‹ Positions et propositions; art et littératureChapitre 10 sur 25 · I. — Ce qui demeure après la Consécration · texte numérisé non relu

I. — Ce qui demeure après la Consécration

1. Et d'abord du pain et du vin il demeure quelque chose. Ce que nous voyons dans l'Hostie consacrée et dans le calice forme un ensemble qui a bien une existence réelle, concrète et objective. Cette blancheur, cette saveur, cette liquidité, ne sont pas ime hallucination de nos sens : elles existent. Ce sont des apparences, mais ce ne sont pas des illusions. Non seulement ces qualités sensibles ne sont pas changées, mais non plus le rapport et la proportion qu'elles ont ensemble, leur composition. Leurs propriétés restent les mêmes : elles continuent à réagir de même à notre égard et à l'égard des choses extérieures. Ce qui reste de l'azyme demeure fragile et continue à nourrir ; ce qui reste du vin demeure transparent et pourrait enivrer. L'un et l'autre corruptibles. Les signes sont demeurés

les mêmes. Tout se passe dans le monde des corps comme si rien n'était changé. Autour de Jésus le voile demeure sans fissure. C'est la robe inconsutile.

Car Dieu respecte son œuvre et n'annihile rien de ce qu'il a fait. Nullius est causa tendendi in non esse. (Saint Augustin.) Ces apparences réelles conviennent à nos sens. Il fallait que notre corps eût sa part et pût percevoir le sacrement. C'est sous leur couvert que le Rédempteur a voulu être non seulement présent, mais ardemment désiré. Elles ne sont plus vraies comme signes de la substance qui a disparu, mais elles le demeurent comme symboles. « Mon corps est vraiment nourriture, mon sang est vraiment breuvage. » Comment donc pouvait-il ôter aux apparences du pain et du vin, en s'en revêtant, la facidté de nourrir et de désaltérer ? Non seulement vraiment, mais éminemment, la noiu-riture et le breuvage par excellence.

2. Le nom donné à ce qui demeure du pain et du vin après la Consécration est celui d'espèces ou d'accidents.

Espèces (Species, spéculum^ speculari).

Cet ensemble de qualités qui, en apparaissant à nos sens nous sert à reconnaître, à distinguer et à situer une chose individuelle ; la forme extérieure, l'image séparée, définie et en quelque sorte monnayée, telle qu'elle est fournie au miroir, au regard et à l'intelligence. Il y a deux espèces sacramentelles, celle du pain et celle du vin.

Accidents. — L'accident est défini par la scolastique : ens cui debetur esse in alio, Pêtre à l'essence duquel il convient d'exister dans un autre. Il s'oppose à la substance qui est définie : l'être à l'essence duquel il convient d'exister en soi et non dans un autre, ens cuius quidditati debetur non esse in alio.

3. Ainsi tout, absolument et sans aucune exception, de ce qui demeure du pain et du vin après la Consécration, tout ce qui constitue pour nos sens la réalité de ces apparences objectives, tout ce par quoi la chose est ce qu'elle est à nos sens, tout ce qui nous permet de la reconnaître et de la définir, tout cela conserve uniquement l'aptitude naturelle à exister dans un sujet, sans qu'il y ait d'inhérence actuelle.

4. Tout d'abord il est évident que ce qu'exprime l'adjectif ne saurait être une substance et que le pain n'est pas ce blanc, ni ce lisse, ni ce goût à la langue : aucune de ces qualités séparément n'existe par elle-même, aucun ne peut lui servir de synonyme. Ni davantage l'ordre et la proportion de ces qualités entre elles ; car il leur manque encore cette unité secrète qui fait de toutes à la fois que c'est du pain. Ni encore aucune des propriétés, des puissances et des énergies incluses dans cette parcelle de matière, la propriété de nourrir, de se consumer, de s'humecter, de se pulvériser, de moisir, de réagir de telle ou telle façon en présence

de telles ou telles circonstances extérieures dont nos sens n'épuisent pas le nombre. Tout cela n'est pas le pain, car ce n'est pas tout cela qui fait le pain, c'est le pain qui fait tout cela.

Et de même la quantité n'est pas le pain : le pain ne change pas de nature, qu'il y en ait une livre ou une once. Les dimensions ne sont pas le pain : le disque azymal ne change pas de nature avec la variation de ses diamètres. Et puisque l'étendue est une de ces choses qui restent après la Consécration, nous sommes bien forcés de conclure que l'étendue, elle aussi, est un accident, et non pas une substance, c'est dire qu'elle n'a pas d'existence par elle-même et que le mode d'exister qui lui convient naturellement est d'être dans un autre.

5. Les conséquences de cette vérité de foi sont très importantes au point de vue philosophique : et comment s'étonner que l'Eucharistie soit au centre de notre vie intellectuelle, comme elle est la base de notre vie morale et religieuse, comme le pain est l'aliment fondamental de notre vie physique ? Par le dogme de l'Eucharistie il nous est d'abord révélé, contrairement à ce qu'aflSrmc toute la philosophie moderne depuis Descartes, que l'étendue n'a pas d'existence propre en dehors de la quiddité concrète qui lui sert de racine, de support et d'origine, et qu'elle n'est nullement ni une substance, comme ne craignent pas de

l'affirmer un Spinoza, un Gassendi et même un Malebranche (Premier Entretien sur la Métaphysique), ni une forme préexistante de l'esprit, comme délire Kant. Il est établi, en second lieu, que la substance, que la réalité foncière d'une chose quelconque échappe à nos sens (je ne dis pas du tout à notre connaissance et à notre conception dont ceux-ci sont les intermédiaires véridiques), et que tout cela par quoi elle est à nos sens n'en est nullement la substance.

6. Cela ne veut pas dire que sous les accidents il faille concevoir je ne sais quelle réalité abstraite et sans lien naturel avec eux. La définition même de l'accident : « ce qui doit naturellement exister dans un sujet » indique bien qu'il n'est pas naturellement séparable de la substance et ne saurait en être objectivement disjoint que par im miracle qui confond la pensée puisqu'il touche aux sources mêmes de l'être. Comme nous en avertit le Catéchisme du Concile de Trente, « nous ne pouvons trouver (de ce changement) aucune image ni aucun exemple dans les changements naturels ni même dans la création ». Cependant, sans vouloir établir une similitude, on peut remarquer que, dans d'autres ordres de réalités, l'apparence et même l'opération survivent à leur suppôt. C'est ainsi qu'au dire des astronomes, l'astre depuis longtemps éteint peut continuer à briller à nos yeux et à impressionner le spectroscope et la plaque photographique.

C'est ainsi, d'autre part, que les os ou les vêtements d'un saint, quoique séparés de cette âme, de cette personne où la grâce reposait, continuent à opérer des actes de salut. La vertu qui sortait de l'homme uni à Dieu continue à sortir de sa dépouille. Je sais ce que, ces comparaisons ont d'infirme.

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