‹ Portugal par m. Ferdinand DenisChapitre 58 sur 86 · RESTAURATION DU PORTUGAL · texte numérisé non relu

RESTAURATION DU PORTUGAL

avenement de joao iv. — Grâce à un livre célèbre, que sa forme coneise a rendu populaire, grâce aux situations saisissantes d’un drame moderne, connu de tous, il n’v a peut-être point dans l'histoire de Portugal une seule période qui ait eu autant de retentissement que celle dont nous allons esquisser les traits principaux. Nous n'hésitons pas à le aire cependant, si ce sont les qualités éminentes de ces ouvrages qui ont donné aux événements de 1640 un caractère propre à les populariser, ce sont ces mêmes qualités , toutes littéraires, qui ont contribué jusqu'à un certain point à fausserl’opinion sur les hommes et sur les choses. Nous ne saurions avoir la prétention de ré-

' O II semble qu’on ait cherché» récompenser le fils des découverte» du père; car don Francium. qui est représenté par Barbus» comme habile dans les sciences mal hématiques , lut nommé cusmopraphe en chcl llu Pérou et eiaminatrur des pilules.

former complètement Vertot au profit de la vérité , encore moins de demander un exposé sincère de l’histoire à l’auteur du drame. Pour accomplir cette tâche, un livre entier serait nécessaire ; et nou^ n’avons à notre disposition que quelques colonnes; mais nous ne craindrons pas de nous expliquer ici en peu de mots. Il fallait à l'habile écrivain , pour exercer sa plume, un de ces grands événements qui frappent d’autant plus vivement l’esprit des peuples qu’ils sont inattendus ; il fallait au poète une sorte de Figaro politique, aussi ardent que rusé, dont il pût animer sa fable : en mettant de côte les vastes dossiers légués à notre âge par la diplomatie du dix-septième siecle; en changeant complètement le caractère sérieux et les habitudes studieuses du principal agent de JoSo IV, on a eu les Pévolulions (*) et Pinto (**) : voyons ce que nous donne la vérité.

Grâce à de persévérantes investigations, on en a aujourd'hui la preuve, jamais, sous la domination de l'Espagne, la maison de Bragance ne mit en oubli ses justes prétentions. Dès le seizième siecle, don Theodosio protestait contre l’acte inique qui faisait tomber la couronne aux mains de Philippe II ; et tout nous prouve qu’aussitôt après la mort du prétendant, que la France ne cessa de protéger, ie ministre habile qui dirigeait la France, comprit à merveille le parti qu’on pouvait tirer d’un nouveau compétiteur au trône.

Si l’on en croit un ouvrage assez obscur, bien avant l’année 1640, Richelieu se serait occupé de fomenter une révolution à Lisbonne , en faveur de la maison de Bragance, et il aurait employé à cedesseinun certain joaillier, nommé Brotial , qui se serait abouché avec Pinto Ribeiro, magistrat considéré dès cette époque et plein du désir tout patriotique de rétablir l’indépendance nationale. Grâce à Pinto, l'agentdu cardinal ministre aurait instruit don Joâo, duc de Bragance, des dispositions fa-

{•) Les Révolutions de Portugal furent imprimées, pour in première fois, sans nom d'auteur, en 1689.

(") Ptnto, ou ta Journée d’une conspirallon, fui joue en l’an VIII. Ce drame, écrit en prose, est resté la production la plus originale de Népoisucéue ù'iuercicr.

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vorables qu on avait pour lui en r rance. De riches bourgeois de Lisbonne auraient été sondés sur les dispositions du peuple, et l’on se serait assuré de leur dévouement à la maison de Bragance (*).

Vertot ignorait cette circonstance importante, ou s'il la connut plus tard, son siège était fait; mais ce que l'auteur cité déjà ignore lui-même, c’est

ue la France ne cessa pas un moment

'entretenir à Lisbonne des agents cachés, faisant tous leurs efforts pour opérer une scission violente entre l’Espagne et le Portugal. Dès 1634, on voit Louis Xlll entamer une négociation secrète, afin d'engager le duc de Bragance à s’emparer de la couronne. Il ne s'en tient pas à un conseil dont il doit profiter, ilfait à ce prince des offres de secours effectifs, que les circonstances sans doute ne permirent pas alors d’accepter. Quatre ans plus tard, au mois de mai 1638, le cardinal de Richelieu renouvelleses tentatives pour opérer le soulèvement des Portugais ; enfin, le 15 août de la même année, il dirige plus que jamais ses efforts vers ce but, et en expédiant vers Lisbonne, en qualité d'agent secret, M. de Saint-Pé, il lait offrir positivement au chancelier, ainsi qu’à un certain capitaine Azevedo, qu'on ne voit cependant pasfigurerdans l’histoire officielle de rettr révolution, des forces assez considérables pour rendre l’indépendance au pays. Une escadre de cinquante navires, avec une armée de dix mille hommes de pied et de mille hommes de cavalerie, sont à la disposition du Portugal : il était trop tôt peutêtre pourqu’on les acceptât; mais le nom du duc de Bragance a été encore prononcé, et en cas de refus de sa part, le cardinal engage les grands du royaume à choisir parmi eux un souverain, appartenant à la famille royale, que la France, dit-il, se fera toujours un devoir de favoriser, parce qu’elle sort du sang de ses rois (**).

Nul doute ne saurait demeurer dans

C) Manatn, A 1 1 r fz ê <lf IHhtnlrede Portugal. Pari», 1707, I vol. in- 12, p. 571.

(") Voyez, dans le Qnadm elcmentâr , les extraits d’une ietlre du comte ti’Avaux au secrétaire d’P.tat Cbavigny, loin. IV, part. F* (Introduction).

I esprit du lecteur. Ces propositions fu- • rent déclarées dès lors au duc de Braganee et à sa femme, l'illustre descendante des Médina Celi; et, selon toute apparence , si don Joâo différa alors de donner une réponse favorable, c’est que le temps de le faire ne luisemblapas encore opportun. Eu poursuivant, du reste, la lecture des importants documents diplomatiques qui ont été récemment publiés, on est frappé d’une chose, c’est de l’insistance toute particulière que met don Joâo, devenu roi, à remercier le miuistrefrançais des dispositions favorables que le cardinal a toujours montrées pour sa cause. Peu importait, sans doute, à l'habile politique que le sceptre du Portugal tombât entre les mains du duc de Bragance; mais ce qu’il lui fallait obtenir avant tout, c’était que l’Espagne fdt affaiblie par la séparation violente des deux couronnes.

