‹ Portugal par m. Ferdinand DenisChapitre 20 sur 86 · MONNAIES PORTUGAISES DU MOYEN · texte numérisé non relu

MONNAIES PORTUGAISES DU MOYEN

age. —Rien de plus rare en général que les traités spéciaux sur cette matière, si importante cependant. Les Portugais ont bien un ouvrage de numismatique distingué; mais, quoiqu’il ait été écrit dans la langue nationale, il est du à un Italien, et il ne traite que des médailles romaines (*). M. Kinsey, dans son Portugal iUustratedy a de son côte reproduit avec exactitude certaines monnaies, mais ilacomplétementnégligécelles du moyen âge , de tel le sorte que nous nous verrions contraint à garder un silenceabsolu sur ce point obscur, si nous n’avions à noire disposition deux articles habilement faits, dus à une plume anonyme, ainsi queles considérations pleinesde savoir et d’originalité que nous a léguées Faria Severim.

En effet , cet ecclésiastique , doué d’un si louable esprit de recherche, vivait en un temps où il était sous quelques rapports facile de se procurer certaines antiquités à jamais perdues. Ce fut lui qui posséda la plus curieuse collection de médailles

[*) Voici le titre complet de ce livre : mismalogia , ou brève recopiiaçûo de aigu mus medàlhas dos em/teradores romanos de ouro, prnla e cobre que estâo no musev de Lourettço Morqanti, bibliolhecario do iltustrissimo et reverendissimo Senhor l). Thomas, primeiro patriarc.ha de Lisbou, a quc.se ajunta huma bibliothecca de Uidos os nue torts que escreverüo de medalhas et inscripcoes artligas ; parte 1"; Lisb., 1737, in-4#.

L’UNIVFJfcS.

nationales que Ton connût en Portugal , après celle du duc d’Abrantès. Or, comme nous nous en sommes assuré , en consultant la correspondance de Baluze, dès le temps de Colbert il était devenu presque impossible de se procurer à Lisbonne d'antiques monnaies, et l’on considérait comme étant de la plus excessive rareté celles qui remontaient aux premiers siècles de la monarchie.

Si l’on s’en rapporte à l’historien que nous venons de citer, et àDuarte N’uuez de LiÜo , les premières monnaies portugaises auraient été frappées à Porto, et elles l’auraient été par des étrangers, auxquels furent accordés de grands privilèges : on battit également monnaie de fort bonne heure à Valença et à Lisbonne. La chronique de don Joam nomme le maître des monnaies qui était à Évora. « Les .t eitiis et une bonne partie des monnaies anciennes ayant été frappées à Porto , elles portent sur le revers les armes de cette ville, qui sont des tours baignées par un fleuve. Il y a beaucoup d’apparence qu’on bâtit aussi un hôtel des monnaies a Coïmbre, lorsque les rois de Portugal y eurent transporté leur cour. Le comte don Pedro, en traitant des vieilles coutumes,' parle plusieurs fois des monnayeurs de cette ville (*). »

« Ainsi qu’on l’a tres-bien fait reinar-

Îuer a l’époque où don Henrique vint en 'ortugal , la monnaie principale de France, d’Allemagne et d’Angleterre était la livre. Elle servait d’unité pour tous les comptes, comme cela arrive pour le franc en France , bien qu’il y eût d’autres monnaies de valeurs plus ou moins considérables, contenant intrinsèquement plusieurs fois la livre. Ainsi que tout le monde le sait, la livre n’avait pas reçu cette dénomination de son poids effectif , elle l’empruntait aux anciennes livres romaines, qui étant dans le principe d’une valeur effective de douze onces, avaient fini par n’en plus peser qu’une seule, vers les derniers temps de l’empire : on en a la certitude. Le comte Henrique introduisit la livre dans les États qui lui avaient été nouvellement concèdes, mais on ignore si ce fut parce qu’il la trouva déjà répandue dans les autres

( * ) Voy. la traduct. du journal étranger de 1755. ti nous a été impossible de noua procurer le traité original de Fana Severim.

États chrétiens de la péninsule , ou si ce fut simplement en sa qualité de Français. »

Aucune monnaie datant de cette épo-

ue n’est conservée dans les cabinets

es curieux; on ignore même si les pièces étaient en or ou simplement en argent ; on pousse le doute jusqu’à supposer qu’il n’y eut de monnaies frappées en Portugal, qu’au temps d’ Affonso Henriquez (*).

Comme l’a très-bien fait observer un savant dont nous adoptons l’opinion volontiers, si la livre servait de base fondamentale au système monétaire de l’Europe, ce système se confondit dans la péninsule avec celui des Arabes; et ce fut de là que procédèrent les antiques maravédis.

Il y avait en Portugal des maravédis d’or et des maravédis d’argent. Un maravédis d’argent valait 15 sous. Il a été impossible jusqu’à ce jour de déterminer d’une manière précise la valeur du maravédis d’or; ce qu’on peut dire de plus raisonnable à ce sujet , c’estqu’il valait deux libras et demie, équivalant à sixeents deniers.

« De toutes ces monnaies, la seule ui existe aujourd’hui , est un maravédis e Sanche 1er , qui, quant au poids et peut-être quant au titre, offrait fort peu de différence, si toutefois il y en avait, avec les maravédis morisques et les alfonsins frappés par Affonso Henriquez.

La légende porte d’une part : Sancius Hex Portugalis , et de l’autre In nomine Pairis et Filii et Spiritus sancti Amen » (**).

« Le caractère le plus curieux de cette monnaie est d’offrir un argument décisif contre l'origine supposée des armes portugaises, où, dit-on, Affonso Henriquez avait placé les cinq écus en mémoire des cinq plaies de Jésus-Christ, avec les cinq rouelles ou besants au milieu de chacun d’eux , comme symbole des trente deniers contre lesquels Judas vendit le Sauveur du monde. Il est en effet bien digne de remarque, que durant un siècle où l’on avait tant de respect pour tout symbole religieux , don

(’) O Panorama: moedas Porhujuezas ; t. Il,

( ** ) L'abréviation donne les lettres suivantes : IN NE PATKIS et KILO SPS SCI. K.

Sancfae ait dédaigné si prûmptcmerft la pieuse idée de son prédécesseur à propos de la principale et peut-être de l’unique monnaie qu'il ait frappée (*). »

La Bibliothèque royale de Paris possède un de ces pi ara védis de Sanche 1er, dans lequel Faria Severim voulait voir l'aueienne dobra.

Parmi les idonnaies en usage chez les Hlaures d'Espagne, il y avait trois espèces d'or que les anciens écrivains désignent sous le nom de dobras monriscas, doublons maures, dobras raildias, doublons de poids, frappés à Tunis, et maraoèdis. Le maravédis avait été introduit en Espagne pas les Almoravides. « Ambroise de Morales observe, dit Faria, qu’avant leur irruption, pas un seu] mémoire de Castille ne fait mention ni de cette monnaie, ni de compte par maravédis, mais qu’au contraire depuis eux, il fut si ordinaire de compter par maravédis, que toutes les supputations du prix des denrées et de la valeur des monnaies se tirent toujours par ces espèces , pratique qui subsiste encore aujourd’hui. Pour signifier la valeur du réal d’argent, on dit qu’il vaut trentesix maravédis et le doublon d’or, neuf cent soixante maravédis , en comptant le maravédis par la valeur du réal de cuivre. Cependant quoiqu’il ait eu cours en Portugal , il parait que ce n'a été que l'espèce en or , dont il en fallait soixante pour faire un marc; leur valeur serait donc à présent de cinq cents reis (**). » En somme , il y avait au commencement de la monarchie deux monnaies principales : la livre d’argent, à laquelle on peut attribuer une origine française, et le maravédis d’or, dont l'usage était

fiasse des Arabes parmi les chrétiens. La ivre se divisait en soldas ou en sous; ces piècesde billon étaient inéléesd'un certain alliage , tel que de l’étain, par exemple : il eu fallait vingt pour faire une livre. Les sous eux-inêmes se divisaient en deux variétés : ceux dans lesquels entrait le métal dont nous venons de parler prenaient le nom de so/dos brancos, sous blancs, et chacun d’eux conte-

( *) Voy. O Panorama : moedas Portuguezas.

