A RTE DE ALME1DA , SURNOMMÉ
o decepado, le manchot. — La bataille de Touro, fataleen réalité aux Portugais, est illustrée à leurs yeux par un de ces faits inouïs , que tous les peuples
f (lacent avec orgueil dans leurs annaes (*). La bannière royale était portée par Duarte de Almeida. Au fort de l’action, V A/ferez se vit abandonné par les siens : resté seul , il fit une contenance héroï-
(*) Feilo nunca/eilo, dit Camoens.
L’UNIVERS
que. On lui coupe la main dont il tient l'étendard , il le saisit de la main qui lui reste; un coup de cimeterre lui abat le bras, ses dents robustes enlèvent la lance où flotte le drapeau portugais, et dans cet état il défend encore la bannière. Frappéd'innombrables coups de lance, percé de plusieurs coups d'épée, Qu ne s’empara de l'étendard que lorsque ces effroyables blessures l’eurent renversé de sim cheval. Le brave Alferez n'était pas mort cependant : il revint en Portugal. Duarte Nunez de Liâo nous raconte ainsi la fin de sa touchante histoire : « Pour ce fait honorable Duarte de Almcida n’eut pas d'autre récompense, selon la mode du pays où les plus grands services sont les moins payés, que de vivre plus pauvrement qu'il ne vivait jadis, avant qu'il eût perdu les mains et qu’il eût gagné un si digne renom. En Castille on faisait tel cas de sa personne, que le roi don Fernando avait fait suspendre les armes dont on l’avait dépouillé, dans la chapelle des Rois de la cathédrale de Tolède, et cela eu signe de trophée; elles y sont encore aujourd’hui. A Zamora, où il fut conduit prisonnier , les ennemis lui firent plus d’honneur qu'il n’en reçut depuis en son pays de ses concitoyens.» Cette grande action a été noblement racontée naguère par un jeune poète portugais, qui a trouvé dans les annales (*) de son pays plus d’une peinture émouvante.
DÉPART Dll ROI D. AFFONSO V POUR LA FRANCE; ACCUEIL Qll’lL REÇOIT DE LOUIS XI ; RÉCEPTION SOLENNELLE
qui lui est faite a paris. — Profondément humilié de l’issue de la bataille de Touro, et sachant d’ailleurs en quelles mains il laissait le soin des affaires, Affonso partit immédiatement pour la France, avec l’intention d’obtenir de Louis XI des secours qui le missent a même de continuer la guerre avec l’Espagne. Il s’embarquaen conséquence, au mois d’août M76, pour un des ports de la Provence. Parmi les hommes éminents qui l’accompagnèrent, le plus remarquable sans doute, et le fait est resté presque inconnu.ee fuf le noble don Francisco d’Almeida,
(•) Pirnrro île Moraes Sarmento, O Romancttro Port u g tu-;.
qui devait être un jour le premier viceroi des Indes. Contraint par le mauvais temps d’éviter le port de Marseille et d’entrer dans un petit port que les chroniqueurs portugais désignent assez confusément (*) , ce fut seulement lorsqu’il fut arrivé a Perpignan que don Aflonso dépêcha le jeune Almcida vers Louis XI , afin de l’avertir officiellement de son arrivée, et de convenir des faits relatifs à leur entrevue (**).
Depuis l’époque où le comte de Boulogne avait été salué du titre de régent de Portugal à Paris même , nul Portugais d'un tel rangn’étaitvenuen France.
Aussi Louis XI , bien qu’il fût parfaitement fixé à l'avance sur la politique qu’il voulait suivre, avait-il néanmoins donné des ordres pour que rien ne manquât à l'éclat d’une réception dont il était intérieurement flatte. Nous ferons grâce au lecteur des détails d’un voyage qui eut sj peu de résultats effectifs; mais nous signalerons comme un fait curieux l’entrée officielle de D. Affonso à Paris, et ce sera l'un de nos chroniqueurs du quinzième siècle qui nous dira naïvement les faits; ils sont en général racontés d'une façon très-sommaire par les écrivains portugais. « Et après ccs choses le roy de Portingal, qui prétendoit à luy appartenir les réanimés de Séville et Castille, ensemble toutes les Espaignes , à cause de sa femme, se partit de son dit royaulme de Portingal et vint descendre’ ès marches de France, et puis vint à Lyon et de là à Tours par devers le roÿ, pour luy requérir aide et secours de gens pour lui ayder à recouvrer les dits rovaulmes, et fut reçu du roy moult bénignement et honorablement. Et, après qu'il eust été au dit lieu de Tours par certain espare de temps, où il fut fort festoyé et entretenu de plusieurs seigneurs et nobles hommes; estant avec le roy, et tout au coust et dépens du roy, le diet roy de Portingal print conge du roy et s’en alla à Orléans, où il lui fut fàict hon-
(’) ta’ manque (te vent l'obligea à débarquer A r.,bSrr,dlt Faria. Srr.nll-ce Colliuure, C'auraliber h ?
