‹ Portugal par m. Ferdinand DenisChapitre 66 sur 86 · SUITE DE L’ADMINISTRATION DR · texte numérisé non relu

SUITE DE L’ADMINISTRATION DR

pombal. — Il est impossible de parcourir les nombreux factums qui furent répandus alors en France et en Espagne, sans reconnaître que ce fut la période la plus laborieuse et la plus difficile de cette vie remplie de projets gigantesques :

l’abaissement des grands était accompli : restait l’expulsion des jésuites; Pombal y travailla à la face de l’Europe. La junte souveraine, désignée sous le nom du tribunal del 'Iticon/idencia, avait reconnu, par dix articles de son arrêt, la participation de plusieurs religieux de cet ordre au crime de haute trahison.

Divers membres avaient été jetés en prison; leur nombre s’accrut, mais trois

(*) Nouvelle intéressante au sujet de Catientut, etc., 1/59; voyez 4e Suite, page 4.

L’UNIVERS

d'entre eux étaient impliqués surtout dans l'affaire de 1758. Les pères Alexandre, Mattos et Malagrida, furent livrés au tribunal du saint oflir.e; le dernier y resta trois ans. Quel que soit le point île vue politique d où l'on examine aujourd’hui ce procès, et lorsqu'on a lu surtout les œuvres du père Gabriel Malagrida, il est impossible de considérer l'auteur du Triple cordon cC.lmour comme fauteur d hérésie. Ce vieillard, né en Italie, et qui avait souffert, dans le nouveau monde, toutes les iniseres de l'apostolat, avait peut-être rapporté de ses rudes voyages l’ardeur lie» reuse qui l’animait. Mdlagrida ne voulut faire aucune rétractation, et il ne sortit des cachotside l'inquisition, en 1861, que pour

être brillé durant un auto-da-fé. Nous sommes parfaitement de l’avis d un écrivait) portugais, qui voit dans cette affreuse exécution un sujet de blâme éternel pour le ministre de Joseph.

Ce fut après tes év éneinents que nous venons de signaler que le titre de comte d’Oeiras fut aecorde à Carvalho.

« Le poste du ministre une fois à l’abri de toute vicissitude, grâce à tant de revirements, Pombal se montra véritablement grand, en exigeant des Anglais une satisfaction pour avoir attaqué les navires de la France dans les mers de Portugal; et l'orgueilleuse Angleterre donna la satisfaction demandée (*). Le nonce Aeciajuoli avait osé manquer aux convenances en n'illuminant point son hôtel a l’occasion du mariage de la princesse héritière doua Maria; et le comte d «Liras le lit sortir immédiatement de Lisbonne. Eulln, a peu de distance de cet événement, le ministre donna le dernier coup a l’institut des jésuites, en anéantissant cette société dans le Portugal, et eu faisant jeter sur les côtes d Italie ceux de ses membres qui ne voulurent pas quitter la robe de l'ordre (175!)).

(•) A la suite (l'un combat durant le(|uet il avait eu a combattre des (orées InUnlmciU sup'-rieuresaux siennes. le bravede la Cbieselait rétugié a Lagos; un tiese- navires avait clé incendie par les Anglais; te UeiiouOitde s était bible lui-mCme; (leu v autres bàlimenis avaient et ■ pris et emmenés Pombal, dans relie affaire, déploya une fermeté admirable. Voy. Heviie rlran'/rre ri Jruiiçuise de législation, septcius lire istu.

s Ce fut alors que Carvalho , débarrassé de ses soucis les plus inquiétants, tourna toute son attention vers les améliorations administratives : il réforma les études, rendit plusieurs ordonnances relatives au commerce, et restaura les arts; mais la guerre de 1762 vint le placer bientôt dans de nouvelles ditlicultes.

«Cette guerre naquit, on le sait, du fameux pacte de famille. Les rois de France et d' Espagne , lies contre l’Angleterre, voulurent que le Portugal entrât dans cette alliance, le comte d’Oeiras refusa et promit de garder la neutralité. L Espagne nous déeiara alors la guerre ; et ses troupes entrèrent dans la province de lias -os- Montes : mais prévenu peut-être que le résultat ultérieur lui serait contraire, le cabinet de Madrid retira une seconde fuis son armée de notre territoire, après de lé-

f;ères escarmouches, durant lesquelles es Portugais, commandés déjà par le comte de Lippe (*), remportèrent 1 avantage.

