‹ Portugal par m. Ferdinand DenisChapitre 24 sur 86 · D. JOAM II TOMBE GRIÈVEMENT MA · texte numérisé non relu

D. JOAM II TOMBE GRIÈVEMENT MA

LADB.—Un an environ après quecetacte important eut été signé , la santé du roi s’altéra visiblement, il n’en faisait pas moins solliciter auprès d’Alexandre VI la légitimation de son fils D. Jorge ; mais les scrupules du pape se. trouvant parfaitement d’accord avec ses intérêts, et le parti de la reine conservant à Rome une inllucnce qui ne se démentit pas un moment, Joam II comprit que ce n’était pas sur le bord de la tombe qu’on luttait avecBorgja; il se résigna, mais avec douleur, et il est probable que le chagrin qu’il ressentit d’une telle déception contribua à miner le reste de ses forces; bientôt les médecins ne virent plus d’autre remède à ses maux que les bains de Monchique au pays d’Algarve; puis il eut recours plus tard aux eaux d’Alvor, petit village situé non loin d’Alcaçar-do-sal : sa faiblesse augmenta bientôt à un tel degré qu’il perdit toute espérance et qu’il songea à ses dernières dispositions.

TESTAMENT DE JOAM II; MORT DE CE souverain. — Le dernier acte politique de ce grand roi fut un sacrilice, puisque, après avoir assiégé la cour de Rome de ses instances pour obtenir la légitimation de O. Jorge de Lancastre, d’un seul mot il mit à néant toutes les prétentions qu’il avait conçues pour ce fils bien-aime , en donnant lui-méme le titre de roi au duc de Béjà , dont le frère avait succombé sous ses propres coups. Mais ici, les chroniqueurs sont incertains; les récits contemporains , par cela même qu’ils diffèrent , nous prou-

• ii }*. ■ JVyr

OVoy. une ample discussion sur ce point intéressant dans les Memorias du .-icademia du* aciencim de Lixbon, i. IX, p. 212.

9' Livraison. (Portugal.)

vent assez quelles luttes vinrent assaillir cette grande éme, lorsqu’il fallut immoler ses affections les plus chères à ce qu’exigeait le bien du royaume et peutêtre aussi Injustice. Si l’on s’en rapporte à Garcia de Resende, bien informé du reste, mais s’en tenant un peu à la superficie des choses, Joam II aurait accompli ce dernier acte avec une certaine résignation chrétienne , et le testament enfin aurait été écrit de la main de son propre confesseur, par ce frère Jean, demeuré simple franciscain au milieu de la cour, et dédaignant toujours l’épiscopat. Selon d’autres auteurs. Antonio de Faria , remplissant alors l’office d’Æ’.vcrivào da puridade, se serait vu chargé d’écrire les dernières volontés du monarque, qui se montra absolu jusqu’à la dernière heure. Le nom de L). Jorge aurait été prononcé, mais le fidèle serviteur se serait refusé à l’inscrire et aurait remontré avec énergie le péril où allait se trouver le royaume. Il aurait allégué même que lui Antonio de Faria trouvait son propre intérêt à ce que le fils de son maître régnât, et que cependant il lui fallait, en descendant au fond de sa propre conscience, reconnaître les droits de ce duc de Béjà , que sa naissanceappelait au trône : et alors, selon cette tradition, Joam II se serait écrié avec douleur et avec colère. Laisse-moi, Antonio de Faria , laisse-moi ; un tel sacrifice ne peu l m'étre imposé. Mais la sagesse du conseiller et son énergique persistance auraient valu le sceptre a celui que les Portugais ont nommé le Roi fortuné. Ce qu’il v a de certain, c’est que D. Mauoel, duc de Béjà, fut nommé par le testament de Joam II héritier du trône et qu’un codicille, écrit quelques jours avant la mort du roi , confirma cette première décision.