, (*’) Lemaravidi ou maravidini prend tour a lour, s«»lon les.i^rivaln* qôt le désignent, la dénomination de Marahilinn , Mrnbitino, \faratiéil. Yoy. Santa Kosa do.V Herbe, bluadurw de palabra* antigua*.

naît douze deniers; les au très, qui ne contenaient que du cuivre, étaient désignés sous la dénomination de soldas pretos, sous noirs. Les monnaies quenous venons de mentionner eurent cours jusqu'au règne d’Affonso IV ; à cette époque , il y eut une notable altération dans celles qui furent frappées. Les pièces désignées sous le nom de dinheiro alfonsim, et dont le titre avait été singulièrement al-* téré, fournirent d’immenses bénéfices au vainqueur de la batailledo .Salado , qui cependant se montra d’une générosité sans exemple à l’égard de l’étranger, ün affirme que les deniersalfonsins lui firent gagner sur chaque marc quatre livres quatre sous. Faria Severim possédait un grand nombre de ces pièces : nous doutons qu’ij en existe dans nos cabinets; elles avaient été frappées à Porto et à Lisbonne; l’effigie du prince n’y est pas, et elles diffèrent essentiellement sous tout rapportde celles de don Sanche. L 'alfonsim serait , selon Severim , la plus ancienne monnaie d’argent frappée par les rois de Portugal qui nous eût été transmise. Il parait , du reste, que le système d’Affonso consistait simplement à faire fabriquer de nouvelles monnaies d’argent en diminuant leur poids métallique et en leur attribuant cependant la valeur des anciennes monnaies. Le même souverain accrut également la valeur du cuivre, ordonnant que les sous, qui n’avaient pas subi d'altération , il est vrai , ne représentassent ue neuf deniers au lieu d’en valoir ouze, et continuassent à être la vingtième partie de la livre. Il paraît que les monnaies d’or conservèrent leur valeur première sous don Diniz et sons son (Ils : elles prirent alors un nom différent, et furent appelées dobras cruzadas (*).

Don Pedro I", qui avait élevé les finances à un si haut degré de prospérité , lit frapper de nouvelles pièces d’or ; elles prirent le nom de dobras de D. Pedro : cinquante d’entre elles représentaient le mare. Ce monarque fit aussi émettre, à l’imitation des monnaies de France, le tournois et le demi -tournois, torneze et tneio torneze. Soixante-cinq pièces eon-

(* ) Les monnaies du temps d’Affonso IV en nrcent et en cuivre sont représentées dan- le t. Il du Panorama, p. 261 ; les cimi écussons avec les cun( deniers sont parfaitement déterminés

L’UNIVERS

nues sous cette dénomination représentaient lemarcd’argent.II existait d’autres tornezes plus petits , dont il fallait cent trente pour former le marc. L’effigie de don Pedro est gravée sur ces pièces. Don Pedro est accusé, comme son père, d’avoir non-seulement altéré la monnaie, mais de s’être uniquement attaché dans cette falsification aux métaux précieux. Le désordre vint à son combledans le système monétaire du Portugal sous don Fernando et sous don Joam Ier (*).

Le roi don Fernando , qui régna de 1367 à 1383 , frappa des monnaies dont la dénomination varia singulièrement.

On vit circuler d’abord le gentil, qui représentait 4 libras 7», et deux autres pièces portant le même nom , dont la valeur était de 3 libras ,/», et de 3 libras 5 sous. Bientôt ses guerres avec l’Espagne lui suggérèrent une autre idée et imposèrent d’autres dénominations aux monnaies. Voici ce que Faria Severimdit à ce sujet : « Don Henri avait dans son armée quantité de soldats français qui y étaient venus avec des casques qu'on appelait barbudas ; ces auxiliaires étaient aussi armés de lances en forme d’étendard, qu’ils nommaient graves, et menaient avec eux pour le service des casques, des pages qui s'appelaient pilartes. Don Fernando, voulant laisser à lapostéritéun monument de son entreprise sur la Castille, donna ces dénominations aux nouvelles monnaies qu'il fit frapper, et les chargea de ces enseignes.»

La barbuda était une monnaie de la grosseur de quatre vingtains, quoique plus mince ; elle représentait d'un côté un casque couronné et une cotte de. mailles avec cette légende , Si Dominas mihi adjutor , non timebo, et de l’autre côté une croix de l’ordre du Christ, quatre châ* tea ux dans les coins de la croix et au milieu un petit écu avec les quittas et ces trois mots pour légende : Femandus rex Portugalliæ... C’était une monnaie d’argent avec beaucoup d’alliage, du titre de trois deniers, et le roi l’avait fixée à vingt sous, qui étaient une livre de trente-six reis.

Les graves et les pilartes étaient également d’argent, mais à bas titre. Plus \ tard, les peuples réclamèrent contre la %

(• ) Voyei le récit de Fernand Lope*.

valeur excessive à laquelleon avait porté ces monnaies, et le prince, ayant égard à la faiblesse de leur poids, réduisit l’évaluation à un prix plus modéré.

Lorsque le Mestre d’Aviz monta sur le trône, il se vit contraint de se créer rapidement des ressources nouvelles en numéraire : il fit émettre des réaux d’argent, valant neuf deniers, dont soixantedouze faisaient un marc : selon Faria Severim, il en fit frapper d’autres, du titre de six deniers et d’autres encore de cinq. « Cependant, ajoutel’historien, ces réaux conservaient toujours la même valeur, et le surplus tournait au profit du prince. »

Il fallait être don Joam 1er, c’est-àdire l’élu du peuple, pour qu’une tolérance pareille eût lieu en matière de monnaies. Faria Severim, qui nous donne ces détails, ajoute un fait touchant qui exprime bien la vénération que le prince inspirait : « La plupart, dit-il, portaient ces réaux d'argent pendus à leur cou comme une chose sainte.

« Ce prince n’ayant encore d’autre titre que le glorieux nom de Défenseur, fit battre ensuite de nouveaux réaux au titre d’un denier, dont chacun valait dix sous. Après ceux-ci, il en fit d'autres de trois livres et demie et de dix deniers et demi.

« Don Jean rr, monté sur le trône et pensant à faire la conquête de Ceuta , fit frapper les premiers réaux blancs, qui valaient chacun dix réaux de trois livres et demie; ils étaient au titre de dix deniers, et il en fallait soixante-deux pour un marc.

« Au retour de cette expédition, il fit faire, disent quelques-uns, les seitiis, auxquels il donna ce nom pour perpétuer le souvcnirde la conquête de Ceuta. D’autres prétendent que parce qu’ils valaient la sixième partie d’un réal , on les appelait sextiis , et que dans la suite cenoin lut aisément altéré en celui de seitiis. » On comprend aisément, par ceque nous avons dit plus haut, la révolution monétaire qui dut se faire sous le règne du successeur de don Joam. Ce prince ne s’occupa pas en réalité d’améliorer la valeur métallique; les livres diminuèrent tellement que don Duarte fit frapper une monnaie plus grosse et qu’on appela reaes brancos, réaux blancs. Ils étaient

de cuivre avec un alliage d’autre métal. Faria Severim dit qu’une ordonnance royale donna à ces réaux blancs la valeur d’un sou ancien : • par conséquent, chacun d'eux valait trente-cinq livres petites,

et vingt réaux faisaient une livre ancienne de sept cents livres petites; ainsi chacun de ces réaux valait de notre monnaie dix seitiis et quatre cinquièmes de seitii, puisque vingt valaient trente-six réis, qui font une des grandes livres. • Il y eut aussi, dit-on, des reaes prêtas ou réaux noirs, et il en fallait dix pour un real brunco. Don Dunrte fit frapper également des écus d'or, mais ils étaient de basaloi.etnotreauteur se tait sur leur valeur effective. Cependant il ajoute un peu plus loin qu’on éprouvait une difliculté singulière à les faire passer dans les pavs étrangers. Il est probable que l’admiulstration de l’illustre don Pedro ne dura pas assez longtemps pour porter remcdeàun tel désordre; mais le mal fut réparé immédiatement après lui, et l’on peut supposer que son esprit juste et probe ne fut pas sans influence sur celte branche de l’administration.

