EXÉCUTION EN EFFIGIE DU MARQUIS
de montkmor — Plus le rang du fugitif était élevé, plus on mit de pompe barbare dans cette étrange solennité, à laquelle, du reste, certaines cérémonies chevaleresques avaient accoutumé les peuples de la péninsule. Tantôt c’était un chef d’drdre que fon brûlait en effigie, tantôt c’était un souverain imbécile dont on précipitait la statue du haut d’un échafaud, après l’avoir dépouillée des insignes de la royauté ; cette fois , ce fut un grand vassal que l’on décapita , sans qu’un seul détail manquât à la vérité effrayante de cette atroce comédie.
Il y a dans Garcia de Resende un cha-
pitre qui commence ainsi : De la justice que le roi fit faire à Jbrantès, sur la statue du marquis de Montemôr. Les historiens omettent trop souvent ce récit; nous allons reproduire en entier le passage du chroniqueur; voici ce que nous raconte le secrétaire de Joam II :
« Le roi se trouvant à Abrantès eut certitude que le marquis de Montemôr , quoiqu'il fut retiré en Castille, ne laissait pas de suivre les instigations de sa mauvaise volonté contre lui. Les lettrés et ceux de son conseil ayant été entendus, il prit unerésolution,et voulut qu’en dépit de l'absence du marquis , la justice eût son cours; il fit donc exécuter son effigie de cette façon. Sur la place de ladite ville, on dressa un échafaud de madriers , éleve et de grande dimension , tout tendu de draperies noires. Là furent disposés des sièges pour les corregidors, les desembargadors et les juges, tandis que se tenaient debout les huissiers, les alcades et les officiers de justice; et on amena là publiquement une statue du marquis faite au naturel , comme si c’était sa propre personne vivante. On l’avait faite complétementà sa ressemblance , et elle était armée de toutes pièces , portant au-dessus de l’armure sa cotte d’armes, tenant dans sa main droite une épée qu’elle elevait, et dans la gauche une bannière carrée blasonnée de ses armoiries, et il lui lut lu à haute voix de la part des juges ce dont on l’accusait ; puis tous réunis, juges et desembargadors , le condamnèrent à mourir de mort naturelle cl à être décollé publiquement.
« Or la sentence nue fois lue, on vit paraître un héraut d’armes qui disait à haute voix : « Connétable , d’autant que par la grandeur de votre office, vous étiez plus obligé à montrer de lovauté envers votre roi , à le servir et à défendre son royaume, comme ne l’avez fait et l’avez plutôt offensé , en vous montrant déloyal , vous ne méritez point de porter telle épée ; » et à l’instant l’épée lui fut retirée ; puis le héraut reprit encore : « Marquis , cela a été en raison de la randeur de votre dignité, que cette annière carrée vous a été remise comme à un prince ; or vous étiez plus obligé par cette même dignité à garder l’honneur et l’État du roi votre maître et à le
servir comme votre prince naturel et vrai souverain : ayant fait tout le contraire, telle bannière ne saurait vous appartenir, vous ne le méritez pas! » Et la bannière lui fut enlevée , comme il avait été fait du glaive, et on en agit de même à l’égard des autres pièces de l’armure , jusqu’à ce que la statue fut en simples chausses et en pourpoint.
Alors vint le crieur de la justice accom-
{>agné d’un bourreau , et la sentence où ’on rappelait le crime fut proclamée, et l’on coupa la tête à la statue, et de cette tête il sôrtitdu sang artificiel , et il semblait que ce fût celui d’un homme vivant; et cette grande cérémonie de justice qui dura fort longtemps étant une fois achevée, tout le monde descendit de l’échafaud , et à l’instant on y mit le feu : statue , échafaud , tout fut brûlé ; si bien que ce fut chose effrayante; et le marquis, apprenant cela, en reçut un
f;rnnd ennui , et devint fort triste , et de à à peu de temps mourut en Castille, où il était. »
mort nu duc de viseu. — 1). Joam II ne s’en remettait pas toujours au bourreau du soin de frapper ceux que sa politique trouvait coupables, il devenait lui-même le juge et l’exécuteur ; et cette justice secrète, comme on disait alors, imprimait plus de terreur peut-être que les pompes de l’échafaud. Il parait certain qu'en cette circonstance la main du roi n’atteignit pas un innocent. Ce fut, selon Resende, à Santarem qu’on commença à ourdir la seconde déloyauté ui se trama contre le roi (*). Le projet es conjurés était d’assassiner Joam II et de faire monter sur le trône à sa place, D. Diogo, duc de Viseu, le propre frère de la reine. On a à peu près la certitude néanmoins que ce jeune prince ne se décida à tremper dans la conspiration que lorsqu’on lui eut persuadé que sa liberté était en péril; et il est d’autant plus étrange qu’il se fût abandonné aux suggestions des mécontents, que D.
Joam l'avait traité jusqu’alors d’une façon toute paternelle , et qu’il n’v avait guere d’apparence que la nation l’acceptât pour roi. D. Joam fut averti de la conspiration qui menaçait son existence,
(•) Garcia de Resende, Vida c feilos del Rcy , donne les noms des sept ou huit seigneurs compromis dans cette affaire. Voy. p. 34.
8* Livraison. (Portugal.)
par deux voies bien diverses : le premier avis lui vint d’un certain Diogo Tinoco, frère de la maîtresse de l’évêque d’Évora, dans laquelle Liano ne veut voir qu’une amie imprudente, mais que Resende caractérise tout autrement. Le second avertissement procéda de plus haut, il fut donné par D. Vasco Coutinho, le frère d’un des conjurés et l’un des plus grands seigneurs de ce temps.