Les derniers instants de Joam II furent ce qu’ils devaient être : l'homme (*) montra à l’heure suprême un mélange de résignation chrétienne , de noblesse et de fermeté, qui le peignent admirablement. Si quelques jours aupavant il avait laissé voir l’orgueil du maître en rappelant avec hauteur, au prieur de Crato, qu’un roi mourant était toujours un roi; quand l’heure dernière fut arri-

(*) On sait que c'était ainsi que ie nommait saris périphrase la reine Isabelle de Castille.

tso

L’UNIVERS

vée , il donna des ordres pour qu’on dépouillât la chambre où il allait expirer de tout ce qui pourrait rappeler la pompe souveraine; comme saint Ferdinand, il voulut que sa couche fût déposée à terre, et il répondit humblement à ceux qui lui dohnaientle titre d’ Altesse : « Laissez, laissez... je ne suis plus que « cendre et pourriture. «Tout cela raconté minutieusement par des témoins oculaires , et avec des détails que nous ne pouvons reproduire ici, prouve jusqu’à l’évidence qu’en dépit des assertions de Damian de Goes, cet esprit ferme ne faiblit pas au dernier instant. Non-seulement il reçut avec sérénité de la main de l’évêque de Tanger le sacrement de l’Eucharistie et les huiles saintes, mais il médita jusqu’à la dernière heure sur la passion du Christ, et lorsque le prélat qui l'assistait , trompé par un symptôme sinistre, voulut lui fermer les yeux, il l’arrêta d’un mot, et ce mot était plein de résignation : « Evêque, dit-il, il n’est pas temps... » Un moment auparavant il avait demandé à quel point en était la marée, et sur la réponse qui lui avait été faite il avait dit : Je vivrai encore deux heures ; ce pressentiment ne le trompa point; il continua à prier, et comme l’Océan achevait de retirer ses ilôts mourants de la plage , il rendit le dernier soupir.

Cet événement eut lieu un dimanche , le 25 octobre 1495, au soleil couchant (*).

La tradition rapporte que, lorsque la nouvelle de ce trépas arriva en Espagne, la reine Isabelle s’écria : L'homme est mort ; lorsque la même nouvelle parvint à Rome . le vieux cardinal d’Alpedrinha , le prélat auquel il fut donné de vivre au delà d’un siecte, pour être témoin des grandeurs de trois règnes , se recueillit un moment, puis il dit : « Eh bien , la

(*) On enterra ce monarque au couvent de Batalha. Si quelque sacrilège n’a pas porté une

matn Impie sur ses reste», quelques ossements de Joam II sont encore dans son cercueil. Au commencement du 6iècle, il y était tout entier; en 1827, D. F. Francisco de S. Luiz disait en décrivant sa tombe revêtue de bronze : « C’est la qu'en uson , nous l’avons vu et touché de nos mains, sans remarquer en lui aucun dommage extérieur, si ce n’est que le temps avaltun pu» endommagé l'extrémité du visage, à la naissance de In barbe- » l/invasion française de 1810 fut fatale à ces restes précieux.

mort vient d'enlever le plus grand roi qui soit nédu meilleur des hommes (*). *

Joam II, selon toute apparence, périt des suites du poison; ceux-là même qui se montrent le plus défavorables à sa cause, donnent a entendre que la vengeance de quelque ennemi puissant sut l’atteindre au milieu des fêtes splendides qu'il donnait pour le mariage de son pis. Ce qu'il y a de plus étrange sans doute , c’est qiie ses amis eux-mêmes supposaient qu’il employait à son tour ce lâche moyeu lorsqu’il s’agissait de se défaire secrètement des seigneurs qui lut portaient ombrage. Aussitôt après sa mort , ils se rendirent dans un cabinet voisin de la chambre où fl venait d’expirer et ils s'emparèrent d'une cassette, qu’ils supposaient renfermer ces terribles agents de destruction. La cassette fut ouverte par l’évêque de Tanger, et l’on n’y trouva qu'une haire teinte de sang et une rude discipline, l'homme pouvait bien aller chercher lui-même ses ennemis pour les frapper du poignard , mais quoi qu’en aient pu dire quelques historiens menteurs, il ne les empoisonnait point.

Si c’est dans Zurita , dans Ruy de Pina , dans Faria y Souza, dans Vasconcellos même , que l’on peut étudier les ressorts politiques qui firent agir Joam II, si c’est dans ces historiens qu’on peut prendre une idée nette de l’impulsion qu'il donna à la politique de son temps , c’est , je le répète , dans le récit varié , vivant , plein de faits curieux , qui nous a été laissé par Garcia de Resende , que l’on doit vraiment étudier le caractère de ce grand homme, de ce roi surnommé à juste titre te prince parfait et qui sut préparer tout ce qui ameua plus tard l’éclatante prospérité du Portugal. C’est dans les confidences du page de Vêcrltoire , et grâce quelquefois à ses révélations légères, que l’on apprend

l’art secret des réussites, l’habileté des

(*) Le vieux cardinal, qui dit ce mol mémorable, devait survivre encore bien des années au fila de D. Aflonso. Je trouve dans un ms. de la Bibliothèque du roi, sous le n° 7109, a la date de 1608, Mlle indication: «fourbe de Portugal, près* « tre cardinal de Lisbone, U. d'Albanie et pa- « ravant gouverneur de royaume de Portugal, « homme de grand esprit, prudent et vertueulx,

