‹ Portugal par m. Ferdinand DenisChapitre 38 sur 86 · LIEUX DE BIENFAISANCE EXISTANT · texte numérisé non relu

LIEUX DE BIENFAISANCE EXISTANT

vers 1550. — A cette époque de réelle prospérité, Lisbonne renfermait des établissements de charité et de bienfaisance, mieux organisés et plus soigneusement administrés peut-être que ceux des autres grandes cités de l’Europe. Non-seulement quelques-uns des couvents que nous avons mentionnés offraient des lieux de refuge pour les impotents ou pour les malades, mais, dès lequinzième siècle , Joam II avait édifié l’hôpital de tous les Saints , maison centrale dont relevaient les autres établissements du même genre. Outre que cet immense édifice renfermait cinq vastes infirmeries , un local séparé, où l’on donnaitdes lits, était destiné aux pèlerins nationaux et étrangers, qui ne savaient

comment se procurer un asile. Au dire de Rodriguez d'OIiveyra, ces cinq infirmeries ne renfermaient que quatre-vingt-dix-huit lits, mais il y en avaittout autant dans l'hôpital inférieur dont nous venons de parler. L'hôpital de Nossa-Senhora dasvirtudes, destiné particulièrementaux incurables, celui de Sancta-Anna, qui était d’une hauteantiquitéetdans lequelalla peut-être mourir le plus noble genie du Portugal ; l’hospice des Palmeiros, destiné aux pèlerins connus sous ce nom, celui dos Pescadores Chincheiros , celui encore dos Pescadores linheiros, puis le lieu de bienfaisance portant le nom bizarre A'Acata quefaras ( vois ce que feras ) , montrent qu’une sollicitude prévoyante présidait à cette époque au bien-être de la population laborieuse.

Nous allons faire voir par un curieux document, pour ainsi dire inédit, comment l’industrie de l’antique cité peut expliquer et la nécessité oe ces établissement et le luxe qui régnait dans la classe privilégiée.

TABLEAU DES GENS DE MÉTIER EXIS- TANT A LISBONNE DE 1550 A 155!, EXTRAIT DU LIVRE DE RODRIGUEZ

DE OL1VEVR A (*).

» Médecins, 57

Chirurgiens, 70

Apothicaires, 46

Maîtres de grammaire, 7

Maîtres qui enseignent à lire, 34 Écoles publiques d’orgue , 13

Écoles publiques où I on enseigne à danser. I l

(« Il y a en outre des hommes qui vont enseigner la noblesse dans les maisons particulières. »)

Écoles publiques d escrime.

» On en compte quatre , et outre cela il y a beaucoup de gentilshommes qui enseignent cet art à la noblesse et qui ont de nombreux élèves. »

Marchands banquiers, 6

Marchands de soie en gros, 28

Marchands en gros , qui achètent par association, 30

(*) La bibliothèque Sainte-Geneviève possède un exemplaire de celte précieuse statistique du seizième siècle que nous as uns été iieureux de pouvoir mettre a prolit.

Marchands de drap tenant boutique,

Marchands d’objets varies,

Traitants,

Joueurs d’épinette ( tècla).

Chanteurs,

Joueurs de chalemie (sorte de hautbois ) ,

Trompettes,

Timbaliers ,

Offices mécaniques.

Peintres,

Dessinateurs,

Cartographes faisant cartes marines, ,

Lapidaires,

Orfèvres,

Imprimeurs (sic.)

Libraires (*),

Maîtres d’atours,

Brodeurs ,

Passementiers,

Tailleurs,

Chaussiers,

Bonnetiers vendant bonnets, id. vendaut capuchons,

Fripiers,

Fripiers tenant les pourpoints, Matelassiers,

Frangiers ,

Coiffeurs ,

Boutonniers ,

Tondeurs de drap,

Cardeurs,

Chapeliers,

Teinturiers, 39

Si nous avions plus d’espace à consacrer à une telle nomenclature, et si nous ne craignions pas surtout de fatiguer l’esprit du lecteur, il nous serait aisé, grâce à Bodriguez d’Oliveyra , de donner encore une foule de details curieux sur des professions qui n’existent plus, ou sur des états qu*on ne soupçonnerait pas devoir exister à Lisbonne au seizième siècle. On ne serait pas surpris, sans doute, de trouver dans une ville telle que cette capitale quatorze armuriers ; trente couteliers, mais il pourrait paraître extraordinaire d’y rencon-

(*) Nous ferons remarquer en passant que le libraire le plus en vogue de celle époque (levait être GU Marinho, comme Germfto Galhardo était l’imprimeur le plus occupé. Gil Marinho, libraire de l’infant D. Luiz , demeurait dans le propre palais du prince.