Dès qu’il eut acquis la certitude des faits, Joam II ne halança pas sur le mode de répression qu’il fallait choisir. Il n’assemnla pas même cette fois le tribunal , il lit venir seulement un juge et son secrétaire avec quelques seigneurs affidés; puis un vendredi, le 22 août de l’année 1484, comme il se trouvait à Setuval en une maison qui avait appartenu ~à Nuno da Cunha, il manda de Palmella le jeune duc « et sans qu’il y eût beaucoup de paroles entre eux, nous dit Resende, le tua lui-même à coups de poignard. «Nous ne savons ce que devient dans ce récit fort circonstancié, mais fort simple , l'interrogatoire dramatique que D. Joam fit subir au duc, et qui est rapporté par tous les historiens; ce qu’il y a de positif, c’est que Resende n’en dit pas un mot. D. Joam, après cette terrible exécution, fit dresser procès-verbal de ce qui venait d’avoir lieu; ce fut un docteur qu’on chargea de le rédiger, et Gd Fernandez, l’écrivain de la chambre, en donna sur-le-champ copie. Quant au corps du jeune duc, on le porta dans l’église , et il y resta exposé sur un lit de parade jusqu’au soir, moment où on l'enterra. Pour ceux qui avaient ourdi le complot, leur fin fut plus déplorable encore que celle du duc de Viseu : l’évêque d ’Évora fut enfermé dans une espèce de masmora ou de prison souterraine du château de Palmella, et il y périt , dit-on, par le poison ; Fernando de Menezes irrita le roi par sa défense, sa tête tomba sur l'échafaud ; Pedro d’Ataïde eut le même sort (*); enfin D. Gotterez, malgré les prières de son frère, alla mourir dans une prison : un seul des conjurés s’était échappé, et la France l’avait reçu; la main de D. Joam sut l’atteindre J et le
(*) Alvaro d'Ataîde, qui parait avoir été dan» Ja conjuration , mais qui était resté à Santarem, parvint a gagner la CasUlle, et il y resta tant que vécut Joam II.
L’UN [VERS
8 décembre 1489 il fut frappé d’un pol* gnard dans une des rues d’Avignon.
UN TITRE NOUVEAU AJOUTÉ A LA COURONNE — DÉMARCHES AUPRÈS DU PAPE. — EXPLORATIONS NOUVELLES.
— Il suffit de lire attentivement la belle chronique de Joam II, pour voir combien peu ces événements détournaient la pensee active de ce prince du grand but qu’il se proposait.
Malgré ces sanglantes catastrophes , qui livraient l’esprit de Joam II à des troubles étranges , dont son chroniqueur ne prétend pas voiler un moment l’amertume, le système d'explorations lointaines adopté si énergiquement par les grands hommes du siecle, n'en marchait pas moins à la réalisation de ses vastes espérances. Des établissements commerciaux commençaient à se former sur la côte d’Afrique. En 1481 , après la fondation du fort de Mina par Azamlnija et Pedro de Cintra, Joam II avait pu ajouter à ses titres celui de Seigneur de Guinée (*) . et il envoyait vers Innocent VUI, nouvellement élu, des ambassadeurs chargés de demander au nouveau pontife cette bulle de la sainte croisade ou moyen de laquelle il espérait réaliser les projets de son père contre les États musulmans des côtes de la Barbarie. Sur le seul bruit d’une invasion possible, la ville d’A/.amor se détachait de l'empire de Maroc, et se soumettait aux chrétiens; des privilèges étaient habilement concédés aux peuples qui reconnaissaient ainsi la suzeraineté du Portugal, et des préparatifs, non moins habilement poursuivis dans l’intérieur du royaume pour parer aux frais d’une conquête, prouvaient déjà tout ce que pourrait réaliser le génie de Joam II. Diogo Cam et Joam Affonso dWveyro avaient même aecom-
Sli leurs étonnantes découvertes le long u fleuve Zaïre et au royaumede Bénin; l’ambassadeur d’un prince d’Afrique était venu trouver le roi lorsque, dans les années 1486 et 1487, eurent lieu les deux mémorables expéditions qui don-
(*) Il prenait la qualité de seigneur au lieu de celle ne roi, dit un vieil écrivain, « parce qu’il n’avait aucune juridiction sur les peuples de ces quartiers-là , mais la seule seigneurie du pays, comme Tayaut occupé du consentement des habitants plutôt que par ses armes. » V. Vasconcellos. Histoire de ta vie et des actions de D. Jean 11.
nèrent au Portugal une si réelle prééminence et dans lesquelles l’Europe s'est accoutumée à saluer une nouvelle ère pour l’histoire.
