GOA AIJ SEIZIÈME ET AU DIX-SEP
tièmh siècle (**). — Goa la Dorée n’existe plus, pour nous servir d'une belle expression du docteur Ituchanan ; mais, il yadeux siècles, Goas’élevaitdaus toute sa splendeur, et ce sera un vénérable religieux, dont le livre est presque, oublié, qui nous fera connaître la métropole des Indes. Prieur d'un des plus nombreux monastères de cette ville opulente , renommé par son instruction solide, il peint avec plus de details et plus de vérité cette capitale iameuse que ne l’a
(♦) Un grainl nombre de pagodes s'élevaient encore an seizième siècle dans Goa , mais les ardents missionnaires partis du Portugal par ordre deJoAo lit, vers l.\30, ne lardèrent pas è les faire abattre, comme les moines qui scoom-
Ê lignaient Cortès et Pt/arre détruisaient les •mples des Aztèques et des Péruviens. L'.éyio- Uxjiu lusitano nous apprend que le P. Miguel Vaz, que l'on considère coinmp te premier vicaire généra) de VBtat des Indes, celui entin qui est appelé la colonne du christianisme oriental , non-feulement lit renverser les édifices religieux des Hindous , mais encure exigea que les brahmes s'éloignassent de la nouvelle cité conquise. Ou aftinneque durant celle période de destruction trois cenU pagmles environ furent renversées dans les Indes portugaises.
(•• ) •. L’Ile de Goa, métropole et capitale de l'Etal que Sa Majesté possédé aux Indes orientales, est situe,* par (es 15* 45’ de lat. lisez lé* 31' delai. IV i, et elle a deux trijoas de longueur sur six tegaas de circuit el une de large , avec un peu plus d'étendue en quelques endroits. Elle est liée à la terre ferme par l'istlune de Ballagate; elle psi fort arrosée, remplie de nombreux jardins cl de />• r hn trt . liens plantes de palmiers:, les eaux V soûl excellenles. « Barreto de Resende, auquel nous empruntons cette noté, ne donne pas précisément lechiffrede la population, mais Il atlirme que l’on comptait trois mille cinq cents feux a Goa, sans les couvenls; tt y avait huit cents feux portugais seulement. — Cet auteur écrivait précisément au temps du P. Philippe, et ileompiete sa description. Barretode Resoude a fourni le plan fort détaillé de ia forteresse de Goa, et Linschott un* vu* infiniment curieuse de ta ville.
fait aucun auteur contemporain : n’ajoutons rien à sa naïveté.
« Goa , chef fie toutes les conquêtes orientales des Portugais, cour du viceroy , siège archi-épiscopal , ou se trouve le parlement ou souverain sénat de la justice, et le tribunal de la sainte inquisition , Goa est une cité de la grandeur d’Avignon.... La ville est plus longue que large; car elle s'estend le long du rivage du fleuve de l’occident vers l’orient. En la partie septentrionale de l’isle, il y a dans la ville deux collines, l’une vers le couchant, surnommée sainte pour autant que six églises y sont basties, et l'autre vers le levant; la colline occidentale est jointe du costé du midy à des montagnes, qui parcourent presque toute la longueur de la ville, et la terminent de ce costé-là , et du costé du septentrion elle touche presque jusqu’au fleuve. Il est vray qu a son pied, il y a une rue assez petite sur le bord du fleuve , laquelle a-rive jusqu'en la partie occidentale de la ville et dans laquelle est la paroisse de Saint-Pierre et le collège de Saint-Thomas d’Aquio, appartenant aux pères dominicains.
La colline orientale est attachée vers l’orient à une montagne qui s'estend bien avant dans l’isle; cette colline regardedeux vallées, dont l'une, suivant le fleuve vers la partie septentrionale , est remplie de maisons et a la paroisse de Sainte-Lucie , et l’autre est enfermée vers le midy , entre cette montagne et l’autre dont j’ay déjà fait mention , et contient quantité de maisons basties en un espace assez long. C’est là qu'est la paroisse de Saint-Thomas et sur le milieu l’ancien collège des pères de la compagnie de Jésus, construit par saint François Xavier, l’apostre des Indes, où son sacré corps a longtemps reposé, mais maintenant il a été mis dans la maison professe au bout de cette vallée. Il va une église du raesme saint Thomas . laquelle n’est pas encore achevée, et joignant laquelle il y a un puits très-grand mais fort peu profond , basty de pierre de taille. Proche de ce puits il y a un lac, d’où sortent quantité de vapeurs , qui estant portées par le vent sur la ville y corrompent l’air.
