‹ Portugal par m. Ferdinand DenisChapitre 36 sur 86 · PRÉOCCUPATIONS POLITIQUES DK JOÜO III ABANDON DE CERTAINES · texte numérisé non relu

PRÉOCCUPATIONS POLITIQUES DK JOÜO III ABANDON DE CERTAINES

places de l’afhiqub. — Comme son père, JoSo III fut essentiellement préoccupé de la pensée que toute la prospérité du Portugal gisait désormais dans le commerce des Indes, et il est certain qu’une situation financière qui lui permettait de prêter en l’occasion de l’argent au roi de France (comme cela eut lieu), pouvait aisément faire prendre le change à ce monarque sur ses véritables intérêts. Dans son désir de multiplier les conquêtes aux régions orientales, il alla plus loin que D. Manuel; il abandonna en Afrique certaines conquêtes, qui faisaient lorgueil de ses prédécesseurs, et tandis, comme nous ledit Resende, qu’on pouvait subjuguer le Maroc pour ainsi dire sans coup férir, lejeune monarque abandonnait aux Mau-

res, Àrzila , Satim et Azamor ; mais on n'était déjà plus au temps où un homme, comme Lopo Barriga , frappait les Arabes de terreur par des actious si audacieuses que le souvenir s’en était per- )étué chez eux , nul n’oubliant que sous es murs du château d’Algueil, à Satim, e hardi chevalier, devenu prisonnier des musulmans, avait été aussi leur vainqueur. En ce temps les Portugais étaient allés avec une poignée d’hommes jusqu’aux portes de xMaroc. Un noble esprit qui a tous les instincts des grandes choses, Faria e Souza, déplore amèrement et avec raison l’abandon que lit Joâo III de ses places d’Afrique. Il y a un tout autre reproche à faire à ce monarque; car il mêla toujours les choses les plus funestes aux plus nobles institutions, et s'il donna une impulsion nouvelle à cette université de Coimbre dont Klenardt parle avec une admiration bien sentie, il faut dire qu’il introduisit le premier dans ses Etats l’inquisition , et qu’il se soumit volontairement à une compagnie religieuse, dont l'ambition naissait alors. Elle sut bientôt faire de lui son premier instrument : commençons par le saint office, les jésuites viendront après.

ORIGINE DE L’INQUISITION EN POR- TUGAL.— Il y a à ce sujet une histoire vulgaire, préconisée par Luiz Paramo et admise par beaucoup de gens ; on la trouvera sommairement dans tous les recueils publiés durant le dix-huitième siècle, et peut-être se mêle-t-elle à quelque vérité; nous nous garderons bien toutefois de lui accorder une valeur historique, et pour trouver l’origine réelle de l’inquisition, si peu connue des écrivains portugais eux-mêmes, nous aurons recours à un manuscrit de la Bibliothèque royale, que l’on consulte trop rarement (*).

En Portugal comme en Espagne, les persécutions contre lesjuifs et cette race malheureuse des nouveaux convertis qu’on designaitsous lenom de J/arrones, eurent toute leur activité vers la tin du quinzième siècle. Le Portugal cependant

(*) Injomiatione somaria del principio c progressa délia conversione che hanno havuto « Giudei nel regno di Portognllo. On peutjoindre aux renseignements fournis par ce livre ceux qui sont contenus dans le Quadro elementar

s’était longtemps refusé aux mesures de rigueur : sous le règne de Joâo III, il consentit à être l’interprète des volontés du clergé; selon l’auteur italien que nous avons sous les yeux , à cette époue, un théologien, désigné sous le nom e Maestro Pietro Margaglio, aurait dénoncé les juifs à l’autorité en réclamant contre eux des mesures coercitives pareilles à celles dont on usait dans le reste de la péninsule. Le même auteur affirme que Joâo III, poussé à bout par les rapports qui lui étaient faits journellement, écrivit une lettre officielle à Charles-Quint pour lui demander des renseignements touchant l’inquisition et le mode de répression qui était suivi en Espagne. Les Marranes ayant eu connaissance de ce message , dépêchèrent, dit-on, deux jeunes israélites, qui interceptèrent le message et se livrèrent sur *■ la personne du courrier à des cruautés inouïes. Sa tête fut même envoyée aux juifs , qui célébrèrent des fêtes à cette occasion. Des perquisitions furent faites par legouvernement portugais ; lesjuifs, soupçonnés d’avoir pris part à cette horrible affaire, furent incarcérés et avouèrent tout après avoir subi la question : le supplice auquel on les condamna fut épouvantable; après qu’on leur eut coupé les mains, ils furent attachés à des chevaux, et sans doute écartelés, quoique le récit de l’auteur italien ne renferme pas d’autres détails sur ce point.

