RÉSISTANCE DU PEUPLE POBTUÜAIS AUX PRETENTIONS DE L’ESPAGNE
Avant même la réunion des états, qui avait eu lieu le 1" juin 1579, pour jurer fidélité au roi Henrique , le premier élan de la nation avait été de protester unanimement contre la force étrangère , Le 8 mai , deux simples artisans , Martiin Fernandez , cordonnier, et Antonio Pirez, potier, tous deux prenant le titre de maîtres en la cité de- Lisbonne, avaient fait cette allocution dans une des salles du monastère do Carmo, et ils avaient cru devoir s’adresser aux gentilshommes dont la loyauté leur était connue :
« Seigneurs , nous avons su que quel- « ques personnes principales, quelques « nobles, oubliant les obligations aux- « quels ils sont tenus, et mettant de côté « leur honneur, tiennent un langage et
• font des choses qui sont contre le bien « commun et la securité de ces royau- « mes. Comme bons Portugais , nous « sommes décidés à y porter remède; « car nous nous souvenons de ce qu’ont « fait leshabitantsdecette ville, au temps « du roi Joam l"et sous d’autres monar-
• ques. Nous demandons à vosseigneu- « ries, comme étant têtes principales de «cette république, d'aider au moins à « la soutenir. Nous demandons qu’on « ne perde ni son honneur ni son droit, « en écoutant la partialité ou les consi- « dératious particulières de quelques in- « dividus. Vos grâces peuvent être assit-
« rées d’une chose; c’est que, pour la dé- « fense de nos droits et le châtiment des « Portugais versatiles , nous sommes « prêts à nous lever avec quinze ou vingt « mille hommes de cette cité et de ses en- « virons. Deux heures suffiront pour les « réunir si cela est nécessaire , et nous « brûlerons les habitations de ceux qui « commencent à parler et à agir contre « le bien général ; toutefois, rien de ceci « ne sera mis à exécution, tant que nous « attendrons châtiment et remède à ces « maux par une autre voie. Il nous a « semblé que nous devions rappeler cela <* à l’état de la noblesse et également « aux deux autres états, afin quel’assem- « blée entière traitât en toute sécurité « du bien commun et du repos de ces «royaumes, sans crainte de la force, « de la violence, des moyens cauteleux «ou préjudiciables. Nous” espérons donc « qu’on n’entendra plus dorénavant la « voix de ceux qui rendent tout impos- « sible , et qui ne veulent ni donner ni « chercher le remède à de tels maux O*» Les noms du cordonnier et du potier de Lisbonne n’ont été redits que nous sachions par aucun historien. Leur discours généreux est enfoui aujourd'hui dans un recueil ignoré. Il nous a semblé qu’il était bon de faire voir tout ce qu’il restait de ferveur patriotique à ce
S le généreux qu’on allait charger de îes.
Don Antonio le savait ; il connaissait les maux du pays , et il y cherchait sincèrement remèue : la postérité doit lui tenir compte au moins de quelquessentiments généreux.
MORT DU ROI CARDINAL. — DON AN- TONIO ÉLU PARLE PEUPLE. — EXPE- DITION DU DUC D’ALBE CONTRE LIS- BONNE.— PRISE DECETTE VILLE.— RÉ- SISTANCE DU PRÉTENDANT. — I.CS lut-
tes orageuses qui agitèrent les derniers moisdu règne de donflenrique minèrent sa constitution débile et le conduisirent rapidement au tombeau. 11 eut bien certainement le sentiment de sa fin pro-
(*) Voy. le manuscritde la Bibliothèque du rot n° 10,241 (fonds Saint-Germain.) Ce précieux recueil renferme d’autres pièces d’une certaine importance pour l'histoire du Portugal : nous nous empressons de le signaler aux historiens nationaux dont les publications récentes nous révélent chaque jour la science réelle et les généreuses tendances.
chaîne; mais il donna des preuves publiques de son animadversion pour don Antonio : peut-être n’eut-il pas la fermeté nécessaire pour désigner un successeur quelconque lorsqu’il en fut requis de nouveau ; il crut avoir accompli son devoir de roi, en désignant par son testament les cinq gouverneurs qui devaient régir le royaume dans l’interrègne qui allait s’écouler. Telle fut la faiblesse physique qu’il eut dans ses derniers jours, telle fut aussi l’impatience que l’on avait de connaître ses volontés dernières , que l’on agit de son vivant ,
, dit-on, comme s’il eût déjà compté parmi les morts. La caisse renfermant son testament fut ouverte solennellement , et l’on sut du moins à quoi s’en tenir surles dépositaires futurs du pouvoir. Il revint à la vie cependant; mais, dès ce temps , ses jours étaient comptés, et le 30 janvier 1580, comme il était environné de religieux qui ne quittaient plus son chevet, une éclipse de lune commença. Il demanda l’heure, se retourna sur son chevet et garda quelque temps le silence, puis changeant de position tout à coup, il dit aux moines : « Mettez-moi dans la main cette chandelle, J’instant est arrivé ; » et il expira
f lisiblement. L’éclipse , dit-on, avait eu e temps de s’accomplir entre l’heure où il avait parlé et celle qui l’avait vue finir (*).
Les dignitaires désignés par le testament de don Henrique prirent aussitôt possession de la charge importante qui qui leur était dévolue; et le prieur do Crato, de son côté, réclama avec vivacité pour qu’on admît en fait ce qu’il regardait comme un droit incontestable. On a pu voir par le discours que nous avons donnéquelques pages plus haut, s’il y avait des esprits énergiques dans le peuple et s’il restait des naines vigoureuses dans les cœurs portugais contre les Castillans. Don Antonio s’adressa à eux ; et il trouva aussi, parmi les nobles, des hommes comprenant que le plus grand malheur d’un peuple est de subir l’invasion étrangère. Tel , fut entre autres , ce généreux Diego de Menezes, qui avait
(*) Le pseudonyme du comte de Portalègre, Hyeronimo Franchi, raconte cetle mort étrange avec de grands détails; et il se livre ensuite à une appréciation assez modérée, contre son ordinaire, du caraclcre de ce monarque.
L’UNIVERS
combattu jadis dans l’Inde , et qui s’offrit à commander l’armée , dans le cas où l’on songerait à résister vigoureusement aux prétentions de l’Espagne.