Ces faits, bien importants à coup sfir, puisqu'ils sont l'âme de toute la politique de l'époque, ont échappé à Vertot, ou plutôt il les < complètement ignorés; mais ce qu'il a établi d’une manière fort précise, c’est le début de la révolution. Lorsqu’il arrive à l'année 1640, et qu’il expose en quelques mots le caractère des divers personnages qui figurèrent dans ce drame, on sent qu’une certaine perspicacité lui a fait consulter de bonnes sources. « Marguerite de Savoie, duchesse de Mantoue, gouvernait alors le Portugal, en qualité de vicereine; mais ce n’était qu’un titre éclatant, auquel la cour n’attribuait qu'un pouvoir fort borné. Le secret des affaires et presque toute l’autorité étaient entre les mains de Michel Vasconcellos, Portugais qui faisait la fonction de secrétaire d’F.tat auprès de la vice-reine, mais, eu effet, ministre absolu et indépendant. Il recevait directement les ordres du comte-duc, dont il était la créature, et auquel il était devenu agréable et nécessaire par l'habileté qu'il avait de tirer incessamment des sommes considérables de Portugal ; et par un esprit d'intrigue qui faisait réussir ses plus secrètes intentions, il faisait naître des haines et des inimitiés entre les grands du royaume, qu'il fomentait habilement par des grâces et des distinctions affectées qui faisaient d'autant

plus de plaisir à ceux qui les recevaient u’elles excitaient le dépit et la jalousie es autres. Ces divisions , qui s’entretenaient entre les premières maisons, faisaient la sûreté et le repos du ministre, persuadé que tant que les chefs de ces maisons seraient occupés à satisfaire leurs haines et leurs vengeances particulières, ils ne songeraient jamais à rien entreprendre contre le gouvernement présent.

« Il n’y avait dans tout le Portugal que le duc de Bragance qui pût donner quelque inquiétude aux Espagnols. Ce prince était né d’une humeur douce, agréable, mais un peu paresseuse; son esprit était plus droit que vif ; dans les affaires, il allait toujours au point principal ; il pénétrait facilement les choses auxquelles il s’appliquait , niais il n’aimait pas s’appliquer. Leduc Théodose, son père, qui était d'un tempérament impétueux et plein de feu , avait tâché de lui laisser comme par succession toute sa haine contre les Espagnols, et les lui avait toujours fait regarder comme des usurpateurs d’une couronne qui lui appartenait. Il avait fait son possible

S’onr lui inspirer toute l’ambition que oit avoir un prince qui pouvait espérer de remettre cette couronne sur sa tète , et toute l’ardeur et le courage nécessaires pour tenter une si haute et si périlleuse entreprise.

« Dom Juan avait pris à la vérité tous les sentiments du duc son pcre; mais il ne les avait pris que dans le degré que lui permettait son naturel tranquille et modéré. Il haïssait les Espagnols, mais non pas jusqu’à se donner beaucoup de peine pour se venger de leur injustice. Il avait de l’ambition, et il ne désespérait pas de monter sur le trône de ses ancêtres; mais aussi il n’avait pas sur cela une si grande impatience que le duc Théodose en avait fait paraître. 11 se contentait de ne pas perdre de vue ce dessein, sans hasarder mal 5 propos pour une couronne fort incertaine une vie agréable et une fortune toute faite, qui était des plus éclatantes qu’un particulier pût souhaiter. » Il faut ledire cependant, l’habile historien n’a pas suffisamment approfondi le caractère de l’homme qu’il tait entrer sur la scène politique. Le duc de Bra-

gance n’était pas tellement ami du repos qu’il ne se fût livré à des études sérieuses et qu’il n’eût même abordé avec un rare succès les théories les plus abstraitesd’unartdifficile(*);i! passait avec juste raison pour un des hommes les plus instruits de son temps , et il suffit de lire quelques-uns de ses écrits anonymes pour se convaincre qu’il unissait à une instruction solide une grande finesse d’observation.

C’était, selon toute apparence, ce goût pour les études sérieuses qui l’avait déterminé à attacher à sa maison un des esprits les plus éminents de cette époque, Joào Pinto Ribeiro, qui, né d’une famille noble à Amarantbe (**), avait donné dès son extrême jeunesse des preuves de la plus vive intelligence.

Barbosa Machado nous le représente comme ayant fait les plus fortes études à Coimbre; et il était meme sorti de cette université célèbre assez habile dans l’étude des lois pour qu’il pût occuper divers emplois distingués dans la magistrature; il s’y était fait remarquer, dit son biographe, par ses rares connaissances et par son désintéressement.

Tel était l’homme auquel don Joao avait donné toute sa conliauce et qu'il avait attaché à sa maison. Son esprit ardent, son cœur vraiment patriotique, le rendirent bientôt l’agent principal d'une conjuration méditée depuis longtemps selon toute apparence , et qui, si

(*) Il cultivait la musique avec un succès rare; et Macedo prétend même que c’élnlt le

{dus habile théoricien de son temps. Non-seuement II avait rassemblé une immense bibliothèque musicale, rangée dans un ordre admirable et ornée des portrailsde Ions les artistes remarquables du seizième et du dix-septième siècle, mais, en outre, on a de lui plusieurs oeuvres anonymes; il a public à Rome, sans nom d’auteur, un livre intitulé : Dcfcnsa da miisica modema. Nous avons lu ce curieux opuscule; et il indique un homme qui avait de notables connaissances sur le sujet dont il s’élait occupé. Ces faits semblent avoir été complètement ignorés de l'auteur des Révolutions. Si Vertot eût été à même de lire les pièce» qui figurent dans le Quadro elemcntnr, cité plus haut, il se fût convaincu aisément que le fondateur de la dynastie de Bragance n’élait nullement dépourvu des qualités qui font le politique habile.

(**) Pinto appartenait h la noblesse; on peut B’assurer do ce fait dans Barbosa et surtout dans NIoeron, où le héros de 1040 a un excellent article, qui eût pu tenir en garde sur bieq des faits quelques écrivains postérieurs.

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elle éclata subitement , n’en fut pas moins le résultat d'une longue combinaison politique.

