ARRIVEE DE CHRISTOPHE COLOMB
A Lisbonne. — Avantquece prince, fatigué du métier de roi, allât mourir dans une petite ville isolée de son royaume, son régné fut marqué par un événement mémorable, auquel on fit assez peu d’attention alors , mais qui allait changer la face du monde et dont Joam devina la portée. Un pauvre Italien qui était venu jadis en Portugal, un faiseur de projets qu’on avait vu eu I486, débarqua à Lisbonne revenant de Guaiiahani, avec de l’or, avec des Indiens, avec des palmes encore verdoyantes qui disaient son merveilleux pèlerinage. Il se montra quelque peu causeur, vaniteux même, on pouvait l’étre à moins; et Barros, au bout de cent ans (*}, ne le lui pardonnait pas encore. L’habile historien raconte à peu près en ces termes comment eut lieu cette célèbre entrevue sur laquelle ont couru tant de versions différentes : « Le 6 mars 149a, le roi étant à Valparaiso aux environs de ban ta rem, en raison de la peste qui sévissait alors, il lui fut dit comment était arrivé dans le port de Lisbonne un certain Christoval Colomb, qui, disait-il, arrivait de l’île Cypango et rapportait de l'or et d’autres richesses provenant du pays. Comme le roi connaissait ce Colomb et savait qu'il avait été envoyé par le roi
(*) M. V. de Humholdt a fait remarquer avec
«a sagacité habituelle celle antipathie de Barros pour Cuiront). L'habite et savant Preeeott peint a merveille l'arrivée du Génois, mais en général il se conteule Irop facilement de l'autorité de Varia e Souia, lorsqu'il s'agit de certaine» relations entra le Portugal et l'Espagne.
de Castille pour nccompllr ces découvertes, il le fit prier de venir vers lui afin de savoir de sa propre bouche ce qu’il avait rcncontrédans ce voyage. Celui-ci le fit de bonne volonté, non point tant pour le plaisir du roi , que pour te chagriner par sa présence, d'autant qu’avant de se rendre en Castille, il était allé vers le roi O. Joam afin de le décider à armer des bâtiments pour cette entreprise, ce qu’il n'avait point voulu faire pour des raisons qu’on déduira plus bas. Colomb arriva devant le roi, qui l’accueillit avec empressement ; mais le monarque devint fort triste quand il vit que les gens du pays qu’il ramenait n’appartenaient point à la race noire, n'ayant ni les cheveux crépus, ni le visage semblable aux peuples du pays de Guinée, et se montrant, au contraire, semblables par l’aspect, la couleur et la disposition des cheveux, à ce qu’on rapportait des peuples de l’Inde, au sujet desquels il travaillait avec tant d'efforts. Or, comme Colomb rapportait de plus grandes choses touchant le pays qu'il n’y en avait, et cela avec une certaine liberté de paroles, accusant et reprenant le roi de ne pas avoir accepté ses offres, il y eut plusieurs gentilshommes que cette façon de parler indigna tellement, que cela, joint a la haine dont on se sentait animé à cause de la liberté de ses discours, lit qu’on offrit au roi de le tuer. »
On le doit croire eu lisant les historiens contemporains et on eu a la certitude dans Joâo de Barros lui-raéme, il y eut plus d’un courtisan officieux qui, immédiatement après que Colomb se fut retiré, renouvela cette odieuse proposition et tenta d’aigrir encore l’esprit du monarque (*), si irritable du reste depuis l'époque où il avait perdu son fils. On alla plus loin , on prétendit qu’il était d’une saine politique d’arrêter ce Génois bavard (**), avant qu’il eût fait connaître
(•) Barros, qu’il faut peut-être croire de préférence, afllrme que le roi n'éprouva pas un moment la tentation tle déférer a ces perlidrs conseils Cet historien dit positivement que nonseuicment l>- J nain n’accepta pas ces offres de meurtre, mais qu’il lit des réprimandes .A ce sujet comme prince cnihotiquê : « Su lieu de tout cela, il lit courtoisie a Colomb, ajoute- t-il, et il ordonna qu’on véUt d’écarlate les hommes qu'il ramenait du pays des nouvelles découvertes » Primeira décoda, tivro lerceiro , fol. SS.
(•’) Homemjatlodor, dit Barras.
L’UNIVERS
à ses maîtres le résultat de son entreprise. Joam II eut la grandeur d’âme de résister à de tels avis, et s'il hésita comme on le prétend, il faut le louer d’avoir emporte sur lui-méme une telle victoire. Colomb quitta paisiblement Lis- * bonne, et alla jouir de son triomphe. Mais à partir du jour où il eut annoncé la grande nouvelle, une question politique et religieuse à la fois, d'une immense portée, vint agiter les deux pays; il fallut diviser entre deux peuples ces mondes inconnus qui ne suffisaient plus déjà à l’ambition de deux insatiables rivaux.
