RÈGNE DE D. FERNANDO. — LUTTES DÉPLORABLES AVEC LA CASTILLE
lianor tellez. — Le (ils de Dona Constança était né à Coimbre, le 31 octobre 1343; il monta sur le trône le jour où mourut son père; il avait alors vingt-deux ans. Tous les chroniqueurs se réunissent pour vanter la beauté de ce jeune souverain , les rares qualités de son intelligence, mais tous aussi parlent de sa faiblesse et de sa légèreté inconstante.
L’auteur de la Monarchie lusitanienne, le savant Brito, fait observer avec raison que nul souverain ne prit la conduite de l’État sous des auspices plus favorables. Diniz avait donné une immense impulsion à l’agriculture, Alphonse le Brave avait assuré l’indépendance au pays, don Pedro avait augmenté prodigieusement les ressour-
(*) La vie du vaillant Bertrand du Gués clin, par Cuveller, trouvère du quatorzième iiè* cle, t. I, p. 359. Ce poème, publié par M Char* rière, fait partie de la collection dej* Documents inédits relatifs à l'histoire de France.
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ces du trésor : les fatals conseils d'une fenunc artificieuse , l’influence de quelques favoris, firent évanouir en peu de temps ces principes de prospérité.
Les premières aunées du régné dedon Fernando ne devaient pas faire présager ce qu’amèneraient un jour son insoucianceet ses prétentions imprudentes. Il s’occupa immédiatement a relever les fortifications de certaines places , a les munir des approvisionnements indispensables et à construire même de nouveaux édifices. La période où vécut Fernando occupe sous ce rapport un rang de quelque importance dans l’histoire du Portugal ; il ne faut pas oublier que ce fut sous ce roi qu'on éleva les fortifications qui entourèrent si longtemps Lisbonne, et dont il reste encore aujourd’hui quelques vestiges. La première faute que fit don Fernando , celle qui faillit causer sa ruine, ce fut de ne pas s’en tenir à ces améliorations intérieures et d’élever trop haut ses prétentions.
Le roi qui était venu implorer vainement l'assistance de don Pedro, Pierre le Cruel, avait succombé; l'Espagne était entre les mains de Henri de Transtamare. Lejeune roi réclama hautement cette couronne , que le Portugal avait laissée tomber sciemment au pouvoir du fratricide. En effet, comme petit-fils de don Sanche, le trône de la Castille lui appartenait. Henriquc le Bâtard lui prouva bientôt ce que valent de telles prétentions, lorsqu’elles ne sont pas soutenues par l’habileté ou par une volonté énergique. Don Fernando s’unit à don Pedro d’Aragon , dont il demanda la tille en mariage, et il ne craignit pas de contracter une alliance avec le roi musulman qui régnait à Grenade. Une guerre cruelle s’engagea , une guerre acharnée, comme se la font les prétendants : elle cessa grâce a l'intervention de Grégoire XI, etlapaixfutsignéeàEvora, à la fin de mars 1391. Une pièce diplomatique datée de cette année prouve que la France allait entrer désormais dans des rapports plus directs et plus fréquents avec le Portugal qu'elle ne l’avait fait sous les règnes précédents (*). C'est à cette époque qu'on voit ap-
f • J Voy. te Quadro elementar dus relrxcü's pclilicas e di/domafuas do Portugal , publié par M. de Sanlarem.
paraître une de ces femmes dont lefatal amour fait la destinée d’un royaume, et dont la forte intelligence imprime une sorte d’éclat à la voie criminelle qu’elles ont suivie. Lianor Tellez , dame d’une merveilleuse beauté et qui appartenait à l’illustre famille des Mer.ezes, avait été mariée quelques années auparavant avec Joam Lourenco da Cunha, seigneur de Pombeiro; tfon Fernando s'était épris d'une passion violente pourcettefemme; au mépris de toutes les lois, il fit casser son mariage; et sans s'arrêter même aux obstacles qui naissaient de la parenté, il contracta une union publique avec elle , à Eixo , en l'année même où il venait de signer la paix.
