CONTINUATION DU RÈGNE DE JO AM
— GUERRE EN BARB ARIE. — ARRIVÉE A LISBONNE D’UN PRINCE YOLOF ; SON BAPTEME. — MENACES DE GUERRE. —
dévouement du peuplk. — Pendant que ces expéditions avaient lieu, D.Joam, qui avait au plus haut degré le talent de choisir les hommes, se mettait en mesure de conserver sa prééminence sur les* côtes de Barbarie. C’était D. Joam de
(*) A celle époque D. Rodrigo de Lima, qui avait été dépéché en qualité d’ambassadeur vers le Negous par D. Manoel , insisla pour que sou compatriote fut renvoyé dans son pays. David lu» refusa celte faveur, en ajoutant que le chevalier portugais devait manger paisiblement dans le pays, avec sa femme et ses enfants, les revenus que lui avaient concédés ses pères. Parmi tes Portugais qui accompagnèrent en 1515 D. Rodrigo, il y avait un prêtre portugais, Francisco Alvarez, dont la relation est devenue célèbre; il eut de fréquents rapports avec Pero de Coviiham, et ce (ut par lui qu'on sut ce que Barros nous raconte. La première édition de Francisco Alvarez ne parut qu’en 1540.
Menezes qui commandait à Tanger , d l’histoire a conservé le souvenir de ses' nobles actions. Arzila était défendu par le comte de Borba, D. Vasco Coutinlio, et le fils du comte de Villareal , D. Antonio de Noronha, gardait cette précieuse cité de Ceuta, qui avait coûté si cher aux Portugais. Ce fut grâce à la sécurité qu'inspiraient de tels hommes, que D. Diego Fernandez d’Almeïda put opérer une descente en Barbarie, à Anafe non loin d’Azamor. Non-seulement il y tua neuf cents Maures, mais il en ramena quatre cents prisonniers , sans qu’il en eût coûté la vie, dit-on, à un seul homme de la flotte. Il serait trop long sans doute de parler des guerres partielles que les Portugais avaient à soutenir en ce temps sur les côtes de la Barbarie, et que D. Joam encourageait avec d'autant plus de persévérance que l’Afrique était devenue au quinzième siècle pour le Portugal, comme l’Algérie est aujourd’hui pour nous , une école guerrière, où allaient se former des soldats qu’on pouvait en toute occasion opposer à l’étranger. — Cette guerre se faisait toutefois avec des chances bien diverses : ainsi, tandis que le brave D. Joam de Menezes s’emparait, dans la personne d’Ali Barraie, d’un chef maure renommé par son courage et dont l’absence faisait lléchir le courage des musulmans, D. Antonio de Noronha, qui commandait dans Ceuta, avait, comme disent les relations con-, temporaines, une fortune tout opposée.
Il était fait prisonnier à l’issue d’une sortie, et pour tenter d’obtenir la liberté de ce hardi capitaine, D. Joam se voyait sur le point de passer en Afrique. La victoire obtenue par le comte de Borba devant Arzila, celle qui fut remportée presque immédiatement sur les frontières de la même contrée, les avantages éclatants dont put se gloritier Fernand Martinez Mascarenhas étaient autant d’événements qui compensaient un échec momentané.
L’année 1488 ne se passa point sans des améliorations manifestes dans l’administration intérieure, et ce fut également à cette époque que furent jetées les bases d’une alliance aussi vivement désirée par la Castille que par le Portugal : il fut décidé que l’infant D. Affonso épou-
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serait la fille des rois catholiques et que cette union, retardée par l'âge du prince, aurait lieu dans le cours de l’année suivante.