« mourus! cest an , aajîé de cent deux ans, et « gist h Home en l'eglise de Sainte-Marie del po- « polo. » Voy. Nécrologie ou Chronologie funeste.

prévisions qui caractérisèrent le rival d'Isabelle et le maître de Ferdinand.

Comme le génie prodigieux qui lit naguère les destinées de la France, .ioamll eut l’art suprême de connaître les hommes et dé les choisir. Un titre, une grâce longtemps désirée, un emploi donnant une haute influence, allait tout à coup trouver le navigateur hardi 'qui avait fait quelque merveilleuse découverte et qui se. reposait loin de la cour; le chevalier qui s’était dignement conduit en Afrique, et qui supposait qu’on n’avait tenu nul compte de ses exploits ; l’homme d’État enfin, qu’on semblait négliger dans quelque cour étrangère.

C’est que rien n’échappait à ce roi infatigable ; et que nous savons, grâce à Garcia de Resende , comment sa prévoyante habileté récompensait les gens qui se croyaient méconnus. Malgré une rigidité sévère , qu’il poussa en quelques circonstances jusqu’à la cruauté , surtout à l’égard des grands vassaux, ce qui distingua encore Joam II , ce fut sa crainte de grever les peuples de charges nouvelles. Ruv de Pina raconte que, lorsqu’on venait lui proposer quelque tribut onéreux pour la nation , il avait coutume de dire : « Voyons d’abord si cela est nécessaire; » son second mot lorsqu’on insistait et lorsqu’il s’était assuré de la nécessitéde l’impôt, c’était : «Cherchons maintenant quelles sont les dépenses superflues. * On est moins surpris , après ce récit du vieil historien, d’une autre anecdote que Garcia de Resende donne comme authentique et que nous ne craindrons pas de citer. A l’époque des guerres qui eurent lieu entre l’Kspagne et je Portugal , un chevalier ayant dit à Isabelle que Joam il pourrait s’emparer de la Castille, la reine demanda combien de troupes il avait à faire passer sur son territoire , bien qu’elle ne l’ignorât pas; et sur la réponse qu’il y avait seize mille chevaux dans ses États et tout au plus huit mille en Portugal, elle répondit ; « Que pourrons-nous faire à cela , si tous ces hommes sont i^es enfants et les nôtres ne sont que des vassaux ? « Le mot serait plus juste sans doute, si le duc de Viseu n’avait pas péri. • •’ * •” *.

Un des grands mérites de ce prince, son plus grand mérite peut-être , ce fat

d’avoir admirablement deviné ,1e génie aventureux et chevaleresque de sa nation, comme il savait deviner le génie des hommes. 'S’il était animé comme l’infant D. Henfique, comme I). Pedro d’Alfarrobeira, comme Alphonse V, de l’esprit des découvertes, il comprit parfaitement et dès les premières années de s<>n règne, ce qu’il fallait faire pour rendre profitable au pays le génie ardent mais imprévoyant de son peuple.

Non-seulement il eut toutes les connaissances mathématiques que l’on pouvait avoir alors, mais il s’instruisit soigneusement des idées nouvelles qui avaient cours à son époque sur la cosmographie, et il acquit des connaissances pratiques dans l’art si important de la construction maritime , qui étonnèrent ses contemporains. Le Portugal lui dut le plus grand navire qui eût encore paru dans aucun port de l’Europe; il fit desexpériencessur la manière dont l’artillerie pouvait être employée en mer, et ces expériences, qui devaient avoir une si prodigieuse influence durant les guerres incessantes du seizième siècle, furent couronnées sous ses yeux d’un plein succès. Le commerce l’occupa essentiellement ; comprenant bien que le Portugal était appelé a remplacer sur les marchés de l’Europe les Vénitiens et les Génois, il se mit en quête de toutes les superfluités , de toutes les magnificences qui avaient été ignorées jusqu’alors dans cette partiede la Péninsule. Ce goût pour le luxe qui lui a été reproche était un goût politique, tout nous le prouve du moins; peut-être eut-il des résultats fâcheux, peut-être fut-il poussé à l’excès, peut-être encore irrita-t-il quelques natures simples et fortes, restes du règne de Joam 1er, mais le siècle finissait et le Portugal en trait dans des voies nouvelles.

