TRAVAUX D’ART EXÉCUTES PAR JOA- QUIM MACHADO ET BART1IOLOMEU DA
Costa. — L’homme dont on invoque ordinairement le témoignage , lorsqu’il s’agit de quelque monument important en Portugal , l’architecte anglais Murphy, a rendu pleine justice à l’œuvre de Machado, en la proclamant « l’œuvre d’un grand maître; » peut-être, cependant, a-t-il mis quelque rigueur dans son jugement à l’égard des Portugais , en affirmant que lé nom de cet artiste
était , pour ainsi dire , resté dans l’oubli parmi ses compatriotes ; peut-être a-t-on exagéré un peu le mérite du fondeur aux dépens ae celui du statuaire ; mais il n’est pas juste de dire que Machado soit resté parfaitement dans l'oubli. En tous cas, la génération présente s’efforce de réparer les torts du passé, et nous allons faire en sorte, grâce à d’excellents documents fournis par les compatriotes de Machado lui-même, de rétablir les faits ignorés de i’artiste anglais.
« Lorsque l’on commença la réédification de Lisbonne, après la funeste catastrophe de 1755, on conçut immédiatement le dessein d’élever un monument au centre de la place du Commerce, construite sur l’emplacement de l’antique Terreiro do Paço... Eugenio dos Santos deCarvalho, capitaine ingénieur, avait été chargé non-seulement des réparations de la cite, mais c’était d’après ses plans qu’on avait bâti les édifices qui environnent aujourd’hui la place du Commerce. A sa mort, il laissa un projet de statue équestre devant servir «ornement à la place; mais, sur son es.
uisse , la partie convexe et postérieure u piédestal, où l’on voit aujourd’hui le bas-relief, demeurait nue et saus ornement. Lorsqu’on voulut mettre à exécution le monument, un artiste, né à Malte, mais qui avait étudié en Italie, fut chargé de présenter un modèle d’après les dessins en question, et le capitaine Revnaldo Manuel dos Santos, qui avait succédé dans la charge d’architecte au capitaine Eugenio, fit concourir, dans le même but, Joaquim Machado, qui était occupé alors à l’école de sculpture de la basilique de Mafra.
« Celui-ci fit un petit modèle en cire, sur les copies de ces mêmes dessins qui lui avaient été fournis d’après un ordre exprès ; son projet fut présenté au roi en concurrence avec celui du Maltais. Le modèle de Joaquim Machado obtint la préférence royale. » Nous n’insisterons
F as, borné comme nous le sommes par espace, surune foule de détails curieux exposés dans la notice que nous venons de consulter; nous rappellerons seulement qu’on ne laissa point à Machado la liberté d’inventer les allégories des grou-
L’UNIVERS
pes principaux, ni même celle d'altérer les accessoires de la statue équestre. Il dut se contenter de corriger les fautes de dessin: ce fut à peine si ou laissa à l'essor de sa libre fantaisie la composition du bas-relief, pour lequel Eugenio dos Santos n’avait transmis aucun projet. L'artiste a consigné, du reste, lui-méme ces faits, intéressants pour l’histoirede l’art, dans un ouvrage spécial; ils sont confirmés d’ailleurs par un contemporain , Antonio Stopani , qui affirme positivement que bien que le statuaire fût en état d’améliorer l’invention du projet primitif, -jamais on ue voulut consentir à ce qu’il le fit.
Le grand modèle une fois exécuté , il fallait trouver un homme capable de lecouler en bronze. La chose dut paraître impossible au premier abord, car le Portugal nepossédait aucun monument de ce genre : un lieutenant-colonel, chargé de la direction de l'arsenal , Rartbolomeu da Costa, osa s'en charger , et il réussit. ■ Le 15 octobre 1774, le Portugal vit fondre pourla première fois une statue colossale d'un seul jet (*) •. Murphy fait observer avec raison qu'à l'ppoquc où ce travail fut entrepris, il n'y avait qu’un seul exemple d'une statue équestre d'une dimension pareille venue dans cet état de perfection; encore est-il incertain si la statue de Joseph Ier n’est pa3 plus grande que celle dont il voulait parler, et qui représentait Louis XIV sur la place Vendôme.
Ce que le voyageur anglais ignorait, ou ce qu’il ne dit pas. c'est que le travail de la ciselure, qui eut lieu dans la fosse même , n'exigea pasmoinsde six mois de labeur assidu. Quatre-vingt-trois artistes furent employés à cette operation , qui fut complètement terminée le 13 mai 1775. Le transport de cette masse énorme fut confié a l'architecte des monuments publics, Kaynaldo Manuel dos Santos, qui s’acquitta de sa mission avec
(*>« Elle avait vingt-quatre pieds il- haut et fut Tondue d'une seule pièce par Bnlthazard Kslli-r Voy. y ntjnfje de .Vmrphtf, Ir.vd. franç., t. Il , p. 34* Nous ferons remarquer eu passant , •l'apru une autorité ignorée de Murphy, qu'on employa asc quintaux et demi de bronze pour fondre la statue colossale de don Joseph : après qu'ou rut retiré les conduits du métal , on calcule qu'il eu restait 600 seulement : l'armature de fer inférieure, admirablement disposée par Birtholomcu da Costa, pesait IU0 quintaux.
tout le succès désirable. Un officier chargé de la police du port, Joâo dos Santos , dirigea l'appareil au moyen duquel la Ggure fut enfin placée sur son piédestal. L'érection définitive de la statue eut lieu sans aucun accident le 20 mai 1775, en présence d'une foule innombrable. La place du Commerce était tendue des plus riches étoffes , et ce fut au milieu de vives acclamations qu’on vit enfin placé sur sa base ce colosse de bronze, auquel un goût sévère peut bien reprocher quelques défauts , mais qui n’en reste pas moins une œuvre éminente, dont Lisbonne s'enorgueillit.
Nous ferons remarquer en passant qu'une circonstance particulière caractérisecette statue équestre : au premier aspect on ne sait trop pourquoi la plinthe paraît moulueuse, et l’on est tenté de voir une allégorie dans ces ronces entremêlées de reptiles que le cavalier foule aux pieds ; mais , outre que l’allusion ne put déplaire ni au souverain ni à son ministre, l'artiste profita de cette disposition pour couvrir, grâce aux replis sinueux des serpents et aux feuillages parmi lesquels ils se glissent, la barre de ferqui sort du pied gauche du cheval , et sert de point d'appui principal : on sait qu'assez ordinairement, cet appui malencontreux dépare les monuments du même genre.
I-es récompenses que cette œuvre d’art valut à ses auteurs furent réparties d'une manière fort inégale : Joaquim Maciiado fut créé chevalier , il est vrai, mais il languit toute sa vie dans un état voisin de l’indigence, tandis que Bartbolomeu da Costa fut élevé par la suite au rang de lieutenant général. Nul ne trouvera étrange àcoup sûr qu’un tel grade soit devenu la récompense de cet officier , dont le mérite était incontestable; on a seulement quelque raison d'ëtre surpris que l’auteur rcel du monument n ait pas été rétribué avec plus dejustice. L’auteur de la grande Description du Portugal, Landmann, a prétendu que Pombal n'avait fait ériger ce monument que pour avoir l'occasion d'y faire graver son médaillon. Le grand ministre nejouit pas longtemps, dans tous les cas, de ce faible dédommatrement à tant de travaux. On sait que celte effigie fut arrachée dans les dernières aimées du dixhuitième siècle : on lui donna asile dans
l’arsenal , et don Pedro la Gt placer de nouveau au lieu qu'elle n’eût pas dû quitter.