Quoi qu’il en soit, le dessein manifesté d’abord par Joâo 111 fut alors différé, et l’on s’en tint à cette exécution, dont il ne serait pas difficile à coup sûr de retrouver le second exemple à cette époque de barbarie systématique. Toutefois vers ce temps, l'évêque de Ceuta , qui appartenait a l’ordre des franciscains, ayant trouvé sur le territoire d’OIivença cinq Marranes qui judaïsaient, leur fit faire leur procès juridiquement et les fit brûler. Cet évêque se rendit ensuite auprès du roi, et l’exhorta sérieusement à donner une forme régulière aux procédures de l’inquisition; ce fut alors seulement que le monarque portugais se mit en mesure d’obtenir de Paul III une bulle qui établit définitivement dans ses Etats le tribunal du saint office. Cette bulle fut

LUN1VERS

en effet expédiée, mais les Marranes, effrayés, surent en paralyser l’effet. Les individus soupçonnes d'appartenir à la racejuive commencèrent neanmoins dès lors a vivre dans une grande anxiété, et durant deux ou trois ans ils cessèrent de se livrer, fdt-ce secrètement, aux cérémonies de leur culte; ils y retournèrent cependant, le pouvoir ecclésiastique sévit, et le terrible tribunal fut régulièrement constitué.

Si nous acceptons ce récit, ce n’est, bien entendu , qu’avec une certaine réserve; cependant les diverses alternatives qu’on signale ici , se trouvent parfaitement d’accord avec les dates que nous fournit un excellent recueil publié en Portugal. Selon lui, la bulle d’institution remonterait à 1531 ; les juifs en auraient paralysé l’effet à force d’or, en s'adressant a la cour de Rome , et outre un induit général, ils auraient obtenu, en 1534, que l’inquisition fût suspendue.

Joâo III, mettant de la persévérance dans sa résolution, le tribunal aurait été établi d'une manière définitive en 1536. Ce qu’il y a de certain , c’est que D. Fr. l)iogo da Sylva fut le premier inquisiteur général, et qu’il exerça ses fonctions jusqu'en l'année 1539, époque à laquelle l'infant cardinal D. Henrique en fut revêtu.

Voyons maintenant l'espèce de légende qui a cours dans les livres les plus sérieux touchant l'établissementdu saint office en Portugal. Ici encore ce sera un manuscrit , fort peu connu, de la Bibliothèque royale, qui nous fournira les faits, dont nous donnerons simplement le sommaire.

HERNAtVDO DE SAAVEDRA. — L'ilttposteur dont il est ici question était •ils d’un capitaine espagnol nommé Juan Perezde Sahavedra ou Saavedra, et son oncle avait rempli l'office honorable de vinqt-quatre de Jaen et de Cordoue. Apres la mort de son père, il vint à Valladolid , ou il se rendit d’une habileté prodigieuse dans l’art de la calligraphie. Selon le récit incditqu’il nous a laissé, le premier faux fabriqué par lui fut destiné à accomplir une bonne action. Bientôt néanmoins il contrefit la signature de plusieurs grands personnages, sans en excepter l’empereur, et il exécuta nombre d'escroqueries. La ren-

contre fortuite d'un théatin- lit naître en lui l’idée audacieuse d’établir le saint office en Portugal; il s’instruisit minutieusement auprès de ce religieux de toutes les formalités imposées par la cour de Rome pour l’creetion de ce tribunal et contrefit alors une bulle de Paul III, sans que rien y manqué! :

sceau et boîtes officielles , tout fut gravé à Tavira. liernando de Saavedra s'avisa alors d'un stratagème inouï : il alla trouver un provincial de franciscains , résidant à Ayamonte, bien loin de la capitale des Algarves, puisque son couvent était situé sur les frontières de Castille, et il annonça au bon père que lui, pauvre homme illettré, il avait trouvé sur la grande route la bulle qu'il lui apportait ; il ajouta qu’elle pouvait bien appartenir a uu dignitaire de l'Église qu’il avait rencontré la veille, et que pour le bien des choses de l’Église, dût- ■I lui en coûter une grosse somme , il était décidé à reporter ces divers objets, s’ils avaient une réelle importance, au prélat qui les avait perdus. En quelques instants l’effet désiré était obtenu , le provincial lisait avec enthousiasme la fausse bulle d’institution, et quelques iours après Saavedra parcourait les villes frontières, comme légat à latere.

