PREND LE TITRE DE ROI MORT DE
LA REINE. — SECOND MARIAGE. — CARACTÈRE DE CK PRINCE. — S’il
faut en croire le témoignage d’un homme qui avait eu plus d'une occasion d’approcher de sa personne et de discuter même avec lui de hautes questions, l’infant D. Pedro n’avait guère plus profité des enseignements dont on avait environné son enfance que le roi; mais il y avait cette différence entre les deux frères, que l'un était débile de corps et d’intelligence, tandis que l'autre, « doué d’un tempérament robuste et vigoureux, d'une taille élevée, d'une force prodigieuse et d’une grande activité de corps , » suppléait a l’absence d'éducation par une perspicacité singulière; si bien qu'après avoir affirmé • qu'il n'était pas instruit aux lettres, » et que, selou l'opinion de quelques-uns, « on pouvait entendre le terme dans le sens le plus étroit , » le chevalier Southwel ajoutait : « Ce prince a la conception prompte, l’esprit solide et pénétrant....; il a le regard grave et décent, où ne se remarqué rien de hautain, mais un air de modestie peu ordinaire aux personnes de son rang. »
Le même historien dit aussi que le regent était sensible et pensif, qu'il avait un étrange penchant a la mélancolie, et que cette mélancolie s’etait fort accrue, dans les derniers temps , sans qu’on p il t déterminer la cause de cette disposition d’esprit (**).
C'estque, l'ambition une fois satisfaite,
(*) Voy. Cintra pinturesca, ou Memoria desrriptii'a du villa du Cintra, Col lares eseus arrrdore», Liiboi, 1839, I vol. lo>8°. Mous savons que crt intéressant ouvrage anon>mu est (lu » un jeune écrivain distingué, le vicomte de Juremeoha, qui préparé, tfil-on. do précieux travaux sur les antiquités littéraires de son pays.
(•*} N oy Southwel, Relation de la Cour de Portugal sous Ü.Rtdre, a prisent régnant.
restaient les souvenirs amers. Durant la catastrophe qui avait privé son frère du trône , on avait vu plus d’une fois D. Pedro verser des larmes, et il se peut que ces larmes fussent sincères; ce qu'il y a de certain aussi , c’est qu’il ne consentit jamais à prendre le titre de roi du vivant d’Affonso, malgré les instances des états. Il parait en même temps qu'il conserva toujours une vive tendresse pour la reine, et que la beauté remarquable et les qualités intellectuidles si eminentes de cette princesse lui conservèrent toujours une haute influence.
Isabelle de Savoie ne garda pas le pouvoir qu’elle avait conquis , grâce à une révolution si étrange; elle mourut le 27 décembre 1683, à Palliavâ , et fut enterrée dans le couvent des capucines françaises de Lisbonne, quelle avait fonde plusieurs années auparavant. Kilo ne laissait qu'une fille au roi (*); D. Pedro épousa , quatre ans après la mort de sa première femme , une princesse allemande d'une rare beauté , Marie-Sophie-lsabellede Neubourg, fille de l'électeur palatin du Rhin, Philippe Wilhem. Ce mariage eut lieu en 1687, et il fut plus fécond que l'iinion précédente. D. Pedro eut de sa seconde épouse l’infant D. Joâo, qui mourut au berceau, en 1688; le prince héréditaire qui portait le même nom, et qui naquit le 22 octobre 1689; puis D. Francisco, le grand prieur do Crato, D. Antonio, auquel l'opinion publique accordait plusieurs qualités éminentes, dona Theresa, qui était destinée à l’archiduc Charles et qui mourut enfant en t704; D. Manuel, qui combattit à côté du prince Kugène a Peterwaradin, à Temeswar, et enfin l’infante dona Francisca, morteen 1736.
NÉGOCIATIONS POUR RENTRER DANS LA POSSESSION DE TANGER. — AHAN- DON DE CETTE PLACE PAR LES ANGLAIS.
— La noble conquête de Joam 1", Tanger avait été donne en dot à l’Angleterre, lorsque Charles II avait épousé l'infante. La cession de cette place avait été considérée d’abord comme offrant de réels avantages ; les Anglais voyaient dans leur nouvelle possession là possibilité
;'i la* P d'Orléans a écrit d’un style excellent, niai, qui'liiue peu partial, la vie de ces deux priuce.ses.
L’UNIVERS
de se rendre maîtres du commerce de la Méditerranée, et en construisant un môle, ils se prétendaient en état de « tenir à couvert de toute insulte une escadre qui mettrait en sûreté le commerce de» deux Indes. »> Les travaux furent commencés avec ardeur; il parait certain qu'un ne put jamais obtenir des Maures un territoire suffisant pour maintenir la garnison anglaise dans un état convenable.
Des sommes énormes furent, il est vrai, dépensées pour réaliser les projets que fou avait conçus; mais les plans subissaient des changements déplorables à mesure que les constructions avançaient, et, selon un diplomate portugais qui se trouvait bien à même de savoir la vérité sur ce point, « on discontinua si souvent la construction du mole, et on y revint à tant de reprises sur de nouveaux plans, qu’il en coûta prodigieusement à la cour. » Ces dépenses, dont il était diflicile d’entrevoir le résultat, effrayèrent à la fin l’Angleterre, dont les finances étaient épuisées. Elles effrayèrent,... ou pour mieux dire Charles il entrait daus cette voie d’économies, grâce auxquelles il voulait sc mettre à meme de se passer du parlement.
