre sorte , et avant votre aspect. Vous avez des cheveux blancs; eux, au contraire, étaient dans la fleur de la jeunesse.

Or, c'était certainement un ^rand miracle de Dieu; car, bien qu'ils eussent nombre de parents dans la ville et dans les alentours, nul ne voulait les reconnaître; et^ défait, ils étaient blancs comme les arbres, chargés des frimas de rhiver. Le roi régnant de Portugal n'était pas moins embarrassé que ses sujets ; les rapports de ces hommes avaient tous les caractères de la vérité , mais il craignait que ce ne fussent des pirates souillés du sang de ses sujets, et il demandait avant tout les journaux de ses trente-six scribes , et il répétait, avec une certitude de jugement bien précieuse sans doute en de telles circonstances : « Puisque nous avons envoyé trente-six écrivams divisés entre les trois navires, il ne nous en revient pas moins de douze. » Le digne roi lit venir en sa présence les pauvres diables , que personne ne voulait reconnaître ; et, à défaut du rapport des historiographes, il fallut bien se contenter de leur récit. Nous abrégerons, et pour cause. Au bout de cinq mois d'une navigation facile, ils avaient fait six mille lieues ; il leur avait fallu dix-huit mois pour parvenir à la mer Ténébreuse. L'île qu'ils avaient abordée pouvait avoir trois milles de long sur une largeur proportionnée. Le reste de la relation , qui fut adressée au roi de Portugal , est connue du lecteur. Le rédacteur des voyages de Rosmitbal affirme seulement que cette narration des avaitureux navigateurs fut recueillie par ordre du prince (*). Voilà d'une manière succincte quelle était à peu près la nature des récits qu'on faisait circuler alors en Europe, les contes étranges dont se ber^ient les meilleurs esprits. Il nous eât été facile de les multiplier sans doute; mais, bien que nous abordions volontiers ces sortes

{*) Les voyages da baron bohème How de Rozmitale et Batna ont été réimprimés à Brann PD 1824. Voyez oe qne dit à ce su^et M. Ternaux. Mais le livre original doit être mis au nombre (les plos grandes raretés bibliographiques du quinzième siècle. La traduction latine de cette relation , qui a été publiée au quinzième siècle, est elle-même fort rare. Il en existe un exemplaireà la bibliothèque Sainte-Geneviève.

6* Livraison, (Portugal.)

de curiosités historiques , surtout lorsqu'elles sont peu connues, nous ne saurions oublier ^ue nous sommes parvenus à une période oii de grands faits politiques , trop souvent passés sous silence, réclament notre attention, et nous ramènent nécessairement en Europe. Nous rappellerons seulement qu'après la mort de D. Duarte, les découvertes le long de la côte d'Afrique , loin de subir une interruption , furent continuées avec un zèle qui atteste toute la persévérance de D. Uenrique.

Non-seulement il savait admirablement choisir les étrangers qu'il employait, dans l'intention de multiplier ses observations ; mais , |)our donner une idée du courage que déployaient quelquesuns de ses serviteurs dans les missions diverses dont on les chargeait, il suffira de rappeler qu'il y avait tel d'entre eux oui n'hésitait pas à s'enfoncer dans les solitudes aifreuses de l'intétérieur, pour y étudier les mœurs des peuples qu'on voulait soumettre : tel lut ce Joam Fernandez que Gomez Ëannez de Azurara avait connu, et qui durant sept mois resta seul dans les terres désolées que baigne le rio do Ouro , pour entrer en communication avec les tribus errantes^ don^il espérait obtenir des renseignements. Car il ressort, de la lecture d' Azurara, que dès 1445 l'infant désirait avoir connaissance des Indes et des terres du prêtre Jean. Joam Fernandez savait l'arabe, qu'il était allé apprendre dans les États barbaresques, et il courait moins de danger que tout autre; mais si l'on veut bien se rappeler les étranges récits oui circulaient alors, son courage frappera nécessairement ( * ). Il s'en faut bien que les excursions des serviteurs de rinfant eussent un caractère si pacifique : bientôt chaque voyage entrepris, surtout par les marins du pays d'AIgàrve, eut pour but de se procurer

{*) Dans la Chronique de Gumée, lorsque Lançarote , s'adressant aux marins qui Tenviroonent , demande si quelqu'un d'entre eux veut le suivre, Alvaco de Freitas s'écrie, «c Je ne suis pas homme à m'éloigner de telle compagnie; allons donc où vous voudrez, et, si vous le désirez. Jusqu'au paradis terrestre! ». Environ cinquante ans plus tard Christophe Colomb croyait encore que les eaux de l'Orénoque pouvaient le conduire au séjour immortel.

L'UNIVERS

des esclaves, qu'on venait vendre en- •Cdte à Lagos (*). Ce trafio était Quelquefois considérable; la cinquième partie en revenait au grand maître de Tordre du Christ. La plume éloquente de Gomez Eannez de Azurara nous a conservé le récit d'une de ces ventes d'esclaves qui eurent lieu dès le quinzième siècle à Lagos : et si le vieil écrivain , saisi d'une indignation sainte, flétrit déjà cet odieux commerce, il trouve

{)Our l'excuser des raisons puisées dans e sentiment religieux de l'époque.

Qu'ils appartinssent à la race des Maures ou à celle des noirs , ces esclaves étaient immédiatement convertis au christianisme , et passaient comme tels dans la population agricole. Les voyages destinés à faire des captifs se multiplièrent sans doute durant la première moitié du quinzième siècle; cependant on lesasin-

