SÉYADJI. — DEUMIER COUP PORTE A LA PUISSANCE DES PORTUGAIS DANS
les indes.— On l'a vu par le coup d'œil rapide que nous avons donné a l’administration des vice-rois qui se succédèrent depuis la funeste journée, ledernier grand homme qui alla commander aux Indes portugaises fut Luizde A laide :
ce capitaine clôt dignement la liste avec Souza Coutinho, mais enlin , c’est à lui qu’elle s'arrête. On dit que lors
de son retour à Lisbonne, il avait emporté pour unique trésor quatre grands vases remplis de l’eau des quatre fleuves baignant les possessions lointaines des Portugais : c'était bien l’emblème fragile <le ces derniers jours de gloire. Les princes de l'Inde le comprirent, et ils commencèrent à miner lentement de leur côte cette puissance colossale, qui dans les mers lointaines ne pouvait déjà plus résister à la Hollande. Le fameux combat naval livré devant Macassar, et a la suite duquel les Célèbes tombèrent au pouvoir des Provinces- Unies; le siège de Colombo, où l’on vit les soldats portugais combattre si vaillamment, en s’animant des grands souvenirs de Camoens: vingt autres actions, négligées par les historiens, prouveraient au besoin que la lutte ne fut pas sans gloire ; mais il faut le dire ici avec douleur, d’épouvantables cruautés signalèrent cette période; et quelques faits honorables rachètent difficilement des actes dont le souvenir indigne encore l’humanité. La haine qu’inspiraient les conquérants devint un signal de ruine, lorsque Sévâdjy eut paru. Ce nom a eu bien peu de retentissement en Europe; il ne se trouve pas même dans tous les traités ex professo où l’on prétend racôuter les derniers exploits des Portugais dans l’Asie. Comme on l’a déjà fait voir dans le volume consacré à l’Inde, en envisageant toutefois ses conquêtes sous un autre rapport, Sévâdjy est l’heureux concurrent d’Aureng- Zêb et le fondateur de la puissance maltraite; voyons comment de simple zémyndar, ou de grand tenancier de terres du gouvernement, il parvint à ériger un nouvel empire et à faire trembler dans Goa les Portugais consternes.
A l’époque où Aureng-Zcb était dans toute sa puissance, c’est-a-dire vers le milieu du dix-septieme siècle, il songea à etendre singulièrement les limites de son empire et aies pousser jusqu'au bas Uindoustan; le souverain de Golconde (qui renferme une partie de HJaïder- Abâd ), ceux de Bidjapouretdu Dekkhan se réunirent contre leur ennemi commua. Ces princes asiatiques avaient formé entre eux une ligue offensive et défensive, a comme firent autrefois en
Europe les trois grandes cités du Péloponese, Argos, Mcsscne et Sparte. »
Un de nos vieux voyageurs français, dont nous tirons ceite judicieuse remarque, Carré, qui avait été envoyé par Colbert aux Indes, fut témoin oculaire de ces efforts, et devint l'historien du soldat heureux sur lequel les voyageurs portugais renferment a peine quelques mots(’). Déjà fonde d’Aureng- Zéb marchait a la conquête des régions menacées, lorsque le souverain du Bidjapour, renonçant lâchement à faire partie de la confédération, assembla son conseil , et Ut part de la résolution où il était de se soumettre au Moghol. Seul parmi les zémyndars, Sévâdjy soutint énergiquement le parti de 1 indépendance. Il lit plus: au sortir de ce conseil, où l'avis des hommes timides avait prévalu , il réunit secrètement des troupes, marcha rapidement vers le camp ennemi ; et, prenant au dépourvu le général d'Aureng-Zêb, anéantit sou armée d'invasion , en laissant croire au chef consterné que le souverain du Bidjapour combattait pour la liberté.
Le brave zémyndar ne s’en tint pas à cette expédition, don t le succès était presque miraculeux : il lui fallait de l'argent. Surate n’était pas loin; le pillage de cette cité opulente fut résolu ; et tout réussit tellement au gré du chef, qui n'avait pas encore proclamé son indépendance, qu'en quelques jours il se trouva possesseur de richesses suffisantes pour soutenir la guerre dans laquelle il s’engageait si audacieusement.
Sevàdjv avait commandé d'abord lui seul l'armée qui marchait sous ses ordres. Après le coup de main heureux qui l'avait rendu maître un moment de Surate, il créa, pour le seconder, quatre lieutenauts généraux, euleva plusieurs places au souverain dont il avait etc le zémyndar, et se déclara ouvertement au Moghol comme chef indépendant. Dans celte lutte opiniâtre qu’il allait soutenir, Sevàdjy eut l'habilete de ne point s’aliéner l'esprit des Européens mdividuelment; il u'en devint pas moins un ennemi redoutable pour les Portugais.
Lorsque sa puissance sc fut accrue, croyant avoir à se plaindre d’eux, il s’em-
(') f'oyage Ues Indes orientait), Paris, ion», 2 vol. in- 12.
para de l’ile de Bardes et les lit presque trembler dans Goa.
L’histoire de cet homme vraiment extraordinaire est certainement l’une des plus attachantes et des plus dramatiques que puisse offrir la période à laquelle nous sommes arrivé : nous ne pouvons qu’en indiquer sommairement les points principaux; mais il suffira de dire, pour l’intelligence de cette notice, qu après avoir etc reconnu à la cour même d’Aureng-Zéb comme rajah indépendant, puis retenu en captivité pendant quelque temps, il sut recouvrer sa liberté, se créer des ressources nouvelles, et conquérir, avec une armée puissante, les villes les plus riches de la côte du Malabar. A cette époque le Bidjapour, se voyant dans l’impossibilité d’opposer une résistance efficace a ses envahissements, reconnaissait tacitement sa volonté souveraine. L’anéantissement des petits princes de la côte prolita d’abord aux Portugais; et ils se virent momentanément exempts du tribut qu’ils leur payaient. Cet et.it de choses ne dura pas longtemps.
Sevâdiy réclama pour lui-même les subsides qu'on re mettait naguère aux princes qu’il avait vaincus; et, vers 1G72, lorsqu’il envoya frapper d’un impôt considérable la ville de Dainân , cette cité, naguère si redoutable, qui avait résiste aux forces du Moghol et à celles des princes voisins, témoigna hautement sa joie de ce que l'heureux conquérant bornait la ses exigences; un peu plus tard , la ville de Chaul ( Chaoul ) subit la même loi, sans opposer plus de résistance. Dès lors il devint évident que, si l’heureux Sevâdjy ne s’emparait pas des grandes cités européennes, le long de la côte du Malabar, c'est que, esprit aussi éminent qu'il était politique habile, il préférait a de faciles conquêtes la certitude de certains avantages commerciaux.
C’était le temps, au reste, où la métropole, fondant d’immenses espérances sur ses colonies américaines , semblait abandonner à toutes les chances du hasard ses riches cités de l’Orient. Un dédain profond pour ces possessions lointaines les livrait même sans regret aux étrangers. L’ile de Bombay venait d’être donnée aux Anglais comme un présent do
L’UNIVERS
noces sans conséquence, à l'occasion du mariage de l’infante; et les Indo-Portugais étaient si bien accoutumés à cet abandon de la mère patrie , que , lorsque l’agent de Colbert passa par Chaul , les habitants de cette cité puissante crurent que , grâce à la meme générosité ou , si on l'aime mieux, par suite de la même politique, ils allaient devenir Français.
