‹ Portugal par m. Ferdinand DenisChapitre 40 sur 86 · SITUATION . MORALE DES INDES AVANT L’ARRIVÉE DE J. DE CASTRO · texte numérisé non relu

SITUATION . MORALE DES INDES AVANT L’ARRIVÉE DE J. DE CASTRO

— Un écrivain français du dernier siècle a fort bien résumé là période qui précéda Joào de Castro, et nous lui emprunterons ce tableau rapide : « Les Romains

dans leur plus grande prospérité n’a* vaient pas eu un empire beaucoup plus considérable : au milieu de tant de gloire, les Portugais n’avaient pas négligé cette partie de l’Afrique située entre la mer Rouge et le cap de Bonne-Espérance et qui avait été de tout temps si renommée pour la richesse de ses productions. Les marchands arabes qui l’occupaient furent subjugués, et sur leurs ruines s’éleva un empire qui s’étendait depuis Sofala jusqu’à Melinde et dont l’Ile de Mozambique fut le centre; son port, qui est excellent, devint un lieu de relâche et un entrepôt pour le vainqueur.

« Tant d’avantages pouvaient former une masse de puissance inébranlable, mais l’ineptie de quelques commandants, l’ivresse des succès, l’abus des richesses et les vices avaient changé les conquérants.

« Le roi deTidor futenlevéet massacré avec ses enfants, qu’il avait confiés aux Portugais. Les peuples de Ceylan étaient traités avec la plus affreuse barbarie; l’inquisition fut établie à Goa ; les tombeaux des empereurs de la Chine dans l’île de Calampin furent pillés par Faria. Souza faisait renverser toutes les pagodes des côtes de Malabar, et égorgeait ceux qui venaient pleurer sur les ruines de leurs temples; Correa jurait l’observation des traités sur un recueil de chansons (le Cancioneiro de Garcia de Resende ( *).... Nuno da Cunha fit passer au

(*) Ajoutons cependant , pour être vrai , que l’on a raconté ce fait , très-réel en soi, d’une manière erronée. Joâo Correa ayant conclu, ca ualité d’ambassadeur, un traité avec le roi du egu , il fut résolu que le serment sur les livres sacrés serait prêté à bord. Il n’y avait pas une seule bible sur le bâtiment de Correa, et l’on ne put trouver que des Heures canonunu-s en fort mauvais état . « Comme l’ambassadeur craignit que les idolâtres ne jugeassent mal de notre religion durant l’acte qui allait avoir lieu à l’aspect d'un livre si mesquin , il se rappela un Cancioneiro , alors récemment publié, qu’il avait à bord., C'était un volume qui, par sa forme et sa belle apparence, était infiniment lus respectable; en conséquence, il sc décida s’en servir dans cette circonstance. Le prêtre idolâtre ayant lu à haute voix un passage de son livre sacré, Joâo Correa dut en faire autant. Ce fut alors que par le plus heureux hasard il ouvrit le livre ou se trouvait cité le texte de Salomon , Fanitas t’anitatum cl omnia va nttas; l’ambassadeur nftirma depuis que cette circonstance avait excité en lui un profond sentiment religieux , et qu’il avait Juré avec autant de dévotion et de respect, que son serment avait été aussi valable, que s’il l’avait

fil de l'épée tous les habitants de Pile de Daman), qui offraient de se retirer si on leur permettait d’emporter leurs richesses. Diogo de Sylveira s’empara dans la mer Rouge d’un vaisseau richement charge qui l’avait salué et qui avait demandé un passe-port à un général portugais. Il est certain que ce passe-port ne contenait que ces mots : « Je supplie les capitaines des vaisseaux du roi de Portugal de s’emparer du navire de ce Maure. » Bientôt les Portugais n’eurent pas les uns pour les autres plus d’humanité et de bonne foi qu’ils n’en avaient pour les habitants du pays. Leurs mœurs devinrent un mélange d’avarice, de débauche et de cruauté et de dévotion.

Bientôt la mollesse s’introduisit dans les maisons et dans les armées ; bientôt le roi de Portugal ne toucha plus le produit des tributs que payaient plus de cent cinquante princes de l'Orient : tous ces tributs, le produit des douanes, les impôts, ne suffirent plus pour l’entretien de quelques citadelles et l’équipement des vaisseaux nécessaires , tant le brigandage était grand. »

D. Juan de Castro voulut arrêter tant d’abus. »

JOAO DB CASTRO , TREIZIEME GOU- VERNEUR des indes. —Joâo III fit certainement un acte de haute sagesse politique, en appelant l'homme émiuent que l'on vient de citer au gouvernement des Indes, car il fallait continuer les conquêtes, mais surtout réformer les vainqueurs; cet acte eut lieu en 1545.