(*•/ La réponse que don Affonso reçut lui fit continuer son voyage par [Narbonne, Montpellier, le Languedoc : a Nîmes il laissa la vole romaine qui conduisait a Avignon; a Lyon, le duc de Bourbou v ait le recevoir.
neste recueil, et après s’en partist du dict Orléans et vint en la bonne cité de Paris, dedans laquelle il lit son entrée et y arriva le samedi vingt-troisième jour de novembre 1476, environ l’heure de deux et trois après midy , et y entra par la porte Saint-Jacques. Et pour aller audevant de luy et le recueillir aux champs jusques au moulin à vent, v furent tous les estats de Paris et par ordre et en honnestes et riches hanits , tout ainsi que se eust esté pour faire l’entrée du roy. Et premièrement yssirent hors Paris pour aler à luy les prévosts des marchands et eschevins de la dicte ville, qui pour la dicte venue furent vestus de rotes de drap de damas blanc et rouge fourrées de martre, les quels estoient accompaigués des bourgeois et officiers de la dicte ville. Et après y fust aussy Messire Robert d’Estouteville, prévost de Paris , qui estoit accotnpaigne de ses lieutenans civil et criminel, et tous les officiers du roy et praticiens du chastellet,qui se y trouvèrent en grand nombre et honnestes habits. En après y vint monseigneur le chancellier Doriolle, messeigneurs les présidens et conseillers de la cour de parlement, les conseillers et gens des comptes, les généraux sur le fait des aydes et monnoyes et du trésor, avec grande quantité de prélats, évêques et archevêques et aultres notables hommes, en moult grand et honneste nombre. Et, ainsi accoinpaignéque dict est, fut mené et conduict jusques à la porte Saint-Jacues, où illec en entrant par icelle , deans la dicte ville trouvade rechef lesdicts prévôt des marchands et eschevins, qui luy présentèrent un moult beau poisle... (aux armes de Castille ). Et luy estant ainsi dessoubs , vint et fut conduit jusques à Saint-Etienne des Grecs, ou il trouva là les recteurs, suppost et bedeaulx de l’université de Paris., qui proposèrent devant luy sa bien venue, et ce fait s’en vint jusques en l’église de Paris , qù il feut reçu par le prçlat d’icelle, moult honorablement. Et après son oraison faicte s’en vint au long du pont Nostrc-Dame, et trouva à l’entrée du marché Palu cinquante torches allumées qui le conduisirent autour du dict poisle , et au bout du dict pont Nostre- Dame, à l’endroit de lamaisond’un couturier nommé Motin , y fut trouvé un
grand eschaffault où estoient divers personnaiges, qui estoientordonnés pour sa dicte venue. Et d’illecs’en alla descendre en son logis qui lui fut ordonné en la rue des Prouvâmes, en l’ostelde maistre Laurens Herbelot, marchand et bourgeois de la dicte ville, où il fut bien recueilly. Et là lui furent faicts plusieurs beaux
(irésens tant de la dicte ville que d’aileurs , et fut veoir tous les beaulx lieux et estats de Paris, et premièrement fut mené eu la cour de parlement , qui fort triompha en ce jour de sa venue, car toutes les chambres y furent tendues et parées; et en la grand chambre y trouva monseigneur le chancelier Doriolle, messeigneurs les présidens, prélats, conseillers et autres officiers tous honnestement vestus. Et devant luy y fut plaidoyée une matière en régafle, par maistre François Hallé, archidiacre de Paris et avocat du roy en la dicte cour, et contre lui estoit pour advocat maistre Pierre de Breban, advocat en la dicte court et curé de Saint- Eustache, lesquels deux advocats il faisait moult bel oyr. Et après la dicte plaidoirie luy furent monstrées les chambres et lieux de la dicte cour et par aultres journées fut en la grant salle de l’ostel de. l’évêuue de Paris, pour illec voir faire un docteur en la faculté dethéologie, et après illec voir le Chastellet, les prisons et chambres, qui toutes estoient tendues , et tous les officiers chacun en son estât vestus de beaulx et honnestes habits, et après le dimanche 1*r jour de décembre au dict an 1476, alère.nt passer par devant son logis toute l’université de Pariset toutes les facultés et subgets d’icelle et puis s’en vindrent chanter une grand messe à Saint-Germain-l’Auxerrois, et partout où il ailoit par la dicte ville estoit mené et conduict par monseigneur deGaucourt,lieutenantdu roy au dict lieu de Paris, qui luy donna en sa maison ung moult beau et riche soupper où y furent grand nombre de gens notables d’icelle ville tant hommes que femmes, dames et damoiselles et autres (1). »
(I) Voy. Histoire de Louis XJ, roy de France, et des chose* mémorables advenues de son règne depuis Tan 1160 jusques en 1483, autrement dicte la Chronique scandaleuse, escrile par un grejfter de l' hôtel de ville (Jean de Troyea), p. 250.