(^ La ville où se passèrent les premières traosacuons commerciales de Tinfant D. Henrique avec les payi Douvellement découverts , Lagos, la capitale des AJgarves, est une dtè sitaée par les 37'' 71' 7" de latitude. Elle est bâtie sur la côte occidentale de la baie célèbre qui porte ce notti , et a été construite sur trois collines s'élevaut sur la rive droite du petit fleuve, ou, si on Taime mieux, du bras de mer qui baigne ses antiques murailles. On ignore l*époque posiUve de la fondation de Lagos ; mais il ressort positivement, d*une lettre d'Alphonse IV, qu'en i&ia les murs de cette ville n'étaient pas entièrement achevés. Bien qu'à la marée haute sa baie ne paisse admettre que de peUtes embarcations du port de 750 quintaux environ , il parait certain que dès le quinzième siècle les Vénitiens se rendaient dans ce port avec leurs ga« lères, et, en échange de leurs marchandises précieuses, s'emparaient des produits de la pè» che , prodigieusement abondante vers ces parages. On a Ta preuve aussi qu'ils emportaient une partie des moissons abondantes que fournissait ce territoire fertile. Quoique, d'après le recensement de J837 , la population ne s'élève pas à plus de 8,277 habitants, à cette époque de prospérité elle était certainement beaucQap plus considérable. Ce serait s'imposer une tâche longue et difficile à la fois que de raconter tous les désastres que cette ville eut à subir durant le trembiement de terre de 1765. Pour en donner en quelques mots une l^ère idée , nous dirons que la mer s'éleva à la hauteur des muraiUes , c'est-à-dire à cinq brasses ; et qu'après avoir emporté une partie des fortifications, elles'étendit à une demi-lieue dans les terres , en faisant de^ ravages épouvantables. La cité de Lagos, qui se composait alors de neuf cents feux, fut longtemps à se remettre d'un tel désastre. Elle est aujourd'hui dans un état assez florissant , et 400 marins y entretiennent la prospérité de ses pêcheries ; mais il serait à soul)aiter que le bel aqueduc qui l'approvisionne d'èàu fut réparé d'une manière convenable. ( O Panorama , t. 6 , ou !'• partie de la a* série, p. 365. )

galièrement exagérés dans ces derniers temps, puisqu^il paraH; certain qu'à partir des premières explorations jusqu'en l'année 1446, le chiffre total des caravelles employées à ces sortes de voyages ne s éleva pas au-dessus de cinquante-une. Cest donc par erreur qu'un article du Journal des Savants nous représente le Portugal faisant armer des flottes de cinquante et une caravelles, pour continuer les découvertes de l'infant D. Henri^e vers ce^ parages : ces expéditions gigantesques ne se réalisèrent qu'un siècle plus tard (*).

AÉGENG1$ DE L'INFANT D. PBDBO ,

suBNOMMié d'alfabbobkiba. — Lorsqu'il arrive à l'époque où^ le Portugal se vit tout à coup ijrivé d'un roi dont il avait conçu de si justes espérances, un vieil historien, qui entreprend de faire connaître les événements du quinzième siècle (**), commence par nommer le régent don Pedro , second fils de Joam I*'; et telles sont les expressions dont il fait usage , tel est son enthousiasme réfléchi pour le grand caractère quMl va peindre, que l'on croirait à quelque exagération, si l'amour de la vérité ne l'emportait évidemment ici sur la prudence, puisque le grand homme trouva des persécuteurs jusqu'après sa mort, et que ceux qui croyaient avoir effacé les traces d'une administration comme il n'y en eut certainement jamais dans la ' péninsule ,

(*) Voy. rarticle consacré à la chronique de Gomez Eannez de Azurara ^née J84f. L*autear s'exprime ainsi : « Des sociétés com- DHiroiales se formèrent, soos la protection des caravelles de Tordre du Cbri«t, pour T«xploi« tation de cesparages, d'où Ton était sûr de rapporter de la poudre d'or, des peaux de loups marine, des dents d'éléphant, des oepfs (Taatrache, et malheureusement aussi des nègres, la plus déplorable et la Plus lucrative des denrées fournies par la côte d^Afrique. Aussi bientôt, au lieu de la petHe barque de Gil Eannez, vit-on voguer vers ces contrées des ftotles de «ix , de quatonee et même de cinquante et une caravelles. » P. 710.

(*♦) Voyez le manuscrit portugais de la Bibliothèque royale coté 10,253, ia-f°. L'auteur, probablement ecclésiastique, qui a donné en portugais cette version de la chronique générale laussement attribuée à Alphonse le Sage , n'a pu résister au désir de raconter certains événements arrivés au quinzième siècle, et dont il avait pu être contemporain , jpour

S eu que son âge fût avancé. Nous puisons onc ici à une source ignorée ^J^299 lea tùMtoriens.

mirent autant d'efforts à poursuivre la mémoire du juste, qu'ils en avaient employé à lui arracher le pouvoir. Écoutons donc sans défiance ce vieil historien, qui sut démêler la vérité parmi tant de voix confuses :

« Cet infant fut pourvu de vertus nombreuses, et cela à tel degré, que, pour ainsi dire , il paraissait un homme divin (•).Tempérance, grandeur, constance, magnanimité, égalité de cœur, il eut tout cela phis que les autres hommes : aussi les bons raimaient-ils , comme les méchants le redoutaient. » Nous allons voir bientôt à qui devait rester la victoire. •

Aussitôt après la mort de don Duarte, Affonso V, encore enfant, fut reconnu pour roi dç Portugal ; puis la régence fut proclamée. Le pouvoir se trouva divisé ainsi : Ja reine Lianor resta chargée de l'administration et de la tutelle; Finfant don Pedro reçut le titre de défenseur du royaume ;'ei le comte d'Arrayolos, fils (Te ce comte de Barcellos au'on vit iouer un rôle si funeste dans 1 histoire de ]a régence, demeura chargé de tout cequi regardait l'administration de la justice. Les cjiipses ainsi disposées, tout semblait au premier abord devoir prendre une heureuse direction, et tout le monde croyait que ces dispositions conciliantes devaient ramener les beaux temps de Joam I«'. Il n'en fut rien ; les passions ambitieuses vinrent encore déjouer cette fois ce que les hommes

Saraissaient avoir si sagement calculé, s'en fallait bien aue la reine Lianor partageât, à l'égard ae don Pedro^ les sen-' timents de tendresse passionnée que don Duarte témoignait sans cesse à ce frère chéri: eue le détestait au contraire, et dès le début 4b la régence elle manifesta hautement son aversion. Le jeune roi oe comptait alors que çix ans : on lui avait donné pour ffouverneur ce digne Gonçalvez de Attaîaç, premier comte de AU)iHeuia, qui était touf entier sans doute à la dévotion de l'i wdt, dont il avait

{*) Aêgy que parecia homem divynal! Cest pour la première fois qae Je rencontre cette eipreiMiafi dans ap ohropkpieiur : et, 4i9PP8-Ie, elle te rapporte complètement aux paroles aiteadriâsantes que laisse échapper le roi D. Duarte, lorsqall parle de son rrère absent. Voyez le LkU Carmlkeiro^ pubUa çn }stô par M. Koqoeta.