Le drame , avec toutes ses conditions d’intérêt, de terreur, d'incidents inattendus ou tragiques , se montre à chaque instant sous fes formes les plus originales, durant ce règne. Ce fut, dit-on, cet évêque don Affonso, que Pierre le Justicier avait menacé du fouet pour cause d'adultère, qui bénit le mariage de don Fernando avec Lianor Tellez. Cette reine perfide redoute toujours les enfants d’Inez : elle a une sœur, Maria Tellez, belle comme elle, mais douée d'un cœur noble et dévoué; elle fait si bien que don Joam , le frère du roi, l'épouse secrètement; .puis, quand cette union est contractée, il lui faut le sang de sa sœur et la perte de l’infant. Pour parvenir à ce but , elle promet indirectement la main de l’infante à son oncle, et avec elle peut-être, un jour le trône du Portugal. Doua Maria Tellez est poignardée un matin par son propre mari; mais le crime n’est pas plutôt consommé, que Lianor se rit de l’assassin (*). L'infant don Joam fuit en Espagne, sous le poids de ses remords, si tien que les sanglantes amours d’un filsd’lnez continuent le drame de l’âge récédent. Il reste encoreun prince nede union funeste que punit Affonso IV; c'est un esprit fier, un cœur généreux, il refuse de baiser la main de la reine adultéré, que son frere lui a présentée. L’exil suit celte injure, et plus tard l’infant Diniz est contraint d’er-
(* ) Voy. le récit dramatique que Fomam Lopesnotiaa busse de cet événement, t'Amni* gués chevaleresques de V Espagne et du Portugal, par Ferdinand Dédis, t. II.
rer sur les mers du Nord. Un naufrage le jette au milieu de pauvres Flamands, et le second fils de la belle Inez est retenu captif sur les rives de Flessingue, dans la cabane d’un pécheur (*).
Tous ces récits , qui colorent l'histoire, mais qui ne disent pas les faits importants, nous sont malheureusement interdits , ou ne peuvent être présentésque d’unefaçon sommaire; il était indispensable néanmoins de faire connaître la femme artificieuse et cruelle qui eut une si grande influence sur le pays. Pour contracter l’odieuse union qui l’unissait à Lianor Telles, don Fernando s’était vu contraint d’éloigner son mariage avec, la fille du roi de Castille, il commit bientôt une action plus déloyale encore; au mépris des conventions contractées, à Kvora, il fit alliance avec le duc de Lancastre, fils d’Édouard 111, roi d’Angleterre : ce prince avait épousé la fille de Pierre le Cruel , il avait des prétentions au trône d’Espagne, et il les soutenait par les armes. La colère de Henri de Traustamare fut à la fois juste et terrible , car il apprit bientôt cette rupture inattendue. Il jura de se venger et de ne pas revenir en Castille avant d’avoir détruit Lisbonne. Fernand Lopes nous a même conservé les paroles de l’imprécation , et elles prouvent que si cette colère implacable s’arrêta , c’est que des fléaux inattendus détournèrent son accomplissement.
Il faut lire dans la vieille chronique les détails de cette déplorable guerre, une des plus cruelles sans doute de toutes celles que le Portugal eut à subir durant le moyen âge. 1). Fernando était reconnu roi de Castille par plusieurs villes; toutefois, après avoir dévasté la province de Beira, le roi d’Espagne arriva à la tête d’une armée puissante sous les murs de Lisbonne, et il se logea dans le couvent de San-Francisco. Les habitants de la cité, réduits alors à un
( * ) Ce fait, entièrement inconnu aux historiens portugais, est consigné avec tousses détails «Uns un précieux opuscule de M. le Glay, intitulé: Ànalccte* historiques. Apres les incidents les plus curieux , que nous nous réservons de faire connaître autre part, D. Diniz repassa en Espagne, s’y maria et devint l'origine de la maison de Villar.