« Le palais du vice-roy, qui est trèsvaste et très-haut , s’élève sur le fleuve f
ayant au devant une place fort large et entourée de très-belles maisons, et au derrière, par où il regarde le fleuve, une autre pareillement fort large et bornée seulement du fleuve, dans laquelle on dépose le riz et les marchandises qu'on apporte à Goa , pour y payer l’entrée aux receveurs des gabelles , qui demeurent au bout oriental de cette place.
Dans ce palais il y a une salle où les sénateurs s'assemblent pour juger les causes, et il y en a aussi d’autres pour les divers tribunaux. L’on y voit dès l’entrée des tableaux disposez et rangez par ordre où sont despeints les vaisseaux qui ont esté envoyez aux Indes, depuis que les Portugais en tirent la conquçste. jusqu'à maintenant, de sorte u’on y en met un tous les ans , où sont espeints les vaisseaux , qui sont venus la mesme année, avec leurs propres souscriptions et les noms de leurs capitaines. Plus avant dans ce palais est la salle royale, dans laquelle sont les vrais portraits de tous les vice-roys et de tous les gouverneurs des Indes, de grandeur naturelle, au bas desquels sont escrits et leur nom et l’abrégé des choses louables qu’ils ont faites durant leur gouvernement. C’est là que le vice-roy convoque son conseil , reçoit les ambassadeurs et fait plusieurs choses semblables.
« A cette salle est jointe une chapelle , où le vice-roy entend tous les jours la messe. Là il y a un dais de velours rouge, et au-dessous une chaise de mesme estoffe.
« A ce palais prend commencement une rue appelée la rue Droite , où s’assemble tous les jours une très-grande multitude d'hommes pour y traiter de leurs affaires. C’est là fa principale de la ville, et elle se termine à l’église de la Miséricorde. Il n’v en manque pas d’autres fori bonnes, entre lesquelles principalement il y a celle de Saint-Paul, ainsi nommée à cause que l'église de Saint-Paul, édiliée par saint François Xavier eu son collège ( de laquelle les jésuites tirent le nom de pères de Saint- Paul , qu'on leur donne par toutes les Indes ) est située au milieu de cette rue, qui est extrêmement longue. Il y a aussi celle de Nostre-Dame de la Lumière, au bout de laquelle est l’église qui porte le mesme nom....
« Non loingdu palais du vice-roy est l’église cathédrale de l’archevécbé , dédiée à sainte Catherine, parce que cette ville fut prise le jour de la feste de cette sainte. Elle est fort grande et fort belle; elle a trois voûtes, quatre chapelles de part et d'autre et de plus la grande et deux collatérales esgales à la grande. Au grand autel l’histoire du martyre de sainte Catherine est représentée en plusieurs tables taillées sur du bois de théca, dit incorruptible, et tout cet ouvrage estant doré paraît trèsmagnifique. La porte de cette église regarde l’orient , au-devant de laquelle d y a une très-grande place surnommée de Sabaio, c'est-à-dire la place du Seigneur, parce que du costé du midy est le palais des inquisiteurs, qu’on dit avoir esté autrefois celui de cette isle. Vis-àvis de celui-ci du costé du septentrion est la maison de la ville, où les consuls s’assemblent... au costé oriental de la grande église, il y a le couveut de Saint- François.... de l'autre le palais vaste et commode de l'archeveaque. Au septentrion de ce couvent est l'hospital royal , où personne ne peut estre traisté à moins que d’eslre soldat du roy et où les nobles ne tiennent pas à déshonneur do se rendre. L'administration de cet hospital (*) appartient aux pères de la compagnie de Jésus. »
Il nous serait aisé au moyen des descriptions minutieuses du bon père et en y joignant celles de Vincent le Blanc et de Pvrard , plus rapproeliés des temps héroïques du Portugal ( on me passera cette expression), de restituer à cette ville opulente le caractère grandiose qu’elle conserva pendant deux siècles ; alors il faudrait passer en revue les sept paroisses où l’on avait réuni tant de trésors ; les innombrables monastères , où les maris jaloux trouvaient pour leurs femmes un asile assuré contre tout soupçon , lorsque les hasards de la guerre les entraînaient loin de Goa; on décrirait lecrucilix resplendissant au
(*) « Cel hospital , dit V incent le Blanc, qui connaissait son régime par expérience , est le plus beau et accomply comme je croy qui soit au reste du inonde, et j’ose ray bien aire que ni celuy du Saint-Esprit de Rome , ni Pintirmrrie de Malthe ou on est servy en vaisselle d’argent, ne saaraiont estre esgalez à cctlui-ci en richesses, ordres et service. » Pou. ses Poyages.