De son coté , Philippe II ne négligeait rien pour obtenir par l’adresse ce qu’il savait déjà pouvoir obtenir par la force. 11 écrivit aux gouverneurs, pour revendiquer ses droits. Les signes les plus minutieux de son adhesion complète aux usages des Portugais ne furent pas négliges. On remarqua qu’au lieu de signer sa lettre el Rey , il souscrivit la dépêche du simple mot Rey , comme les anciens rois de Portugal, ayant grand soin, eu outre, de faire suivre la signature officielle des cinq points qui rappellent les cinq quittas, symbole des plaies du Sauveur, et , comme tout le monde le sait, souvenir tout national d’un peuple qui avait su conquérir sou indépendance.
Philippe, après tout, avait de chauds adhérentsen Portugal; et qui plusest, il avait entraîné dans son parti des gens dont l’habileté était restée incontestable : des noms parmi lesquels on comptait ceux de plusieurs seigneurs , tels que Portalcgrc et Christovam de Moura, prou vent suffisamment ceque nous avançons ici. Cela n’empêcha pas le prieur do Crato de lutter avec avantage contre ce pouvoir menaçant. Philippe, tentant de séduire le prétendant, alla jusqu’à lui écrire, de sa propre main, d’une manière tout affectueuse. Ces avances furent rejetées à bon droit par le prieur do Crato : il y a, je le répète, quelque chose de digne et de noble dans ce prince, c’est sa persévérance à faire triompher l’indépendance des Portugais.
S’il faut en croire des ouvrages , assez rarement consultés , don Antonio crut que la France, effrayée de l’accroissement de puissance qu’allait acquérir l’Espagne , n’hésiterait pas à lui envoyer des secours efficaces , et cette pensée le soutint dans sa résistance. Maisces promesses furent d'abord illusoires; et Henri III , sollicité par sa mère, se tint dans l’inaction. Il fallait agir cependant; car Phi \ippe le Prudent agissait. Après avoir pris le titre de défenseur du royaume , titre qu’il aurait voulu garder, disent ses ennemis , n’ayant pns la force d’aller plus loin dans ses prétentions , don An-'
tonio reçutofficiellement le nom de roi , mais à l’ improviste et dans une assemblée quelque peu tumultueuse. Durant un rassemblement populaire qui eut lieu à Santarem, le mot solennel d’acclamation : Reali Reali fut prononcé avec enthousiasme. Les pièces , validant le choix spontanédu peuple, furent. signées par plusieurs seigneurs et par certaines autorités locales, mais il n’y eut ni prise du sceptre , ni baise- main ; et cette dernière cérémonie, qui constatait jadis le vasselage des grands en Portugal , ne vint jamais confirmer le choix populaire. Tout rappela bien, en cette circonstance, les débuts glorieux du Mestre d’Aviz ; mais rien ne répondit dans la conduite du prétendant au commencement du règne de Joam 1er (*).
C) Le prieur do Crato manqua peut-être de résolution soudaine, s’il ne manqua point de persévérance; mais le comte de Porlalégre, qui se cache sous le pseudonyme de Coneslagio Franchi, calomnie c«* malheureux prince, lorsqu’il raconte sou élecliou à Santarem. Après avoir rappelé la jouruédu 10 juin lùSü, ou don Antonio était venu faire ses dévotions à une chapelle de la ville, avant de fonder une forteresse qui devait arrêter l'invasion de Philippe, il s’exprime ainsi : « La cérémonie ne fui sitôt commencée qu’Anthoine Daracchio, homme audacieux, Haussant un mouchoir sur la pointe de l’épéc, crin : Anthoine Roy , et fut suivi avec grand rumeur el grands cris, quasi (le toute la multitude, laquelle, pour s’assurer de ceux qui n’étoient de cet advis, ou pour une certaine vaillantise, tira les espées. En cet instant, Anthoine, feignant modestie, ou bien poussé de sou irrésolution, cria : A on, non, et marcha un pas avant comme pour faire taire le peuple ; et Pierre Coutigno, capitaine de celte place, avec colère, vouloit aussi empêcher les cris, disant que le prieur ne désiroit d’être appelé roy : mais cela ne servit de rien, car le UaracchiJ, baissant contre le capitaine une pistole qu'il leuoit, le üt taire : à l’occasion de quoi il se partit. Anthoine, soit que se voir tant d’armes nues à l’entour ou que se monter en tulle sorte à telle dignité, porte avec soy crainte, estoit peureux et tremblant, et en donna des indices notable aux siens; desquels estant aidé à monter & cheval, au premier pas, bronchant le cheval en signe de mauvais augure, il tomba quasi, et toute la noblesse qui s'y trouva le suivit à pied, la teste nue, comme roy.;» Non-seulement l'acclamation solennelle de : Real, Real para Portugal, frît prononcée dans cette occasion ; mais, oh le répété, les actes écrits, qui donnaient la couronne au grand prieur, furent signés par la noblesse et par le peuple. On voit donc que ce n’éloit pas sans quelque fondement que don Antonio prenait le titre de roi durant son exil; il l’élait, comme l’était devenu Jean 1er, par la volonté du peuple ; il ne lui manque pour garder la couronne (tu’une journée glorieuse comme celle d’Abjubarotta.
Philippe n’avait pas attendu gue les choses en vinssent où elles étaient en 1580 pour prendre uue résolution décisive; il avait fait taire un mouvement d'lmmeurco»treleducd’Albe,et ilavait rappeiécet impitoyable exécuteur de ses volontés pour le mettre à la tête d’une armée d’invasion, destinée à conquérir le Portugal. L’homme de fer obéit au maître. Vingt mille soldats d’infanterie, deux mille chevaux, s'avancèrent contre la frontière, sous le commandement du vieux général, pendant que Philippe le Prudent demeurait à Badajoz.
Malgré le péril de sa situation, don Antonio recevait des preuves évidentes de la sympathie des peuples, et même du dévouement de quelques familles
uissantes. Lorsqu'il entra dans Lis-
onne, et lorsque l’on confirma dans cette capitale l'acclamation spontanée de Sanlarem, il y eut, maigre la peste qui régnait encore , des divertissements populaires, qui témoignaient de l’assentiment qu’on donnait à cette élection. Hieronymo F ranchi , dont le témoignage ne saurait être suspect, rappelle qu’à cette occasion les femmes du peuple elles-mêmes voulurent donner des preuves non équivoques de leur amour pour l’indépendance nationale. Elles formèrent des espèces d’escadrilles militaires ; et ou les vit se promener en bon ordre dans la ville , tenant une pelle sur l’épaule : elles voulaient rappeler ainsi qu'a la fameuse bataille d’Aljuharotta une Portugaise, Brites de Almeida, armée simplement d’un pareil ustensile, avaitassommé à elle seule six Castillans.