Ce n’est pas tout, après avoir escroqué une somme énorme à l’intendant du marquis de Tarifa, il se rendità I.erena, où l'inquisition avait une maison; il alla visiter cet édifice, et notre manuscrit espagnol ajoute qu’il en emmena trois inquisiteurs résidant encore a cette époque en Portugal; il les nomme : c’étaient le licencié Pedro, Alvarez de Bezerra, et le licencié Cardenas.

Ce fut de Badajoz que l’insigne imposteur envoya ses lettres apostoliques au roi, qui « par extraordinaire en fut scandalisé » (*). Joâo III résista, il demanda un délai qui lui fut accordé ; le faux nonce en vint aux paroles véhémentes, mais plus tard le monarque, intimidé par son attitude, lui permit l’entrée d Elvas en le prévenant toutefois qu’il serait bien aise de le recevoir en personne et au lieu de sa résidence.

Saavedra demeura trois mois à la cour, dit-d, et il employa trois autres mois à

(*) Et quai de maraviila k escandaltzo.

parcourir le royaume, imposant des châtiments aux nouveaux chrétiens, punissant du feu ceux qui opposaient de la résistance. Au bo|i de ce temps, seulement, on vent» sa fraude, il fut arrêté, MJmné is une litière et conduit éJppTune forte escorte aux frontières; îa on le remit entre les mains du marquis de Villà-Nueva, son procès lui fut fait, et il se vit condamné aux galères, où il demeura dix-huit ans.

Nous sommes bien loin, nous le répétons, de vouloir donner à cette anecdote le degré d’importance que lui ont attribué divers auteurs. Cependant nous ferons remarquer qu’elle se trouve ici parmi des pièces authentiques du seizième siècle, enlevées pour ainsi dire aux archives de l’inquisition, et que notre récit renferme des circonstances ignorées de Luiz Paramo (*), qui le premier a donné un certain créait à l’histoire de Saavedra. Ne fût-ce qu’à titre de curiosité historique, il était important de rappeler ici l’histoire du prétendu fondateur de l’inquisition en Portugal, d’autant plus que les fourberies audacieuses d’un habile imposteur ont bien pu se mêler durant le seizième siècle aux persécutions qui sévirent contre les Morisques, les Marranes et les juifs. Plus tard nous retrouverons le terrible tribunal (**).

ARRIVÉE DES JÉSUITES EN PORTU- GAL , INFLUENCE QU’lLS OBTIENNENT

sous joao III. — Le Portugal est peutêtre le seul pavs de l’Europe où l’on se soit avisé de composer un poème

(*) Cet auteur, qui a écrit un volume sur l'origine de l’inquisition , nomme ce Hernando de Sahavedra, Pedro, et le fait naître aCordouc. Un volume publié a Lisbonne en 1821 , sous le lit re de Ui-storia compléta das inqumcôes de Italia, Hespanha e Portugal, fait jouer ce rôle à un moine; d’autres, renchérissant sur le tout, l’attribuent à un juif. L’histoire de ce personnage a été pabliée , du reste, en espagnol sous ce litre :

Saavedra (Alonso Perezl. rida delfalto nuncio de Portugal cscrita per et mismo. 1788.

(**1 L’ouvrage le plus spécial qui ait été écrit sur l’inquiBilion en Portugal, est dû à un moine nommé F. Pedro Monteiro. Chargé par l’académie d’histoire de donner un travail com-

f Ici sur la matière , il publia, in-f°, en 1723, à .vora , un traité intitulé : Noticia general das tanta» inquisiçOes dette Rey no. En 1749, il donna son Hisloria da santa inquisicâo. On trouve dans ces ouvrages la liste de tous les inquisiteurs du Portugal; et dans un autre écrit, publié en I7&0, l’auteur essaye de prouver que l'inquisition existait sous Affonso II.

