Cf. AnnaleSy juin 1910, p
un réactif, met en évidence les ferments décidément mauvais, on pourrait déclarer que c'est surtout la présentation de ces diverses formules qui est défectueuse, que la faute en est à cette idéologie abstraite qui, même quand elle en parle, méconnaît et dénature la vivante compénétration des réalités concrètes,et qui ne traite que de notions aux contours logiques, de notions extérieures les unes aux autres comme des pierres, sans comprendre que la distinction radicale, dans l'ordre spirituel n'empêche pas l'intime union. C'est de ce point de vue qu'on ne peut parler d'abord de l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel que comme d'entités matériellement juxtaposées ou superposées ; puis, quand on veut, toujours de cette même perspective, rappeler qu'il y a pourtant compénétration, alors on ne peut aboutir ou bien qu'à la confusion de l'un avec l'autre, ou bien qu'à l'écrasement et à l'absorption de l'un par l'autre.
Si grave toutefois que soit, surtout en de telles questions, l'inconvénient de décrire et de traiter la réalité selon les seules lois de la ralio discursiva ou de l'entendement abstrait, et d'être réduit à énoncer alternativement des thèses qu'on ne saurait réussir à organiser effectivement, il n'est pas impossible de le compenser par un esprit vraiment chrétien et par un sens de la vie intérieure. Mais le danger <i"une semblable méthode de pensée, quand elle
RAPPORT DU NATUREL ET DU SURNATUREL 38 ï
devient exclusive, c'est de préparer peu à peu ceux qui, soit tempérament intellectuel, soit formation première, s'en coDtentent, à tout ramener à un idéal logique ou mécanique, à une conception toute « disciplinaire » du règne de la vérité et de l'organisation sociale. Et ce qui, précisément dans le cas qui nous occupe, achève de lever les équivoques et de révéler le côté où l'arbre penche et tombe, c'est cette rencontre, cette accointance de Tintransigeance avec le positivisme le plus étranger, pour ne pas dire le plus hostile au dogme. Méditons un moment sur le sens dans lequel l'adaptation aux conditions mêmes de l'alliance avec M. Maurra& spécifie les thèses premières de M. Descoqs.
Pour être, si peu que ce soit, d'accord avec des alliés athées sur un Syllabus d'ordre public et religieux, il faut qu'on les aborde du dehors, abstraction faite d'abord de ce qui est l'âme d'une àme, des croyances qui pénètrent et informent toute vie de croyant ; il faut qu'on les touche seulement par des « résultats « et pour des résultats, — des résultats qui, initialement ne résultant de rien de pensé ou de cru, sont pris en soi ou en l'air, et doivent avoir une suffisance qui les rend bons encore et vrais malgré l'athéisme qu'ils comportent. On ne cherche donc pas en eux un germe de vérité, un principe d'accord, un levain qui du dedans soulèverait la pùte positiviste : non, on fait abstraction de l'esprit qui
les anime pour prendre le résidu, le cadavre. Et c'est à la condition d'isoler les résultats de leur signification ou de leur valeur qu'on déclare l'alliance « inattaquable en rigueur de spéculation ! » Voilà bien du séparatisme et en un sens du naturalisme, ou les mots n'ont plus de sens.
Mais, pour rester chrétien malgré cela, il faut que les ligueurs croyants affirment immédiatement, par devers soi, que le christianisme est au-delà, et qu'ils ne se tiennent pas à ce à quoi les alliés incroyants se tiennent, eux, sans dépasser leur horizon initial. VA puisqu'on accepte, de part et d'autre, de rester allié dans rhypothèse d'une désunion spéculativement irréductible, le christianisme apparaît en fait, comme une addition ad libitum. Et voilà du pur extrinsécisme.
Et, comme cette thèse est manifestement insoutenable du point de vue catholique, comme il n'est possible d'admettre ni que le christianisme est un surcroît libre ni qu'une part de l'activité humaine reste en dehors de l'inspiration chrétienne, alors il faut bien finalement revenir sur les concessions primitives, il faut bien ressaisir les résultats amorphes du début, les « interpréter », les refondre, leur donner « une nouvelle saveur », redevenir les arbitres.Et voilà comment pour avoir, en commençant, admis abusivement l'indépendance des résultats bruis on finit abusivement par les asservir. On les a conçus
comme des choses sans intériorité, on aboutit à les traiter comme des chosessanssolidité,qui se laissent réduire par refoulement aplatissant. Après avoir paru tout libre, Tordre naturel devient ainsi tout subordonné.Après avoir paru touttranscendant, Tordre surnaturel devient immanent, en restant d'ailleurs extrinsèque, comme un janissaire installé au foyer conquis. Le fait même d'avoir séparé les résultats bruts pour en former une base d'entente, d'abord positive et indépendante de tout esprit, met donc inévitablement en lumière le vice d'une conception qui systématise toute connaissance, toute vie morale, toute autorité religieuse à partir de données sensibles élaborées par un entendement abstrait en vue d'un légalisme et d'une discipline coercitive.