Nous passerons rapidement sur les différends qui eurent lieu vers cette époque entre la France et le Portugal ; nous serons également bref sur kt mission du célébré Duarte Gai vâo, chargéde déclarer la guerre à Charles VIII. Tout cela, aussi bien que les négociations établies avec l’Angleterre, n’est aujourd’hui que d’un faible intérêt au point de vue qui nous occupe et n'eut d ailleurs qu’un résultat fort secondaire; il n’en est pas de même de l’arrivée d’un prince yolof à la cour de .loam II. La relation circonstanciée de Kesende l’atteste. Ce fut en effet un événement mémorable que le débarquement de ce prince nègre, qui venait d’Arguin a Setuval et qui bientôt se fit chrétien (*). Environné de toutes les pompes ecclésiastiques, de toutes les magnificences de la cour, Bemohi prit au baptême le nom deD. .loam, et quand cet esprit intelligent se fut peu à peu familiarisé avec ses hôtes, quand il eut compris leurs besoins et leurs projets, il donna sur les régions inconnues de l'Afrique des renseignements qui imprimèrent une nouvelle ardeur aux vastes espérances de Joam II. Mais Bemohi ignorait alors ce qu’il en cedte aux peuples sauvages pour recevoir les bienfaltsde la civilisation, et plus tard, lorsque, grâce à ses nouveaux alliés, il put rentrer dans ses droits et commander aux Yolofs, en propageant le christianisme,ce fut le chef de l’expédition, Pedro Vas-d’Acunha, surnomme Bisagudo, auquel ou l'avait confié, qui l’assassina lâchement sans que Joam II osât le venger (**).
(») I.n conversion du roi Bemohi est célébrée ainsi avec quelque emphase par un poêle contemporain :
> I.e plus grand rot de l'Éthiopie, celui qu’on appelle le Souverain de Manicongo, est devenu chrétien sous nos yeux , et avec tut un grand nombre des peuples de son royaume; Il a demandé des religieux et de» frères pleins de vertu , que le rot de Portugal devait lut envoyer, et lui-ménie prêchait notre foi a ceux qui restaient dan* te doute. »
Garda de Revende, Mùceltunca variednde de historias, p, ICI.
■ ( ••) Lorsque Joam II examina sérieusement celte affaire, il trouva tant de hauts personnages compromis dan» ce meurtre abominable.
On venait d’élever sur les côtes de Barbarie le fort de Graciosa, et Muley-el- Octaci , roi de Fez , en s'opposant à cette construction , avait renouvelé chez Joam II le désir de passer en Afrique, lorsque ce prince eut pour la première fois peut-être la preuve du dévouement profond que le peuple lui portait. Sa résolution ne fut pas plutôt connue que de toutes parts lui vinrent des offres d’hommes, de chevaux et d’armes. Le roi de Fez comprit sa position ; il demanda une trêve, l’obtint, et le fort de ûraciosa fut rasé.
MARIAGE DE L'iNFANT DE PORTU- GAL. — FÊTES MÉMORABLES. — UN RE- PAS DE NOCES A LA COUR DE JOAM II.
— D. Joam mit plus tard à profit cos offres pleines d'effusion, car il avait besoin d'argent : il allait marier son fils avec l'infante de Castille, et il voulait donner à la solennité des épousailles une pompe qui frappât l'esprit des autres États chrétiens. C'est dans Garcia de Resende , le page favori de Joam II , l'homme aux mille ressources, comme disait ce prince {*), qu’il faut lire le détail des fêtes célébrées a Évora lors du mariage de D. Affonso ; c'est là qu’on voit le récit de ces solennités merveilleuses qui firent l'entretien de l’Europe entière, et dont la cour de Bourgogne offrait, elle seule , un second exemple. Resende dépeint soigneusement les morisques qui lurent dansées, les costumes des seigneurs, copiés sur celui du roi , qui s’était vêtu à la française , l'ordre du festin, les intermèdes, clans lesquels figura un grand navire pavoisé , les tournois , où se distinguèrent tant de chevaliers étrangers et même un seigneur français. Gil Vicente, le poète dramatique aiméd’É-
qu’il crut devoir garder le silence, et ne put se décider à sévir. Voy. Vasconecllos, Histoire de Jran 11.