• La tranquillité publique une fois rétablie, le comte d'Oeiras songea sérieusement a augmenter et à discipliner l'armée; il s'occupa à activer toutes les branches d'industrie, il en lit autant

(♦ i Comme le fait très-bien observer le général Foy , les Portugais appellent encore Lippe o grain coude, connue Ils appellent Pornbal : o g ram marquez, n l,e general de Srliaumbourg- Lippe, comte immédiat de l’empire germanique, fut choisi pour restaurer le militaire portugais : il venait de commander avec distinction, pendant les campagnes d'Hanovre, l’artillerie de farinée du prince Ferdinand de Brunswick. A peine arrive en Portugal, Il dut courir A la défense des frontières menace» » : son armée se composait de neuf a dit mille Portugais, qui, ne le connaissant pas, sedéli ienl de lui, et (le Cinq a six nulle Anglais ou Irlandais, olndssanl de mauvaise grâce II y avait en face quarante initie Espagnols, commande» par le comte d'Arauda, dont les chefs avaient pour la plupart fait les campagnes d'Italie, et un corps auxiliaire de douze bataillon» français aux ordres du prince de Beauveau. Avec uue telle disproportion de forces, on ne pouvait pas demander de batailles au comte de l.tppe : il lit une campagne de marches et de positions, (•{ sut tirer partie du patriotisme. des pav sans, ainsi que de» difficultés incroyables qu'offre, su» tous les points, le pays compris entre le Üuero et le Tage. • Plus tard, le comte de Lippe forma vingt-quatre régiments d infanterie, douze de cavalerie et quatre d'artillerie sur le pied des troupes prussienne». P >mbai s’en servait, mais il u’eprouvaU pour le comte nulle sympathie.

pour le commerce, et achemina ainsi le pays jusqu'au plus haut degré de prospérité. Les actes les plus notables de cette période, ceux qui sont réellement aussi glorieux pour le roi que pour son ministre, doivent être rappelés ici; tels furent le rétablissement des études civiles et militaires, un grand nombre de lois favorables à l’agriculture, l’institution de la Mesa censoria , celle du collège des nobles, les ordonnances relatives à la fabrication des lainages, des soieries, de la faïence, de la chapellerie et de tant d'autres ; les reformes judiciaires; la création d’un subside, consacre aux lettres ; la paix conclue avec la cour de Rome, sous le pontificat de Clément XIV; l'abolition de l'esclavage; l’établissement des pêcheries dans l’Algarve; les lois sur le tabac, sur les hôpitaux, sur les enfants exposés; la paix avec l’État de Maroc; la réforme du gouvernement des Indes, ainsi que beaucoup d’autres améliorations dans l’état colonial : on peut y joindre encore l’érection de la statue équestre.

« Ce temps vit encore néanmoins Lisbonne témoin de quelques actes de cruauté émanés du ministre , et que ses ennemis attribuèrent à une vengeance particulière: tel est, entre autres événements , le supplice d’un Italien, nommé Jean- Baptiste Pelle, accusé de tentative d’assassinat sur sa personne, et qui remplit la ville d’horreur et de compassion. Après avoir subi d’horribles traitements , ce malheureux fut condamné à être écartelé par quatre chevaux, et la sentence exécutée. Le corps demi-vivant de Pelle fut jeté sur un bdcher pour y terminer son angoisse. Il faut le dire, en toute vérité, ou a quelque peine à croire qu’un fait pareil ait pu avoir lieu dans un temps si voisin du nôtre.

« Ce fut en l’annee 1770 que le comte d’Oeiras se vit décoré du titre de mar-

Suis de Pombal. A partir de cette époque, e l’avis même de ses adversaires, ce cœurde fer s’adoucit singulièrement, et durant les dernières années du règne de Joseph, le joug de terreur, sous lequel les Portugais marchaient comme accablés, était devenu moins pesant. Pombal songea àabolir les distinctions absurdes de vieux cl de nouveaux chrétiens; il lit encore des règlements pour favoriser

l’industrie nationale: il mit obstacle à ce que les enfants pussent se marier sans le consentement paternel; et on le vit enfin prendre une foule d’autres mesures profitables à la chose publique.»