épique en l’honneur des jésuites; il est vrai qu’ Antonio Figueira Duram, l’auteur de Ylgnitiados , appartenait lui-même à la compagnie dont il a célébré l’infatigable persévérance. Mais on ne saurait se dissimuler que si la patrie des Albuquerque, desJoâo de Castro, des Camoens, fut durant trois siècles la terre promise du jésuitisme, le royaume où des colonies incultes permettaient un essor à peu près sans bornes à de vastes ambitions, ce fut aussi de tous les pays de l’Europe , celui où la chute de la compagnie fut la plus éclatante etsurtout la mieux combinée. Toutefois nous sommes loin encore de la catastrophe, et nous tracerons eu peu de mots l’origine de cette influence qu’une main de ter put seule briser.

Jo3o III était parvenu à l'apogée de la puissance, au sommet de cette haute fortune, que le poète a si bien racontée, lorsqu’il songea à introduire auprès de sa personne quelques-uns de ces religieux célèbres, qui devaient bientôt dominer l’État. Ce fut en 1540 qu'il demanda à Rome deux pères de la compagnie ou que la compagnie parvint à faire naître en lui ce désir. Quoi qu'il en soit, Paul III, qui occupait alors le trône pontifical , lui envoya un Portugais de l’ordre, qui se nommait Simâo Rodriguez de Azevedo, et le religieux célèbre qu’on a surnommé plus tard l’apôtre des Indes. François Xavier et son compagnon arrivèrent à Lisbonne le 30 mai 1540, et furent logés immédiatement à Y hôpital de tous les saints, dans l’intention formelle qu’ils se trouvassent plus près du palais que l'on désignait alors sous le nom d 'Estaos ; c’est du moins ce que nous dit l’historien auquel nous empruntons ces détails à peu près ignorés. Ce fut de cette humble résidence , si voisine du trône cependant, que les jésuites se répandirent pour soumettre immédiatement le monde oriental et pour peupler, un siècle plus tard , les solitudes de l’Amérique. En effet, saint François Xavier partit pour les Indes dès l’année 1541 , et le roi songea immédiatement à fonder à Coimbrè le célèbre collège qui fournit tant de missionnaires à la compagnie ; il affecta même à leur cntretieu les revenus de la comnianderie de Car-

quere, que le P. Simâo Rodriguez, diton, troqua depuis contre lacommanderie de Benespera. Ce sont ces diverses dotations qui font considérer ordinairement le Portugal comme le premier royaume d’Europe où les jésuites possédèrent en propre des biens-fonds, richesses solides et qui devaient bientôt s'accroître d’une manière prodigieuse. Le P. Simâo Rodriguez, dont le nom n'a pas eu un grand retentissement dans l’histoire, était venu demeurer h Lisbonne avec le P. Gouçalo de Medeiros des le commencement de 1542, et il y était recteur du collège de S.-Antâo. C’est sans aucun doute à ces deux religieux qu'il faut attribuer l’influence oue l'ordre exerça bientôt sur l’esprit de Joào III. Alvaro de Liano, qui semble ignorer ces détails , mais (jui suit pas à pas les progrès que fit l’ordre en Portugal , s’exprime avec son énergie accoutumée sur les résultats de cette séduction adroite, qui changea tout en politique et qui , en s'adressant d'abord au monarque, domina bientôt le pays. Après avoir rappelé l'arrivée des deux fondateurs à Lisbonne, il s’exprime ainsi sur leur compte: «Le premier fut toujours étranger a la cour, et se montra détaché des honneurs dont on le comblait ; il n’eut point de repos jusqu’à ce qu'il eût quitté Lisbonne, pour s’embarquer pour les Indes. Simon Rodriguez se voua à établir en Portugal l’empire de l'ambitieuse société de Loyola.... Ce fanatique, aidé par dix compagnons , aussi infatigables que lui, parvint à usurper des droits à l’épiscopat, et s’empara de tous les ressorts de l’opinion publique et du gouvernement de l’Église et de l’État, ainsique de l'éducation de la jeunesse.

Jean III fit lui-même les vœux des jésuites, et la noblesse portugaise commença dès lors à se voir obsédée par des corrupteurs de la morale chrétienne. » Il n’entre pas dans notre plan de suivre pas à pas les empiétements de la société, nous rappellerons seulement que, deux siècles plus tard , lorsque Pont bal entrepritde briser le pouvoir des humbles compagnons de Simâo Rodriguez, ils comptaient dans le Portugal vingt-quatre grands collèges et dix-sept résidences, pouvant être considérées

comme les plus riches de tout leroyaume. On vit se vérifier alors la célèbre prophétie de saint Borja, qui avait vu dans une apparenjh pre^oérité les causes mêmes de la ratruclimf*!.

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