L’UNIVERS
{>ied duquel jaillit une fontaine miracueuse; il faudrait nous arrêter devant la châsse de l’apôtre des Indes , châsse si magnifique, «que les diamants et les rubis y brillaient sans nombre au milieu des riches ciselures du métal le plus précieux. » Nous nous verrions dans la nécessité de parcourir la rue principale, « pleine d’une infinité d'orfévres, qui avaient leurs boutiques remplies d’or, d’argent et de pierreries. « Après ces détails , il nous resterait encore à peindre les chantiers de construction d’où sortaient ces vastes galions en bois de teck, que le Portugal vit jadis arriver avec tant de joie dans ses ports, ces immenses magasins destinés à approvisionner les flottes, cette fonderie de canons qui fournit un matériel sans cesse renouvelé, ces étables où l’on nourrissait les éléphants de guerre et de transport; il faudrait faire un chapitre uniquement consacré aux restes d’architecture indienne se mêlant aux splendeurs improvisées de l’art chrétien : alors, sans doute on verrait que Goa la Dorée méritait le nom que lui décerna le seizième siècle ; mais ce serait pour se reporter infailliblement avec plus d’amertume vers cette période de décadence que tant de voyageurs ont signalée.
Ce qui reste de monuments historiques dignes d’intérêt à Goa est bien misérable; cependant quelques sculptures , quelques peinture précieuses pourraient être préservées. La cathédrale fondée par Albuquerque, mais rebâtie dans le dix-septième siècle, renferme des ornements anciens, infiniment curieux.
Dans la maison de campagne des archevêques, on voit peints de grandeur naturelle tous les prélats qui se sont succédé au siège de la métropole des Indes. Le palais des anciens gouverneurs est abandonné depuis 1812, et bien que les murailles soient debout, il tombe en ruine. Cependant, il est probable que les portraits des vice-rois des Indes sont préservés dans la résidence de Pangy ou Pandjiin. La statue de Vasco da Gaina (*), queDiogode Couto vitdres-
{*) Le P. Cloguen est le dernier voyageur qui ait parlé de cette statue. Voici ce qu’il dit : il est question d’abord de l’ancien palais prés duquel elle s'élève : « II vas built enhrety of freestones, and the roof tiled. lltider il is an arche vay
ser par ordre du sénat de Goa, est encore debout; enfin, dans l’église du Bon- Jésus, appartenant aux jésuites, on voit la magnifique châsse de saint Xavier, qui est en bronze richement ciselé et doré. Un monument de marbre noir d’Italie, d’un style vraiment élégant, lui sert de support, et sur les quatre faces sont représentées, en bas-relief, les actions principales du saint. La statue de l’apôtre des Indes, en argent massif, orne encore le maître autel de cette église, et, ce qui est peut-être plus précieux que tout cela, une peinture naïve, faite d’après nature , représente le saint quelques heures après sa mort. Si nous nous en rapportons à quelques voyageurs tout récemment revenus de Coa , on apporte un soin empressé à la conservation de ces restes d'une antique magnificence.
On voit par tous ces détails et par d’autresdocuments que nous ne pouvons malheureusement pas reproduire ici, à quel degré d’éclat et de prospérité était parvenue la métropole des Indes.