Quelques années auparavant, vers 1G53, l’anarchie la plus déplorable avait commencé à régner dans Goa. Une faction audacieuse s’emparait de Vasco de Mascarentias et le contraignait à retourner en Europe, en se partageant le pouvoir. Singulièrement restreint par les bornes de cette notice, nous devons nous arrêter, lorsque les faits d'une certaine valeur manquent complètement. Nous dirons seulement que Sévâdjy mourut en 1080, apres avoir rangé sous son autorité, le long de la cote de Malabar, un espace de deux cent cinquante lieues (*). Son lils, Sambâ-djy, lui succéda et gouverna neuf ans; puis vint le règne long et prospère de Saho-djy , descendant direct de l'heureux conquérant; il poussa sa carrière jusqu’en 1740, et il se montra bien moins modéré que ses prédécesseurs à l’egard des Portugais ; car, sous don Pedro Mascarentias, comte de Sandomir, l’ana , Pile de Salsette, Baçain , Sarapour, Karanja, tombèrent successivement au pouvoir des Mahrattes. Ce fut en vain que le marquis de Louriçal arriva du Brésil avec ses douze mille hommes, et qu'après avoir délivre l'île de Bardes et Salsette, il lit toutes ses dispositions pour s’emparer de la fameuse forteresse de Ponda :
cette position importante tomba bien au pouvoir des Portugais, le 12juin 1742, mais elle fut reprise; et si le comte d'Assumar remporta à son tour divers avantages sur les Mahrattes, le comte d’Éga mérita mieux du pays encore, lorsqu’au mois de juillet 17àù il conclut une paix avantageuse avec eux.
Ce fut à cette époque que le vieux palais fut abandonné par les vice-rois.
Que faire, en effet, dans ce lieu désert et dans cette cité en ruine ? Comme nous l'avons dit, les gouverneurs préférèrent
(') On trouve un portrait Hdèlede ce conquérant dans un précieux Ms. de la Bibliothèque du Louvre.
se réfugier dans la bourgade de Pangy ; ils laissèrent sans regret l’antique résidence des Albuquerque et des Joào de Castro; ils abandonnèrent, dans leurs salles vides, les vieilles effigies des vainqueurs. Dans une grande partie de la côte du Malabar, ou remarquait déjà cet abandon des cites, jadis glorieuses. Des moines, promenant leur oisiveté au milieu des cloîtres déserts; des marchands, disputant un commerce difficile aux Anglais et aux Hollandais, oubliaient jusqu’aux souvenirs imposants de la conquête, parce qu’ils étaient sans espérance; des villes, naguère florissantes et dont les noms étaient venus à peine jusqu’aux oreilles des Européens, achevaient de tomber en ruine. Baçaim, Cborào, Divar, Gandoulim, Murmugao, Maula, et bien d'autres encore, telles que Sacoale, Tana et Trapor, n’étaient plus même aux yeux des Indiens que l'ombre de ce qu’on les avait vues être jadis.
Il en était de même des lieux les plus célèbres et les plus peuplés : vers 1602 , notre vieux Pyrard pouvait dire encore:
« L’île de Diu est admirablement belle, riche et fertile; il y aborde des vaisseaux en très-grand nombre, ce qui la rend la plus riche et opulente place des Indes, après Goa.... On y vit à très-grand marché et avec tous les contentements et délices qu’on saurait imaginer! » Encore un denu-siécle, et Diu ne comptait plus que par ses souvenirs !
La ville du Zamorin elle-même, l'opulente Calicut, a subi deux fois le pillage dans ces derniers temps : il ne faut
fias y chercher le palais où le souverain îindou reçut Vasco da Gaina; aucun monument ne rappelle son ancienne splendeur, et tous ses édifices ont disparu. Je me trompe: de vastes magasins, ombragés par des palmiers, donnent asile à des tribus de travailleurs. La cité guerrière des Naïrs, qui fut longtemps la métropole du Malabare, se recommande aujourd'hui uniquement aux voyageurs par son élégante propreté et, qui le croirait? par le commerce que font surtout ses femmes avec les racines parfumées du gingembre (*).
(*) La ville de Calicut renferme environ cinq raille cabaues indienne», recouvertes de feuilles de palmier- On y remarque également quel-
EN MOT SUR LES MONNAIES. — En parlant des monnaies du moyen âge, nous avons promis de revenir encore sur ce point. Ce fut durant le règne de don Pedro II, le 4 août 1688, qu'une loi longtemps en vigueur vint déterminer le titre légal de l'or en Portugal et le fixa à vingt-deux carats. Auparavant rien de positif n’avait été établi à ce sujet; et il n’est peut-être par hors de propos de faire remarquer ici que, durant les nombreuses transactions auxquelles l'obligea un commerce plus varié qu’aucun autre au seizième et au dix-septième siècle, le Portugal vit accepter ses monnaies avec empressement par les autres nations.
On peut voir aisément dans l’ouvrage deManoe! Faria deSeverim (*) les vicissitudes diverses que la monnaie eut à subir en Portugal, depuis les temps dont nous nous sommes déjà occupé, jusqu’à l’époque des grandes découvertes, line révolution réelle s’était faite nécessairement dans les valeurs métalliques que renfermait le royaume. En 1499, lorsque don Manoel fit frapper de nouvelles monnaies, elles furent au titre de vingt-
Suatre carats, comme celles du temps ’Affonso V, et reçurent la dénomination de portugaises ; elles valurent dix cruzades. I.a même année vit émettre une monnaie d’argent portant le nom d'indios et dont il fallait soixante-dix pour le marc. En 1504 et en 1517, on émit plusieurs monnaies de moindre valeur. Jus<ju’alors les pièces d’or et d’argent avaient porté la croix de l’ordre du Christ , avec cette légende : Primas Emmanuel , rex Portugaise , Algarfyiorum, citra, et ultra in Africa, et dominus Guindé, et la lettre du petit cercle avait continué la nomenclature des conquêtes Æthyopiœ, Arabiæ, Persiæ, Indiæ. Durant les dernières années du règne , la sphère se montra sur les pièces d’or et d’argent avec le mot mea , qui avait une signification si étendue dans sa
qaes folios maisons européennes, appartenant pour la plupart a des Anglais. Ces curieux détails m'ont été communiqués par un Jeune diplomate, M. de Ferrières Levayer, qu'une fantaisie d’artiste a conduit un moment vers ces plages délaissées.
(*) Ce livre a été acquis depuis peu par la Bibliothèque royale.
concision. A Goa, Affonso de Albuquerque fit frapper quelques monnaies au nom du roi, et il leur donna le nom d'espheras , en raison du signe qu’elles portaient: il fit faire également des cruzades d’or. La fabrication des monnaies ne paraît pas avoir été aussi considérable sous .lofio IU que sous le règne précédent. A en juger par ce que dit Severim de Faria , on aurait émis surtout à cette époque des monnaies de cuivre. Cependant les diverses espèces fournies par les métaux précieux furent limitées. On cite particulièrement une monnaie d’or désignée sous le nom de S. Vicente, et valant 100,000 reis. Les calcarios étaient également en or et valaient deux cruzades; ils portaient ce nom parce qu’on y avait gravé une croix sur un calvaire, avec la legende tn hoc signa vin ces. A cette époque Goa ne cessa pas complètement ses travaux.