affreux désespoir, commencèrent à mettre le feu à une partie de la cité ; tandis que les Espagnols faisaient eux-mêmes ce qu’ils pouvaient pour accroître le désastre, Fernando était paisiblement àSantarem, et Britonous le représente laissant passer les bandes des Castillans, regardant avec insouciance s'élever dans les airs la fumée de l’horrible incendie qui dévastait sa capitale. Par bonheur pour le Portugal , Grégoire XI, qui résidait à Avignon, intervint de nouveau entre les deux rois, et la cessation des hostilités fut résolue; ce fut le cardinal Guido de Montfort qui fut chargé d’établir les préliminaires de la paix ; elle fut signée définitivement le 19 mars 1373. L’entrevue des deux rois eut lieu sur le Tage, en vue de Lisbonne, et au milieu de cette pompe du moyen âge qui donnait un caractère de réelle solennité aux grands actes de la politique; si bien que Henri de Transtamare ne put s'empêcher de dire au retour : « Je viens de voir belle ville et beau roi. »
On prête à don Fernando un propos qu’on ne peut traduire aussi facilement, mais qui atteste à quel degré il avait été subjugué par les maniérés nobles et insinuantes de son rival (*). Un grand acte, un acte fécond en résultats déplorables pour le Portugal, mais qui ne devait etre ratifié que bien des années après, fut arrêté dès cette époque : Brites, si souvent promise par sou pere, fut enfin fiancée a l’infant de Castille.
ADMINISTRATION, M SRI NE. — NOU- VELLE RUPTURE AVECLA CASTILLE.— | ENTRÉE DES ANGLAIS EN PORTUGAL.
— C’est à cette période du règne de don Fernando qu'il faut placer la plupart des actes administratifs qui rachètent les fautes nombreuses dont il se rendit coupable. Une de ses actions les plus méritoires fut de comprendre , dès cette époque, quel était le véritable rôle que le Portugal était appelé à jouer dans le inonde par sa marine. Il s'occupa avec une persévérance digne de louanges de cette partie de l'administration , et c'est meme de son règne qu’il
(• ) Quamtoeu hanrricadn venho. Voy. Fernand Lopes, Chronica del Rey D. Fernando t dans la belle collection publiée par l'académie des sciences de Lisbonne.
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faut faire dater les assurances maritimes en Portugal. Les grandes forêts plantées par le roi Diniz commençaient à réaliser pour les constructions navales les prévisions de ce roi prudent. Fernando permit à la marine marchande elle-même d’y puiser gratuitement des matériaux; de grands navires furent construits avec art; en un mot, ce roi fit alors tout ce qu’il était possible de faire pour favoriser la navigation au long cours ainsi que le commerce extérieur, et Schœfrer, qui n’essaye pas de cacher les fautes de ce roi , donne en même temps une preuve de sa capacité peu commune, en présentant un tableau exact de tout ce qu’il fit dans ce sens. C’est la page de réhabilitation après les pages de Üétrissure.
Malheureusement, le mal l’emporte toujours sur le bien durant ce règne déplorable; en dépit du mot qu’il a prononcé au retour de l’entrevue sur le Tage, la légèreté, disons même la perfidie du caractère de don Fernando, reprend bientôt le dessus. En 13$1, il rompit de nouveau la paix avec la Castille. Ce fut alors qu’il appela à titre d’alliés les Anglais dans le royaume , et qu’il employa pour faire réussir la négociation qui devait les amener, un homme dont la vieille loyauté portugaise ne parle jamais qu’avec mépris. Un seigneur du pays de Galice, le comte Andeiro, fut envoyé par le roi à Londres, pour y rassembler les éléments d’une guerre perfide dont tous les résultats devaient tourner contre le pays. Cette trame odieuse eut pour première conséquence le déshonneur du roi. Au retour de sa mission secrète, le comte Andeiro avait été reçu par Fernando et caché dans son propre palais; la reine l'aima, et l’adultère fut ajouté aux autres crimes de Lianor. Quant à la guerre désastreuse qu’avait amenée la négociation de son complice, le Portugal ne compte peut-être pas d’époque plus fertile en rapines et en violences de toute espèce. Les Anglais, introdpits en Portugal comme amis sous la bannière de Lancastre, y commirent des excès dont les guerresâvec les Maures n’avaient pas à coup silr donné l’idée. L’enfance elle-même ne fut pas à l’abri de cette brutarlité soldatesque (*)
(*) Le Froissart des Portugais, Fernand Lo-
que ne pouvaient réprimer les chefs ; et le tableau si dramatique que nous a laissé Fernand Lopes de cette période sanglante, nous prouve qu’on ne peut la comparer pour les exces qu’elle amena qu’à notre guerre des Armagnacs (*).