été le compagnon. Que pouvait être, aux yeux de la reine Lianor, une tutelle

3ui ne lui laissait espérer ni pouvoir ans Tadministration ni influence sur son fils ? Une déplorable lotte s'engagea. P'ailleurs, 11 faut le dire iei, bien que ce fait soit généralement omis par les historiens, une haine plus active eneore, plus persévérante , grondait au-dessus delà tête du régent, et c'était celle d'un frère. Le duc de Braganoe, don AffonsOj détestait don Pedro avec plus d'animosité peut-être que la reine Lianor.

Si quelque jour on publie cette belle chronique d'Alvoro Lopes, qui est encore manuscrite dans les cartons de l'Académie, on apprendra du secrétaire d' Affonso mille choses curieuses sur cette première période d'un règne orageux ; et l'on saura surtout que la haine qui divisait les deux frères n'eut pas originairement d'autre cause qu'une vieille rivalité. En 1432, après la iwort de Nuno AlvaresPereira, lacounétablie de Portugal vint à vaquer. Le fils illégitime de Joam I",don Affonso, vît sans doute dans cette dignité un moyen d'effacer la tache qui lui était imprimée par sa naissance : il la réclama, et mit tout en usage pour réussir; mais il trouva sur son chemin l'infant don Pedro, qui prétendait à ce poste éminent, et dès lors commença entre les deux princes une inimitié que la mort seule devait finir. Il serait trop long d'exposer ici tout ce que le frère bien-aimé de don Duarte eut à souffrir de ces haines cachées d'abord, et des prétentions qu'elles ins^ piraient. Les conseillers de la reine Lianor finirent par nersuader à cette princesse qu'il fallait s^adresser à ses frères les célèbres infants d'Aragon, pour obtenir à la fois une vengeance ardem-, ment souhaitée, et un pouvoir qui s'é-' joignait chaque jour davantage. Cette| démarche eut les plus déployables ré-l su|tats pour la reine et pour le royaume.; Non-seulement les Jnfants tirèrent d'é-i normes profits pécuniaires de cette in-| trigue politique, puisqu'un vieil écrivain prétend que leur fortune en fut doubfêe ; mais la reine , chargée de la haine publique, fut contrainte de se retirer en Castille , où elle se vit bientôt assaillie par la plus cruelle nécessité. Elle avait fait cette démarche inconsî-

L'UNIVERS

dérée contre l'avis de tous ses beauxfrères, et elle en paya chèrement Timprudence : non-seulement elle vécut en Espagne dans un état voisin de la misère, puisque le comte don Fernando de Menezès se vit dans la nécessité de lui envoyer une somme considérable pour subvenir à ses besoins , mais elle ne poussa pas bien loin sa carrière. Elle mourut à Tolède le 19 février 1445, complètement abandonnée de son parti ; et le connétable Al varo deLuna, ennemi personnel de sa maison , fut véhémentement soupçonné de l'avoir fait em- |)oisonner (*).' Il y eut encore, on le verra bientôt , des soupçons plus odieux au sujet de cette mort déplorable.

Tout ceci n'avait pas lieu sans de ^ands troubles intérieurs; et telle était Taversion ^ue cette reine infortunée avait inspirée, qu'on vit le peuple chasser Farcnevéquede Lisbonne don Pedro de Noronha, parce que ce prélat passait pour être sa créature. Après bien des prises d'armes, après des luttes partielles trop multipliées pour les consigner ici, il fut décidé enGn, dans une junte qui s'était rassemblée à ce sujet, que le pouvoir appartiendrait tout entier à don Pedro jusqu'à la majorité du roi.

Cette mémorable réeence dura environ dix ans ; et l'on peut dire, sans crainte d'être taxé d'exagération, que cette période de rhistoire du Portugal est à la fois une des plus fécondes en résultats et unedes plus difficiles àétudier. L'homme qui s'était nourri de la lecture de Tanti-

Suite, l'esprit curieux qui était allé étuier sur les lieux mêmes les institutions des peuples modernes, ce prince, en un mot, qui comprenait si bien les besoins de son siècle et les grandes choses des siècles passés, pourvut à tout et sut tout maintenir. Le code ébauché sous don Duarte fut révisé par ses soins , et prit dès lors une influence qu'il n'a point perdue. Grâce à l'énergie des mesures de l'infant, certains ordres militaires sortirent de la dépendance où les retenaient les grandes maîtrises d'Espagne, dont ils relevaient. Ce fut encore par suite de ses instances que le pape Eugène affranchit Valença dans la province de

{*) n craignait, dit Pedro de Mariz , qu'elle ne livrât à wn frère, rinfant O. Henrique, la fsitéou elle s'était retirée.

Minho, et Olivença dans rAlem-Tejode.s droits qu'elles devaient aux évêchés de Tuy et de Badojoz. Enfin , s'il laissait à son frère la gloire d'accomplir les grandes découvertes qui l'ont rendu immortel, don Pedro savait deviner leur influence et même préparer leurs résultats.

Examinés du point de vue où nous nous trouvons, ces faits peuvent paraître à bien des gens comme étant d'une médiocre importance; les peuples ne s'y méprirent paç alors, et le témoignage naïf d'un vieil écrivain portugais nous le prouvera mieux que des dissertations étudiées. Ce récit, quelque peu rude dans sa forme , nous fera comprendre aussi quelles pensées douloureuses, quelles incertitudes pleines d'angoisse vinrent assaillir la grande âme du fils de Joam r% lorsqu'il eut bien compris tout ce au'allait lui coûter l'accomplissement ae sa devise chevaleresque.

