Deuxième partie, chapitre V
pour celui-ci, il n'en est plus de même pour celui-là qui, de plus en plus, se dérobe « par le jeu fatal des institutions » '. D'oii la conclusion que, puisque l'efficacité du Christ est, sinon épuisée, du moins insuffisante pour le Français d'aujourd'hui, il y faut ajouter l'efficacité de M. Maurras et en arriver à établir x un statut politique fixe qui ne laisse plus au hasard d'élections impossibles à enlever ou à préparer... le soin de sauver la France en danger » *. M. Descoqs met cela en balance avec ce que disent les partisans de l'action sociale ou de l'action légale. Et à cet endroit-là même, sans oser donner un conseil, ne se jugeant point qualifié pour le donner, il ajoute néanmoins que « l'apologétique chrétienne aurait tort d'ignorer les théories de M. Maurras parce qu'elle peut en tirer un réel profit » ^
Etrange modernisme, en vérité, qui suppose que les moyens purement évangéliques pourraient bien être surannés, qu'à d'autres temps il faut d'autres mœurs, que les méthodes tradi-
2. P. 179. C'est ce qu'on appelle ne pas mêler la politique à la religion, comme font les autres.
tionnelles ne suffisent plus, et que si le Christ revenait parmi nous il devrait faire de sa croix une arme au lieu d'en faire l'instrument de son sacrifice !
Ainsi donc l'entreprise est bonne en ellemême et M. Descoqs n'en voit même pas d'autre à laquelle présentement on pourrait avoir recours. Mais un obstacle demeure : on ne saurait dire avec certitude qu'elle a « chance de réussir ». Et c'estcequi explique « les angoisses cruelles » dont il parle et qui doivent tourmenter, pense-t-il,ceux qui ont à décider. C'est là pour lui le problème pratique. — Combien pratique ! — Et on voit que pour ne pas vouloi r se dire positiviste, il n'en est pas moins très positif. Il ne lui suffit pas qu'une entreprise soit légitime dans ses principes, acceptable dans ses moyens et bonne dans sa fin, cette entreprise eût-elle pour objet de sauver l'Eglise et la France : avant de se risquer décidément, il voudrait encore avoir la certitude du succès, d'un succès tangible, d'un succès dans le temps et dans l'espace. Certes, s'il en arrive vraiment, en fait, à contracter l'alliance pour son compte, on ne pourra pas lui reprocher d'avoir été emporté par un élan de générosité. Mais aussi.
puisque Louis Yeuiliot nous a appris qu'il y avait maintenant une nouvelle sorte de martyrs, pourquoi en effet ne pas se ranger du côté des martyrs qui tuent plutôt que du côté de ceux qui se font tuer * ?
On admettra, je pense, que nous pouvons laisser M. Descoqs à ses calculs et à ses hésitations. Ses chances et ses non-chances de succès ne nous intéressent pas. Il n'y a pas plus là
1. «Il manque le plus beau des gestes au soldat orateur qui ne dégaine pas... Dégainez, sabrez, empoignez... Il faut qu'en vous écoutant on sente Ja nécessité de se rendre pour n'être pas fusillé, parce que vous demanderez à la force ce que vous n'obtiendrez pas de l'amour. Partez de ce point qu'étant juste et voulant le bien... vousne voulez point mourir captif ni assassiné. Un dragon a droit de mourir sur le champ de bataille, qu'il tende la main, c'est bien ; qu'il offre son cœur, c'est ce qu'un chrétien doit faire ; mais qu'il ne jette jamais son sabre qui donne tant de poids à la parole des prêtres ... ? Un coup de sabre à propos est une très belle aumône, une très grande charité. Beaucoup... n'ont que cela à recevoir. Dégainez et soyez... de ces martyrs qui ne craignent point de donner la mort. » Lettre de Louis Veuillot au comte Albert de Mun, écrite le 15 février 1874 après le premier discours que le journaliste avait entendu de (f l'orateur en uniforme ». Cité par la Chronique de la Bonne Presse du 22 avril 1909, p. 239, sous ce titre : Lidéal du catholique militant ...
24o DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
pour nous de problème pratique que de problème théorique. Si en théorie, au point de vue doctrinal, comme le dit M. Descoqs ^ rien ne s'oppose à Talliance, c'est que l'alliance est moralement bonne en pratique. Et si la tactique de M. Maurras se réfère à une doctrine salutaire, c'est aussi que pratiquement il est légitime d'avoir recours à cette tactique, indépendamment de ce qui pourra temporellement advenir. Et dire cela, c'est précisément ce que nous appelons préconiser l'alliance. Et même n'estce pas la présenter comme un système qui s'impose obligatoirement, puisque si on ne la considère pas comme la condition certaine du salut, on la considère au moins comme un moyen dont, ù défaut d'autres qui soient efficaces, il faut courir la chance si l'on veut se sauver ?