L’UNIVERS
RETOUR D’AFFONSO V EN PORTU- GAL; DON JOAM LUI REMET DE NOU- VEAU L’ADMINISTRATION DES AFFAI- RES. — sa mort. — Malgré la splendide réception qui avait été faite au monarque voyageur, en dépit des promesses que le roi de France ne craignit pas de mettre en avant , rien de positif ou d’utile ne fut fait à l’égard d’un prince trop chevaleresque pour qu’un souverain tel que Louis XI unît jamais sa politique à la sienne. Affonso comprit trop tard le néant de ses esj>érances : las du pouvoir, et comme frappé de son impuissance, il résolut de chercher le repos dans la solitude, en accomplissant un acte de haute politique dont sa sagacité lui avait dévoilé la valeur réelle. Placer immédiatement sur le trône de Portugal un prince essentiellement fait pour Te métier de roi , chercher pour lui-méme les douceurs de la contemplation rêveuse dans les lieux sacrés qu’il avait voulu conquérir, et où tout religieux pèlerin aurait voulu fixer à jamais son séjour, telle fut la résolution qu’il adopta un moment. Il écrivit à son fils de prendre le titre de roi , et il se dirigea vers un des ports de France, avec l’intention de s’embarquer pour Jérusalem. Tout cela fut exécuté avec un tel secret, qu’à l’exception de deux ou trois affidés, qui le devaient suivre dans sa Thébaïde, nul de ceux qui accompagnaientdon Affonsoau milieu des pompes royales que nous avons racontées, ne fut instruit de ses projets. Une lettre adressée à Louis XI recommandait au roi de France ces serviteurs fidèles (*). La douleur n’en fut pas moins vive parmi les Portugais lorsqu’on apprit la disparition d’un prince qu’on
(* )Loui« XI, ainsi que j<* l’ai déjà dit, confirma dans son titre de comte d’Avranclics , Altnada, fils de don 'Alvaro, qui avaitété d’abord revêtu de cette dignité. Pendant longtemps les rois de France payèrent quatrr cents ceux de rente aux chevaliers* de ce titre et de cette dénomination . « d’ou l’on peut conclure, dit Faria y Sou/a. que si ces rois n’étaient point tributaires du Portugal, ils l’étaient du moins de la valeur portugaise,'puisqu’elle avait valu à un chevalier cette faveur honorifique et avantageuse. Quatre cents crusades de ce temps équivalaient a quarante mille d’aujourd’hui; les exigences se sont accrues, les capitaux se sont accrus aussi . les hommes ont diminué, les vertus se sont failes petites. »
Yoy. Faria y Souza , Europa Portugueza.
aimait en dépit de ses imprudences.
