‹ Portugal par m. Ferdinand DenisChapitre 48 sur 86 · HOMMES DE MEK , HÉROS POPU- LAIRES VIVANT AU TEMPS DE JOAO III · texte numérisé non relu

HOMMES DE MEK , HÉROS POPU- LAIRES VIVANT AU TEMPS DE JOAO III

— AVENTURIERS CÉLÈBRES. — Ce

chapitre serait bien long s’il fallait nommer seulement tous les navigateurs audacieux, tous les braves ignorés, tous les aventuriers célèbres qui ne peuvent prétendre à figurer dans les récits de l’histoire et dont cependant Barros , Castanbeda, Goes,Couto, nous ont conservé les noms. 11 n’y a pas un de mes lecteurs, j’en suis sûr, qui n’ait nommé Fernand Mendez Pinto et ses voyages adventureux, si fort calomniés par Shakspeare, Manoel deSepulveda et la touchante Lianor, Manoel Serrao et son dévouement héroïque, SuarezRibeiro et sa chute éclatante dans le royaume de Pégu. Les faits qui ont rendu ces noms presque populaires sout trop connus, ils sont dans un trop grand nombre de souvenirs pour que nous les fassions figurer longuement dans un paragraphe destiné à mettre en évidence quelques personnages appréciés seulement des curieux. Nous commencerons

(*) (T. III, p. 3, cap. 13.) Rodriguez da Costa adonné lui-méme une longue relation de «on voyage, in-folio; elle existait encore au dix-huitième siècle dans la bibliothèque du marquis d’Abraules.

par un de ces héros oubliés, comme on en vit tant à l’époque qui précéda Joào de Castro.

Diogo Botelho Pereira, né dans les Indes orientales et fils d’un capitaine de Cochin, eut une de ces destinées aventureuses telles qu’en faisait seulement le seizième siècle. Habile marin, bon géographe, comptant parmi les meilleurs soldats de l’Inde, il passa en Portugal , au temps où régnait Jo3o III. Introduit à la cour, il devint gentilhommede la chambre, mais on lui refusa le titre de capitaine de la ville de Chaul, qu’il postulait. Quelques propos inconsidérés sans doute, des haines particulières, persuadèrent au roi qu’il trahissait le Portugal en faveur de la France, et il fut exilé aux Indes sur la flotte de Martini Af/onso de Souza. Il partit en conséquence pour ce pays vers 1534, et fit un voyage assez rapide pour cette époque. Arrivé aux Indes, il se sentit vivement tourmenté du désir de se justifier aux yeux de Joào III, et pour l’accomplir il choisit un moyen, dit Barbosa, qui semblait devoir dépasser les forces du cœur le plus courageux.

Sachant à l’avance toute la satisfaction qu’éprouverait Joflo III en apprenant, ne Nuno da Cunha était parvenu à foner la forteresse de Diu, parce que c’était la clef du commerce de l'Arabie et de la Perse , comme c’était le rempart qu’on pouvait opposer au roi de Cambaya, il lit fabriquer a Cochin une barque de vingt-deux palmes de long sur douze de large, sans donner à cette embarcation plus de six palmes de profondeur. Accompagné de cinq Portugais seulement, suivi de deux ou trois esclaves, il osa se mettre en mer et partit du port de Dabul. Après être parvenu a doubler le cap de Bonne-Espérance le 1er novembre 1536 , il se vit exposé aux plus affreux périls. Tourmentés par une faim effroyable, ses compagnons en vinrent à cette extrémité qu’ils voulurent le mettre à mort pour le dévorer. Il reçut dans ce conflit une effroyable blessure à la tête, et resta muet pendant plusieurs jours, tant avaient été violents les efforts qu’il avait faits pour vaincre la voix des assassins au milieu du bruit de la tempête. Sorti d’un premier dan-

ger, il dut gouverner l’embarcation par signes. Il triompha enfin de tant de périls, et il arriva devant Lisbonne au mois de mai 1536. Sachant que le roi était en ce moment à Almeirim, il poursuivit son voyage en remontant le Tage jusu’à Salvaterra. Parvenu en présence u souverain, il lui déclara avecune vive émotion l’objet de son voyage, et il lui prouva en peu de mots que , s’il eût voulu trahir le pays, il lui eût été possible d’aller auprès du roi de France pour porter les plans de la nouvelle citadelle. Joao 111 lui donna comme récompense la capitainerie de Saint Thomé, d’où il passa plus tarda Cananor.Tel est le récit abrégé que nous a transmis Barbosa Machado ; rappelons seulement qu’il y eut dans cette navigation des scènes d’horreur voilées ici à dessein, et dont le talent d’un poète portugais s’est récemment inspiré.

