CONSEQUENCES DE L’EXPEDITION DB
joam l*r bn Afrique. — La prise de Ceuta fut un faitd’uuesignilication réelle pour le Portugal ; et c’est ce qui a été exprimé en termes excellents par un historien moderne qui apprécie à mer- ’ veille la valeur des événements historiques. A ussi reproduirons-nous, en partie du moins, le jugement qu’il porte sur la chute de cette cité musulmane, d’où les chrétiens de la Péninsule avaient vu sortir tant de conquérants. « La petite troupe héroïque qes Portugais, dit-il, abattit cet épouvantail des derniers siècles. Le destin et le rôle de Ceuta se trouvèrent tout à coup merveilleusement changés entre les mains des Portugais. Cette ville , naguère la clef des États de l’Islam, devint la terreur des mahométans. A l’avenir elle devait être le boulevard du christianisme sur la côte d’Afrique ; pour le roi Joào, son conquérant , c’était une garantie que ses successeurs, en lutte perpétuelle avec les infidèles, réuniraient toujours de nouvelles contrées à la foi chrétienne C'était en même temps la
première expédition maritime, le premier exploit sur un élément où le Portugais ne se sentait pas ferme ; car sa Hotte, incapable de se diriger, se laissa entraîner par le courant du détroit (l ). Ceuta fut pour les Portugais le point de départ pour des conquêtes éloignées sur la côte d’Afrique; et la prise de cette ville , qui remplit de joie et d’admiration tous les Etats chrétiens delà Mediterranée,
( I ) Pour ôtre juste, disons cependant que les Portugais entreprenaient dés cette époque des voyages bien autrement diliici les.
devait enfanter ensuite de vastes projets, de hardies entreprises, de prodigieux exploits. Un nouveau champ était ouvert , Aine nouvelle direction était donnée à l’esprit et à l’activité de la nation. Dès lors les Portugais ne parlèrent plus que d’expéditions maritimes, et Ceuta fut le premier anneau de la longue chaîne que des marins portugais tendirent autour de la côte d’Afriaue, dont le dernier, scellé d’or, se rattachait au paradis de l’Inde » (1).
mort de joam lrr. — Après la prise de Ceuta, rien d’essentiellement mémorable ne vint illustrer le règne de D. Joam. Si plus d’espace nous était accordé, nous aimerions à nous étendre sur les prouesses chevaleresques de cet illustre D. Pedro de Menezes, comte de Viana, et tige de la maison de Villaréal , qui se vantait de défendre la ville nouvellement conquise avec un simple bAton de cormier (2), et dont la présence seule suffisait pour jeter l’épouvante parmi les Maures; nous aimerions même à consacrer quelques pages à cette légende des douze seigneurs portugais qui s’en allèrent défendre jusqu’en Angleterre des daines lâchement outragées, et qui ne revinrent dans leur pays qu’après avoir obtenu un triomphe tout chevaleresque. Ces détails néanmoins sont bien plus du domaine de la poésie qu’ils n’appartiennent en réalité à l’histoire. Ainsi, il est facile de le remarquer, les derniers temps où vécut Joain Ier furent employés à des choses plus utiles qu’elles ne furent brillantes. Le vieux roi laissait s’agiter autour de lui toute cette jeunesse chevaleresque, et songeait bien plutôt à l’amélioration matérielle de ses États , u’à de nouvelles entreprises. Une des ernières décisions qu’il prit futunede ces mesures essentielles qu’il faut nécessairement mentionner. Il exigea que les actes publics, qui avaient été datés jusqu’alors de fère de César, adoptassent l’ère du Christ. On était parvenu en 1433, et rien ne menaçait la tranquillité profonde dont jouissait tout le royaume, lorsque I). Joam se sentit attaqué de la maladie dont il mourut, il
(I) Voyez Schneffer, Histoire de Portugal, traduite en français par M. Soulange-Bodin.
I 2 ) Pao de zawbugo.
était qlors âgé (je soixante-seize ans, et jl expira fè 14 août , dans le mois même où il était né. Ûu chroniqueur a dit de lui que c’était un fort ouvrier aux œuvres de bataille. J’aime mieux le mot du peuple, qui l’a appelé le roi du bon Souvenir.
