AU ROI DE PORTUGAL LA PROPRIÉTÉ
des îles Canaries. — Tandis que l’infant peuplait les îles nouvellement acquises à la couronne de Portugal , sa pensée acti vesongea un moment à la suzeraineté des îles Canaries, dont la possession cadrait à merveille avec ses projets ultérieurs. Ces îles, connues des anciens, mais ignorées du moyen âge , avaient été retrouvées, dit-on, dès 1344 (1) , sous le règne de Pierre IV, roi d’Aragôn , par ce D. Luiz de la Cerda, petit-fils d'Alphonse le Sage , dont l’histoire a été racontée plus au long dans la portion de ce livre consacrée à l’Espagne. Cequi est hors de doute, c’est qu’en 1417, à l’époque où Jean 11 régnait sur la Castille et où doua Cathariua , sa mère, tenait la régence, Rubem de Braeamonte, ancien amiral de France, avait demandé à cette princesse l’investiture des îles Canaries, avec le titre de roi, pour undeses parents, Jean de Béthencourt. Tout le monde sait comment, après la conquête si naïvement racontée par nos vieux chroniqueurs français , l’aventurier normand vendit ses d roits sur l’archipel à 1). Henrique, et cela moyennant une somme d’argent et certains privilèges u’il lui avait concédés sur l’ile de Maère. En 1424, l’infant voulut user de ses droits, et il envoya une Hotte importante
( I ) Azurara se tait sur cette première expédition aux îles Canaries; il parle uniquement de celle qui fut dirigée par Mosse Joham de Botancor (sic). Le savant Jozé da Cosla de Macedo résume avec une grande lucidité tout ce qui a été dit sur la découverte primitive de ces régions. Lorsque D. ,Luiz d’Espagne se fit concéder, au quatorzième siècle, la seigneurie des lies Fortunées, le pape, en effet, lui accorda, par une bulle émanée d’Avignon, en date du 15 novembre 1344 , ce qui lui élnit demandé, a la condition de resler perpétuellement feudnlaire du saint-siège. Les renseignements fournis par Pline furent probablement alors les seuls guides que l’on suivit lorsqu’il s’agit de régulariser l'acte de propriété. M. de Macedo pense, néanmoins, que le prince espagnol avait obtenu , par des Portugais qui se trouvaient alors à Avignon , certains renseignements sur les Iles dont il demandait la concession. Quelque intérêt qu’elle puisse avoir, on sent querelle discussion ne rentre pas directement dans noire sujet; Je renvoie donc au tome VI «les Mémoires d * /’ Académie des Sciences de Lisbonne, p. I. On y verra la protestation d* Alphonse IV, en daté du 16 février 1345, dans la-
Jueile ce roi parle de la résolution qu’il avait éjâ conçue de subjuguer les îles Fortunées. Selon le savant portugais , les navigations des Portugais dans ces parages dateraient de 1334 ou 1336.
conduisant deux mille cinq cents hommes et deux cents chevaux, pour conuérir ces îles , sous le commandement e D. Fernando de Castro. Mais comme il comprenait sans aucun doute, dès cette époque, les réclamations qui allaient venir infailliblement de l’Espagne, et comme il craignait surtout la concurrence de ses propres compatriotes, il demanda instamment au régent D. Pedro, son frère, qui occupait alors la régence, de lui délivrer des lettres patentes constatant son pouvoir sur ces îles. Par cet acte, qui était conservé encore au temps d’Azurara, nul ne pouvait avoir le droit de porter la guerre dans les Canaries sans son consentement exprès , et l’impôt du quint, ou du cinquième, devait lui être pavé sur tous les objets de quelque valeur qu’on trouverait dans les Canaries. Mais les populations qui habitaient cette contrée étaient essentiellement belliqueuses : Ferdinand de Castro éprouva une résistance notable dans ses diverses attaques, et il comprit sans doute que ses forces n’étaient point assez considérables pour lutter avec les Guanches. D’ailleurs il était à craindre que les approvisionnements dont il s’était pourvu ne vinssent à lui manquer; il n’acheva point de remplir ses instructions et ne continua point la conquête.