Ces démonstrations encourageaient don Antonio; mais elles n’arrêtaient pas le duc d’Albe. Don Fernando de Tolède savait mieux que personne que les plus braves et les meilleurs de ce royaume avaient succombé dans les plaines voisines de Laroche; il marcha et ne rencontra qu’une faible résistance. L’histoire nous a conservé les noms de quelques dignes seigneurs, qui demeurèrent dans l’opposition armée, bien qu’ils ne tinssent pas pour le parti du prétendant. Honneur à ces Portugais du vieil âge, qui se rappelèrent les temps héroïques de ÎS’uuo Alvarez Pereira !
Don Diego de Menezes avait concen-
tré ses forces dans le château de Cascaes; il résista avec une valeur digne d’un meilleur sort; soit qu’il eût été trahi, comme le veut Vaseoncellos de Figueiredo, soit qu’il eût méconnu, par une fatalité malheureuse, les parlementaires du général espagnol, sa tin fut déplorable; sous le pretexte qu’il avait outre-passé les droits de la défense, l’impitoyable Fernand de Tolède lui lit trancher la tête (*).
L’arméedu ducd’Albe arriva bientôt à quelques lieues delà capitale; et contre son ordinaire { ce dont il fut loué depuis ), le vieux soldat ne temporisa pas : il passa leTageet fut, eu quelques jours, sous les murs de Lisbonne. Don Antonio était décidé à se défendre, et il résulte pour nous d’un grand nombre de documents, qu’il se vit secondé avec ardeur dans cette résolution par lesordres religieux, bien puissants encore à cetteépoque. Maisque faire avec une population mal armée , que l’on entraînait le matin au combat et qui se dispersait des qu’il fallait s’enrégimenter et former des corps réguliers propres à la résistance?
On regretta alors sans doute de n’avoir pas profité du moment d’enthousiasme qui s’était manifesté dans l’assemblée du 8 mai 1579. Les derniers cris poussés à Alcaçar retentissaient sans doute dans tous’les cœurs; mais la prophétie du Camuens s’accomplissait. Le prieur, dont on ne saurait faire un héros, résista cependant , et il résista avec une certaine énergie; le 25 août 1580, il avait été mis en déroute à Alcantara : il y eut encore quelques éehauffourées.
Le peuple ne manqua pas de courage, puisqu’un millier d’hommes furent tues; une lutte plus vive encore n’eût pas arrêté le duc d’Albe. Lisbonne capitula :
le centre de la ville fut excepte ; mais on pilla les faubourgs; et, si don Fernand de Tolède n’eût pas usé d’une précaution fort sage , en envoyant une garde sûre vers le port, la douane, où le commerce des Indes accumulait tant de richesses, eût été infailliblement dépouillée. Le pillage dura trois jours, et les couvents situés hors de la ville ne furent pas tous respectés.
(•) Selon Hyeronimo Franchi , les Espagnols ne perdirent qu'une centaine d’hommes dans U combat qui précéda la reddition de Lisbonne .
L’UNIVERS
Le prétendant était parvenu à fuir; un sentiment généreux pensa lui coûter * la vie; il fut blessé en voulant secourir un des siens , il échappa heureusement cependant, et il courut vers Santarem pour obtenir du moins un asile. Il eut, dès ce moment, la preuve du sort qui lui était réservé et de la terreur qu’inspirait le nom du duc d’Albe. La ville ou son acclamation avait retenti naguère avec tant d’enthousiasme, lui refusa l’entrée dans ses murs. La nécessité de pourvoir à sa propre sûreté lui persuada qu’il ne fallait plus désormais se présenter en suppliant; et, quand il parut devant Aveiro, qui le repoussait également , il crut bien à tort devoir user de violence : la ville, enlevée d'assaut par ses partisans, fut bientôt livrée au pillage O.
Pendant que ces événements avaient lieu , l'anxiété la plus vive régnait à Badajoz, où Philippe II avait transporté sa cour. Avant qu’aucun message otficiel parvînt dans cette ville, un marchand ambulant y lit connaître la victoire du duc d’Albe et la prise de la grande cité. Il y eut des réjouissances publiques qu’une antique inimitié expliquait; mais il y eut aussi des prétentions hors de saison que la prudence eût pu défendre. S’il faut en croire divers historiens, Philippe sut contenir jusqu’à un certain point ces ambitions etfréuées , qui fondaient sur la destruction récente d’une nation héroïque mille projets désavoués par la saine politique. Le fils de Charles-Quint était trop habile pour obéir ouvertement aux suggestions égoïstes. Il lit mieux. Lorsque le récit de la victoire se fut confirme par l’arrivée de don Fernand, le proprelilsduducd’Albe, les premières paroles officielles du monarque furent toutes en faveur du Portual : il mit en avant même la possiilité d’établir de nouveaux privilèges qui pussent rehausser encore aux yeux des nations la ville insigne de Lisbonne : c'était trop pour qu’on y crût.
Quelque temps après qu’on eut pourvu aux premières nécessités de la (*)
(*) Voy. Vasconcellos de Figueiredo : Hiatoiré secrète de don Antoine , roi de Portugal, éd. par M">' deSalnt-Onge, p. 6i$. Il va sans dire que le pseudonyme Cooestagio Franchi tonne, en celle circonstance, contre don Antonio.
conquête , un événement inattendu vint jeter la consternation parmi les Espagnols. Philippe tomba dangereusement malade, et bientôt son état empira à tel point , qu’on put croire à une mort prochaine. Dans les prévisions que cet incident faisait naître, bien des gens comptaient comme une faute irréparable le peu de diligence que le ducd Albe avait fait pour devenir maître de la personne du prétendant; il semblait meme que cette faute, aux yeux de quelques personnes, compensât fes avantages de la conquête.
Loin d’abandonner la partie , le prétendant faisait, au contraire, un appel plus énergique à ses partisans. Sur le bruit que Philippeétait mort, il se renferma dans la ville de Porto et s’y défendit avec vigueur. Des forces considérables envoyées par le duc d’Albe, à ce que l’on assure , et la trahison de quelques habitants, contraignirent le prieur à abandonner cette ville et à se réfugier dans le port de Viana, d'où il espérait gagner la France. Ce fut alors qu’il écrivit à Catherine de Médicis, en lui peignant sa triste position. Sa lettre, écrite d’un style plein de véhémence, ne fut pas inutile, et la reine vint à son aide.
On lui expédia un navire afin qu’il pût gagner la France; mais les mesures prises par le duc d'Albe s’opposèrent d’abord à ce qu’il profitât de ce secours. Il futdoncerrantdansle Portugal toutle reste de l’année 1580. Néanmoins, le (> janvier 1581, grâce à l’adresse d'un cordelier, il put s'embarquer et gagner Calais ; de là il passa en Angleterre pour tenter quelques efforts auprès d’Élisabeth.