Pour mieux faire comprendre le caractère du chef intègre dont nous allons retracer rapidement l’histoire, il faut rétrograder de quelques années et voir d’abord quelle fut récole à laquelle il se forma.

D. Joâo de Castro appartenait à l’une des plus illustres familles du Portugal , mais il n’était pas l'ai né et ne devait pas posséder le majorât attaché à sa maison; il résolut , comme dit son historien , de conquérir un bien impérissable, il cultiva son intelligence.

Le jeune D. Joâo partagea avec l’in-

fall sur Ici saints Evangiles. On dit que l’exemplaire du Cancioneiro, devenu célèbre par celte anecdote, se conservait dans l'hdpitat da terra sanrta qui existe dans cette ville. » O Panorama , t. III, p. SIS.

fnnt D. Luiz l'inappréciable avantage d'étudier sous le plus habile mathématicien de cette époque (*). L’insigne Pedro Nunez, pour nous servir d’uue expression familière aux Portugais, lui donna les premières leçons et dut l’assister de ses avis. Par la suite, la science réelle qu’il acquit alors et dont il a fourni tant de preuves, les liens d’affection qu'il contracta avec le jeune prince et qui eurent une si puissante inlluence sur sa vie entière, prouvèrent qu’il avait fait un choix sage et heureux tout a la fois. Joâo de Castro fit ses premières armes à dix-huit ans, sous 1). Duarte de Menezes, et ce vieux soldat le respectait, nous dit Freyre d'Andrada, comme s’il eût pu lire déjà l’histoire de ses victoires dans l’Asie. Malgré la comntanderie de Salvaterra , que lui avait donnée le roi, il était pauvre : il épousa néanmoins une femme d’un mérité accompli; dona LeonorCoutinho, qui lui appartenait parles liens de la parenté, devint bientôt sa compagne. Comme lui, elle était sans fortune; on les respectait à l'égal des riches, dit encore Andrade; on les plaignait , parce qu’on regrettait pour eux les biens de la fortune.

Lejeune commandeur continua à servir, et l’on a remarqué avec raison que les deux plus grands hommes de guerre de leur époque, Joâo de Castro et Fernand Cortès, assistèrent à celte fameuse expédition de la Goulette que Charles- Quint dirigea contre Tunis (**). Mais ce

(*) Couto dit ii propos des tories études qu'a voit faite* Joâo de Castro : * Fog àrm inetruido nus artes librraee e Mo bom laluio quepodia julgar de eilito. »

(**) Ce fut durant cette fameuse expédition dirigée contre Tunis qu’on vit rmplover le plus grand bâtiment de guerre qui eut encore sillonné les mers. Avant que d’avoir reçu le surnom de Bota-fogo, boute-feu. il elali désigné sous celui de Saint- Jean- Baptiste, li jwirlait trois cent soixante pièces de brome, et U avait à son bord, sans compter l'équipage, six cents fusiliers, quatre cents soldats de rondache et d'épée ( comme on disait alors ) et trois cents artilleurs. Le ttota-fogo est également célèbre par la scie d'acier tres-fiu qu’il portait a la proue , alin de rompre la chaîne dont était fermée l’entrée du port de la Goulette. Au premier choc cet instrument ne remplit pas le but qu’on s’était proposé. Mais Tintant D. Luii avant ordonné au pilote de prendre en mer une carrière plus étendue et de mettre toutes voiles au vent, l’impulsion fut telle, que la chaîne ne put résister: elle tomba en morceaux, en soulevant des flots d’écume : le galion entra

L’UNIVERS

qui contribua surtout à augmenter la réputation de ces deux grands hommes, au début de leur carrière, ce fut une résolution noble et simple à la lois, adoptée dans une occasion décisive. Voici le fait peu connu qui regarde Joâo de Castro : nommé capitaine général de la Hotte portugaise destinée à secourir une armada puissante que Cbarles-Quint envoyait contre le fameux Khaïr ed-din, D. Joâo se vit abandonné par le général allié, AlvarodeBazan. L’avis des capitaines était à peu près unanime pour qu’on songeât à la retraite. Lejeune commandant envisagea froidement les chances inégales de la bataille, et il resta dans les eaux où devait paraître bientôt le terrible Barberousse. Ses dispositions furent inutiles, il est vrai ; mais cette formidable attente frappa les esprits plus que n’eût fait une victoire.

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