DÉCOUVERTE DU CAP DE BONNE ES- PÉRANCE. — « Parmi les nombreux renseignements aue le roi D. Joam recueillit de l'ambassadeur du roi de Bénin , et en même temps d’ A ffonso d’ A vevro, dit Barros (*), il apprit qu’a l’orient du royaume de Bénin, à vingt lunes de marche, ce qui, selon leur mamèrede compteret le peu de chemin qu’ils fout par étape, peut être évalué à deux cent cinquante leyoas, il y avait un roi, le plus puissant des souverains de cette région, que l’on appelait Oganê. Or parmi les princes idolâtres des provinces de Bénin , selon eux , ce chet était considéré à l’égal de nos souverains pontifes, et, d’après unecoutume très-aucienne, les rois de Bénin, quand ils étaient montés récemment sur le trône, lui expédiaient des ambassadeurs, avec un présent considérable , en lui notifiant comme quoi la mort de tel prince leur laissait la succession du royaume, ce dont ils demandaient confirmation, et en signe d’assentiment , ce prince Oganê leur envoyait un bourdon et une coiffure de tête ayant la forme des morions usités en Espagne, le tout fabriqué d’un cuivre brillant' et remplaçant le sceptre et la couronne. Par la même occasion il faisait remettre une croix également de cuivre, pour porter sur la poitrine comme chose religieuse et sainte à la façon des croix que portent les commandeurs de l’ordre de S. Jean, ajoutant que sans ces insignes le peuple ne les aurait pas considérés comme régnant avec justice et comine pouvant s’appeler véritablement rois. Et durant tout le temps que cet ambassadeur allait , à la cour decet Oganê , comme e’étaitun être sacré, jamais il ne l’apercevait; seulement il lui était permis de voir les courtines de soie qui le cachaient, et au moment où lui , l'ambassadeur, devait être
(*) O récit d’un événement auquel tous les historiens accordent avec juste raison une valeur immense a subi de telles altérations qu’il a bien fallu encore une fois recourir aux sources et laisser parler Joam de Barros. — Voy. Asitt , decada primeira. il était nécessaire en même temps de revendrai) mythe poétique qui domine cette période , et Ton n’a pas voulu séparer Tliistoire du preste Jean du récit des decouverte*.
congédié, on lui faisait voir un pied du pontife , comme preuve que le personnage était présent et qu’il ratifiait le don des pièces dont il était porteur, et c’était à ce pied, comme chose sainte, qu’ils
adressaient leur révérence
• Etcommeautempsdu roi D. Joam, quand on parlait de l’Inde , il était toujours question d’un roi puissant qu’on appelait preste Joam das Indias qu’on disait être chrétien, il semblait au roi que par le moyen de ce souverain on pouvait avoir quelqueentrée dans les-dites Indes ; car, grâce aux religieux abyssiniens qui se rendent dans cette partie de l’Espagne, et aussi grâce à quelques moines qui avaient été à Jérusalem, et à qui il avait recommandé que l’on s’informât de ce prince, il avait su que ses Étatsétaient dans cette région située audessus de l’Égypte, qui s'étend vers la mer du Sud ; c’est pourquoi le roi, prenant au milieu de ces cosmographes la table générale de Ptolémée , où se trouve la description de l’Afrique, avec les contours de la côte, tels qu’ils étaient indiqués par ses propres explorateurs, et marquant la distance de deux cent cinquante lieues vers l’est , où ceux de Bénin disaient qu’étaientsituées les possessions du prince Oganê, tous les assistants trouvèrent que ce personnage devait être le Preste Jean. Tous deux, en effet , ils vivaient cachés derrière une courtine de soie et avaient la représentation de la croix en grande vénération. Or il semblait au roi que ses navires en poursuivant la côte le long de laquelle ils faisaient leurs découvertes, ne pouvaient manquer de rencontrer le pays où était situé le promontoire de Prase, limitedeces régions. Donc toutes ces choses ayant été l’objet de plusieurs conférences, comme le plus grand nombre brûlait du désir de voiries Indes enfin découvertes, D. Joam se détermina tout à coupa envoyer, dans cette année 1486, une couple de navires destinés à explorer la mer et deux hommes voyageant par terre; il voulut voir la fin de toutes ces choses qui donnaient tant d’espérance. »
Voici une étrange légende sans doute, et en remarquant le nom placé en tête de ce chapitre, le lecteur ne s’attendait point certainement à la rencontrer ici.
Disons-le , c’est que tous les traités de géographie racontent invariablement ce tait de la même manière, c’est qu’ils dépouillent cette belle découverte de son caractère réel , c’est qu’ils décolorent comme à plaisir le récit dramatique de cet événement où se trouvent en présence d’immenses désirs et une ignorance des faits positifs plus grande encore.
Quant à nous, bien résolu, dans ce rapide coup d’œil , à restituer aux faits toute leur signification et à reproduire principalement l’esprit d’un siècle dont on n’apprécie pas suffisamment les hardiesses imprévues, nous n’avons pas craint de recourir aux sources et de re- >roduire le récit d'une chimère en rapjelantun événement prodigieux : il falait donc nommer le prince Oganê et le Preste Jean à propos du cap des Tourmentes, comme il est indispensable de citer Cipango et Quinsay toutes les fois ue l’on essaye de retracer l'histoire e la découverte qui a immortalisé Colomb.
Deux navires de cinquante tonneaux chacun ayant été armés, et une embarcation chargée de munitions étant prête à les suivre, l'expédition projetée par Joam II se mit en mer, le 2 août 1486; celui qui devait la diriger était un gentilhomme de la maison du roi , auquel on devait déjà plusieurs découvertes opérées le long de la côte. Bartholomeu Dias avait mis son pavillon sur le navire dont Pero d’Alanquer était pilote, tandis que Leitâo en était mestre ou, si on le préfère, capitaine. Un autre chevalier, car c’est le titre que Barros donne aux deux chefs de l’expédition, prit le commandement du second navire : c’était Joam Infante, dont le nom est bien moins connu, et dont la gloireaété éclipsée sans doute par celle du chef de l’entreprise. Le petit bâtiment , chargé d’approvisionnements et de vivres, était conduit par Pero Dias, frère du capitam mor, et l’historien auquel nous empruntons ces détails a soin de faire remarquer que tous ces marins étaient Jort experts en leur art .