Disons-le d’ailleurs , l’homme qui était en correspondance avec Ange Politien , et qui lui demandait dans le style le plus élégant, une histoire de ce pays qunl voulait illustrerde toutes les façons , rliomme qui eût presque donné sa couronne pour dessiner comme Cimabué, l’homme enfin qu’on nous représente comme un émule de ces habiles musiciens que commençait à produire l’Italie, cet homme avait réellement le goût passionné de l’art, comme il avait l’ar-

L’UNIVERS

dent amour de la gloire. Aussi, de l’avis de ses rivaux, ne lui manqua-t-il rien pour mériter le nom que lui avait imposé Isabelle, et au souvenir des grandes découvertes qu’il commença , il faut rappeler pour lui les paroles du poète :

« Il tenta plus qu’il n'est donné à l'homme de tenter sur la terre (*). »

Ajoutons un seul mot, 1). Manoel devait vraiment s’appeler le roi fortuné, puisqu’il vint après un tel homme.

îiÈGNE de d. manoel. — Le lendemain du jour où Joam II avait fait lui-méme justice de la trahison du duc de Viseu, qu’il eût été plus généreux sans doute de pardonner, le jeune frère de ce prince s'était vu conduit solennellement devant le roi , et en l'investissant des privilèges de la victime dont le corps était encore exposé aux yeux du peuple, celui-ci lui avait annoncé qu’il le regardait comme son fils et que l’héritier du trône venant à faillir, ce serait à lui de régner.

Il est permis de supposer qu'en parlant ainsi, D. Joam obéissait plus a la politique qu’à ses sympathies, et que sans prévoir la lin déplorable de l’infant , il réservait intérieurement la couronne, en cas de mort, à son fils naturel D. Jorge qu’il faisait élever avec une sollicitude si grande par Cataldo Siculo, l’un des hommes les plus instruits du siècle.

Avec les années , les paroles de D. Joam se réalisèrent, et le petit-fils de I). Duarte fut appelé au trône, le 27 octobre 1490. Il était alors à Alcaçar do Sal, et il se rendit immédiatement à Monte mor o Novo, où il convoqua sur-lechamp les cortès du royaume. On a fait remarquer avec raison que le premier acte politique du jeune souverain porta sur des réformes essentiellement utiles à la magistrature et sur des dispositions favorables à la marche de l’administration. Il est certain néanmoins qu’il se mêla à toutes ces réformes des ressentiments particuliers, des répugnances dont on saisit facilement l’origine. Tout en sachant fort bien mettre à profit les vastes plans de son prédécesseur en politique, I). Manoel n’hérita d’aucune de ses sympathies , et l’on vit bientôt la haute noblesse reprendre une influence

v*) Luiz de Camocns , Os Lnsiutlas.

que le règne précédent avait singulièrement modifiée. Les fils du duc de Bragance rentrèrent en Portugal et l’aîné de tous, I). Jaimes, fut rétabli, dans les biens immenses formant l’apanage de sa maison; il se vit même investi de nouveaux privilèges.

Notre intention ne saurait être de rappeler ici, fut-ce sommairement, les changements administratifs qui eurent lieu en Portugal à la fin du quinzième siècle , ou de détailler, comme l’ont fait quelques historiens, les magnificences du jeune roi , sa reconnaissance à l’egard du vieux cardinal Alpedrinha , ou bien encore la réception qu’il fit aux ambassadeurs vénitiens à Torres Velhas.