‘ trer trente-neuf doreurs. S’il n'est pas bien étrange de voir mentionner cent ^ quatre-vingt-dix barbiers, deux cents taverniers, cent dix-neuf cordonniers, on peut regarder comme une marque du luxe qui régnait alors huit miroitiers , sans compter quatre marchands de cristaux et quatre lunettiers. En 1551 nous voyons inscrits quatre cent quatre-vingt-douze charpentiers et menuisiers, deux cents charpentiers occupés dans le port, cent quatorze calfats , cent soixante-dix-sept pilotes; il n’y a rien en cela dont on doive êtresurpris sans doute, mais quicroirait u’on va trou ver dans cette nomenclature es individus occupés sur le port, douze hommes dont l’unique office est de chercher l’or sur le rivage (*)? En ce temps huit femmes étaient occupées à arfumer les gants , et douze autres fariquaient uniquement des cosmétiques. Disons aussi avec regret que si, dans la statistique ordonnée par l’archevêque, on trouve mentionnés tous les états qui attestent les raffinements du luxe , il n’en est pas de même des professions libérales qui portent l’instruction dans les familles. Nous ne trouvons indiquées ici que deux femmes dont 1 office soit d’enseigner la lecture aux jeunes filles, mais en revanche il y a plus loin douze écrivains publics sans cesse occupés à transmettre des messages!

guatre cent trente orfèvres et deux femmes pour enseigner à lire! Toute la vieille civilisation de Lisbonne est bien là.

ÉTAT DES GRANDES FORTUNES EXIS- TANT au seizième siècle. — La fortune de quelques grands seigneurs portugais était devenue au seizième siècle fort considérable, surtout si on la compare à celle, de la noblesse dans quelques autres États de l’Europe. Nous

(*) Cette profession devait être fort ancienne, car Edrisi, le géographe arabe, dit positivement qu’il vildes individus vers Almndaa l’embouchure du Tape, dont l’occupation était de chercher des pépites d’or parmi les sables du rivage; ceci cadre trop bien du reste avec une antique tradition, pour qu'il soit possible d’en douler. Telle était encore l’abondance des paillettes métalliques roulées par le fleuve vers le commencement du seizième siècle, que Marineo Siculo parle d’un sceptre et d’une couronne

Krtés par D. Manoel et provenant tous deux de r trouvé dans leTage.

L’UNIVERS

voudrions pouvoir suivre ces fortunes diverses dans l’accroissement qu'elles avaient pu subir sous D. Mauoel ; il est curieux toutefois de trouver ici un tableau qu’on peut modifier en suivant certains progrès. On l’a extrait d’un auteur étranger, fort à même par sa position de savoir à quoi s'en tenir sur ce point. Après avoir mentionné les richesses du roi de Portugal, Marineo Siculo ajoute : Il y a aussi dans ce pays beaucoup de grands seigneurs et de personnages illustres ayant grand revenu, nous nommerons ceux qui viendront en notre souvenir (*) :

Docatf.

En première ligne le duc de Bragance; il est du sang royal et il possédé, de rente, ’ 40,000

Le duc de Barcellos, fils dudit seigneur, ....

Le due de Coimbre et marquis de Torres Novas; je n’ai pu connaître son revenu,

Le marquis de Villa-Reai , comte

de Alcoutim, 15,000

Le comte de Marialva, de la maison des Coutinho , 12,000

Le comte de Penella, de la maison des Vasconcellos, 4,000

Le comte de Portalegre, de la maison des Sylveirâ , grand majordome du roi, 5,000

Le comte de Viinioso, de la maison de Souza , 3,000

Le comte de Tentugal, du sang royal , 8,000

Le comte d'Abrantès, de la

maison d'Almeida, 3,000

Le comte de Freira, de la maison des Pereira, 3,000

Le comte de Linbarès, très-

proche parent du roi , 3,000

Le comte de Ronda , de la maison des Coutinho, 5,000

l’ESCLAVAOB a LISBONNE AU SEI- ZIÈME siècle Si l’on s'en rapporte à

un opuscule écrit d'un style tout familier par le célèbre Damiào de Goes, petit livre qui fut publié dix ans environ a’ant les recherches statistiques de Ro-