Quoique Diogo Gain eût découvert à deux reprises différentes trois cent soixante-quinze lieues de côte à partir du cap de Sainte-Catherine jusqu’à celui
de Padrào, néanmoins une fois le Rio de Congo passé, Batholomcu Dias commença à suivre la cote, jusqu’à ce qu’il arrivât au lieu où elle prend le nom d’ Angra do Salto ( anse de l’enlèvement ) , en raison des deux nègres dont Diogo Cam s’était emparé , lors de son passage dans ces régions. Convenablement instruits de ce qu’ils avaient à faire, ces deux noirs étaient renvoyés par le roi aux lieux dont on les avait enlevés. Bartholoineu Dias emmenait également quatre négresses qu’il devait laisser sur divers points de la cote, avec des vivres suffisants pour leur subsistance et des présents attestant les intentions pacifiques du souverain qui les renvoyait. La première de ces femmes fut laissée à Angra dos Ilheos , les autres furent mises à terre à des distances plus ou moins considérables. — Messagères de paix , elles avaient été choisies sans doute de préférence à des hommes, pour qu’on se défiât moins de leur présence inattendue dans ces lointains parages : l’une d’elles mourut au moment où on allait la déposer sur la plage; mais il ne paraît pas qu'elle eûtété victime d’aucun acte cruel. Telle étaitla sage politique de Joam II durant ce voyage d’exploration, qu’il avait ordonné avant tout , qu’on se gardât bien de faire aucune espèce de violence aux habitants deces régions. Il prétendait que ses envoyés bien vêtus , pourvus de riches présents, parvinssent à s’introduire pacifiquement dans les États voisins du Preste Jean , afin d’y proclamer la grandeur naissante du Portugal , mais il avait renoncé aux attaques soudaines dont on avait eu tant d’exemples sous D. Henrique, et s’il avait choisi de préférence des femmes étrangères à ces contrées, c’est qu’il espérait qu’elles ne resteraient point dans le pays et qu’elles voudraient revoir le Portugal. N oublions pas que dans les idées cosmographiques de Joam II, ou plutôt dans celles de son géographe favori, le Dr Calçadilla, les villes magnifiques où résidait lesouverain mystérieux étaient probablement à quelque distance de ces cotes désertes que visitaient les navires européens, et que ces démonstrations toutes pacifiques ne pouvaient manquer d’avoir d'immenses résultats, dont le premier était de faire entrer en communication immédiate
le pontife roi avec les autres souverains chrétiens de l’Europe (*).
Nous n’accompagnerons pas Bartholomeu Dias dans toutes les circonstances de sa longue navigation ; qu’il nous suffise de savoir que sur chaque point de la côte nouvellement explorée, il déposait, selon l’usage invariablement suivi à cette époque par le Portugal, un Padrào, c’est-à-dire une borne de pierre aux armes du royaume , attestant d’une manière durable la prise de possession des explorateurs. 11 crut en outre devoir laisser le long de la côte le petit navire chargé d’approvisionnements que son frère commandait. ,v
« En poursuivant son voyage, il atteignit de nouveaux climats, le soleil n’était déjà plus chaud comme il l’est sur les côtes de Guinée, et, bien que les mers du littoral d’Espagne soient fâcheuses dans la saison des tempêtes, nous dit le vieil historien, ils regardèrent celles de ces parages comme mortelles (**).
Cependant cette furie des Ilots s’apaisa, ” ils allèrent chercher la terre dans la direction de l'est, pensant qu’en général la côte courait encore nord-sud, comme ils l’avaient vue se diriger jusqu’alors. Sentant néanmoins qu’ils ne pouvaient l’atteindre, ils naviguèrent au nord et parvinrent à une baie dont le rivage était couvert de bestiaux, si bien qu’ils la désignèrent sous le nom (T Angra dos t’aqueiros( baiedes vachers). Les noirs pasteurs qu’ils avaient remarqués s’enfuirent à leur aspect ; ils coururent toujours le long de la côte; mais, arrivés à un îlot qui est par les 33° 40' sud , ils se sentirent pris d’une grande terreur au souvenir des mers immenses qu’ils avaient traversées , les équipages commencèrent
(*) Tous ces motifs , quelque bizarres qu’ils nous paraissent aujourd'hui , sont parfaitement déduits par Joào de Barros , et nous en citerons même quelques-uns textuellement : a causa de el rey mandat lançar esta genteperloda aquclla Costa vestidus e btm tratados , com mattra de prata ouro e espeçarias; cm por que indo ter. a povoado podessem notijicar de hums cm outras a grandeza do seu reyno e as causas que ticlle avia , e como per toda aaucUa Costa andavdoos sens navios e que manaava descobrir a India e principalniente hum principe que te cha mava Preste Jodo , o quai he diziao que habitava naguclla terra. Voy. Primeira decuda, livra lerctero, fol. 42.
(•*) Estes ouverAo por morlaes. Décoda primeira.
