GUERRE DE L’INDÉPENDANCE. — LE GRAND MAITRE ÉLU ROI. — BATAILLE
d’aljubarotta. — Comme D. Joam l’avait prévu, le roi d’Espagne soutint ses prétentions avec activité, sinon
(I) Voyez Cartloso, Agiologio Limtano, t. III , p. SIG. J
( 2 ) Nuno Alvarez Pereira eut de ce mariage deux filles, qui moururent de bonne heure, et une lille qui- s’appelait dona Brilés. Dona Léonor de Alvim était morte en lui donnant naissance, et ellese maria avec D. Affonso, lilsdu roi Jean l«*rf qui, après avoir porté le titre de comte de Barcellos, devint premier duc de Bragance; on sait combien de princes sont issus de celte maisou. Les vieux historiens appliquent au connétable les parolcsdu psalmiate: Potcnsin terra erit semen ejus, generatio rectorum benedici tur.
avec énergie ; il fit passer en Portugal plusieurs corps d’invasion ; il établit des rapports suivis avec la reine Lianor, et il fonda ses espérances sur la haine que le mestred’Aviz avait inspirée à l’amante du comte Andeiro. Eu cela, il ne fit pas preuve d'une sagacité réelle ; tour à tour soutenu et abandonné par une femme que la nation haïssait, il se vit bientôt privé de cet auxiliaire inconstant, car, en dépit des partisans qu’elle avait parmi la noblesse, doua Lianor, dont le peuple ne voulait plus, fut conduite à Tordesillas, et de la à Seville, où devait finir son existence politique, bien avant qu’une mort obscure l’effaçât complètement même du souvenir des hommes qui s’étaient dits ses plus chauds partisans.
Mais ici les événements se pressent , il faudrait dire les actions successives qui s’engagèrent entre les Portugais et les Castillans , les victoires partielles que remportèrent sur des points divers le grand maître et Nuno Alvarez. Il faudrait raconter l’invasion que le roi d’Espagne croyait définitive, le siège qu'il vint mettre devant Lisbonne, l’inutilité de ses efforts devant celte grande cité. Il faudrait peindre cette peste effroyable qui se fit un moment l'auxiliaire des Portugais contre leurs nombreux agresseurs; la retraite du roi de Castille; les efforts prolongés, inspirés parunerage impuissante. Ces récits, admirablement présentés d'ailleurs par des chroniqueurs contemporains, seraient fertiles sans douteen épisodes dramatiques; mais ils regardent surtout le Portugal, et nous avons hâte d’arriver a ces faits d’un ordre supérieur qui iutéresscut non -seulement l’Europe, mais le monde entier. Pressé par l'espace, nous n'omettrons toutefois aucun des grands événements qui se rattachent directement à la gloire de Joatn 1". Il y en a un qui les domine tous, c’est le choix populaire qui lui donna la couronne. Dix-huit mois s'étaient passés dans ces luttes que nous avons signalées rapidement; le grand maître avait pris goût au pouvoir; le peuple s’était attaché ardemment au grand maître; le pacte tacite était consenti, il ne s’agissait plus que de légitimer les désirs du défenseur et le choix de la natiou. Don
4* Livraison. (Pobtugal.)
Joam eut le bonheur de rencontrer une parole habile et un esprit ferme dans un des plus subtils docteurs qu'eilt formés l’école deBarlhole : Joam das Regras ou d’Arregas lui prêta |e secours de son éloquence, comme Suno Alvarez Pereira lui avait prêté le secours de son bras, l.es eortès furent assemblées à Coiinbre ; les prétentions de l'infante Beatrizfurent écartées facilement , mais il s'agissait de prouver que les deux fils d'Iuez n’avaient point de droit à la couronne ( I ). Le mariage qui légitimait don Joam et don Dinizfut nié solennellement; le serment prêté jadis par l’évêque de Guarda fut mis à néant. Don Joam, mestred'Aviz, fut proclamé roi de Portugal et des Algarves en l'année 1385.