* V°v Marioeo Siculo, Oetasco. mémorable de Espniïa. Cet auteur écrivait sous le règntdc Joara U. Lev grande» fortunes territoriales n'avaient pas dû subir un changement compH dans l'espace de soixante ans.

driguez d'OIiveyra, c’est-à-dire en 1541, on exportait chaque année de la Nigritie proprement dite vingt-deux mille noirs, qu’on répandait sur toute l’étendue du Portugal , et il ne faut pas faire entrer dans ce calcul les esclaves importés de la Mauritanie, de l’Inde et du Brésil (*). Tout cela nous jette bien loin, on le voit, de ces transactions solennelles dont parle si éloquemment Gômez Eannez de Azurara, et durant lesquelles l’infant D. Henrique faisait vendre des esclaves pour gagner quelques âmes de plus a la religion du Christ. L'abominable trafic s’était si rapidement organisé, que vers 1465, c'est-à-dire vingt ans plus tard , Rosmithal-et-Blathna, le prince hongrois, faisait sourire les gens de la cour, en demandant comme une certaine faveur , deux esclaves éthiopiens , pour les envoyer vers le nord. « Ce sont choses qu’on ne demande point, » lui dit avec dédain le frère d’Affonso V. Cataldo Siculo renferme à ce sujet de curieuses révélations. Enfin sous D. Manoel et sous Joào III, ce régime d’esclavage était arrivé à de tels abus, il avait en quelque sorte envahi si complètement toutes les classes de la société, que les étrangers ne pouvaient en observer les résultats sans une sorte de terreur et que divers écrits du seizième siècle tonnent avec énergie contre cet état déplorahle de la population inférieure a Lisbonne et dans les villes principales du Portugal. Écoutons un moment l’un des voyageurs les plus modérés et les plus savants de cette période, et comprenons bien l'abus, par la naïveté des tableaux que Klenardt nous a retracés. « Ici , dit-il , nous sommes tous nobles, et nous ne portons rien dans les mains par les rues... Pensezvous qu’une mère de famille daigne acheter son poisson ou cuire ses herbes elle-même ?.... elle ne sert de rien au ménage que par sa langue pour défendre le titre de ses noces.... Tout se fait par le ministère des esclaves maures ou éthiopiens, dont la Lusitanie et Lisbonne surtout sont si remplies , qu'il y en a plus apparemment que de sujets libres.... Point de maison ou l’on ne trouve au moins une servante maure,

(*) Hupania , pet. vol. in-»*.

esclave, et c'est elle qui achète, qui balaye, qui lave, oui porte l'eau , enfin qui fait tout; véritable jument de somme, ne différant de la jument que par la forme.... Les riches possèdent ungrand nombre de ces esclaves des deux sexes, avec lesquels , par un effet de la licence des mœurs, il se fait un grand commerce de nouveau-nés au profit du maître, celui-ci les cédant pour de l’argent à quelque amateur éloigné ou à i|iielque Maure captif (*). » Rosmithal-etfilathna , dont nous avons déjà invoqué le témoignage, ne pouvait , quelques années auparavant, retenir un cri de surprise, a la vue de tous les noirs qu’il rencontrait à Évora. Ce qu’il y a d’étrange sans doute, c’est que la’ plupart de ces esclaves restaient sur les terres soumises à la grande maîtrise de l’ordre du Christ, et qu’ils en formaient la richesse principale. Les villes de l’Algarve s’enrichirent au moyen de cet épouvantablecommerce, et Lagos devint surtout un point central ou les marchés d’esclaves ne désempl i rent que raremen t.

PHYSIONOMIE DE LISBONNE DURANT LA DEBNIÈHE MOITIÉ DU SEIZIÈME SIÈCLE ; ASPECT DES BUES ET DES

édifices. — Vers cette époque deux ambassadeurs vénitiens visitaient Lisbonne , et, de retour dans leur pays, ils donnèrent une description pittoresque de la grande cité : c'est à eux que nous aurons recours pour la faire connaître , parce que leur rang , leur rare intelligence leur donnait la faculté de bien connaître le pays qu'ils visitaient. De grands changements n’avaient pas dd s’opérer encore depuis la mort de Joâo III. « Bien que T.isbonne soit vaste et noble entre les villes, il n’y a pas un seul palais de bourgeois ou de fidalgo, qui mérite considération quant à la matière , et . sous le rapport de l’architecture, c’est à peine si l’on peut dire que les édifices soient grands ; toutefois ils savent les orner de telle façon , que , pour dire vrai , ce sont des lieux magnifiques. Ils ont coutume de tendre les appartements de satin de Damas et d'étoffe très-fine en hiver, qu’ils remplacent en

(’) Voy. Kicolali Clenardi Bpiitolarum libri duo, t rail . de M. le marquis S. D.daus l’/lnalecta Btblion, t. I, p. 45*.