Le moribond était revenu à la santé; et déjà la noblesse du Portugal pouvait s’en apercevoir; car de terribles exécutions ensanglantaient Lisbonne. Le nouveau roi, qui avait pris le nom de Philippe 1er, choisit naturellement ses victimes parmi les hommes dévoués au parti dedon Antonio.« Les plus intrépides furent intimidés par ses cruautés, dit Vasconcellos de Figueiredo; il ne pardonna pasàundeceux qui avaient favorisé ce prince ; la comtesse de Vimioso, mère du connétable de Portugal, sept de ses filles, belles et jeunes , furent les
premières qui éprouvèrent ses violences ; et, bien que leur naissance fût très-illustre, puisqu'elles descendaient du sang royal de Portugal , il les traita indignement et les fit conduire par des soldats insolents en Castille, où elles furent enfermées dans les tours de Torquado.
La femme de Manuel de Sylve, comte de Torrevédras , eut le même sort : un chevalier romain , nommé Sfortia, de l’ancienne famille des llrsins, et qui avait été fait prisonnier à Porto lorsque Sanche y assiégea don Antoine, fut empoisonné par l’ordre de Philippe: ce prince inhumain condamna à un bannissement perpétuel la veuve de Diego de Menezes , à qui le duc d'Albe avait fait trancher la tête, et la dépouilla de tous ses biens (*). » Il faut joindre à ces noms ceux d’Emmanuel de Portugal, de Diogo Botelho , l’ancien gouverneur de Tanger, de Moniz,dont tout le crime était dans une harangue courageuse; puis , il faut répéter avec le vieil historien ces mots d'une affreuse concision : « Il ne laissa pas un homme de tête et de courage 5 Lisbonne , afin de n'être point troublé dans la possession de ce royaume. »
On comprend qu’après avoir agi avec cette inflexible rigueur, Philippe eut besoin de se faire quelques amis; il accorda certains privilèges à Lisbonne; il déchargea le peuple de quelques impôts; et, en 1581, après avoir assemblé les états à Thomar, il reçut solennellement la couronne.
La tradition raconte que, lorsqu'il fit son entrée solennelle dans la capitale de ses nouveaux États (**), il répondit en excellent portugais à une harangue qui lui était adressée en espagnol. On dit aussi qu’il demanda , avec une sollicitude marquée, ce qu’était devenu l’auteur des l.usiades : cela prouve tout au plus qu'en politique habde il sentait la nécessité de conserver à ce peuple héroïque une ombre de nationalité. Mais les vrais Portugais , ceux dignes de ce nom, n’étaient pas allés au-devant du roi de Castille, et les sincères amis de la patrie répétaient déjà en secret le mot
(*) Voyez Histoire secréte de doD Antoine, roi de Portugal, rédigée par de Saint- Onge.
(•*) Le 20 Juin tut.
sublime du poète : « Tout meurt, quand meurt la patrie (*) ».
Le drame politique noué avec une certaine persévérance par le prieur do Crato, ne pouvait pas avoir son dénoûmeut à Lisbonne , c’était à l’ile de Tercérequ’il devait finir. Don Antonio, réfugié en France, était parvenu à intéresser à sa cause Catherine de Médicis , et il lui avait promis, dit-on, en cas de réussite, la cession du Brésil , si longtemps convoité par la France depuis les tentatives de Villegagnon. Soit qu’elle fût excitée par cette promesse, soit qu’un autre intérêt politique la guidât, sachant que le gouverneur de Tercère était sincèrement attaché au prétendant, elle accorda à don Antonio des secours en hommes et en argent ; et des forces assez considérables se rendirent par ses ordres dans cet archipel, pour soutenir la cause nationale. Lesdocuments portugais ne manquent pas sur cette expédition; mais ils sont presque tous entachés d’un esprit de parti qui les rend plus ou moins suspects : ceci d’ailleurs n’est qu’un épisode désormais sans grand intérêt. Nous nous contentons donc de rappeler, en peu de mots, ce que nous présente un recueil précieux.
« Le roi très-ohrestien Henri III , cédant aux instances du roi don Antoine de Portugal, envoya à l’île de la Tercère ou de Jésus-Christ, le commandeur de Chaste, qui reçut les instructions des deux rois; au commencement de mai 1583, il débarqua dans la ville d’Angra , à la tête de cinq cents hommes , au grand contentement des Portugais et des étrangers qui l’habitent, et surtout de don Emmanuel de Sylva, lieutenant général pour le roi don A ntoine dans cette Ile et dans celles que l’on nomme ordinairement d’en bas, c’est-à-dire Saint-Georges, Porto-Rico, Graciosa, Faval et Flores (**)• »
L’espace ne nous permet point d’entrer dans des détails circonstanciés sur cette expédition malheureuse; racontée d’ailleurs par le savant écrivain qui s’est chargé d'écrire l’histoire des Açores, il suffira de savoir que l’avantage’ ne fut
(*) / 4 o mono s mnrro rom e Ha ! n’a pas en réalité d’autre signification.
(**) Archives des voyages publics par M- Ternaux-Compans , t. 2, p. 302.
L’UNIVERS
pas du côté de don Antonio, et que ses plus chauds partisans perdirent la vu»
dans cette circonstance. Emmanuel d i Sylva lui-même tomba au pouvoir d *s Espagnols, qui lui tirent indignement trancher la tête.
Fixé d’abord en France, où il put craindre les assassins payés par Philippe; errant ensuite des Pays-Bas en Angleterre, avant de s’établir définitiveinentauxenvironsde Paris, don Antonio, toujours revêtu du titre de roi de Portugal, mena une vie obscure, vivant d’une pension assez modique que lui faisait la France. En plus d’une occasion cependant Henri IV lui témoigna la sympathie la plus vive; et la lettre que ce prince écrivit, longtemps après la mort de son hôte, au président Jeannin, pour lui recommander don Christovam, fils du prieur, qui passait en Hollande, reste comme une preuve positive de l’intérêt cordial qu’on lui portait (*). Don Antonio mourut à Paris le IC août 1595, à soixante-quatre ans. Son cœur fut déposé en l’église de Y Ave Maria , et le cercueil dans lequel étaient contenus ses restes embaumés, fut porte au couvent des franciscains.
En sa qualité de grand prieur do Crato , don Antonio avait besoin d’être relevé de ses vœux pour contracter une union légitime ; il laissa néanmoins dix enfants bôtards, et notamment deux (ils qui prirent le titre de prince, et dont l’ainé entra dans la maison de Nassau.