pero gallego. — PeroGallego, qui vivait également au seizième siècle, est le type de ces héros populaires qu’une nation n’oublie jamais et qui servent de type à mille légendes fabuleuses. Pero Gallego n’en est pas moins un personnage fort réel du temps de Jo3o 111. Vers 1546, on ne parlait à Vianna de Minho que d’un jeune homme appartenant à une famille noble du pays et qui n’avait pas son pareil pour l'escrime ainsi que pour tous les autres exercices du corps. Pero Gallego était devenu le maître d’armes en titre de la bourgade ; mais lorsqu’il crut avoir réuni un nombre assez considérable d’amis dévoués, il les réunit un beau jour, et leur dit « que la Jortune devenait amoureuse de ceux qui C allaient chercher, et qu' après tout une embarcation ri était pas assez coûteuse pour qu’on ne se passât ‘pas la fantaisie de courir les côtes d'Espa-

Îjne. » Le discours laconiquede Pero Galego fut compris.et quelques jours après une caravelle était achetée à frais communs; on la garnit de quatre canonsen fer ou, si on l’aime mieux, en fonte noire, comme on disait alors; et, sans avertir ni parents ni amis, un beau matin la troupe prit le large. A cette époque, si féconde en incidents inattendus, les aventures guerrières ne manquaient point à ceux qui les allaient bravement chercher : le premier navire que nos gens

SCO

L’UNIVERS

rencontrèrent était un navire de Barba* resques; Pero Gallego s’en empara, le conduisit dans le port de Sacres, le vendit, et commença à se faire des partisans dans l’Algarve, comme il en avait dans son pays. Bref il courut les mers du Levant durant trois ans , et partout il fut vainqueur. Il ramenait d’immenses richesses, lorsqu’une tempête le contraignit ù relâcher dans la rade de Cadix; ce fut là précisément que lui arriva une dernière aventure, et elle devait couronner tous ses hauts faits. Pedro Navarro, le fameux amiral castillan , était en ce moment dans le port, et il commandait une flotte. En vrai héros de ballade populaire, Pero Gallego, qui se sent riche et partant puissant, ne fait pas grand cas de l’autorité officielle; il entre dans Cadix le pavillon au haut du mât : l’amiral espagnol voit une insulte dans ce oui n’était peut-être qu'une ignorance des usages de la mer ; un ordre impératif d’amener pavillon est porté au Portugais, il y résiste; Pedro Navarro monte sur une galère, et vient appuyer par la force l’ordre qu’il voit méprisé. Pero Gallego n’était pas homme, on le pense bien, à s’arrêter devant le canon ; a son tour il envoie une bordée, tue une innombrable quantité d’Espagnols, blesse l’amiral lui-même, et, simple corsaire , se met une flotte royale sur les bras. Mais Pero Gallego est , fort heureusement pour lui, regardé comme un fou; on le laisse prudemment sortir du port, et il retourne à Vianna, où il devient un type glorieux cité par tous ses compatriotes. Le cabinet espagnol ne pouvait se taire devant une telle insolence; des réclamations sont adressées, on feint d’y avoir égard , mais en réalité le gouvernement de Joào III laisse Pero Gallego jouir paisiblement de la renommée populaire qu’il s’était acquise. Il est à peu près ignoré aujourd’hui; un souvenir de Camoenslui eût donné l’immortalité.

SALVADOR R1BEIRO ROI DE PEOU. —

A trente ans de là , un fait non moins extraordinaire eut lieu dans les régions situées au delà du Gange. Salvador Ribeiro se fit un renom prodigieux parmi les peuples du Pégu, et refusa de les gouverner. Ce n’était pas la première fois qu’un hardi capitaine s’etait vu sur le

point de devenir souverain d’une de ces îles fécondes que les Hottes des Indes avaient subjuguées. Antonio Galvâo avait refusé la couronne de Ternate, dès les premières années du seizième siècle, mais cette fois il s’agissait d’un vaste empire dont les Portugais eux-mêmes ignoraient toute la puissance et qu’on a vu résister aux Anglais. Vers l’an 1560, Salvador Ribeiro ayant fondé , grâce à son courage, une forteresse dans le royaume de Pégu, fit face avec trente Portugais et trois navires à toute une flotte qui portait six mille musulmans; il demeura vainqueur et renouvela bientôt ce prodigieux fait d’armes : ce fut après ces deux victoires éclatantes

3ue les Péguans choisirent ce hardi solat pour leur roi , et le couronnèrent avec le cérémonial antique usité dans ces contrées. Les rois des pays voisins lui envoyèrent des ambassadeurs; mais cette puissance nouvelle, qui s’élevait à côté de la puissance des vice-rois, ayant alarmé le représentant de la métropole, il suffit d’un ordre d’Ayres de Saldanha , qui gouvernait en 1600 les Indes, pour que le nouveau monarque quittât son royaume et vînt reprendre son rang parmi les sujets du roi de Portugal.

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