à se plaindre et à demander qu’on n’allât pas plus loin , parce qu’en s’avançant davantage la faim les ferait périr infailliblement. Cependant la direction des terres leur faisait comprendre que quelque grand cap se trouvait dans le voisinage, qu’ils l’avaient laisse en arriére , et il leur semblait convenable d'essayer de le découvrir. Bartholomeu Dias, pour satisfaire à leurs plaintes, descenoit à terre; on tint conseil et il fut décidé qu’on retournerait en Portugal. » Mais Dias était doué d’une de ces âmes énergiques qui secondentde tous leurs efforts une grande pensée et qui n’accomplissent pas à demi ce qu’elles regardent comme un devoir. Il lit signer par les ofliciers des navires l’acte constatant la résolution qu’on venait de prendre , ne voulant pas sans doute assumer sur sa propre responsabilité les suites d’une décision qu’il condamnait : en agissant ainsi d’ailleurs , il exécutait un ordre formel du roi; mais en poursuivant le voyage, il obéissait à l’impulsion de son âme, qui avait deviné celle de Joam II. C’est bien à Bartholomeu Dias, à l’homme du cap des Tempêtes, qu’il faut attribuer cette prière d’un délai de trois jours, que le navigateur demanda à son équipage mécontent. Les trois jours furent accordés ; mais lorsquece court espace de temps fut écoulé, on ne découvrit qu’un lleuve : c’est celui qui a pris sur les cartes le nom du second chef de l’expédition, de Pero Infante, qui le premier était descendu à terre dans ces régions. A la fin il fallut bien écouter les murmures des équipages et retourner vers l’Europe ; mais quand on fut parvenu a l’îlot de la Cruz , et qu’il s’agit sérieusement de rétrograder, il se passa dans l’âme de Bartholomeu Dias une de ces luttes dont on n’apas appréciésuffisamment la grandeur, à notre avis; grâce à quelques mots cependant, un écrivain admirable l’a fait sentir. Ce fut certainement à ce dernier effort que le Portugal dut une grande découverte : « Lorsqu’il se sépara du pilier qu’il avait placé en ce lieu, dit Barros, ce fut avec un tel sentiment d’amertume, un telle douleur, qu’on eût dit qu’il laissait un fils exilé à jamais , surtout quand il venait à se représenter combien de périls lui et tous ses gens avaient courus; de quelles régions lointaines il leur
avait fallu venir, uniquement pour planter cette borne, puisque Dieu ne leur avait point accordé le principal. » Les matelots comprirent alors ce qui affectait si douloureusement leur chef; ce fut après s’étre éloignésdel'îlotdeCruzqu’ils eurent connaissance de ce grand cap, caché pendant tant de centaines d'années, dit encore Barros, et que Dias nomma avec ses compagnons le cap des Tourmentes (*), en souvenir des périls et des tempêtes qu’il leur avait fallu essuyer avant de le doubler. » Rien de vraiment important, après cette découverte, ne mérite d’être constaté géographiquement; les épisodes dramatiques ne manquent pas cependant au retour. Dias et ses compagnons retrouvèrent bien le petit navire chargé des approvisionnements, mais sur neuf marins qu’il avait laissés à sa garde, il n’en restait plus que trois , et encore l’un d’eux , l’écrivain du navire, nommé Fernand Colaço , que les infirmités avaient affaibli d’une manière déplorable, mourut-il de joie à la vue de ses compatriotes ; des visites imprudentes sur la cote, des collisions avec les naturels avaient amené le fatal événement que Dias eut à déplorer. On brûla le navire déjà détruit en partie par les vers rongeurs qui s’attachent au bois dans ces parages, et l’on poursuivit le voyage jusqu’aux établissements de Saint-George de la Mine. Là Bartholomeu Dias reçut une assez grande quantité de poudre (for, résultat des échanges qui commençaient à s’établir entre les Européens et les naturels, et, poursuivant sans autre événement son voyage, il arriva en Portugal au mois de décembre 1487, après avoir employé à ce voyage mémorable seize mois et dix-sept jours.
Il avait découvert en une seule expédition trois cent cinquante legoas de cote : c’était un espace aussi considérable que tout ce qui avait été exploré par Diogo Cam, à deux reprises différentes.
Lorsque Bartholomeu Dias se présenta devant le roi et lui signala le cap des Tempêtes comme le point le plus important de ses nouvelles explorations, Joam II voulut que ce vaste promontoire s'appelât 1 ecap de Üonne-Jtspérance, car,
C) L/te poserûo nome Tormentoso.
L’UNIVERS
pour nous servir encore d’une expression de Barros . grâce à la nouvelle qu’on lui apportait, il espérait enfin découvrir ces Indes si vivement espérées et cherchées durant tant d'années. Ce nom fut donné par un roi tel que l’Espagne se vante de l’avoir vu naître, et il restera pour la gloire de celui qui fit faire cette découverte , tant que durera le souvenir des hommes. »
EXPÉDITIONS PAH TKRHE POUB TROUVER LA BOUTE DES INDES. — PERO DE COVILH AM ET APPONSO DE PAYVA.— ENCORE LE MYTHE DU PRESTE JEAN. —
Avant même que Bartholomeu Diasfdt de retour deson mémorable voyage, probablement dès I486, Joara 11 avait résolu de faire chercher par terre la route qui devait conduire aux royaumes du Preste Jean (*) ; mais contre son habitude, ce roi, qui possédait le grand art d’employer les nommes selon leur rapacité , se trompa d’abord dans son choix , car il chargea de cette mission importante un moine nommé Frey Antonio de Lishoa et un certain Pero de Montarovo, sur lesquels les historiens contemporains ne nous donnent pas d’autres détails. Ces deux hommes ignoraient l’arabe, et ils échouèrent dans leurs efforts ; nous savons seulement que Frey Antonio visita Jérusalem, sans que nul renseignement important fût le résultat de ce pèlerinage religieux, substitué à un voyage ae découvertes.