Longtemps les Portugais ne purent oublier que don Antonio représentait cet iufant don Luiz, sur lequel on avait fondéjadistant d’espérances. Au pointde vue politique, à peu près dans la situation de fondateur delà maison d’Aviz, ce ne fut pas le dévouement des peuples qui lui lit défaut, il lui manqua d’être un jort ouvrier aux œuvres de bataille, comme Jean Ier, et d’avoir près
(*) Il existe une autre lettre de Henri IV, datée de Lyon, lî.95, et adressée à Diogo Botelho; elle parle dans les termes les plus affectueux du prétendant Voy. Bresve et sommaire description de la vie cl mort de don Antoine, I*r du nom. ir>29. I vol. in-12, p. 129. Barbosa Macliado nous a conservé la longue épitaphe latine consacrée, à ce prince; et nous ajouterons que la Bib. roy. possède plusieurs lettres autographes de lui : elles se font remarquer
Ïiar la netteté du style et par lu perfection de a calligraphie.
de lui deux hommes tels que Jono das Regras, et surtout tels que le saint connétable (*). Disons-le d'ailleurs, malgré un certain mérite trop fréquemment rabaissé, don Antonio, qui ne s’était nullement préparé au rôle éminent qu’on allait lut faire jouer, ne garda ni fixité dans sa conduite, ni dignité dans ses premières transactions ; il eût peut-être régné habilement comme Joào III sur un royaume paisible, il ne sut pas commencer une dynastie (**).
(*) On trouvera tout le détail des relations de (ion Antonio avec la France dans l’ouvrage intitulé : () uadro elcmcn tardas relacôes poli liras e diplomaticas de Portugal , ord. e publ.peloviscunde de San tarent ; t. a. Nous rappellerons aussi que don Christovam, l’un des fils de don Antonio, écrivit, sous Louis XIII, l'histoire de cette période. Ce prince, qui était né a Tanger, dont son père avait été gouverneur, fut chargé parte prétendant d’une-mission auprès de l’empereur de Maroc : elle fut sans résultat. O* fut don Christovam qui entra dans la maison de Nassau.
(’*) H résulte des pièces diplomatiques récrtnment publiées, que, dès le début, le prieur do Crato ne sut pas asseoir scs projets d’une manière fixe et invariable. Ce fut, plus tard, ce qui donna si peu de consistance a ses prétentions, toutes prolongées qu’elles furent. Sans abandonner ses projets personnels, ta France le favorisait; mais l’habile diplomate qui résidait alors <i Madrid, était trop bien instruit des étranges tergiversations du prétendant , pour ne pas mettre en garde son gouvernement contre la conduite de ce prince. M. de Vivone de Saint-Goard écrivait, en ir>79.nu cabinet des Tuileries qu’il fallait se défier de D. Antonio, parce qu’il traitait avec l’Espagne, tandis qu’il réclamait nos secours. Malheureusement pour l'honneur politique de ce prince, les dernières révélations qui nous ont été faites h son sujet, prouvent que M. de Saint-Goard était bien informé. Grâce à une lettre, fort précise, que don Christovam de Moura écrivait a Philippe, nous voyons qu'a celle époque le prétendant avait singulièrement rabattu de ses prétentions, il les réduisait endéiiniliveà trois mille ducats de rente, réversibles en partie sur la tête de son fils, et au titre de gouverneur perpétuel de Portugal :tcl fut. du moins son ultimatum, durant une entrevue secréte qu’il eut avec l’agent si habile d’ailleurs de Philippe If. Si l’on ajoute une foi entière au récit de don Christovam de Moura, le prieur de Crato tint dans cette couférence des discours si extravagants et si étranges, qu’il croit inutile de les rapporter. Il est vrai ue dire que don Antonio était alors sous le coup d’un ordre d’incarcération lancé par le cardinal roi , sa conduite ultérieure se sentit de ce premier esprit d’incertitude; et ce ne fut pas la dernière fois qu’il donna raison h notre ambassadeur en Espagne Voyez, pour cette période, l’ouvrage cité plus bas. t. IV, première partie, introd. Pinto Ribeiro affirme d’aupart que Philippe sut fabriquer habilement des lettres qu’on attribua ensuite au prétendant.
Mais, pendant que ce drame s’achevait obscurément, dans un hôtel ignoré de Paris, une série d'aventures plus compliquées et plus étranges se préparait en Espagne et à Venise, et allait continuer l’histoire si romanesque de l’infortuné Sébastien.
IMPOSTEURS QUI PRENNENT LE NOM DE DON SÉBASTIEN.— AVENTURE DE CELUI QUI FUT JUGÉ A VENISE, ET QUI VINT A PARIS, EN 1588. — LA LETTRE DU DOCTEUR NOUVELLET. — LE P. F.
joseph teixeira. — En dépit de l’assertion de nieronimoMendoça, qui avait raconté d’une manière si touchante la mort du jeune monarque, dont il avait été à meme de contempler les restes; malgré les assertions de Leitao d’Andrada , qui assistait aussi à la bataille, et qui confirma le récit de sou devancier, il y eut presque simultanément plusieurs imposteurs- qui prirent le nom du roi don Sébastien et qui revendiquèrent la couronne. Les trois plus anciens appartenaient à la classe inférieure de la société et n’eurent guère qu’une audace imprudente dont on ne devait attendre aucun résultat sérieux. Nous passerons aussi fort rapidement sur leurs aventures. Ce fut dans l’Estrémadure que le premier parut : c’était un maçon de l’île de Tercère, qui prétendait‘aux honneurs de la royauté; il marcha droit sur Lisbonne, et l’on prétend que, s’il eût choisi un jour plus convenable, il eût infailliblement réussi : la potence de Philippe ILfit justice de ses prétentions. Malheureusement il entraîna dans sa mésaventure une plus noble victime que lui. Le second Sébastien parut dans la province de Beira : c’était un homme du peuple qui prenait ce nom; mais son affaire fut tout d’abord si bien conduite , que le cardinal d’Autriche y fut pris et recommanda même qu’on lui rendit les honneurs royaux : il en fut quitte pour une rude fustigation , et le sobriquet de Sébastien lui resta parmi ses compagnons. Le troisième imposteur qui prétendit lutter de ruse avec Philippe , était un personnage plus sérieux. Ce fut dans les propres Etats deson royal compétiteur qu’il parut : il exerçait l’humble métier de pâtissier en Castille, et le Pastelero de Madrigal acquit bientôt de la célébrité.
Après une défense assez vive , la justice s’empara de lui, et on l’exécuta sans pitié {*).