« Or, la perfection et la prudence avec lesquelles l'infant don Pedro gouverna le royaume furent chose si notable, que les citoyens, ne trouvant pas de plus grand hommage à rendre à ses mérites , si ce n'est de lui élever par décret public des statues dans les lieux les plus évidents , voulurent enfin mettre en œuvre leur désir. En faisant cela, ils croyaient certainement aller plus loin c[uen étaient montés les désirs de l'infant; mais son honnêteté de cœur fut si remarquable, que lorsque les habitants de la cité de Lisbonne lui demandèrent licence d'accomplir ce qu'ils voulaient faire, il leur répondit, d'un air plein de mélancoli&et de tristesse, ces propres paroles: « Amis, si mon image était sculptée où vous le dites , il viendrait des jours où, en récompense des biens que je vous ai faits, etd'autres encore qu'avec l'aide de Dieu je prétends vous faire, il viendrait des jours où vos fils la renverseraient , et avec des pierres lui briseraient les yeux. Que Dieu donc me soit en bonne aide ! car après tout je n'attends de vous que ce que je viens de dire, voire quelque chose de pis (*). » Or les citoyens furent

(*) Uy a dans les onivres poéUques dn noble iofaot quelques vers sur Pinooostance dé ia faveur populaire, gui vont à merveille aa prince qui fit une telle réponse. Voyes le Canewneiro de Garcia de Resende., p. 79.

alors aussi émerveillés de ces paroles, qu'ils reconnurent plus tard leur vérité. Et l'on peut induire de tout cela qu'il avait quelque révélation de sa mort violente : car un jour, étant à Coïmbre, au temps où il r^issait le royaume, et comme il passait par la porte du pont où se trouvaient sculptées les armes de la ville, ainsi que vous Favez déjà ouï de moi-même (*), Tinfantdon Henrique, regardant lesdites armoiries, lui dit, d'un visage souriant : « Monsieur mon frère, cette fi^re peut fort bien nous être comparée; car, d'un côté, vous portez soutien au lion, qui signifie l'Espagne, et, de l'autre, au Portugal, qui est représenté par le serpent sur notre écusson.

—C'est la vérité, répliqua Tinfautdon Pedro; mais voyez la femme; elle est audessus d'un calice, qui est l'emblème du sang! De mes travaux, de mes services, de mes bienfaits, voilà ce qui sera la récompense. »

Les vraies douleurs du régent commencèrent avec la majorité du roi ; et cependant lorsque Aftonso eut atteint Tage de quatorze ans, un tien de plus sembla devoir resserrer encore les liens qui existaient naturellement entre celui qui allait gouverner et celui qui avait si sagement administré l'État. La fille de don Pedro, conformément aux désirs de don Duarte, épousa le jeune monarque le 6 mai 1448 (*^). Doua Isabel, quoique un peu plus âgée que son mari, avait assez de grâce et de beauté pour exercer auelque influence sur son époux, qui I aimait sincèrement; elle n'eut pas assez d'énergie, ou, si on l'aime mieux, de pouvoir réel, pour apaiser de vieilles inimitiés qui ne s étaient jamais complètement éteintes, et qui rêvaient la vengeance depuis tant d'années.

Dès 1446, le sceptre avait été remis solennellement, durant les cortès, à Affonso V; et il existe, dansles Preuves de i' histoire généalogique y une lettre où le jeune souverain témoigne hautement à

(•) Voy. Dialogo de varia historia, p . 166. Pedro de Mariz donne fort longuement la légende traditionnelle qui se rattachait aux armoiries de la ville de Coïmbre, dont il était lui-même originaire. Le blason de la cité représentait ane femme tenant un calices et c^est ce qui explique les paroles du régent.

C**) Ou, selon un écrivain accrédité, dès l*an- Dée précédente, en 1447.

son beau-père la reconnaissance fpi'il éprouve pour les actes de son administration, en l'engageant à conserver les rênes de l'État, qu'il tenait d'une main si ferme. Ces sages dispositions ne furent pas malheureusement de longue durée : l'année suivante , le roi , poussé à cet acte par des conseils perfides, retira le pouvoir des mains du régent, et lui écrivit ofificfellement pour lui dé-' clarer qu'il pouvait se considérer désormais comme dégagé de tout soin et de toute part active dans les affaires du gouvernement. L'infant don Pedro se réfugia alors dans ses terres, et il attendit, avec trop de résignation peut-être^ l'heure où il faudrait vider le sanglant calice. ,

Une douloureuse préoccupation s'empare de l'esprit, lorsqu'on lit attentivement les chroniques qui reproduisent Thistoire de ces temps funestes, et l'on est frappé à la fois et de l'activité incessante des ennemis de don Pedro , et de l'apathie des hommes éminents qui pouvaient prendre sa défense d'une manière si efficace. Ainsi, tandis que le duc de Bragance va le braver jusque dans ses possessions, et, lui demandant le passage sur ses terres, le force à faire acte de suzeraineté, puis le contraint pour son propre honneur, à un refus dont toutefois il excepte le firère, de l'autre on voit l'infant don Henrique, celui qui a reçu devant Coimbre la confidence prophétique , n'abandonnant pas ses études , ne mettant pas de côté les affaires de la maîtrise, n'oubliant pas un seul de ses navires explorateurs , pour venir au secours de la victime. Mais je me trompe : au milieu de ces hcnnmes que l'amour passionné de la science rend égoïstes , ou que la soif des honneurs rend ingrats, don Pedro a un ami, et celuilà saura mourir pour accomplir un serment; c'est le noble Almada, qui tient de la munificence des rois de France une riche comté de la Normandie , et |ui est inscrit sur la liste- des chevaliers le la Jarretière, tout à côté du régent.

