‹ Positivisme et catholicisme à propos de l'Action FrançaiseChapitre 102 sur 124 · LE FAIT ET L IDEAL · texte numérisé non relu

LE FAIT ET L IDEAL

Quand l'Etat, je ne dis pas est ce qu'il doit être, puisque ceci n'arrive jamais dans notre monde, mais tend à ce qu'il doit être, l'Eglise ou société spirituelle, qui se constitue dans l'Etat et au-dessus pour la réalisation desfms surnaturelles de l'humanité, s'y ajoute comme un couronnement attendu et qui l'achève en le dépassant. Mais, si TEtat ne tend pas à ce qu'il doit être, si même il s'oriente en sens inverse, comme cet Empire romain tant admiré parnos positivistes qui, n'ayant d'autre visée que la domination de la terre, ne tolérait, en fait de religions, que celles qui se pliaient à servir ses desseins, l'Eglise alors n'est point paralysée ni stérilisée pour autant. 11 lui appartient, par les moyens aussi qui lui sont propres et qui ne sont autres que ceux mêmes du Christ, de travailler à transformer l'Etat en transformant les âmes.

positivistes de V Action française avec leur physique sociale. On ne saurait dire plus nettement qu'ici, comme ailleurs, il n'y a jamais de neutralité. Cette idée de neutralité, du reste, je l'ai toujours combattue pour mon compte partout où je l'ai rencontrée, en éducation, en histoire aussi bien qu'en politique. V^oilà comment j'ai soutenu la formule de L'Etat « chien de yarde », — et comment M Descoqs, lui, fait de la critique objective.

Et en réalité il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais d'Etats qui tendent à ce qu'ils doivent être autrement que par le levain de christianisme déposé en eux et qui les travaille. Et jamais je n'accepterai pour mon compte, ainsi que le fait M. Descoqs pour complaire à M. Maurras, qu'un ordre social puisse se constituer indépendamment de l'Eglise, neutralement et physiquement, dans lequel elle n'ait plus ensuite qu'à entrer pour en tirer profit.

C'est qu'en fait pour la société il n'existe pas plus d'état de nature, au sens que les théologiens ont donné à ce mot, qu'il n'en existe pour les individus. Il serait bon de ne pas l'oublier. C'est en supposant le contraire en effet, et par une fausse conception du surnaturel, qu'on se représente l'Eglise comme survenant dans la société à la façon d'une étrangère inattendue qui vient s'emparer d'elle. Et de là résulte l'embarras dans lequel on se trouve pour les accorder : embarras qui est tel qu'on est réduit à les sacrifier alternativement l'une à l'autre. Mais à bien comprendre les choses cet embarras cesse : car partout oii l'Eglise apparaît et intervient c'est comme l'organe de la destinée même qui, par la grâce du Christ répandue

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partout, est la destinée de tous les hommes et de toutes les sociétés. Eu sorte que de ce point de vue, bien loin d'être conquérante à la façon de César et de \en\T prendre en faisant valoir un droit par puissance et souveraineté extérieures, elle vient révéler, communiquer et faire fructifier le don suprême de la bonté de Dieu. Elle n'a pas pour mission de s'opposera la société eu la domptant^ en la façonnant ou en l'utilisant du dehors ; mais elle a pour mission de l'achever en l'informant du dedans.

Et voilà pourquoi, quels que soient les Etats que l'Eglise trouveenfaced'elle, christianisés et accueillants ou biens païens encore ou déchristianisésethostiIes,pasplusdans un cas quedans l'autre elle n'est dispensée d'avoir recours aux moyens du Christ. Les moyens du Christ sont seuls, tout seuls, en tout temps, à lui convenir. C'est par eux seuls qu'elle peut remplir sa mission : car il n'y a que la foi qui engendre la foi et que l'amour qui engendre l'amour. Les âmes ne se prennent pas, et si elles se prenaient elles ne seraient plus des âmes : il faut les faire se donner.

Ainsi se trouve nettement marquée la différence fondamentale entre ce que j'appelle ici

Vidéa/ et ce qu'on appelle d'autre part la thèse. Je sais bien qu'on dit aussi de la thèse, en ropposant à l'hypothèse, qu'elle est un idéal. Mais c'est d'une manière dangereusement abusive. On dit de la thèse qu'elle est un idéal pour signifier qu'elle exprime une vérité abstraite, non seulement extérieure à l'esprit en ce sens que l'esprit n'a pasàl'inventeretàla faire selon son caprice , mais extérieure à l'esprit en ce sens qu'elle lui est étrangère et qu'en aucune façon il ne la réclame et n'en a besoin ; de telle sorte que quand elle lui arrive, il ne peut que la subir. Une fois formulée, la vérité ainsi conçue prend le caractère d'un droit absolu, qui exige d'avoir en ce monde un organe assez puissant pour vaincre toutes les résistances et étaler son triomphe au soleil. C'est donc un droit qui se fait valoir pour lui-même, qui à ce titre ne peut que s'imposer du dehors, limitant, comprimant, contraignant, pour ne pas se renier lui-même. Il ressemble au plan que fait à l'avance un architecte pour ordonner des matériaux et à la puissance toute brute qu'il s'attribue sur eux, sans avoir à se préoccuper s'ils y consentent ou n'y consentent pas. Et c'est pourquoi, tant que l'organe capable de l'imposer n'existe pas ou n'est pas assez fort,

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on se trouve dans la nécessité de tenir compte de l'hypothèse et, en attendant mieux, d'avoir recours aux voies de douceur, comme à des habiletés et à des ruses de guerre.

Tout autre est ce qu'il convient d'appeler proprement l'idéal, l'idéal moral et religieux dont la caractéristique essentielle est de se faire réaliser en se faisant vouloir et en se faisant aimer, et qui du reste ne se réalise qu'autant qu'il est voulu et qu'il est aimé pour lui-même : car il est affaire d'âme, affaire de conscience, et précisément parce qu'il est affaire de grâce divine. Vérité, lui aussi, certes ! ou plutôt lui seul étantVérité,et, comme telle, nourriture des âmes et des consciences ; une nourriture dont elles ne peuvent se passer sans mourir, mais qui aussi, à la place de la limitation, de la compression, de la contrainte de tout à l'heure, leur apporte croissance et agrandissement jusqu'à la divinisation. Et ceux qui prétendent que de s'y attacher, c'est par le fait même tomber dans l'individualisme, se font une singulière idée de l'âme et de la conscience. Gomme si vivre pour l'idéal, par l'âme et par la conscience, c'était s'isoler, se séparer, devenir anti-social, quand c'est au contraire surmonter son égoïsme, sortir

de son individualité, se dégager de l'emprise des intérêts d'où naissent tous les conflits, pour se mettre à même de communier en Dieu avec les autres âmes et les autres consciences ! Mais aussi comprend-on que ce qu'il faut à un tel idéal, ce n'est pas un organe de puissance, mais un organe de vérité et de bonté, et que les habiletés et les ruses de guerre ne sont pas de mise pour quiconque veut se mettre à son service.

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