Après ces prétendants qui eurent une fin si peu rassurante, il y eut deux ermites qui tentèrent l’aventure. L’un était ne à Alcobaça et résidait près de villa d’Albuquerqüe; il vivait avec tous les dehors de la sainteté et réunit bientôt un assez grand nombre d’adhérents, parmi lesquels deux personnages, à peu près aussi audacieux que leur chef, essayaient de se faire prendre , l’un pour Christovam de Tavora, l’autre pour l’évêque de Guarda. L’évêque supposé fut le plus malheureux, on le pendit; le roi et son ancien favori allèrent aux galères.
L’histoire de l’autre solitaire présente un caractère plus original; elle eut lieu près de villa de Ericeira. Un jeune garçon, dont la famille était probablement inconnue, s’était retiré dans un lieu abandonné , et y menait en apparence la vie pénitente : une ruse fort simple contribua plus que tout le reste à lui gagner l’opinion populaire. Toutes les fois que quelque étranger était amené par le hasard dans le voisinage de sa cabane, il saisissait sa discipline ; et puis on l’entendait s’écrier au milieu des gémissements les plus douloureux :
« Malheur à toi, Sébastien; toute pénitence n’est rien en comparaison de tes fautes. » Cette circonstance eut du retentissement : le récit des austérités de l’ermite se répandit dans les lieux d’alentour, dit un historien portugais, et un laboureur fort riche, appelé Pedro Affouso, se déclara partisan du nouveau roi. Cet homme ne se contenta point d’une vaine démonstration en faveur de son protégé : avant armé plus de huit cents nommes, il adopta le nom de don Pedro de Menezes et prit le rang de général , ajoutant à cette dignité nouvelle les titres de comte de Torres-Vedras, seineur de Cascaes et graud alcaïde de Lisonne. II parait qu’il ne s’en tint pas là, et qu’il donna une de ses tilles en ma-
(*) Voyez sur ce personnage et sur ses pareils, un ouvrage espagnol , devenu rare : il est intitulé : Historia de Gabriel de Bspinosa, pnstelcro en Madrigal , que Jlngio serelrey don Sébastian de Portugal, y asi mismo laaejray Miguel de lus Santos-en el-ano. 1595. Xerez, lOttô, »
L'UNIVERS
riage au faux monarque. Le nouveau Sébastien évitait, du reste, de paraître en public. Lorsque l’autorité voulut intervenir dans cette momerie, elle trouva, dit-on, une vive résistance; on mit en marche des forces plus considérables, et le drame de villa de Ericeira eut le dénoùment de celui d’Albuquerque; cette fois seulement ce fut le prétendu roi qui fut exécuté ; le gros de l’armée alla ramer sur les galères.
Le père Claudede la Conception donne une foule de détails sur ces imposteurs, et l’on ferait presque un volume des récits plus ou moins romanesques qu'ils ont inspirés. Les Espagnols, dont le génie est si prompt à saisir, dans l'histoire, les moindres incidents dramatiques, les Espagnols ont trouvé l’étoffe d'une pièce de théâtre dans le Pasteleiro de Madrigal (*), et bien d’autres comédies du même genre ont fait retentir depuis sur la scène le nom du roi don Sébastien; mais tous les aventuriers que nous avons désignés ici fondèrent leurs prétentions sur des moyens, plus ou moins maladroits, je dirais plus ou moins vulgaires : il n’en fut pas ainsi d’un personnage, fort mystérieux, dont un prélat célèbre se fit le défenseur, qui parut à Venise, durant les dernières années du seizième siecle , et qu’on désigne fréquemment par le surnom du Calabrois. Nous l’avouerons franchement ici , après une lecture attentive des ièces fournies par un auteur dont la onne foi ne saurait être suspecte , l’histoire de ce personnage étrange présente tant de particularités curieuses, elle repose sur des faits si minutieux , elle offre, dans son ensemble, tant de rapprochements inexplicables , qu’on peut la mettre , sans hésiter, au nombre des mystères historiques dont nulle recherche, jusqu’à ce jour, n’a pu donner la solution. Trois ans après la mort de don A ntonio , en 1 598 , la seigneurie de Venisefit arrêter un homme qui prenait hautement le nom de don Sébastien. Ce personnage portait sur lui, sans en excepter une seule, les marques secrètes auxquelles on pouvait reconnaître le jeune souverain. Comme lui, il donnait des preuves d’une vigueur prodi-
(*) On a affirmé aussi dans un ouvrage écrit en français que cet imposteur prétendait être le lits dé Philippe, dou Carlos.
gieuse , malgré l’état apparent defaiblesse où la misère l'avait réduit; comme l’eût pu faire encore don Sébastien , il indiquait nettement quels étaient certains présents diplomatiques qu’il avait reçus au temps de sa prospérité. Les noms de tous les seigneurs portugais qui avaient partagé sa mauvaise fortune lui étaient familiers; il s’informait des particularités les plus cachées qui pouvaient être relatives à leur personne et à leurs intérêts. Enfin, il fut reconnu à Venise même par divers seigneursportugais, au nombre desquels il faut compter un homme d’un rare mérite , petit-filsdu célèbre Jean de Castro (*). La chronique contemporaine ne s’en tient pas là; elle affirme que nonseulement il désigna quels étaient les joyaux de la couronne, parmi certains bijoux volés dans ses malles, mais elle
firétend qu'une bague , donnée jadis par ui à la duchesse de Médina Cœli , laissa voir clairement son propre chiffre, que lui seul pouvait indiquer. D’un autre côté, les adversaires du pseudo-Sébastien faisaient remarquer qu’il ne parlait pas toujours facilement le portugais , et qu’une foule de locutions étrangères se mêlaient d’ordinaire à son langage; ils ajoutaient que les climats lointains avaient fait subir une transformation bien étrange à sa personne, puisque ses cheveux avaient complètement changé de couleur; ils allaient plus loin encore , et ils nommaient le village de la Calabre où le prétendu roi était né, si bien que le nom de Marco Tullio Catizzone devint bientôt célèbre à Venise et dans le reste de l’Italie.
(•) Don Jo&o de Castro, fils naturel dedon Alvaro de Castro, seigneur de Penedo, et arriere-pelil-lils du grand vice-roi des Indes, était si profondément convaincu de l'identité de ce prétendant avec la personne de don Sébastien, qu'il vint a Paris, le U Juillet 1600, pour essayer ne faire triompher une cause a laquelle il consacra son existence. Il avait assiste a la bataille d'Alcuçar Kébir ; et, par conséquent, son témoignage peut être de quelque valeur dans c<* grand procès. Il a publié a Paris même plusieurs ouvrages, écrits en portugais et devenus fort rares, ou il essaye ue démontrer que lo
K risonnier de Venise n’était autre que don Séasticn. Tel est. eutre autres, le livre intitulé : Diacurso da vida do sempre bem vindo e up~ parreido Rcy don StbasliUo; Paris, I6<r2.