(Je que notre indifférence pour l'histoire de cette période en Portugal nous laisse ignorer complètement d'ailleurs, c’est que le peuple ne supportait plus qu'avec une impatience mêlée de colère les exactions du comte-duc, et qu'il se refusait même positivement à payer de nouveaux impôts. Déjà trois ans auparavant , en 1637 , une véritable émeute populaire avait éclaté dans une des villes les plus importantes du royaume, et cette espèce de révolution, bien connue dans les mémoires du temps sous le nom de tumultes d Eeora (*), n’avait eu une issue si prompte et si paisible que parce qu’aucun homme éminent ne s’était trouvé en mesure de la diriger.

L’Espagne s’était vivement émue, le comte-duc avait mandé à la cour les principaux seigneurs qu’on pouvait soupçonner de prêter leur appui aux mécontents. En 1638, quelques troupes avaient marché ; deux nommes énergiques, sortis de la classe ouvrière , Sesnando et Barradas, avaient été exécutés en effigie; puis tout était rentré dans un calmeapparent. Mais ce n’était pas seulement a Evora et dans le pays des Algarvesque le peupleexprimaitavecénergie son méeoutcntement : la nation cruellement décimée s’indignait; car, durant les troubles d’Êvora, il avait été question

(•) Cette espèce de prodromede la révolution de 1040 a été admirablement exposé par un habile écrivait) (lu dix-sepliemesiecle, qui fut mcié à toutes les affaires du temps. La premièrcdesÆjwnapéorasde Francisco Manoel de Mello est consacrée aux alUmc net tTÉvora (on désignait ainsi celle succession d’émeules qui précéda la restauration portugaise) Ce personnage intéressant, qui se trouvait alors au service de l'Espagne, a’étail vu chargé par le comle-duc d aller avec le comte de Linbares apaiser les mécontents; son compagnon avait eu l’habileté de se dégager d’une mission difiidle; Francisco de Mello, au contraire, était venu raconter les faits, et la prison avait récompensé sa sincérité. La sympathie de l’écrivain pour les agitateurs, du reste, ne parait pas douteuse. Dne chose remarquable et que Je ne me rappelle pas avoir vue indiquée dans son récit, c’est que tout s’exécuta durant les troubles d’Evora au nom d'un certain Munurlinho, dont la signature était apposée au bas des proclamations. Manuellnho était un pauvre fuu de la cité, qui servait de Jouet au peuple et qu'on avait surnomme ainsi par plaisanterie a cause de sa taille démesurée.

d'exiger d’elle un sacrifice plus humiliant que tous ceux qu’on lui avait jadis imposés. Les magistrats du peuple devaientétre mandés à la cour, et la, couverts d’un sac , ayant au cou la corde du supplice, faisant, en un mot, par une lâcneconcession, ce qu’avait fait jadis Egaz Moniz par un pur héroïsme, ils devaient prononcer, disait-on, l'amende honorable en présence du roi de Castille. On ajoutait encore qu'à la suite d’une consultation de théologiens habiles et de légistes complaisants, le Portugal, qui conservait une ombre de nationalité, allait être rayé de la liste des royaumes, et qu’en l’incorporant à la vaste monarchieespagnole, on effacerait jusqu’à ses souvenirs.

Après la lecture attentive de l’intéressant récit qui nous a été laissé par Francisco de Mello, on peut croire beaucoup de choses de la vaine gloire du comte-duc, et surtout de la façon quelque peu théâtrale (*) dont il usait en diverses circonstances, pour frapper certains esprits. Mais ces bruits, qui ne reçurent pas même un commencement d’exécution, pourraient bien avoir été semés a dessein par ceux qui devaient si courageusement d’ailleurs en recueillir les résultats.

Ce qu’il y a de bien certain , c’est qu'en dépit de sa feinte indifférence pour les émeutes qui se manifestaient si près de lui , le ministre ne s'etait nullement mépris sur la nature des relations qu’on entretenait dans la petite cour du duc de Bragance avec le reste du Portugal. Durant les troubles d’Évora, on l’avait entendu répéter ces mots fort significatifs : « Il n'y aura « point de repos en Portugal tant que la

* mauvaise herbe ne croîtra point dans

• les cours et sur les degrés du palais « deVilla-Viçosa. » C’est que dans ce palais, en effet, il y avait deux nobles cœurs qui avaient pu se comprendre, deux têtes pleines de force et de résolution et qui setaientsans doute communiqué

(’) Entre autres récita de Francisco Manoel, voyez la page ou il raconte l’audience solennelle du ministre. Cette galerie ou pénètre lo

rand Jour et qui se termine par une sorte

’alcôve a peine éclairée; cette voix qui commande et qu’on entend comme une sorte de murmure dans les demi-téuebres, tout frappait de terreur ccrtaiu» esprits.

leurs projets, bien que les historiens contemporains évitent de s'exprimer à ce propos (*). Quoi qu’en aient pu dire les écrivains les plus accrédités, durant les troubles d’Évora on n’entend répéter ni le nom de Pinto Ribeiro, ni celui de dona Luiza Francisca de Guzman (**), la noble épouse du duc de Bragance : lorsque la révolte de Catalogne vint agiter de nouveau les esprits , ces noms, qu'on a déjà gravés au fond du cœur, semblent, pour ainsi dire, oubliés. Ce silence sur les deux personnages qui menèrent à bien la conspiration est une preuve de plus de leur habileté. La vicereine qui commandait alors au Portugal, l’infante dona Margarida (***), y

(*) Qui rut l'initiative dans ce grand projet 7 Ce sera toujours un problème. Pinto Ribeiro «lait proturador ou, si on l'aime mieux, surintendant des affaires du duc de Bragance ; il résidait habituellement A l.isbonne , mais la nature même de ses occupations le ramenait fréquemment à Vllla-Vlçoaa : la ducliesse do Bragance, plus habile politique que son mari , put déméier rapidement ce qu’on pouvait attendre de ses lumières et de son activité. Les propositions du duc de Richelieu lui furent peut-être alors révélw-s? les documents positifs manquent sur ce point La vol» populaire donne encore aujourd’hui la meilleure part dans la réussite il Pinlu et à la duchesse de Bragance : je crois pour ma part à la tradition : oisons cependant, pour être exact, que le nom de Francisca de Guzman ligure tort rarement dans les écrits contemporains. Pinlo lui-métne évite de le prononcer : il y a là quelque molif dont nous ne comprenons plus la valeur politique.