(•} Resende était sans lettres , comme 11 le dit lui-même, mais poète gracieux, habile joueur de viole, peintre comme on Tétait au temps du grand Vtaoa; il raconte avecun naïf amour-propre les paroles flatteuses du grand roi , paroles que lui valait son adresse. Si Ton s’en rapporte à sa chronique , ce serait lui nui aurait fourni le premier plan de la lourde Beiem.fiil Vicente. dans sa verve railleuse, rit un peu du vieillard devenu causeur, (iarda de Resende avait beaucoup vu el beaucoup retenu, comme le prouve sa i vùeetlanea, et, en I5it, il avait même accompagné Trislam d’Acunba lors de son ambassade a Rome.
rasons , ne paraîtra que dans huit ans (*) , mais on comprend qu'une nation chez laquelle de brillantes pantomimes sont exécutées avec cet éclat aura bientôt un théâtre où pourront figurer les rois.
Tous ces plaisirs , tous ces pompeux intermèdes ne furent pas uniquement pourles grands seigneurs accourusd’ Angleterre , de Castille et du pays de Flandre; le peuple en eut sa part , et ce sera le naïf Resende qui se chargera de nous le prouver.
« Etau même instant, comme on venait de se mettre à table, nous dit le vieil auteur, qui prend un soin minutieux de ne rien omettre , on vit arriver une grande charrette dorée, et elle était traînée par deux grands bœufs rôtis , en eutier , avec leurs cornes et avant les quatre pieds dorés. Et le char lui-même était rempli d’une multitude de moutons rôtis avec les cornes également dorées. Et le tout était posé sur une plate-forme tre.s-hasse, avec des roues ajustées par le fond, de telle manière qu'on ne les voyait point, et que les bœufs paraissaient vivants et capables de traîner le char; et au devant venait un moço hidalgo (gentilhomme servant), avec un aiguillon a la main, piquant les bœufs, si bien qu'ils paraissaient marcher en traînant la voiture; et il allait vêtu comme un charretier, d'une blouse , et il portait également un gaban (ou gros manteau) de velours blanc doublé de brocart; le capuchon était de même étoffe , si bien que de loin il ressemblait proprement a un charretier , et il s’en alla ainsi offrir les bœufs et les moutons à la princesse, et l’offrande faite, il parut les contraindre à retourner en les touchant de l’aiguillon , et il fit ainsi le tour de la salle , jusqu’à ce qu'il s'en fôt dehors. Et il abandonna le tout au peuple, et avec de grands cris et une grande joie ; on mit les bœufs en pièces , et chacun en emportait le plus qu'il pouvait. Et outre cela on apporta à toutes les tables nombre de) paons rôtis , conservant leurs queues entières ,
(*) Le* premières pièce* de Gll Vicente datent de irioli ce sont de simple* pastorales, qui n’exipe, dent point île mise en scène ; mais plus iard, certains uu/ot auxquels prit pari, dll-on, Jonm III, rl surtout Tintant I). Lut/., son frère, nécessitèrent un luxe de représentation dont on comprend mieux l’éclat par le récll des fête» de Joam II.
ainsi que leur beau poitrail et l’aigrette; et le tout faisait un fort bel effet, parce qu'ils étaient nombreux, et il y avait une multitude d'autres oiseaux, du gibier, des comestibles sans lin et des fruits, le tout en grande abondance et en grande perfection. •
LA PESTE SUCCÈDE AUX FÊTES. —MA- LADIE SUBITE DU BOI. - ON CROIT A UN EMPOISONNEMENT. — MORT DE L'tN- FANT D. AFFONSO. — (>S fêtes dont nous venons d’offrir un épisode avaient eu une triste fin. La peste qui régnait à Lisbonne avait fini par sévir à Evora, bien qu’on eôt fait parquer des vaches nourricières dans les rues , afin d'arrêter la contagion , ainsi que cela se pratiquait quelquefois au moyen âge.
