ACCROISSEMENT DE LA CAPACITÉ D'ACHAT DES POPULATIONS INDIGÈNES
Car cela fait partie aussi du « fardeau de l’homme blanc » dont parlait Kipling.
Ces gens-là, qui nous suivent désormais dans le cours de notre destin, ils ont gagné de vivre. N’ont-ils pas des accents émouvants, lorsqu'ils parlent de notre pays, qu'ils n’ont bien souvent jamais vu ? Ils n’ont que faire de droits insensés, c’est la vie matérielle qu’il leur faut. L’accroissement de leur pouvoir d’achat doit demeurer l’objet constant de notre politique ; car c’est eux qui constituent l’ensemble de la population productrice et consommatrice de l’Empire, la main-d'œuvre qui nous sera nécessaire pour la mise en valeur de notre domaine d’outremer.
Le ravitaillement de la Métropole dépend, nous l’avons vu, du développement général des activités indigènes ; qu’il s’agisse d’élevage, d’artisanat ou d'agriculture. C’est un premier pas à franchir, pour accroître la richesse de nos 60 millions de sujets et protégés. Maïs ce n’est pas le seul, bien entendu ; la mise en œuvre de l'équipement colonial, la participation de nos possessions aux accords commerciaux, en seront d’autres qui viendront augmen-
ter d'autant leur capacité d'achat et par voie de conséquence, feront chaque jour plus larges nos débouchés impériaux.
Il apparaît aussitôt que notre intérêt est en cause. Car, en définitive, c’est de la main-d'œuvre indigène que va dépendre la productivité de nos colonies ; disons même exclusivement de la main-d'œuvre paysanne, car les ressources du sous-sol sont encore peu exploitées et par ailleurs, il n’existe que peu ou point d'industries transformatrices dans nos possessions. |
C’est donc au point de vue agricole, que nous devons examiner cette question de main-d'œuvre et il faut malheureusement reconnaître, qu’elle est dans bien des cas déficiente :.
L'Afrique noire, par exemple, autrefois dépeuplée par la traite, compte à peine 17 millions d’habitants répartis sur des étendues 8 fois grandes comme le territoire français. En A. O. F., l’exode des Navétanes vers les régions plus favorisées de la Nigeria et de la Gold Coast, nous à fait perdre des milliers de travailleurs ; tandis que notre immense A. E. F., avec ses 3 millions et demi d'habitants, ne compte au plus que 30 à 35.000 ouvriers.
Madagascar, n’est guère mieux favorisée. Sans doute, les Betsileos, les Baras, les Tavalas, les Antemours, sontils d'excellents éléments ; mais 3.700.000 habitants, disséminés sur une superficie égale à celle de la France, représentent une densité très faible et par ailleurs certaines races comme les Sakalaves, semblent menacées d’une complète disparition.
1. Conf. du Com. Col. « La main-d'œuvre indigène », rapport de M. J.L. Gheerbrandt, directeur de l’Int. Col. français, membre du Cons. Sup. des Colonies et du Conseil de perfectionnement de l’école colaniale.
L’Indochine, par contre, comporte près de 20 millions d'habitants et le paysan jaune : le Nha-qué, constitue un cultivateur remarquable. Maïs cette population est très mal répartie. Tandis qu’elle atteint jusqu’à 570 habitants. au kilomètre carré dans les zones deltaïques propices à la riziculture, elle devient à peu près nulle dans l’arrière-
. pays où les étendues de terres rouges sont cependant
particulièrement appropriées aux cultures riches comme le thé, le café, l’hévéa, le quinquina.
Par ailleurs, si nous faisons abstraction de l’Afrique du Nord et d’une partie de nos vieilles colonies, où la situation des agriculteurs est sensiblement analogue à celle qui leur est faite dans la Métropole, nous nous trouvons encore en présence d’une carence à peu près complète en Océanie et à la Guyane.