(">Gelle princesse, née à San Lucar de Barrameda, le 13 octobre î c. i 3 , avait reçu une excellente éducation. Elle était Agée de vingt ans à peine en 1533, lorsqu’elle épousa le duc de Bragance ; elle eut de sou mariage avec don JoAo : don Theodosio , dona Anna, dona Jnanna, dona Cathariua, depuis reine d’AneJeterre , don Manuel, don Affonso el don Pedro. — Doua Anna et don Manuel ne vécurent pas assez pour recevoir le litre d’infants. A en Juger d'après la copie d'un portrail que l’on conserve daus la famille de Médina Siuunia, celte princesse avait un charme cztrème dans l’ensemble de sa physionomie Voyez les llctratox e biographiar dus persotiagens iltu t- /rez de Portugal. Lisboa, 1842. Ces porlraita sont exécutés par M. C. Legrand.

(”•) I.a duchesse de Mantoue était venue en Portugal vers la fin de l’année 1634 ; neanmoins elle n'avait pris possession du gouvernement qu'au mois de Janvier de l'année suivante. Elle était assistée pour la forme du marquis de Puehla; mais, comme le fait remarquer le comte d’Kricelra , cette dernière nomination était restée sans effet. Miguel de ,Vasconcel- Ins, sous le litre de secrétaire d'Etat, pourvoyait à tout sans contradiction et faisait tout exécuter sans reconnaître de dépendance. Cet homme si méprisé et si généralement bat avait,

fut elle-même trompée; l’exécuteur des volontés de Philippe IV , le rusé Vasconcellos. Ht taire un moment lessoup-

Îons qui le tenaient toujours agité, et a sécurité qu’on sut lui imposer par un silence habile, fut bien certainement la cause première d’un succès si complètement définitif, qu’on le dut croire inespéré.

Bien que l’auteur des Révolutions nous ait fait connaître les personnages principaux qui figurèrent plus tard dans ce drame , ce sera là le seul emprunt que nous ferons à son récit animé, et un historien portugais, qu’il n’a pas assez consulté, nous servira d'abord à exposer les faits principaux de celte prodigieuse restauration.

Vers la fin de (640, le nombre des conjurés s’élevait, dit-on, à quarante (*); pour la première fois des propositions furent adressées au duc de Bragance, durant un voyage qu'il fit à Aimada; ces préliminaires, en ce qui le regardait, n'aboutirent à rien de définitif: le 12 octobre de la même année, il y eut une assemblée des principaux meneurs a Lisbonne : cette réunion était commandée par les circonstances , car la guerre , qui allait se déclarer en Catalogne, devait nécessairement éloigner de la capitale plus d’un membre de cette association patriotique. Ou voulait en finir avec la domination espagnole, et l’onseplaignitamèrement du duc de Bragance, dont la tiède

dit-on, des talents remarquables en finance Son Rendre Diogo Soares possédait le même titre que lui, et partageait la haine populaire; niais il résidait à Madrid.

(•) Nous donnons ici les noms des plus notables d’entre eux tels qu’ils nous ont été transmis par le comte d’Ériceira, dans son Portugal n staurado : don Antfto d’Almoda, don Miguel d’Almeidn, le

Srand veneur, Jorge de Mello, Pedro de Mononça, Antonio de Saldunha, JoAo Pinlo Ribeirô , le marquis de Ferreira , le comte de Vimloso, don JoAo da Costa, don Jeronymo d'Atayde et son frère don Francisco Coutinho, Fernôo Telles, Antonio de .Mello et Loir, de Mello, EatevAo da Cunha, JoAo de Saldanha, don Affonso de Menez.es , Thomé de Souza, don Anlonto Tello, don JoAo da Sylva e Menezes , don Alvaro d’Abranches , A y res de Saldanha, don Antonio Al va res da Cunha, Barlholomeu de Saldanha , TristAo da Cunha. Luis et Nuno da Cunha ses (ils, don Miguel ChiUle Rollim, don Luiz d’Almada, fils de celui qui ouvre la liste, don Thomas de Noronlia , don Antonio Mascarenhas, Francisco deSampnlo, don Carlos de Noronha, Frein d’Axulrade, Lobo Figuelredo.

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lenteur fatiguait les meilleurs esprits ; il fut même question de couper court à ces hésitations et de se constituer en république, à l’imitation sans doute des

{irovinces-unies de Hollande. Pinto Ri- »eiro parla avec énergie contre ce projet, et rallia les esprits à don Joâo, en rappelant que ce que l'on prenait pour une lâche irrésolution était après tout de la prudence. 11 termina en affirmant que le duc de Bragance avait le cœur trop haut placé et connaissait trop bien ses devoirs de gentilhomme, pour rejeter des efforts généreux qu’il approuvait en secret.

La fortune de la maison de Bragance tint alors à ce peu de mots : un nouveau message fut résolu, et ce fut Pedro de Mendonca, grand alcaïde et seigneur de Mourào, qui se chargea d'aller à Yilla- Viçosa vers le duc et de sonder ses dispositions : le digne Portugais qui entreprenait ce voyage comprit ce qu’il y avait de délicat et de difficile dans sa mission.il passa par Évora, où tout était apaisé en apparence, mais où des cœurs chaleureux battaient encore pour l'indépendance; et la il trouva le marquis de Ferreira, le comte de Vimioso et Rodrigo de Mello, qui écrivirent au duc en le pressant, avec leur loyauté bien connue, d’adopterenGn une résolution désirée de tous.

Nous avons déjà essayé de le faire comprendre, don Joâo était un esprit distingué, rempli de qualités aimables, ami des plaisirs de l’intelligence, ayant même ce genre de bravoure qui convenait à un gentilhomme, et qu’avait remarqué Pinto ; ce n'était pas un chef de parti. Pedro de Mendonça le rencontra à Villa-Viçosa comme il revenait de la chasse; il lui remit les lettres dont il était porteur, mais il le trouva encore irrésolu et dut penser intérieurement, que chez ce seigneur, si ardent pour le plaisir, si tiède pour les affaires, il n’y avait guère l’étoffe d’uu roi La destinée du Portugal comme monarchietintalors, on peut l’affirmer, aux paroles nettes et décisives d’un esprit fin, et plus encore à la résolution soudaine d’une femme digne d'être reine.