DON ALVABO VAZ d' ALMADA , COMTE

d'ayranches (*). Il y a en effet, du-

n L'histoire d'AIvaro Yaz d' Almada est géneralejoaent peu connue hors du Portugal : et en Portugal même la biographie de ce grand homme est environnée de détails contradic*

LimiVfiRS.

rant cette périodosi dramatimie, un des pius Aobles chevaliers de la cour de Portugal, qui porte un nom français, et que les Français ignorent. C'est ce don Alvaro Vaz d'Almada, qui eut une amitié si sainte pour don Pedro, que la mort seule put la briser. Alvaro était né, selon toutes lesjprobabilités, à peu près vers Tépoque où Joam V^^ avait eu

toires. NoQil oroyont donô MAdre servlee aax hUtorienB qui s'occaperont da quinaième siècle, en leur signalant le manuscrit de la bibliothèque du Roi, sous le n* 10,267, S. G. Dans ee livre des lignageà dé Portugal, dui •appartenu à Dami&o de Goes, on trouvera les documents les plus curieux touchant ce fameux comte d'Avranches et son origine : 11 «era bon toutefois de soumettre oertafns ftits à une critique sérieusci car plusieurs d'entre eux ont évidemment besoin de quelque rectification. Tavarez fait remonter les chevaliers de cette race au grand Janeanex d*Almada ,

3ui ooeapa les offices les plus bnportauts sous . Pedro, puis sous son hls, et auquel pn dut les fortifications dont ce dernier monarque en* toura Lisbonne. Ce personnage vécut cent neuf ans, et fut envoyé deux fois en ambassade. « Cëtait un homme fort honorable, dit la chronique, et accoutumé à porter de si riches vé • tementSy que lorsqu'on voulait louer quelqu'un d'être bien vêtu , on lui disait : Vous ressemblez au grand Janeanez. » Alvaro Vas d'Almadà . dont il est ici question , et qui avait été créé tour à tour chevalier de Tordre de la Jarretière et comte d'Avranches par les rois d'Angleterre et de France, avait joué également un rôle auprès de l'empereur Sigismond durant les guerres contre les Tufcs; il est même probablié que ce fut à cette époque

3u'il se lia d'une étroite amitié avec D. Pero d'AIfarrobeira. La chronique rappelle, entre autres choses» la haute faveur dont il Jouissait auprès de D. Duarle : « Il se montra principalement courageux chevalier durant le siège de Tanger ^ où demeura prisonnier l'infant D. Fernando , qui mourut à Fez : si bien Jue lorsqu'il revint au royaume , le bon roi I. Ednarte sortit, pour le recevoir en personne à pied, hors de Carnide,où il était. Il lui fit fftveurs et merciesteUes, que Jusqu'à cette époque on n'en avait point fait de semblables à personne. Ce fut de lui que le roi Alphonse de Naples et son frère l'infant D. Henri d'Aragon disaient qu'ils avaient trouvé en Portugal bon pain et bon capitaine. » Parunein«> croyable fatalité, ce grand homme qui est revêtu d'une dignité française, et qui pritné^ cessairement part aux guerres du quinzième siècle, est complètement inconnu à nos historiens. Ce qu'il y a de bien certain , c'est que le comté a'Avranches passa à son fils Jofto d'Altoada , dont le Livre des lignages de PoT" tugal raconte des faits prodigieux , et qui se signala à la prise de Grenade. 11 est bon de remarquer que Louis XI reconnut officiellement la donation du comté, qui avait été faite avant lui, et qu'une redevance pécuniaire fut même accordée au titulaire. Tavarez affirme que la donation venait des rois de France ; mais il faut se rappeler ici les prétentions du roi d'Angleterre. ,

ses premiers fils» 9<^;l!$i^fnii|.au ih>bibre des douze oui çQ^nb^ttirent en Angleterre pour l^onneur d'une dame outragée : mais, pour admettre aujourd'hui ce fait célébré jadis par Camoena, il faudrait sans doute aautres données historiques que celles qui sufiBsaient au jpoéte. Un fut plus positif, c'est qu'à Timitation de l'infant don Pedro, qu'il avait aimé dès ses plus jeunes années , on l'avait vu s'illustrer dans plusieurs cours derEurop&:,il avait visité tour à tour 1^ Angleterre, la France) FAlIemagne* Eli France, on l'avait nommé comte d'Avrancbes; en Angleterre, il était devenu chevalier de l'ordre de la Jarretière: et c'était une fraternité de plus, si l'on peut se servir de cette expression, qu'il avait avec l'infant. Plus tard, lorsque le peuple s'était déclaré pour la régence du duc de Coimbre , il avait reçu «de don Pedro le titre de porteétendard, et, après avoir gouverné la citadelle de Lisbonne , était passé en Afrique, où l'appelait le service du roi.

Non-seulement Alvaro aimait avec une sorte de passion l'infant, mais il était l'ennemi déclaré du comte de Ourem, qui partageait Tinimitié de son père pour le régent. Lorsqu'il ^yt quel était le caractère que prenait la querelle de don Pedro avec sonfr^e, il accourut de Ceuta pour le défendre: ce fut alors que ceux de ses ennemis qui approchaient le roi firent leurs efforts pour le faire chasser du rojaumet ils ne purent v réussir. Et un jour, dit une vieille chronique, comme oq l^i peignait sous un triste aspect la situation du réi;ent, en même temps qu'on lui exprimait e mécontentement du monarque, sans doute pour l'engager à fuir, il prononça ces paroles mémorables : « Mes amis pourront bien me venir visiter dans une sépulture, mais jamais dans une prison. » H était résolu dès lors au grand sacrifice qu'il accomplit*

L'homme qui disait de telles choses devait avoir une puissante éloquence :

on craignit son influence, et on 1 éloigna de nouveau du lieu où résidait la cour. Ce fut, dit-on, de Cintra que le jeune roi commença à persécuter ouvertement l'infant don Pedro, et qu'il lui écrivit, à l'instigation de ses ennemis, des lettres dont ce noble cœur fut navré. Une

PORTUOJJU

cortespobdancé remarquable t'établît alors efttre les direra membres de celte famille illustreet don Pedro, qui se défendit pour ainsi dire jusqu'au dernier iouri L'UDedespîècesde œttécorrespondaDce ignorée même de l'auteur des Prmwe$ généaiogiqms , montre à quel degré en était Tenue ranimosité eoatre Finfant.