La ville, naguère si animée, s’était vue dépeuplée en partie, après avoir été témoin des réjouissances les plus magnifiques dont le Portugal eût gardéle souvenir. D’autres inquiétudes vinrent bientôt se joindre à cette calamité ; D. Joam, en allant se désaltérer à une fontaine voisine d'Evora (*) avec deux de ses gentilshommes, s'était senti saisi d'horribles douleurs et avait vu succomber ses compagnons aveede tels symptômes, qu’il etaitdifficile de ne point reconnaître dans cet accident un attentat contre la vie du souverain. Une de ees femmes connues dans la Péninsule sous le nom de béates, avait averti, dit-on , le roi de se défier des trames ourdies contre sa personne ; on Ht de nombreuses perquisitions à ce sujet, elles furent toutes inutiles , et ce fut en vain qu’on essaya dedecouvrir les auteurs d’un complot qui n’a jamais pu être prouvé.
Joam U, dont la santé avait été vivement atteinte, s'était retire dans son palais de Santarem, lorsqu'il y reçut un bref du pape ; le saint-père lui expédiait les bulles de confirmation, grâces auxquelles l’infant D. Affonso se voyait investi de la haute administration des ordres d’Aviz et de Santiago. Tout souriait donc à la politique de ce roi prévoyant, dont aucun acte n’était sans portée, lorsqu'un événement déplorable vint changer tous ses projets et porter le deuil au milieu
(*) Elle était à une itemi-lieue de la ville ; on la désignait SOUB I* nom du Fonte eoberta. Commu Joam II ne lit usage du vin que dans les dernières années de sa vie, et que les «aux de cette source étaient singulièrement limpides , il s'y rendait à l’issue de la chasse.
L’UNIVERS
«le la cour; écoutons la chronique; il y a là une analogie trop frappante avec une cruelle catastrophe présente à tous les souvenirs , l’esprit est frappé d’une trop fatale ressemblance entre ces douleurs , que séparent quatre siècles et qui furent si amères, pour que nous ne laissions pas parler un témoin du triste événement. Afin de comprendre le récit de Resende , il est bon seulement de se rappeler que les joies d’une union récente se mêlaient encore, en dépit d’un fléau cruel , à des projets de conquêtes (*). « Ces fêtes et bien d’autres eurent lieu jusqu’au lundi il juillet, temps auquel le roi et leprince se rend irent à Almeinm pour courir la chasse, avec l'intention de revenir au palais le même jour. Or l’infant, après être retourné auprès de la princesse le jour suivant, qui était un mardi, s’habilla dans ses appartements et vint entendre la messe avec l’infante; il dîna ensuite et fit la sieste; et le même mardi 12 juillet de l’année 1491 , au soir, le roi voulut aller nager dans le Tage, comme il avait coutume de le faire nombre de fois durant l’été , se retirant avec quelques personnes choisies par lui dans cette circonstance...
tout exercice propre à l’homme lui donnant plaisir; et il fit demander au prince s’il voulait venir avec lui, comme toujours il le faisait afin de nager ensemble , et celui-ci lui fit répondre qu’il se trouvait las de la chasse du jour précédent. Or lorsque le roi descendit, il lui sembla
Sue le prince avait pu être mal averti, et demanda après sa personne à la porte delà princesse, et leprince lui vint parler là même , à l’entrée de l’huis ; comme il se trouvait préjnaré pour faire la sieste, le roi s’éloigna. Or, delà cour extérieure il porta ses regards vers les fenêtres de la princesse, et il la vit elleet le prince ; ils étaient assis tous deux à une croisée. Il leur tira sa barrette ; et eux se levèrent en lui faisantgrandes révérences. Le roi partit alors pour se rendre au Tage. Considérant toutefois que le roi l’était venu voir à la porte, et ensuite lui avait parlé à la fenêtre, le prince regretta de lui avoir fait dire et de lui avoir dit en propre personnequ’il était las ; lors il lui parutconve-
(*} Chronica dos vulerosos e insignes feitns del rey I). Joam II de Gloriosa memoria, por Garcia de Resende, Lisboa , 102-2, in-f*.