Entre autres monnaies frappées vers 1548, on en fabriqua une qui portait l'effigie de saint Thomas , l’apotrc des Indes, avec le nom de Joao III d’un coté et ces mots de l'autre : India tibi cessit. On trouvera dans l’ouvrage qui nous fournit ces renseignements beaucoup d’autres détails sur les monnaies secondaires de cette époque et sur celles qui appartiennent au règne de don Sébastien. Il y avait eu sous ce prince de petites pièces d’or valant 500 reis; par une ordonnance du 27 juin 1558, et une autre décision du 22 avril 1570, il fut ordonné que l’on battrait en argent seulement des testons, des demi-testons , des vintens et des demi-vintens : vingt-quatre testons valaient le marc.
Le même souverain abaissa la valeur de la monnaie de cuivre frappée sous sou aïeul : de sorte que le nataeào , qui valait naguère 10 reis, n en valut plus que trois.
L’avénement d’une autre dynastie exigea l’émission d’une nouvelle monnaie; Joào IV lit fabriquer des cruzades d’argent , valant 400 reis , puis des demicruzades, des testons et des demi-testons. On s’aperçut alors de l'exportation de l’argent opérée par les étrangers, et l’on tenta d’v porter remède en l’année 1642. Don Joao fil battre, en son nom, les monnaies d’or valant 4 cruzades, que l’Espagne faisait circuler preci demmeiit
L'UNIVERS
dans le royaume. Il circula plus tard une monnaie d'or valant jusqu’à 12,000 rcis. Sous le replie éphémère du second roi de la maison, de Rragnnce, il v eut également émission de monnaies : celles d'or valurent 4, MO rcis, et d'autres pièces représentèrent la moitié de cette somme. Les principales monnaies d'argent valurent deux testons, un teston et quatre vintens; puis on lit admettre des subdivisions de ces monnaies et des monnaies de cuivre.
Quelques pièces de billon constatèrent, vers IG82 et 1083, le changement politique qui s'était opéré, et ees pièces, frappées sous la regence de Pedro II, indiquent le titre de protecteur que prenait alors ce prince (*). Nous voilà arrivés à une époque où une prodigieuse valeur métallique se répand du 1trr. il dans le Portugal. Don Pedro II lit frapper des monnaies d'or de 4,000, 2,000 et 1,00(1 reis. Il en lit émettre d'une valeur plus considérable , puisqu'il y eut des moedas de4.400 reis. Les monnaies d’argent valurent 400 reis, et gardèrent la dénomination de cruzades.
Bientôt il y eut élévation des espèces, et les monnaies d’or les plus considérables montèrent jusqu'à 4,800 reis; puis les cruzades à 480. Nous touchons à peine à ce point qui exigerait de grands développements; mais nous ferons remarquer que l’on crut alors devoir faire battre une monnaie particulière pour le Brésil : elle commenta à circuler en l'année 1700. Il y eut dès espèces d’or et d argent , et elles ne différèrent point, quant a la videur, de celles du Portugal. Parvenus à cette période , les renseignements deviennent plus positifs, en même temps qu'ils se multiplient. I.e,s figures même des monnaies frappées durant les derniers temps ont été reproduites avec une telle exactitude, qu'il est inutile d’entrer dans de plus amples détails. Landmann, dans sa grande description historique et géographique; Kinsev, dans son livre intitulé : Portugal illustrated, ont amplement fourni les documents que l'on pourrait souhaiter sur ce sujet.
ttKG nk üe o. jo ao v.— Joào V était
(*) Pctrit* U C . P. Pnrtrgnliw. Ces sortes lie pièces sont lit venues (ort rares.
né à Lisbonne, le 22 octobre 1089; son acclamation eut lieu le I*' janvier 1707. C'était un souverain bien jeune que ce roi de seize ans, qui prenait la couronne lorsque la guerre de la Succession compliquait dans la Péninsule ses luttes interminables de nouvelles combinaisons politiques. En effet, si une alliance offensive et défensive avait uni jusqu’alors la France, l'Espagne et le Portugal, un événement, dont on ne pouvait calculer les résultats . venait d'avoir lieu. Par suite des dégoûts de toute espèce qu'elle avait ressentis durant un rapprochement momentané avec sa rivale, cette derniere puissance s’était choisi une autre alliée; elle était entrée dans des rapports politiques dont ses anciennes répugnances eussent dû l’eloigner : en un mot, elle avait reconnu l'archiduc Charles, proclamé dans Vienne unique heritier du trône d’Espagne, et elle avait marché de concert avec l’Angleterre, l’Empire et les Provinces-Unies. Pour adopter une ligne de conduite pareille, il avait fallu nécessairement oublier l'étrange rigueur de l'Autriche à l’egard du prince de la maison de Bragance dont nous avons rappelé ta lin déplorable. C'était bien l'occasion de répéter le mot sublime de Vieira , mot qui avait été prononcé dans une autre circonstance, mais que l’on pouvait appliquer à celle-ci :
« Un n’avait pas consulté les ossements de Mantoue! »
Joào V apprit durement à ses dépens ce qu'allait lui valoir la politique de son père; il le sut au bout de quelques jours de régné. En effet , l’armée qui soutenait Philippe V, ayant rencontré près d'Almanza les troupes anglaises et portugaises, commandées par lord Gallon ay et par le marquis de Minas, le duc de Berwiek battit ces deux généraux, le 25 mars 1707 ; et la journée d'Almanza, en rétablissant la fortune du petit-tiis de Louis XIV, affaiblit singulièrement celle du successeur de don Pedro. Non-seulement les Portugais perdirent à celte affaire un grand nombre d'hommes, mais Berwiek leur prit treize régiments.
CVtait heureusement le temps où les,.
Bandciras de Saint-Paul pénétraient audacieusement dans les profondeurs de Ooyazet du Malo-Grosso, dont on igno-
rait encore jusques «au nom en Europe.
L’or du Brésil réparait promptement les fautes d’une politique incertaine; heureux le pays cependant, si l’on eût apprécié à leur valeur réelle ces trésors dont la vue semblait frapper d’une sorte de vertige le monarque et son peuple.
L'année suivante, Joao V resserra parun mariage les liens politiques dont son père l’avait entouré : il épousa Marie-Anne d’Autriche, fille de l’empereur Léopold 1er; et la nouvelle reine arriva à Lisbonne au mois de décembre 1708. C’était le temps de fêtes magnifiques comme le Portugal n'en verra plus. Un contemporain affirme qu’on n’éleva pas moins de dix-neuf arcs de triomphe dans Lisbonne, pour célébrer l’arrivée de la reine Marie.
Le règne de Joào V devait être, en effet, marqué par des joies pompeuses, sans but réel ; par un faste dont le bon sens condamnait l’accroissement perpétuel; par un sentiment mal entendu des devoirs que lui imposait la religion , et que traduisait à l’extérieur un luxe insensé; mais, il faut le dire à son honneur, il aimait sincèrement son peuple, et il accomplissait sérieusement son métier de roi : le plus humble de ses sujets pouvait venir lui demander librement justice; et, s’il ne possédait pas l’esprit organisateur qui répare les grands maux, il y avait en lui la pitié compatissante qui soulage bien des misères. Disons mieux, le mouvement de recherches historiques qui caractérise notre siècle, et qui est fatal à tant de réputations, relève jusqu’à un certain point la sienne: on a publie dernièrement les instructions qu'il adressait à ses ambassadeurs à Rome, et la dignité dont elles sont empreintes, le sentiment national qu’il y manifeste, font plus d’honneur à sa politique que les bous mots qu’on lui a prêtés.