été par des cuirs dorés fort riches qu’on fabrique dans la cité même.

« Les rues, bien que larges, sont fort incommodes, à cause des descentes et des montées continuelles nécessitées par l'inégalité du terrain. C’est ce qui contraint les habitants à faire usage du cheval. Aussi voit-on dans cette ville grand nombre de fort beaux genets, que les Portugais achètent à tout prix, vu le cas extrême qu’ils en font. Ils n’ont pas l’usage des coches, et les cinq ou six voitures qu’il y avait là appartenaient à des Castillans suivant la cour. Autant les rues en général sont mauvaises et incommodes pour aller, soit à pied, soit en coche, autant est agréable et facile la belle rua Nova en raison de son étendue et de sa largeur. Ce qui contribue surtout à la rendre telle, c’est l'infinité de boutiques pleines de marchandises à l’usage d’une population noble et riche, dont elle est animée. Parmi elles on en voit cinq ou six qui vendent des objets provenant de l’Inde, tels que : porcelaines très -fines de diverses espèces , coquillages, cocos travaillés de diverses manières, coffrets garnis de nacre de

perle et autres objets semblables

Dans la même rue il y a beaucoup de boutiques de libraires, vendant un nombre infini de livres portugais, castillans, italiens et latins. Ils sont tous fort chers, et c’est pour cela que les étudiants, en raison de leur pauvreté , préfèrent les louer (comme on dit là-bas) à tant par jour, au lieu de les acheter. Il ne faut pas oublier ici que sur la place dite du Pelourinho velho, il y a continuellement et se tenant assis avec une table devant eux , certains écrivains, lesquels on peut appeler notaires ou copistes sans caractère d’officiers publics, et qu i gagnent leur vie à faire ce métier : aussitôt qu'un proissien a la fantaisie de se présenter a eux , 41s rédigent immédiatement ce que l’on peut souhaiter, de sorte que tantôt ils composent des lettres d’amour dont on faitgrandeconsommation, tantôt des éloges, tantôt des prières, des vers, des oraisons funèbres , des requêtes, ou tout autre objet, dans an style uni ou pompeux comme bon semole.

« Près de la rue Neuve, on reinrrque beaucoup d’autres rues, chacune desquelles a ses boutiques consaciées à

àoogle

un seul genre de marchandises. Dans celles des orfèvres travaillant l'or, il y avait beaucoup de vendeurs mal fournis en pierres précieuses, perles, ambre et musc, par suite du retard de la flotte. L’argent à Lisbonne est travaillé avec délicatesse et variété, il prend des formes infinies , parce que c'est la coutume parmi les bourgeois comme parmi les nobles d’user de plats et de vases fabriqués avec ce métal, liy a là égalementdes boutiques remplies de confitures, de fruits secs, de desserts élégamment disposés , dont on fait grand trafic et qu’on expédieendiverses parties du monde. On remarque une rue, et elle est unique , où l'on vend aussi grande quantité de toiles de toute espèce, provenant de Portugal, de Flandre et d'Italie, et parmi les premières, pourdire vrai, il v en a quelquesunes qu’on peut appeler belles et qu’on désigne sous le nom de Casiguino? Elles se distinguent par leur finesse et par leur blancheur ; on y trouve quelques mouchoirs à la morisque-, ils sont beaux et à bon marché. Dans un autre endroit, en certaine petite rue, on travaille délicatement au tour ; un fait là des parasols de barbe de baleine, ouvrages vraiment achevés; on y travaille des cocos en forme de tasses avec des garnitures de bois du Brésil. Les vases d’étain, et une fouie d'objets faits avec ce métal , se fabriquent en grand nombre dans une autre rue et sont exportés pour les Indes , où ils donnent de gros profits

Les habitants de la cité de Lisbonne et de tout le Portugal sont de moyenne stature, plutôt petits que grands, de couleur Iwllée, ayant les yeux et la barbe noirs, les veux principalement d’un noir très-foncé, et présentent en tout beaucoup de ressemblance avec les Grecs. » Le noble voyageur entre ici dans quelques détails' sur le costume propre aux dames et aux cavaliers de Lisbonne ; il s’étend avec complaisance