Le duc de Bragance avait alors un secrétaire intime, dont les conjurés se défiaient : en lui remettant le pii auquel

il demandait une réponse immédiate, l’alcaïde de Mourüo avait supplié don Joâo de n’en point révéler le contenu à Antonio Paes, et le duc s’était contenté de répondre : Tenez-vous sur ce point l’esprit en repos; mais il en connaît mieux le contenu que moi-même. Ce fut à cet homme, dont l'histoire taitpresque toujours le nom , qu'il alla se confier dans l’anxiété où l’avaient jeté les dernières propositions du comité secret de Lisbonne. Antonio Paes avait sansdoute reçu scs instructions de Pinto, et il connaissait probablement les défauts ainsi que les qualités de son maître ; il se contenta de lui poser cette question • « Que fera le duc, si le peuple, las d’at- « tendre, se constitue en republique? — ■ Il suivra , vous le savez bien , Anto- « nioPaes, l’opinion du royaume, et « courra tous les risques qui doivent « assaillir la patrie. — Alors le doute « cesse, et qui se décide à risquer sa vie « pour être vassal dune république, « trouvera plus de gloire à la conduire « en recevant d’elle le tilrede roi. »

Don Joâo ébranlé passa ensuite dans l’appartement de la duchesse, et là une réponse plus Gère et plusfermedevaiten-

fin le décider « Plutôt mourir en ré-

« gnant que de vivre asservi, monsieur; « et quant à moi, j’aime mieux être reine « une heure , que d’étre duchesse toute « ma vie. » Pedro de Mendonça transmit aux conjurés une réponse que beaucoup d’entre eux n’attendaient plus.

Les faits curieux que nous rapportons ici sont rappelés par plusieurs écrivains portugais ; et bien que le comte d'Ériccira fût encore un enfant en bas âge, lorsque la révolution eut lieu , il a pu facilement plus tard interroger les acteurs principaux qui figurèrent dans ce drame. A nos yeux donc ce récit équivaut, pour ainsi dire, au témoignage d’un contemporain. On se demande néanmoins comment cet historien consciencieux passe si légèrement sur les derniers rapports des conjurés avec le duc de Bragance, et l’on aenuiert avec quelque surprise la certitude que la narration d'un personnage éminent, qui eut la part principale danscette négociation, lui fut complètement inconnue. Pinto Uibeiro, en effet, nous raconte dans un précieux opuscule que l’on peut mettre

au rang des plus grandes raretés biblio-

{;raphiques, qu’il fut encore envoyé par es conjurés au château de Villa-Viçosa après le retour de l’alcaïde de Mourào : il s’agissait d'avoir le dernier mot du duc, et ce fut lui qui l’obtint. Son voyage est raconté par lui-même d'une façon concise et originale, que nous nous garderons bien d’altérer, et nous nous contenterons de rappeler au lecteur que, selon ce qui a lieu chez les gens d’action, il aimeà parlera la troisième personne. — • Pinto partit pour la résidence du duc, dit-il; il arriva avec tant de rapidité à Villa-Viçosa que, dans l’allée, la station et le retour, il n’employa pas plus de dixjours, et qu’il était déjà à Lisbonne le 21 du même mois, il lit part au duc de tout ce qu’il savait sur la matière et de tout ce qu’il lui vint à la pensée; facilitant l’entreprise et exposant nettement, son vœu... Mais il trouva les choses eu meilleure situation que son esprit ne l’eût imaginé, puisqu'il vit le duc résolu, dans le cas ou cette grande entreprise échouerait au sein ue Lisbonne , à se mettre en campagne et à tenter la fortune avec les populations del’Alem-Tejo,qui étaient à sa dévotion.

Un cœur qui sent de la bienveillance ose beaucoup, et Joào Pinto, certain de la disposition favorable qu’il rencontrait dans la chose entreprise, anticipa et mit l’effet à la place de l’intention : là même se jetant à genoux, il dit au duc : « Proximus accingendus habetur pro accincto! Votre Majesté doit être acclamée roi et seigueur légitime de ce pays, et moi je la reconnais pour telle; donc je puis lui baiser la main et être le premier qui lui rende cet hommage, » et en s’exprimant ainsi, il joignit l’effet aux paroles, quoique avec la modestie qui lui est naturelle Sa Majesté s’y refusât disant : « Ne vendons pas la peau avant la chair. — Eh bien , moi, plein de confiance, j’affirme à Votre Majesté que les désirs ne vont pas encore jusqu’où ira le succès. » Le tableau d’intérieur, tracé par l’auteur le plus influent de la révolution de 1640, a été négligé par tous les écrivains nationaux ou étrangers; il réhabilite cependant «aux yeux de 1 histoire le monarque qu’on peint comme étant si irrésolu, et il est une preuve ajoutée à tant d’autres du

haut degré de confiance qu’avait Pinto dans sa cause.

Après sa première entrevue avec don Joan, Pedro de Mcndoça s’était arrangé de manière à ce que* les principaux conjurés qui résidaient à Villa-Viçosa même et surtout à Évora fussent instruits des bonnes dispositions du duc ; Pinto put leur confirmer cette nouvelle. Mais, aussitôt après avoirobtenu le dernier mot de don Joào, il se rendit à Lisbonne au près de ses adhérents, car c’était chez lui que se tenaient les assemblées secrètes, où s'agitaient les grands intérêts du pays. La plupart des historiens nui ont traité ce point important de rhistoire du Portugal, ont insisté sur un événement qui pensa tout faire échouer. Dans la nuit du 28, nuit destinée à toutes les grandes déterminations, un jeune gentilhomme, nommé don Joào da Costa, qu'on n'avait point mis jusqu’alors dans le secret, se trouva par une circonstance fortuite en rapport avec les conjurés et fut convié par eux à prendre part au grand mouvement qui se préparait : il tint des discours d’une telle nature , qu’il devint suspect, et qu’on put croire un instant à quelque trahison de sa part. Vertot passe rapidement sur ce fait , mais le comte d’Ericeira le raconte longuement et l'expose avec complaisance, comme un des épisodes les plus intéressants de sa narration; il va plus loin, il donne dans toute leur étendue les représentations adressées par le jeune geutilhommeaux autres conjurés dans cette nuit mémorable. Un écrivain d’un talent réel, mais souvent imparfaitement renseigné, Alphon.se Rabbe, admireavec raison ce discours, dont il vante la prudence et l’énergie. Mais, nous sommes bien contraintde le dire ici, c’est au comte d’Ériceira, don Luiz de Menezes , qu’il faut faire honneur de cette longue harangue remplie d’expressions pittoresques et hardies. Le narrateur par excellence, Pinto Ribeiro, raconte tout autrement les faits, et lui, seul acteur obligé de cette scène, mérite une foi complété. « Touf allait miraculeusement, dit-il dans son langage sincère et animé, lorsque s’éleva une bourrasque si périlleuse qu’elle eût pu faire perdre la tramontane au plus habile, si Dieu n’eût pris soin d’apaiser