Elle eut un terme cependant; et Jean Ier de Castille conclut la paix en 1383, en épousant définitivement l’infante dona Bri tes. On dit qu’à la nouvelle de cette paix si désirée, Castillans et Portugais, fatigués d’une guerre désastreuse et surtout de la presence de ces hommes du Nord qu’ils haïssaient presque également, se précipitèrent à genoux et rendirent grâce à Dieu dans les camps opposés. La guerre furieuse, impitoyable, comme la faisaient les Anglais, avait jeté le trouble dans ces âmes chevaleresques qui se repentaient à la fois de leur alliance et de leurs victoires; le duc de Cambridge retira ses bandes. Les noces furent célébrées; mais don Fernando ne put jouir longtemps de la tranquillité qui succéda à la guerre désastreuse dont il avait été le promoteur principal; la paix n’eut pour lui aucune douceur, il mourut d’une maladie dont i l avait prévu longtemps à l’avance les funestes résultats, et il s’éteignit à Lisbonne dans le palais du Liinoeiro, le 22 octobre 1383 (* *).
INTERREGNE. LB MESTRE D’AVIZ.
MORT DU COMTE ANDEIRO. — Le jour OÙ D. Fernando eut cessé de vivre, le Portugal se trouva placé dans la position la plus critique et la plus compliquée ; la régence tomba naturellement entre les mains d’une femme que le peuple haïs-
pes, raconte que leur férocité alla Jusqu’à couper un enfant en deux : l’infortunée mère , dont tous les efforls avaient échoué pour empêcher cet acte d’affreuse barbarie, apporta les restes sanglants de son fils au roi, qui présenta lui- même ces restes mutilés au général anglais. On promit beaucoup alors, mais les exces continuèrent.
(•) E padcceo Portugal , tanto damno dos ami g os Inglczes, como dosinimigos Castel hanos. Voyez Rodriguez, de Castro.
( ** ) D. Fernando, mort à trente-huit ans non révolus, avait régne seize ans neuf mois: il est enterré dans le couvent de San Francisco!» Sautarem ; il repose à côté de sa mère infortunée , dona Constança, première femme de D. Pedro. Selon un antique usage, LianorTeltez devait accompagner le corps du roi lors des funérailles solennelles qu’on lui fit; elle prétexta une indisposition , et ne parut pas. li faut lire les vieux chroniqueurs pour se convaincre du degré de haine soulevé par cette infraction aux usages.
sait et méprisait à la fois , et Jean 1", roi de Castille , revendiqua une couronne à laquelle, selon lui, le mariage qu’il avait contracté avec l’infante dona Brites lui donnait des droits incontestables. D.
Joam, le (ils aîné d înez, l’assassin de la noble Maria Tellez, élevait aussi ses prétentions; mais il les élevait du fond d'une prison où le roi de Castille l’avait plongé; et malgré les sympathies du peuple de Lisbonne, ses* chances étaient nulles en réalité. 11 n’y avait pas jusqu’à l’infant don Diniz qui ne cherchât à se faire quelques adhérents et à se créer un parti. Au milieu de tous ces esprits inquiets et ambitieux, l’homme que la Providence réservait nu Portugal gardait le calme d'une âme forte. Il voulait avant tout l’indépendance du pays ; le trône lui vint plus tard.