L’acte qui, durant cette dernière période, honore vraiment le marquis de Pombal ,est la réforme de l’université de Coimbre, qui eut lieu en 1772. Pour parvenir à ce but, le ministre employa les plus hautes capacités du Portugal/ll appela également des professeurs de l’étranger; et les statutsde cette Académie célébré forment peut-être le plus beau monument que le règne de Joseph 1er ait légué à la postérité. Le temps que le marquis de Pombal n’employait pas à l’administration, il l’occupait, comme Richelieu à la culture des lettres; mais, comme le ministre de Louis XIII, il participait secrètement à certains ouvrages plutôt qu’il n’en était l’unique auteur : il y en a un surtout où il se cache, selon quelques bibliographes, sous le pseudonyme d 'amac/or patricio. Ce gros livre , écrit d'une maniéré assez diffuse, raconte les actes de prévoyance que suscita le tremblement de terre : c’est que la catastrophe qu’il met en évidence est le fait capital du siècle. Sans avoir recours au volumineux recueil d’ordonnances, nous dirons au moins les faits intéressants, et quant à ce qui regarde le passé, nous essaierons d’exposer au lecteur quelques circonstances peu connues.

DES TREMBLEMENTS DR TERRE EN PORTUGAL, ET PARTICULIÈREMENT DE CELUI QUI EUT LIEU EN 1755. — Le tremblement de terre qui détruisit Lisbonne a eu un tel retentissement; sa renommée est si populaire , que le souvenir en revient a la pensée toutes les fois qu’il s’agit de signaler un Uéau du même genre et de peindre la ruine d’un pays. Ce serait une erreur de croire cependant, comme beaucoup de gens le supposent, que cette grande catastrophe ait été unique en Portugal, et qu’aucun accident de même nature ne l’ait précédé. Nul pays en Europe, au contraire, n’a eu à soulfrir plus fréquemment de ces bouleversements du sol. Un coup d’œil rétrospectif nous en donnera aisément la preuve.

Au quatrième siècle, le terrible trem-

L'UNIVERS

blement de terre qui étendit ses ravages sur la Palestine, la Grèce et la Sicile, eut de fatals effets sur la Péninsule. « On croit que ce fut alors que se séparèrent du continent les rochers qu'on aperçoit dans l'Océan non loin du cap de Saint-Vincent, et que fut engloutie la portion de terre qui unissait les Berlengas à la cote de Péniche. Aminien Marcellin et Paul Orose nous ont transmis l'histoire de cette grande convulsion de la nature. »

Il faut remonter ensuite jusqu’au treizième siècle pour rencontrer l’indication précise d’une de ces catastrophes épouvantable. Une religieuse lettrée, qui a consigné, d'une manière lidèle mais sommaire, les grands événements de cette période, la nonne de Santa-Cruz, se contente de dire que, le 22 février 130'J,a lapointedu jour, un tremblement de terre semanifesia tout à coup : c’était au temps du roi Diniz. Or il est probable que, si l’événement eût eu des résultats bien funestes, le vieux chroniqueur par excellence, Fernand Lopes, eu eût fait mention. Autant que nos souvenirs puissent nous servir, il se tait complètement à ce sujet. Sous le règne du fils de don Diniz, il y eut, en 1344, un grand tremblement de terre à Lisbonne.

Comme des discussions orageuses s’étaient élevées entre Affonso IV et l’évêque de Porto , le pape prit occasion de ce bouleversement de la nature pour réconcilier le pouvoir ecclésiastique avec le pouvoir royal. Douze ans après , en 1356, le terrible lléau se lit sentir de nouveau, et la terre trembla, dit-on , durant plus d'un quart d'heure : grand nombre d’éd ifices s’écroulèrent dans Lisbonne, et l’on vit s'entr’ouvrir, du haut en bas, la chapelle de la cathédrale.

Le quinzième siècle , si fertile en événements de toute espèce, se passa sans qu’on eût à subir rien de grave en ce genre, et il n’y a nul doute que, si quelque catastrophe funeste eût marqué surtout les dernières années du règne de Joâoll, le chroniqueur diligent de cette époque ne nous en eût donné une description minutieuse. Garcia deResende se tait sur cette période.

