‹ Positivisme et catholicisme à propos de l'Action FrançaiseChapitre 13 sur 124 · Le Dilemme, p · texte numérisé non relu

Le Dilemme, p

2. C'est ce qui fait qu'on avait dit dans les Annales de philosophie chrétienne que si, d'après cette doctrine, chacun peut suivre la religion qu'il veut dans son for intérieur, c'est à la condition que « cette religion, en tant que religion, n'ait aucune prétention à être un facteur de l'organisation sociale ». A quoi M. Descoqs répond que « de telles affirmations témoignent évidemment que l'on ignore lesystème que l'on attaque ». (Cf. Annales, juin 1910, p. 249). Et il rappelle que, tout au contraire, M. Maurras compte sur le catholicisme pour organiser la société. Mais est-ce sur le catholicisme en tant que religion,en tant qu'impliquant des croyances et des espérances surnaturelles fondées sur l'existence de Dieu, sur l'existence de l'infini ? Et il suffit de poser cette question pour faire voirdéjà qui de nous ici dénature la doctrine de M. Maurras. Et remarquez que pendant qu'il nous reproche de méconnaître le catholicisme de M. Maurras, il dit lui-même ailleurs que « sans a6so/u,sans objectif >',\[ n'y a « pas de catholicisme )>, en re-

LES BASES DE l' ALLIANCE 3l

Voilà comment M. Maurras et les siens concilient leur incroyance avec le catholicisme ; et la conciliation leur paraît si heureuse qu'ils se reconnaissent le droit de se dire plus catholiques que n'importe qui ; et c'est un droit qu'on tâche du mieux qu'on peut de ne pas leur contester. En tout cas, selon M. Descoqs, ils se tirent ainsi de la difficulté \ Et ainsi croyants

connaissant que c'est bien en effet de l'absolu que prétend se passer M. iNFaurras « qui est positiviste et agnostique » (Eludes, o septembre 1909, p. 612).

1. Pour les y aider, M. Descoqs s'avise que k le sociologue demeure libre d'étudier les conditions d'existence et de vie de la Société, d'un point de vue expérimental et rationnel » {Eludes, 5 septembre 1909). Si on lui demandait ce qu'il entend par point de vue à la fois « expe'rimental et rationnel », il serait sans doute assez embarrassé. Ou bien il veut dire qu'après avoir observé les faits sociaux on en tirera des lois par la raison : auquel cas la sociologie n'est en effet qu'une physique sociale, et il n'est pas douteux que nos positivistes parient ordinairement comme si, pour eux, elle se réduisait à cela. Ou bien il veut dire que les faits sociaux étant observés, on intervient pour les organiser avec un idéal que la raison tire d'ailleurs que de l'observation extérieure des faits : auquel cas la question se pose de savoir

quel est cet idéal, d'où il vient, où il tend. M. Descoqs

catholiques et incroyants positivisles convergent sur un point et s'y rencontrent, non seulement dans une préoccupation commune, mais

imaginera-t-il qu'il y en a deux qui se superposent ou se juxtaposent ? Mettra-t-il dans la vie deux parts tout à fait tranchées,deux fins qui peuvent sepoursuivre indépendamment l'une de l'autre ? C'est ce qu'il a l'air de faire ici ; c'est même ce qu'il fait, tout en restant disposé à se reprendre quand le besoin s'en fera sentir, et qu'il ne s'agira plus de s'accommoder avec M. Maurras.Mais, mêmepour cet accommodement, cela ne lui sert de rien : car,lorsquexM.Maurras parle d'un surnaturel avec lequel il concilie son naturel, il ne l'entend pas du tout d'un ordre distinct et superposé, transcendant à la nature comme fait M. Descoqs; mais il l'entend bel et bien d'une manière illusoire de comprendre le naturel luimême. C'est le point de vue de l'imagination qu'il oppose au point de vue de la raison, comme dans la philosophie spinoziste. Il ne laisse donc subsister le surnaturel que pour ceux qui ne savent pas voir. C'est ce que M. Fidao avait fait remarquer fort justement dans son article du Correspondant (10 déc. 1905) sur les Postulais de r Action française. Et M. Descoqs aura beau y mettre toutes les complaisances qu'il voudra, avoir recours à tous les subterfuges, il ne viendra jamais à bout, s'il veut être catholique « positif » et non seulement « négatif )^ de trouver un terrain d'entente avec M. Maurras pour travailler avec lui la main dans la main. Et ne verra-t-il pas enfin à quelles palinodies le réduisent les malheureux efforts qu'il fait ?

dans une conception commune, de ce qui constitue essentiellement l'ordre social, condition de la prospérité de la cité terrestre. « Toute réserve étant faite sur la valeur des résultats w, M . Descoqs pense qu'il y a là un champ d'action où l'accord peut se faire sur les résultats euxmêmes ^

