CINQ LETTRES A MADAME A. E. M
5 Décembre 1929.
Chère amie,
Votre question n'est nullement enfantine, elle est parfaitement naturelle, vous commencez comme le catéchisme en me demandant : Qu'est-ce que Dieu ? Je vais m'efforcer de vous répondre de mon mieux.
Veuillez d'abord remarquer que c'est tout autre chose de croire en Dieu (ou de vous être habituée peu à peu pratiquement à Sa présence) ou d'être capable de vous Le représenter par l'imagination. Nous manions à chaque instant des forces, l'électricité par exemple, dont la nature nous échappe.
Un aveugle entend une voix. Il sait donc qu'il y a quelqu'un hors de lui avec qui il peut s'entretenir. Mais il est parfaitement incapable de se figurer qui est cette personne, où elle est, etc..
Faisons un pas de plus. Prenons la loi d'équilibre des corps dans un liquide. Elle est exprimée par une formule. Cette formule a une existence réelle, universelle, et cependant nous ne pouvons nous la représenter en elle-même ni dire où elle est. Elle est incapable de se réaliser en aucun lieu.
Quand nous entendons le troisième mouvement de la Symphonie avec chœurs nous entendons quelqu'un qui nous parle avec des accents déchirants, avec une personnalité dégagée de toute matière et de toute location, et cependant si forte qu'elle envahit notre âme tout entière et que nous ne songeons pas à demander où elle est.
Dieu est. C'est un point. Où est Dieu, c'est un autre point tout différent.
Dieu n'a pas de corps ni de matière. Il ne peut donc être quelque part, être limité comme dans une prison par quelque chose de matériel. S'il était en un lieu, c'est donc qu'il y aurait un autre lieu où il n'est pas. Or il est partout présent.
Quand nous voulons voir un tableau, nous avons recours à nos yeux. Quand nous écoutons la musique, nous nous servons de nos oreilles. Quand nous pensons à Dieu et que nous méditons sur lui, nous n'avons besoin ni de nos yeux ni de nos oreilles, mais nous avons pour guide l'idée de cause.
C'est en tant que cause créatrice et conservatrice que Dieu est présent partout. Tout est son eflFet, et Lui-même reste toujours cause et jamais effet.
Vous lisez à chaque instant dans les livres ces faibles déclamations sur le monde qui est si grand que l'homme y est comme perdu, que Dieu ne s'aperçoit pas de son existence, etc. En réalité, c'est faire Dieu médiocre à notre image. Le vrai Dieu s'occupe avec le même soin de la constitution d'une nébuleuse et de l'organisation d'un ver de terre. Avec quelle incroyable minutie, quelle sympathie, quelle bonté, quelle sagesse, quelle compassion, quel humour ! Il entretient une conversation continuelle avec tous les êtres qu'il a créés.
Comment donc ne s'occuperait-il pas de nous ?
Les rapports de l'effet à la cause sont tout autres dans le minéral qui répond à l'interrogation de Dieu par une forme numérique, géométrique et inaltérable ;
Dans la plante et l'animal, capables de spontanéité, de développement d'un petit cycle, pareil à une phrase mélodique, qui constitue leur confession et leur action de grâce ;
Et enfin dans l'homme oii la relation de cause à effet prend le caractère conscient de filiation et de rapport entre un fils et un père ; « Ses paupières (de Dieu) dit le Psaume, interrogent les fils des hommes. » Où est le père ? Il siège à la racine de toute chose. Il n'est dans aucun lieu puisque lui-même est la cause de tout lieu, de toutes les coordonnées géométriques et mathématiques de
l'espace. La théologie nous dit que c'est l'Acte pur, la Substance subsistante assise sur elle-même. Notre cœur nous dit simplement qu'il nous a faits, qu'il est mêlé à notre existence et à notre vie comme Il est l'auteur de notre idée, en laquelle nous avons apparu. Et si vous demandez à votre âme où est son Dieu, cette créature simple et ignorante répond comme Madeleine : // est là. Elle n'a pas besoin de savoir autre chose. Dieu n'est pas par rapport à elle, c'est elle qui est par rapport à Lui. Partout où est Dieu, elle est à Lui et elle est en Lui. « Où je suis (Ego sum), dit Notre-Seigneur dans saint Jean, Je veux que vous soyez avec moi. »
Par conséquent n'essayons pas de nous représenter Dieu par l'imagination hors de nous, essayons de le rejoindre intérieurement par le cœur en nous abîmant en Sa Sainte Présence.