Ce pelit-tils d’un des plus grands hommes du seizième siècle vivait encore en IC23, a Paris, dans une profoude misere.
Ce qu’il y a de bien certain , c’est qu’à la suite du long pregadi que le tribunal vénitien consacra àcette cause, et auquel assistèrent, entre autres Portugais, leprinceChristophe, fils de don Antonio, Joâo de Castro et le P. Sampayo, le mystérieux personnage fut purement et simplement banni de la cité. Le bruit courut et l’opinion s’est accréditée qu’il avait été envoyé aux galères : mais il suffit de lire l’ouvrage rarissime, dans lequel Teixeira a consigné les particularités de ce procès , pour se convaincre de la fausseté de cette opinion, qui a prévalu , et qui ne s’accrédita qu’en raison de la nécessité où se vit le'pseudo-Sébastien de s’embarquer sur une galère pour s’éloigner des États de Venise (*).
11 faut bien le dire, la partie essentiellement romanesque de ce récit , c’est celle qui comprend les vingt-deux ans qu’on vit s’écouler entre la perte de la bataille d’Alcaçar-Kébir et l’année 1698, époque du jugement rendu à Venise. Selon le récitlfait par le mystérieux personnage dont nous retraçons si rapidement l’histoire, après la bataille il serait monté sur un des gros bâtiments stationnant le long des côtes , puis on l’aurait conduit au cap Saint- Vincent. Guéri de ses blessures , sain de corps, mais profondément affligé d’avoir compromis le royaume , comme son ancêtre Alphonse V, il aurait résolu d’aller cacher sa honte dans les contrées étrangères. Parti avec quelques affidés , après avoir rassemblé des richesses d’un transport facile, il se serait dirigé vers l’Orient, et il aurait combattu avec une valeur peu commune dans les armées du schah de Perse. Fatigue de la vie errante qu’il menait, averti d’ailleurs par une vision , il auraitabandonné l’Orient pour se rendre en Europe.
(*’, Il y a eu de nombreuses discussions sur le sort du prisonnier. On a aflirmé qu’il avait été arreté à Florence, conduit à Milan, puis jeté dans les galères , d’où il ne sortit Jamais. L’auteur du Mercure jwrtugais , publié à Paris en 1648 par un certain Chastonnière de (tenaille, renferme sur la dernière période de rette vie aventureuse les détails les plus curieux; on y donne tout au long le récit d’une entrevue que le personnage en question eut avec le comte de Lemos , vice-roi de Na*
Îiles, et a la suite de laquelle, dit-on, il fut reneriné.
20e Livraison. (Portugal.)
Parvenu à Paris (*) , dans le cours de ses pérégrinations il ne se serait ouvert u'ù un petit nombre d’affidés , Rome tant le but principal de son voyage.
On l’aurait vu partir, presque immédiatement, avec l’intention d’obtenir une audience du pape; puis, le pape étant tombé malade, cette audience lui aurait été refusée. Volé de ses bijoux précieux , tour à tour ermite et mendiant, le personnage serait venu enfin au lieu où ses prétentions devaient acquérir une célébrité européenne. L’affaire de Venise est le dernier acte de ce drame bizarre; le personnage mystérieux qui a tant occupé plusieurs Portugais honorables est enfermé selon les uns , errant selon d’autres; mais il se voue désormais à l’obscurité ; et cependant Teixeira dit encore dans la première année du nouveau siècle : « Bien vous asseurèje que nous ne manquons point d’espérance de voir un jour libre et prospère ce mien roy et seigneur (**). »
(•) Cette circonstance cnrieuse est trop peu connue des historiens portugais, pour que noua n’en consignions point les faits principaux; ils nous sont révélés par une lettre contemporaine du docteur Nouvellet. Quel qu’il fût, le personnage sedisantdon Sébastien vintn Parisen 15S8, elaeincuradans le faubourg Sainl-Germain. Un certain Coutigno, établi dans cette ville, confia la chose au docleur, sous le sceau du secret; et le docteur, plusieurs années après, transmettait, en ces termes ce que ses souvenirs lui pouvaient rappeler : « Il commença a me raconter, disait-il , qu’ayant rencontré im gentilhomme de son pays a Paris avec lequel il avoil eu dés longtemps amitié, ils s’entretinrent quelques tours de plusieurs propos; et enfin ledit gentilhomme lui dit que don Sébastien n’estait point mort. De quoy le dit Coutigno fut fort eslonué et ne le pouvoit croire, jusques à lantqu’ll luy dit que, s’il ie voyoit, il faudroit bien qu’il la crust ; et ainsi de’propos a autres il luy promit le luy faire voir; et de faict le mena disner avec ledict don Sébastian, en son logis qui esloit, si bien m’en souvient, à la rue Saint-Jacques; combien que je ne me puis bien assurer si c’estoit en la rue Saint-Jacques ou bien en la rue de la Harpe, baste qu’il le mena disner avec ledict don SebasUan, ou soit le mestne Jour ou après, car aussi J’ay oublié cela; mais Ires-bien Je me ressouviens qu’it me dit que la seconde fois qu’il disnaavec ledict roy, il y eut un sien ami, aussi Portugaiz, qui le vint demander au logis où estoit dom Sébastian, et que comme il curamençoit à monter les degrez, luy Coutigno descendit hastivement pour l’empescherde monter, et ainsi s’en alla avec ce sien amv pour l’einpescher de descouvrir don Sébastian, qui ne vouloit estre découvert. »
Suyle d'un discours intitulé : Ad couture admirable. Paris, 1602; in-12, p. 40.
O Voyez AOVE.MÜRE ADJIIIUBLF.PMI-DESSÜ8
L’UNIVERS
LES SÉBASTI1NISTES. — LEDBS CROYANCES EXPOSÉES DANS UN VIEUX VOYAGEUR FRANÇAIS.— PERSISTANCE
de ces superstitions. — II y a une tradition populaire, qui se lie trop essentiellement à l’histoire que nous venons de rapporter, pour que nous négligions d’en constater l’origine.