RF.GNB DED. DUABTK. — SUITE DÉ- PLORABLE D’UNP, EXPÉDITION Kl»
AFRIQUE- — CAPTIVITÉ DU SAINT IN- FANT- — U n’était pas dîflicile de s’asseoir sur un trÛne que la main puissante de Joam I" avaitconsojidc et que la lance du saint connétable avait défendu. Le successeur du grand homme était d’ailleurs un prince sage, modéré, instruit, plus que ne l’étaient les souverains de son siecle; puis, il joignait à toutes ces ualités une habileté peu commune ans les exercices chevaleresques, ce qui le faisait considérer comme un prince accompli. Il commença à régner le lô août 1433, et dès le début son administration fut si prudente qu’on se prit à dire d'un commun accord, qu’il entendait encore mieux l’art de conduire un royaume que Défaisait son père. Mais les rois comme Joam 1" sont rares ; on n’avait pas encore vu son fils à l’œuvre. Il promulgua sans doute des lois excellentes contre le luxe, il s’opposa par ses ordonnances aux dissipations excessives des grands. Il lit mieux : grâce uses sages prévisions, les lois, dispersées jusqu’alors, furent rassemblées, coordonnées de manière à former une sorte de code national. Toutcela n’empêcha point que son règne, si court d'ailleurs, ne fût marqué par d’étranges calamités.
Lorsqu'ils parlent de ce prince, de son administration paternelle, de scs vertus privées, de l’exemple qu’il donnait par son union touchante avec la reine Léonor (1), qu’il avait épousée cinq ans auparavant, les écrivains nationaux ont coutume de dire; « Il ne manqua rien à ce prince pour être parfait, que d’étre servi par une fortune meilleure. » Ce qui lui manqua eu réalité, ce fut la volonté ferme qui fait les grands rois.
(4) Quel temps que celui où un roi pouvait dire a propos «les femmes : « Si l’on dit que rares sont les bonnes , moi je dis qu'il y en a beaucoup dans ce eus ; car pour le présent Je pe connais pas, elle (t'entends point parler de femme de chevalier ni d'autre homme de valeur en tous mes royaumes , qui ait renommée
Où il eût fallu montrer de la fermeté sans doute, c’eût été quand ce jeune frère qu’il aimait , quand ce noble infant D. Fernando, qu’il eût voulu voir entouré du prestige glorieux dont les autres princes marchaient revêtus, le supplia de le laisser.aller à la conquête de Tanger. Sa raison éclairée, son instruction peu commune , lui laissaient entrevoir tout le danger de cette expédition; il ne sut pas résister aux instances du jeune prince et aux supplications plus pressantes de i’infanl 1). Henriquequ’un secret instinct entraînait toujours vers les plages de l’Afrique, que ce fût les armes à la main , que ce fut par les désirs de sa forte intelligence. En vain l’infant D. Pedro , d’homme essentiellement fait pour gouverner, s’opposa-t-il de toute l’énergie de sa haute raison au départ de l’expédition projetée , sa voix ne fut pas entendue ; il faut dire , pour excuser D. Duarte , qu’une huile émanée de Rome vint sanctifier la résolution chevaleresque de ses frères, et que la reine Eléonor, toujours opposée à D. Pedro, joignit ses efforts a ceux des deux infants. L’expédition contre Tanger fut résolue. Que faire, en effet, contre une voix sainte, qui entraînait naguère aux croisades? qu'opposer à tous ces pieux (Jésirs, qui empruntaient pour atteindre leur but ('irrésistible ascendant d'une femme?