Ces bons mots, du reste, le récit de ses fastueuses bizarreries, l’étalage de ses pompes religieuses, occupent une part beaucoup trop grande dans les recueils historiques qui prétendent donner une idée de son règne. Il faut aussi faire la part des événements qu’il sut mettre à profit pour jeter quelque lustre sur la nation, et celie des institutions sérieuses dont il calcula les chan-
ces pour l’avenir. Deux ans environ après la grande paix d’Utrecht, le 13 février 1715, la paix fut signée dans la même ville entre l'Espagne et le Portugal. La première de ces puissances dut faire, entre autres restitutions, celle delà colonie del Sacramento ; le Portugal, de son coté, rendit Albuquerque. Don Luizda Cuniia, chargé par Joào V de défendre ses intérêts, s’acquitta de cette mission diplomatique avec un talent rare. Le jeune monarque sut aussi trouver un homme de mer habile dans la personne du comte de Rio-Grande, lorsqu’en 1710 il envoya ce général au secours des Vénitiens contre les Turcs. Ce fut durant la même année que des sommes prodigieuses furent employées moins utilement. Tout occupé d'un faste religieux dont il n’y avait point d’exemple, Joào V obtint du pape l’établissement d’une église patriarcale à Lisbonne. Don Thomas d’Almeida fut le premier que l’on revêtit de la dignité nouvelle qui venait d'être instituée. L’archevêque de Lisbonne vit tomber toutesa prépondérance; et ce fut en ce temps que la capitale du Portugal reçut une division nouvelle :
il y eut Lisboa oriental et Lisboa occidental. L’autorité exigea que ces dénominations fussent conservées dans les actes et sur les inscriptions. L'année 1717 fut marquée par diverses circonstances notables. Le comte d'Erieeira remporta plusieurs avantages dans l'Inde. La première pierre du couvent splendide de Mafra fut posée, et les sommes prodigieuses, expédiées du Brésil, commencèrent à s’écouler pour fournir aux frais de toute espèce qu'exigeait cette vaste construction. En 1720, une institution, éminemment utile, servit comme de compensation aux erreurs administratives de plus d'un genre que les esprits sérieux déploraient : l’Académie d'histoire fut établie, et, si elle ne donna pas une grande variété à ses travaux, elle se recruta parmi les hommes les plus éminents de l’époque. La paix régnait donc au sein du royaume; en dépit de l’infiiience monacale, un certain progrès intellectuel -e manifestait, lorsqu’un fléau qui avait été la terreur de la Péninsule, commença à sévir. A partir de 1720, la peste se declaradans plusieurs villes, et, en 1723,onvitsuccomberàLis-
L’UNIVERS
bonne seulement plus de 40,000 personnes. La période qui succéda n'est marquée par aucun événement d'une haute importance, à moins que l’on ne considère comme tel le double mariage qui eut lieu eu 1728 : à cette époque,
1 infante d’Espagne s’unit au prince du Brésil et l’infante de Portugal épousa le prince dps Asturies.
Pendant que Joüo V, prenant modèle sur Louis XIV., édifiait de toutes parts, et, il faut lui rendre cette justice, édifiait quelquefois pour la postérité; pendant que des collections de tout genre venaient s'amonceler sans ordre dans les salles de ses palais, et témoignaient, à défaut de goût réel, d'une sympathie fort louable pour les diverses branches du savoir humain , une institution barbare et souvent comprimée ensanglantait encore Lisbonne de ses affreuses exécutions. En 1745, l’un des derniers auto da fé, dont on ait gardé le souvenir, avait lieu : un poète dramatique, qui s’était acquis une célébrité populaire, périssait au milieu des flammes. C’était en vain que l'infortuné Antonio Jo7.é protestait de son respect pour le culte reconnu par l'Etat; une mort affreuse attestait au monde l’esprit de démence qui punissait sa race infortunée.
Il faut rendre cette justice à Joao V : de telles cruautés n’étaient ni dans son cœur ni dans ses opinions religieuses, quelque exaltées qu’on nous les représente : il les tolérait ; il n’avait pas encore la force de les abolir. On peut sourire en rappelant certaines minuties dignes du cloître, auxquelles ce roi, dévot et voluptueux à la fois, s’astreignait ; on peut trouver quelque peu étrange le zèle religieux d’un souverain, qui pourvoyait par des messes sans nombre au salut individuel de ses sujets (*). Joào V descendit dans la tombe, sincèrement regretté, quoiqu'il eût épuisé les finances par de folles et inutiles dépenses, et qu’il eût laissé le désordre s’introduire nans l’administration. L’un de ses derniers actes politiques néanmoins fut le
(*) Jofto V est le premier roi de Portugal qui ait porté le titre de Majesté très-fidèle. Benoit XIV lui concéda ce titre Ie28 décembre 1 7 î » . Un a calculé que, durant le règne de JoAo V. Home avait reçu en numéraire du Portugal plus de 180,000,000 de cruzades.
traité qu’il conclut en 1750 aveç l’Espagne , pour terminer les discussions diplomatiques qui n’avaient puis encore cessé entre les deux couronnes au sujet des possessions de l’Amérique méridionale. Six ans auparavant , une violente attaque de paralysie avait frappé ce monarque : malgré le soulagement momentané qu’il avait obtenu des bains de Caldas da liainha , il ne fit plus que languir; et, le 31 juillet 1750, il mourut à Lisbonne. On lui fit élever im splendide mausolée dans l’église de Sam-Vicente de Fora.
B RG NE DE JOSEPH 1er ( DON JO/.É 1°). —
Le 7 septembre, on proclama, avec toute la pompe accoutumée, le nouveau roi : il trouva les coffres vides; l’armée n'existait plus que de nom; mais, comme on l’a fait remarquer avec une certaine apparence de justesse, il trouva les instincts populaires dirigés vers le commerce et une remarquable disposition à entrer dans la voie des améliorations industrielles. Le traité deMethuen avait dès lors néanmoins toutes ses conséquences, et frappait d’inertie les esprits les plus actifs, ceux-là même qui , par leur contact perpétuel avec une nation commerçante et manufacturière , rêvaient pour le pays des améliorations qu’un genie indépendant et ferme pouvait seul amener.
A cette époque, le Brésil était devenu pour la mère patrie une ressource inépuisable dans tous les embarras financiers. En décembre 1750, on vit arriver à Lisbonne la flotte richement chargée, sur laquelle se fondaient chaque année tant d’espérances : par un instinct généreux , dont les colonies lui tinrent compte alors, l’un des premiers actes du nouveau roi eut pour objpt l'amélioration politique de cette riche province de Minas, dont on tirait tant de trésors; il fit abolir l’impôt de la capitation, qui était payé comme droit seigneurial; et, en 1751, il créa à Rio de Janeiro un tribunal de la Helarâo , avantage réel et bien senti pour cette contrée, puisque dans les temps antérieurs les procès de quelque importance s'éternisaient et venaient se juger à Lisbonne. Toutes les ordonnances royales, néanmoins, ne furent pas si désintéressées; et, en 1752, on plaça sous
la protection souveraine ce que l'on appelait le contrat des diamants , c’està-dire qu’on rendit l’objet d’un commerce exclusif ce riche produit des mines de Tijuco.
Mais nous nous arrêtons. Dès qu’il s’agit d’améliorations importantes, de grandes mesures à diriger, un autre nom que celui du roi régnant vient se placer involontairement sous la plume de l’historien. Nous allons bientôt essayer de faire paraître sous son jour véritable le ministre éminent qui imprima au pays une si prodigieuse impulsion. Joseph eut surtout le mérite de comprendre le mérite de cet homme extraordinaire : il y a peut-être quelque injustice à le comparer à Louis XIII, comme on l’a fait naguère encore; car il eut nu moins la fermeté d’approuver toujours dans ses actes l’homme qu’il avait sciemment choisi.