' ( I ) Je doit à la singulière obligeance du savant archiviste de (Cambrai . une des pièces inédites les plus curieuses qui aient été conservées sur celte période de l'histoire de Portugal. C’est la transcription de l'interrogatoire du confesseur de I). Diniz, second lits d'Inrz de Castro, qui, fuyant l'Angleterre , ou II Ile se croyait pas en sûreté, lil naufrage devant Midlehôurg, el fut pille par des pécheurs flamands , qui ledepouillerenlmêmedeson argenterie On voit par ce curieux morceau comment l'infant Diniz s'attrihuail une legtlimiié qu'on devait refuser a l'infant II. Jofto, et qui le rendait a la fols cher au peuple et redoutable au meslre d’Avlz, devenu Joam I " ■ « üicil ulterius, super his inîermgntus, quod ille Petrus defumius rex ituashabuit usures, primant videlicet Conatantiam.ex qua procréant lilinm suttin Ferrandum solum , qui per novem annos région il rex Porlugalie. Onu si quidem constante matriinonio dicius rrx Peirus adullerium eontmisit eum quadam Agnele uuncupata, ex qua genuil tiiiiim adultennum Johannem, in Hispauia regruteui ; deinde Constantin predieta ali numanis astraeta que erat soror malris régla moderni Castel le, dicius Peirus rex duxit in uxnrem titemnralam Agnetem suant amisiam (ne , et ex ilia procreavit Dyonisium sepedictum in legilimo matriinuniu. »
Selon la teneur de cette pièce importante, l’infant Diniz, retiré en Espagne, aurait prèle foi el hommage au roi deCaslilïc, et sous Joam 1", se serait refusé, en Portugal, a agir contre ce monarque. Devenu suspect au fondateur de la maison d’Aviz, Diniz finit par inspirer des craintes réelles à un frère tout-puissant, t). Joam fut heureuxdes’en débarrasser, en lui donnant une mission pour le roi d Angleterre. Arrivé a Plymoulh , il fut averti par certains seigneurs portugais de ne se présenter devant ce souverain que s’il en obtenait un saufconduit; comme cesaufeonduit n'arrivait pas, il s'embarqua pour la Flandre, lit naufrage, demeura quelque temps parmi les pécheurs de MidleiKiurg, dans une captivité Ires-réelle, et fut trop heureux plus lara de trouver un asile en Espagne. Il est te foudateur de la maison de Villar, qui desceud par lui eu ligue directe d’Iuez de Castro.
L’UNIVERS
Il avait vingt-huit ans quand il entendit retentir les paroles sacramentelles de l’acclamation dans l’église de Saint- François à Coiinbre, où les cortès s’étaient assemblées (1).
Lemestre d’Aviz, devenu roi, ne fut point ingrat envers ceux qui l’avaient soutenu, ou plutôt la manifestation de sa reconnaissance fut un besoin de ce noble cœur: il investit de la dignité de connétable dfiroyaume don Nuno Alvarez Pereira , et il le fit en outre son mordomo mor ; Joam das Regras devint chancelier.
Il fallait garder les armes à la main une couronne donnée ainsi par le peuple : don Joam le savait si bien que tandis qu’on l’appelait roi àCoimbre, le monarque de la Castille lui contestaitce rang suprême. La bataille de Trancoso, où les Espagnols furent défaits, doit être reportee à cette époque mémorable.
Joam 1er comptait des partisans pleins d’ardeur; mais il n’avait point d’argent, car le riclie trésor accumulé par son père s’était épuisé sous le règne précèdent. Il avait de hardis soldats; mais il ne possédait point de forteresses, car toutes les places importantes réédiüées pardon Fernando tenaient pour la reine ou pour le roi d’Espagne. Grâce à sa fermeté d’âme, grâce au bras qu’il avait armé de l’épée de connétable, il sut se passer de tout cela; en peu de mois il soumit à sa domination nombre de lieux importants; il subjugua aussi bien des esprits rebelles , et quand le jour d’une batailledécisive arriva , cejour le trouva assez fort de l’amour de ses sujets pour u’il n’eût rien à redouter des ennemis e l'indépendance.
Le roi de Castille avait rassemblé cependant des forces imposantes; il ne les dirigeait pas seulement vers les frontières du Portugal. Une Hotte, qu’on peut regarder comme l’une des plus considérables qui eussent été encore
(I) Pedro de Mariz , qui a maintes fols recueilli des traditions curieuses sur l’histoire de sou pays, nous représente [). Joaui se rendant aux cortès de Coiinbre, et suivi par les Jeunes
Sens de la ville et même par les enfants, vêtus 'habits de fêtes, arlnes de djcrid. Ils allaient criant, Portugal! P<rrtugal ! jtorelrey D.Joum, nossû rey.'Là vieille ùoblesse lui faisait défaut; maïs ta jeune génération était pour lui, et il avait dû le comprendre, yoy. pour ces faits D ta logos d* varia. tiitloritx, édit, de I848,p.,127.
armées dans la Péninsule , s’en vint mouiller devant le port de Lisbonne. Le monarque espagnol, enfin, négligea si peu tout ce qui pouvait coopérer au succès de sa cause, qu'on le vit chercher des auxiliaires parmi les étrangers, et qu’il appela même à son aide les machines nouvelles que le génie militaire de l’époque avait récemment découvertes : on affirme que don Juan traînait à sa suite quelques piècesdecanon.
Le mestre d’Aviz (ses ennemis l’appelaient encore ainsi) ne pouvait opposer en apparence que de bien faibles ressources à cette armée formidable ; mais il était environnéde pur amour , comme dit un vieux chroniqueur, et cela suffit pour lui faire remporter une victoire durable, car elle fonda sa dynastie.
Le 1 5 août, la petitearmèede Joam Ier, qui se composait d’environ onze mille nommes, assez mal approvisionnés, se trouva , non loin, d’un village nommé Àljubarotla, en présence de l’armée espagnole, qui comptait trente-trois mille hommes effectifs pouvant combattre. Mais le total de In multitude accourue de tous les points de l'Espagne s’élevaità plus du double, puisque Faria y Souza, si minutieusement informé, la fait monter à quatre-vingt-dix mille individus. Malgré l’avantage immense du nombre, les conseillers du roi de Castille ne voulaient pas accepter la bataille; ils se rappelaient qu’il y avait parmi ces hommes des soldats accoutumés déjà à vaincre; ils devinaient dans l’attitude déterminée de cette petite armée une de ces résolutions guerrières qui dispersent les multitudes; ils furent contraints d’accepter la bataille décisive que leur offraieut les Portugais.