On peut d'ailleurs pousser plus loin et pénétrer jusqu'au seuil des mystères augustes de la Sainte Trinité. Mais peut-être n'est-ce pas utile pour aujourd'hui. ,
Washington, D. C, December 17, 1929.
Chère amie.
Je crains que mes explications ne vous aient paru trop abstraites et un peu décourageantes.
Il me semble que je me ferai mieux comprendre en employant une parabole. Figurez-vous deux personnes, ayant un besoin profond l'une de l'autre, par exemple un père et son fils, nae femme et son amant, un maître et son disciple, séparés par un obstacle infranchissable, mais réussissant cependant à communiquer par certains signes qu'ils interprètent. Telle est la situation de l'âme et de Dieu. Nous ne pouvons arriver jusqu'à Dieu ni par les sens, ni par l'imagination, ni par les spéculations rationnelles (celles-ci cependant peuvent nous donner l'orientation nécessaire). Le seul point oii nous Le trouverons, c'est dans le rapport essentiel que nous avons avec lui, c'est-à-dire dans le fait que nous sommes Son œuvre. C'est dans l'œuvre que nous trouverons l'ouvrier, c'est dans la conscience qu'elle prend d'elle-même que la statue reconnaît son auteur, c'est à la création que nous reconnaissons le Créateur, c'est en étant pleinement des fils que nous connaissons pleinement le Père. Ce que les sens, ni l'imagination, ni la raison ne peuvent nous montrer, notre essence propre, le fait qu'il y a en nous un être créé lié continuellement à son Créateur, nous l'explique. C'est ce que nous dit saint Paul, quand il nous dit qu'il y a une voix en nous qui ne cesse pas de crier. Abba ! c'est-à-dire Père ! Voilà la voix qui ne trompe pas, l'instinct vital aussi fort que les obligations physiologiques auxquelles nous ne nous trompons pas. Comme dit le
Psaume ; Les insensés m'ont raconté toute sorte d'histoires, mais rien qui soit comme Ta loi — Ta loi : c'est un mot très dur et très fort.
Telle est du moins la situation telle qu'elle résulte de la nature seule. Mais Dieu, par une industrie prodigieuse et grâce à la parfaite sainteté, simplicité et innocence d'une de ses créatures, a réussi à franchir l'obstacle. C'est ce que nous lisons tous les jours à la messe : Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous. Et l'Apôtre nous annonce avec un grand cri d'allégresse qui a fait tressaillir toutes les générations l'une après l'autre : Ce que nos yeux ont vu, ce que nos oreilles ont entendu, ce que nos mains ont touché ! — Dieu s'est fait homme non pas pour satisfaire notre vaine curiosité mais pour nous guider en toute sécurité sur le chemin du salut.
Réfléchissez bien à l'image que j'ai employée au commencement de cette lettre. Voyez votre âme comme une pauvre chrysalide, les yeux fermés, les mains humblement jointes sur la poitrine, les sens comme endormis sous le voile novitial des choses matérielles, mais le cœur éveillé, et les ailes déjà toutes formées à ses épaules, en attendant le jour de la résurrection !
« Tu me demandes une réponse, mais ma réponse est cette question que dans ta bouche a placée non pas un autre que moi-même. »
Washington, D. C, January 20, 1930.
3e lettre.
La question de l'Incarnation a déterminé dans les premiers siècles de l'Eglise trois grandes hérésies :
La première est celle du patriarche Nestorius qui déniait à la S. V. le titre de Theotokos (Mère de Dieu) et disait que dans la personne de Jésus- Christ les deux natures, celle de Dieu et celle de l'homme, restent complètement séparées, comme le corps par exemple l'est du vêtement.
La seconde est celle du patriarche Eutyches qui au contraire prétendait qu'il n'y avait en Jésus- Christ qu'une seule nature, celle du Verbe incarné, et que dès lors son corps humain était essentiellement différent de tous les autres corps humains.
La théorie orthodoxe est qu'il y a dans la personne du Christ deux natures reliées par une imion substantielle ou hypostatique et que, comme, dit notre Credo, il est à la fois vrai Dieu et vrai homme. La nature humaine, faite d'un corps et d'une âme, est le support qu'informe, pénètre, nourrit, illumine, marque de son sceau, invite au mouvement et à l'intelligence, la nature divine. La même parole qui a fait le Christ dans le sein de la Sainte Vierge Marie continue à le faire une fois séparé d'elle.