Telle est l’importante question à laquelle demeure en somme subordonnée notre politique coloniale. Si nous songeons que sur nos 60 millions de sujets, 50 au moins sont agriculteurs. Si nous songeons, d'autre part, qu'ils sont amèrement éprouvés par la crise et la mévente de leurs produits ; que dans bien des cas, ils ont dû revenir pour vivre à des formes d'activités primitives, nous voyons toute l'importance de l’œuvre qu’il va falloir réaliser 1.
Cette œuvre, ce sera l’organisation d’un « Paysannat indigène ».
Car, « il ne suffit pas de distribuer à nos sujets et pro-
4. Camille Lejeune, membre du Conseil Supérieur de la France d’outreymer. « Formules nouvelles » dans Dépêche coloniale, 4 novembre 1936.
Id., sur le programme du Gouv. de Front Populaire en cette matière. « La politique coloniale du nouveau gouvernement », Dépêche coloniale, 44 juin 1936. Discours prononcé par M. Marius Moutet devant la stèle .des fonctionnaires et agents coloniaux morts pour la France.
128 POLITIQUE JIMPÉRIALE
tégés une instruction plus ou moins généralisée et qui risque dans bien des cas de faire des demi-savants sans situation, mécontents de leur sort et détachés de leur terre et de leur milieu social ancestral.
Un enseignement approprié, respectueux d’ailleurs des coutumes et traditions locales, doit être complété par un enseignement technique et professionnel agricole et artisannal pour permettre à tous d’améliorer les conditions d'habitation et de travail, de fournir un outillage plus perfectionné pour apprendre au paysan à tirer de son sol le meilleur rendement et la meilleure qualité au prix de revient le plus bas.
Cette tâche incombe aux Services d'enseignement technique et de vulgarisation ainsi qu'aux colons européens dont la direction et l’exemple contribueront à corriger peu à peu les errements ancestraux des populations qui les entourent, les observent, les imitent.
La production devra être orientée dans la voie de la polyculture, en ménageant un sage équilibre entre les cultures d’exportation.
Une meilleure alimentation des indigènes assure le relèvement des races confiées à notre tutelle, prépare et facilite la tâche de l’assistance médicale par une amélioration du milieu social.
Instruit, dirigé, fortifié, l’indigène pourra contr buer puissamment à l’intensification et à l’adaptation de la production d'outre-mer dans le cadre qui aura été tracé de l’économie impériale 1, »
Au nombre des mesures à prendre pour la mise en œuvre
d’un tel programme, une place à part doit être faite à
1. Conf. Econ. de la France Métropolitaine et d’Outre-mer, rapport de la Commission générale des productions, présidée par M. de Warren, p. 21.
l’organisation de groupements professionnels de producteurs, sociétés coopératives, ou de prévoyance. Dans les possessions où elles existent déjà, leur efficacité s’est révélée très grande pour améliorer et accroître la production, donner une solution avantageuse au problème de la distribution en permettant d’abaisser les prix de revient, de répartir les frais d'outillage, de stockage et de transport. Sans compter qu'elles peuvent encore, en mettant à bon escient le crédit agricole à la disposition des indigènes, encourager leurs initiatives individuelles en supprimant aussi le fléau de l’usure qui trop souvent les réduit à la misère après les avoir dépouillés de leurs champs.
Telle est la raison d’être du « Comité d'Action colonisatrice et de Paysannat indigène », qui a été créé par un décret du 5 septembre 1935 1 au ministère des Colonies et dont la direction est assumée par M. E. de Warren qui fut Président de la Commission générale des productions à la Conférence de la France métropolitaine et d’outre-mer ?.
Ce Comité qui doit rester en liaison constante par le moyen d'organismes locaux avec les gouvernements généraux des Colonies, à pour but de mettre sur pied une politique de production du sol et du sous-sol, ainsi qu’un programme de développement et de financement de la colonisation européenne et du paysannat indigène.