Nous nous arrêterions plus volontiers sans doute sur les rapports du Portugal avec la France au commencement de ce règne et sur le refus que fit d’abord D. Manoel d’entrer dans une confédération contre un pays dont ses prédécesseurs avaient apprécié l’alliance. Le passage des Maures fuyant l’Espagne, en 1496, offrirait sans doute de curieux épisodes , et les négociations entamées par L). Alvarez, frèreduducdeBragance, pour conclure le mariage du jeune monarque avec une princesse dont il avait admiré la beauté, ne seraient pas sans intérêt; mais il y a un fait immense qui domine tous les autres dans l’histoire de ce règne, un fait dont les conséquences changèrent la face du monde, c’est la découverte des Indes orientales en doublant le cap de Bonne-Espérance; c’est la réalisation de la grande pensée de Joam II. Ce mémorable événement longtemps médité, exécuté avec un rare bonheur, a eu un retentissement qui le rend présent au souvenir de tous. Mais il faut bien le dire , les efforts qui le préparèrent, les circonstances curieuses dont il fut accompagné, sont moins connus, et c’est cette lacune que nous allons essayer de combler en écartant quelquefois les magnificences du poète pour écouter le chroniqueur. Disons-le, avant d’entrer dans des details plus circonstanciés, l’idée de trouver une route pour atteindre les Indes, n’était pas nouvelle en Portugal, même à la fin du quinzième siècle, et dès 1468, un homme éminent, qui vivait dans l’intimité des rois, et qui avait succédé à Azurara,

dans la charge importante de premier historiographe du royaume, Vasco Fernandez de l.ucena engageait les souverains de l'Europe à imiter Alexandre , dont il leur présentait l’antique histoire ; et chose étrange, il les conviait à une croisade nouvelle pour imiter un héros païen; esprit investigateur, comme on eu vit tant au commencement de la renaissance, il rêvait la gloire chrétienne jusque dans ses souvenirs de l’antiquité : nous allons voir bientôt que sa voix fut écoutée (*).

L’iNDE. — IDÉES QU'ON AVAIT SUR CRTTB CONTRÉE A L'ÉPOQUE 00 VIVAIT D. MANOKL.— INFLUENCE DE D. PEDRO

d’alfarbobeira.— Maintenant que l'on n’étudie plus l'histoire des nations nul seulement par un vain espritde curiosité, maintenant que l'on demande à chaque peuple ce qu’il a fait dans le grand mouvement intellectuel du seizième siècle,

{tour lui assigner sa part de gloire ou de dôme, on sera peu surpris que j'aie insisté dans cette notice, comme je vais le faire, sur les temps où l'Inde fut mise pour la première fois en rapport direct avec l'Europe; car il np faut pas se le dissimuler, h gloire éternelle du Portugal dans les siècles, ce sera d'avoir commencé cette grande initiation, ce sera d’avoir brisé avec le glaive l'obstacle qui s’était si longtemps opposé aux conquêtes pacifiques de l'intelligence, ce

(*) Vasco Fernamh-zciv Lucena, qui acté appelé avec raison un très-habile écrivain, un homme de sens profond eide jugement exquis, est trop peu cMritiu en Portugal, bien qu'il soit une des gloires de ce pavs. Cela vient probablement de ce que les missions diplomatiques dunt il fut chargé au quinziéme siècle l'éloignèrent de Lisbonne. En 1497, précisément en Cannée ou Vasco da < laina partit pour les Indes , il résigna son emloi de chronûta tnor , en faveur de Rtiy de ina. Le savant Barbosa n’a pas connu le principal ouvrage de Vasco de Luccna, qui cadrait si tiien avec les idées guerrières de ces temps héroïques : c'est une traduction de publie Ource dans laquelle cel écrivain a supplée les lacunes que présentait son auteur, par des fragments tirés de Démosthène, de Plutarque, de Juaèphe, et d'autres auteurs authentiques, principalement de Justin, « qui tient le train et ta voie dudit Qnliité-Curce. «vasco de Lucena, qui s'excuse a lort de l’Imperfection el rudesse de son lanjaiae fmnçnis, attendu qu’il esl P 'rtaynlnrt de nnclon , a été imprimé des le quinziéme siècle. On compte quatre mss de son œuvre a la Bibliothèque royale de Paris. Voyez les articles que M. Paris lui a consacrés dans son catalogue des mss. de ta Bibliothèque du roi.

sera enfin, pour nous servir des expressions d'un poète, d’avoir livré le premier les clefs de ce monde divin qui a étendu sans limites les bornes de l'horizon intellectuel.