De là vient que l'Église a condamné une troi-
sième hérésie, celle des monothélites, qui reconnaissaient bien qu'il y avait en Jésus-Chxist deux natures mais qui prétendaient qu'il n'y avait qu'une seule volonté, (contrairement à cette prière du Jardin des Oliviers : que Votre volonté soit faite et non la mienne !). Le pape Agathon a décidé que la volonté est une propriété de la nature et que là où il y a deux natures il doit y avoir deux volontés, mais la volonté humaine se détermine toujours en Jésus-Christ conformément à la volonté divine et toute puissante.
Toutes ces explications, qui peuvent servir de thème à des réflexions infinies, et qui ont prodigieusement aidé l'étude de l'âme humaine, peuvent paraître un peu subtiles, mais elles achèvent d'une manière indispensable mon petit traité de l'Incarnation.
Ritz Tower, New York, January 18, 1930.
Ecrit par un temps de neige au 34^ étage d'une des plus hautes tours de New- York.
Ulncarnation
Dieu a créé tous les êtres vivants à Sa ressemblance. Comme il est créateur il les a faits créateurs.
Il a déposé au plus profond de leur nature une délégation particulière de Sa vertu, de Son pouvoir d'appeler à l'existence un être semblable. Comme Il est le Verbe créateur, il n'est pas déplacé d'appeler ce pouvoir un nom, puisque c'est en proférant le nom qu'on appelle quelqu'un, dans le double sens du mot c'est-à-dire qu'on le désigne de manière à le distinguer de tous les autres êtres, et qu'on le fait venir. Le germe vivant est donc comparable à un mot, à un nom essentiel qui appelle à lui tous les éléments propres à le réaliser. C'est l'élément actif et formateur et c'est pourquoi les philosophes lui donnent le nom de forme.
Cet appel ne retentit pas en vain, et au sein d'un autre être semblable à lui, il trouve la réponse dont il avait besoin. Comme une note s'enrichit de ses harmoniques, comme une coulemr provoque autour d'elle tout le concert délicat des autres couleurs qui ne permettent plus au regard de s'en détacher, quelque chose vient nourrir merveilleusement la forme, la réaliser et l'analyser, répondre par une sage dispensation et par une division, par un aménagement délicieux à , chacune de ses propositions. Voici un nouveau nom, un nouvel être qui se réalise, qui répond : Adsum ! me voici ! à l'appel de Dieu, miséricordieusement confié à l'une de ses créatures, complet avec tous ses organes, lui permettant d'exister comme entité distincte, à la fois comme nom commun (homme, rose, poisson,
etc.) et comme nom propre (Paul Claudel, Agnès Meyer, etc.).
Tout cela s'est fait au nom de Dieu et par la force d'un nom à la ressemblance du Verbe.
Ce nom mystérieux, comme il agrège autour de lui tous les éléments propres à sa réalisation, c'est en lui que nous continuons à exister ; comme c'est en lui que nous avons été créés, c'est en lui que nous demeurons fidèles à notre position de créatures. Et c'est ce que nous appelons Vâme^ en qui existent tous les êtres vivants. Les philosophes disent donc que Vâme est la forme du corps, parce que c'est en elle que réside le pouvoir formateur, la vertu par laquelle chaque être est appelé et maintenu dans la vie en tant que tel (as such). Il y a l'âme végétative qui est celle des plantes, l'âme sensitive qui est celle des animaux et enfin l'âme intelligible qui est celle des êtres humains. Cette distinction est basée sur le plus ou moins de conscience que chaque être a de son propre rôle et de son propre nom, suivant que Dieu lui a donné le pouvoir de proférer une louange passagère et qui s'efface avec lui ou au contraire de concevoir et de nommer de l'éternel.
De là vient, pour faire une parenthèse, l'importance suprême que l'Eglise attache à la génération, puisque c'est en elle que nous ressemblons à Dieu et que nous sommes associés à son pouvoir créateur. De là vient aussi que dans cet acte il nous est
défendu de nous prendre nous-mêmes et notre plaisir comme fin, ce qu'a fait Adam et qai a été la cause du Péché originel, en qui nous avons tous été créés et continuons à créer les autres êtres semblables à nous et marqués de la même tare.
Après toutes ces explications je n'ai presque plus rien à dire pour vou«5 faire comprendre l'Incarnation. Ce même pouvoir créateur délégué en chaque créature à son nom formateur, il a plu au Verbe de l'exercer directement. Dans l'Incarnation du Fils de Dieu, il n'y a donc pas miracle, au sens de contradiction et d'infraction aux lois de la nature, il y a au contraire plénitude, accomplissement dans la réalité parfaite d'une chose que nous voyons sans cesse autour de nous se réaliser dans l'imperfection et dans l'image. A l'appel de son Dieu, à l'interrogation du Verbe, la nature humaine profondément préparée et bénie, débarrassée de tout obstacle et de toute souillure, a répondu par le don total de tous ses moyens ; et de ce consentement total, de cette réponse faite par la créature à son créateur, est sorti le Dieu homme. Ainsi le Verhe s^est fait chair et II a habité parmi nous. L'énorme et confus balbutiement de toute la nature s'est enfin achevé et consommé en l'articulation d'im nom parfait, celui de son auteur. Le Fils pour nommer son père a assumé les ressources de toute la nature créée, offertes sur cet autel pur qu'est le sein de la Vierge sans péché.