C’est à la suite d’uncétrangepréoccupation sans douteque plusieurs écrivains ont fait naître don Joam, mestre d'Aviz, du roi don Pedro et d’Inez; par cette singulière erreur, ils enlèvent une dynastie à l’histoire du Portugal. Le grand maître était fils bâtard du roi don Pedro, qui l’avait eu, selon l'opinion la plus commune, en 1357 (1). Je trouve dans un livre presque ignoré des historiens, que sa mère était Génoise et noble; mais l’opiniou la plus commune lui donne pour mère une dame du pays de Galice, nommée dona Tcresa Lourenço. Il avait été élevé par son père à la* dignité de grand maître de l'ordre d’Aviz, et la haine active que Lianor Tellez se sentit pour lui dès l’origine avait porté scs fruits : non-seulement la reine avait réussi à le priver momentanément de sa liberté, mais il avait failli perdre la vie par les menées de cette femme perfide.
Le mestre d’Aviz était aimé des Portugais précisément à cause des haines qu’il avait soulevées et de la droiture qu’on lui avait reconnue en mainte occasion. Tout nous prouve qu’il agit extérieurement d’abord au nom de l'infant don Joam, qui expiaitdansla prison dont il ne devait plus sorti»le meurtre de Maria Tellez. Au fond du cœur, il était l’élu d’un noble vieillard ,• investi lui-
( i ) Le 1 1 avril. Ce» t du moins l'opinion de Sylva, Mémorial d’el rty D. Joam 1 , 1. 1, p. 116. Fernand Lopes, qui doit inspirer tant de confiance, le fait naître le îs avril use.
même, par ses vertus, d’une sorte de royauté populaire : Alvar Paes contribua à faire obtenir la couronne au mesure d'Aviz, lorsqu'il eut compris que grâce à son énergie et à sa valeur c’était le roi qui convenait au peuple.
D. Joam se fit d’abord grand justicier , et il n’y a guère de page plus dramatique dans son histoire que celle où , sous le prétexte de venir prendre les ordres de la reine Lianor Tellez , au moment où il faut garantir les frontières de l'invasion espagnole, il pénètre jusque dans son palais afin de venger le peuple et la royauté. Un court récit nous fera mieux comprendre cet épisode.
Le comte Andeiro , qui s’était d’abord tenu à l’écart lors des funérailles du roi, avait quitté Ourem : malgré les pressentiments des siens, il était revenu auprès de Lianor Tellez , et dans l’attitude humblement orgueilleuse du favori , il recevait un jour aux pieds de la reine certains ordres dont un sourire laissait comprendre ou la douceur ou l’insolence. Le mestre d’Aviz entre avec les siens dans l’appartement; Lianor est sur son estrade , ses dames sont assises autour d’elle, le comte Andeiro devine à demi la scène qui va se passer ; il ordouneaux siens de prendre les armes. Il est trop tard; avec la froide courtoisie d’un chevalier qui prend congé de sa souveraine, don Joam a déjà quitté la reine ; sous un prétexte auquel il ne peut résister , Fernandez Andeiro est contraint de le suivre. I,es voilà dans la vaste salle qui précède le lieu magnifique où se tient la cour ; ils sont dans l’embrasure d’une croisée ; que se disent-ils? On l’ignore. Tout à coup le grand maître frappe du glaive celui que le peuple a jugé; Andeiro n'est pas blessé mortellement, un autre chevalier l’achève. Une immense clameur se répand alors dans le palais; et quand Lianor Tellez croit reconnaître dans ces cris prolongés, des chœurs lugubres , quand elle croit entendre les paysans à demi sauvagesdes provinces éloignées , qui viennent, selon l’usage, pleurer sous ses fenêtres la mort du roi, c’est un cri vengeur dout ses oreilles sont frappées.