C’est du règne de don Affonso V que datent les crusades. Tout le monde sait avec quel enthousiasme chevaleresque ce prince combattit les ennemis de la foi. Lorsqu’il eut résolu de passer à Jérusalem avec une armée puissante, et que Sixte l’eut fortifié dans ce dessein , il se décida à faire frapper une monnaie d’or qui fût d'un titre si élevé qu’on la préférât à tous les autres ducats de la chrétienté. Faria Severim disait vers le milieu du dix-septième siècle : « Il se trouve encore aujourd'hui beaucoup de ces crwsados, dout l’or est si lin, qu’il est recherché pour dorer. On y voit sur un des champs une croix de Saint-George entourée de lettres qui signifient Adjutorium nostrum in nomine Domini; et sur l’autre, l’écu royal couronné et placé sur la croix d’Aviz avec cette légende : Crusatus Alfonsi qu'm- U It. »

Nous passerons rapidement sur ces réaux d'Affonso V , qui représentaient une roue de moulin, rodizio, et sur ces espadims decuivre etd’argent destinésà perpétuer le souvenir de l’ordre de la Tour et de l’Épée.Ce qu'ilyeutde remarquable dans cette dernière monnaie.

c'est qu’elle rappela une légende tout orientale. L’ordre, institué à l’époque où le roi méditait l’expédition de Fez, adopta l’emblème qui le distinguait, en souvenir d’une tradition célèbre à la fin du quinzième siècle. Un astrologue arabe , initié à tous les mystères de l'art cabalistique, avait planté un espadim, une sorte d’épée, sur la plus haute tour de Fez, et celui qui aurait pu se rendre maître de ce puissant talisman , grâce à la force des armes , serait devenu le maître du monde entier : au dix-septième siècle cette légende subsistait encore.

11 serait trop long de décrire ici les diverses mounaies d’argent et de cuivre que don Affonso fit frapper ; nous rappellerons seulement qu’il y en a une en argent valant quatre vingtains, où se voient avec la croix d’Aviz les armes de Castille et de Léon , écartelées. On y remarque cette légende : Alp/tonsus Del gratia rex Portugalix ; elle eut cours au temps où don AlTonso prétenditautrône d’Espagne, par son mariage avec la fille infortunée du faible don Henrique.

Voici à peu près tout ce que nous avons pu rassembler sur un point dont les historiens ne s’occupent guère ordinairement , ou pour mieux dire, qu’ils négligent d’une manière absolue. Avec les nouvelles découvertes faites en Afrique et dans l’Orient , les valeurs monétaires changent de toute nécessité ; nous dirons quelques-mots à ce sujet en traitant du grand siècle.

PREMIÈRE BIBLIOTHÈQUE ROYALE FONDÉE EN PORTUGAL. CALLIGRAPHE en titre.— On s'accorde généralement à regarder Alphonse V commeétantle premier fondateur d’une bibliothèque de quelque importanceen Portugal. Cependant il est certainqueleroi don Duarte, son père, possédait quelques ouvrages d’un grand prix , et l’on peut aisément en parcourir le catalogue dans le LealCunselheiro. Affonso V augmenta prodigieusement cette collection, et la décora du titre officiel de libreria. Un homme qui disait en s'adressant à son archiviste : € Que serait-il advenu des actions de Rome si Tite-livene nous les eût conservées? Que fût-il arrivé si Quinte-Curce n’eût pas fait de même pour Alexandre, Homère pour Troie, I.ucain pour César ? • cet nomme, aidé du pouvoir royal,

102 L’UNIVKRS.

(levait nécessairement avoir le goût des livres (*). » Durant son voyage en France nous le voyons utiliser son passage dans les abbayes où il est reçu, en s'informant des richesses bibliographiques qu’elles renferment. Les historiens français contemporain; font foi de cesgoüts studieux, et nous parleut d’un Lancelot magnifique qui lui fut montré dans l’abbaye de Bourges. Nous avons également la certitude que vers l’année 1453, ce même prince avait un calligraphe habile spécialement attaché à sa bibliothèque, et le nom de Joliain Gonçalvez, écuyer écrivain des livres du roi , nous est une preuve positive du soin qui présidait à celle importante collection (**). Nous ajouterons à ces faits, trop peu nombreux sans doute, que l'infortuné don Pedro d’ A Ifarrobeira , dont nous avons signalé la régence, dut être un des premiers bienfaiteurs de cette bibliothèque royale du quinzième siècle , dont on commence a parler de nouveau aujourd'hui. 11 ne pouvait en être autrement de la part d’un prince qui regardait un exemplaire des voyages de Alarco Polo comme un des plus riches présents que la seigneurie de Venise pill lui faire. Il n’y avait pas, du reste, jusqu’aux princesses du sang royal qui ne s'occupassent dans cette famille de )a propagation des livres magnifiques; l'épouse de don Pedro, si digue en tout de son mari, faisait écrire et répandre par la voie de la calligraphie, la vie du Christ. Enfin la noble Felippa de I encastre, fille de cette princesse, traduisait en portugais plusieurs ouvrages dont elle enrichissait sa retraite monastique, et, eu outre, du livre de saint Laurent Justinien sur le mépris du monde , qu’on devait à ses soins ; on montrait jadis dans le trésor d’Odivellas un volume d'Évangiles dont les miniatures étaient entièrement de sa main.

Doua Joanna, fille d'AffonsoV,et retirée au monastère d’Aveyro, imita cette princesse. 8a merveilleuse beauté prêtait un charme de plus à ce godt qu’elle ne cessa de montrer pour tout ce qui tenait à la culture de l’intelligence.

Don Uenrique le navigateur, don Fer-

( • ) Lettre écrite par Alphonte F à Gomez Eannez de Azurara. Balbl , t. Il , p 9.

( **) Chrvnica de G ni né , par Gomei Eannez de Azorara.

nando surnommé je saint Infant , furent des amateurs passionnés de beaux livres, et ils durent aussi contribuer à l'augmentation de la bibliothèque royale. Toutefois, si l'exécution du i.eat Conselheiro et celle de la Chronique de Guinée de Goinez Eannez de Azurara ne nous laissent pas le moindre doute sur la magnificence des volumes dont se composait la bibliothèque d'Affonso V, on ne peut pas en dire autant de leur nombre , et jusqu'à présent aucun catalogue de cette époque n’est venu établir d’une manière précise à quel chiffre exact on peut le faire monter. Sous Joam Il , et à l'époque où s'étaient multiplies ces illuminaleurs dont parle Garcia de Resende dans sa Miscellanea, le nombre des beaux livres dut nécessairement s’accroître; les travaux bibliographiques dont on s'occupe en Portugal nous fixeront sans doute sur ce point.

ÎNFLUBNCELITTBHAIRF. d’ AFF0NS0 V.

— Formation d'us corts de lois.

— L'auteur consciencieux de la Bibliothèque Lusitanienne, Barbosa Machailo, a inscrit dans son vaste répertoire de la littérature portugaise le nom du monarque dont nous nous occupons, comme il avait inscrit du reste ceux de don Diniz, d’Affonso IV et de don Pedro. Le savant bibliographe vante la mémoire prodigieuse d’Affonso V , et surtout l’élegance parfaite avec laquelle il parlait sa langue maternelle (*). On a vudans lerécitdu vieil historien français la disposition toute particulière que montra ce roi à s'initier au mouvement intellectuel de l’université de Paris : il est certain qu'il ordonna qu’on écrivit en latin uu corps général des histoires du royaume, et qu’il fit venir d'Italie a cette intention frère Juste Baldino, religieux dominicain. Ce louable désir 11e parait pas avoir été suivi d’effet, et, sousce rapport, D. Affonso V ne fut pas plusheureuxquenele fut son successeur a l’égard de Politien. Comme son oncle l'infant don Henrique, il était habile en mathématiques, et il tenait probablement de son beau-père, don Pedro d’Alfarrobeira, le godt extrême qu’il montrait pour la musique; on affirme qu'il écrivit, a l'imitation de l'Arte de Cavalgar, laissépar son père, un Traité de la Milice, faisant

( * ) ■ Que parecito as suas palavras estadadas antes de pro/cridts. »

PORTUGAL. lût

connaître la manière de combattre des anciens Portugais ; ce livre, enfoui probablement dans quelque antique bibliothèque, n’a jamais été publié ; mais nous avons un échantillon du style de don Affonso dans deux lettres imprimées à diverses reprises. L’une est adressée à Gomez Eannez de Azurara, à l’époque où ce grand chroniqueur était à Alcaqar auprès de don Duarte de Menezes, et elle atteste d’une maniéré touchante la sympathie de cet esprit chevaleresque pour les hommes qui se livraient aux travaux de l’intelligence (*); l'autre a été écrite, en 1461, à Diogo Lopez Lobo , seigneur d’Alvito, et elle roule sur certaines explications que réclamait ce personnage. On a encore de ce monarque un opuscule astronomique vanté par le fameux Zacuto, et il ne faut pas oublier que c’est à lui qu’on doit le premier corps de droit qu'ait possédé le royaume.