L’infant voulut l’envoyer une seconde fois vers ces régions ; mais alors survinrent les réclamations énergiques du roi de Castille, oui opposa ses droits aux prétentions des Portugais , et cette vertueuse entreprise , comme le dit Azurara , ne put avoir lieu. Si l’on en croit le vieil historien, il y avait plusieurs de ces insulairesqui,depuisrexpcdition de l’infant D. Henrique , se donnaient pour chrétiens. Bien qu’il entre dans des détails fort curieux sur ces contrées, et quoiqu’il nous fournisse même le chiffre de la population des îles conquises, il est vivement à regretter que le prédécesseur de Joào de Barros ne nous ait pas donné les documents relatifs aux Guanches qui étaient venus à la connaissance de D. llenrique. Tout nous prouve avec quel soin ce grand homme faisait étudier la topographie des lieux qu'il voulait conquérir ; et s’il insistait, comme il le lit alors, pour acquérir au Portugal la propriété de ces
îles , c’est qu’il avait compris admirablement tout ce que leur position promettait d’avantages au commerce de son pays. Il savait pour le moins aussi bien que les chapelains du vieux navigateur normand , que l’île de Lançarote est une fort plaisante isleet bonne , et qu’il peut y arriver beaucoup de marchands et de marchandises , car il y a par espécial deux bons ports et aisés. Il n’ignorait pas que la plus grande des Canaries renfermait au moins cinq mille guerriers, avec d’immenses troupeaux, au moyen desquels pouvaient être approvisionnées les nombreuses caravelles qu’il voulait envoyer désormais dons ces directions inconnues. Mais rien de ce qu’il souhaitait ne put être accompli , et ses légitimes désirs durent se taire nécessairement devant les exigences impérieuses de la politique.
Contraint d’abandonner ses prétentions sur ce point, il n’en était que plus ardent à utiliser les îles que Zarco et Gonçalves lui avaient vantées. La petite île déserte qui élève ses terres arides à sept lieues de Madère ne fut pas elle-même négligée, et il insista pour que Percstrello, surmontant les ob stades qu’il rencontrait à Porto-Santo, continuât à coloniser cette possession, en apparence si peu importante. Perestrello suivit scs instructions, mais il lit mieux encore : doué, comme l’infant 1). Henrique, de cet esprit incessant d’observation qui prépare les grandes entreprises, il ne se borna pas à rendre quelques vallées plus ou moins propres à l’éducation des bestiaux et à faire la récolte de la précieuse résine que lui offraient les arbres géantsdontse parait sa solitude; il poussa au large , il multiplia , dit-on , des explorations dont le résultat ne nous est pas toujours parvenu ; il interrogea tous les navigateurs , il examina les moindres débris que lui apportaient les flots , et lorsque l’immortel Génois épousa sa fille, les observations nombreuses qu’il avait faites relièrent par un lien mystérieux les découvertes des Portugais à la plus grande découverte des temps modernes (1).
(I)Bartholomeu Perestrello n’était pns italien, comme on l’a prétendu dans un ouvrage récent; il était né en Portugal, mais il appartenait aux Percstrello de Lombardie, et c’était un des hom
L'UNIVERS
PREMIÈRES EXPLORATIONS DES POR- TUGAIS LE LONG DES CÔTES D’ AFRI- QUE. — Il y a dans le récit des anciennes découvertes accomplies sous l'influence de D. Henrique un fait qui domine tous les autres, c’est celui qui nous montre les Portugais sur la voie des Indes, c’est l’histoire exacte de ces premières explorations le long de la côte d’Afrique , qui , en préparant l'anéantissement du commerce de Venise, devaient élever le Portugal à un si haut degré de puissance. Disons-le, jusqu’à ce jour rhistoire de cette période ne nous a été transmise que de seconde main; elle nous vient d’un admirable écrivain , il est vrai , elle nous est présentée par la plume de Barros; mais il y a quelque chose de plus précieux que les paroles éloquentes de rhistorien des Indes, c’est la vérité nue, sincère, naturellement exprimée par un contemporain ; c’est le fait lui-môme dégagé de toutes les suppositions que peut réunir un esprit ingénieux; c’est enlin la parole naïve que Barros luimême consulta. Voici comment s’exprime Gomez Eannez de Azurara, lorsqu’il parle de D. Henrique et des travaux persévérants qui succédèrent à ses premières découvertes : « Or, il vous faut noter que par un entraînement naturel la magnanimité de ce prince l’appelait toujours à commencer aussi bien qu’à accomplir quelque grande action; c’est pourquoi apres la prise de Ceuta il eut continuellement des navires armés contre les infidèles; et il lui prit la volonté de savoir quelle était la terre qui existait au delà des îles de Canaries et d’un cap nommé le cap do liojador ; car jusqu'à ce temps, ni par relation écrite , ni par mémoire d’homme, on n’avait jamais pu déterminer de façon précise quelle était la qualité de la terre située au delà de ce promontoire. Il est vrai que quelques-uns disaient que saint Brandam avait passé dans ces lieux , et que d'autres rappor-
mes les plus estimés de l'école de l’infant D. Henrique. Christophe Colomb se maria en Portugal avec dona Felipa Muni/. PereslreUa. Sans affirmer, comme on l’a fait, que Barlholomeu Perestrello avait eu connaissance du nouveau monde, on peut supposer que ses journaux ne furent pas inutiles a l'homme de génie qui les consulta.