Cest à la fois un monument politique et littévaire, que nous ftommes beureux de pouvoir offHr au leeteur pour la première fols^

LAtiBTTBBDfiL'llfVAIlTDOir PBDIO

AUCoiiTB D'ABBàToiosn- Dans cette admirable lettre que ddn Pedro adresse au fils de son plus cruel ennemi, à ce digne comte d'Arràyolos , pour lequel il garde une estime particulière, on le voit récapituler avec une nd)les6e pleine de simplicité, mais aussi avec un sentiment d'amertume facile à comprendre, toutes les allégations mensongères qui bientôt amèneront sa mort. Cette lettre, enef* fet, est écrite à Coïmbre le 30 décembre 1448 ; et le ^ mai de l'année suivante la victime d'une intrigue odieuse a succombé. Je le répète, c'est dans cet exposé sincère d'une vie qui fut toujours irréprochable, qu'on peut lire les calomnies dont ce noble prince fut abreuvé jusqu'à ses derniers jours. Lui, dont le roi don Ddarte ne parle jamais sans attendrissement, et qu'il appelle, entre tous, son frère blen*aimé; lui, que les princes de l'Europe se sont plu a dési« gner sous le nom du chevcUkr hyal^ se voit bassement accusé d'un crime qui n'avait pas encore été commis en Por* tugal.... « Et les choses allant de mal en pis , s'écrie-Ml dans sa douleur, ils ont ameuté contre moi , demandant si l'on savait qui avait fait le poison dont périt le roi Duarte et Tintant don Joam , mes frères, et la reine Lianor. C*).

{*) D. FerDaodo, premier du nom, d'abord comte d'ÀrrayoIos, puis deuxième duc de Bragaoce, naquit en 1403. Il remplit l'office de connétable dans la flotte armée contre Tanger: eo 1437 , il fut choisi pour être capitaine général le Ceuta. Après avoir vainement tenté de éconcilier Affonso Y et D. Pedro, Il retourna «ns ce pays vers lUS, puis iHatgouvemear fa royaume en I47I : U mourut à Vlila-Viçosa, \i\*' avril 1478. C'était un des hommes les pus éclairés de son temps, et il ne partagea P(iot la haiuede son père contre le noble D. Pedm , le premier duc de Braganoe, mort en 1462, et enterré k Ctiaves.

n «if em ademdo de mal en peor, a$êy fexenm

Le prinoe lafoHaâé a mami^ qïli né l'abandonnera |M8 à l'heure snprémté Mais qui pourrait retarder eet instant^ appelé avec tant d*ardeur par ceux qui ne reculent pas devant de telles calom* nies } Alvaro suit sa fortune, et ne peut plus même lui prêter Tappui de sonlnras» « Or oontinuant, dit*il, leurs bonnes œu^^ vres pour accomplir mon déshonntur, ils ont retiré le château de Lisbonne aii comte d*Avranches, qui avait rendu tant de sertices à ce rc^aume et à ses souverains. Pourquoi cela devait-il être fait? vous le savez. Us lui ont donc donné par ûiveur spéciale, et en raison de ce qu'il venait de faire à Ceuta, la récompense qu'ils m'ont aocordée* . «

Sentant donc, mon neveu très-aimé , à quelle mauvaise fin me conduisait tout cela, j'ai essayé à différentes reprises d'envoyer au roi mon seigneur des messagers munis de tout ce gui pouvait les accréditer, lui expédiant des lettres où je lui expliquais longuement toutes les choses que j'avais accomplies pour le service de Dieu , pour son bien propre, et pour le repos de ce royaume; me lavant de ce qu'on lui disait contre moi, me Justifiant ainsi devant Dieu et devant le monde, autant que je le pouvais faire ; lui demandant par faveur qu'il lui pldt d'apaiser sa volonté, et d'agir avec moi et avec les miens comme la raison l'exigeait; lui répétant combien j'étais son serviteur loyal i et comment il n'v avait personnequi l'aimât aussi véritaolement que moi , ni qui l'eût servi si grandement

et si loyalement

« Très-honorable et très-aimé neveu , pour éclaircir tout, pour me justifier davantage aux yeux du roi mon seigneur, sachez qtte , comme il m'avait écrit de sa propre main par mon confesseur...

que si je voulais me départir de certai-

devasaar contra mtm, perguntando se êabi<m quem ûzera a peçonha com que matarath el rey, Duarte , o iffante D. Jafko meu irmâofê a rainha dona Lianor. » Le malheureux prinoe continue , en disant qu'un jour llnfant D. Henrique ayant trouvé le Jeune roi muni de ces dépositions, Alphonse T loi fit dire qu*il ne procéderait jamais contre lui, en dépit de dénonciations pareilles : mais depuis, lyoute-t-il simplement, Us lui firent Cadre lo oentraire.

Yoy. la lettre écrite le 30 décembre 1448.

SBr

n68 ehoses, tout se ferait selon mon désir, ie lui envoyai demander par faveur qu'il me déclarât ce qu'il sounaitait, et que je l'exécuterais; que ce dont il voulait que je me gardasse, je m'en garderais ; et que tout ce qu'un homme de mon rang pouvait faire, je le saurais faire. Pas un mot ne m'a été répondu : ce que je vous demande spécialement, c'est que vous m'obteniez cette réponse du dit seigneur ( ^ ). »

Or cette réponse si justement deman- ' dée ne devait pas venir. Un an s'écoula ainsi : les insinuations calomnieuses fi* rentdes progrès; on finit par persuader au jeune roi , que l'infant don Pedro voulait lui disputer le pouvoir et le déposséder de la couronne : une armée fut rassemblée. Grâce aux menées actives de ceux qui détestaient l'infant et qui avaient juré sa perte, don Pedro n'eut plus d autre ressource que de répondre par la force à la force, et de rassembler des troupes pour les opposer à celles dont le parti royal le menaçait. 11 paraît aujourd'hui certain que l'intention du noble infant ne fut pas de prendre l'initiative, et que sa volonté positive était de gagner un port où il pût s'embarquer pour l'Angleterre. Cette volonté si sage ne put être exécutée ; et don Pedro eut bientôt la certitude qu'il faudrait pour conserver non-seulement sa propre existence, mais celle des chevaliers ^ui l'accompagnaient, en venir à une action décisive.

Rien n'est plus touchant et plus noble à la fois , dans l'histoire de ce grand prince, que sa résignation, lorsqu'il eut acquis la certitude ^u'un triste événement si longtemps prévu à l'avance allait s'accomi)lir. Il voulut mourir comme un prince qui avait fait acte de roi; et lui d'ordinaire si religieux, si complètement ennemi dufastepoursa propre personne, i 1 étala encore une splendeur toute royale. La veilledesondépartpourSantarem une fête futdonnée auxdames; et il y'brillade cette grâce de langage, de cette noblesse toute chevaleresque, qui l'avaient rendu maintes fois l'admiration des cours de l'Allemagne et de l' Aragon.

