Cf. ci-dessus, p
ambitions ou leurs appétits, de spirituaiiserleur fonction et de la leur faire remplir pour le bien de tous.
Ce à quoi il faut viser par conséquent c'est à leur communiquer cette loi. Et il ne faut rien attendre d'eux pour le progrès de la religion, que ce qu'ils feront animés par elle à quelque degré. Quand, en gouvernant, ils auront le souci de communiquer la foi salutaire à laquelle ils s'éclaireront et s'échaufferont, c'est par ^( le respect du droit des consciences » qu'ils y procéderont, et non par des contraintes, pas plus que par des menaces et par des faveurs.
Et si alors, dans la mesure où les principes chrétiens sont incorporés à la conscience commune etdeviennent principesde morale sociale, l'Etat s'en fait relativement le gardien, ce qui rend la chose légitime c'est justement que. pour les (' garder ». l'Etat obéit à une obligation intérieure et non -i un dictamen, à un mot d'ordre venu du dehors.
Seulement, je ne crains pas d'ajouter que -!o la sorte il appartient en effet à l'Etat lui-même de faire aussi à sa façon œuvre d'apostolat. Et par là il fournirait à l'Eglise infiniment plu<-
qu'un privilège légal : il en serait le rayonnement par le bienfait répandu. Son action, au lieu d'être purement répressive, — et par le caractère même de haute sérénité et de désintéressement qu'il donnerait à sa répression en ne tendant qu'à sauvegarder le pacte social et ie droit de tous — son action, dis-je, deviendrait éminemment révélatrice de l'idéal et persuasive pour autant; car alors, au lieu de mêler la religion aux intérêts terrestres, et pour autant aussi de la stériliser, il apparaîtrait animé par un souci plus haut que les intérêts terrestres. Et ne savons-nous pas que telle est l'essentielle condition de toute fécondité spirituelle ? Et ce serait là pour l'Eglise le vrai triomphe, un triomphe certes qui serait dans la société, mais qui s'y serait réalisé et qui s'y maintiendrait par un triomphe dans les âmes. Or je dis que l'Eglise n'en saurait vouloir d'autre. Et là-dessus on ne me contredira pas. Mais puisqu'elle n'en saurait vouloir d'autre, comment ne voit-on pas que les moyens qui n'y visent pas ne sauraient être ses moyens?
Et ce qui m'étonne, c'est que de le dire soit encore considéré comme une nouveauté. Si ce n'est pas uniquement avec des moyens spiri-
tuels que le Christ a envoyé ses disciples à la conquête du monde, si ce n'est pas uniquement avec de tels moyens et de la manière la plus consciente et la plus décidée, que TEglise a entrepris et fait cette conquête, les apologistes de tous les temps, qui n'ont cessé de lui en faire gloire et de montrer qu'en cela se manifestait splendidement son caractère divin, nous auraient donc abusés en s'abusant eux-mêmes. Qui osera le dire ? Et si, à travers certaines contingences historiques, cette vérité a pu comme s'é clipser partiellement dans les esprits, elle n'en a pas moins toujours continué de projeter sa lumière dans leurs ténèbres. Et toujours on a dit, même en faisant la théorie de l'Inquisition, que l'Evangile n'est pas une loi de sang.
Bossuet se faisait Técho de cette tradition quandilsoutenait nettementquerEglise,en tant qu'Eglise, ne dispose pour son œuvre que des moyens du Christ et des apôtres. Et il appuyait ses paroles à celles, entre autres, de S. Ambroise, disant : « J'ai une défense, mais dans les prières des pauvres; ces aveugles et ces boiteux, ces estropiés et ces vieillards sont plus forts que les soldats les plus courageux. » Et Bossuet ajoutait : u Voilà les forces d'un évê-
que, voilà son armée. Il (S. Ambroise) avait encore d'autres armes, la patience et les prières qu'il faisait à Dieu : Puisqu'on appelle cela une tyrannie, j'ai des armes, disait-il ; j'ai le pouvoir d'offrir mon corps en sacrifice. Nous avons notre tyrannie et notre puissance. La puissance d'un évêque est sa faiblesse. Je suis fort quand je suis faible, disait S. Paul *. »
Mais on me répondra sans doute que ceci ne tranche pas la question. Car, à part ceux qui prétendent tirer du caractère de société parfaite, tel qu'ils l'attribuent à l'Eglise, le droit pour elle d'exercer la coercition et la contrainte physiques, les autres, qui tiennent également à cette coercition et à cette contrainte en ma-
1. Politique tirée de VEcriture Sainte, liv. VI, art. VI. On ne m'objectera pas, j'espère, que si Bossuet n'accordait à l'Eglise que l'emploi des moyens spirituels, il acceptait par contre que l'Etat, dans son indépendance propre, pour son compte et à son profit, réprimât par la contrainte les hérésies opposées à la religion officiellement reconnue : car ceci tient à toute sa conc<^ption gallicane de la religion d'Etat. Et pour voir où ceci l'entraînait, il suffit de se rappeler la réponse qu'il fît à Jacques II relativement au serment du test (CL Annales de philosophie chrétienne, février 1907, p. 479).
tière d'hérésie, font bon marché de ce droit pour l'Eglise elle-même. Ils reconnaissent même volontiers qu'il ne lui convient pas, puisque le Christ en effet n'a institué ni gendarmes ni bourreaux, do s'en donner ensuite pour défendre ses dogmes par la force. Seulement, d'après eux, c'est à l'Etat qu'en principe et qu'en thèse incombe ce mode de défense. Et ils se félicitent qu'ainsi tout s'arrangerait : la spiritualité de l'Eglise serait sauvegardée et la protection du dogme solidement assurée.