"droit romain. —L’introduction du droit romain en Portugal n’est nas antérieure au quinzièmesiècle. Il suffit, dit un jurisconsulte portugais, d’ouvrir le code d’Affonso V, qui commence a recevoir la dispositiondans laquelle il a paru sous Joam I", pour reconnaître partout l’influence de cette législation; il suflit aussi d’examiner l’ordre chronologique qui y est suivi pour acquérir également la certitude que la fusion des législations n’était pas laite encore, et qu’elle ne présentait point un corps de doctrine suivi, mais bien une simple coordination de lois différentes. Il résulte des recherches d’Antonio Villanova a ce sujet que, s’il faut faire remonter à la maison d’Aviz l’introduction du droit romain en Portugal , il est juste de reculer jusqu’au règne d’F.mmanuel le travail qu’il dut subir pour se combiner avec l’antique législation du royaume : dès celte dernière époque, au reste, les jurisconsultes s’efforcent de faire concorder tant d’opinions divergentes. A partir du règne de don Sebastien on s’occupa de combiner les éléments de la procédure. Il est certain que la haute sagacité de don Pedro fut pour beaucoup dans les travaux relatifs à la législation , et que le Code Al-

(*) Entre autres ouvrages, elle a élé reproduite dan» la description du Portugal, par M. Adrien Balbi t voy. t. n.

phonsin modifié sous don Duarte fut en partie son ouvrage (*)•

CBOYANCES POPULAIHKS DU P O B TIJ -

G al. — Ce qu’on sait le moins bieu d’un peuple, d’ordinaire ce sontses croyances populaires; presque toujours les écrivains nationaux dédaignent d’en faire part au monde érudit, et les voyageurs passent trop rapidement à travers les contrées qu ils prétendent décrire pour avoir le loisir de faire cette espèce d’étude intime, qui aurait tant d'intérét pour les autres peuples, et cepeudant, répétons-le bien, on ne peut s’initier complètement à la poésie d’une nation , on ne peut même apprécier convenablement certains faits historiques que lorsqu’on a ouvert la porte de ce monde féerique que, dans tous les siècles et dans tous les pays, chaque peuple a su se créer : c’est souvent un vieillard , un berger des montagnes, une jeune bohémienne aux vêtements en lambeaux, qui tiennent en leur main la clef de la porte mystérieuse : n’ayez garde qu’ils vous la donnent, votre regard les effraye, vos prétentions de savant les épouvantent.

Quelquefois aussi fort heureusement la clef merveilleuse tombera entreles mains du poète, et alors vous pourrez vous réjouir, le poète aura hâte de vous faire contempler les prodiges que le peuple vous cachait. Ouvrez le vieux Gil Vicente, qui faisaitsi bien sourire l’incrédule Éras-

( * ) On lit dans Duarte N unes de LiAo ce passage curieux, que nous traduisons. I-e roi 1). Jean l,r asec la paix ne resla nas dans l'oisiveté , el tout son temps se passait au gouvernement de son royaume, ou dans la réforme de ta |uslice et des coutumes. C’est pour cela qu'il lit beaucoup de lois qu'on a insérées dans tes livres d'ordonnances qui aujourd'hui sont en lisage. Outre cela, en l'année 1426, et par le conseil du DrJoau Fernande/ das Regras, qui était grand lettré, il ordonna qu'on fit un livre en langue portugaise ou l’on réunirait les lois du oude Justinien , les plus praticables en ce royaume, avec quelques commentaires d'Accurse et de Barlbole, qui y étaient relatifs; de manière que les opinions d’Accurse el de Barlbole, approuvée» par lui, fussent regardées comme authentiques el eussent force de loi, el que l’on pûi colin déterminer lcr. choses par elles Tool ceci eut lieu grâce a la grande allecliou qu'avait le Dr Joào das ttegras pour le légiste dont il avait ele le disciple a Bologne. C’est de là qu'émane la loi de ce royaume , qui ordonne qu'en la décision des choses onsu.ve l'opinion de Barlbole, quand il n’y aura ni texte ni glose ou opinion commune qui lui soit contraire. Voy. 1. 1, p. Soi de l'édit de I7aü (Lisbonne).

L’UNIVERS

me : quel monde magique il vous révèle dans les Serras du Portugal ! Trois siècles avant que Goethe eût évoqué les sombres mystères de la Walpurgisnacht et les danses du sabbat germanique, Gil Vicente nous avait conduits au milieu des rondes de sorcières qui sillonnent la Serra d’Estrella.

Ni le pseudonyme du Châtelet avec sou esprit méthodique, ni Dumourier avec son instinct railleur, ne nous ont dit un mot de ces mystères populaires.

Landmann, Kinsey , Murphy , se sont tus également. Un recueil qui s'adresse nu peuple, un recueil dont nous avons tiré mille curieux fragments qui ne sont pasde l'histoire, mais dont l'histoire s'enrichit (*), va combler enfin cette lacune et nous faire connaître cette mythologie du moyen âge qui dut briller de tout son éclat dans la période du quinzième siècle. L’auteur du travailque nous citons semble avoir fait deux parts de tous les documents qu’il pouvait avoir recueillis.

Mais il marche toujours environné de preuves historiques, et s’il met d’abord de côté les traditions orales, d'ordinaire plus poétiques , c'est pour lixer l’esprit par des dates positives et par des preuves pour ainsi dire inédites. Imitons-le, le poète parlera à son tour.

Un des plus anciens documents, dit-il, qui nous restent touchant les superstitions populaires est la célèbre ordonnance de la municipalité de Lisbonne en date de 1 385. Cette ordonnance caractérise essentiellement l’esprit religieux de l’époque de Joam Ier. Non-seulement on y prohibe les superstitions ayant cours parmi le peuple, mais on les y énumère , comme si le sénat voulait ainsi remercier Dieu de la victoire que l’on venait d’obtenir à Aljuharotta... Voici ces passages : nous ferons observer avec l'auteur portugais qui nous sert ici de guide, que l’ordonnance émane des membres de la municipalité de Lisbonne et qu’elle est rendue en leur nom.

« Les susdits établissent et ordonnent que dorénavant en cette cité ou dans ses alentours, nul ne puisse user ni n'use, en effet, de sorcellerie, de ligatures, d’appel au diable, ni d'enchantements,

(*) O Panorama.

ni d’œuvre de r eadeira (*)', ni de car an t ulas {**), ni de gestes, ni de songes, ni de sortilèges; qu’on s’abstienne de lancer la roue ou des sorts , et enfin de toute œuvre de divination... 11 n’est pas permis également de mettre une ceinture constellée, ni de lancer le mauvais œil sur quelqu'un, non plus que de jeter de l’eau sur un van (***).

« Il est établi aussi que dorénavant en cette cité etenses alentours, on ne chantera plus d eJaneiras ni de Maias (****) ni aucun autre chant se rapportant à quelque autre mois de l’annee ; on ne pourra non plus jeter du plâtre aux portes, sous l’invocation de Janvier; on respectera les eaux , on ne lancera pas de sort sur elles.

« Fit comme s’arracher les cheveux et se tirer la barbe sur les morts, esf une coutume qui vient des gentils , une espèce d'idolâtrie, un usage enliu qui va contre les commandements de Dieu, les susnommés ordonnent et établissent que dorénavant nul individusoithomme, soit femme , ne pourra s’arracher les cheveux , ni se maltraiter d’autre sorte, ni crier sur quelque mort que ce soit , fût-ce père , mère, üls ou fille, sœur ou frère, mari ou femme, n’en exceptant nulle autre peineou chagrin , mais n’empêchant qui que ce soit de montrer sa douleur et de pleurer s’il le veut. »

Beaucoup de ces dispositions sont relatives à des croyancesqui n’existent pl us ou qui sont connues sous d’autres dénominations; les chants désignés sous les noms deJoneirasetde.l/aias ontjiersisté jusqu’à nos jours, et on appelle encore Maias, dans le Minho, les fleurs jaunes du genétdont on pare les fenêtres au premier déniai. On le voit clairement encore par les textes cités, c’était un usage de s'arracher les cheveux sur les morts; il y avait même certaines femmes, dési-

( • ) Probablement une sorte (l'enchantement obtenu par le moyeu de l'o» qu'on prétendait exister dans le ccrur du cert.