Il n’en est pas de même lorsqu’il s’agit du règne de don Manoel. Durant 1512 , i 1 y avait eu quelques mouvements

convulsifs de la terre, à la suite desquels un grand nombre de maisons s’étaient écroulées, et cette fois Garcia de Resende, en nous peignant poétiquement le désastre, remplace la statistique qui n’existait pas alors. Il fait monter à deux cents le nombre d’édilices détruits ou ruinés. Il lui restait une terrible peinture à faire : c’était celle du tremblement de terre de 1531. La catastrophe eut lieu le 7 janvier; mais Resende se trouvait alors absent de la capitale. On voit par la Miscellanea que des abîmes s’entr’ouvrirent à Almeirim , où était l’auteur, et u’il y eut à 1j fois un déluge d’eau et e sable, qui menaça d’engloutir la résidence royale. Simon Goulard, historien pour ainsi clire contemporain, raconte en ces termes les ravages que ce tremblement de terre exerça sur la grande ci té (*) :

« Quinze cents maisons, belles et spacieuses, furent renversées en la ville de Lisbonne et presque tous les temples abattus. Ce tremblement de terre dura huit jours, donnant par intervalles des secousses sept ou huit fois par chaque jour : il se fit aussi des ouvertures de terre, d'où sortit un air coutagieux qui enleva un fort grand nombre de personnes (**).»

Garcia de Resende donne une durée totale de deux mois à cette succession de secousses qui s'étendit par tout le royaume; et il raconte que ses effets furent surtout désastreux, parce que les premières convulsions du-sol se firent sentir durant la nuit (***). Selon l’observation de l’auteur de la Miscellanea , les bicoques ( pardieiras ) ne tombaient point, mais les palais s’écroulaient de toute part; et plus les édifices étaient solides en apparence, plus vite ils étaient renverses. La mer présenta un étrange spectacle, et sans que le vent se fit sentir, les flots s’élevaient à une hauteur extraordinaire : on vit des navires dont la quille plongeait jusqu’au fondée la mer, et qui, rejetes ensuite, s’en allaient comme perdus.

Un poete chroniqueur nous a raconté les misères affreuses qui succédèrent au fléau; un poète comique va nous faire voir ce que peut, dans uu grand

(r) Yoy. Histoire* prodigieuses de ce temps. (") V ni tus rua morte morreram, dit le chroniqtffeur portugais.

(***) Porqui de noile aconteccu.

désastre, une âme vraiment clialeu reuse : l’épisode, pour être ignoré, n’en est pas moins original... Le fléau persévérait avec une continuité désolante, le lias clergé s’assembla et persuada au peuple (nie les preuves terribles de la colere divine trouvaient leur cause dans la présence des juifs et des nouveaux chrétiens. Ces malheureux furent obligés d'abandonner la ville et d'aller camper dans les cham ps. Comme les pères étaient réunis dans la sacristie du couvent de Sam-Francisco , et qu'ils annonçaient pour le 25 février une seconde secousse durant laquelle la mer viendrait engloutir la cité, un homme aimé de Joâo III, une sorte de comédien improvisateur d'autos, Gil Vicente enlin, se prit à prêcher les moines. Apres un magnifique exorde, où il rappelait l’instahilité des choses de la terre, il ajouta que l’éternelle Sagesse tenait ses secrets à jamais voilés aux hommes; qu'il en était des tremblements de terre comme des autres (féaux, qu'on ne savait quand ils commençaient et malheureusement uand ils devaient finir; que la science 'astrologie, qu’on invoquait en cette circonstance, pouvait être merveilleuse, mais que, jusqu’à ce. jour, scs arcanes avaient été cachés dans un abîme si profond, que, ni les sages de la Grèce, ni Moïse, ni ie fameux Jean de Monte- Regio n’en avaient pu tirer une once de bonne judiciaire. Puis il se résuma par ces paroles remplies d'une si haute charité : « Je conclus , vertueux pères , sauf « votre permission, qu’il u’y a guere « de prudence à dire ce qui a été dit « publiquement, et que le service de Dieu « y trouve encore moins son compte; « car prêcher ce n’est pas maudire. Or « je vous dirai à propos des villes, voire « des cités du Portugal et principale- « ment de Lisbonne, que, s'il y a la beau- « coup de pèches, il se fait aussi des au- « mènes, des pèlerinages sans fin , qu'on « y entend des messes,, des oraisons, « qu’on y voitdes processions, qu'on y « pratique les jeûnes et la discipline, et « des œuvres pieuses sans nombre, pu-