joam H ne se rebuta point, les récits répandus sur le pouvoir imaginaire du Preste Jean, possesseur souverain de
(•) Parmi les récils merveilleux qui ont eu cours durant le moyen âge , il n’est peut-être pas un mythe plus généralement répandu que celui du prêtre Jean ou Preste Jean ; non-seulement il cir* cule dans toute l'Europe, mais il frappe toutes les imaginations, et s’il agrandit le cercle des tictions poétiques qui s’étendent Jusqu’à la renaissance, à l'imitation des grandes traditions fabuleuses de l’auUquitc. il contribue des l'origine a etendre le champ aes découvertes dans le monde réel. Mais s’il réunit la plupart des fictions qui se trouvent éparses dans les livres du treizième, du quatorzième et du quinzième siècle, s'il en résume un grand nombre dans un court espace, le fait Historique qui lui donna originellement naissance présenté par lui-même trop de questions arides pour que nous puissions l’aborder ici. D'ailleurs, un de nos plus savants géographes, M. d’Àvezar, a récemment exposé les points difliciles de la discussion , et fl l’a fait avec une telle lucidité que nous n’hésitons pas a y renvoyer nos lecteurs. Nous nous contenterons de dire que c’est a peu près vers l« ml-
l'Inde Mineure, Inde Majeure et Inde Troisième, retentissaient toujours à ses oreilles; il résolut de faire une seconde tentative pour trouver enGn la route qui pouvait conduire chez ce pontife roi, dont il était si souvent question en Europe depuis le onzième siècle. Cette fois il s'appliqua avant tout à rencontrer deux nommes qui joignissent au caractère intrépide qu’on exigeait alors des voyageurs , une connaissance de l’arabe suffisante pour recueillir des renseignements où les autres explorateurs s’étaient vus arrêtes par leur ignorance. Valgaravia, comme on disait alors, ou l’idiome vulgaire des Arabes, était aussi répandu a cette époque dans la péninsule qu'il l’était peu un siècle après, lorsque Clenard, le Brabançon, voulant convertir les iniidèles, cherchait vainement dans les universités de l’Espagne un homme qui le lui enseignât.
Le choix de don Joam ne pouvait être ni bien embarrassant ni bien long, il avait parmi les gentilshommes de
lieu du douzième siècle, en 1145, qu’on voit apparaître le nom du prêtre Jean : à cette époque, l’évêque de fiahala, envoyé de l'Eglise d’Arménie, signale au pape Eugène III un prince appelé Jean . qui aurait son empire derrière l'Arménie et la Perse, a l’extrémité de l’Orient, et qui, réunissant l’empire et le sacerdoce, aurait fait de nombreuses conquêtes : lui et ses sujets professeraient le nestorianisme. Dire comment , à partir de cette période , le nom du prêtre Jean ligure dans une foule de réélis, comment de prétendues lettres qu’il aurait écrites au pape sont l’objet de mille discussions, comment encore on le fait voyager de l’Inde è l’Abyssinie, c’est ce qui outre-passerait le but que nous nous sommes propose. (>s détails purement scientifiques ne sauraient trouver place dans celte notice. Contentons-nous de savoir que Jacques de Vilry, Mathieu Paris, du Plan de (^arpin, Joinville* Marco Polo, et tant d’autres, parlent diversement du prêtre Jean ; «« et « que si l’Europe reçut, dès le milieu du dou- « zièrne siècle, une vague notion de CnldeiH»
« en Asie d'un souverain prince et pontife a la « fois , adonné a des croyances qui élaient ou • semblaient être. celles d’une secte chrétienne,
« cette notion, vraie peut-être au moment ou « elle se répandit en Occident, cessa bienlôt,
« par l’effet des bouleversements politiques, u d'être susceptible d’une application réelle. » Nous ajouterons à ces paroles si précises de M d’Avezac , que la tradition moderne qui place le prêtre Jean en Abyssinie est due surtout, après Jean de Lastic. aiix voyageurs portugais, et que dès le commencement du seizième siècle on les volt donner officiellement ce nom nu Negotis d'Abyssinie. Mais on sent d'ailleurs tout ce que laissent de liberté à l’imaginai ion les dénominations si vagues d 'Inde Majeure , il* In de À/inettre, et d 'Inde Troisièm*.
son palais un chevalier nommé Pero de Covilham, sachant parfaitement l'arabe et ayant déjà voyage; ce fut a lui qu’il confia lamission nouvelle résolue depuis le retour du moine pèlerin; il lui adjoignit un autre chevalier nommé Affonso de Païva.
Ce serait une grave erreur de croire que ces deux hardis explorateurs partirent à l'aventure et sans recevoir d’instructions. On a aujourd’hui la certitude que toutes les ressources , imparfaites il est vrai, de la géographie du quinzième siècle dont pouvait disposer Joain II, furent mises à leur disposition, et selon toute apparence, ils eurent des instructions aussi précises qu’on pouvait les recevoir alors de Cajçadilla, géographe favori du Roi (*). A
Ils partirent de Santarem le 7 mai 1487, ► et, comme nous le dit Barros , le duede Beja D. Manoel, qui devait accomplir à sou tour de si graudes découvertes, était présent à leur départ. Après avoir pris congé du roi, ils allèrent d'abord à 'Naples, d’où ils s'embarquèrent pour l’ile de Rhodes. Là ils fureut accueillis par deux chevaliers portugais de la religion, qui leur donnèrent tous les renseignements indispensables pour passer à Alexandrie. Cette ville d'Égypte leur devait être funeste, ils y tombèrent malades de la lièvre et pensèrent y mourir; cependant une fois rétablis, ils s'en allèrent au Caire et de la ils parvinrent à gagner Tor dans la compagnie des Mau-
{*) Os‘ Jeux hommes , A la persévérance desquels était remise la solution d’un si grand problème géographique , reçurent en outre des secours pécuniaires qui devaient leur faire surmonter bien des difficultés; Garcia do Revende ne laisse aucun doute à ce sujet.