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la mer(*).» Le même personnage expose ensuite que, dans la réunion du 28 , il avait été convenu que chacun des conjures s’ouvrirait à un certain nombre de gens sûrs, et que l'un d’eux, contre la volonté générale, «.ayant parlé à certain gentilhomme, trouva en lui tant de prudence et d’hésitations, que ces qualités allaient jusqu'à obscurcir sa valeur. » Le fidalgo, dont l’indiscrétion mettait en si grand danger la liberté du pays, s’ouvrit aux autres conjurés : l’inquiétude la plus vive les gagna , et il fut convenu qu’on irait trouver Pinto, pour qu’il avisât le duc. Le 29, à une heure après minuit, deux gentilshommes vinrent en son logis pour le chîrgerde cette affaire. Il demeurait dans le palais de Bragance, mais il alla ouvrir lui-même aux conjurés, en se gardant bien d'avertir les serviteurs. La contrariété qu’il éprouva en recevant une telle communication fut grande; il comprenait peutêtre mieux qu'un autre l'inconvénient u’il y avait à ajourner les résolutions u duc. « La discussion , dit-il , dura trois heures de la nuit, les trois conjurés passant et repassant dans les salles du palais en s'entretenant de cette position difficile. » Enfin ils s’éloignèrent en lui enjoignant de prévenir don Joâo. Mais lui, ajoute-t-il , avait résolu de ne le point faire « parce que ces moyens dilatoires étaient pires que le péril luimême ; on aventurait d’ailleurs le secret par ces retards aussi bien que par la communication... le duc, tenu en suspens, pouvait se refroidir et ne plus ajouter crédit à d’autres déterminations. »

Pinto, qui, selon l’ordinaire des hommes de sa trempe, des vrais chefs de parti , se tient à dessein sur le second rang, ne se montre-t-il pas tout entier dans ce peu de mots? Aussi se garda-t-il bien de jeter la perturbation dans l’esprit de don Joâo. Il lui écrivit par un serviteur affidé, mais il lui écrivit deux mots seulement, «que Votre Excellence arrête ce qu’elle a mis en ordre et qu’elle suspende tout jusqu’à nouvel avis de ma part. » Pinto prévint ensuite les chefs principaux, qui ignoraient le

(•) Discorso de l usurpation <*, rétention? e ris-

toratione del regno ai Porhtfjnllo /alto dal dottor Gio. Pinto Ribero, Lbbona, 1616.

nouvel incident, et entre autres don Miguel d’Almevda ; cette démarche n'eut d’autre résultat pour lui que de lui faire comprendre combien sa conduite trouvait peu d’approbateurs : les conjurés se virent cependant ; ils comprirent qu’il fallait donner quelque chose à la fortune. Le duc fut avisé et la détermination invariablement prise. Le Ier décembre 1G40 fut désigné pour marquer désormais l’ère nouvelle de l’indépendance (*).

Il était dit que les femmes rempliraient le rôle le plus digne dans cette noble révolution. Comme dans les temps antiques, quelques-unes d’entre elles firent à la liberté du pays le sacrifice de leurs angoisses maternelles, comme dans les âges chevaleresques elles exaltèrent de leur héroïsme ceux qu’elles envoyaient au combat : une noble dame de Lisbonne, dona Filippa de Vilhena, arma elle-même ses deux fils, et, en tenant l’épée de leur père qui avait servi auxlndes.elleleurdit: « Allez, vousétes chevaliers. Gagnez un trône au roi et la liberté au pays (**). » Jeronymo d’Ataïde et Francisco Coutinho échappaient, pour ainsi dire, à l’enfance , ce fut leur mère qui les revêtit de la cuirasse, qui leur ceignit l’écharpe brodée de ses mains, mêlant à ces soins les baisers maternels. Une autre damequi portaitle nom de Lancastre, agissait ainsi dans la même matinée; bien d’autres se sentaient au fond du cœur la même pensée, et faisaient leur sacrifice en silence , et lorsque ces femmes avaient pleuré comme des chrétiennes, elles se rappelaient le mot de la Spartiate : Il est l’heure, partez; revenez libres ou ne revenez pas.

L’heure des grands dévouements en

(*) Le comte d’P.rlceira est d’une brièveté bien incomplète touchant ces faits capitaux : il dit même que Pinto envoya au duc des messages contradictoires qui le jetèrent dans une extrême confusion d’idée; mais Pinto a soin de fairelremarquerque la teneur du second message fut la même que celle du premier : ce qu’il fallait pour que le duc se tint sur ses gardes sans se décourager complètement; un nouvel avis lui vint plus tard , c’était celui de la détermination définitive.

(**) Cette scène, que nous ne faisons qu esquisser ici, a reçu tous tes développements désirable* d’un écrivain portugais , M . Sylva Leal Junior. Tout cela est aussi dans Laclede, mais fort décoloré.

effet était arrivée. Neuf heures avaient sonné, toutes les boutiques étaient ouvertes et rien ne dénotait que, dans lequartier qu’habitait la duchesse de Mantoue , une grande commotion politique allait avoir lieu. Le terreiro ou largo dos paços était aussi paisible qu’aux jours tranquilles de Philippe III; quelques carrosses seulement et plusieurs cavaliers arrivaient sur la place, mais rien encore ne devait inquiéter les habitants du palais. Un noble vieillard, qu’on était accoutumé à voir quelquefois chez la vicereine, don Miguel d’Aimeida avait passé le seuil du château. Tout à coup la détonation d'un pistolet retentit dans la salie des Allemands, c’est le signal attendu : des centaines d’hommes sortent des carrosses , des cavaliers encombrent la place. Ce conspirateur octogénaire que la garde a laissé passer , ce vieillard qui représente l’antique noblesse portugaise, se montre au balcon, il tient son épée à la main et parle au peuple : « Vive le roi don Joào IV jusqu'à ce jour duc de Bragance; meurent les traîtres qui nous ont retiré la liberté! » Une clameur immense lui répond; l’instant de la lutte approche, et c'est aux cris de mort pour la Castille que trois hommes résolus attaquent la garde espagnole. Jorge de Mello, Estèvam da Cunha, Antonio de iWclIo de Castro, se jettent sur les Castillans et les forcent bientôt à se rendre, en criant « Vive Bragance! » Pinto Ribeiro avait été homme de sage conseil et de haute prévision politique , il fut homme d’action à l'heure du péril : les conjurés s’étaient divisés de telle sorte que toute résistance pût être paralysée. Au même instant Pinto marcha à la tête des plus résolus vers l'appartement de ce Miguel de Vasconcellos, qui seul, par une résolution soudaine, pouvait encore arrêter les efforts. Pour parvenir jusqu'à lui il fallut se debarrasser, par le pistolet ou par le poignard , de quelques-uns de ses affidés; mais cet homme, que le soupçon tenait toujours éveillé, avait eu foi jusqu’au bout dans sa fortune et s'était refusé aux meilleurs avis : averti tout à coup du danger, il avait dédaigné cette conspiration soudaine et s’était orgueilleusement comparé à César;