taient que ÿeux galères y avaient bien été, mais qu’elles n’en étaient jamais revenues. Or nous ne pouvons croire d’aucune façon que cette dernière circonstance ait eu lieu, parce que si lesdites galères eussent été dans ces parages, il n’est point a présumer que d’autres navires ne se fussent pas enquis du fait afin de savoir quelle était la route qu’elles avaient suivie; et comme ledit seigneur voulut apprendre la vérité touchant cela , bien persuadé que si lui ou quelque autre seigneur ne tentait pas de le savoir, aucun marinier ni marchand ne s’en entremettrait , nul de ces hommes , cela est clair, ne s’efforçant de naviguer que là où est la certitude du profit , il envoya ses propres navires aans ces régions, pour avoir certitude manifeste de tout ce qui s’y passait ; il voyait bien d’ailleurs que nul autre priuce.ne s’en occupait. Or il était md à faire cela pour le service de Dieu et pour le service de D. Eduarte, son seigneur et frère, qui régnait à cette époque. Ceci jusqu’à présent est la première raison connue qui le détermina (1).
« La seconderaison fut qu’il considéra intérieurement que s’il se trouvait dans * ces contrées quelque ville chrétienne on quelque port dans lesquels on pût entrer sans péril , il deviendrait possible de fournir le royaume de nombreuses marchandises, obtenues à bon marché , comme la raison l’indiquait , puisue nul individu dans nos contrées , ni ans aucune autre région connue, ne traitait avec eux, et que du pays môme on transporterait là les marchandises du royaume, trafic dont les nationaux tireraient grand profit.
« La troisième raison vint d’un bruit répandu alors, à savoir, que la puissance des Maures de cette terre d’Afrique était beaucoup plus grande qu’on ne le pensait généralement, et qu’il n’y avait parmi eux ni chrétiens ni aucune autre race étrangère. Or, comme tout homme
(1) Ce passage, et ce qui suit sont extraits de la Chronicade (Initié. Mais- -il es! bon d’observer que Cornez Eannez de Azurara a adopté pour tous' les faits importants la relation d’Affonso Cerveira, qui accompagna les premiers navigateurs dans leurs voyages, et qui donna un récit assez rude, quant au style, de ces explorations primitives. Le manuscrit du premier historien des découvertes est perdu; Barros lui-même n’en avait jamais eu connaissance.
avisé par prudence naturelle est tenu à connaître le pouvoir de son ennemi, ledit seigneur prit toutes sortes d’intormations pour connaître définitivement jusqu'où s’étendait la puissance de ces infidèles.
« Il y eut une quatrième raison qui le guida , et la voici : Comme depuis trente et un ans qu’il guerroyait contre les Maures, jamais il n avait trouve de roi chrétien, ni de seigneur étranger au pays, qui par amour poucNotre-Seigneur Jésus-Christ consentit à l’aider dans ladite guerre , il voulait savoir s’il se trouverait dans ces contrées quelque prince chrétien en qui la 'charité et l'amour du Christ fussent assez ardents pour venir l’aider contre ces ennemis de la foi.