Joseph I'r s’était marié, du vivant de son père, le 19 janvier 1729, et il avait épousé dona Anna-Victoria, fille de Philippe V et d’Isabelle Farnèse. Cette princesse, comme tout le monde sait, avait dù épouser Louis XV et ne s’était jamais complètement résignée à l’amertume de ses souvenirs. La politique la trouva non-seulement toujours opposée à la France; mais, plus tard, elle se posa visiblement comme une ennemie redoutable de l’homme puissant auquel son royal époux avait remis les destinées de la nation.
pombal(*). — Sébastian Jozé de Carvalho e Mello naquit «à Lisbonne le 13 mai 1699; son père, Ml. Carvalho de Ataïde, était capitaine de cavalerie et descendait d’une famille qui n’appartenait pas sans doute à la première noblesse, mais qui ne manquait pas non plus d’illustration. Toutefois, les ennemis du marquis de Pombal lui jetèrent à la face l’humilité de sa condition, accusation ridicule, et dont la niaiserie retombait sur ceux qui osaient la faire.
Après avoir fréquenté l’université, Carvalho servit dans la milice : mais, soit qu’il n’eüt pas d’inclination pour les armes, soit, comme quelques-uns le
(*) Voulant puiser à des sources positives , ou n Vmprunté In plus grande partie de ce paragraphe à une biographie portugaise. Voy. le Panorama.
veulent, qu’on ne lui eilt pas donné le grade qu’il jugeait devoir lui revenir , il abandonna cette carrière. La période qui s’écoula depuis cette époque de sa vie jusqu'au temps où il fut nommé envoyé extraordinaire près la cour de Londres, est peu connue , et offre peu d’importance. Après avoir abandonné le service militaire, il se maria, à l’àgede trentequatre ans, avec dona Theresa de JNoronha, nièce du comte dos Arcos; cette dame mourut sans lui laisser de postérité, et cela au bout de cinq ans. Ce fut aussi à cette époque qu'il fut élu membre de l’Académie d'histoire et chargé d’écrire le mémoire concernant la vie de Pedro 1er et de Fernando; mais scs travaux littéraires, que nous sachions du moins, se réduisirent à deux lettres et à deux discussions historiques.
La nomination inattendue de Carvalho à un poste aussi important qu’était celui de ministre à Londres, étonna tout le monde. On dit qu’il avait obtenu cette mission grâce à la protection du cardinal de Muta , qui était alors considéré comme le favori de Joâo V. Ses ennemis l’accusent d’avoir commis toute espèce de bassesses pour l’obtenir ; scs apologistes, au contraire, ne voient dans cet emploi qu’une récompense accordée au mérite reconnu : l’une et l’autre opinion offrent delà probabilité, mais surtout la seconde; car, ainsi que l’a dit fort bien don Luizda Cunha, le cardinal da Mota n’était certes pas grand connaisseur , ou même grand appréciateur des gens de talent. Si les conjectures signifiaient ici quelque chose, nous dirions que Pombal dut cet emploi à la protection de la reine, laquelle, selon les mémoires d’Amador Patricio, lui témoigna toujours de l’affection et depuis lit des efforts actifs, mais inutiles, pour lefaire nommer secrétaire d’Ktat par le roi son mari ; il n’obtint, en effet, cet emploi que lorsque don Jozé commença à rrgner.
Après avoir rempli son ambassade en Angleterre , Sebastiao Jozé de Carvalho fut envoyé également en ambassade à la cour de Vienne. Des dissensions s’étaient élevées entre la maison d’Autriche et le pape, alors Benoît XIV, à cause del’extinctiondu patriarcat d’Aquilée. Le saint-père eut recours à la cour de Portugal pour qu’elle se portât
comme médiatrice dans ces différends.
L’intervention était difficile , et Carvalho fut choisi pour mettre à lin cette affaire. Ministre a Vienne, il agit avec une telle sagacité, que la réconciliation desirée eut lieu. Celait là qu'il résidait encore lorsque sa première femme mourut; il fit alors des tentatives pour se marier avec une des plus nobles dames de Vienne, doua Léonor Ernestine d'Aun , fille du comte d'Aun. Trouvant quelque difficulté à vaincre l’orgueil de cette famille, il finit néanmoins par atteindre son but, grâce à la protection de la reine de Portugal , à laquelle peut-être d'ailleurs il prétendait devenir agréable en se mariant avec une dame allemande ; car nous lie saurions croire que jamais un sentiment d'amour ait pu pénétrer dans ce cœur de fer.
Peu de temps après ce mariage, Carvalho retourna à Lisbonne. Le royaume était gouverné alors pardon Gaspar da Incarnaçâo, chanoine régulier de l’ordre de Saint-Augustin , qui pouvait tout sur Joüo V. Ignorant en fait de science politique autant qu’on pût l'étre, il avait autant de probité qu’il en fallait pour ne point voler l’Etat; mais, protecteur déclaré de tous ses parents ou même de ses partisans , il plaçait les plus hautes charges en des mains indignes.
L'auteur français ( si toutefois il en est ainsi ) du livre intitulé tdministratlon du marquis de Pombat, dit que dans le premier mois du regne de Joseph, Carvalho se trouva fort mal dans l'esprit du roi, grâce aux intrigues des courtisans, et que Joseph seul reconnut ensuite son mérite et l’appela au miuistere des affaires étrangères. Cette nomination parait avoir été le résultat d’un plan , calculé des longtemps par Carvallio, et dont la base première reposait sur son mariage avec une dame de la maison allemande d’ Aun ; car. s’il dut son entrés au ministère, ce fut certainement a la protection de la reine douairière, bien que beaucoup de gens attribuent cet événement à l’inlluence du 1’. Moreira , confesseur du jeune roi.
Ce fut alors que Carvalho commença à gagner sur l’esprit de Joseph celle influence qu’il sut conserver jusqu'à la lin du règne de ce monarque : le moyen dont il I obtint a été fort bien indiqué
par Mnhlv, dans son traité de l’Etude de la politique.
Une fois maître de l’esprit du monarque, le nouveau ministre mit tous ses soins à rétablir dans une voie régulière les differentes branches de l'administration publique, qui se trouvaient dans l’effrayant désordre où nous les a montrées le célèbre don Euiz da Cunlia, grâce à la lettre qu’il adressa à Joseph étant encore prince. L’auteur des Mémoires du marquis de Tombai, bien qu’il ait écrit son livre avec tout le fiel et la haine possible, confesse que les débuts de son administration furent brillants, et qu'à sa voix on vit comme sortir du sépulcre la marine, le commerce, l’industrie, l’agriculture, et enfin une bonne administration du trésor.
Il serait nécessaire de faire un releiéde toutes les lois et de toutes les ordonnances dos quatre premières années du règne de Joseph, pour que le lecteur pût se rendre compte par lui-même des lions ou des mauvais services que le ministre rendit à son pays; mais une biographie necomporte pas tant de détails.
Il prohiba d’abord l'exportation du numéraire , loi que les Anglais surent éluder, en dépit de l’habileté du ministre, qui peut-être ne se jugea pas encore assez puissant pour châtier les coupa blés et se faire respecter. En second lieu, il diminua le pouvoir de l'inquisition (*), et enfin il réunit à la couronne un grand nombre de domaines, qui en avaient été séparés indûment, f, organisation de l’armee suivit immédiatement ces mesures; puis vinrent l’introduction de nouvelles populations dans les colonies et la formation d'une compagnie des Indes, et celle quiétait spécialement consacrée au Brésil, sous le titre . de Compagnie du Grand Para et du Marannam .