« Je l’imiterai dans sa fortune, » avait-il

21e Livraison . (Portugal.)

dit à Fonseca (*) : puis il était allé se oacher dans une armoire, comptant snr le silence d’une vieille servante, qui seule pouvait le trahir : il n’y eut pour lui ni dévouement ni pitié lorsque son heure fut venue. Les conjurés entrèrent bientôt en tumulte dans rappartement qu’il habitait; il suffit de jeter un coup d’œil sur ce lit en désordre qu’il venait de quitter et sur cette femme qui tremblait, pour deviner qu’il n'avait pu fuir : une epée nue , un geste menaçant , suffirent pour intimider la vieille. FJIe demanda mentalement pardon à Dieu, dit un historien, et son regard furtif indiqua l’armoire. Vasconcellos reçut la mort sans proférer une parole; ce fut Antonio Tello,qui, le premier, lui tira un coup denistolet (**) , puis les autres conjurés le frappèrent à leur tour, et le cadavre de l’indigne ministre fut jeté par la fenêtre. Les cris de Vive la liberté! Vive don Joâo, roi de Portugal ! accompagnèrent cette sanglante exécution ; les acclamations du peuple y répondirent.

Vasconcellos, haï et méprisé de tous malgré sa capacité peu commune, était la seule victime que les conjurés voulussent donner au peuple. Pendant que ce cadavre sanglant et dépouillé était traîné dans les rues de Lisbonne, Miguel d’Aimeida, Fernand Tello de Me-

(*) Voyez à ce sujet Laclede, dont le récit est diffus, mais qui parait assez bien informé : Manoel Mansos de Fonseca était venu avertir le ministre de Philippe, et il le trouva d'abord dans la plus grande sécurité. Un manuscrit espagnol delà Bibliothèque du roi , sous le n° 24 (fonds des Petits-Pères), dit que trois hommes s’échappèrent de la chambre du secrétaire d’Etat au moment ou les conjurés y entrèrent, et qu’on les maltraita fort. L’auteur anonyme de cet écrit qui n’est cité dans aucun catalogue , parait au fait des moindres particularités. C’est ainsi qu'après avoir raconté comment on tua Vasconcellos sans lui donner le temps de demander confession , une partie des conjurés se rendit au moment même a son habitation particulière, située alors a la Fontaine du roi {al Chufnriz del rey); on espérait y saisir le frère du ministre, Joào de Braga; ce personnage échappa sous des vêtements de femme. Un autre frere de Vasconcellos, l’évêuede Leyria, se trouvait «i l’église à l’heure ii soulèvement , et put se cacher dans un couvent de religieuses.

(**) F.l non Rodrigo de Sa’, grand chambellan, comme le dit Vertot : Laclede, passablement au courant des détails de cotte scene lerrible, raconte tous les outrages qui furent faits au cadavre. On le dépouilla de ses vêlements, il fut traîné par les rues tout un jour, et ce fut Pinto Ribeiro qui obtint qu’on lui donnât lasépullure.

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nczes , Joao da Costa et bien d’autres se dirigeaient vers i'apparteinent de la vice-reine. Pour parvenir jusqu’à elle , ils brisèrent quelques portes et ils la trouvèrent enfin dans la salle de la Galère. Marguerite de Mantoue avait promptement compris que les discours qu’elle adressait au peuple étaient inutiles ; à rapproche de don Miguel , elle se tourna vers les conjurés et espéra sans doute avoir plus d’influence sur ces représentants de la haute aristocratie qu’elle n’en avait eu sur la foule irritée; elle leur dit avec un certain trouble : « Déjà le ministre coupable a payé les délits qu’il avait commis.

Messieurs , que votre colère ne pousse pas les choses plus loin, elle ne serait

K lus digne de si nobles cœurs. Je m’olige à ce que le roi catholique, nonseulement pardonne , mais soit reconnaissant de ce qu’on a délivré ce royaume des excès du secrétaire (*). « Ce n’est pas saus dessein que nous rapportons ici les paroles de la vicereine, modifiées, altérées même dans tous les historiens; on voit qu’elle promit beaucoup plus d’abord que ne devait tenir à coup sûr le comte-duc. Peu à peu elle se rassura et montra une sorte de fermeté virile , dont Ericeira ne peut s’empêcher de la louer. Le propos quelque peu cavalier que l’on prête dans toutes les relations à don Carlos de Noronha , n’est cependant pas une fiction; il nous est attesté par Piuto Itibeiro, qui se trouvait sans doute présent à la scène; il dit positivement et sans commentaire: « Elle délibérait de faire quelques démonstrations de plus, en se montrant au peuple maintenaut furieux et tout embrasé du désir de voir confirmé ce qui était déjà fait; mais ceux qui se trouvaient là l’en empêchèrent. Néanmoins la sentant si difficile à apaiser, ils se virent contraints à user de sévérité. Etcommedon Carlos de Noronha lui parlait d’une manière si ferme , qu’elle en restait stupéfaite , il ajouta finalement qu’il ne fallait pas que Son Altesse donnât occasion à ce qu’on lui manquât de respect. En écoutant cela , elle s'irrita davantage et dit