(■* i Caractères magiques.

( **' ) Le van ou te crible Joue en tout pays un grand rote dans certaines opérations magique». Nous en avons dit un mol dau* notre Traité analytique et critique des sciences occultes.

( )Ces chants populaires, chanté» en Janvier et en mat, dpnl on trouve ça et la quelques fragments dans les vieux auli-urs portulugais , ua se sont que trop éteints.

gnées sous les noms de carpideiras ou prantadeiras , qui exerçaient publique* ment cet office. Fr. Francisco Brandào prétend que cette coutume s’acheva au temps de Jean F\ mais il se trompe évidemment, puisqu’on trouve dans nos chroniqueurs commémoration de ces deuils à des époques bien postérieures et que Gil Vicente a dit :

« Ils mènent le deuil dans Lisbonne — jour de la Sainte-Lucie — parce que le roi don Manuel est décédé ce jour*là. » Les jugements de Dieu, admis dans toute l’Europe, paraissent avoir étésingulièrementen vogue au moyen âge dans le Portugal ; mais les rois éclairés qui commencèrent à régner sur ce pays , ne tardèrent pas à porter remède aux maux enfantés par ce déplorable usage. Dès le treizième siècle, Diniz rendit certaines ordonnances qui s’opposaient formellement à ces sortes d’ordalies. L’épreuve parleferchaud a laisséjusque dans le dixseptième siècle un curieux monument.

« Près du sépulcre du commandeur de T^ça on conservait, selon le témoignage de Jorge Cardoso, un fer de charrue, qu’avait transporté là tout embrasé la temmed’un serrurier accusée d’adultère.

F. Bernardode Brito et F. Antonio Brandào citent une donation faite au monastère d’Arouca par doua Tareja Soares, femme de don Gonçales de Souza, qui, étant accusée par son mari d’adultère, recourut pour sa défense à l’epreuve du fer chaud, et sortant de cette épreuve saine et sauve se réfugia dans le couvent d’Arouca. »

A la fin du quatorzième siècle, lorsque le grand maître de l’ordre d’Aviz a donne la mort au comte Andeiro, on voit , par le témoignage positif de Fernand Lopes , que la reine Éléonor prétend réclamer l’épreuve du fer.

Comme le fait observer fort bien M.

Herculano , du reste , cette coutume superstitieuse, qui dura tant de siècles, n'était pas seulement une invention du vulgaire; dans ce recueil des lois antiues de l’Espagne, connues sous le nom e FueroJuzgo, l’épreuve de l’eau bouillante et celle dq fer chaud sont positivement ordonnées.

La première loi que nous voyons promulguée en Portugal contre la magie, dit le savant Herculano, est une loi de

Joam I*r; elle est datée de l’année 1403 1 et elle s’exprime ainsi : « Que nul ne « soit si ose que de chercher de l’or ou « de l’argent ou quelque autre bien en « jetant la baguette, en traçant des cer- « clés, en regardant dans des miroirs, « ou en usant de quelque autre « moyen » (*). Cette loi fut confirmée par le code d’Affonso V, et elle passa en substance dans ceux qui lui succédèrent. On y voit que la magie portu-

aise de ce temps se réduisait à une sorte

'alchimie , à un artde découvrir de l'ory ce qui , en vérité, était bien peu de chose , si nous comparons de telles croyances au prodigieux accroissement que la sorcellerie prit dans le siècle suivant (**).

Nulle part, comme le fait observer l’habile auteur de la notice où nous puisons , on ne trouve expliquées avec plus de détail les formules diverses employées par la sorcellerie du seizième siècle, que dans le livre rarissime êtes Constitutions de l’archevêché d'Évora, imprimé à Lisbonne en 1 534 : voici ce qui est dit à propos des feiticeiros , des benzedeiros et des agoureiros.

« Nous défendons que nul individu, de quelque état ou condition qu’il soit , enleve d’un lieu consacré ou non consacré pierre d’autels ou corporaux, et seulement portion de ces objets et de quelque objet saint que ce puisse être; nous nous opposons à ce qu’il invoque des esprits diaboliques , dans des cercles ou hors des cercles , et aux lieux qui se croisent; à ce qu’il donne à manger ou à boire quelque chose capable d’inciter à vouloir bien ou mal à autrui ; nous lui défendons de lancer les sorts pour deviner, ou de jeter la baguette pour découvrir des trésors , sans permettre non plus la contemplation de l’eau , du cristal, du miroir, de l’épée ou de quelque autre objet luisant, y compris le coutelas de boucher. Nous "ne voulons pas non plus qu’un individu quelconque fasse pour deviner figures ou images de métal ou d’autre objet, ni qu’il s’efforce de lire l’avenir sur une tête de mort ou sur une

(*) On trouvera tout au long dan» l’intéressant recueil qui nous fournit ces détails, les textes dont il est ici question. Voy . O Panorama, t. IV, p. 1.19.

{**) Voy. a ce sujet notre Traité analytique et critique des sciences occultes. Paris 1830 , I vol. ill*38.

L’UNIVERS

tête d’animal quelconque, ni qu’il porte sur soi dent ou corde ue pendu , ni qu’il fasse avec lesdites choses ou partied'elles seulement, quand bien même nous ne les aurions point designées, sortilèges, divination, dommage ou profita qui que ce soit, sans en excepter ce qui contraint un individu à en aimer ou a en haïr un autre et ce qui lie l’homme ou la femme.

• Nous défendons égalementà tout individu malade de passer par un bois, par un bosquet de jeune chêne liège, par une prairie vierge ou sous un garou', de bénir avec une épée qui aurait tué un homme, de traverser le Douro et le Minho par trois fois, de couper à l’écart un liguier sauvage et une branche de chêne vert en l’inclinant sur leseuil d’une porte. Nous défendonsde garder têtes de saudadores ( * ) encastrées dans de l’or ou dans de l’argent , d’adjurer les démoniaques, de porter les images de certains saints au bord des eaux, en feignant de vouloir les y lancer, de prendre gens à caution pour que si , dans un temps convenu, on ne leur donne point d’eau ou un autre objet, ils jettent les dites images dans les flots; nous défendons également de rouler des roches et de les lancer dans l’eau pour obtenir de la pluie, ni de jeter le crible, ni de donner à manger certaines galettes pour connaître certaines circonstances d’un vol commis-, uous défendons de garder des mandragores en son logis , avec l’intention d'obtenir certaines grâces ou de faire certains profits. On ne plongera pas la tête d’un chien dans l’eau . afin d’acquérir certains avantages; on ue dira rien de ce qui doit advenir, comme chose révélée par laieu , par ses saints, ou à la suite d'une vision ou d'un songe.. ; on ne bénira pas avec des paroles inconnues ou incompréhensibles et que l’Église n\r point approuvées, on ne fera pas la même operation avec des couteaux portant des taches soit noires, soit d’autre couleur , on ne le fera pas non plus au moyeu de ceintures, de boucles d'oreilles, ou en employant quei-

(*) H y aurait tout un chapitre a faire sur celte dénomination : le taludador. ou ihiidnditr, est particulier à la péninsule; c’est une variété de sorcier» nul prétendaient guérir par le souffle, comme ie» Indiens de l’Amérique méridionale guérissaient, dbail-on, par la succion.

que autre moyen déshonnête. On ne fera point de chemises filées et tissus eu certains jours spéciaux de l’année , on ne les vêtira point, on ne les usera pas non

plus par quelquesrt de sorcellerie»

Voilà certes un document fourni par l'histoire ecclésiastique, qui pourrait donner lieu a des commentaires sans fin, et qui doit être considéré comme la nomenclature la plus complète qu’on ait fournie jusqu’à ce jour sur les croyances populaires de la Péninsule, line faut pas croire du reste que le pouvoir ecclésiastique s’en tint à des injonctions purement comminatoires; les châtiments les plus sévères étaient appliqués, des l’origine, aux individus qui se livraient à la grande ou à la petite magie: La peine de mort atteignait ceux qui s’étaient servis d'un fragment d'autel ou de corporaux ; on infligeait le même supplice à ceux qui avaient conjuré le démon ; les actes de moindre importance entraînaient la marque par le fer chaud, ou l’exil perpétuel dans file de Saint-Thomé, regardée dès cette époque comme un des séjours les plus redoutables. Auquinzième etau seizième siècle, l'abandon a de simples superstitions populaires entraînait encore la flagellation ou la déportation durant deux années sur les côtes d’Afrique. N 'publions pas que le crime de sorcellerie était puni par le feu à cette époque en France, et que la législation des autres royaumes ne se montrait pas plus indulgente.