Bien que la proposition d'abandon eût été faite en conseil secret, on laissa entrevoir la possibilité de rendre aux Maures la ville chrétienne. A cette nouvelle, la cour de Lisbonne s'émut, les vieux souvenirs parlèrent. On fit proposer à l’Angleterre de rendre Tanger moyennant certains dédommagements.
Se défia-t-on de la réalisation desoffres ? craignit-on que les Portugais n’eussent plus des forces suffisantes pour se défendre contre l’État de Maroc? on refusa avec dédain les propositions de l'ambassadeur; et, par une inconcevable décision, on prêtera anéantir des constructions considérables, qui avaient coûté vingt ans de travaux successifs à la possibilité de tirer quelques avantages de l’échange stipulé. L’esprit de démence qui avait présidé à cette resolution fut tel, qu’on ne voulut pas même rendre à une puissance chrétienne une cité qui avait coûté aux pruniers conquérants tant de sang chrétien. Ce fut en vain que le Portugal et l'Espagne firent des offres de dédommagement à l’Angleterre, ce fut inutilement qu'on
proposa de soumettre au saint-siège la ville toute catholique de Tanger ; le cabinet de Londres ne voulut rieu entendre, ce que le noble comte d'Ericeira avait redoutéarriva: il y eut double profanation, celle des temples et celle des tombeaux. Au jour choisi pour abandonner la ville, les Maures , qui avaient été avertis d'un projet longtemps médité , se réunirent aux alentours de la cité; le roi de Fez y envoya même environ trois cents hommes armés ; ils attendirent patiemment que les Anglais eussent fait jouer la mine et eussent détruit les ouvrages qui leur avaient coûté tant d'argent. Pins, lorsque ces hordes pillardes crurent n'avoir plus rien à craindre, elles s'élancèrent sur les décombres fumants des murs et prirent possession avec une joie feroce de la ville conquise jadis par un grand maître de l’ordre du Christ. Les églises furent envahies; les tombes, fermées depuis trois cents ans, furent ouvertes; les corps des vieux chevaliers furent ignominieusement tirés de leurs cerceuils, et exposés aux injures de l'air sur les ruines des remparts. Les Anglais furent témoins pour ainsi dire de ces indignes profanations, et pas une tentative ne fut faite alors pour les empêcher. Dès lors le souverain qui commandait à Mequinez, Ben-Beker, rentra dans lu possession d'une ville qui avait compté dans ses murs jusqu’à six mille chrétiens. Cet événement eu lieu en IG84, et non en igbô , comme on ie voit dans le récit ordinairement exact du comte d’Ericeira, qui avait gouverné six ans cette partie des cotes de l’Afrique (*). Il a fallu attendre près de cent cinquante ans pour que Tanger vit paraître encore dans ses murs les chrétiens; mais cette fois le canon d'une Hotte française a vengé ces vieux chevaliers portugais arraches de leur tombeau.
traité de methuen. — L’alliance avec l’Angleterre portait ses fruits. Le
(*) Hislaria de Tangcrc, que comprehende as naticias desde a suà prime ira conquisla ale a sua ruina. Li»t>na, 17*2, I vol. lli-fol. Il faut rappeler a l’honneur de l>. Fernando de Menezes, qu’en I6GI, lorsqu’on dut livrer la pl ace aux Anglais, il refusa toutes les récompenses qui lui étaient offertes . et ne voulut pas accepter cette commission. Il se rappelait que Tanger avait élédefendu héroïquement par tes Menezes.
traité de 16f>8, conclu entre l'Espagne et le Portugal, grâce à l'habileté diplomatique de Southwel, devait recevoir sa récompense. I.’influenoe de la Grande- Bretagne sur le Portugal ne cessa de s'accroître, en subissant quelques variations. Le traité de Metlmen , conclu vers les premières années du dix-huitième siècle, vint resserrer d'un lien plus indissoluble encore une cbaine préparée depuis longtemps. Un écrivain d une haute sagacité, le générai l'oy, a caractérisé merveilleusement la nature réelle de ce traite : il a établi d'uue manière positive son influence et sa portée; il a démontré que ce fut depuis ce moment que le Portugal ressentit les effets de l'espèce de suzeraineté commerciale et industrielle à laquelle il s'était soumis de son plein gré, et que Pontbal brisa quelquefois si généreusement. Nous allons reproduire cette opinion, en rappelant seulement un fait omis par le grand publiciste, celui qui précéda le traité et qui se rattache au Brésil.