Il y eut de ces grandes lamentations dont les naïves chroniques du quinzième siècle sont remplies lorsqu’il s’agit de peindre l’attachement du féal pour son suzerain. Quand on fut las de gémir, on sc mit à la poursuite du royal fugitif, et l’on parvint à l’atteindre dans un petit )ort voisin de Honfîeur, où il était demis quelque temps gardant l’incognito e plus strict, et attendant dans une sombre tristesse quelque occasion favorable de passer en terre sainte. S’il nous était permis d’accorder plus d’espace au récit d’un événement qu’on peut regarder comme un curieux épisode, bien qu’il soit à peu près dénué d’importance historique , nous trouverions bien encore dans la chronique française quelque passage qui nous peindrait naïvement la joie des serviteurs lorsqu’ils retrouvèrent leur roi et la résis- > tanoe toute religieuse que fit celui-ci, lorsqu’on le supplia d’abandonner son projet et de reprendre le pouvoir royal. Ce pèlerin couronné se décida à la fin, et au mois d’octobre 1477 il s’embarqua avec sa suite pour cette belle cité de Lisbonne qu’il ne voulait plus voir et qu’il n’edt jamais dû quitter.
Maintenant, si nous franchissons quelques semaines et si nous nous transportons aux bords du Tage, nous serons témoins d’une autre scène. Le prince qui porte depuis quatre jours seulement letitre de JoamU, grâce à l’expresse volonté de son père, l’infant roi se promène le long de la plage, en compagnie du second duc de Bragance et d'un prélat célèbre, qui sera plus tard cardinal. Il a appris l’arrivée prochaine de ce prince irrésolu , qui ignore apparemment les tentations que donne un trône, et qui comj)te si bien sur la modération d’un fils. Que faire Pa-t-il dit au nobleduc,dont il pouvait prévoir la rëjwnse : « Rendre le sceptre à votre père et redevenir royal infant; » l’évéque approuva ces paroles.
Or, la chronique dit que D. Joam chemina encore , toujours suivi de ses deux conseillers, et que sa main distraite lançait les cailloux de la plage et les faisait voler sur les flots. Cette scène dura quelque temps en silence , et ce silence inquiéta sans doute l’un des deux promeneurs; ce fut le prélat, car
lui , il n'était pas cousin du roi (*). « Adieu, seigneur duc, dit-il à voix basse : je sais quelqu'un qui va faire en sorte qu’une de ces pierres ne l’atteigne pas.... » Joam II sortit de sa rêverie cependant, et ce fut pour aller à Oeyras remettre dignement le sceptre à celui qui l’avait fait roi. Don Affonso prétendait lui offrir solennellement l'administration des affaires et se réserver pour retraite le petit royaume desA Igarves. Don Joam voulut que son père reprit le titre de monarque , et qu'il exerçât la plénitude du pouvoir. D. Affonso ne survécut pas longtemps à son voyage aventureux.
Voyant que ses prétentionssurlaCastille n’aboutissaient à aucun résultat, contraint, pour ainsi dire, en 1479, a conclure un traité de paix, qui reléguait dans un couvent cette infortunée dona Joanna à laquelle il avait donné naguère le nom d’épouse, il se retira bientôt à Cintra. La , saisi d’une mélancolie profonde, il ne tarda pas à tomber malade, et il expira le 28 août 1481 , précisément dans la chambre où il était né. Ce prince avait quarante-Deuf ans et sept mois quand il mourut, et, quoiqu’il fût peu avancé en âge , il comptait près de quarante-trois ans de régné. Malgré de nobles qualités et une viveintelligence.don Affonso, placé entre don Pedro d’Alfarrobeira et l’énergique Joam II, s’efface nécessairement, ou devient même un obstacle entre les deux plus grands hommes politiques que le Portugal ait produits (*').
(*) L’homme dont il est Ici question est le fameux don Jorge da Costa, cardinal de Lisbonne, plus connu sons le nom de Cardinal de Alaednnka. parc* qu’il élail né dans la bourgade de ce nom ( province de Uelrn ). Il avait ete précepteur de dona Caütarina, tille du roi P. Duarxe , l’une des princesses les plus instruites de ce temps, el il était renomme pour sa vaste érudition. Confesseur d’Alphonse V, il occupait une place dans son conseil. Comme événue, Il était passé du siège d’F.vora h celui de Lisbonne. Apres la scéoeque nous venons de rappeler, if se retira à Rome, ou il ne tarda pas a acquérir une réelle influence, et à servir le Portugal d’une manière eftlcaee , dans les affaires difficiles qui. par la suile se présentèrent. 11 mourut dans cette ville, Agé de centdeux ans , ie 19 septembre I50A ; if avait vu par conséquent s’accomplir la plus grande partie des decouvertes qui Illustrèrent son pays.
(*•;> Garcia de Retende trace ainsi en quelques vers l’iiisloire de ce roi aventureux ( voy. sa Misceüauea) :