• bliqueSet secrètes; puis j’ajouterai que

• s’il y a eucore ici quelques individus « qui soient étrangers à notre foi et que « chose pareille leur soit permise, nous

• devons penser que cela doit cadrer avec

« notre zèleet que Dieus’cnmontreservi.

■ Ne semble-t-il pas d’ailleurs que ce « soit une vertu plus appropriée aux • serviteurs de Dieu et à ses prédicateurs « de ranimer ces gens, de les confes- « ser, de les provoquer au bien enfin, « que de les scaudaliser et les rendre « l’objet de la persécution , pour obéir « à l’opinion insensée du vulgaire ? »

Gil Vicente ajoute, avec une simplicité admirable, dans sa lettre au roi : « Comme i Is m'ont tous loué et m'ont concédé que ce que je disais était juste, je vous l'écris.... A la première prédication (celle des moines ), les nouveaux chrétiens avaient disparu et s’en allaient mourant de terreur. J’ai fait cette diligence; et, sur-lechamp, dès le samedi suivant, les prédicateurs ont suivi mon désir (*). » Ces paroles, à mon gre, suffiraient pour faire de Gil Vicente un homme hors de ligne, s’il ne l’était déjà par sa verve intarissable; mais retournons à notre sujet.

A près le tremblement de terre de 1531, vint celui du 28 janvier 1551. On prétendit un peu plus tard que l’horrible catastrophe était accompagnée d'une pluie de sang. La science moderne explique, comme chacun sait, ce phénomène ; mais elle peut bien laisser certains doutes sur les récits des chroniqueurs ; ce qu’il y a de certain , c'est

u’il périt, en cette occasion, plus de

eux mille individus, et que deux cents édifices furent encore renversés.

Nous pensons, avec un écrivain qui nous a fourni plus d'un utile renseignement sur cette matière, que l'on peut comprendre dans ce récit un événement qui eut lieu en 1597, quoiqu'il ne présente pas les caractères physiques des événements racontés plus haut. Le 22 juillet de cette année, un phénomène terrible effraya Lisbonne, et faillit avoir les résultats' les plus désastreux. La montagne Sainte-Catherine formai t alors un promontoire, qui dominait la mer et qui venait se joindre à celui dasChagas. Vers onze heures du soir, un homme, dont on a toujours ignoré le nom et que la tradition s’est plu naturellement à revêtir d’un caractère merveilleux , se

(*)Ohras de Gil-Vicenle Nova edicAo,t. III, p. 3*!>. Carta que Cil-f'icrnle mandoii il et n y I). Juin III . ctlando sua -tUeza em Patmell'a soOrc otrcmnr da terra .

L’UNIVERS

prit à pousser de grands cris et à prévenir fa population que la montagne allait s’abîmer; on le crut heureusement et l’on s’éloigna. On a toujours supposé que quelque figer mouvement de la terre avait averti cet étranger qu'une catastrophe était imminente. O110' qu’il en soit, son avertissement ne fui pas inutile, et la population ne s’était pas plutôt mise en devoir de fuir, que l’extrémité de la montagne se détacha en se partageant. Trois rues furent englouties, et cent dix édifices se trouvèrent ensevelis sous cette prodigieuse masse de terre.

Jamais depuis, dit-on, rieu u’est apparu de ces ruines.