Selon les meilleurs documents qui nous soient parvenus, ce fut en 1099 qu'arriva en Portugal le premier or trouvé dans l'intérieur du Brésil. Il semble que les Anglais eussent compris tout d’abord le changement que cet incident nouveau allait produire dans le pays. Sir John Metbuen, chargé de surveiller les intérêts de l'Angleterre auprès de la cour de Lisbonne, devina du premier coup d’œil le parti qu’on pouvait tirer de cette émission prodigieuse de numéraire; il conclut, en 1703, un traité fort simple, puisqu'il ne renferme que deux articles, et par le fait ce traite a été l’arbitre des destinées du Portugal durant plusd’un siècle(*). En faisant admettre ses tissus de laine par la nation alliée , en s’engageant de son côté « à diminuer d'un tiers pour les vins de Portugal les droitsdedouane qu’elle mettait ou devait mettre sur les vinsdes autres pays, » l'Anleterre établissait, en quelques mots, les ases d’une situation commerciale dont tous les résultats devaient tourner à son avantage. A partir de la signature du traité de Methuen, en effet, les Anglais fournirent au Portugal la plupart des objets de première nécessité consom-
(*) Histoire delà Guerre de lu Péninsule sous Sapoleon , par le geiu ral Foy, loin. 2, p. i7.
niés par la population. Non-seulement ils apportèrent les blés du Nord, par lesquels on devait remplacer les céréales qu'une agriculture indolente laissait dépérir ; ils approvisionnèrent les villes de leurs poissons salés et de leurs morues de Terre-Neuve; mais les draps, les toiles et les cuirs des manufactures anglaises remplacèrent, en Portugal, les objets du meme genre fournis jadis par diverses nations. Pour nous servir d’une espece d'axiome vulgaire d’économie politique, qui avait cours au dixhuitieme siccle et que l’on n’a pas oublié, l’Angleterre nourrit et vêtit le Portugal. Grâce à une convention qui échangeait sans travail des produits manufacturés contre les pépites d’or de Minas-Geraes , l’industrie nationale fut complètement arrêtée. Ce n’était pas encore tout à fait l’eiioque où Linnée devait, en énumérant les richesses agricoles du Portugal, rappeler un vers fameux d’Horace. Les Portugaiscnnnaissaientles richesses dont la nature les avait comblés, mais ils dédaignaient d’en faire usage : il était passe en force de chose jugée « que le travail ne convenait pas aux riches, et qu’il fallait s'en tenir au partage que Dieu a voulu faire de ses bienfaits, en donnant aux uns l'industrie, aux autres les métaux précieux. » On sait aujourd'hui ce que valent de pareils axiomes, et l'on peut en cludier les résultats : en 1983 et dans l’enivrement d'une richesse nouvelie.on était excusable de ne pas en prévoir les funestes eonséuenees. Les dernieres années du règne e don Pedro II s’écoulèrent dans ces rêves dorés.
Sans commander précisément luimême ses armées, ce prince eut quelques jouissances d'amour-propre. On ne saurait appeler cela de la gloire pas plus qu’on ne doit désigner sous le nom de richesse une prospérité mensongère.
Durant la lutte mémorable qu'alluma en Europe la guerre de la Succession, I). Pedro obéit, dit-on, plutôt a certaines nécessités qu’à ses sympathies ; et il suivit la fortunede l’Anglëlerre(*), en combattant
(*) En 1701 ce monarque avait (ait une ligua offensive et défensive avec la France et l’fcspagno contre la maison d’Autririie ; le ni mat 1703, sa p diliunc changea complètement; l'Angleterre et la Hollande l'emportèrent.
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L’UNIVERS
contre la France. Cette guerre, que l’on peut étudier aujourd'hui , grâce au beau livre qu’a publié M. Mignet, cette lutte orageuse, dont on connaît les moindres détails, eut pour lui des succès divers :ce n’était pas cependant pour la lin de ce règne qu’ét.uent réservées les pertes réelles. Le Portugal, au contraire, put satisfaire un ressentiment longtemps comprimé. Le petit royaume , redevenu indépendant, mettait résolument son épée dans la balance; et cela suffisait pour que les combinaisons politiques du reste de l'Europe en fussent troublées : comme le dit avec éloquence un habile écrivain qui a fait de ces guerres une étude passionnée, « deux fois les quittas portugaises allèrent venger dans Madrid le long outrage qu'elles avaient reçu du drapeau castillan, lorsqu’il avait llotté soixante ans sur les tours de Lisbonne. »
Don Pedro avait accompagné l’archiduc prétendant au trône d’Espagne dans le pays de üeira , et le 2 juillet 1700 ce prince avait été proclamé roi dans Madrid, grâce à l’activité du marquis de Minas. Don Pedro, de retour à Lisbonne, put croire que sa politique l’emportait; car il fut enlevé par une pleuresie, le 9 décembre de la même année : il avait alors cinquante-huit ans et sept mois. Comme régent, il avait gouverné plus de quinze ans, et comme roi au delà de vingttrois; c'est un des plus longs règnes qu’ait vus le pays. Avant de rappeler quel fut l’état politique du Portugal sous son successeur, nous allons examiner ce qu'étaient devenues les Indes orientales, a une epoque où le Portugal avait subi de si violentes commotions. Le nom d'un conquérant nouveau, fatal à la domination européenne dans ces contrées, va paraître, et il est répété trop rarement par les historiens, pour que la période qu’il domine n’offre pas un réel intérêt.