CHAPITRE V
LA CASUISTIQLE DE M. DESCOQS.
On voit ici comment x\l. Descoqs, pendant qu'il s'efforce d'une part d'interpréter en neutralité pure, en agnosticisme pur, le positivisme de V Action française, en arrive d'autre part ù tourner cette neutralité et cet agnosticisme en bienveillance, en demi-affirmations ou même en affirmations totales. Et alors il va nous donner les plus beaux spécimens de casuistique qu'il soit possible de rencontrer, d\ine casuistique qui est si complaisante qu'elle en devient encore plus saugrenue que complaisante, puisque M. Maurras, dans le détail, en sort à peii près orthodoxe, si ce n'est orthodoxe tout à fait, sans cesser d'ôtre incroyant. Jadis, si nous nous en rapportons à Pascal, des casuistes avaient imaginé qu'on pouvait faire son salut sans aimer Dieu. Il y a mieux maintenant: sans croire en Dieu, on peut être orthodoxe. Une orthodoxie sans foi !
Et M. Descoqs nous dit que nous pouvons l'appeler ainsi si bon nous semble. El en effet nous ne pourrions l'appeler autrement, puisque, du point de vue de cette orthodoxie, il est convenu qu'on peut faire abstraction de la foi, comme si c'était chose peu importante ou en tout cas secondaire, et qui vient après l'ordre qui fait triompher FEglise dans la société.
Nous entendons bien que M. Descoqs, malgré tout, proteste : il n'admet pas que la foi soit chose peu importante ni chose secondaire. N'at-il pas dit très haut que l'incroyance de M.Maurrasne pouvait à aucun degré lui suffire? Nous enregistrons sa protestation.
Mais après avoirprotesté, toujours est-il qu'il croit pouvoir s'unir pour une action commune et des résultats communs. Et sans doute ce n'est pas à !a foi agissante de M. Maurras qu'il pense s'unir, ni à l'effort que celui-ci ferait pour chercher la loi intérieurement : car, outre que ce n'est point de cela qu'il s'agit, mais d'une fin extérieure à atteindre, si jamais personne s'est présenté comme fixé, comme ne cherchant pas, c'est bien celui-là. Et il n'est rien dans son école dont on se glorifie davantage que d'avoir coupé court à toutes les inquiétudes, à toutes les aspi-
rations des cœurs en souffrance. Par conséquent il est impossible de s'unir à lui, pour une action commune et des résultats communs, sans faire au moins abstraction de la foi dont il fait, lui, formellement exclusion. C'est ce que nous appelons traiter la foi en chose secondaire, en chose qu'on fera venir après coup, si on peut.
Et M. Descoqs ne se défendra pas de vouloir procéder ainsi, ou bien il n'y aura plus moyen de savoir ni ce qu'il dit, ni ce qu'il veut.
Il commence en effet par imaginer qu'avec des positivistes neutres, des positivistes qui s'abstiennent, il y a possibilité de s'accommoder. Et aussi tente-til jusqu'au bout de présenter M. Maurras et ses disciples comme de simples «déficients », — ce qui n'est peut-être pas très flatteur pour des surhommes. Mais comme ceux-ci ne sont pas neutres, M. Descoqs en réalité se heurte à leurs négations. Et par suite c'est avec ces négations mêmes qu'il lui faut tâcher de s'accommoder. Pour cela il dissimule les unes, il édulcore les autres ; il transforme celles-ci en leur contraire ; il excuse celles-là ; ce qui manifeste le fond même de la doctrine, l'essentiel de l'attitude, devient accidents et
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incartades auxquels il ne convient pas de s'arrêter ; quand il ne peut faire plus, il admire les qualités d'esprit qui s'y font jour. C'est toute une musique dont à son tour il les accompagne ; il faudrait même dire toute une orchestration. Et si la cacophonie s'y met, c'est sans doute tant mieux ; on s'y reconnaît d'autant moins. Mais ici il n'y a pas de musique qui vaille, ni de cacophonie non plus, et le venin demeure tout entier sans que rien l'atténue.
Chemin faisant, nos lecteurs ont déjà pu s édifier à cet égard sur la manière de M. Descoqs. Quelques détails précis achèveront cette édification en achevant de montrer quel est l'esprit qui l'inspire.
Il faut voir d'abord comment M. Descoqs s'efforce de nous faire admirer le positivisme de M. Maurras. Il nous dit toujours qu'on ne peut s'y tenir. Mais en même temps il rappelle que M. Maurras « s'est constitué le champion » de la raison contre ceux qui à l'heure actuelle en méconnaissent le rôle. Lorsque celui-ci dit-il, c( en face des exigences de la vie, eut perçu, avec 1 acuité que l'on sait, la nécessité, pour l'élite française (les autres n'en ont pas besoin !), de rétablir la discipline
LA CASUISTIQUE DE M. DESCOOS IIO
de sa propre pensée, il crut lui offrir le salut, en lui présentant une philosophie du fini » ^ Mais au moins « le phénoménisrae auquel il s'arrête » n'a-t-il rien de commun avec «. un phénoménisme purement subjectif, succédané de Kant et de la philosophie allemande... Toute Tœuvrede M. Maurras proteste contre un nihilisme spéculatif universel ». Il affirme l'existence de la nature sensible, « la nature n'est pas un mot qui ne désigne rien d'objectif». En conséquence, déclare M. Descoqs, « le phénoménisme de M. Maurras est un phénoménisme, ou si l'on veut, un relativisme réaliste » 2. Evidemment il baptiserait carpe un lapin sans que cela le gênât le moins du monde. Si pour M, Maurras le phénomène est à ce point réel qu'il est seul à être et qu'il se suffit pour être, vous pouvez dire en effet que M. Maurras est rèalùte au sens épicurien du mot. Et libre à
1. L'acuité de M. Maurras découvrant que l'élite française, pour rétablir la discipline dans sa propre pensée, devrait recourir à une philosophie du fini, c'est-àdire à une philosophie athée ! Cette acuité que l'on sait, dit gravement M. Descoqs 1 Assurément, elle est merveilleuse et a rendu un signalé service à l'élite française !