Aucune catastrophe de ce genre ne vint effrayer Lisbonne durant le dixseptième siècle, et c’est à peine si l’on peut signaler, dans eette longue série d’cvénements lamentables, les tremblements de terre répétés qui eurent lieu en 1699 ; ils n’amenèrent aucun accident digue de remarque; mais, vingt ans plus tard, il y eut dans le royaume des Algarves une terrible secousse, qui désola le pays et qui ruina en quelque sorte villa de Portiinào : e.ie eut lieu le 6 mars 1719; et le 27 décembre 1722, un nouveau tremblement de terre, plus étendu dans ses ravages, désola de nouveau ces contrées. Portimào y perdit ses dernières ressources; Albufera, Loulé, FaroetTavira virent leurs principaux édifices renversés, sans qu’on edt à déplorer un trop grand nombre de victimes. Ici finit le catalogue déjà trop éternlu des convulsions terrestres qui désolèrent le Portugal (*), depuis les temps antiques jusqu’à la fatale catastrophe de l’année 17ô6.

L’auteur de cette notice a entendu, dans son enfance, le plus grand poète portugais qu’ait produit notre époque, raconter cet événement : et certes toutes les expressions pittoresques que peut fournir la poésie, tous les mots énergiques qu’inspirait un vivant souvenir, Francisco Manoel les faisait vibrer dans l’âme de ses auditeurs. Homme privilégié, il y avait en lui toutes les

(*) Non-seulement les tremblements de terre ruinèrent certaines villes durant celte période, niais, le lo août 1731. il y eut trois horribles Incendies dans Lisbonne, dout la tradition a conservé le souvenir.

puissances de l’enthousiasme; mais il y avait aussi l’accent de la vérité, et c’etait là le secret des émotions qu’il faisait ressentir. C’est qu’en effet il faut avoir été témoin d'un pareil spectacle, pour en faire comprendre l’horreur; c’est que nul récit, quand bien même il emprunterait les ressources de l’art, ne vaut l’exposé sincère d’un témoin.

Écoutons donc l’une des victimes de cet affreux bouleversement; c’est un Portugais qui se sert ici de notre langue, et la simplicité même de la narration est un garant de sa vérité.

« Le Ier de novembre, le mercure étant à 27 pouces 7 ligues et le thermomètre de iVÎ. de Réauinur à peu près au quatorzième degré au-dessus de la glace, le temps calme et le ciel tres-serein, vers neuf heures quarante-cinq minutes du matin, la terre trembla, mais si faiblement, que tout le monde s’imagina que c’était quoique carrosse qui roulait avec vitesse. Ce premier tremblement dura deux minutes; après un intervalle de deux autres minutes la terre trembla de nouveau, mais avec tant de violence, que la plupart des maisons se fendirent et commencèrent à s’écrouler. Ce second tremblement dura à peu près dix minutes. La poussière était alors si grande que le soleil en était obscurci. Il y eut encore un intervalle de deux ou trois minutes. La poussière, qui était extrêmement épaisse, tomba, et rendit au jour assez de clarté pour que l’on pût s’envisager et se reconnaître. Après cela, il vint une secousse si horrible, que les maisons qui avaient résisté jusqu’alors tombèrent avec fracas. Le ciel s’obscurcit de nouveau, et la terre semblait vouloir rentrer dans le chaos. Les pleurs et les cris des vivants, les gémissements et les plaintes de ceux qui allaient mourir, les secousses de la terre et l’obscuritéaugmentaient l’horreur.... Mais enfin, après vingt minutes, tout se calma; on ne pensa alors qu’à fuir et qu’a chercher un asile dans la campagne; mais notre malheur n’etait pas encore à son comble. A peine commençait-on à respirer, que le feu parut dans différents quartiers de la ville. Le vent, qui était violent, l’excitait et ne permettait aucune espérance. Personne ne pensait à arrêter les progrès de la flamme. On ne son-

geait qu’à sauver sa vie, ear les tremblements de terre se succédaient toujours, faibles à la vérité, mais trop forts pour des gens environnés du trépas.

« On aurait peut-être pu apporterquelques remede au feu, si la mer n'eût menacé de submerger la ville; du moins le peuple effrayé se le persuada aisément, en voyant les flots entrer avec fureur dans des lieux fort éloignés...

« Quelques personnes, croyant trouver sur les eaux une espece de sûreté, s’y exposèrent; mais les vagues entraînant les vaisseaux , les barques et les bateaux contre la terre, les écrasaient les uns contre les autres, et. les retirant ensuite avec violence, semblaient vouloir les engloutir avec le malheureux qu’ils portaient.