Avant de poursuivre, il convient d'insister sur ee qui nous semble être la cause principale de la lutte qui s’éleva entre les jésuites et le ministre de Joseph , lutte d'extermination et qui se termina par la chute de celte société devenue , pour ainsi dire, la dominatrice de l’Europe.
(*) Par une étrange bizarrerie, lout en nlio- IKsanl le supplice Ou feu , Porubai itcnna a l'inqubiUon le litre de Majesté,
Un traité d'échange entre le Portugal et l’Espagne avait ete signé, en vertu duquel la colonie portugaise désignée'1, sous le nom do Sacramento devait appartenir à l’Espagne, tandis que le Paraguay, province sujette de nom à la couronne espagnole, devenait l’apanage du Portugal. Cette négociation , commencée au temps de Joâo V, allait être exécutoire sous Joseph; mais, lorsqu’il s’agit de livrer la colonie do Sacramento, les Indiens du Paraguay desobéirent, parce qu'ils ne connaissaient pas d’autre autorité que celle des jésuites des missions. Il en résulta les guerres et les vexations de toute espèce dont eurent à souffrir ces peuples. Les jésuites ayant été expulsés et persécutés par Francisco Xavier de Mendonça , capitaine général de la province et frère du ministre, ils lirent la guerre ouvertement ; mais Carvalho fut le plus habile; et, dans la lutte commencée, ces religieux perdirent la nremière bataille; ils se virent évincés du palais, où jusqu’alors ils avaient exerce la plus grande influence.
Ce fut après les événements du Paraguay que s’établit la compagnie exclusive du Grand-Para et du Maranhani. Cette société, favorisée par des privilèges extraordinaires et formée d’un petit nombre d’associés, déplut aux commerçants, qui réclamèrent contre elle, au moyen de la corporation qui les représentait sous le nom de Bureau du bien commun des marchands. Le résultat de cette tentative , où quelques-uns veulent voir certaines insinuations des jésuites, fut la dissolution de l'association désignée ici, et postérieurement la création de la Junte du commerce , qui dura près d’un siècle; plusieurs personnes en outre furent exilées à Mazagan et d'autres chassées de Lisbonne; car il paraît que le ministre avait déjà résolu d’employer comme mobile principal de son administration un vrai sytème de terreur.
On était arrivé à la fin de 1755 . quand le fatal tremblement de terre du l,r novembre (*) vint montrer dans tout son éclat l'immense génie de Carvalho, en attestant sa persévérance. La cité de
(♦) Celle célèbre catastrophe exigeait des détails trop étendus pour qu’on n’en fit pas l’objet d’un paragraphe séparé.
23* Livraison. (Portugal.)
Lisbonne n’était plus qu’un monceau de ruines ; les familles se trouvaient dispersées, les capitaux enfouis dans lesein de la terre : on ne voyait plus que des veuves et des orphelins. Des hommes’ corrompus, profitant de la désolation énérale, commettaient toute espèce e rapines, de violences, d’assassinats même, pour s’emparer de quelques richesses que l’incendie n’avait point dévorées, ou que la terre avait refusé d’engloutir. Jamais le système d’intimidation adopté par le ministre ne vint plus à propos exercer sa puissance; il l’employa : le livre qu’on rencontre partout* sous le titre de Frovidentias sobre o terremoto , bien que ce soit un livre de sang, reste comme un monument qui nous fait parfaitement concevoir quelle était la vigueur d’âme du marquis de Pombal...
On a dit qu’une fois le tremblement de terre passe, le roi ayant demandé à Carvalho ce qu’il y avait à faire, il aurait donné sur-le-champ cette mémorable réponse : Sire, enterrer les morts , et.
songer aux vivants. Cette réplique est sublime, au milieu de la désorganisation générale; mais elle n’appartient pas au ministre; et ce fut l’illustre général Fedro d’Almeida, marquis d'Alorna, à qui le roi fit la question, et qui répondit, en effet. Enterrer les morts , songer aux vivants , fermer tes portes ; mot que le marquis vanta beaucoup , en envoyant toutefois le général à Setubnl, d’où il ne revint plus ; probablement parce que Pombal ne se souciait pointde voir auprès du roi de vrais gentilshommes trouvant de pareilles réponses.
Dès le mois de février 175G , on commençait déjà à s’occuper de la réédification de la ville , qui devait être non-seulementconstruite avec solidité, mais que l’on voulait embellir. Des sommes immenses étaient devenues nécessaires, car il fallait pourvoir à la construction des édifices publics. Pour subvenir à ces nécessités, le ministre frappa d'un impôt de quatre et demi pour cent toutes les marchandises étrangères. Ce nouvel impôt allait atteindre dans ses intérêts principalement l’Angleterre. Plus les négociants appartenant a cette nation faisaient d’affaires considérables avec le Portugal, plus le préjudice
L'UNIVERS
devenait notable pour eux. De Castres, le ministre anglais accrédite auprès de la cour de Lisbunne, témoigna à la fois de l’admiration et du mécontentement ; puis il passa bientôt aux plaintes extrêmes, en invoquant les traites existants; ce en quoi les envoyés des autres puissances l'imitèrent. Toutes les tentatives, néanmoins, furent inutiles. Le ministre de Joseph se contenta de répondre, en termes vagues, qu’un point de si haute importance avait été l'objet d'une considération toute particulière de la part de Sa Majesté, avant qu'elle prit une résolution : ce fut ainsi qu'il les évinça.
Un autre incident vint augmenter les griefs des Anglais. Les marchandises étrangères ayant été consumées par l'incendie ou bien détruites a la suite de la catastrophe et même par l'inondation, on vit bientôt manquer les draps et les toiles expédiés par l'Angleterre, la France et la Hollande. Un rand nombre des habitants de Lisonne, se voyant dépourvus de vêtements pour l'hiver, s'arrangèrent des draps du pays, tels que ceux qu'on désigné sous les noms de saragoças et de brises.
Le monarque lui-même voulut donner à ses sujets l’exemple de la modération, et il ne dédaigna pas de se vêtir de saragoça, en dépit du bon marché d'une telle marchandise. L'exemple du prince engagea tout naturellement la noblesse à agir de même , et il.en résulta que l’on vit les marchands portugais ga.ner en peu de temps un million de cruzades, qui, dans le cas contraire, eussent passé a des mains étrangères.
La seule personne qui peut-être tira un certain avantage du tremblement de terre ( loin d'en avoir souffert quelque dommage), ce fut .lozé de Carvalho, qui, déployant en cette occasion toutes les ressources de son puissant génie et l'énergie de son caractère, sut non-seulement mériter l'estime publique, mais vit encore s'accroître la faveur dont il jouissait dans l'esprit du roi. Peu de temps s'était écoulé, en effet, lorsque ce monarque le nomma premier ministre, à la place de Pedro da Mota.
L’auteur de I’. tdminUtrat ion du marquis de l’ombal fait remarquer qu'après le tremblement de terre, deux cents ca-
davres se voyaient pendus aux gibets qui entouraient Lisbonne. Nous l’avons dit, la crainte qu'inspirèrent ces exécutions fut salutaire ; mais le système de terreur fut trop long à coup sûr et dégénéra en tyrannie. Bientôt on promulgua une loi tendante à réprimer tout discours contre le gouvernement, et une prime considérable fut offerte a qui dénoncerait les coupables. On loue aujourd'hui beaucoup I administration du marquis de Pombal; mais nous demanderons aux hommes de ce siècle s’ils voudraient d’un ministre osant faire promulguer de telles lois et ayant surtout le pouvoir de les mettre a exécution.