Il avait étédécidé qu’une arraéedequatorze mille hommes environ serait dirigée sur Tanger. L’expédition répugnait a l’instinct du peuple ; au moment du départ, on n’eut en réalité, pour aller à la conquête d’une des cités les plus fortes de rAfrique.qu'unearméedehuit mille hommes. La première faute, ce fut de partir avec cette poignée de soldats; la seconde, ce fut de ne point obéir h la sage injonction du roi, et de ne pas garder une communication permanente avec la flotte, comme il l’avait expressément commandé. En vain l’infant I). Henrique fit-il des prodiges de valeur, et
contraire à l'honneur et.1» la garde de loyauté, et l’on compte plu» de cent femmes que 16 roi et la reine mes seigneurs père et mère, dont Dieu veuille avoir l’àme, el que nout-môme avons mariées en nos domaines. Or il a plu à notre Set-
Î;oeur Dieu qu'tl n'y en eut pas une seule que e sache qui ait failli depuis qu'elle avait été mariee. » Voyex le Leal Cortxlheiro, p. 2M
i: UNIVERS.
d'une valeur admirablement persévérante, devant cette multitude innombrable de Maures, qui renouvelaient sans cesse leurs forces par l’attaquer, en vain fut-il seconde par l’infant I). Fernando, qui se montra alors chevalier dans la plus noble acception de ce mot, il fallut abandonner les plages de l’Afrique et sauver cette armée en péril. Le débat ne manqua pas de dignité, mais la condition futdure : D. Fernando resta prisonnier, et en échange de sa personne les musulmans exigèrent impérieusement qu’on leur rendit Ceuta.
le prince constant. —Il n'vapas dans l’histoire de Portugal d’épisode plus noble et plus touchant que celui qui nous représente ce jeune prince aux prisas avec le malheur. Comme on l’a très-bien fait observer, la haine nationale elle-même a dd se taire pour célébrer en vers admirables (t) ce dévouement dont la grandeur veut se cacher, mais dont l'héroïsme parait d'autant plus qu’il se manifeste avec une simplicité dont nulle époque n’offre d’exemple. Conduit à Fez avec quelques serviteurs fidèles, l’infant D. Fernando y fut, dès son arrivée, l’objet des persécutions les plus déplorables. Oblige de se contenter de la nourriture la plus grossière, contraint à se soumettre aux travaux les plus rudes, il opposa une inébranlable fermeté à tous les efforts que l’on put faire pour ébranler son pieux dévouement. Aussi finit-on par l'arracher à la société de ses compagnons et par le vouer à une solitude complète. De tous les passages de cette pieuse histoire, qui nous a été conservée par le secrétaire de l'infant, le plus touchant sans contredit est celui qui nous représente ce prince infortuné épiant le moment où quelque heureux hasard pourra lui faire rencontrer un deses fidèles Portugais, pour donner à ceux qui l’ont suivi quelque preuve de gratitude et quelque enseignement courageux. Le pays était instruit de ce sacrifice, et il en appréciait la grandeur. L’âme dévouée d'un frère épiait le moment du rachat; mais le pouvoir ecclésiastique, consulté sur l'opportunité d’une telle transaction
( I ) Voyez le drame historique intitulé : te Prince Constant, l'un de* chefs-d'œuvre de Uihleron de la Barca.
avec des peuples infidèles , se prononçait pour un refus. Tout en admirant le
Fieux dévouement dont l'infant donnait exemple, Rome elle-même prétendait qu'il n appartenait à aucun prince chrétien de rendre à l'islamisme des mosquées consacrées au vrai culte; et c’est ce qui aurait eu lieu a Ceuta.
D'un autre côté, s'agissait-il dans le conseil delà libertédu prince, D. Duarte rencontrait jusque dans la famille royale une vive opposition. En vain s’adressat-il à quelques âmes d’élite qui pouvaient comprendre sa tendresse et la grandeur du sacrifice qu’on devait peutêtre au muet héroïsme de l’infant , il n’eut point assez d’énergie pour suivre l’impulsion de son cœur.
Le saint infant, car on l’appelait déjà ainsi , n’éleva pas une plainte contre la rigueur de sa destinée , ou contre l’apparente indifférence de ses compatriotes; fl comprenait ce que valait Ceuta : il savait se dévouer, mais il ne voulait pas imposer de sacrifice en échange du dévouement. Après six ans de captivité, l'heure de la délivrance arriva enfin : miné par une affreuse dyssenterie, il succomba dans sa prison lê 5 juin 1443, et il montra assez de grandeur, durant l’épreuve suprême, pour que le prince cruel qui commandait à Fez ne lui refusât pas une vive admiration. Cet homme odieux réservait cependant une dernière insulte aux chrétiens : aussitôt que la mort du prince lui fut connue, il exigea que les Portugais qui priaient...