« fcn celle année I486 , dit le chroniqueur, il envoya un certain Affonso de Pny va , naturel de Castillo Branco , et un autre individu nommé Joum de Covilham ; (ous deux aptes a un (el voyage et eu lesquels il avait confiance. Il leur accorda de larges émoluments au moyen de lettres payables en divers endroits, et il les munit de ses instructions. «Bu que par la voie de Jérusalem ou par celle du Caire, ils passassent en la terre du prêtre Jean, auquel il adressait ses Ud 1res , faisant part a ce souverain de tout re qu’il avait découvert le long de la cote de. Guiuee el s'informant si quelques-unes de ce* terres étaient voisines de ses royaumes et seigneuries ; atin que uar leur moyeu on put communiquer ensemble, se prêter appui, et faire que la foi du Christ fût exallée: il iui notifiait le grand désir qu’il avait de le pouvoir connaître et de sc lier avec lui d'une véritable amitié- »
res deTremecen et de Fez, qui passaient à Aden. Ce fut ail Caire que les deux voyageurs se séparèrent; Affonso de Paîva se dirigea vers l’Éthiopie. Selon toute apparence, il avait reçu en double les instructions de D. Joain et il était chargé de remettre ces fameuses lettres adressées au Preste Jean, dont nous parle Resende ; pour Pero de Covilham, il suivit une route bien différente; monté sur un navire arabe qui partait d’Aden , il alla débarquer à Cananor et de là se rendit à Calicut et à Goa. /
Il ne nous a pas été donné de savoir quelles furent les impressions que reçut, en présence des magnificences de l’Inde, le premier Européen qui, après tant de fatigues, se rendit dans ces contrées opulentes. Bien de tout cela ne nous a été raconté par Resendcet par Barros, tout cela était dit peut-être par un historien (*) antérieur. Ce que nous savons aujourd’hui sur ce prodigieux voyage, c’est que de l’Inde Covilham partit bientôt pour les mines de Sofala. Revenu une seconde fois dans la cité d' Aden, à l'entrée du détroit de la mer Rouge, il s’embarqua pour le Caire, mais là il apprit que son compagnon , Affonso de Païva, avait trouvé la mort dans cette ville depuis peu de temps, et qu'une maladie l'avait enlevé. « Comme il était sur le point de revenir eu ce royaume,
(*) Le coulinuateur inconnu de Gomei Kanne/ de Azurura. On ignore l'époque précise fie la tnorl de ce dernier écrivain. Mais H n’a certainement pan poussé sa carrière jusqu’à celle époque. A-t-on ajmitéiin chapitresurrindeason histoire de la Guinée? C’est ce qu'au premier al tord on serait tenté de supposer en voyant parmi les Ms#, de l’Ksrurlal un vol. signalé sous ce titre : Chronica do Infante i) ffrnriqite , i) tique de f'iseu , senhor da Corilhü, regedor e governador du ordem de Chris to ; rm que se train da conquis ta de (ruiné e nlgumas cousus du India. Ot ouvrage, est-il dit dan# les Memorias de /»*• teratura% a élé écrit en 1563 par ordre d* Affonso V. Je dois dire malheureusement, que j’ai déjà fait prendre des renseignements sur ce manuscrit, et qu’ils «ont pas été couronnés de succès. M. Tiran , dont le zèle est connu et qui a reçu une mission du gouvernement français pour chercher dans les diverses liibliot lien ues de l'Espagne les documents inédits relalîls a l’histoire de France, n’a trouvé aucun indice du livre indiqué par Ferreira Gordo en 1790. Moi-même . lorsque je fus assez heureux pour signaler aux savant» |c ms. de la bibliothèque du roi , j’ignorais l'existence de cette conte ou il est question de» luttes. Espérons qu’un heureux ha>ard la fera découvrir. Il n’en est point fait meatiou dans rédiliou de Paris,
nous dit positivement Barros, rappor* tant avec lui la narration de toutes les choses qu’il avait apprises , il sut qu’il y avait deux juifs espagnols qui allaient a sa recherche , et il eut avec eux une entrevue fort secrète : l’un s’appelait Rabi Abraham, et était naturel de Béjà, l’autre portait le nom de Josepe et exerçait la profession de cordonnier à Lamego. Or il y avait peu de temps que ce Josepe était venu de ces contrées, et comme il avait su en Portugal le grand désir que le roi avait d’obtenir des informations touchant leschosesde l’Inde, il l’alla voir pour lui dire comment il s’était trouvé jadis en la ville de Babylone,que l'on appelle aujourd’hui Bagdad et qui est située sur l’Euphrate, et que là il avait ouï parler du commerce que l’on faisait en l’ile d’Ormuz... où il y avait une cité, la plus riche que l’on connût en ces régions, parce que venaient s’y accumuler toutes les épices et toutes les richesses de l’Inde, lesquelles au moyen des caravanes étaient transportées" dans les villes d’Alep et de Damas. Mais comme Pero de Covilliam était déjà parti lorsque le roi avait recueilli ces choses et nien d’autres encore de la bouche du juif, il avait envoyé ce dernier à la recherche du voyageur, et lui avait adjoint Rabi Abraham. Josepe devait porter son message à Pero de Covilliam, tandisqu’il étaitenjoint à Abraham de se rendre avec lui dans l’ilc d’Ormuz, afin de s'informer des choses de l’Inde. Par lesdites dépêches, le roi recommandait particulièrement à Covilham, dans le cas où il n’aurait pas encore trouvé le prêtre Jean , de ne point cesser ses efforts, jusqu’à ce qu'il l’eût rencontré et lui eût remis ses lettres ainsi que ses communications. Il ajoutait que dans le cas où le voyageur aurait atteint son but, il eût à lui mander tout ce qu’il aurait vu et appris par l’entremise decejuif(*). »
Ce n'est pas sans dessein que l’on a reproduit ici ce curieux fragment ; les hasardeuses explorations de Pero de Covilliam se lient à la grande expédition maritime qui livra le commerce de l’Inde aux Portugais, et il importait de savoir comineut les pré-
(*) Joam de Barros, Primriru décoda , livra terceiro , fol. 46 , édit, de K>2S.