Un accord qui se conclut sur des résultats à obtenir en réservant leur valeur ! Comme si on pouvait vouloir des résultats autrement que parce qu'on juge qu'ils valent. Mais laissons pour le moment cette distinction qui marque l'embarras qu'on éprouve à s'engager, de telle sorte qu'en s'engageant on voudrait encore n'en pas trop avoir l'air. Il n'est pas douteux que depuis que M. Maurras et les siens sont devenus les chefs d'un parti et qu'ils cherchent à rallier des troupes, ils font ce qu'ils peuvent pour se présenter sous un aspect de neutralité en ce qui concerne le fond même de la religion, en même temps qu'ils manifestent de plus en plus bruyamment leur enthousiasme pour l'utilisation sociale du catholicisme.

Est-il donc vrai qu'ils viendraient à bout de

i. Eludes, 5 septembre 1909, p. 812 et suivantes.

34 PROPOSITION d'alliance

réaliser cette neutralité que journellement on taxe chez d'autres d'hypocrisie ? Echapperaient-ils à cette loi formulée dans l'Evangile : Qui n'est pas avec moi est contre moi ? C'est ce que nous verrons après avoir expliqué d'abord ce que le mot « Ordre » signifie pour eux.

GHA.PITUE II

l'ordre i/après les positivistes ll « l'action française ».

On dit : ils veulent l'Ordre. Et rien qu'à ce mot on s'extasie. L'ordre en effet, n'est-ce pas la chose primordiale sans laquelle rien ne peut se faire ? « L'œuvre d'un S. Vincent de Paul n'eût pas été possible sans l'œuvre préalable de Henri IV, de Louis XIII et de Richelieu. Celleci ne faisait que supporter celle-là, mais, ce faisant, elle l'empêchait de crouler » \ Marchons donc pour rétablir l'ordre d'abord, et nous verrons après.

Mais de quel ordre s'agit-il ? C'est peut-être là-dessus qu'il faudrait d'abord s'entendre. On se souvient de l'ordre qui régna un jour à Varsovie. Il y a aussi l'ordre qu'on maintenait dans les ergastulessous le fouet du maître. Et

i. Le Dilemme, p. 12.

quand Marat deaianclait deux cent mille têtes, c'est d'ordre qu'il rêvait. En tout ordre il y a en quoi ou en qui les choses ou les hommes sont ordonnés. En tout ordre il y a une fin, une raison qui unit ou qui unifie. C'en est l'âme. Un ordre, quel qu'il soit, n'est donc jamais quelque chose de purement matériel sur quoi l'esprit s'appuierait et dont il se servirait après coup. C'est un arrangement, un système déjà imprégné d'esprit^ dominé par une idée. Et il y a deux manières de produire Tordre : la violence qui dispose des éléments à ordonner par contrainte et du dehors ; et la persuasion qui les harmonise du dedans en faisant qu'ils se veuillent réciproquement.

Ceci étant rapidement indiqué, voyons rapidement encore en quoi ou en qui les positivistes de Y Action française se proposent d'ordonner les hommes q uand ils parlent d'ordre social et par quels moyens ils entendent réaliser cet ordre. Nous serons ainsi amenés à mettre en pleine lumière ce qu'estleur neutralité et aussi leur vrai catholicisme.

Auguste Comte avait imaginé une Humanité idéale qui devait être pour tous les hommes à la fois l'objet de leur culte et le but de leurs

l'ordre d'après les positivistes 37

efforts. A V Action française on est plus positif en même temps que plus artiste. Sans doute on parlera bien encore d'humanité idéale. Mais au lieu de l'entendre comme le rêve qui plane au-dessus de chacun et que chacun, au même titre, quoique dans des conditions diverses, doit chercher à réaliser, on la concrétise, on en fait Yélile qui dans l'humanité actuelle vit déjà en chair et en os.

« L'humanité n'est pas représentée par la foule, dit M. H. Rebell, mais par une élite * », c'est-à-dire par l'aristocratie. Et il y a trois sortes d'aristocraties: celle de la naissance, celle de l'argent, celle de la pensée -. Le rôle de ces aristocraties, c'est de dominer par ce que Nietzsche appelle la Volonté de puissance . ((^\]x\\àéQ\ me séduit, dit encore M. Rebell, créer des dominateurs, donner de l'orgueil à ceux qui méritent d'en avoir ^ ». Les démocrates font signifier au mot démocratie « non point égalité des pouvoirs de tous les hommes, mais un droit personnel à la domination des autres. Si ce désir de puissance venait de la conscience de

Page 1