Et lorsque,pournepointéliminerd'autres éléments également essentiels au christianisme, on essaie de se rattraper en parlant de « compénétration », on rompt de nouveau l'équilibre en sens inverse, au lieu de le rétablir; et par compénétration on entend finalement une invasion par le dehors, une intrusion dans ce qu'on avait d'abord paru laisser naturellement indépendant ; comme si, à ceux qui ont bâti leur maison, Ton venait dire ensuite : « pardon, vous ne saviez pas encore que vous êtes chez nous, mais nous y sommes tout de même ; et c'est à vous de nous subir ou de sortir ».
Sans doute, M. Descoqs, le vrai, me reprochera
de prétendre opposer des assertions qu'il a prétendu composer et concilier. Mais il ne suffit pas de vouloir, il faut pouvoir; il ne suffit pas d'avoir une intention explicile, il faut encore que, dans le domaine des pensées implicites et des tendances obscures, on ne soit pas la victime d'un Sosie dont la logique secrète est plus forte que les attitudes prudentes, que les réserves verbales et que les efforts oscillatoires entre... l'orthodoxie et la vérité. Ainsi, lorsque M. Descoqs m'objecte que Tintégrisme intransigeant de Testis se trouve en contradiction avec la pratique de tel professeur de Faculté qui, par ses fonctions publiques, coopère « avec un recteur comme M. Payot », qu'implique son raisonnement? cette double erreur : d'une part, si M. Descoqs ne blâme pas ceux qui collaborent « avec des païens, avec des athées », avec des incroyants, c'est parce que, selon lui, il faut bien se pldicer da.usVhy potkèse et se résigner, en vue de l'utilité, à des concessions ; (( on ne peut condamner les catholiques à senfermer dans leur tour d'ivoire, ni leur interdire tout contact avec le monde qu'ils doivent conquérir. Mais je vois clairement que si Testis est conséquent avec ses principes, il devra les anathématiser tous »^: cette clarté est tellement trompeuse que ce n'est point par concession, mais par devoir, non par un
i. Annales, Juin 1910, p. 241.
contact de politique, non par un demi-làcha^e, raais par une action intime et un prosélytisme de vérité .^ue l'on doit chercher à remph'r son devoir envers les incrédules, comme envers les autres pour les aider à dégager un espiii (.< de plus en plus vrai ». D'autre part, si le fait de coopérer, dans une fonction publique, avec d'autres hommes (|ui remplissent également des fonctions publiques est, pour des catholiques, un « compromis », une concession, il faudra donc dire de tous les fidèles ce que « l'évêque de Guadix », d'après un journal peut-être mal informé \ déclarait naguère des religieux qui, (( au moment où ils prononcent leurs vœux perdent la qualité de citoyens espagnols pour passer sujets de l'Eglise » ; et, ajoute-t-on, « partant de cette théorie, il déduit que le projet [la loi du cadenas] légifère sur des individus qui ne sont plus sujets espagnols ). Un Français, s'il est catholique, pour ra-t-il remplir une fonction quelconque sans collaborer avec M. Briand? voilà la question qui ressort du cas de conscience soulevé par M. Descoqs. Mais lui-même, en s'acquittant de ses impôts ou de ses charges civiques, n'a-i-il pas coopéré à l'œuvre ennemie? Se considère-t-il, simpliciter et en lanl que religieux, ou même secimdum quid et en raison du caractère du gouvernement actuel, comme n'é-
\. Ci. CÈclairdiM 28 octobre 1910.
tant plus citoyen français? Et quand il ajoute que sa coopération avec M. Maurras ne diffère en rien du concours des hommes en société pour le service public ou pour la recherche de la vérité, il nous averlit que si Testis le contredit, Testis <( tentera vainement de donner le change à ce sujet* ». Testis tente, non de donner le change, mais de faire ressortir une fois de plus rillusioi) monophoriste qui, sous prétexte de majorer et de défendre le christianisme, en diminue le sens et en affaiblit la véritable efficacité.
Et il me semble qu'en effet se révèle de plus en plus clairement le vice initial de toute cette conception, la lacune qui rend impossible toute cohérence, qui rend équivoque outyrannique toute application des thèses énoncées. Cette omission systématique, cette erreur funeste, c'est de méconnaître, sinon en paroles, du moins en acte que les résultats valent par l'esprit qui les prépare et les utilise, que Tordre naturel, quoique capable de solidité et de vérité, ne s'achève pas et ne saurait légitimement se fermer et se suffire dans létat actuel et concret de Thumanité, et que l'homme est intérieurement travaillé par une grâce qui stimule sa spontanéité religieuse ; c'est d'éliminer l'un des « deux faits » dont le concours est indispensable à la vie chrétienne; c'est de