« Au commencement était le Verbe ».
au commencement de tout être est une parole qui l'appelle.
In capite lihri scriptum est de me : tune dixi : Ecce venio (Ps.).
Au commencement, (litt. à la tête) du livre, (en d'autres termes le titre, le « headline » en qui se résume tout l'ouvrage), il a été écrit de moi : alors j'ai dit : Voici que je viens.
Puisse Dieu faire fructifier toutes ces paroles dans votre cœur ! Je vous les oflFre pour votre fête, la glorieuse martyre sainte Agnèse toute vermeille et rayonnante dans ses cheveux blonds et dans le sang éclatant qu'elle a répandu pour la gloire de Jésus-Christ !
Sur la Transsubstantiation
Dans mes précédentes lettres je vous ai parlé de l'existence de Dieu, de la nature de Dieu, de Sa rencontre et de Son imion avec la nature humaine. Nous abordons maintenant une question d'un intérêt plus immédiat et plus poignant pour nous : cette union avec Dieu, ne s'est-elle jamais réalisée et ne doit-elle à jamais se réaliser qu'en la personne de Jésus-Christ ? ou bien a-t-il trouvé moyen d'étendre à l'Humanité tout entière le bénéfice de Son incarnation ? cette union substantielle avec le Père Lui est-elle restée particulière — ou bien
a-t-il trouvé le moyen de l'étendre à tout ce corps dont II est le Chef, suivant sa propre promesse : Où JE SUIS, je veux que vous soyez avec Moi ?
L'union de l'Homme à Dieu est le but de tout le mouvement des créatures, et la consommation de cette union est ce qu'on appelle religion ou lien. Par union j'entends non pas simplement celle de la pensée, de l'imagination, des sens et de l'âme. J'entends celle de l'homme tout entier qiu est fait d'une âme et d'un corps. Il fallait qu'en la personne de l'homme la création matérielle tout entière fût rendue capable de rejoindre son créateur et de lui être unie. De là le sens des sacrifices et des holocaustes du Paganisme et de l'Ancienne Loi. Il ne s'agit pas d'être comme des dieux, suivant le conseil perfide du Tentateur, autrement dit de faire de nous-mêmes des idoles : il s'agit d'être à Dieu, de Lui appartenir et de Lui être uni comme le rameau de la vigne l'est au cep, de sorte qu'on peut dire qu'ils ne forment plus qu'un, unum sunt : d'être informas entièrement par Dieu, en sorte que la parole du Psaume se réalise : Vous êtes des dieux. Et que dans l'amour, la connaissance et la volonté libre nous réalisions pleinement la parole de saint Paul qui mérite de longues méditations : En Dieu nous vivons et nous nous mouvons et nous sommes.
Autrement à quoi aurait servi l'Incarnation ? Pourquoi le Fils de Dieu se serait-il revêtu de la
chair ? Pourquoi la chair en Lui si elle n'était entre Son être et le nôtre un moyen total de fusion et d'assimilation, entre deux natures adhérentes mais distinctes ?
Ce n'est pas notre âme seulement, ce n'est pas notre esprit seulement qui désire Dieu, c'est notre cœur, ce sont nos entrailles, ce sont toutes nos forces actives et passives, matérielles et spirituelles, c'est toute notre substance. Elle lui demande un moyen de passer jusqu'à lui.
Ce moyen est l'Eucharistie.
A la dernière Cène Notre-Seigneur dit, ayant pris du pain entre ses mains saintes et vénérables : Prenez et mangez, Ceci est mon corps. Et ayant pris le calice : Prenez et buvez, Ceci est mon sang.
Donc le pain est devenu Son corps et le vin est devenu Son sang.
Qu'est-ce que cela veut dire et qu'est-ce qui s'est passé ? car ni le pain ni le vin n'ont changé de forme, de couleur ou de vertu. Les sens n'y constatent absolument rien de nouveau ; tout ce à quoi les sens peuvent s'adresser est resté pareil à ce qu'il était. Ce qu'on appelle les espèces ou accidents n'ont pas changé.