(*)Le lecleorsera pent-étre bien aise deoonsuUer le texle de cette lettre: elle se trouve insérée dans le recueil de la Bibl. Roy. n** lO, 2i6 F. F.

On était au 20 mai 1449, et il parait bien certain que Tinfant don Pedro fit ses efforts jusqu'au dernier moment pour éviter une rencontre. La marche des troupes royales lui était connue : il se dirigea surAlcoentre, pour se reodre de là à Lisbonne ; mais les hommes du roi résolurent de lui couper le chemin. Une marche plus longtemps prolongée eût eu sans doute quelque apparence de fuite; et c'est ce que ne voulait pas l'infant. Bien qu'il tût déjà au delà d'Alverca, à quatre lieues de Lisbonne , il s'arrêta près d'un ruisseau désigné sous le nom d'Alfarrobeira; et, après s'être mis en état de défense, il commença à parlementer. Mais tout fut inutile : le temps où devaient s'accomplir les sombres prévisions durégent était arrivé. Le jour suivant fut consacré à la méditation, aux résolutions saintes, aux grands actes que savaient accomplir les chevaliers de cet âge. Don Pedro alla dans le monastère de Batalha se préparer à la mort, par la vue de tous ceux 3u'il avait aimes. Qui nous dira aujour- 'hui les saintes émotions de ce grand cœur, lorsqu'il s'inclina devant la tombe de son père, du mestre d' A viz, devenu le premier roi d'une dynastie qui se déchirait en naissant et a laquellecependant souriait une mère adorée, fière de tant de fils? Qui nous peindra ses nobles tristesses à la vue du sépulcre d'un frère, dont le suocesseur le payait de ses soins par l'infamie? Quel(^ues larmes vinrent humecter sa paupière, sans doute, devant le monument consacré au saint infant ; mais il passa en les essuyant, car il voyait sa propre tombe ouverte. Son frère, martyr des musulmans , était déjà un saint ; on l'invoquait par tout le royaume, et la calomnie avait fait de lui un vil empoisonneur. L'histoire dit qu'il resta longtemps immobile devant sa propre tombe ; le calice sanglant revenait sans doute à sa mémoire, et peut-être en ce moment murmura-'t-il le nom d'un frère qu'il attendait!

Au jour suprême, il retrouva la conitance d'un cœur vraiment fraternel chc celui qu'il avait jadis choisi pour s«n compagnon. Sentant que l'heure du combat était devenue imminente, il fit appeler Alvarod'Almada, ce noble comte 4 Avranches qui s'enorgueillissait d'être son

ami, et il lui demanda, avec la simpticîté qu on mettait alors dans tous les sacrifices, s'il était prêt comme lui à mourir. Alvaro d'Almada ne lui répondit (^ue par un seul mot , « Ne suis-je votre frère d^armes? Et il communia avec lui. »

Lorsqu'ils se relevèrent, nul n'eût pu soupçonner en les voyant, que ces deux hommes adiaient mourir.

laissons parler ici un de nos vieux écrivains du quinzième siècle, qui a sur les historiens portugais de cet âge Fnvantage de l'impartialité, et même celui d'une minutieuse exactitude, puisqu'il s'exprime d'après le récit des témoins :

« £t le duc , quand il sentit venir le roy , se clo^t et lit un camp clos de fossez et d'artillerie , et mit ses gens en bonne ordonnance: et à ce que m'ont plusieurs nobles hommes portugalois (aui furent présents) certifié, le duc ne le laisoit en autre intention , sinon cuidant faire

Eartirdeçon camp aucuns des plus notâtes , pour aller au roy en grande humilité , pour soy recommander en sa bonne grâce, et sçavoir les causes pourquoy il estoit meslé avec sa royale majesté, soy excuser par humbles voyes , et lui raraentevoyr les services qu'il entendoit avoir faicts au roy en ses jeunes jourset à l'utilité du royaume, en concluant qu'il luy offroit son service. Mais il advint que les arbalestriers du roy de Portugal approchèrent du camp en grand nombre, et se commença une escarmouche par meschans gens,' d'un costé et d'autre, tellement que d'un trait d'arbaleste , le duc de Coïmbres au millieu de ses gens fut atteint en la poictrine, dont il mourut en celle mesme heure, et n'ay point soeu qu'un seul homme de nom fust biessé , ou atteint de celle escarmouche,

fors le duc seulement. »

De tels événements, presque ignorés aujourd'hui, ne peuvent passer sans

Sue le chroniqueur moralise, comme on isait alors, et notre vieil écrivain le fait en des termes qui font comprendre ce

aue valait aux yeux de l'Europe le digne Isde JoamP':

« O princes, hauts et nobles personnages, mirez-vous au cas du sage duc de Coïmbres, fils, frère et oncle de roy. Ne tentez Dieu ne son executeresse fortune., Ne vous fiez en force de chevalerie, de peuple ne d'armoirie, quand celle for-

tune a monstre la puissance de sa permission pour avoir conduit l'impétuosité d'une sagette si juste et si alignée, que d'avoir accidentellement occis un si no« ble prince au milieu de sa chevalerie et sur luy seul, entre telle compagnie, monstre sa fureur etsa cruelle vengeance. Ainsi fust le duc de Coïmbres occis C*).^» Olivier de la Marche, si exact dans sa narration de la bataille, se trompe cependant lorsqu'il affirme quenul homme de maraue ne/M/ occis. Alvaro d'Almada accomplit jusqu'au bout son serment :

lorsqu il sut, au fort du combat, que son frère d'armes était mort , il fit le dernier sacrifice avec la simplicité qu'il avait mise à le promettre. Il avait soutenu l'effort de Farmée, il était accablé; et, craignant que l'énergie corporelle ne lui manquât, il rentra un moment dans sa tente , y prit un peu de vin et quelque nourriture, puis revint au combat avec une furie nouvelle; mais lorsqu'il sentit que son bras ne servait plus son courage, on lui entendit prononcer à haute voix ces paroles : O mon corps, je sens que tu n'as plus de force : toi, mon âme, tu tardes bien...,l\ faut maintenant vous rassasier^ mes garçons; puis il se coucha à terre les bras étendus, et mille coups de mort le firappèrent. Ainsi périt ce comte d'Avranches, dont l'infant don Pedro avait coutume de dire qu'il honorait nonseulement le Portugal mais l'Espagne entière.