Nous voudrions pouvoir tracer brièvement aussi l’état des autres villes soumises à la domination portugaise dans le Bidjapour et dans le Kanarà ; mais ceci nous entraînerait beaucoup trop loin. Contentons-nous de constater ici quelques faits d’une certaine importance. Dès les premières années du seizième siècle, la ville où s’étaient passés les premiers actes du grand drame que nous avons vu se dérouler, Calicut ( Kâli-Koùt ) , avait subi d’effroyables changements. Si l’on s’en rapportait même aux documents orientaux publiés officiellement par un orientaliste portugais, le P. Joâo de Souza, dès 1509, le pouvoir aurait cessé d’appartenir à des princes hindous, pour passer entre les mains des musulmans, et lorsqu’on voit Hadji Hosseïn-Rakan écrire a D. Manoeï en 1514, c’est pour se plaindre à lui d’une misère telle qu’il souffrait, ditil, positivementde la soif et de la faim (*).
leadiny from the interior of the citg lo the river. Iri this passage is still lo bc Seen the statue of Vasco de (iuma ».
(*) Voy. Documentas arabicos para a In s tari a portuaueza , p. 44. C’est sans doute par erreur que le P. Joào de Souza désigne Hadji- Hussein comme étant le petit-lils du Samori. Cette circonstance est trop complètement opposée a la tradition pour qu’ou l’admetle. Le recueil cité n’eu est pas moins précieux pour l’bistoire des
* L’histoire des villes du Guzarate, pays qui n’appartient pas à ffndoustân proprement dit, et que les Portugais désignèrent dès l’origine sous le nom de royaume du Cambaya , ne serait pas moins diçne d’intérêt que celle où l’on retracerait la description de certaines cités du Dekk’han ou de la région du midi improprement appelée Daquam par les vieux historiens. Ahmed Abâd est aujourd’hui la ville principale de cet empire, théâtre de tant de luttes, mais Kambâyah, qui a conservé une partie de son importance commerciale , était alors la capitale redoutée qui envoyait aux Portugais ses ennemis les plus acharnés et les plus persévérants. On a présent au souvenir tout ce que coûta d’efforts aux vainqueurs des Indes, la conquête de cette petite île de Diu ( Dy bal ou Dywal) qui est située à la pointe méridionale de la presqu’île formée par une portion du Guzarate. Dans Kambayâh, dans l’antique Baroutch, dans la Ville de Diu elle-même, toutes cités qui avaient appartenu de bonne heure aux musulmans, un grand nombre de Parsis s’étaient réfugiés : ces adorateurs du feu y exerçaient en paix leur culte antique, et les caractères originaux de leurs mœurs, les rites de leur religion même offriraient mille traits saillants de plus à ajouter aux observations sans nombre qui frappèrent les Portugais.
inquisition db goa. — Un voyageur moderne, Kinsey, fait remarquer avec raison que ce terrible tribunal en s’établissant dans la capitale des Indes portugaises eut à la fois un but religieux et politique; non-seulement les effroyables rigueurs dont il s’arma devaient, dit-on, préserver les vieux chrétiens de la corruption qu’enfantait le luxe de l’Asie , mais elles devaient effrayer les
Portugais dans l'Inde et dans l'Afrique. On y trouve une fouledc particularités qu’ou chercherait vainement autre part. C’est ainsi, par exem-
f>le, que dans certaines lettres D. Manocl est saué du titre de roi des Ronmes chrétiens : la dénomination de Roumi ou de Grecs avait désigné primitivement les Européens , cher, les Orientaux; dans l'Inde, cette appellation s'adressa même aux musulmans venant de la Turquie : le mol se trouva détourné de sa véritable acception par les Orientaux, comme celui de Maure, si improprement employé quelquefois, le fut jadis par les chrétiens.