« la cinquième raison naquit de l’immense désir qu’il avait d’accroitre la saintereligion de Notre-Seigneur Jésus- Christ et d’amener à lui toutes les âmes qui se voudraient sauver. Animé doue de ce désir, et dirigé par les raisons que vous avez entendues, l'infant commença à choisir parmi scs navires et ses gens ce que la nécessité des circonstances requérait; mais il faut que vous sachiez que bien qu'il envoyât vers ces régions nombre de fois , même des hommesque par son expérience des grandes actions il avait reconnuss’être fait un nom distingué à la guerre entre tous les autres , il ne s’en trouva jamais aucun qui osât dépasser ce cap Hojador pour connaître les terres d'au delà , comme lui , ^'infant, le souhaitait.
« Et pourdirela vérité, cela n'advenait ainsi ni par manque de courage , ni par manque de volonté , mais bien en raison de la nouveauté du cas, circonstance unie d'ailleurs intimement à l'antique et commune tradition qui existait depuis longtemps parmi les marins de l'Espagne, et qui se perpétuait, pour ainsi dire, par succession de génération. Elle était trompeuse , sans doute, mais une prétendue expérience menaçait du dernier péril celui qui l’affronterait, et il y avait grande incertitude pour savoir qui serait le premier voulant bien mettre sa vie en semblable aventure. « Com- « ment dépasserions-nous, disaient-ils, * les bornes qu’ont posées nos pères ?
« Quel profit, d'ailleurs, peut reveuir à
• l'infant de la perdition de nos âmes et « en même temps de la destruction de
• nos corps, puisque ce sera avec par- « faite connaissance des chosesque nous « serons homicides de nous-mêmes ? « Est-ce que par hasard il ne se serait « pas encore montré en Espagne d'au-
■ très princes et d’autres grands périt sonnages, aussi pleins de désir d'ac- » quérir cette connaissance que l'iniant « notre seigneur? Certainement, il n’est « pas présumable que parmi tant d’in- « diridus si nobles de raec , et qui ont « accompli de si hauts faits pour l’hon- « ueur de leur réputation, il ne se soit « point trouvé quelqu’un qui ait voulu « s’occuper de ce dont il est question « ici. Et , bien entendu, assurés du pé- « ril, sans espoir d'honneur ou deprolit,
■ ils auront tout abandonné. 11 est clair, « disaient les marins, qu’après ce cap « il n’y a ni peuples ni villes : la terre
• n’est pas moins sablonneuse que les « déserts deLibye, où il n’existe ni eau , « ni arbres, ni herbe verdoyante; et la « mer y est si basse, qu’à une lieue de « terre on ne trouve pas plus d’une
• brasse de fond ; les courants sont tels n quele navirequidépassera ce point ne « pourra revenir ; et voilà pourquoi nos « ancêtres ne se sont jamais mis en me- « sure d’aller au delà ; et certainement « il faut que l'obscurité dans laquelle « tout cela est demeuré n’ait pas été « petite, pour qu’ils n’aient pas su niar- « quer ces points sur les cartes au « moyen desquelles on se guide sur « toutes les mers ouvertes à la navi- « galion des hommes. » Or. que pensez-vous de la situation où devait être le capitaine de navire auquel on opposait de tels doutes , surtout quand ils venaient d’hommes auxquels la raison ordonnait qu’on accordât loi et autorité eu semblables matières? Comment eussent-ils osé se livrer à une telle audace , dans l'attente si assurée de la mort qu’on leur mettait devant
les yeux ? Pendant l’espace de douze
ans l’infant fut occupé en ce travail , envoyant chaque annee scs navires vers cette région, avec grande dépense de ses revenus, et durant cet espace de temps jamais il ne se trouva personne qui se hasardât à franchir ce passage.