Passons aux croyances populaires qui ontsurvecu jusqu’ici, etquiavaicnt toute leur puissance au temps de doit Limi te et de son fils. Le peuple fait unedistinction entre les feiticeiras, magiciennes, bruxas, sorcières, et lubie-home ms , loups-garous. « Les feiticeirqs et les bruxas n’ont rien qui les distingue de celles qui font leur résidence dans nos provinces, dit VL Herculano; ce sont de vieilles femmes pauvres et laides, au caractère sombre et colérique, qui se livrent à toute espece de maléfices, mais qui sont sous la dépendance immédiate du mauvais esprit. » I,es bruxas, connues du reste dans nos provinces voisines des Pyrénées sous le nom de brouches , cumulent avec leurs fonctions infernales, celles du vampire slave, car elles sqnt

quelquefois autorisées, quolqu’à grand’peine, par le ma|in esprit, à sucer Te sang des petits enfants , et à les faire mourir ainsi peu à peu de pure inanition et même subitement, si elles aspirent ie sang de l’innocente créature avec véhémence. Les lubis-homems sont entraînés par un destin, fado, ou portent un sort, sina. Certaines circonstances particulières les font différer de nos loupsgarous, et ils sont plus innocents qu’eux, tandis que les sorcières portugaises sont

filus féroces; ils s’en vont la nuit dans e milieu des grands chemins, ordinairement aux carrefours. Aprèsavoirfaitcinq voltes, ils se roulent sur la terre, au lieu où se sera roulé quelque bête sauvage; il suflit de cette action pour que la métamorphose soit accomplie, et quAils

{irennent l’apparence de ranimai qui es aura précédés dans ce lieu. En obéissant au sort ces pauvres gens ne font de mal à personne; ils ne passent du reste par aucun chemin ni même par aucune rue où il y aurait de la lumière; ils font entendre de grandes aspirations et de longs sifflements pour qu’on l’éteigne. C était au quinzième siècle la chose du monde la plus facile que de surprendre des lubis-liomems dans leurs courses vagabondes; il suffisait pour cela d'allumer tout à coup une chandelle, et cela suffirait encore aujourd'hui, maison se garderait bien de le faire (*)•

Nous ne décrirons pas ici l’espèce de sabbat auquel se rendaient les Bruxas et les Feiticeiras, parce qu’il ne nous semble pas présenter une différence bien marquée avec ce qui se passe dans les autres contrées de l’Europe. Mais un trait caractérisque sans doute , c'est qu’après avoir rendu l’hommage obligé au boucinfernal, celui-ci remet aux sorcières comme attribut un peloton de fil, nooello, et un petit tambour de basque, pandei rinho. Ce sont encore de nos jours les symboles de leur nouvelle dignité : le jeloton est plus ou moins gros, selon 'importance de la récipiendaire et' seon l’estime que le démon fait d’elle.

« Ces pelotons diaboliques dans les-

(*) Voy. à propos des loups-garous de la France notre ouvrage Intitule : le Monde e/tchanlè , Cosmographie et histoire naturelle fantastique du moyen âge. Nous avons reproduit dans ce volume les idées du savant naturaliste P. Lcsson.

quels résident la force et le pouvoir des

feiticeiras sont composés d'une espèce de fil tilé par la mère du diable, et dont la matière premièreest du poil de bouc... » Les bruxas ont aussi comine apanage une fusée noire; mais la démonoiogie populaire ne déclare point de quelle nature elle est faite , non plus que celle des lubis ■ h omems , qui possèdent aussi cet adminicule, et dont nous ne savons autre chose si ce n’est qu’il est de fil jaune.

Il paraît qu’à l’article de la mort, et cette croyance est renouvelée du moyen âge, bruxas et feiticeiras ont la faculté de faire appeler la personne qu'elles ont en plus grande estime , et qu’elles doivent lui remettre le fatal peloton. Si celle-ci ne l’accepte point, la sorcière est dans l’impossibilité de mourir, et la misérable créature ne peut rendre son âme à Satan qu'au moment où quelque assistant charitable veut bien recevoir le nooello. Il est presque inutile de dire qu’un tel présent donne des droits assurés à un tour de faveur dans le cas où l’on aurait quelque velléité de passer bruxa.

I^s formules d’incantation varient nécessairement selon la localité. Gil Vicente nous en donnequelques-unes, qui sont empruntées à la langue hébraïque; la formule moderne consiste à répéter par trois fois, Tenato andota /errata passe por Baixo. Une Eeiticeira veutelle faire périr quelqu’un , elle pratique une sorte d’envoussure, sortilège qui paraît particulier à la péninsule, et dont on doit chercher l’origine bien par delà le moyen âge. Après avoir saisi son tambour de basque, elle appelle deux compagnes à sou aide, et les troissorcières réunies modèlent une figure qui représente la personne condamnée au trépas : alors cette poupée reçoit certaines onctions.

Ce sont des onguents liquides que les bruxas emploient; et à mesure que ie travail avance, l’ensorcelé se sent plus malade. Lorsque le moment fatal est arrivé, la sorcière la plus vieille se saisit de son peloton ; elle se met à le dérouler, et lorsque le malade doit mourir, une des trois mégères coupe le fil avec un ciseau : l’homme voué au trépas expire alors. La cérémonie se termine par uue invocation au diable , et l’on ne se re-

L’UNIVERS

tire pas sans avoir renoué au peloton le (H coupé; il)' a là un souvenir de la mythologie antique, qui n’est certes pas sans grandeur.

Tels sont en peu de mots les croyances populaires , les pratiques superstitieuses , les actes de prétendue sorcellerie même, contre lesquels l'inquisition portugaise eut plus d’une fois à sévir : si nous n’avions craint de donner trop d’extension à ce paragraphe, il nous eût été facile, en examinant les traditions du quinzième et du seizième siècle, d’ajouter encore aux curieuses indications que nous avons trouvées rassemblées. Les Mouras encantadas ou Maures enchantés , les espèces de voui vres dont Pescarbouclc étincelant peut révéler l’existence d’un trésor, mille autres traditions féeriques en un mot , prouveraient que là encore l’imagination ardente des Portugais a laisse des traces originales de ce que rêva le moyen %e.

v JEUX ET DIVERTISSEMENTS DES PORTUGAIS AU MOYEN AGE. - Il V 3

dans l'histoire officielle des nations une chose que les écrivains omettent presque toujours, ou bien qu’ils dédaignent de nous transmettre, c’est le détail de ces jeux qui succèdent aux jours de labeur , c’est le récit de ces luttes guerrières qui rappellent l’image des combats, quand elles ne sont pas des combats elles-mêmes. Ordinairement les chroniques, un peu diffuses, du moyen Age sont les uniques dépositaires de ces sortes de renseignements , si bien que l'on ne connaît qu’une face de la vie des peuples et que Ton est instruit minutieusement des misères qui les ont désolés durant plusieurs Ages, sans savoir un seul mot des choses qui ont excité leur curiosité, leur joie , leur enthousiasme. Nous n’imiterons point les historiens du siècle dernier en ce point, et, grâce à l’esprit d’investigations variées qui préside à l’ensemble de cette vaste collection, nous offrirons ici quelques renseignements sur un point curieux qui se lie intimement à toute une période de l’histoire de la péninsule.