« Pendant tous ces jours-ci l’effroi n'a point cessé; car les secousses continuent toujours. Vendredi 7 de novembre , à cinq heures du matin, il y a eu un tremblement si violent, que nous avons cru que nos malheurs allaient recommencer; mais il n’a point eu de suites fâcheuses. Son mouvement a été régie : il semblait que c'était un vaisseau qui roulait. Ce qui a causé de si grands dommages le jour du premier tremblement, c’est que tous ses mouvements étaient contraires les uns aux autres, et si opposés , que les murailles se séparaient avec la plus grande facilité.

« J'ai remarqué que les plus fortes secousses sont toujours a la naissance de l’aurore. On assure que la mer a surpassé de neuf pieds le plus grand débordement

dont on se souvienne en Portugal Je

vis, dimanche matin 2 de novembre, avec le plus grand étonnement, le Tage, qui a dans des endroits plus de deux lieues de large, presque à sec du côté de la ville; de l'autre côté on voyait un faible ruisseau dont on découvrait le fond.

« Presque tout le Portugal a éprouvé ce fléau ; le royaume des Algarves, Santarem, Setubal, Porto, Alemquer, Mafra .. Obidos, Castanheira, enlln toutes les vill& a vingt lieues à la ronde, sont détruites.

« Je vous écris au milieu de la campagne ; car il n’y a pas de maison habitable. Lisbonne est perdue!... >

Nous avons cru devoir reproduire

cette lettre en l’abrégeant toutefois (*), parce que son auteur, M. Pedegache (qu’il nefaut pas confondre probablement avec le poète du même nom ), avait fait diverses observations astronomiques, et était plus à même qu’un autrede constater la marche du terrible phénomène. Outre sa fortune ruiuee, il se plaint amèrement de la perte de ses observations scientiliques, et trace un tableau deplor.dde de la situation où il était réduit. Depuis le souverain jusqu'au moine mendiant, en effet, tout le moiqle avait quelque chose a déplorer, heureux encore, lorsque ce n’etait nas sur des proches que les regrets devaient tomber. Dans la seule ville de Lisbonne trente mille personnes avaient péri , et, si l’on s’en rapporte aux calculs qui furent faits plus laid ("*), les perles en meubles précieux et en numéraire montèrent a la somme énorme de 2,284,000,000 fr. Tels furent enfin les résultats de cette terrible catastrophe que, plus de vingt ans après, Uumouriez pouvait dire : « Lisbonne, dont j’ai fait ailleurs la description, est un amas effrayant de palais renverses, d’eglises brûlées , de décombres pareils a ceux d'une fortification que l’on a fait sauter en l’air; dans beaucoup d'endroits on marche au travers de remplacement des maisons, dans des rues pratiquées sur ces décombres que l’on a relevés des deux côtés pour former des passages : on voit ça et la s’élever quelques maisons isolées et des ruines aussi bizarres et aussi horriblement belles que les restes des édtlieesdes Romains et des Grecs (***)• »

(•) Elle ps! datée du II novembre 176j. Voy. le Journal étranger, décembre I7f>5

(**) Voyez le ïouagededu Chétrlrt , f.î, p. 1*20.

Il y eut d’abord quelque exagération dans 1rs calcul* de* premiers Jours, el le» cliikfres sont réglés : l’abbé Ma^alhaens, témoin oculaire, qui écrivait en |7fio, pense que b* nombre des morts n’alla pasau delà de lu à l‘2,uou;d’uu autre Côté, dans les Hrjlexion* sur le désastre de Lisbonne, 2 vol. in«l*j, on fait monter le chiffre jus-

u’a ou «u 8o,uuo! Le peül-iil» de Racine, ilgd

evingi el un ans, perd, comme nn sait, par suite du tremblement de terre de I7f»5, mais ce fut à Cadix qu'il succomba, t'oyez l'ouvrage r déplus baul. t. II. p 17 ; nous r« nvovons a ce livre pour tous le» details relatifs à l’iutluence de la catastrophe.

(•**) Voypilîfal présent du Portugal, è dit. de Lausanne. 1775, p. 170. Nous ajouterons que la magnificence de ces ruines engagea bientôt un artisle intelligent a les faire reproduire par le burin; il existe uu ouvrage intitulé : Tableaux

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