11 faut dire toutefois qu’ils ue reve-
Digitiz
L’UNIVERS
naient pas sans honneur, car pour compenser ce à quoi ils manquaient, en n accomplissant point complètement le mandat de leur seigneur, les uns allaient sur la côte de Grenade, les autres couraient les mers du levant, jusqu'à ce qu’ils fissent de grosses prises sur les infidèles et qu’ils retournassent honorablement dans le royaume. »
CONTINUATION DU RECIT DR LA CHRONIQUE. — GIL EANNEZ DOUBLE LE CAP DE IlOJADOlt; IL Y RETOURNE AVEC AFFONSO GONÇALVRZ BAL-
da va. — « L’infant accueillait toujours avec patience ceux qu'il envoyait ainsi comme capitaines de ses navires à la recherche de cette contrée, ne leur faisant aucune réprimande du manque d’execution à ses ordres; gardant au contraire gracieuse contenance, il écoutait leurs rapports , et leur accordait les faveurs qu’il avait accoutumé de faire à ceux dont il avait reçu de bons services. Et ces mêmes individus, ou bien quelques autres hommes spéciaux de sa maison, étaient sur-le-champ renvoyés par lui, sur ses navires armés, avec accroissement de grade, et promesse de plus liantes récompenses s’ils s’avancaient, dansleur navigation, quelque peu au delà des premiers , toujours afin d’acquérir une certaine connaissance propre à résoudre ces doutes. Et finalement au bout de douze ans écoulés , l’infant lit armer une barque dont il donna le commandement à un certain Gil Eannez, son écuyer, que par la suite il lit chevalier et pourvut fort bien. Or celui-ci , poursuivant le voyage comme les autres l’avaient fait, éprouva la même terreur et n’alla point au delà des Iles Canaries, d'où il ramena quelques esclaves avec lesquels il retourna en Portugal. Et cela eut lieu en l’année de Jésus-Christ mil quatre cent trente-trois. Mais immédiatement, c'est-à-dire eu l'année suivante, l'infant fit armer la même barque de nouveau, et, appelant Gil Eannez au départ , il lui enjoignit avec instance de faire ses efforts pour aller enfin au delà de ce cap , ajoutant que quand bien même durant ce voyage on n'en ferait pas davantage, il considérerait cela comme étant suffisant. » Vous « ne pouvez pas, lui dit l’infant, ren- « contrer tel péril que l’espoir de la ré-
« compense ne soit encore beaucoup « plus grand, et en vérité je in'éiner- « veille de cp que l’imagination ait eu « tel empire sur vous, que vous redou- « tiez une chose si incertaine; car si « les choses que l’on rapporte avaient « quelque autorité, pour peu que je les « regardasse comme fondées, je ne vous « infligerais pas si grande peine. Mais « vous allez m’alléguer l'opinion de qua- « tre marins, lesquels, parce qu’ils « viennent des mers.de Flandre et de « quelques autres ports où ils navi- « guent habituellement, ne savent faire « usage ni de l'aiguille aimautée ni de « la carte; toutefois, allez-y et ne re- « doutez point leur opinion; accomplis- « sez ce voyage , car avec la grâce de « Dieu vous’ n’eu pourrez tirer qu’hon- « neur et profit. »
« L'infant était un homme d’autorité très-haute, ce qui faisait que ses avertissements, quelque doux qu'ils pussent être, avaient un très-grand poids pour les gens doués d’intelligence. Cela se montra bien a l'égard de Gil Eannez ; car apres avoir ouï ces paroles , il détermina en sa volonté de ne plus revenir devant son seigneur sans apporter nouvelle certaine de ce pourquoi on l’envoyait.
Et de fait il le lit, car durant ce voyage, dédaignant tout péril , il doubla le cap et navigua par delà, en des lieux où il trouva les choses bien opposées à ce que les autres avaient présumé jusqu’alors.
Et bien que l'action fdt petite quant à l’oeuvre, elle fut regardée comme grande uniquement parla hardiesse qu’elle supposait ; car si le premier, qui était arrivé aux environs de ce cap , en avait fait tout autant, il n’en avait recueilli ni même louange, ni même gratitude; mais en raison de ce que le péril de la chose avait été exagéré aux autres , on regarda comme plus grand honneur d'avoir osé le braver. Si l’action de Gil Eannez lui représentait intrinsèquement quelque gloire, c’est ce qu’on peut bien inférer des paroles qui lui avaient été dites par l’infant avant son départ. La preuve, du reste, en fut manifeste à son retour ; car il fut on ne peut mieux aél'tieilli , sans compter l'accroissement profitable qu'il y eut dans sa renommée et dans son bien.