et qui cherchaient sur cet auguste visage les signes des prédestines, il exigea , dis-je , que ces serviteurs en larmes portassent une main à regret sacrilège sur le cadavre de leur maître, et le préparassent pour un dernier outrage. Ils surent néanmoins conserver le cœur du noble infant , et tandis que son corps, rempli de paille et accroché à la muraille, était le jouet du vent, au-dessus de la porte de la citadelle, ils venaient chaque soir s’agenouiller pieusement sur le tapis en lambeaux qui cachait la relique sacrée. Quelques annéesaprès, le cœur du saint captif fut religieusement porté en Portugal par son secrétaire. Don Duarte n'existait plus ; Joani Alvarez eut ordre de remettre son précieux dépôt au monastère où repose le
fondateur de la maison d’Aviz. I) cheminait solitaire dans la campagne qui entoure Batatha , et peut-être une larme furtive venait-elle mouiller sa paupière à la vue de ce dernier abandon , lorsqu’il rencontra par hasard la suite pompeuse du grand maître de l’ordre du Christ, qui se rendait où l'appelaient ses fonctions. Il suffit de dire quelles étaient ces cendres pour qu'aussitôt on les honorât : ainsi eurent lieu les funéraillesdu prince Constant. Le cœur fut déposé dans la tombe que le vieux roi avait fait préparera ses fils; plus tard on y put renfermer les lambeaux de ce corps qui avait subi tant d'outrages, quand le roi de Fez l’eut rendu. Cherchez encore aujourd’hui parmi les .traits capricieux de ces ornements gothiques qui s'enlacent sur le tombeau , vous y lirez la devise du prince : lk bien me plaît; toute la vie du saint infant est contenue dans ce peu de mots (1).
MORT DU BOt D. DUARTE. — COMMEN- CEMENT DU RÈGNE D’ALPHONSTi V. —
JJ. Duarte mourut avec le chagrin de n’avoir pu racheter ce frcrc bien-aimé, ui était doublement victime de son évouement et de son courage; quelques auteurs contemporains affirment même que la préoccupation douloureuse de cette captivité contribua plus que toute autre chose à la mort du roi. D. Duarte fut attaqué, dit-on , de la peste aussitôt après avoir pris connaissance d’une lettre qui lui fut présentée à Thomar ; mais l’opinion qui te rend victime d’une ardente sensibilité semble vraiment plausible à ceux qui ont pu lire l’ouvrage de morale où ce monarque a déposé ses pensées les plus intimes. Rien n’est touchant, en effet , dans le Leal ConseUteiro , comme les regrets donnés par ce prince aux amis absents; rien ne peint mieux cette âme profondément sensible, que les souvenirs qu’il consacre à son frère ü. Pedro , lorsqu’il voyage dans l’Orient, à sa sœur Isabelle lorsqu’elle vit en Bourgogne. Ces élans d’une âme tendre n’allaient ja-
(1) Frey JoAo Alvarez , qui devint plus tard Abberommendataire de Paco deSouza, donna, dans un style plein de na’lvrlé, le récit de la captivité du saint infanl : cette vie fut imprimeeen Isa". C’est la première édition qu’il faut choisir ; les impressions subséquentes ont altéré le texte original .
mais jusqu’aux grandes prévisions.
Mieux que personne , sans doute , D. Duarte connaissait la haute capacité de son frère, et i I ne perd aucune occasion de témoigner son admiration pour lui :
en vertu de scs dernières volontés, ce ne fut pas cependant D. Pedro qui fut chargé de la régence. Après la mort de ce roi , qui arriva le 9 septembre 1438 , son testament fut ouvert ; il se trouva que dona Leonor avait un droit exclusif aux soins du gouvernement.
Comme s’il eût eu plus de confiance dans l’énergie des autres que dans la sienne, D. Duarte recommandait expressément que l’on rachetât l’infant aux frais du trésor, si ce n’était en échange de Ceuta; rien de tout cela ne fut fait. D. Duarte portait sur sou écusson loco et tempore ; et jusqu’au dernier jour il avait failli à l’esprit de sa devise.