étrangers aventureux, qui se seraient senti le désir de partager les immenses bénéfices offerts par le commerce de ces contrées. En effet, durant la première période de l’établissement des Portugais aux Indes, les individus entachés du moindre soupçon d’hérésie étaient plongés dans les cachots du saint office sous le prétexte le plus frivole. Le rand inquisiteur de Goa, environné ’un luxe sévère, qui ne le cédait point cependant en magnificence réelle à celui de quelques princes de l’Asie, voyait soumis à son pouvoir, non-seulement l’archevêque , mais le vice-roi. L’inquisition proprement dite ne fut établie aux Indes qu’en l’année 1560, mais son pouvoir survécut à la puissance des Portugais, et on la voit encore dans le dixseptième siècle armée de toutes ses rigueurs. Plusieurs voyageurs ont peint avec une grande énergie les tourments que l’inquisition de Goa faisait subir à ses prisonniers; mais le plus détaillé sans contredit, et le plus modéré sous bien des reports, est un médecin français , nommé Dellon , qui a donné un traité spécial sur ce tribunal dont il fut l’une des dernières victimes. Vers l’année 1808, M. Buchanan fut admis encore à le visiter, mais il ne put pénétrer au fond des cachots. On peut voir, grâce au tableau historique du P. Cottineau de Kloguen,dans quel état de décadence se trouve aujourd’hui ce palais redoutable, dont les chrétiens aussi bien que les Orientaux n’osaient jadis approcher sans terreur. Eu 1812 du reste , lorsque des ordres vinrent de Rio de Janeiro pour que les quatre inquisiteurs restés à Goa retournassent en Europe, cette terrible institution s’était peu a peu dépouillée de toute action religieuse ou politique, et il n’y avait pas un seul prisonnierdans ses prisons. Sfil faut même en croire une autorité déjà citée, quatre-vingts ans s’étaient écoulésdepuis que Iedemier autoda-fé avait donne son épouvantable spectacle à la ville. Sous D. Gaspar de Léon Pereira , premier archevêque de la métropole des Indes , les rigueurs s’accrurent; et lorsqu’en moins de cinq ans, par exemple, tous les habitants de Salsette sont contraints de se convertir, on sent quelle main terrible dresse pour eux de nouveaux bûchers. Ils deviennent pas-
L’UNIVERS
sibles du tribunal en même temps qu’ils reçoivent le titre de chrétiens.
INSTITUTIONS LITTÉRAIRES FON- DÉES aux indes. — Les moyens d'instruction étaient, au seizième siècle, plus généralement répandus qu’on ne le croit d'ordinaire. Outre le collège de Goa , dont il sera parlé plus bas, il .existait à Cranganor, à cinq lieues de Cochin , un collège célèbre ; tondé en 1540 par F. Vicente, il était fréquemment visité par saint François Xavier, qui était lié d’une sincère amitié avec ce religieux.
Le collège dont il est ici question, placé sous l’invocation de Santiago, recevait quatre-vingts élèves, auxquels on enseignait le latin, la théologie et les règles du chant ecclésiastique. Dans l'origine, l’institution se soutenait au moven d’aumônes; plus tard, les rois de Portugal lui appliquèrent des revenus fixes. F. Vicente fut le premier professeur dont le nom ait eu du retentissement dans cet établissement public, et une petite anecdote, rapportée par Cardoso, ne prouve pas qu'il fut toujours patient. En 1549 on voit saint François Xavier recommander le collège de Cranganor à la cour de Rome pour obtenir quelque professeur habile. F. Vicente mourut en 1550 en odeur de sainteté aux Indes. C’était lui qui avait baptisé le roi de Tanor, et il avait converti , dit-on , beaucoup d’autres Hindous (*).
INFLUENCE DES DÉCOUVERTES DES PORTUGAIS SUR LES CONNAISSANCES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES RELA- TIVES a l’inde. — C’est devenu une chose pour ainsi dire vulgaire aujourd’hui, que de rappeler les immenses avantages intellectuels qui ont résulté dans ces derniers temps de l’examen approfondi des antiquités de l’Inde et surtout du sanskrit. Certes , il n’a pas tenu aux Portugais qu’on ne découvrît plus vite ce trésor caché, ce monde nouveau de l’intelligence , dont l’exploration marche de pair aujourd'hui , pour ainsi dire , avec l’étude de nos antiquités classiques. Disons-le à l’honneur des écrivains du seizième siècle appartenant à cette nation : s’ils ont mêlé l’erreur à la vérité
(*) f. Vicente de Lagos appartenait à l’ordre des capucins et était passé aux Indes en 1639 , en compagnie du premier évêque de Goa, F. JoOo de Albuquerque. Il élevait surtout des enfants appartenant a la race hindoue.