Le premier divertissement public dont on trouve la trace au Portugal , est un exercice guerrier , et il en est fait mention dans tous les chroniqueurs du

douzièmeetdu treizième siècle;c’est le jeu du tavolado , connu dans le reste de la péninsule sous le uom del tablado ou de las tablas. Il était simple à l’origine , comme les peuples un peu rudes qui l’avaient adopté. Le tavolado consistait en un certain nombre de planches unies entre elles et fixées au sommet d’une perche ou d’un échafaud, de telle façon qu’un simple choc ne dût pas les faire venir à terre, mais disposées au contraire avec assez d’art pour qu’elles ne pussent résister au jet vigoureux d’une javeline destinée à cette sorte d’exercice. Plus tard, le tavolado représenta une tour, ou, si on l’aime mieux, une forteresse en miniature. Mais, durant la première période , il est d’une simplicité qui semble n’admettre aucune espèce d’enjolivements. A l’époque du moyen «Age, il n’y a point de solennités, point de noces magnifiques sans tavolado. Dans la chronique des sept infants de Lara , dont l’action nous reporte au dixième siècle, c’est devant un jeu de tablado que commence le drame sanglant qui doit envoyer à la mort les sept fils de Gonzalo ’Gustios. Les vieilles romances espagnoles, si fréquemment citées par Gil Vicente, sont remplies de l’éloge de certains chevaliers qui d’un seul coup de javeline font venir à terre le tablado avec un fracas qui remplit de surprise les assistants. Dans le vieux chant populaire que le Romancero consacre à Montesinos, le héros qui alangui durant sept jours dans un affreux cachot où il a de l’eau jusqu'à la ceinture, et où il a été privé d'aliments, le brave si connu de Cervantes sort pour servir de risée à la cour; il est conduit à la joute, mais il lui reste assez de vigueur pour renverser d’un seul coup ce tablado dont la hauteur a fatigué tous les chevaliers.

A l’époque où ce divertissement était encore en usage en .Espagne, au treizième et au quatorzième siecle , on vit parmi les chrétiens un jeu mauresque prendre faveur; il exigeait moins de force, mais plus d’agilité peut-être que celui dont nous venons d’entretenir le lecteur: c’était ce jogo das canas , ce jeu du djérid que les Turcs et les Persans n’ont pas abandonné , et qui consistait à lancer prestement, au galop rapide d’un cheval dressé à cette sorte d’exercice, une tige

légère de roseau, qu’il fallait savoir éviter en envoyant la sienne à son ad versnire. On le voit dans les vieux chants populaires, ce jeu a un tel attrait pour la population chevaleresque de la péninsule , qu'il réunit momentanément les races ennemies ; Maures et chrétiens se mêlent lorsqu’il s’agit de courir les cannes , et les chevaliers de Grenade accueillent avec enthousiasme Portugais ou Castillans , lorsque ceux-ci viennent leur disputer sur la place de la Hambla un prix qu’ils estiment davantage et qui donne plus de renommée peut-être que celui qu’on peut obtenir au milieu des combats.

Comme cela avait lieu en France, comme cela se pratiquait dans le reste de l’Europe , ce prix qu'on réservait à l'agilité, quelquefois à la force, consistait dans une écharpe, dans une manche brodée, wanga bordada. La manga bordada est tellement en honneur en Espagne et en Portugal , que les dames mettent tous leurs soins à varier la magnificence de ce gage d’estime offert solennellement à la valeur chevaleresque. Lorsque dans les romances de la péninsule on voit une dame châtelaine occupée à quelque merveilleux ouvrage dont elle doit faire don à l’occasion d’un tournoi, c’est une manga bordada , où f a/jofar , la semence de perles.court en dessins variés sur un tissu de brocart ; ce que l’infor- •tunée Blanche de Bourbon brode pour tenter d’adoucir l’humeur farouche du terrible don Pedro, c’est encore une manga. Enfin, la manga d’honneur reparaît chez les Portugais dans les vêtements de gala jusqu'au commencement du seizième siecle ; elle est suspendue alofs à la première manche dont elle se détache; elle orne le bras, mais elle ne le couvre pas.

Les Portugais ont eu, comme les autres peuples, leurs tournois, et la réputation de ces hardis jouteurs s’était assez répandue dans le reste de l’F.urope pour que des dames outragées en Angleterre réclamassent, de préférence aux autres chevaliers, l'assistance de ces preux hardis connus dans l’histoire sous la dénomination des douze d’Angleterre, et dont Camoens a célébré l'adresse et la valeur en vers magnifiques. Tous ceux qui ont lu les Lusiades se rappellent ce chevalier qui, après avoir vaincu, et tout

couvert encore de sa pesante armure, fit un bond au milieu de la lice, et s'élança à une telle hauteur , qu'il frappa d'étonnement la foule guerrière qui l’environnait. Ces details, et au besoin les préceptes que donne le roi don Duarte dans sou Arte de Caralgar , prouveraient que les Portugais n'étaient pas en' arrière des autres nations dans le grand art des tournois. Nous ne nous arrêterons

fins néanmoins d’une manière particuière sur ce point, et nous renvoyons ceux qui voudraient des détails a la description du pas d’armes de Suero do Quinones, où rien de ce qui constituait jadis la science compliquée du combat eu champ clos ne semble avoir été omis.

A cette époque, la création d’im nouveau chevalier donnait lieu quelquefois en Portugal à des fêtes magnifiques: telles furent celles, entre autres, qui furent célébrées par don Pedro Itr durant la solennité où don Telles se vit admis au nombre des chevaliers portugais. Nonseulement des bœufs entiers rôtis furent distribués au peuple à cette occasion , mais le roi lui-même, suivi des grands du royaume exécuta des danses au son d’immenses trompettes d argent et au milieu d’une longue file de serviteurs qui portaient d’énormes torches allumées.

Si un vieil historien ne nous affirmait point ce fait curieux , si le Froissait des Portugais, Fernand Lopes, ne nous avait point conservé dans ses récits naïfs des preuves frequentes de cet étrange amour pour les danses solennelles, qui distingua l'amant d'Inez, on pourrait douter de ces bals fantastiques qui n’ont rien d’analogue dans les autres pays. Nonseulement Pierre le Justicier dansait en public quand il armait chevalier un de ses vassaux, mais si quelque circonstance le ramenait à Lisbonne après plusieurs jours d’absence, il exigeait que lecorps de la ville vint le recevoir: au retentissement saccadé de ses immenses trompes d’argent, il dansait depuis le rivage jusqu'au lieu assez éloigné où s’élevait son palais.

La population mauresque et juive qui, durant si longues années, fut mêlée aux chrétiens, devait donnerauxdanses publiques un caractère particulier ; les mourarias, les judarias, restèrent célèbres dans la péninsule longtemps après l’ex-

L’UHIYERS.

pulsion des Arabes et des Juifs. Au quinzième siècle, sous le règne magnifique de la maison d’Aviz, lorsque certaines solennités le permettaient , ees populations, que le fanatisme n'avait pas encore inquiétées, mêlaient de bonne grâce leurs joies aux joies des populations chrétiennes; les historiens religieux omettent quelquefois ces détails, mais au besoin plusieurs manuscrits contemporains pourraient apporter ici leur témoignage et prouver ce que nous avançons.

En 1429, lorsque les ambassadeurs du duc de Bourgogne vinrent chercher sur leurs navires vénitiens la princesse Isabelle, fille deJoam 1", il y eutà Lisbonne des fêtes somptueuses auxquelles les populations mauresques contribuèrent de fort bon gré. Il y en avait eu aussi d’analogues l’année précédente, lorsque l'infante Lianor, épouse de don Duarte, avait fait son entrée solennelle à Lisbonne. Comme elle venait sur une mule couverte de drap d’or et abritée par un grand dais de brocart en manière de ciel soutenu par de longues perches dorées, les seigneurs les plus notables se présentèrent pour lui baiser la main selon la coutume, et, ajoute le vieil historien (*), « grand nombre de chevaliers chevauchants et d'écuyers bien montés vinrent la recevoir de même que les citadins et les marchands notables de Lisbonne, et ensemble au milieu de tout cela les juifs et les Maures de ladite cité vêtus selon leur mode, chaBtantetdansant à leur manière {**); et ladite dame fut conduite par la cité au palais de l’intant, avec grande allégresse et solennité, et il y avait grande quantité de ménétriers

(•) Les détail» le» plus circonstanciés de wttesoJenniténuusontflté transmis par lecélèinfant D. Honriqm*, dans «ru» lettir a son pt'r»» , malheureusement trop longue pour être reproduite ici.

x**) Au quinzième siècle les mourarias , ou» si on fai me mieux . les danses moresques avaient Uni par prévaloir dam le midi ne la France, et on les exécutait même dans les ceremonies publiques. En lr»02, lors de la venue de l’archiduc de Flandre a Montpellier, on en dansa plusieurs a lu grande admiration des citadins Voici ce que contient à ce sujet Je petit Thalamus : « Ce soir fut faicle iiiw» très-belle itin risque par la ville qui estient tant les hommes que les Allés en trompettes, et estions tous les danseurs bien habilités, ce que se pou voit faire eu abbitz nouvellement devisez, u Voyez fa partie cinquième de ce curieux recueil, page ÜK>.