La journée d’Aljubarotta est restée, dans le souvenir des peuples de la Péninsule , comme l'expression la plus haute de l’esprit chevaleresque qui dominait alors. Avant que d’engager l’action , Joam 1er arma de ses propres mains plusieurs chevaliers ; et parmi les noms que les chroniques nous ont conservés, il y eu a plusieurs qui résonnent comme des noms illustres dans les autres pays ; il y eu a un cher surtout au Portugal, parce qu’il rappelle une noble fiction, tout empreinte de l’esprit de ces temps. Yasco de JLobèira
combattit comme un chevalier avant d’écrire comme un poète (1).
Tout, dans cette bataille, du reste, rappelle cette exaltation chevaleresque; tout jusqu’au nom que portait le corps des meilleurs combattants. Camoens a célébré lui-même cette brillante phalange dos enamor ados, qui secouvritde gloiredurant l’action, et que les mins trelesdu quinzième siècle environnèrent d’un poétique souvenir.
Joam I'r divisa son armée en trois corps: l’aile gauche, qui formait l’avantgarde, était commandée par Nu no Alvarez Pereira, et elle se composait de sept cents lances ; l’aile dos enamorados tenait la droite, et avait pour chefs Mem Rodriguez et Ruy Mendez de Vaseoncelos; derrière les chevaliers venaient les arbalétriers, besleiros, et les hommes de pied, pcons. Il y avait néanmoins un grand espace entre eux. Le troisième corps, dont l’extrémité atteignait presque l’avant garde, se composait également de sept cents lances et était renforcé par l’infanterie. La marche de l’ennemi obligea bientôt à changer ces dispositions , et le mouvement qu’on opéra fut tel que la petite armée portugaise se trouva éblouie par lardent soleil d'août, en môme temps quelle était accablée par la poussière épaisse que la troupe castillane soulevait.
Le jour déclinait lorsque les deux armées commencèrent à en venir aux mains. Les Espagnols avaient, dit-on, seize pièces de canon, les premières qu’on eût encore vues en Portugal :
elles tirèrent au commencement de l’action, et un boulet alla tuer deux freres qui marchaient à l’avant-garde.
Cet événement au début de l’attaque fut regardé par quelques soldats portugais comme étant du plus fâcheux augure; et un événement, fort simple en soi, eût pu imprimer à l’armée entière lè découragement le plus déplorable, si un simple peon n’eût annoncé, avec une admirable présence d’esprit, qu’il fallait voir dans cette circonstance un juge-
C 1 ) L’aUteur de VAmadis de Gaula , qui s’est peut-être Inspiré du rédt de quelque trouvère picard , mats qui a bien fait en réalité anc œuvre portugaise, ou, si on Palme mieux, un roman écrit dans l'Idiome galicien, était à cette journée célèbre.
ment favorable de Dieu (t) : les deux frères s’étant, disait-il, rendus coupables (tuelques jours auparavant du meurtre a un clerc pendant qu’il disait la messe. Du côté des Portugais, tous les hommes de valeur étaient à cette bataille, et don Lourenço, l’archevêque de Braga luimême, couvert du harnais militaire, s’en allait de rang en rang distribuant les indulgences accordées par Urbain VI à ceux qui combattaient les Espagnols, les Castillans suivant à cette époque, comme on sait , le parti de l’antipape Clément. Il n’y avait pas jusqu’à l’habile jurisconsulte Joam das Regras qui ne prétendît montrer qu’en l’occasion il pouvait se servir de la masse d’armes
f)our faire triompher ses opinions poitiques.
La meilleure lance et la plus loyale dans toute cette armée, c’était celle du jeune connétable; ce fut lui qui à l’avantgarde fit ployer d’abord les Espagnols, qui avaient obtenu au début un faible avantage; ia bande des amoureux, les soldats du verd étendard, le secondèrent admirablement. Quant au roi , la pique au poing il pénétrait partout où se présentait son paissant cheval, et on l’entendait répéter : San Jorge! San Jorge ! ade/ante ! adelante , Senhores ! Saint George! saint George! en avant, messieurs! Bientôt il quitta la lance pour se servir de la haehe, et ce fut en ce moment que, voulant frapper un intrépide Castillan,.honunede grande valeur, dit la ciironique, celui-ci, qui se nommait Gonzalez de Sandoval, lui arracha sou arme' pesante avec une telle vigueur, qu’il le fit tomber de cheval les genoux en terre. C’en était fait de lui, indubitablement, si un chevalier nommé Gonçaiez de Macedo ne fût venu à son aide, et ne lui eût rendu sa hache d’armes. A l’instant où il allait le frapper, Sandoval tombait sous les coups uun autre Portugais.