La tête de cet homme héroïque fut coupée par un des partisans de rarmée royale , qui prétendit en faire un trophée ; le corps demeura pour subir les injures de cette troupe, que le noble chevalier avait stigmatisée d'un nom si dédaigneux en se livrant à ses coups : c'était, du reste, le jour des grandes profanations ; le cadavre de l'infortuné don Pedro resta exposé comme le corps d'un martyr, percé de la flèche d'angoisse, sans que nul osât lui donner un dernier asile (**)• A la fin, quelques soldats

[*) Les Mémoires de messire Olivier de la Marche f 3«eéditiOD, p. 201.

(**) On ne jugea pas à propos, dans le premier moment, d'accorder les honneurs de la sépulture a ce grand prince ; U fut abandonné de tous ; et ses beaux vers sur rinstabillté de Tamour. des peuples se réalisèrent cruellement.

Ruy de Pina s'exprime ainsi : « Le corps m rinfant privé de son àmc glt tout ce Jour à découvert dans le champ, en vue de tous, et.

L'UNIVERS

au cœur mimeiit portuMis le portèrent dans la petite éffiise irÂlverca ; mais ee tombeau, quMl était allé contem* pler si mélancoliquement, lui fut longtemi» refusé. La jeune reine, qui se toyaît contrainte de cacher sa douleur^ •t qui était venue recevoir son tpàti vêtue magnifiquement, comme â*ilse fût agi d'un autre triomphe, la jeune reine parla, et fut écoutée, quand tout était fini poiir le grand homme : on alla chercher alors en pompe solennelle le corps gisant dans la petite chapelle j et don Henrique, le frère bien aimé , si iongtenips attendu^ conduisit le cortège funéraire. Le corps de don Pedro d'Aïfarrobeirafutreligieusementplacé alors parmi les rois. Mais , au quinzième siècle, il n*y avait pâs un seul nomme de bon entendement et de cœur vraiment portugais qui ne répétât , comme la vieille chronique : « Cet homme était animé d*une âme presque divine ! »

Rien n'est plus triste, du reste, que le sort des princes issus de cette noble tige : les uns meurent dans un couvent, les autres voyagent sans fruit, d'autres vont porter au loin la célébrité malheureuse de leur père. Si vous visitez encore aujourd'hui cette île de Chypre, toute remplie de gloires , bien étrangères sans doute aux gloires dont nous cherchons le souvenir, vous serez peutêtre surpris de voir sur une tombe de marbre les armes de Portugal : ce sont celles du fils infortuné de don Pedro d'Alfarrobeira, qui s'en alla, quelque temps après la mort de son père, aans cette tle, y épousa la reine, et mourut, dit-on, empoisonné (*).

vers la nuit, dM hotntnes de bas étage le placèrent sur un bouolief et le tirent entrer là même , dans une pauvre maison, où 11 demeura trois jours . sans cierge, parmi d'autres corps morts etinieets ; et pendant ce temps il n'eut ni suaire , ni oraison , personne n'osant dire ou faire dirft publiquement des prières pour son Ame dans l'église môme d'Àlverea , ou il reçut Mtln la sépulture. « Il fat enterré, dit un historien naUonal , comme le dernier des hommes. Telle devait être la destinée de ce prince émlnent, qu'on a pu écrire en ces derniers temps un livre , remarquable d'ailleurs, sur Thistoire de Portugal, sans que son nom y soit même prononcé.

(*) Ce fils de D. Pedro d'Alfarrobeira se ' nommait D. Jofto. Ayant accompagné sa sœur dona Beatriz à la cour de leur tante commune, la duchesse de Bourgogne , il s'unit à Charlotte, héritiëro présomptive du royaume de

8UITB DU EÀGNB D'AFFOU^O V ; BXPÉDITlOnS d'aBZILa ST I>È irAK-

6EB. Après la déplorable journée d'Alfarrobeira , les luttes de parti s'apaisèrent, et lejeune roi put accomplir Tune de ces expéaitions célèbres qui ml oât valu le surnom d'Africain. Calixtéltt avait convié de nouveau lesprmces chrétiens à la guerre contre les Turcs . et la bulle de la croisade, comme on disait alors, avait été répandue en Portugal dès 1435, lorsque don Affonso résolut sérieusement déporter la guerre chez les musulmans. Les autres princes de l'Europe avaient été sourds aux admonitions du pape, bon Affonso l'écouta; il y avait là, pour ainsi dire, une affaire de famille à régler : le sang du prince Constant criait vengeance; et d'ailleurs cette guerre hasardeuse allait au génie Chevaleresque du roi : le 30 septembre 1458 , deux cents embarcations pleines de troupes Jetaient sur les plages d'Alcacar une armée déterminée. Aussi , comme le disent les écrivains portugais , débarquer et vaincre fut une seule et même chose. Dès qu'il eut installé comme gouverneur de la place nouvellement conquise Puarte de Menezes , dont la valeur chevaleresque devait bientôt répandre un si vif éclat, Affonso revint en Portugal; mais il y revint rempli des idées glorieuses qu'il avait puisées dans cette première expédition. Aussi , treize ans après , l'Afrique le vit-elle de nouveau à la tête d'une armée victorieuse , s'emparant de la place d'Arzila, qui tomba au pouvoir des Portugais le 24 août 1471 . Cette fois la lutte fut vive et le conflit *fut terrible dans l'intérieur de la place. Plus de deux mille Maures furent tués , et cinq mille d'entre eux perdirent la liberté. Don Affonso avait amené à cette rude école l'héritier du royaume , cet infant don Joam, qui, avant de se montrer un grand monarque , fut un prince accompli et reçut tous les .genres d'enseignements. Il fît des prodiges de valeur devant Arzila; son épée était même tordue à la fin du combat , grâce

Chypre. On suppose (fU'U môurutttaff le poison, et un célèbre voyajgeur portugais^ F. PAntaleon, vit encore à Nicosie, au seizième siècle, le magnifique tombeau qui lui avait été élevé. Nulle epitaphe ne rappelait ce prince malheureux ; mais les armes royales du Portugal disaient encore son origine.

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