(*) L’anteur fournit dans ce paragraphe ptu- *Wur» renseignements sur le commerce des Indes, el nous ne lea répéterons pas, pour éviter les redites , mais ce qu'il y a de curieux de la part du voyageur vénitien, c’est qu'anres avoir rnuméré Ici marchandise» qui arrivaient par la voie d’Rgj pli- , il avoue que le tout ne s'élevait pas à la millième partie de ce qu'apportaient les flottes de Portugal.

sur le luxe de soierie que ne tarda pas à introduire la domination espagnole, éloignée encore beaucoup néanmoins de la période qui nous occupe; mais nous avons pensé que les vêtements affectés aux portraits authentiques des Vasco da Gaina, des Aibuquerque et des Jo.ïo da Castro, offriraient une idée bien plus nette de certains costumes que toutes les dissertations, fussent-elles écri tes par des auteurs contemporains; et nous avons d'ailleurs complété ce coup d’œil par la reproduction d’une gravure de la Bibliothèque royale, qui date aussi du seizième siècle.

« Les Portugais , poursuit notre auteur, sont plus avides de louanges que

rdque autre nation que ce puisse être ;

prétendent que leurs exploits sont miraculeux, et ils célèbrent Lisbonne avec une telle redondance de paroles, qu’ils la prétendent égale aux plus gpandes cites du monde; aussi ont-ils coutume de dire : « Qucm nàu vé Ltsboa, nûo vé cousa boa; qui ne voit point Lisbonne, n’a rien vu de beau.

« L’homme du peuple veut qu'on le traite de Senlior, mauvaise habitude du reste commune a toute l’Espagne. Ces gens-là vivent d’épargne, parce que ia population en générai est pauvre, et que les caoaüùroa qu’on tient pour riches fondent leur opulence sur la possession d’une ou deux aidées renfermant trente ou quarante familles chacune, et cela au milieu de campagnes stériles avec vingt ou trente journaux de terre cultivée. . . Peu de personnes s’adonnent ici aux lettres, mais il y en a un grand nombre qui s’appliquent au commerce, genre de vie abhorre des nobles, qui ne veulent entendre parler de rien de pareil , tenant pour très-vils les marchands; ils s’exercent extérieurement aux armes et quelque peu au maniement du cheval, se contentant d'avoir quelques légers principes de ces deux arts, sans s’astreindre à un enseignement bien prolongé.

« Les femmes portugaises sont remarbles par leur beauté et par l’élégance de leurs proportions; leurs cheveux sont naturellementnoirs, mais quelques-unes les teignent en blond. Leur maintien est agréable , leurs traits gracieux ; elles ont les yeux noirs et scintillants, ee qui accroît’ leur beauté, et nous pouvons

L’UNIVERS

affirmer en toute sincérité que durant tout notre voyage dans la Péninsule les femmes qui nous ont semblé les plus belles sont précisément celles de Lisbonne (*)

« Le vêtement des femmes à Lisbonne est celui de toutes les femmes de l'Espagne, c’est-à-dire qu’il consiste en une grande cape de laine ou de soie (selon la condition) dont elles s’enveloppent entièrement le corps, en se cachant même le visage ; elles vont ainsi où bon leursemble, si parfaitement déguisées, que leurs propres maris ne les |>euvent reconnaître, privilège dont elles tirent plus de liberté qu’il ne convient à des femmes bien nées et bien morigénées. Les dames nobles ont coutume de marcher par la cité accompagnées de serviteurs bien vêtus , qui les précèdent d’un pas lent et reposé ; elles ont aussi près d’elles des femmes qui les suivent avec une gravité très-grande : elles ne considèrent pas comme signe d’une bonne réputation d’être accompagnées de damoiselles..

« Le même peuple vit pauvrement, sa victuaille journalière consistant en sardines cuites et salées, qu’on vend en grande abondance dans toute la ville; il achète rarement de la viande, parce que l’espèce de poisson dont nous venons de parler est un aliment à meilleur marché. On le pêche en quantité remarquable; hors de la barre, on en prend bien d’autre de toute qualité, il est même fort gros , mais en général moins agréable au goût que celui des eaux de Venise. 11 est si cher, que son prix fait l’étonnement des étrangers. Les habitants eux-mêmes l’achètent à un haut prix , et en général ils se trouvent mal de la cherté excessive de tout ce qui sert à la vie animale. Les pauvres mangent une espèce de pain qui ne vaut rien du tout , et qui est en conséquence à lion marché. Il est fait du blé que produit, le pays, et rempli de terre, parce qu’on n’est pas dans l’usage de vanner le grain, mais qu’on l’envoie moudre, au contraire, dans les moulins à vent comme il sort de l’aire de la grange. Le pain

