‹ Positions et propositions; art et littératureChapitre 9 sur 25 · LETTRE A SYLVAIN PITT · texte numérisé non relu

LETTRE A SYLVAIN PITT

En vous disant dans ma dernière lettre, cher ami, que depuis la Révolution, « il n'y a plus rien de gratuit entre les hommes », je n'ai pas prétendu que celle-ci, grâce à Dieu ! avait pu changer la nature humaine et supprimer toute relation désintéressée d'homme à homme : j'ai voulu simplement énoncer le principe du nouveau droit révolutionnaire qui a remplacé l'ancienne et naïve Coutume. Vous avez lu le fameux livre de Proudhon « De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise » dont les hommes du Quatre Septembre étaient pénétrés. Vous y voyez que d'homme à homme il n'y a de place que pour la justice ou l'intérêt (solidarité) ; le mot même de charité est honni. C'est contre cette doctrine que, le premier, j'entre en lice, en montrant que la justice est par elle-même une idée insuffisante et morte. Insuffisante parce que tout homme a de nature droit non pas à telle

part, mais à tout. Morte, parce que la seule justice serait de rendre une chose identique pour une chose identique, un morceau de pain contre un autre morceau de pain. Un cordonnier qui troque une paire de souliers contre une miche troque une chose qui lui est absolument inutile contre une autre qui lui est absolument nécessaire. Il y a là non pas justice, mais nécessité. Il ne s'agit pas de souliers, de farine et autres choses mortes et sans valeur aucune par elles-mêmes, il s'agit d'un homme qui a faim et d'un autre qui a les pieds nus. La charité regarde la chair et le sang, la justice regarde le fléau d'acier et les poids de fer. Regardez la nature : un grain de blé produira 30, 50, 100 grains de blé — ou pas du tout — mais jamais il ne produira un seul grain de blé (v. la parabole). C'est pourquoi dans son avènement magnifique le Christianisme avait brisé les balances, les codes, les glaives du vieil Empire romain. Il avait détruit la loi (v. S. Paul) et lui avait substitué cette grâce^ dans le sens du mot le plus rayonnant, que les cœurs les plus nobles de l'Antiquité avaient espérée. Par elle nous ne donnons pas seulement à notre frère l'amour auquel il a droit par lui-même (c'està-dire aucun la plupart du temps), mais celui que nous devons à Dieu dont il est l'image et l'enfant, en dehors de tous mérites et précisément à cause même de cette absence de tout motif humain. C'est pourquoi saint Pierre Claver va chez les nègres

et le P. Damien chez les lépreux. La Révolution moderne est venue tout obscurcir et tout abaisser, tout réduire à l'intérêt. Elle a perdu les riches, et, ce qui est bien plus horrible, elle a souillé les pauvres.

Le nouveau droit révolutionnaire règle le régime des choses mortes et sans valeur par elles-mêmes, l'ancien réglait, tant bien que mal, les relations des personnes. Chacun avait sa place dans un immense cérémonial. Pour le restaurer, il n'y a pas besoin de s'occuper du passé, il n'y a qu'à rétablir l'idée de Dieu et à comprendre à cette douce lumière la valeur de chacun de nos actes. L'acte de l'homme qui achète un morceau de pain chez le boulanger deviendrait, si tous les deux savaient ce qu'ils font, aussi grave, aussi solennel, aussi sacré, que celui des deux prêtres qui après la communion, s'embrassent en se mettant les deux mains sur les épaiJes.

La morale laïque pourra bien ne pas empêcher l'existence de ces gens vertueux et médiocres qui sont en dégoût à Dieu et aux hommes. Elle ne donnera jamais cette faim et cette soif de la justice, aussi basse, aussi vorace, aussi carnassière que la faim matérielle, qu'ont connue les grands Saints. Elle n'a ni ton ni intensité. « Et si le sel lui-même n'a pas de saveur, avec quoi salera-t-on ? in quo salietur ? »

Prague, 4 juillet 1910.

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