La bannière de Castille venait d’être abattue, et elle ne devait pas se relever dans cette journée fatale. C'est ce que comprit ie majordome du roi d’ Espagne, Pedro Gonçaiez de Mendoça ; il alla vers son souverain, et il le contraignit à changer ia mule qui le portait contre un
(l) Fariay Souza, Europa Portugueza.
L’UNIVERS
cheval de bataille : cette précaution le sauva. L’effort des Castillans redoubla; il y eut des traits admirables de bravoure et de résignation accomplis parquelques Espagnols. Cela n’empêcha pas que la petite armée si dédaignée de ces hidalgos ne remportât une victoire complète. Tous les Portugais qui avaient
}>ris parti dans l’armée du Castillan se irent bravement tuer ; on les tuait d'ailleurs lorsqu’on les faisait prisonniers, etce fut ainsi que périt, malgré les précautions du roi, le frere du plus loyal chevalier qu’il y eût dans toute l’armée portugaise , du bon connétable Nuno Alvarez.
L’historien portugais qui nous semble avoir réuni le plus de renseignements circonstanciés sur cette bataille. Paria y Souza, dit qu’on n’apprit jamais bien exactement quelle avait été la perte des Espagnols. On sait néanmoins que près de trois mille lances manquèrent à l’appel. Un beau-frère du roi, le marquis de Villena, premier connétable de Castille , y périt; don Juan de Castille, (ils du seigneur de Biscaye; don Fernando , appartenant à la famille royale, y périrent également, avec nombre de chevaliers: parmi ceux-ci se trouvaient plusieursFrançais de distinction et quelques Navarrais. Quant au roi don Juan, il prolita de la sage prévoyance du brave Mendoça,qui,lui,avaitsuccombédurant l’action, et il s’enfuit à toute bride vers Santarem; cette ville tenait encore pour les Espagnols. Une lettre de l’archevé- > que deBraga, qui fait plus d’honneur à l’humeur joyeuse de ce prélat qu’à son habileté comme écrivain, nous représente le monarque fugitif s’arrachant la barbe de désespoir, et maudissant le jour où il était entré en Portugal. Il n’avait gagné Santarem que pour s’en éloigner bientôt et tenter de s’embarquer à bord de la flotte mouillée devant JJsbonne : ce fut ce qu’il effectua. De retour en Espagne, il put se convaincre douloureusement du deuil qui y régnait : à la nouvelle du désastre d’Aljubarotta, il y avait eu du tumulte parmi le peuple, la vie de la reine Bealriz avait été ellemême en danger.
Quant à Joam Ier, son trône était désormais assuré; il resta trois jours sur le champ de bataille, selon l’usage de
ces temps; il recueillit un butin immense, et un vieil historien prétend même qu’il chargea de trophées les arbresde la forêt voisine(l). Ces trophées annonçaient que désormais la dynastie d’Aviz ‘régnait librement en Portugal.
Plus tard l’enthousiasme guerrier de ces deux hommes , qui avaient si bien combattu à Aljubarotta, se manifesta par une double pensée religieuse. Le connétable Nuno Alvarez Pereira fit construire l'église magnifique do Carmo, qu’une épouvantable catastrophe a détruite.
Joam Ier fit élever sur l’emplacement même où avait eu lieu cette action mémorable le couvent de Batalha. L’une a été renversée par un tremblement de terre, l’autre est encore debout, comme une preuve éclatante de ce que pouvaient faire pour les arts ces temps de foi et de chevalerie ; on peut encore dire à l'aspect de ce magnifique inonumentcequeaisait au quinzième siècle le cardinal Vicente Justmiano: Vidimus allerum Salomonis templum. Il est à craindre que les révolutions politiques, aussi bien à redouter pour les monuments que les commotions de la terre, ne détruisent lentement cet admirable monastère, qui n’a jamais d’ailleurs été achevé. Espérons que les esprits généreux qui dans ces derniers temps ont élevé une voix énergique en faveur des monuments historiques du Portugal , sauront préserver celui-ci (2).
DISSENTIMENTS ENTRE LE ROI ET LE CONNÉTABLE.— M ARIA G K DK JOAM I*r .
— Nous avons dû insister sur un fait aussi important que celui qui donna la couronne de Portugal à une dynas-
( I ) On conserva pendant longtemps à Batalha la chaudière aux dimensions gigantesques dont on faisait usage dans l’armée espagnole. Le monarque castillan , dont le luxe était prodi-
{;ieux, lit des pertes immenses en bijoux de oute espèce.
( 2 ) Voy. dans le journal portugais : O Panorama , les articles intitulés : Mais un brado em favor dns monumenlos. Nous rappellerons, en passant, qu’un savant prélat, connu par la rare élégance deson style, a donné une histoire complète du couvent de Batalha, dans les Mémoires de /' Académie des Sciences de Lisbonne. Outre cette description , on a le beau travail de Murphy, connu de tous ceux qui s’occupent quelque peu de la bibliographie des arts. Dans son Agiologio Lusifano, Cardoso a conservé des détails , bien précieux aujourd’hui , sur le temple mugnilique où reposait le connétable. Voyez le t. III.
tie nouvelle ; nous serons plus rapide dans l’appréciation des circonstances qui succédèrent à ce grand événement.