Lorsque dans les volumiueux écrits des encyclopédistes du moyen âge, on s’arrête" à l'article succinct qu’ils ont coutume de consacrer à l’Inde, on est vraiment surpris que des hommes éminents tels que Vincent de Beauvais, qui avait visite l’Orient, Brunetto Latini, qui s’était éclairé aux lumières des universités italiennes, Albertus Grotus , que l’on considérait comme l’esprit le plus étendu de l’Allemagne, on est vraiment surpris, dis-je, que ces hommes remarquables en soient encore, au treizième et an quatorzième siècle , à la doeti ine que professait Isidore de Séville sur Y Inde Majeure et Y Inde Mineure (*). Les idées pratiques, celles qui venaient par les commercants et qui guidaient les pèlerins ou les gens de négoce, étaient un peu plus variées, un peu plus étendues sans doute, mais on n’osait pas les introduire dans des traités dogmatiques.

La science immobile des universités n’osait point accueillirdes traditionspopulaires, qui n’avaient rien du reste de plus fantastique que les récits officiels de certains voyageurs ou que les traités consacrés par la science traditionnelle.

Quant à nous, nous sommes intimement convaincu que D. Pedro d'Alfarrobeira, que ce frère de l’infant D. Henrique, dont il est si rarement question lorsqu’il s’agitde géographie et des grandes découvertes maritimes, contribua prodigieusement par ses vastes connaissances et par ses récits an mouvement scientifique qui allait se déclarer. Jeté de bonne heure par son ardente curiosité au mjlicu des peuples de l’Orient, attiré à Venise par son insatiable amour d’instruction , il était aux yeux des peuples de la Péninsule le type du prince voyageur, et l’on aimait a personnifier dans ce chevalier aventureux toutes les idées puisées sur les contrées étrangères dans les romans de

(*j Disons cependant m passant qu’Atfoert le Grand contient des détails fort exact» sur les brahmes.de même qu’on est tout surpris de trouver dans son vaste recueil des Idées fort Dettes sur les clefs chinoises.

L’UNIVERS

chevalerie (*). Il n’en est pas moins vrai que l'esprit scientifique de eel homme remarquable enrichissait, chemin faisant, son pays des connaissances les plus positives. Quitte-t-il Constantinople pour visiter Rome, sa première pensée est pour la science , et je ne sais dans quelle contrée de l’Italie on lui donne deux globes sur lesquels la science traditionnelle avait marqué comme par avance certains faits, non avoués des savants, d'abord et aujourd'hui médités par eux.

A Venise, on lui fait présent des voyages de Marco Polo, enrichis de tout le luxe de la calligraphie du moyen âge; il ne garda rien. Tout cela, au retour, est remis entre les mains de ces hommes ardents et réfléchis, qui joignent la théorie à la pratique, ou bien est déposé dans la bibliothèque de quelque savant monastère, comme celui d’Alcobaça par exemple, où l’esprit religieux de la science saura longtemps le conserver.

Mais ce que les traités purement scientifiques ne peuvent nous dire aujourd’hui, ce sont les doctes récits que faisait à ses frères bien-aimés, à ses neveux même, ce D. Pedro d'Alfarrobeira, qui, selon la tradition populaire conservée jusqu’à nos jours, avait visité les sept parties du monde (**),ets’était vu le propre commensal de ce prince imaginaire qui régnait sur l'Inde Mineure et flnde Majeure, roi pontife, cherché avec tant de persévérance parD.JoamII.

Ouvrez un livre splendide, qui vient d’étre publié dernièrement et qui est un des plus précieux monuments de l’antique littérature portugaise, jetez un coup d’œil à la fin du Leal Conseleiro, sur le catalogue des ouvrages que possédait le roi D. Duarte, après le Pontifical, le premier volume que vous voyez inscrit, c’est le voyage de Marco Polo, en latin est-il dit" et en langue vulgaire!

N’en doutons pas, dans les doctes conversations qui avaient lieu entre ces princes fils de lonm Ier, desquels on peut dire qu’ils n’étaient étrangers à aucune des connaissances scientifiques de leur époque, la chose qui revenait le plus

(*) Voy. dans le Monde enchanté l’analyse d’un Uvré populaire Intitulé : Forages de l'in - Jant I). Pedro dons le» sept partie* du monde.