L'établissement de la compagnie des vins du haut Douro, créée vers le même temps, produisit un soulèvement populaire â Porto. Soit qu’il jugcêt que cette compagnie dût obtenir d’heureux résultats polir le pays, soit, comme plusieurs l’ont pensé, qu'il entirôt des gains immenses, le ministre fit occuper la ville militairement, et. commençant le procès des insurgés, en fit pendre quelques-uns, tandis que d’autres furent seulement condamnés aux galères ou au bannissement : ce fut ainsi que Pombal fit passer au peuple le goût des nouvelles émeutes.
Si le peuple devint calme de ce repos que produit la terreur, il n'en était point de même à l’egard de la classe des iidalgos, qui se jugeait au-dessus des hardiesses du ministre; elle dut se détromper bientôt, et ce fut à ses dépens; car la constitution du pays se changeant en un régime de fer, par ce seul fait toutes les conditions devinrent égales.
I,a persécution dont fut l’objet don Jozé Galvào de Lacerda, envoyé à Paris, celle qui s'éleva contre don loào de Bragance, frère du duc de 1-afoens; les autres actes du même genre exerces contre des gentilshommes de liante distinction , tels, entre autres, que le marquis de Marialva, prouvèrent, du reste, à quel point Sébastian Jo/.é de Carvalho s'etait ancré dans le pouvoir.
Le peuple et la noblesse une foisdomptés, il ne manquait plus, pour que le Portugal entier se tût devant la toutepuissance du ministre , que d’imposer silence «à cette partie du clergé qui osait contester encore son autorité; il s'agit
ici des membres de la compagnie de Jésus. Chassés de la cour, il obtint contre eux un bref de réforme : il leur fut défendu de se livrer au commerce, ce que, nonobstant ces défenses, il paraît qu’ils continuèrent a faire. Finalement, on leur retira le droit de prêcher et de confesser : mesure qui enleva ses dernières armes à une société auparavant si inlluente et si puissante à la fois.
L’année 1758 s’était en grande partie écoulée lorsque eut lieu un déplorable événement (*).
CONSPIRATION DU DUC b'AVEIRO ET DK PLUSIEURS MEMBRES DE LA
noblessb — Le fait capital de cette époque, le drame terrible qui fit de Pombal un homme d'Llat vraiment redouté, ce fut la conspiration de 1758. Nous l'avouerons, cependant, un terrible mystère enveloppe encore cette procédure aux yeux de l'historien.
La seule chose qui ne soit pas douteuse, c’est que le ministre de Joseph continua son système d'intimidation et jeta, par une exécution sanglante, l’epouvante parmi les grands.
Si l’on s’en rapportait à l'auteur d’un volumineux recueil que l’on a audacieusement intitulé (**) : Mémoires du marquis de Pombal , ce serait la réponse insolente d’un subalterne complaisant du 'prince , qui aurait ulcéré le cœur du duc d'Aveiro, l'un des plus grands seigneurs du royaume, et l’aurait décidé spontanément a se débarrasser d’un homme qui l’avait insulté. Si l’on ajoute foi aux mêmes documents, les Tavora, en refusant l’alliance de Pombal, auraient excité dans l’âme du ministre une de ces
(*} L’écrivain dont nous reproduisons ici l’étude biographique fait des réflexions sur cet événement, mais il ne le raconte pas : nous comblons celte lacune, en regrettant que les pièces si curieuses qui ont été lues par l’auteur n’aient pas été spéciliées par lui; il n’absout personne et ne tranche nullement la question.
(**) Ou plutôt Mémoires de S, J. de Cnrvnlho et Meb>ycointc if()eyra3ymarqiiis de Pombul, etc. ( à Lisbonne, et se trouve a Bruxelles ), 1781, 4 vol. In- 12. Ce livre, dicté par un esprit de dénigrement plein de virulence dont on devine la source, est précieux en ce qu'il renferme une foule de pièces justificatives et officielles. Barbier lui donne pour auteur un jésuite espagnol. L'ouvrage qu’on peut lui opposer est intitulé i L’Administration de S. J. de Carvnlho de Mclo, marquis de Pombal. Amsterdam, 1787,4 v. iu-8. Ce travail judicieux , mais trop apologétique, est attribuée Desoteux, baron de Cormalin.
haines profondes qui ne s’assouvissent que dans le sang. Pour adopter ces diverses hypothèses, il faut, en vérité, perdre de vue des intérêts beaucoup plus hauts etsurtout l’aversion vouée par la noblesse au ministre. Comme le disait dans une de ses lettres confidentielles l’un des conjurés : « Pour anéantir l’autorité du roi Sebastien, ii fallait détruire celle du roi Joseph. »
• Un fait paraît probable cependant, c’est qu’à l’inimitié politique des grands a pu se joindre ce besoin de vengeance,
3ui vient de Poutrage secret , comme.
it le vieux poëtecastillan. La jeune marquise de Tavora, en acceptant les assiduités passionnées du roi, avait ulcéré lecœurde la famille puissante dans laquelle elle était entrée.
Du reste, nul caractère éminent, nul esprit hors de ligne , ne se montra parmi ces conspirateurs qui prétendaient lutter avec l'homme le plus énergique de son temps. Le chef apparent qu’ils s’étaient choisi était haï. Rien de remarquable n’avait marqué la carrière politique et militaire de ceux qui venaient après lui : ils conservèrent, dans leur conduite, une nullité imprévoyante, indice d’esprits sans pénétration. Je me trompe, une femme parmi eux leur appr.i à mourir dignement. Ce fut celle qui, ayant été naguère vice-reine des Indes, et l’une des beautés les plus célèbres de la cour, n’avait pu se décider à perdre cette double puissance, et s’en vengeait, dit-on, en conspirant.
Mais une chose certaine, et qui paraît prouvée par les pièces nombreuses que nous avons sous les yeux , c’est que la femme énergique que l’on désigné en l’appelant la vieille marquise de Tavora, haïssait profondément Jozé de iVlascarenhas, duc d’Aveiro, quoiqu’elle fût son alliée; une autre haine plus vive encore joignit leurs intérêts.
Arrivéa ce moment funeste qui réunit tant de hauts personnages, et dont plusieurs mémoires nous révèlent les étranges prétentions, un esprit sérieux cherche a démêler d’où partit la trame qui les lia entre eux, quels furent les moyens que l’on mit en jeu pour exciter une ambition démesurée. Partout où se rencontrent les sourdes menées des jésuites, partout on reconnaît l’iuflexible volonté
L’UNIVERS
qui se dissimule, mais qui ne fléchit pas. Tête ferme, cœur passionné, la vieille marquise de Tavora était dirigée par un extatique dangereux, que Ton eut tort, plus tard , de ne pas traiter comme un insensé. Les conseils de Malagrida germèrent dans cette âme virile , accoutumée d’ailleurs à dominer tout ce qui l’approchait. Que l’on compte: il n’y a pas un homme de quelque valeur, figurant dans cette malheureuse affaire, qui ne tienne de près à la marquise par clés liens sacrés ou par le sang. C’est le marquis de Tavora lui-même, jadis vice-roi des Indes; c’est le jeune marquis de Tavora, outragé dans son honneur; c’est le frère de celui ci, Jozé-Mariade Tavora , victime touchante d’un pacte de famille ; c’est, enfin, le gendre de la marquise, don Iéronymo d’Ataïde , comte d’Atouguia, conspirateur insignifiant, quantité simplement numérique, comme dit, avec une certaine justice, un écrivain de ces derniers temps. 11 y a encore un nom qui figure nécessairement ici , c’est celui du capitaine Braz-Jozé Romeiro :
il n’appartient pas à la famille, mais l’officier qui le porte a suivi le marquis dans l’Inde, et, comme tous les autres, il est fasciné; les deux bravi qui furent condamnés plus tard, Azevedo et Ferreira, étaient des gens achetés à prix d’argent pour le jour de l’exécution. Plus de cent cinquante noms ignorés pourraient, dit-on, grossirencore une liste fatale que nous abrégeons à dessein.