Qu'est-ce qu'on appelle espèces ou accidents ?
Prenons le pain par exemple. Le pain est blanc, mais cette blancheur n'est pas le pain, c'est ime qualité qui lui est inhérente. Il a une certaine consistance, mais cette consistance n'est pas le pain.
Il a un certain goût, mais ce n'est pas ce goût qui est sa nature, il est simplement une conséquence de sa nature. Tout cela, consistance, blancheur, vertu nutritive, ce sont des qualités distinctes qui ne sont pas spéciales au pain. Ce ne sont pas elles qui font le pain, c'est le pain qui les fait. C'est la nécessité du pain, c'est la volonté du Créateur, que le pain soit, qui les attire, qui les réunit dans un certain ordre et dans une certaine proportion. Au-dessous du pain il y a cette idée permanente qui fait le pain. C'est le rendez-vous qui attire vers lui de tous côtés les files convergentes des accidents.
Et c'est là ce qu'on appelle la substance.
Pour prendre im terme de grammaire, le pain est un nom ou un substantif et toutes ces qualités, blancheur, consistance, etc.. sont des adjectifs.
Qu'est-ce donc qui s'est passé après la Consécration, après que Notre-Seigneur, et après lui tous ses prêtres, suivant l'invitation : Faites ceci en mémoire de moi, ont prononcé sur le pain et le vin les paroles que vous venez d'entendre ?
Il s'est passé que par le plus étonnant des miracles et sans que les sens en aient été aucunement avertis, une substance a été remplacée par une autre substance. Ce qui attire maintenant les mêmes files d'accidents qui en se réimissant dans une certaine proportion donnaient tout à l'heure au pain son apparence extérieure, ce n'est plus le pain, c'est le Christ : ce n'est plus ce qui était au-dessous du pain,
c'est ce qui est au-dessous du Christ : ce n'est plus ce qui fait le pain, c'est ce qui fait le Christ dans Son corps et dans Son âme, dans Sa chair, dans Son sang et dans Ses membres, mais cette activité n'est plus désormais trahie au dehors par aucun signe, elle a adopté une autre enveloppe, au lieu d'être essentiellement visible, elle est devenue essentiellement mangeable. Le nom, ce substantif créateur, par lequel tout être est investi de la vertu convocatrice que le Père lui a communiquée, ce nom qui appelle et réunit autour de lui les qualités qui lui donnent communication et attache avec tout le reste, ce nom a changé, sans que les qualités qu'il appelle aient été modifiées. Au lieu d'obéir au pain, elles obéissent au Christ. Ce n'est plus du pain, c'est le corps de Jésus-Christ (auquel son âme est indissolublement unie). La substance de Jésus- Christ est désormais revêtue des apparences du pain. Il y a eu transsubstantiation.
Employons une image, qui d'ailleurs n'est pas complètement exacte. Qu'est-ce que c'est que définir une chose ou un être ? c'est énumérer toutes les qualités en lui qui sont accessibles à notre connaissance. Qu'est-ce que c'est que le nommer ? c'est choisir un terme qui nous permette d'aller soit de ces qualités conjointes à l'être ou à la chose, soit de cet être ou de cette chose à ces qualités conjointes. Quand je nomme le soleil, quand ma langue forme les sons, quand ma plume
trace les lettres qui forment le mot Soleil, ces sons, ces lettres par elles-mêmes indifférentes donnent à mon intelligence, à onon imagination et à ma sensibilité la possession du soleil. D'extérieur il devient intérieur, il remplit de son éclat et de sa chaleur mon cœur et mon esprit. Eh bien ! ce que des timbres matériels, ce que les ronds et les traits d'une plume, ce que les qualités du son et de l'écriture font pour cette réalité hétérogène et infiniment supérieur qui est le soleil, les qualités du pain, blancheur, consistance, goût, etc.. le font pour Jésus-Christ. Mais elles ne nous communiquent plus une image, elles nous communiquent une réalité et nous donnent communion avec elle. Elles ne nous donnent plus la possession d'une image, elles nous donnent le contact et la possession d'une réalité. Par la volonté de Dieu après la consécration il est arrivé que les qualités de blancheur, de consistance et de goût ne servent plus à nommer le pain, à nous donner le pain, à permettre au pain d'être possédé et assimilé, elles servent à nommer Jésus- Christ, à Le localiser, à Le donner, à Lui permettre d'être possédé et englouti. En elles II S'est rendu donnable, en elles II s'est fait accessible à notre chair.
Washington, Samedi Saint, 19 avrU 1930.