nable de l’accompagner ; il se vêtit donc en hâte, et ordonna qu’on lui préparât une mule. Il était déjà habillé , que la mule n’était pas encore venue; or il trouva là un de ses genets (*) fort beau et baiclair, sur lequel chevauchait son grand écuyer, et pour atteindre le roi il monta dessus et s’en fut bien vite le joindre lui et le peu de gens qui l’accompagnaient. Il y a ici une chose à noter, une chose vraiment mystérieuse, c'est qu’étant à une époque de si grandes fêtes, au milieu de tant de gens habillés de brocart et de soie, le prince venait vêtu d’un paletot et d’un tabard ouvert, de drap noir ras, avec pourpoint de satin noir, le cheval ayant en outre des guides, une têtière et un filet de poitrail de soie noire; tels que je ne lui en avais jamais vu, et de plus un caparaçon de velours noir. Véritablement cette différence dans le vêtement qu’il avait alors, et dans celui qu’il portait naguère, aussi bien que le harnachement dont il trouva le cheval couvert, furent des signes fort clairs du grand malheur qui lui était réservé. Il atteignit le roi et se rendit avec lui jusqu’au Tage: or, quoique ayant toujours l'habitude de nager quand le roi nageait, il ne le voulut pas faire alors, et il commença à se promener par la campagne et à lancer le genet comme étant de singulière ardeur et fort léger; et il défia don Joam de Menezes, celui qui mourut à Azamor, premier capitaine de ce pays, homme de beaucoup de mérite et de très-bonnes qualités; il l’engagea à fournir avec lui une bonne carrière , mais dont Joam s’excusa de le faire, parce qu’il était déjà nuit. Le prince descendit alors pour chevaucher la mule qu’il avait fait amener; et en la montant, la sangle de l’étrier manqua, et l’infant se prit de nouveau àchevaucher lecheval uuil avait quitté, et il fit consentir alors don Joam à courir, et don Joam, voyant le grande volonté qu’il en avait* fit comme il souhaitait, et le prit par la main , fournissant avec lui de cette façon une carrière. Au fort de la course" le cheval du prince s’abattit et fit tomber son cavalier sous lui\ et subitement , à
(*) On désignait dans la péninsule sous le nom de ginettes les chevaux, entiers dont on usait dans les tournois; c’est la d’ou nous vient le mot genêt appliqué a certains chevaux.
l’heure môme, il resta comme mort, privé de la parole, et sans donner preuve de sentiment (*), et don Joam (de Menezes), à la vue d’un tel désastre et d’un malheur si immense, disparut comme arrivaient vers le prince plusieurs seigneurs et gentilshommes. Il s’éloigna rempli de tristesse et demeura des années sans revenir à la cour, jusqu’à ce qu’il y reparut par ordre du roi.
« Ils prirent aussitôt le prince dans leurs bras et le mirent dans la première habitation qu’ils trouvèrent : c’était celle
d’un pauvre pécheur Et dés que la
triste et désastreuse nouvelle fut parvenue au roi, il vint tout de suite en grande hâte, et quand il trouva ce seul fils qu’il eilt, et qu’il avait élevé avec tant d’amour, avec tant d’inquiétude, avec tant de contentement, pour être le plus charmant prince que l’on connût au monde, quand il aperçut, dis-je, celui auquel il voulait si grand bien, qu'il ne pouvait pas être un seul jour sans le voir, n'ayant d’autre délassement que la joie de sa présence et sa conversation, il tomba dans une tristesse si extrême , il devint si inconsolable qu’on ne pourrait le dire ni le croire. Il était là, proférant sur son fils tant de plaintes, des paroles de si grande tristesse , que personne ne le pouvait entendre sans verser des larmes douloureuses!
« La déplorable, la désastreuse nouvelle fut portée sur-le-champ à la reine sa mère et à la princesse. Et aussitôt qu’elles l’eurent reçue , elles sortirent comme des insensées, à pied ; alors elles prirent des mules appartenant à autrui , qu’elles trouvèrent là, et le seigneur don Jorge , fils du roi, étant avec elles, suivies qu’elles étaient aussi d’une bien faible suite, elles partirent comme hors de sens, et marchèrent jusqu’à ce qu’elles fussent arrivées dans la triste et pauvre maison où gisait le prince.
