CHAPITRE PREMIER
La Grande Guerre devait apporter dans le monde des perturbations profondes. Les graves événements d’ordre politique, social et financier qui en furent la conséquence ne pouvaient manquer d’avoir sur l’économie mondiale des répercussions que le recul des événements permet
de juger, sinon d’apprécier à de justes proportions.
Dans un rapport remarquable, adressé en 1931 à la Sociétés des Nations, le professeur Bertil Ohlin en traçait le tableau suivant :
« La guerre, disait-il, ainsi que les changements et les perturbations qui l’ont immédiatement suivie ont affecté profondément la situation économique et l’activité du monde entier. En Europe, la destruction des richesses a atteint des proportions sans précédent ; dans un grand nombre d'industries des usines nouvelles en excédent des nécessités normales ont été créées pour faire face aux besoins nouveaux de la guerre ; les systèmes monétaires ont été désorganisés et les dettes publiques se sont accrues dans des proportions énormes ; l’accumulation des capitaux à été entravée par l’inflation ; la Russie à complètement modifié son système économique et social ; de nouvelles divisions territoriales ont été établies. Dans d’autres continents la superficie des terres affectées aux principales
récoltes alimentaires s’est accrue rapidement ; de nouvelles industries ont été créées par des pays qui constituaient autrefois des débouchés pour les produits européens ; les États-Unis d'Amérique de débiteurs qu’ils étaient sont devenus créanciers pour des montants considérables. Entre tous les pays la liberté des échanges à fait pour longtemps l’objet de restrictions légales 1. »
Sans doute depuis lors d’autres faits sont intervenus qui ont, j'allais dire, emporté leur pierre de lédifice contribuant ainsi à ruiner l’ensemble harmonieux qui était celui de l’équilibre d’autrefois.
Car, il y avait harmonie et équilibre dans le monde d’avant-guerre ou fonctionnait un système remarquable de compensations.
En Europe, tout d’abord, où régnait le vieux conceptas du droit des gens que l’on traduisait précisément par le terme « d’Equilibre Européen ». Il était fait sans doute d'éléments juridiques et l’histoire de ses vicissitudes est pleine d’angoisse pour notre pays. Fondé sur la rivalité atavique des slaves et des germains, il fut dans le passé, il reste pour l’avenir inséparable de la grandeur française.
Mais c’est surtout d’un point de vue économique qu’il faut l’envisager ici. Semblable à quelque Mercure de lPantiquité, il présidait à un système harmonieux d’échanges que l’on retrouvait à un degré moindre à l’intérieur de certains pays complets comme la France. C’est que le continent formait une unité complémentaire. Entre son occident, à caractère industriel et son orient agricole, des courants commerciaux s'étaient normalement établis.
1. Louis Tisseau, Attaché commercial de France au Danemark. « La France dans la crise mondiale, Conférence faite à l’ Association Commerciale de Copenhague, le 8 mars 1938.
L'on pouvait alors observer dans les grands ports, à Anvers par exemple « ce miracle des échanges qui apportaient la vie à bon compte dans toute cette partie de l'Europe occidentale ; les armateurs de navires dont les cales étaient bondées de blé de la mer Noire le transportaient pour presque rien d’où le pain à bon marché, parce qu’ils étaient assurés de recevoir en retour des chargements généraux, des « General Cargoes », produits fabriqués à emporter par eux aux quatre coins du monde ! ».
En effet malgré leur importance, les transactions entre États européens n’excluaient pas celles du vieux continent avec les autres secteurs économiques du globe.
L'Europe, pays de vieille civilisation, trouvait naturellement des débouchés pour ses produits manufacturés dans l’immense clientèle de l’Asie et de l'Amérique latine. Elle en recevait en retour les produits alimentaires et les matières premières nécessaires à la marche de ses usines.
L'Amérique du Nord, déjà industrialisée, exportait en Europe une partie de sa production complémentaire de celle du vieux monde et pour le surplus elle s'était assuré en Chine, où elle avait proclamé le principe de « La porte ouverte », un débouché d’une importance considéräble.
C'était un ensemble complexe, un mécanisme bien ordonné où selon l'expression de M. Élie Halévy « Une république mercantile Internationale » dont Londres était la tête avec sa cité, son port, sa bourse où s’opérait et se centralisait la majeure partie du trafic qui se soldaiït en livres, monnaie de compte universelle. Elle avait suscité de gros espoirs, dans la seconde moitié du xIx°, en un
1. Léon Hennebicq. « Le Commerce International et l’organisation des échanges », dans Revue Economique Internationale, juillet 1934.
temps ou, sous l'influence de Richard Cobden et de Bright, la doctrine du libre-échange sembla triompher dans la majorité des pays et où la France elle-même, gagnée pour un temps au libéralisme, passait avec l'Angleterre, le fameux traité Michel Chevalier Cobden de 1860, bientôt suivi de plusieurs autres.
Cependant des symptômes alarmants se révélaient déjà. En dehors des crises périodiques, provoquées par des variations locales de la production ou de la consommation et qui étaient moins redoutables du fait que le mécanisme d’ensemble n’était pas atteint ; il était à prévoir que les ” pays extra-européens, dont le développement industriel se poursuivait avec les moyens que nous leur fournissions libéralement, cesseraient un jour d’être des débouchés, pour devenir des concurrents.
La guerre confirma ces craintes et rompit tout équilibre. L’harmonie qui réglait autrefois les relations économiques entre les nations se trouva désormais complètement bouleversée.
Un Monde Nouveau: était né dans lequel les divers éléments ne se compensaient plus.
En Europe des pays de culture créèrent une industrie. Les uns sous la pression des événements, les autres comme la Russie Soviétique, en vertu d’un plan concerté. Dès lors leurs marchés furent formés aux vieilles nations indus-
trielles du continent. Quant aux anciens débouchés agricoles, ils ne tardèrent pas à être submergés par les céréales exotiques dont la concurrence devint vite mortelle pour nos producteurs continentaux.
Dans le nouveau monde, les États-Unis atteignent alors