« Il conta alors a l'infant comment le
fait s’était passé : lui disant de quelle façon il avait fait mettre dehors la chaloupe au moyen de laquelle il était descendu à terre, où il n’avait trouvé âme qui vive, ni trace de lieu habité. Gil Eannez ajouta ces paroles : « Et « comme il m’a paru , seigneur, que je « devais rapporter quelque production « de la terre, puisque je l'avais visi- « tée, j’ai cueilli ces plantes, que je « présente A votre Grâce. Dans ce « royaume, nous les appelons roses (le « sainte Marie!*). » Et, la narration de son voyage étant ainsi achevée, l'infant fit armer un barinel ( ** ) , sur leuel il envoya Affonso Gonçalvez Balaya , qui était son échanso’n. Il expédia aussi Gil Eannez avec sa barque, leur ordonnant de retourner au lieu désigné, une seconde fois ; ils le firent en effet, cheminant au delà du cap cinquante lieues, et ne trouvant que des terres sans habitations, et sans traces d’hommes ou de chameaux. Après cela , soit que la nécessité les y eût contraints, soit qu’ils en eussent reçu l’ordre, ils revinrent apportant ces nouvelles, sans avoir accompli autre chose qui soit digne d’étre raconté. »
Le cap Bojador (**’) est doublé, un grand événement s'est accompli : le récit naïf et grave a la fois que nous emprunta Probablement Vanastatica hierochunlica , Llun. ; autrement dit , rose de Jéricho.
(** Selon les uns, on des rait entendre parcelle dénomination un petit navire, tel (tue ceux qu’on employait anciennement sur lu Méditerranée: selou d’autres auteurs, le barinet ou varinel était une embarcation à rames.
('*} Bomdoh, tuj/., qui saillit, qui s’avance en dehors, qui fait ventre; il se dit d’un cap, d'une montagne. Voy. J. I. Hoqueté, Nouveau Diction noire portugais-français. Presque tous les historiens modernes font dériver ce nom , par onomatopée, du grondement des flots, qu'ils comparent au beuglement des bouifs; mais, outre que le sertie bojar n’a nullement cette signification , et que bniar signiüc simplement parler aux lai-ufs , les exciter, le nouveau lexicographe est ici d accord avec Juan de Burma, qui s'exprime ainsi dans sa première décade : l'orque como este cnbo começtt de incurvât a terra de moi longe , e ao respecta do coslu que utms tin/iam desruberta, lança e boja pera al oeste perla de quarenta Icqoas , donde dette muilo bojur lhe chamar(io ttojador era para elles consa mui nova a parlante do rumo que levavûo : primeira deeada , fol. 6. Quelques écrivains non-seulement n’admeltent pas l’etymologie de Barms, mais ils se refuscut h considérer le mol bojador comme étant d’origine portugaise; il nous semble iliflicile de partager leur dpiuion.
tons à Gomez Eannez de Azurara nous dit avec quelle simplicité eut lieu cette tentative, qui allait changer la face du monde. Ici nous avons voulu imiter les vieux chroniqueurs, nous nous sommes interdit toute discussion; et ce n’est
fias sans dessein que nous avons exposé e seul récit digne de foi sur lequel se sont basées jusqu'à ce jour les nombreuses narrations répétées durant quatresiècles, et reproduisant l’erreur dans chaque historien. Méconnu des uns, altéré systématiquement par les autres , ce récit a été travesti de mille façons. Il fallait revenir à la source primitive, et nous l’avons fait.
Si nous nous sommes refusé à la grande discussion qui se présentait naturellement, ce n’est pas que nous méconnaissions les faits plus ou moins curieux que la critique a rassembles dans ce dernier temps. Nous n’ignorons ni les prétentions des Italiens ni celles des Catalans; nous avons lu tout ce qui a été écrit touchant les premières navigations des Dieppois : mais jusqu’à ce que le hasard nous ait présenté quelques-uns de ces documents positifs que le temps, dit-on, nous a ravis, nous nous en tiendrons au journal du vieil historien portugais. Disons mieux : quelque manuscrit arabe viendrait constater le naufrage du navire français dont parle Edrisi (*), on prouverait d’une manière
(*) En affirmant que les auteurs .Traites se taisaient complètement sur l'existence des terres situées au delà du cap Bojador, et en citant Edrisi à l’appui de cette assertion il eut été a désirer que N. le vicomte de Santarem n’omit point un passage de cet auteur, qui nécessairement change l'état de la question. Lorsqu’il écrivit son ouvrage, Edrisi se trouvait a la cour du roi de Sicile, et par conséquent à même d’étre bien informé : or il parie d'un navire français avant fait naufrage dans des parages qu’on peut supposer être le Sénégal; nous citerons ici le texte *. « Prés de Plie que nous venons de nommer (Plie des Moutons), se trouve celle de Raca, qui est Pile des Oiseaux ; on dit qu’il s’y trouve une espéced’oiseaux semblable à celle dès aigles rouges, et armés de griffes; ils se nourrissent de coquillages et de poisson, et ne s’éloignent jamais fie ces parages. On dit aussi que Plie de Raca produit une espece de fruits semblables aux figues de la grande espece , et dont oii se sert comme d’un antidote contre les poisons. L’auteur du livre des Merveilles rapporte qu'un roi de France, informé de c« fait , envoya sur tes lieux un navire pour obtenir le fruit et les oiseaux en question ; mais le vaisseau so perdit, cl depuis on n’en entendit plus parler. »
L’UNTYERS.