dans une proportion quelquefois effrayante, ils ont commencé finitiation; ils ont révélé avec une sagacité quelquefois profonde, ce que les âges avaient voilé. Et pour ne prendre que les sommités , qu’on ouvre eu effet Barros, Albuquerque, Lucena, ou y verra clairement indiquées les hautes questions qui préoccupent aujourd’hui l’Europe savante. Joâo de Barros en sait plus sur l’Inde et sur la configuration de ses terres que n’en savent certains érudits du dix-huitième siècle s’occupant spécialement de la question. Le grand Albuquerque ne connaît pas encore les trésors littéraires que doit révéler le sanskrit; mais il apprécie l’existence de cette langue antique, et il ladésigneclairement quand il dit qu elle est pour les Hindous ce que le latin est pour les Européens. L’élégant auteur de la vie de saint François Xavier, Lucena , enfin , parle avec sa précision ordinaire des ouvrages sans nombre que renferme l’antique littérature de ces contrées; il insiste sur leur caractère varié, sur l’habitude où sont les Hindous de se servir du mètre poétique pour reproduire jusqu’aux préceptes de la science; peu s'en faut qu’il ne nomme le sloca et les variétés du mètre sanskrit. Ajoutons à ces détails, trop sommaires sans doute, que le compagnon le plus dévouéde saint François Xavier lui-même fut certainement f indianiste le plus habile de tout le seizième siècle, et que si ses travaux ne sont pas plus connus, c’est qu’ils ont eu le sort de la plupart des meilleurs ouvrages portugais, cachés presque toujours, même au temps de leur influence, aux recherches de nos savants (*).
Bien des faits pourraient être joints à ces documents rapides ; car il en est de l’Indo-Chine et de la Chine elle-même comme des pays soumis à la valeur portugaise. Qu’on lise attentivement Vex-
(•; P. Henrique Henriquez , Jésuite, qui visita l'Inde en 1548, et qu’on avait surnommé l'apôtre de Comorin , parait avoir possédé a un degré peu commun Phlndouslanl, et principalement le dialecte parlé le long de la côte de Malabar. Il mourut h quatre-vingts ans, en ieoo, après un long apostolat. Il avait fait une grammaire el un dictionnaire que les Hindous avaient, disait-on, eux-mêmes en grande estime, et qui lit longtemps l'admiration des missionnaires.
cellent répertoire de Barbosa Machado, que l’on consulte f’agiographe par excellence, George Cardoso, on sera effrayé de l’immense quantité d’ouvrages restés manuscrits que les conquêtes de ce peuple ou leurs missions ont enfantés. Semedo est le premier à faire connaître la Chine, et les affreux tourments u’il endura ne l’empêchèrent point de évoiler à l’Europe savante des points de linguistique complètement ignorés; les missions d’Ava et de Pégu fournissent des dictionnaires et des grammaires , et le meilleur livre qui nous ait été donné sur la langue si peu connue du Japon, nous vient encore d’un Portugais. Sans aucun doute un de nos habiles orientalistes, M. Landresse, a rendu un véritable service à la science en publiant la grammaire de Rodriguez ; il faut ajouter que depuis nombre d’années cette révélation sur la langue d’un vaste empire eût pu être faite au monde savant.
Établissons ici un fait que l’on ignore généralement : les Portugais sont les seuls, avec les Anglais, qui aient exercé une assez grande influence intellectuelle sur les hautes classes de l’Inde pour faire oublier à quelques-uns de leurs membres les préjugés inflexibles de la caste. Barbosa Machado parle d’un brahme du Malabare qui devint un des plus fervents missionnaires chrétiens de son siècle, et dont malheureusement les travaux sont restés complètement inédits, tandis que ceux de deux ou trois philosophes hindous du dix-neuvième siècle ont brillé d’un certain éclat (*).