Pour bien comprendre cette scène du moyen âge , il faut en suivre les divers
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épisodes dans Fernand Lopes ; c’est la qu’on saisit tous les détails du tumulte populaire qui succède à cette catastrophe : tumulte prévu à l’avance, et qu'on a excité en disant à la multitude que le mestre d’Aviz est en danger de mort. En effet, les habitants de Lisbonne n’ont pas plutôt appris par un jeune page envoyé à dessein , que le grand maître enfermé dans le palais y court un péril réel, qu’ils se précipitent en foule vers l’habitation de la reine, et qu’ils menacent de se porter aux plus terribles excès si don Joam ne paraît point. Il paraît à la (in , et aux cris de joie que pousse la multitude il peut comprendre pour la première fois que le grand maître de l’ordred'Aviz vient de changer son épée vengeresse contre le sceptre diÊ Portugal.
il ne fut pas salué tout d’abord du titre de roi ; mais après la retraite de Lianor, il fut nommé, le 16 décembre 1383, gouverneur et défenseur d u royaume. Il remplit avec valeur toutes” les obligations imposées à ce titre honorable, et cela grâce à l’énergie du peuple, car il avait contre lui la plus grande partie de la noblesse , presque tout entière attachée au parti de la reine fugitive, si ce n’est au parti castillan. Ce fut cependant parmi les nobles du royaume qu’il trouva l’ami sincère et dévoué dont la noble figure occupe à côté de la sienne le premier rang dans cette histoire.
N UNO ALVAREZ PEREIRA. — A l’épO-
que où nous sommes parvenus , le hardi chevalier dont nous parlons était à peu près de l’âge du jeune défenseur du royaume. Don Nuno Alvarez Pereira était né au mois de juin de l’année 1360, dans un lieu désigné sous le nom de Rom jardim près de Villa do Certào ; son père se nommait don Alvaro Pereira, prieur de Crato; il était fils lui-même de l’archevêque don Gonçalo , ui l’avait eu en légitime mariage avant 'entrer dans les ordres sacrés. La mère de Nuno Alvarez, qui appartenait aussi «à la première noblesse, se nommait F.ria Gonçalvez deCarvalhal, et elle était (ille du seigneur d'Evora-Monte, ou, selon quelques autres , de l’alcaïde mor d’Almada. L’homme qu'elle avait aimé était lié par des vœux -, elle sut racheter par
quarante années de pénitence les erreurs d’une passion que les contemporains eux-mêmes ont excusée : la vieille tombe où on lit peut-être encore l’épitaphe qui lui fut consacrée, parle de ses vertus, et la qualifie de dame très-honorable (1). Elleavait su en effetinspirer à son fils toutes les vertus guerrières de ce temps , et dès l’âge de treize ans don Nuno Alvarez fut armé chevalier; il le fut même des propres mains de la reine Lianor Tellez. On remarqua depuis que le jeune fidalgo n’ayant pas d’armure à sa taille, ce fut la propre armure du inestre d’Aviz qui lui servit pour la cérémonie; présage touchant d’une confraternité sainte, que la mort seule devait faire cesser.
Lejeune chevalier se maria, dès l’âge de dix-sept ans, avec une noble dame, appelée dona Léonorde Alvim. Elle lui appartenait déjà par les liens du sang, et il lui fallut une dispense du pape Grégoire XI pour contracter l’union projetée. Ce fut de ce mariage que procéda une lignée de rois dont s’enorgueillit le pays (2).
Ce n’est pas sans raison que nous sommes entré dans ces détails biographiques. Car Nuno Alvarez, le Scipion portugais, le saint connétable , comme l’appellent les vieux écrivains , marche en tête des héros que nous aurons plus tard à nommer. Son premier titre a la reconnaissance des peuples, ce fut de ne point désespérer de la cause du grand maître , et de comprendre que celui qui voulait l’indépendance du pays au risque de sa propre existence pouvait prendre le titre de roi.