C’est celle qui fait de don Sebastien une sorte de héros en hanté, un nouvel A rthur, destiné à ranimer les espérances religieuses des peuples et a consolider leur bonheur. Déjà , en essayant de faire connaître l’histoire du Brésil, nous avons parlé de cette secte des Sébas tianistas, qui semble avoir aujourd’hui son foyer dans les régions reculées de Minas , et qui jette des racines plus vivaces à mesure qu'elle s’éloigne de l’époque où elle prit naissance. Dès la tin du seizième siecle, cette étrange rêverie s’empara de quelques esprits exaltés, et peut-être pritelle son origine dans les prétendues prophéties de Simào Gomez, surnommé le Sapateiro sancto ; mais, n’en doutons pas, à cette époque, elle eut dans sa bizarrerie quelque chose de touchant qui se liait intimement aux malheurs du pays : empruntons quelques lignes à un vieil écrivain; le style constatera ici la date de la tradition , et elle peut mettre , d’ailleurs, en partiesur la voiede son auteur; voici ce qu’écrivait, dans les dernières années du dix-septième siècle, un de ces vieux voyageurs français que l’on consulte trop rarement :
« Je veux vous raconter ce que me dit, en la cour de Madrid, un religieux de beaucoup d’autorité et de crédit.
Près de son couvent , à Lisbonne , vivait un vieillard, qui avait été ministre employé de la justice : on l’appelait Ribeiro..., et, de la plupart de ceux qui le connaissaient , il était réputé fou; un jour il entra, comme cela était sa coutume très-habituelle, dans l’église dudit religieux qui, étant à la porte de la
TOUTES LFS AUTRES DES SIÈCLES PASSEZ ET PRÉ- SENTS, par laquelle il nppcri évidemment que don Sebastien, vmy etlégiOmr roy de Portugal , incognu depuis la bataille qu'il perdit contre les infidèle», en Afrique, l'un 1 57», est celuy me s me que h s seigneurs de P cuise ont delenu prisonnier deux uns cl vingt-deux jours, finie au 15 décembre dernier passé. Trad. Un castillan, iGut, 1 vol. iu-iZ, saut» nom d'imprimeur.
sacristie, dit à deux de ses compagnons : Voilà Ktbeiro, allons nous amuser un peu de ses prophéties... ; puis il fut convenu qu’un seul irait le trouver, parce qu’il parlerait plus librement et plus à cœur ouvert. Celui qui me contait la chose y alla, et, lui demandant des nouvelles, vint à toucher la matière en question. Mon religieux me jura qu'il discourait fort prudemment sur la matière et nullement comme un insensé; et, après avoir démontré la chose par nombre de raisons, déduites des anciennes écritures, il conclut par ces paroles formelles : « Seigneurs P. N., ceux qui traitent de ces matières ne les entendent point, parce que les uns disent que ce prince est dans une île ignorée, marie avec la fille d’un roi puissant, qui doit lui envoyer une puissante flotte, sur laquelle il viendra, et au moyen de laquelle il assiégera Lisbonne; tandis que les autres prétendent qu’il est en Norwége, et que c’est de la qu’il arrivera , ayant déjà dépêché à tous les princes de l'Europe ses ambassadeurs pour les prévenir de ne pas accorder leur secours a l’Espagne. En somme, les choses qu’on dit ainsi, sont pures rêveries de gens qui savent peu. Le prince que nous attendons, mou père , et que Dieu nous a promis, doit, entre nous, ne nous être apporté, ni par des flottes, ni par des escadrons guerriers; il n’amènera que paix et fêtes nombreuses; c’est au milieu d’elles que nous le recevrons avec acclamations; il ne doit pas prendre possession de son royaume par les armes, mais bien au son des joyeux instruments, des danses et îles sentiments d’allégresse ; on ne doit voir ni morts, ni fleuves de sang à son entréedans cette cité !... Ne m’en demandez pas davantage , mon révérend , mais priez Dieu qu’il vous le laisse voir, » et en disant celail me quitta. Ceci résume assez bien les opinions diverses des sébastianistes. Partout , cependant, la croyance de ces sectaires étranges ne se manisfesta pas avec des dehors si paisibles; et, s’il faut eu croire une feuille publiée à Rio de Janeiro en 1838, on vit, il y a six ans ,daus l’intérieur de la province de Pernambuco, un de ces redoutables adeptes s’emparer complètement de l'esprit de ses
compatriotes, et leur anuoncer, au nom du roi don Sébastien , que ce souverain d’un monde enchanté s’était réveillé et qu i! allait apparaître dans les solitudes de l’Amérique méridionale, à la tête d’une armée nombreuse et magnifique.
Joâo Antonio se contentait d’annoncer la venue du jeune monarque dans son village de Pedra-Bonita, à vingt-deux lieues de Villa de Flores ; mais ayant bientôt envoyé des solitudes de l’Inhamun, où il s'était retire, un nouveau néophyte, nommé Joâo Ferreiro, celuici se proclama roi et imagina, pour consolider son empire , des rits sauglants , durant lesquels on devait immoler des victimes humaines, pour leur valoir l’immortalité. Pedro Antonio, frère de l’ancien prophète, jaloux de l’autorité de son envoyé, l'assassina, dit-on, et prit le pouvoir ; il avait persuadé aux grossiers Sertanejos , sur l’esprit desquels il exerçait son empire , que par son influence ils étaient devenus à la fois invulnérables et invincibles. Vingt-six gardes nationaux , sous la conduite du commandant Pereirada Sylva, marchèrent du bourg de Belem contre ces frénétiques, en tuèrent vingt-neuf sur le lieu de l’engagement, tirent quelques prisonniers et dissipèrent les autres dans leurs forêts : il leur en coûta seulement cinq hommes; quatre autres furent blessés. Ceci avait lieu le 18 mai 1838, et, deux mois plus tard, la chambre des députés retentissait de ce fait extraordinaire. Trois siècles ne se sont pas écoules depuis la mort du roi don Sébastien, et l’histoire extraordinaire de ce prince est devenue un mythe , qui a fait naître, pour ainsi dire, une nouvelle religion. Selon quelques auteurs, le nombre des sébastianistes ne s’élevait pas, il y a quelques années , à moins de dix mille. On a publié, du reste, en Portugal , plusieurs écrits touchant ces étranges sectaires (*).
(*) Le prophète sébastianisle doat nous rapportons ici les folies sanglantes prétendait qu’au jour de la délivrance il lui suffirait de frapper la terre du pied pour en faire surgir des armées nombreuses. Vingt et une victimes, parmi lesquelles se trouvaient des femmes et de> enfants, avaient déjà été immolées quand l’autorité locale parvint a mettre un terme a ces barbaries. Quelque extraordinaires que puissent paraître ces fails (et ce qui se passe dans nos provinces ne nous douue malheureusement