Le 3 septembre les conjurés eurent la certitude que le roi devait se rendre chez la jeune marquise de Tavora, dans la voiture de son confident Pedro Teixeira. L’assassinat fut résolu ; et les conspirateurs furent échelonnés de telle sorte, qu’une tentative venant à manquer, la voiture devait être assadlie de nouveau par des groupes apostés. La chose se passa d’abord ainsi que les conspirateurs l’avaient supposé. Comme le roi se rendait de la Quinta do Meio aune autre maison royale, nommée Quinta da Cima, une carabine se leva contre le postillon : le chien s’abattit et le coup manqua. C’était, dit-on, le duc d’Aveiro qui, monté sur un cheval de louage, avait commencé l’attaque. Le sang-froid du zélé serviteur qui conduisait l'at-
telage sauva Joseph. Que faites-vous ?
c'est le roi... voilà son unique exclamation; puis il presse ses mules de toute leur vitesse; et, lorsque deux autres coups de carabine viennent atteindre la voiture, l’équipage, qui fuit au galop, est bientôt hors de la portée de deux cavaliers qui le suivent. Cependant, les armes étaient chargées à mitraille et le roi a été atteint. Deux blessures crucllesont enlevé les chairs depuis l’épaule droite jusqu’au coude. Teixeira fait coucher le roi au fond de la chaise et le couvre de son corps. Le postillon prend à travers champs, au lieu de revenir sur ses pas. Cette décision intelligente déjoue tous les projets des assassins. Au lieu de se rendre au palais, Joseph , qui a conservé son sang-froid , ordonne au courageux serviteur de le conduire à la Junqueira , où demeure son chirurgien ; il se confesse d’abord , puis l'appareil est posé ; et, au bout de quelques heures , lorsque Pombal est appelé, le ministre trouve assez de fermeté chez le prince pour arrêter avec lui le plan qui leur livre les conjurés.
Une dissimulation profonde fut opposée à ceux qui se croyaient les maîtres suprêmes en l’art des teintes politiques. Malgré les rumeurs de la ville, le roi prétexta un accident qui , en donnant à ses blessures une cause plausible, rassura la population et trompa les assassins : un seul des conjurés prit la fuite. Au bout desix mois , et lorsqu’ilsétaient dans une sécurité profonde (*) , les autres furent arrêtés et conduits dans des lieux divers. La marquise Eléonore de Tavora se vit renfermée dans un couvent de femmes d’une observance rigide ; sa bru, traitée moins rigoureusement, fut cependant soumise à une sorte de réclusion monastique. Le duc d’Aveiro et les Tavora, chargés de fers et couchés sur des matelas, demeurèrent quelque jours dans le même cachot; ils n’y languirent pas longtemps.
Le 4 janvier 1759, un décret parut, qui instituait, sous 1e titre (V incou fidenc/a, un tribunal chargé de juger les cou-
(*) Os arrestations eurent Heu le 13 décembre I76H, pendant les fêles qui se célébraient A l’occasion du mariage projeté de la tille do Pombal avec le fils du comte de Sampayo.
pables. Les ouvrages les plus complets ont été sobres de détails à ce sujet ; nous remplirons donc une lacune, en indi-
auant ses éléments : il se composait de eux présidents, sans droit de vote, de deux secrétaires d’État , puis de deux membres, ayant le titre de desembarga dores dopàço, dont l'un était chancelier de la chambre de Suplicaçâo et se trouva nommé rapporteur du procès* Il y avait, en outre, sept membres de divers autres tribunaux , dont deux corregedores do crime, et le procureur de la couronne, faisant office de fiscal.
Les prévenus comparurent le 12 décembre; ils furent soumis à la question, à l’exception de la marquise de Tavora ; et plusieurs d’entre eux confessèrent le crime dont ils étaient accusés. Le duc d’Aveiro démentit ensuite ce qu’il avait d’abord avoué au milieu d’eifrovables tourments : un avocat fut entendu; mais la sentence de mort fut votée à l’unanimité et exécutée dès le jour suivant.
Le code portugais n’avait pas prévu un tel crime et se taisait sur la peine qui devait lui être appliquée; mais une loi de Philippe 11 ordonnait qu’elle fût cruelle ! Rien ne inauqua à l'interprétation du texte, formulé par cet esprit impitoyable. Le 13, à la pointe du jour, deux régiments de cavalerie et trois d’infanterie vinrent se ranger sur la place, visà-vis la maison royale , qui avait appartenu au comte d’Aveiro. Un immense échafaud y avait été dressé. Le sangfroid de la marquise de Tavora ne se démentit pas un instant; à l’aube naissante, elle s’était fait habiller passes femmes, avait ordonné qu’on servît le déjeuner ; et , sur l’observation de son confesseur qu’il restait des soins plus importants a prendre, elle s’était contentée de répondre : Il y aura tempspour tout. Elle pqfurvut à tout, en effet , avec une indicible tranquillité. On la vit arriver en chaise à porteurs au lieu du supplice; puis elle monta d’un pas ferme à l’échafaud , faisant observer qu’elle n’avait pas été soumise à la question. Cette femme hautaine avait encore des restes de beauté; lorsqu’elle eut été attachée sur le fatal tabouret, que le glaive du bourreau eut abattu sa tète, qui retomba sur sa poitrine, il y eut une sensation
profonde dans le peuple : on la voila d’un riche drap de soie. Ses fils et son gendre furent étranglés ensuite, puis frappés de la massue de fer; mais cette terrible indulgence n’eut pas lieu à l’égard du marquis ae Tavora et du duc d’Aveiro, dont les membres furent brisés sur une croix que l’on désigne sous le nom d’Aspa. Le premier mourut sans proférer une parole, l’autre poussa des hurlements affreux. Comme s’il devait rester quelque chose de la pompe étrange du moyen âge dans ce supplice, digne d'un autre temps, on apporta ensuite une statue de grandeur naturelle : c’était celle du serviteur fugitif, qui, avec son beau-frère Alvarez Ferreira, avait tiré sur la chaise du roi. Cette effigie fut attachée vis-à-vis le misérable qui allait expirer dans les flammes- Je lis dans la relation d’un témoin oculaire ce passage, d’une affreuse concision : « Alors on mit le feu à un bûcher qu’on avait dressé sur l’échafaud, lequel, étant enduit de poix et de goudron, fut lui-même bientôt enflamme. Tous les corps qui y étaient exposés furent réduits en cendre. Ceux du duc d’Aveiro et du marquis de Tavora respiraient encore...
Antoine Alvarez Ferreira, n’ayant reçu aucune blessure, parut plein de vie pendant plus d’un quart d’heure au milieu des flammes.
« Les cendres furent enfin ramassées et jetées dans la mer par le bourreau (*). » JNous n’ajouterons rien à un pareil récit...