«Elles le trouvèrent comme mort; quelles que fussent les paroles d’amour, d’amertume et de désespoir qu’elles pussent lui dire toutes deux, à aucune il ne répondit et ne donna preuve de sentiment. Or il en advint que cette triste
(*) Dans la longue épitaphe latine qu’il lui a consacrée, Cataldo Siculo prétend qu’un enfant venant a courir inopinément devant le cheval , effraya l’animal et fut cause de l’accident
mère et cette triste épouse se sentirent transpercées d’une si poignante tristesse que pour elles il y avait une douleur, qu’il n’éprouvait déjà plus.
« Le roi, au milieu dejeette désolation, fit assembler sur-le-champ tous les médecins, et avec beaucoup de sang-froid demeura près d’eux, faisant prendre au prince tous les remèdes qu’ils imaginaient ; mais avec ces remèaes il chercha également ceux qui viennent de la Divinité, et il ordonna sur-Ie-ehnmp que dans tous les monastères, dans toutes les maisons vertueuses , on fît des processions pieuses et aussi de dévotes et continuelles oraisons. On vit prononcer alors des vœux solennels qui s’exécutèrent immédiatement et dans lesquels entra don Pedro de Sylva, grand commandeur de l’ordre d’Aviz , qui promit de s’en aller à Jérusalem et qui le fit sur-lechamp; d’autres accomplirent de nombreux pèlerinages. Et comme tous ils étaient là , espérant dans la miséricorde de Dieu qu’après cette, simple chute il reprendrait ses sens, ils passèrent cette nuit entière en tristes larmes et en gémissements, disant oraisons continuelles.
« Tous les membres de la noblesse et aussi tous les autres vassaux étaient là mêlés, poussant de si douloureuses lamentations, qu’on ne peut en imaginer de plus grandes, le prince étant devenu alors comme le fils de chacun d’eux, et tout le monde demandant sa vie et sa santé, comme sa propre vie. Et d’un commun accord , on fit sur-le-champ une très -grande et très-dévote procession avec le clergé, les reliques, les croix. Tous marchant nu-pieas et quelquesuns nus de corps, iis allaient vers les monastères et dans les églises, puis se jetant à genoux , en larmes et poussant de grands cris, iis clamaient: « Seigneur Dieu! miséricorde! » C’était chose terrifiante et de grandissime tristesse.
« Le roi, la reine et la princesse furent toujours avec le prince jusqu’au jour suivant mercredi, à une heure dans la nuit. Alors le roi ayant été informé et dûment averti par tous les médecins que le prince se mourait et achevait de seteindre, cette nouvelle fut donnée par lui à la reine et à la princesse, qui étaient attachées au corps de l’infant, lui
L’UNI VERS
tenant et lui baisant les mains. Et elles reçurent ces paroles avec si grandissime douleur, que ie ne le nuis écrire.
« Le roi s'approcha du prince et le baisa à la face et lui donna pour jamais sa bénédiction, puis il prit la reine et la princesse par la main, quoiqu’elles ne voulussent pas lâcher le mourant, et il sortit de la maison , laissant son fils au pouvoir du confesseur et des autres médecins de l’âme, età la porte il revint sur ses pas et dit à ceux qui étaient dans la maison : * Le prince mon fils vous reste ! » Mais il ne put ajouter une seule parole, et parmi tous il s’éleva une clameur, perçante, douloureuse, lamentable; tout le monde se frappa le visage. Il y eut alors d’honorables barbes qui furent arrachées , et les femmes détruisaient avec leurs ongles la beauté de leur visage, faisant courir le sang le long de leurs joues : chose si effroyable et si triste , qu elle ne s'était jamais* vue, ni imaginée.
-En ce moment arriva le duc son oncle, qui, à la triste nouvelle, accourut deThomar. D. Manoel aimait singulièrement le prince, parce qu’ils avaient été élevés tous deux ensemble, partageant la meme table et le même lit; et il menait un si grand deuil , il donnait si grande preuve de tristesse, que l'on voyait de façon certaine que, quoiqu'il demeurât héritier de ces royaumes, il eilt laissé à cette heure toute succession, füt-elle plus grande , pour obtenir la vie et la santé du prince.