La guerre dura encore quelque temps, et elle se fit avec succès. Le connétable continuaàdonner des preuves éclatantes de sa valeur. Il entra dans l'Estramadure, et battit complètement les grands maîtres de Calatrava et de Sant iago.
Ce hardi capitaine, que les Portugais se plaisent a revêtir de tous les genres d’héroïsme, voulut agir avec une libéralité toute royale à l'egard de ceux qui l’avaient servi ; il donna généreusement la plupart des terres qui lui avaient été concédées par le roi , mais peut-être le fit-il en souverain plutôt qu’en sujet. Des dissentiments s’élevèrent entre deux hommes dont l’union avait fait la puissance; le connétable, mécontent, fut un moment sur le point d’abandonner le pays. Joam I°r comprit alors ce qu’une telle perte serait pour lui et pour le Portugal : il fit des concessions , et sut garder un ami fidèle. Il semble que le digne connétable ait voulu se punir luimême d’un tel mouvement a’orgueil :
quelques années après, recueilli dans son couvent des Carmes , et vêtu de l’habit religieux, il exigeait qu’en s’adressant à lui on le privât de tous ses titres et qu'on l’appelât Nuno simplement; si l’on ne s’y fût opposé avec fermeté, il eût vécu d’aumônes, et il serait allé eu mendiant mourir à Jérusalem (I). Et cependant un jour sa vieille bravoure, qui ne l’avait pas quitté un instant , se réveilla à la nouvelle d’une menace d'hostilités; il eut encore un cri sublime contre les Espagnols. Lorsqu’il mourut, la nation le pleura comme son libérateur et l’honora comme un saint (2).
(I) Le peuple célébrait sa fête bien des années apres sa mort, et durant le dix-septième siècle on chantait encore en son honneur un chant populaire ou il était traité de saint (condestabre xanlo ).
(’i) On lisait jadis dans l’église des Carmes de Lisbonne l'épitaphe du grand homme, ainsi conçue :
IV un* Alvarex Pereira,
Condextabre de Portugal ,
Jaz aqui drxta manevria Que foi na batalha real ,
A mais xingu/ar bande ira.
Capitûo mui vnlcroxo.
E por lai mu y conhecido O quai nuncafoi vencido Max xempre vicUarioso Do» « nimigot mui temido.
La vie de Joam l*r ne pouvait pas s’éteindre ainsi dans le repos monasti-
ue; elle était vouée encore à de grands
vénements. Assuré désormais du trône, le jeune roi se fit relever du vœu de chasteté qu’il avait prononcé comme grand maître, et il épousa à Porto , le 2 février 1387, doua Fiiippa, fille du duc deLancastre. Grâce à cette alliance’, si fertile d’ailleurs , si heureuse en toute chose pour le pays, il put récupérer toutes les villes et toutes les places que l’Espagne avait enlevées au Portugal. Le duc de Lancastre intervint; il y eut des propositions de paix ; une suspension d’armes fut d’abord signée(l) : interrompue néanmoins par diverses circonstances, la paix n’eut lieu entre les deux royaumes qu’en l'année 1399.
LES ENFANTS DB JOAM I*’. — D. Joaitl fut grand par lui-même, mais il fut grand aussi par les hommes de sa race : c’est vraiment de cette lignée qu’il faut répéter ce que disait un auteur italien des braves de son siècle : Ecco uno esercito d' lie roi. Pour comprendre l’histoire de cette période, quelques détails biographiques sont désormais indispensables-, on va les donner rapidement. Joam I*r eut hutt enfants de son mariage avec dona Fiiippa. Nous ne parlerons ici ni de l’infantedona Branca, neeen 1389, ni de l’infant don Affonso.né à Santarein en 1 390 , et reconnu comme héritier du royaume : l’une mourut en bas âge , l’autre ne vécut quedix ans. Don Duarte nenousoccupera pas davantage ici, parce que son règue sera l’objet d’un examen spécial. Le premier prince qui se présente ensuite est un de ces hommes nunca assaz louvado, qu’on ne peut jamais assez louer, dit le poète ; et cepen-
« Nuno Alvarez Pereira, connétable de Portual. Bit ici, lioinmr de telle sorte que durant la ataifle royale il lut la meilleure bannière. Capitaine très-valeureux el bien reconnu comme tel , lequel ne bit jamais vaincu, mais toujours Yiciorleux et fort craint des ennemis. « Voyez Cardoso, Aginlorjio Lusilano. Le même auteur raconte qu’on venait tirer par un trou pratiqué a l’angle de la sépulture un peu de ta terre qui couvrait lu couuetablc ci qu’ou vénérait cette poussière parmi le peuple comme les reliques les plus précieuses.
(I) Je signalerai aux curieux le texte de ce trailé, dont 11 est impossible île reproduire ici les clauses; Il existe à la Bib. roy. avec plusieurs pièces importantes relatives a l’histoire de PorhiB.il sous le n“ lu, Bis. Voyez également le Quadro clemenlar.