Eh bien ! non, je ne puis m'anêter à une telle réponse. Ce n'est là purement et simplement qu'un artifice. Et, pour s'en rendre compte, ceux qui arrangent les choses de la sorte n'ont qu'à se poser la question de savoir si l'Etat, afin de remplir la fonction dont ils le chargent, agira en son nom, de par son initiative propre et en se dirigeant d'après ses lumières, ou bien s'il agira au nom de l'Eglise, commandé et dirigé par elle à la façon d'un soldat qui obéit à son chef. Dans le premier cas en effet, c'est l'Etat se faisant juge du dogme et l'imposant par lui-môme, pour ses fins propres, indépendamment des fins de l'Eglise; et ce qui en résulterait, c'est que l'Eglise serait ab-
sorbée par l'Etat et qu'elle deviendrait son instrument. Mais dans le second cas au contraire, c'est l'Etat qui deviendrait l'instrument de l'Eglise ; et on serait ramené au droit direct de coercition et de contrainte physiques dont justement on voulait se débarrasser pour n'en pas avoir l'odieux.
Car, si ce que l'Eglise ne peut pas faire par elle-même, il lui appartenait de le faire faire par l'Etat, et si l'Etat ne pouvait être pénétré (( des maximes chrétiennes » sans être à ses ordres pour cette lâche, il ne serait plus que son prolongement. Et par suite, ce serait elle qui, agissant en lui et par lui, aurait la pleine et totale responsabilité de ce qu'il ferait. On n'affirmerait donc fièrement le caractère spirituel de l'Eglise et on ne se féliciterait qu'elle n'ait ni gendarme ni bourreaux, que pour aboutir à charger l'Etat tout entier d'en remplir les fonctions. Et puisque l'Etat alors agirait commandé et dirigé par elle, c'est lui qui serait absorbé en elle ; et elle aurait vraiment des gendarmes et des bourreaux '.
1. Gest ce que M. Vacandard a très bien vu quand il écrivait: « On dira peut-être que l'Eglise pourrait n'exercer son droit (jue par procuration en s'adressant
LE RÔLE DE l'ÉTAT ET DE LEGLISE 325
Et si vraiment c'est à cela qu'on aspire pour elle, outre la perversion qui eu résulterait, il faut dire que les paroles sont menteuses, affreusement menteuses, que nous entendons tous les jours et par lesquelles on se réclame de la liberté, du droit commun, du respect exigé par les consciences *, car on s'en réclame comme de choses sacrées qu'on ne manquerait pas de traiter comme telles si Ton était soimême au pouvoir.
Répondant à Gladstone, Manning disait: « Si les catholiques arrivaient demain au pouvoir en x^ngleterrc, pas une seule loi pénale ne serait proposée, pas l'ombre de contrainte ne serait exercée sur la foi de personne. Nous ne fermerions pas une des églises de nos compatriotes, pas un collège, pas une école. Us au-
au bras séculier. Mais peu importe que les gendarmes agissent sous son ordre imnie'diat ou sous son ordre médiat, ils n'en seraient pas moins des gendarmes à son service » {Etudes de critique et d'histoire religieuse, p. 233, noie).
1. Notre presse religieuse, et particulièrement celle qui s'appelle elle-même « la bonne presse »^ est remplie de revendications de ce genre ; et chaque jour on y soutient le candidat « libéral » ou on y enregistre avec satisfaction quelque succès « libéral ».
raient les mêmes libertés que celles dont nous jouissons aujourd'hui comme minorité* ».
Dans le même sens Lacordaire avait dit plus énergiquement encore : « Si vous demandez la liberté pour vous, veuillez-la pour tous les hommes et sous tous les cieux ; donnez-la où vous êtes les maîtres, afin qu'on vous la donne où vous êtes esclaves ». Montalembert n'a fait que répéter cela sur tous les tons en proclamant très haut qu'il parlait ainsi comme chrétien et comme catholique. Et combien d'autres ! Et puisqu'on parle ici incessamment du Syllabus^ qu'on se rappelle l'interprétation qu'en donna Dupanloup aux applaudissements de plus de six cents évêques -. Elle est au moins aussi autorisée que celle de M. Maurras el de M. Barbier. Je pourrais multiplier à l'infini les noms et les textes.
Que des paroles contraires à celles que je viens de citer se soient fait entendre et se fassent encore entendre, certes je n'en ignore point. Mais, si bruyantes qu'elles soient, ceux
i. The Vatican Decrees in their Bearinq on civil Allegiance. Cilé par Emile OUivier : VEglise et l'Etat au concile du Vatican, t. I, p. 379.