positive que, dès 1364 , les marchands de Dieppe ont poussé leurs expéditions jusqu'au delà de Sierra Leone, à l’embouchure du Rio dos Cestos ; l’existence du petit Dieppe au quatorzième siècle serait constatée, ainsi que la fondation d’une église à Mina en 1380 (*), que tout cela, selon nous, ne diminueraitque de bien peu la gloire qui se rattache au nom de D. Henrique. Ce fut lui, en effet, qui,
Kar une suite non interrompue d’efforts abilement dirigés et d’enquêtes scientiliques renouvelées sans relâche, parvint à dégager pour le monde savant la vérité de l’erreur, et à rendre évident aux yeux de tous ce qui bien certainement n’était basé que sur les récits les plus vagues et sur les renseignements les plus contestés. Christophe Colomb, dans une lettre qu’il écrit a Isabelle à la fin de son quatrième voyage, lui raconte
Voy. Géographie d’Edrisi , trad. par le ch. Jaubcrt, t I , page 201.
Soit erreur du copiste, soit erreur dans la traduction , le géographe arabe qui nous fournit ce curieux extrait présente une contradiction étrange, qui n’a pas encore été discutée par les savants. Nous la soumettons a ceux qu’intéressent de semblables recherches, parce quelle semblerait prouver que les Arabes avaient connaissance de contrées situées bien au delà du cap Bojador. Lorsqu’il décrit le premier climat, Edrisi s’exprime en ces termes : <i Ce climat commence a l'ouest de la mer occidentale, qu’on appelle aussi la mer des Ténèbres. C’est celle au delà de laquelle personne ne sait ce qui existe. Il y a deux Iles nommées les Nés Fortunées , d’ou l'tolémée commence à compter les longitudes. On dit qu’il se trouve dans chacune de ces lies un tertre construit en pierre, et de ccnt coudées de haut; sur chacun d’eux est une statue de bronze, qui indique de la main l’espace qui s’étend derrière elle, etc. » Or, lorsqu’il vient à parler du deuxième climat , le géographe arabe se sert de ces expressions : « Nous disons donc que la présente section du deuxième climat commence a l’extrémité de l’occident, c’est-à-dire à la mer Ténébreuse; on ignore ce qui existe au delà de cette mer. A celte section appartiennent les Iles de Masfaban et de Lamghocn , qui font partie des six dont nous avons parlé sous la désignation des (lies) Eternelles, et d’ou Ptolémée commence à compter les longitudes des pays. Alexandre le Grand alla jusque-là, et en revint. » Kdrisi continue en parlant de la statue qui exista à Masfaban, et cette partie de la description ajoute eneore à la ressemblance que présentent les deux passages, il y a la évidemment une erreur, et tl ressort de calculs positifs qu’on a substitué les îles Fortunées aux Iles du cap Vert.
(*) L’écrivain nui sans contredit a rassemblé le plus de faits louchant ces traditions si Intéressantes à étudier est M. Eslaucelin. ( Voyez Navigation des Normands.)
en termes magnifiques une vision durant laquelle une voix céleste lui dit :
« L’Océan était fermé, il y avait un monde à découvrir; je t’ai donné la clef de ce monde... » D. Henrique pouvait aussi invoquer le souvenir de la voix mystérieuse, car c’était lui qui le premier avait brisé les chaînes qui eussent arrêté Colomb et Gania.