deux renseignements rassemblés par lui étaient parvenus à Joam II, qui méditait déjà cette vaste entreprise : ce fut le pauvre cordonnier juif de Lamego (*) qui apporta en Portugal le premier récit digne de foi qu’on eût recueilli sur les Indes orientales. Barros ajoute bientôt que Pero de Covilliam, se trouvant fatigué d’une si longue navigation et d’une route où il avait vu et appris tant de choses, informa Josepe par le menu de tout ce qu’il avait pu recueillir; outre cela, il écrivit au roi. Il est probable que notre hardi chevalier se contenta de répondre aux principales injonctious de son souverain , et que tous les détails précieux furent communiqués verbalement au juif. Pero de Covilliam congédia ce messager, qui dut nécessairement parvenir à Lisbonne avant le personnage lettré qu’on lui avait adjoint ; puis notre chevalier se rendit en la compagnie d' Abraham jusqu’à la ville d’Aden, et de là ils s’embarquèrent tous les deux pour Ormuz. Ayant observé ce qu'il y avait à voir dans cette ville, Covilliam laissa là Rabi Abraham , qui devait se rendre en Europe par les caravanes d’Alep, et il retourna directement vers la mer Rouge (**).
Ici finit tout ce qu’il y avait de haut intérêt pour le Portugal dans la mission de Covilliam. L’historien qui nous sert de guide, et qu’on a suivi souvent
(•) Et non pas seulement Rabi Abraham, comme on Ta dit dans ces derniers temps , a propos des découvertes primitives dont nous nous occupons.
(’*) Un passage plus explicite de Fernand Ixipes de Castaivbeda servira à faire apprécier au lecteur l’importance réelle des pérégrinations de Covilhatn , et l'influence prodigieuse qu’elles eurent sur la découverte du cap de Bonne- Espérance. Je me servirai de la traduction si naïve et si exacte de Nicolas de Grouchy. « Pierre deCovilbans’en alla en Inde, dedans une nef de Mores de Canauor. Estant arrivé en l’Inde, il fut à Calecut et en Pile de fioa, et s’informa bien amplement de l’espicerie qui croissoil dans l’Inde, et de celle qui venoil «le dehors et des vill«*s principales, qui venoient de la dite Inde : desquelles toutes U mit les noms en la carte marine qu’il porloil , encore qu’ils fussent bien mal escrits. Apres avoir bien tournoyé ces villes, il s’en alla a Sofala , ou ii lui fut baillé cogn-dssance de la grande isle de Saiul-Laurcnt ( Madagascar) que l«*s Mores lappelleut l 'isle de la Lune; et voyant que les habitants de Sofala estaient noirs comme ceux de Guinée, vint u )>e user que c’estait toute une cotte , et que par mer on pourrait venir aux Indes. »
avec si peu d’exactitude, nous montre ensuite le bon chevalier se rendant à la cour du Negous d’Abyssinie, qu’il décore pour la première fois peut-être du titre pompeux de Preste Jean. Le souverain qui régnait alors sur ces contrées s’appelait Alexandre ( Iscander); il accueillit avec empressement et bienveillance le chevalier portugais, s’estimant heureux, ajoute le vieil écrivain, de posséder à sa cour un ambassadeur envoyé par un prince chrétien ; mais Alexandre n’avait que bien peu de jours à vivre, et son frère, qui lui succéda, agit d'une manière bien différente à l’égard de l’étranger qui venait visiter ces régions pour la première fois. Non-seulement le nouveau Negous traita Pero de Coviiham avec dédain , mais il s’opposa à ce qu’il sortît du royaume. Dès lors le chevalier portugais "dut perdre tout espoir de retourner en Portugal.
Pero de Coviiham dut ressentir les douleurs de l’exil , mais là se borna son malheur : on lui donna des terres dans ce beau pays, que des relations récentes nous représentent comme l’une des plus riches contrées du globe. 11 se maria , il eut des enfants , et l’on sait par un vieux voyageur du seizième siècle, qu’il vivait encore dans une situation prospère en 1515, sous le règne de David, lils de Naut, qui avait succédé à son premier protecteur (*).