INTERVENTION DU SAINT-SIÈGE DANS LES DECOUVERTES DES ESPA- GNOLS ET DES PORTUGAIS. — Ce fut
le pape Nicolas V, qui, par une bulle donnée en l’an 1454, concéda d'abord à l'infant D. Henrique le droit de découverte et la conquête de toutes les mers , terres et mines , ce sont les propres expressions du saint-siège , qui pourraient être acquises le long des côtes de Guinée. Par le même acte on accordait à l’infant toutes les îles de l’orient et du midi. Calixte III, en l'année 1456, confirma tout ce qu’avait fait son prédécesseur. Mais en outre, voulant favoriser le prince qui était grand maître de l’ordre du Christ, il lui accorda l’administration de tous les bénéfices ecclésiastiques qui seraient établis sur les terres conquises. SixtelV confirma bien ces privilèges, mais il en excepta toutefois les îles Canaries en faveur du roi d'Espagne, concédant néanmoins à Alphonse V le droit de navigation et la conquête des autres contrées que ce souverain pourrait soumettre à son empire. L’immense découverte de Christophe Colomb, pour le compte de la Castille, devait nécessairement modifier le système suivi jusqu’alors par la cour - de Rome. On comprend parfaitement en lisant Garcia de Resende tout ce qu’un mot du Génois allait jeter de discordes entre les deux cours voisines. Le différend qui se déclara fut porté au tribunal suprême d'Alexandre VI, et le traité de Tordesillasfut signé. Tout le monde sait comment en 1493, eut lieu cette fameuse division qui inspira à François I«r un mot si juste et si spirituel; la bulle d’Alexandre VI ordonnait de former une ligne imaginaire tracée mathématique-
ment du nord au sud partant d’un pôle à l’autre, et divisant l'univers en deux parties égales. Les terres situées à l’est devaient appartenir à la monarchie portugaise, celles de l’ouest à l’Espagne. Ce parallèle qui devait avoir un point certain, un principe déterminé, fut disposé de telle façon, qu’on le plaça dans une des îles Açoreset au cap Vert, et que, traçant la ligne à l'est du même point, tout ce qui se trouverait à l’occident deviendrait le domaine de la Castille, tandis que le Portugal entrerait en possession des terres de l’orient. Dès la.
même année, Joam II crut devoir s’opposer a l’accomplissement de cette bulle relativement au cours que devait suivre la ligne, et les deux puissances nommèrent des ambassadeurs qui se réunirent à Tordesillas, avec plein pouvoir de décider sur la question en litige. Ce fut alors qu’il fut convenu d’un commun consentement que la ligne de démarcation serait établie d'un pôle à l’autre, trois cent soixante-dix légoas au couchant des îles du cap Vert , et que la partie orientale appartiendrait au Portugal. Il fut en même temps spécifié que dans un delai de deux mois, on enverrait deux ou même quatre embarcations espagnoles et portugaises, dont le commandement serait remis à des hommes intelligents, auxquels on pourrait confier le tracé de la démarcation, et qui se réuniraient dans la grande Canarie. Là des Castillans et des Portugais devaient s’embarquer alternativement sur les navires des deux pays, et il leur était enjoint d’aller conjointement chercher les îles du cap Vert , continuant de là vers l'occident à fixer la limite où s’arrêteraient les trois cent soixante-dix légoas, formant le point d'arrêt définitif, dans cette partie où la ligne de démarcation couperait l’espace du nord au sud. On devait aussi exécuter plusieurs clauses de moindre importance, mais tenant à la solidité du traité.
Ces conventions furent ratifiées et signées par les deux souverains, en l’année 1494, mais ce qu’il y a d’étrange, c'est que cette affaire demeura assoupie durant trente ans, jusqu'à ce que s’élevât la discussion relative aux Moluques, si célèbres dans l’histoire du seizième siècle. Ce qu’il y a de bien certain, c’est
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que si le traité de partage fut signé, jamais les embarcations espagnoles et portugaises ne se reunirent durant le quinzième siècle pour établir la détermination définitive du point à partir duquel on devait compter les trois cent soixante-dix lieues. Le savant mémoire qui nous a fourni ces détails ajoute :
« 11 faut dire aussi que cette opération n’était pas praticable alors, puisqu’à l’époque où eut lieu le traité de Tordesillas on n’avait découvert aucun promontoire ou aucune terre dans l'Amérique méridionale. Il fallut attendre jusqu’au règne de Joam III (*). »