(*) Le voyageur vénitienlnsisteici sur laqnantité de fard dont les dames espagnoles se couvraient, dit-il, le visage au seizième siècle, et il remarque que cet usage était étranger aux Portugaises.

blanc , le pain agréable au goût , se fa brique avec du froment venant de l’étranger. Il provient de France, de Flandre et d’Allemagne, et les navires appartenant à ces pays l’apportent lorsqu’ils viennent chercher à Lisbonne du sel et des épices. Ce blé, pour dire vrai, n’estpas non plus vanne, mais de pauvres femmes le choisissent grain à grain ; on les voit assises à leur porte , donnant sur la rue, occupées ainsi, avec une patience flegmatique bien plus digne d’Allemands que de Portugais. Ces femmes ont licence pour fabriquer le pain et le vendre par la ville au prix qui leur convient ; prix qui est toujours trèsélevé. Le froment vaut 280 reis l’alqueire. Le peuple se nourrit aussi de fruits, qui abondent singulièrement et qu’on donne à très-bon marché.

« Le vin de qualité ordinaire n’est guère agréable, pour ne pas dire mauvais, parce qu’on ne sait pas le fabriquer ou qu’on ne veut pas avoir l’embarras de le faire bon. 11 vaut généralement 24 reis la canada; les vins fins sont excessivement chers; nos seigneurs les ambassadeurs ontdû payer le vin blanc pour l’usage ordinaire dé leur table soixante écus la pipe.

« Quant aux comestibles, ce n’est pas à Lisbonne qu’il faut chercher des choses fort exquises. 11 n’y a pas jusqu’au veau ui n’y soit rare , parce qu’on n’est pas ans l’usage de tuer ces animaux , et qu’on les garde pour accroître le travail des champs, ou pour servir à l’approvisionnement de la cité. Néanmoins le porc, qui est excellent, est la nourriture ordinaire. » L’auteur italien continue, et il essaye de faire comprendre quelles étaient jadis les ressources linancières du pays. Ce qu’il dit peutencore s’appliquer à la période qui nous occupe. Les revenus royaux consistaient dans les droits per-

Î:us aux douanes de Lisbonne et à toutes es autres douanes du royaume; ces droits frappaient les marchandises sèches et liquides. Sur certains articles on prélevait le cinquième, sur d’autres le dixième. Le poisson en beaucoup d’endroits payait un impôt qui excédait la moitié du total. Il y avait aussi des revenus payés en céréales, vins et autres objets, puis les rentes des Maîtrises auxquelles appartenaient les îles de Saint- Thomé, les Terceires, le cap Vert, Ma-

dère, Die du Prince, auxquels il faut (oindre Mina, toutes contrées relevant de l’ordre du Christ. Les épices et autres marchandises venant annuellement de l'Inde et du Brésil produisaient également undroit forcé. En dépit néanmoins de ce gros revenu, rien n’entrait dans le trésor, parce que tout se trouvait dépensé pour l’entretien des Hottes et pour la conservation des États mentionnés dans ce paragraphe.

Il faut observer aussi que ce revenu était dépensé en salaires a'officiers, ou pour acquitter le traitement des ministres de la justice; on le dépensait également en multipliant certaines redevances en nature, désignées sous le nom de tenças, redevances accordées aux individus ayant bien mérité de la couronne, ou aux gentilshommes et aux autres personnages qui avaient servi le pays, soit en Afrique, soit aux Indes. « On remployait à constituer des privilèges perpétuels que les rois vendaient et qu’on établissait sur les droits royaux; il fallait également songer à pourvoir sur cela aux dépenses de la troupe et des armes nécessaires pour la défense des places d'Afrique, a celles exigées par cinq galères constamment armées, à l’équipementdesnavi res de transport (notrios redondos) qui, tous les ans, sortaient en convoi, pour accompagner les flottes destinées au commerce du Portugal , ou bien qu’on tenait prêts pour les expédier au Brésil , en Guinée , a Mina, à Saint-Thomé. En définitive, il fallait pourvoir sur ces fonds aux pensions annuelles ( moradlas ), aux dépenses de la cour et de la maison royale , au salaire des gens de service, aux présents forcés et aux ambassades, sans omettre les dots qu’on accordait aux filles des serviteurs de la couronne, et en ajoutant à tout cela l'entretien des forteresses tant du royaume que de Lisbonne (*). »

Page 1