{•*} Macro Pauto, ta tint e linyuuynn . Yoyp z Lent Canscthriro, Introduction, p. x\.

souvent à la pensée, c’étaient ces récits des terres étrangères si mal connus, si dédaignés même dans les universités les

{dus célébrés (*). Tout le monde sait d’aiLeurs avec quelle sollicitude l’infant D. Henrique s'enquérait de tout ce qui regardait les régions orientales, chaque fois que le hasard le mettait à même de le faire. Sun héritier direct dans le vaste domaine de la science, Joam II, eut, s’il se peut, une curiosité plus ardente encore et sut mettre à profit, tout aussi bien que ce grand homme, les connaissances préconisées par ses contemporains. L'expédition secrète confiée à Covilham et à son infortuné compagnon, les instructions très-raisonuees que reçurent ires voyageurs, tout nous prouve avec quelle sollicitude le prédécesseur de I). Mnnoei tournait ses regards vers Flnde (“); le

(*) Pour se bien convaincre du fait que nou* indiquons ici, ilsuflit du consulter ce précieux volume, ou le .savant Pierre d’Ailli , Puue des lumières du clergé, a déposé ce que l'université de Paris adoptait alors comme vérité Biographique Men averee. Au chapitre intitulé De par* tibus Asie et primo de India , le docteur s’en rapporte positivement pour l'étendue de celle vaste contrée à Pline : Hatc India val de magna est, nam xerundum Ptinium , sexto naturatiam, ipati sol a est tertio par s hnbilabUi* et habet

Ïeute* cent u m et XVIII, et ideo cum ipse dioit nrop im esse majorem .4 sia , non /Ai inctudit indiam sub ea. Mal* ou le docteur sedoone vraiment toute la lati'ude possible, c’est dans le chapitre suivant intitulé : De mirabitibus Indu ; il y est question tout naturellement des pygmées et cl- leurs combats avec les grues, des monoru les et des cynocéphales ; alii qui canina capita Uabent. Pour rassurer sans doute les voyageurs à venir, qui craindraient une disette absolue dans ce» régions ignorées ou certain» hommes vivent du parfum des fruits, le grave docteur affirme que le (lange renferme de» anguilles de trois cents pieds, in Gange quoque sont anguille trecentorum prdum longe. Après de tels récits donnés sérieusement par un saint

Prélat dans un but de recherche propre a exciter Imagination, il faut nécessairement se rappeler le mot de Vico : * La curiosité fille de l'ignorauce est mère de la science. »

( •• ) Si Pou en croit Burhosa Macbado , un certain Fr Jord&o, né a Evora , serait parti pour les Indes orientales en passant pur l’Afrique , vers Pan née 1320 ; cent quatre-vingt» uus avant que les Portugal* tissent leurs première» tentatives dans cette direction. Selon le même auteur, jord&o aurait subi le martyre 11 'Pana, dans Plie de Salsette; on va même jusqu’à prétendre qu’en lr»o4, on trouva dans une. pagode la statue de ce moine vêtue de l'habit de l'ordre de» dominicains. Malgré le grand nombre d'autorités que réunit Barliosa pour donner quelque crédit à son opinion, cette histoire a été certainement défigurée par des détails apocryphes. cl F. Jordan n’a eu aucune influence sur le» découverte» ultérieures de se» corn pu-

PORtÙdAL. ISS

désir d’atiacher son nom à une telle découverte s’était si vivement accru chez lui, que la grande expédition accomplie par Vasco oa Gaina fut résolue sous son règne. Mais si Joam II était le prince parfait, comme le peuple aimait à l’appeler, D. Manoel fut le prince heureux par excellence, et ce fut sous son règne que s’accomplit la navigation qu’on inscrivit tout d’abord au rang des grands événements du siècle.

PRB P A BATI FS POUR L'EXPÉDITION

aux indes. — Ily aurait del’injustice ce-^ pendant à ne pas reconnaître chez le suc-" cesseur de 6. Joam, tout jeune qu’il était lorsqu’il se vit inélé à de si notables événements, un esprit fort rare de prudence, une singulière aptitude à profiter des hauts enseignements que ses prédécesseurs lui avaient donnes. Répétons-le bien ici, parce que c’est un fait à peine connu et que tous les historiens ont passé sous silence, rien de ce qui pouvait contribuer matériellement àla réussite du grand projet que l’on méditait nefutmis en oublj, toutes les précautions furent prises, et l’on peut dire que tout ce qui devait être fait en dehors de l’exécution qui appartenait à l’homme de génie, fut alors mis en œuvre; un illustre eapitaine, qui figurera bientôt dans l’histoire de la conquête, nous le prouvera par son récit.

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