M L’UPrçVERS.
dant , par uflp f^alité inexplicable , sa renommée qe sorj pas du pays qtfi{ concourt à ^illustrer. On ignore sa biographie en France, et les histoires taisent son nom. Né à Lisbonne, le ddécerqhre t?92, i| futcomn^eses frères l’objet de cette sollicitude constante, vraiment éclairée, qui anima dona Filippa de Lancastre, femme d’un rare mérite elle-même, et qui ne négligeait rien pour hâter le développement intellectuel de ses enfants. D. Pedro, nommé plus tard duc de Coimbrej était un humaniste admiré des savants, un musicien habile , un poète dont la renommée n’est pas tout à tait éteipte (1 ): les chroniques contemporaines nous parlent encore de ses traductions de Cicéron , de son habileté à jouer de certains instruments, de sa bonne grâce su- >réme comme prince ; un beau livre de a Bibliothèque du roi, plus rare que )ien des manuscrits , nous prouve de quelle portée philosophique était doué cet esprit éminent. L’infant don Duarte, qui hérita de la couronne, ne tarit point sur la noblesse de ce grand cœur; et quelques lignes du Loyal Conseiller (2) suffiraient pour faire aimer celui qu’un frère traite avec cette indicible tendresse. Ce qu’on ignore généralement en France, c’est la part que don Pedro peut réclamer dans les succès éclatants de don Heprique : non-seulement il voyagea, car, à partir de l’année 1424, il employa quatre ans à visiter les royaumes les plus importants de l’Europe et les terres peu explorées de l’Orient; mais à Venise on lui offrit un précieux exemplaire des voyages de MarcoPolo(3),
(1) Ses œuvres poétiques seraient même un des premiers monuments de l'imprimerie introduite en Portugal vers les derniers années du quinzième siècle. Quelques personnes font remonter l'introduction de cet art a l'année I46f, et recourent comme preuve à la table exécutoire de D. Joara Manuel, évéque de Guarda, pièce qui se trouvedatée dulàoclohre 1461, et qui est relative a la tonsure. Il y est dit que les clercs porteront Coron, a ber tu tûo grande e lin redondn coma a redondeza cm Jim da~ que lia caria impressa.
U est question ici du cercle formé par le scet de- plomb que portait le bref pontifical.
Le plus ancien monument daté est l’édit, des prophètes. Lciria. 1404.
(2) O Leal Conscllteiro, ouvrage dcce prince, publié simultanément en France et en Portugal sur le manuscrit de la Bibliothèque du roi.
(3) Les pérégrinations de l'infant l). Pedro
et on prétend même qu’il rapporta deux cartes dont la valeur; quelque peu problématique aujourd’hui, fut longtemps le point de départ de certains savants (I) lorsqu’ils voulaient expliquer les découvertes du quinzième siècle. L’influence du voyageur vénitien est beaucoup plus certaine, et ce fut le précieux exemplaire de Marco Polo, rapporté par don Pedro, qui servit aux méditations de l’illustre infant confiné par amour de la science sur son rocher désert de Sagres.
Don Henrique, ou , comme l’écrivent les manuscrits contemporains, le seigneur don Amrrique , avait suivi de près le quatrième fils de Joam 1er; il était né à Portoselon les uns, à Villa Vicosa selon d’autres, le 4 mars 1394. H s’était appliqué spécialement aux mathématiques, de même queson frère s’était livré aux études littéraires. Azurara, BarrosetGoes, nous le représententdès l’origine méditant Ptolémée , ne négligeant aucun des historiens et des cosmographes qui pouvaient servir son goût passionné pour la géographie : sa noble figure domine toute une période de cette his.toire. Nous nous contenterons de rappeler ici que ce fut dix ans après le retour de son frère, vers 1438, qu’il appela Jacome de Malhorca, et qu’il fonda cette école nautique de Sagres dont le nom retentit encore, mais dont l’existence est regardée comme problématique par certains écrivains étrangers.
I/infant don Joam était né à Santarem en 1400; placé à coté de ses frères, il y a peu de chose à en dire, si ce n’est que par la suite il fut troisième connétable du royaume, et que, comme tous ceux de sa race , il se montra intelligent et brave.
La touchante figure de don Fernando vient immédiatement ; celui qui devait porter le titre de saint, à si juste raison, et qu’un noble poète espagnol a célébré sous le nom du Prince Constant , le frère aimé de don Duarte, était né à Santarern
sont passées à l’état de mythe populaire. Voyez ce que j’ai dit touchant le livre aprocrynhe où elles sont racontées, dans le Monde enchanté , Cosmographie et Histoire - naturelle fantastique du moyen âge, p. 314.
( t ) Voyez Memorla* de JJtlcratura ; voyez également ce que dit sur le même sujet Antonio Galvfto, Oescobrimenlns em diverses aunos, p. 22. Le cap de Bonne-Kspérance était marqué, disait-ou, sur ces cartes.
POpTUCAtf.
en 1 402, et reçut pour apanage la grande maîtrise de l'ordre d’Aviz.