(*) Voyez don LuU de Meoezes, conde de Ericeira : Hisloria de Portugal rcstuurado. Lisboa, 1761, L P* no-

aussitôt : à moi?.. Et comment? — En faisant passer Votre Altesse par une de ces fenêtres. Elle s’arrêta alors et commença à obéir à ce qu’exigeait le temps et à ce qu’enseignait la raison. » Nous omettons pour être bref et les coleres de l’archevêque de Braga, qui fit peutêtre son devoir en défendant la vicereine, et l’avertissement charitable que reçut le fougueux prélat d’un des conjurés, qui avait demandé instamment sa vie aux chefs de la conspiration , Pinto d’ailleurs se tait sur ce point; mais il ajoute bientôt que la vice-reine commanda immédiatement au Sargento Mot du château de ne faire aucun mouvement capable d’inquiéter le peuple. Cet ordre sans aucun doute fut exigé de Marguerite de Mantoue, par des hommes qui risquaient en ce moment leur vie pour l’indépendance nationale ; les historiens prétendent qu’en le donnant , la vice-reine avait espéré qu’il neseraitpointexecuté. Pinto, dans son opuscule, nous dit bien que si le canon du château eût tonné contre la ville et si on l’eût attaquée, les soldats de la garnison eussent payé de la vie le dommage causé par leurs chefs; mais ce n’est pas l’avis de tous ceux qui ont écrit sur cet événement mémorable; et le comte d’Ericeira est persuadé que si les cinq cents fusiliers renfermés dans la forteresse fussent sortis sur la place, à la première rumeur, toute l’entreprise eût été mise en question. Se voyant à l’abri derrière l’ordre qu’il avait reçu, le commandant du fort, don Luiz del Campo, s’abstint de toute démonstration hostile, et le lendemain au soir, sur un nouvel ordre de Marguerite de Mantoue, il remit à dou Alvaro de Avranches les clefs de ce château, dont les chefs du mouvement avaient regardé la résistance comme l’obstacle le plus sérieux que pût rencontrer le rétablissement de l’indépendance nationale (*). A partir de la ma-

(•) Le manuscrit espagnol déjà cité aflinne que le commandant n’avait pas plus do dix quintaux de poudre à son service, et que ses soldats étaient restés deux jours sans manger. Le comte-duc commit une faute capitale, en n'approvisionnant pas mieux la forteresse et surtout en enlevant pour les guerres de la Catalogue treize cents nommes a la garnison du chAteau . avec tout cela l’histoire ne sait trop comment qualifier ici la conduite du comman-

tinée où Pinto, marchant vers le palais, avait dit si résolument à quelu’un de ne point se mettre en peine e ce qui allait advenir, parce qu'on allait dans la salle du trône, simple ment mettre un roi à la place d’uu autre, tout avait réussi miraculeusement aux conjurés (*) ; tout réussit plus rapidement encore, après le dernier acte politique de Marguerite de Mantoue.

Peu à peu le peuple s’était rassemblé, il avait compris que c’était l’heure d’étre en armes; la foule devenait compacte , et en reconnaissant les hommes qui lui parlaient, les Portugais ne doutaient plus de leur liberté : il fallait cependant régulariser la révolution qu’on venait d’accomplir. La multitude se précipita vers lis portes de la chambre municipale, et les magistrats, qui s’étaient d'abord barricadés, ouvrirent bientôt au peuple et confirmèrent par leur signature le grand acte de l'indépendance nationale; c’est ce qui sans doute a fait dire naguère à un historien, qu’on entra dans les tribunaux, et qu’un arrêt dont le début était au nom d'un monarque fut rendu au nom d’un autre souverain (**).

Ce fut alors que le vénérable archevêque de Lisbonne, suivi d’une foule, immense, arriva à la Qimara : il venait prendre le gouvernement de la cité en attendant l’arrivée du roi. Quelques instants plus tard ce noble Alvaro d’Abranches, qui portait un nom si chevaleresque, s'emparait de la bannière de la ville et parcourait les rues de Lisbonneaux acclamations de la multitude.

De même qu’à la bataille d’Aljubarotta, un événement fort simple vint encore accroître l’enthousiasme de ce peuple

<Iant , d’autant plus qu'un prisonnier d'Etat portugais, haliile homme de guerre, lui con- M’illail une sortie, ne sachant point ce dont fl (Mail quesliun. Mathias de Albuqurrque se réjouil fort, plus tard, de ce que son avis n’avait point prévalu. Le jour même ou le château se rendit, les troupes castillanes dont la capitale était environnée mirent également bas le* armes sur un ordre de ia vice-reine. Latour de Belem , Cubera Secca, Turre Veilla , Santo Antonio et le château d’Almada sc rendirent simultanément.

(•) Dixc&rao, etc., dot doltor G. Pinto Rtbero. Lisbona, 1646. p. 49.

(**) Alphonse Itahiie, Résumé de l’histoire du Portugal.

religieux et passionné: comme l’archevêque se rendait au palais , précédé de la croix épiscopale, au moment où l’on arriva devant Santo- Antonio, un des bras du Christ se détacha-, on eût dit qu’il voulait bénir un peuple redevenu libre, et les cris de « Miracle! » se joignirent aux cris de liberté. * Ce fut avec ce cortège, nous dit Pinto, que l’archevêque entra dans le palais plein déjà d’une innombrablequantitéde gens de toute espèce; il en était même arrivé des campagnes, et de ce nombre était Miguel Maldonado, qui se trouvait là tenant une épée à deux mains et environné de ses quatre fils, compagnie digue de toute entreprise mémorable!

id>urs serviteurs les suivaient, et il en était ainsi de bien d'autres nui accouraient des environs, animés de l’amour de la patrieet des joies delà liberté (*)! » On le sent à ces paroles ferventes du noble Pinto, les vieux temps du Portugal étaient revenus, et, quelques heures plus tard , deux ou trois gentilshommes, se jetant dans une galère, allaient résoldment prendre trois navires espagnols, qui ne songeaient pas à quitter le port (**). Tout réussissait au gre des conjurés : nul excès néanmoins ne troubla cette révolution , nulle vengeance

{larticulière ne vint la souiller : des minutes que des inimitiés anciennes tenaient divisés s’embrassaient au contraire, et l'on ne trouvait plus d’expression que pour rendre grâce à Dieu d’un bien inespéré. Ce fut alors et pendant que les compagnies victorieuses parcouraient la ville, que Pinto (***) se retira a l’écart et qu’il expédia un courrier au doc de Bragance, qui pouvait dès lors prendre le titre de .loào IV. Ce fut seulement la nuit suivante que partirent Pedro de Mendnnça et Jorge de Mello , pour aller à Villà- Viçosa, prévenir le roi et hâter sa venue. Par ordre du gouvernement provisoire, la duchesse de Mantoue s’était retirée à Xabregas; le nouveau monarque que le peuple s’était choisi partit immédiatement sans suite, accompagné «iniquement du marquis de Ferreira

*) Discorso dal dottor Pinto Ribero, y. t*2. '"*) Conde de Ericeira O Portugal restaurado.

(•**) Pinto, loco et ta ta.

ît.

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et du comte de Yimioso; il s’embarqua à Aldea Galega , et le jeudi , à neuf heures , il mettait le pied sur le quai de Lisbonne.

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