« Et le roi s’éloigna de là à pied, emmenant la reine et la princesse comme mortes ; elles étaient portées ou , pour mieux dire, couchées sur des mules :
elles furent menées à la maison de Vasco Pallia , située sur les bords du fleuve.
« Et comme ils achevaient d’y entrer, un message vint au roi ; il apportait la très-mortelle nouvelle qu’il attendait : le prince son fils, après la dernière onction,, avait rendu l’ânie. Il était mort à l'âgo de seize ans et vingt jours, et il paraissait avoir vingt-cinq ans par l’aspect de son corps, par la barbe , par son savoir, par son jugement, par sa retenue. Il avait été marié sept mois et vingt-deux jours.
« Et celui qui avait été élevé avec tant d’amour et de plaisir, au milieu de tant
de grandeurs et de tant d’estime, celui qui avait joui de tant de gloire mondaine, et devant qui tous courbaient la tête , celui-là s’était vu fouler aux pieds d'une béte; celui qui dans ce jour même et durant tous les autres jours de sa vie, s’était vu en des salles royales , tendues de brocart et entourées de sophas, celui-là n’avait pu avoir d’autre asile que la triste maison d’un pauvre pêcheur! Et l’infant qui, parmi les princes du monde et les habitants de toute l’Espagne, était regardé comme l’homme le plus agréable qu’il y eût , à cette heure gisait défiguré : sa grande beauté se changeant en poussière ! et ses yeux si gracieux, si allègres, dont tout le monde recevait joie et contentement, une heure avait suffi pour les fermer et pour dérober leur regard à un père , à un roi, à la triste reine sa mère, à la princesse sa femme privée de réconfort... Oui, ce prince excellent pour qui de si
grandes fêtes avaient eu lieu ce
prince pour qui tout le monde marchait dans la joie , vêtu de brocart et de riches soieries, en un instant couvrait cette pompe de hure et changeait en drap de deuil ces vêtements d’allégresse. Par lui, les plaisirs, le bonheur, étaient mués en longs et tristes sanglots, non-seulement en Portugal , mais dans l’Espagne tout entière.
« O Seigneur, Dieu éternel, combien tes secrets sont incompréhensibles! qui peut pénétrer tes jugements? Mais quels pèches pouvait avoir commis une si angélique créature!. .. Toi, Seigneur, qui l’as fait, tu sais la cause de ce trépas » (*).
CHANGEMENTS POLITIQUES PRODUITS PAR CET ÉVÉNEMENT. — LA VEUVE DE D. AFFOXSO EST RAMENÉE EN CAS- TILLE. — A partir de l'époque on eut lieu cet événement si désastreux pour D. Joain, un changement visible se manifesta dans les rapports que ce prince eut avec la reine, dont il appréciait si bien les nobles qualités et la haute pru-
(•) Le prince D. Affonso , né à Lisbonne le 18 mai 1475, mourut le 13 juillet 1491; il est enterré au couvent de Balalha. D. Joam U , après cette, tin déplorable, lit tous ses efforts pour légitimer L). Jorge, qu’il avait eu à Àbrantès , en 1481 , de dona Anna de Mcudoça , dame de la reine dona Joanna ; il ne put jamais v parvenir. Mais D. Jorge, marié à dona Britcsde Vflhena, de la maison de Bragauce, devint la souche de la famille des Atemcastre.
dence , mais dont il semble avoir redouté, dans les dernières années de sa vie, la volonté persévérante. Préoccupé qu’il était de faire monter sur le trône un fils illégitime, auquel avait passé toute sa tendresse, il ne voyait pas sansdouleur les tentatives de dona Leonor pour assurer le trône à son frère. Bientôt Isabelle de Castille voulut revoir près d'elle la jeune épouse désolée, que rien ne pouvait plus retenir en Portugal; la veuve d’Affonso partit pour l’Espagne environnée de deuil et conduite par quel-
3 ue.s ecclésiastiques. O. Joam n’eut plus 'autre distraction, dans son isolement, que ces luttes incessantes de l’amour paternel, qui ne surent même triompher : les soins du royaume purent le préoccuper, la politique ne le domina plus.