A l’époque où Joani I" n’occupait pas lui-même un autre rang que celui de grand maître, c’est-à-dire bien longtemps avant son mariage, il avait eu d’une noble dame, qu’on appelait dona Ignez Pirez, un fils nommé don Affonso, né en 1 370. Ce prince avait épousé, en 1401 , la fille unique du connétable Nuno Alvarez Pereira, et ce fut lui quj le premier porta le titre de duc de Bragance (1).
^J,es femmes elles- mêmes partici-
Hkt. dans cette famille, aux pensées
■F , aux vertus pleines d'énergie Bfflna reine donnait I exemple: et sans "arler de la comtesse d'Arundel , fille illégitime, dont la destinée fut obscure, nous rappellerons que l'infante Isabelle, gui épousa en 1430 Philippe le Bon, était un de ces esprits virils qui ne reculentdevant aucune difficulté. Mère du Téméraire , son fils aimait à rappeler qu’il tenait par elle au prince qui avait sucouuuérir un trône, et il punissait par le sac de Dinan , comme l’a si éloquemment prouvé M. Michelet, l’outrage qu’on osait faire à sa mémoire.
CARACTÈUE 1>E JO X M 1*'; ESPRIT QUI RÉGNAIT A LA COUR. — Si l’on voulait avoir aujourd’hui une légère idée de la manière austère et sage dont ces princes furent élevés, ce serait dans le Loyal Conseiller, dans le livre composé par l’héritier du trône, qu’il faudrait chercher ces détails : c’estla seulement qu’on les pourrait trouver. On y verrait que Joam 1", prince lettré , puisqu’il avait composé un livre sur la chasse, était assez éclairé pour mépriser les superstitions mises en circulation par l’astrologie, et que, secondé par l’admirable princesse qu’il avait associée au trône, il avait réuni déjà eu Portugal touslesélémentsdudcveloppement intellectuel qui allait se manifester avec tantd’éclat. Je le répète, c’esf dans ce beau livre de philosophie pratique écrit par un roi, qu’on peut saisir les secrets de cette vie morale qu’on a si longtemps méconnue. C’était une noble
(I) Une espèce de légende, admirablement racontée dan» les vieux historiens, donne pour mère au duc de Bragance la tille d’un richd cordouanicr de Faro, qui se relira plus tant dans un Couvert,
époque sans doute que celle où le souverain répétait à ses fils : • Rappelezvous que de toutes choses , dont il peut arriver décroissement d'honneur , encore quelles vous paraissent de petite conséquence, il faut se garder comme si elles étaient périlleuses ; et qu'au contraire, si une chose est grande seulement en apparence, et qu'on ne puisse en apercevoir le dommage, il faut la dédaigner. » C’était un temps de force vraiment virile, et à la fois de pureté chrétienne , que celle où le fils de ce grand roi pouvait répéter à son tour ; « Il n’y a pas une seule femme en cette cour qu’une langue calomnieuse puisse atteindre (1). »
Disons-le cependant, la barbarie se mêlait encore à cette pure expression de l’honneur chevaleresque, à cette penséç idéale delà vie chrétienne, que rilippa de Lancastre rêvait pour tout ce qui l’approchait. Un fait bien peu connu noug en offrira la preuve : en 1389, une des femmes de la reine, célèbre par sa beauté, dona Beatriz de Castro, se laissa séduire par les expressions passionnées de Fernando Affonso, camener du roi, jeune homme renommé lui-même par la noblesse de ses façons, nous dit la chronique. Beatriz de Castro admit dans sa chambre, durant une nuit, l’homme qu’elle avait remarqué. Le roien fut instruit; le cavalier fut admonesté. L’amour fut le plus fort:
Fernando Affonso ne tint compte des paroles du monarque ; il eût dû se rappeler sans doute que le mestre d’Aviz n’avait pas hésité lorsqu’il avait fallu frapper l’adultère presque sur les marches du trône. Il continua ses visites nocturnes dans l’appartement des femmes de la reine. Joam Ier le fit arrêter; mais en chemin il parvint à s'enfuir, et il entra dans l’église de Saint-Éloy. Le roi fut prévenu de cette circonstance au moment où il se réveillait d’uue sieste profonde. « Il s’en alla à pied à peu près comme il était, et il fit arracher le criminel d’une statue à laquelle il se cramponnait, et qui s’élevait sur lemaître autel. Plongé en prison, Affonso envoya demander a dona Beatriz si pour se sauver il lui était permis de dire qu’ils
(I) Vovex O Ltal Cunselkeiro, édition donnée par M. Roquette.