et de trompettes et aussi des joueur* d’orgue et de harpe, sans compter les autres instruments, et la cité était tapissée en plusieurs endroits de draps de tenture, et en d’autres lieux se voyaient des rameaux de mai, et le sol était jonché d’herbes vertes. »

Ce qui pouvait donner à ces fêtes un caractère original particulier, dont on devine aisément l’aspect animé, ce devaient être surtout ces danses moresques dont il a été question , ces mourarias dont nous entretiennent encore un siècle après Garcia de Retende et Gil Vicente, qui, selon toute apparence, les introduisit sur le théâtre. Au quinzième siècle , lés mourarias étaient peut-être plus splendides encore que les fêtes chrétiennes, et Grenade, dont on nous vante les zambras et les saraons, Grenade, qui sur le penchant de sa ruine expirait au milieu des fêtes, devaitfournirà l’Andalousie et au Portugal des musiciens habiles, des danseurs merveilleux, qu'on voyait figurer, en dépit des ecclésiastiques, au milieu de la foule joyeuse des chrétiens.

Durant la minorité d’Affonso V la cour de Portugal acquit un degré remarquable d’élégauce et de politesse. Don Pedro d’Alfnrrobeira , qui avait visité la plupart des villes florissantes de l’Europe et qui avait principalement séjourné à Venise et dans les autres cités splendides de I Italie, don Pedro apporta dans son pays legodt des arts, comme il cherchait a v développer legodt des sciences. On se plaît a rappeler qu’il était musicien habile, et qu il avait perfectionne le jeu de Certains instruments. La surveilledu jour où il perdit la vie, dans cette funeste bataille que tous les partis déplorèrent, il donna, dit-on, un bal.ila petitecourquile suivait. A la fin du quinzièmesiècle, l’heure de la renaissance avait sonné pour le Portugal comme pou r les autres Étatsde l’Europe; une partie decette originalité puisée dans le contact avec les Maures commença à s'effacer, et les fêtes gigantesques de l'amant d’Inez eussent paru presque aussi étranges à la cour d'Alphonse l’Africain, que les tournées royales de celte époque nous semblent extraordinaires. Le séjour du roi a Paris acheva sans doute de donner un autre caractère aux fêtes et aux divertisse-

fqents usités jusqu’alors en Portugal; c’est sous son tils , sous ce prince qui ne négligeait aucun genre de gloire, aucun moyen d’accroître la prospérité de son royaume , que s’opéra complètement la métamorphose, et les fêtes célébrées sous ce monarque iirent présager le faste vraiment oriental qui caractérisa la cour de ses successeurs.

règne de joam il. — La tradition raconte que lorsque D. Joam II fut proclamé définitivement roi de Portugal , le 31 août 1481 , il trouva les possessions territoriales tellement disséminées par suite des prodigalités de D. Affonso en faveur de quelques grands , qu’il s’écria : « F oyez , mon père m'a laissé roi des grandes routes et des chemins du Portugal. » Mais Joam II sut mettre promptement bon ordre à ces concessions excessives, qui ruinaient le trésor et qui apportaient des entraves à la libre action de la royauté. Ce que son père eût pu apprendre à la source de la politique répressive , c’est-à-dire à l’école du cauteleux Louis XI, il le sut de prime abord , et dès les premières années de son règne il fut aisé de comprendre que les temps qui allaient suivre seraient fatals aux grands vassaux. Joam II était bien le monarque dont un ambassadeur avait pu dire : « J’ai vu un homme qui commande à tous et auquel personne n’a jamais commandé. »

Le secrétaire intime de ce roi, Garcia de Resende, nous a mis au fait avec une grâce qui lui est particulière, et qûel-

3uefois avec une sagacité bien précieuse, e tous les détails d’intérieur, de toutes les particularités dédaignées par les historiens proprement dits, qui peuvent nous aider aujourd’hui à reconstruire la vie du grand homme et à deviner sa politique. Si, par exemple, il ne négligeait aucune occasion d'abaisser les grands et de faire rentrer à la couronne les biens qui les rendaient redoutables au pouvoir, d’un autre coté, il ne recevait pas un service réel, il ne reconnaissait pas une grande qualité sans les récompenser dignement. Garcia de Resende parle beaucoup d’un certain livre, où chaque action quelque peu mémorable était soigneusement rappelée , où chaque service rendu au pays se trouvait apprécié à sa juste valeur. S’agissait-il

d’accorder une grâce, fallait-il rémunérer une action souvent oubliée de tous; le livre de Joam II s’ouvrait, et quelquefois une faveur inattendue allait tout à coup chercher l’homme modeste dont le roi seul se rappelait le courage ou le mérite méconnu.

Le premier acte politique accompli par don Joam le fut en l’année même de son acclamation; dès 1481 , il convoqua les cortès à Évora, et là il reçut, selon l’usage, l’hommage des grands" vassaux.

Les dispositions qu’il prit alors purent faire soupçonner ce que le nouveau roi prétendait" faire de l’antique régime féodal.

Deux actions terribles et diversement jugées ensanglantèrent ce règne à ses débuts. De quelque manière qu’on les apprécie, il faut reconnaître dans leur perpétration la poursuite d’un système implacable, et qui voulait avant tout atteindre la féodalité dans la personne des grands vassaux : on comprend que je veux parler ici et du jugement du duc de Bragance, et du meurtre du duc de Viseu.

Certes, ce n’est pas dans la chronique de Garcia de Resende qu’il faut étudier ces deux points historiques, et cependant les autres écrits contemporains ne montrent guère plus de liberté dans l’appréciation des faits. Nulle voix ne parle pour les victimes, nul historien ne les détend. Je me trompe, une autorité, qu’on n’invoque guère ordinairement, élève la voix en faveur de l’un d’eux, et la vieille poésie populaire , proclame l’innocence du premier (*). Ferdinand II , troisième duc de Bragance et beau-frère de la reine, ne commit d’autre crime peut-être que celui d'embrasser avec trop d’ardeur le parti qu’on persécutait. En 1483, ce malheureux seigneur se trouva compromis plus que jamais par son afliliation avec les mécontents , et la trahison d’un serviteur infidèle le mit bientôt a la merci du roi. Il y avait présomption de culpabilité, mais il n’y avait pas même commencement d’execution. D. Joam livra

(*) Vov. dans le Romancero general les plaintes de la comtesse de Guimaraens : il semhie que le vieux poète populaire ait voulu cacher sous un titre peu connu , mais bien réel , je personnage qu’il fait parler. L’infortuné D. Fernando. ne en H3o, était duc de Bragance et comte de Güiûtaraeos.

L’UNIVERS

le duc à un tribunal qu'il présida luiméme, et dont il est permis desupposer qu'il connaissait d’avance la décision.

Garcia de Resende a beau prendre a témoin la vive sensibilité au monarque et les larmes qu’il répandit, on eslfondé à croire que le sacrifice de l'infortuné duc de Bragance était résolu avant que l’on connût la décision des juges , et fon répétera volontiers, avec Liano, que Joam II eût pu se couvrir de gloire en épargnant un homme aussi illustre par ses ancêtres que par ses grandes actions. Le duc de Bragance monta sur l’échafaud le 22 juin 1-183 , et rien de ce qui pouvait donner un caractère solennel à cette exécution ne fut omis. Il semble, en effet, que le souverain, en accomplissant un acte de cette nature, voulut faire comprendre par la pompe dont il environnait le coupable, qu’il brisait sans effort des hommes que leur puissance égalait pour ainsi dire à lui. Joam II prouva d’ailleurs bientôt par le spectacle le plus étrange et le plus terrible qu’il pût donner à ses peuples, combien il comptait sur cette pompe lugubre pour frapper de terreur les imaginations. Un grand seigneur, le connétable du royaume, le comte de Montemôr, s’étant trouvé impliqué dans une de ces conspirations permanentes qui se dressaient sans cesse contre Joam II, mais étant parvenu à fuir , n’en fut pas moins exécuté en effigie. Cet acte fut trop caractéristique ; il eut trop de retentissement, pour que nous n’en empruntions pas les détails à l'un des témoins oculaires.

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