L’UNIVERS
étaient unis tous deux en mariage ; la réponse fut qu'il fallait dire tout ce qu'il pourrait inventer pour sauver sa vie; neanmoins ni cette adhésion ni l’intercession delà courentière, sans en excepter la reine, ne purent l'empêcher d’être brûlé le jour suivant sur la place du Rocio, où il fut conduit précédé des cricurs publics. Craignant que le roi ne lui infligeât le même supplice, dona Beatriz lui envoya demander ce qu’il déterminait a son sujet. Il lui répondit qu’il ne voulait pas pour elle d’autre châtiment que celui qu’elle subissait, à savoir, qu’étant ce qu’elle était (et elle était parente du roi), elle eût à vivre avec le souvenir d’avoir appartenu à un homme de bas étage. »
Expédition dirigée contre ceu-
TA.— PRISE DE LA VILLE PAR LES POR- TUGAIS. BRAVOURE DE L’iNFANT d. IIENRIQUE Onapu voir,ct les ren-
seignements donnés plus haut en sont la preuve, que nous nous sommes beaucoup plus attaché, dans cette notice , a mettre en relief certains points ignorés de l’histoire, à faire connaitrela vie intime du peuple, à dévoiler le caractère des princes , a faire ressortir même les usages particuliers aux siècles, que nous n’avons prétendu écrire l'histoire proprement dite des batailles ou bien celle des grands faits politiques, connus universellement. Si nous rétrogradons cependant de quelques années à l’époque de l’extrême jeunesse de ces infants, dont nous avons donné rapidement la biographie , nous rencontrerons un de ces événements essentiels de l’histoire, dont les conséquences ont une telle gravité, qu’il sufllt pour arrêter l’esprit du lecteur de signaler le fait lui-même.
En 1415, le Portugal, assuré de la paix avec la Castille, était arrivé à un haut degré de prospérité ; J oain 1" , comblé de gloire , .rêvait peuPêtre déjà la gloire pour ses fils, lorsque les infants , las de leur oisiveté studieuse, songèrent à tenter les périls d’une sorte de croisade, d’une guerre contre les mahométans, toujours juste aux yeux des chrétiens de cet Age. Ils voulaient être enfin armés chevaliers, et ils prétendaient le devenir àla suite de quelque faitd’armes éclatant. Ils eurent une certaine peine à faire passer leur enthousiasme dans le
eeeur de leur père* mais celui-ci, quand il eut consulté la haute sagesse de son vieux compagnon d’armes, n’eut plus d’objections à leur opposer; et lorsque Nuno Alvarez Pereira eut parlé, l’expédition de Ceuta fut résolue.
Aucune des précautions qu’une vieille expérience militaire pouvait suggérer ne fut négligée; le secret de l’expédition surtout fut gardé d’une manière admirable.
A la nouvelle des immenses préparatifs qui se faisaient en Portugal et des forces navales qu’on y rassemblait , plusieurs États de la Péninsule prirent l’alay^^ le roi de Grenade, qui voyait chancelant, sentait plus que les sa terreur augmenter; il envoya des ani^F bassadeurs à Lisbonne pour tenter de pénétrer le grand secret dont il redoutait les conséquences. Il s'adressa à la reine , aux infantes , aux grands seigneurs même, en offrant des présents magnifiques; ses efforts furent inutiles. L’habile monarque laissa s’accréditer l’idée que l’expédition était destinée à porter la guerre en Hollande.
Cependant un événement déplorable fut sur le point de retenir longtemps dans le port cette flotte équipée à si grands frais, cette brillante armée navale, sur laquelle l'Espagne entière avait alors les yedx fixés- La peste régnait a Lisbonne, et la reine en fut atteinte. Dès le premier moment de l’invasion de la maladie, cette Ame ferme envisagea avec un sang-froid admirable le péril qui la menaçait. Rien n’est plus touchant, dans le récit diffusées chroniques, que le passage où l’on rend compte de cette mort sainte ; rien ne donne une plus haute idée du caractère de cette noule femme, que les dernières expressions de son amour pour le roi.
Elle présagea alors la gloire dont les Portugais allaient se couvrir, et elle ne voulut pas que sa mort arrêtât un seul moment l’expédition. Dona Filippa de Lancastre expira àSacavem, le 1 H juillet 1415; et un des plus grands écrivains du Portugal a peint en termes admirables les dernières heures qu’elle passa sur la terre.
Le deuil que ressentit Joain I" fut profond; mais ce fut le deuil d'une Aine énergique , qui comprend les devoirs de roi. Après avoir honoré dignement la mé-
moire de celle qu'il chérissait avec une telle tendresse, qu'un seul doute sur sa fidélité n’est jamais venu ternir le souvenir de son amour, il ordonna tout à coup que la flotte se pavoisât, et qu'on revêtit dans toute l'année des habits de fête: les princes eux-mêmes quittèrent leurs robes de deuil, et se parèrent d'armes splendides; enfla les deux cents voiles dont se composait la flotte
Suittèrent les côtes du Portugal , et se irigerent vers l’Afrique.
Nous passerons rapidement sur ce mémorable voyage, fertile eu incidents curieux; nous ne dirons point ces effroyables tempêtes, qui, eu trompant les Maures sur le succès probable de l'expédition, contribuèrent sans aucun doute à la réussite de l’attaque qu’on méditait. Nous mettrons de côté les luttes violentes qui s'élevèrent au sein même de la réunion des chefs conduisant l’expédition; il n’est vraiment nécessaire ici que de rappeler l'inflexible volonté de Joam I" et la fermeté que l'infant U. Henrique sut opposer, malgré son jeune, âge, aux orages des flots et aux volontés des hommes (I).