I1 donne sa préférence à la petite et moyenne colonisation française répartie dans des zones choisies en vue d’une culture déterminée, autour d’une ferme modèle de l'administration où seront remisés le matériel coûteux,
1. M. Louis Rollin crée un Comité d’action colonisatrice, Dépéche coloniale, 30 septembre 1935. J. O., 7 septembre 1935, p. 9839.
2. Après la Conférence Impériale, le programme tracé, l’œuvre à accomplir, l’activité du Comité d’Action colonisatrice et de paysannat indigène, dans la Dépéche Coloniale, 19 avril-22 avril 1936.
les semences, les approvisionnements, l’outillage nécessaire pour le traitement et la standardisation des produits- Ces colons se grouperont en associations à forme coopérative qui leur assureront les avantages que nous avons énumérés.
La main-d'œuvre leur sera fournie par des « Ilots de paysannat indigène » établis à peu de distance et qui, de leur côté, participeront pour leur propre compte à la mise en valeur générale du territoire.
L'exemple européen, l'adaptation de méthodes perfectionnées, les variétés nouvelles de cultures entreprises, les eroupements en associations coopératives, contribueront à la fois à améliorer le niveau d'existence et à faire de ces producteurs des éléments de choix susceptibles d’apporter une contribution plus importante au ravitaillement de la Métropole.
Outre ces îlots de paysannat, constitués à proximité des entreprises européennes, on pourra en créer d’autres dans des zones dépeuplées et particulièrement favorables à certaines cultures, comme les terres rouges de l’Indochine. Des familles entières seront transplantées dans des régions plus riches, où, sous la direction de services agricoles compétents, elles seront amenées à collaborer au programme général de production, tel qu’il aura été établi.
Un tel système à fait ses preuves. Les résultats obtenus au Soudan par l'Office du Niger, se sont révélés remarquables. En réalisant une forme particulièrement opportune d’association, en unissant dans un même but la loi impérieuse de la famille, avec le mobile souverain de l'in. térêt personnel et de la propriété, il est susceptible de tenir en échec les propagandes subversives extérieures en
affermissant définitivement notre autorité civilisatrice. En créant un paysannat indigène nous aurons fait
œuvre durable; car, ainsi que le dit un vieil auteur,
Montchrétien, « Il n’y à de richesses que d'hommes : ».
Corrélativement à cet accroissement de pouvoir d'achat, qui doit résulter pour les indigènes de la mise en œuvre effective d’une telle politique, va se poser la question de l’organisation du marché colonial ?.
Au point de départ de notre étude nous avons noté la position de notre Empire d’outre-mer comme client de la Métropole. Chemin faisant, nous avons indiqué certains moyens qui semblent propres à augmenter ces courants d’échange, examiné la question sous l’angle des exportations coloniales vers la mère patrie. Le moment est venu maintenant, d'étudier le marché colonial comme exutoire possible de nos productions métropolitaines.
Deux acheteurs se présentent pour nous dans nos possessions, Les services publies ou sociétés diverses, qui auront besoin d’un matériel important pour la mise en valeur ; nous verrons cette catégorie au chapitre suivant. Celui qui nous intéresse ici, c’est le commerçant, le simple particulier, le client indigène.
La question à pu se poser de savoir s’il ne serait pas opportun d’instituer dans nos possessions d’outre-mer, un système qui à déjà fait ses preuves, en ce qui concerne
4. Montchrétien. « Traicté de l’'Œconomie politique » {1615).
2. Conf. du Com. Col. « Les débouchés et méthodes de vente aux colonies », rapport de M. C. René Leclerc, ancien directeur des services économiques du Maroc, secrétaire général du Comité de l'Afrique du Nord,
nos relations économiques avec l'étranger. Je veux parler des « attachés commerciaux ». Leur origine remonte pour nous, aux services éminents que nous rendit au début de ce siècle, un de nos vice-consuls à Londres, M. Jean Périer, qui se définissait lui-même avec esprit : « Le premier commis-voyageur de la France ».
Dans un rapport remarquable : présenté à la Conférence du Commerce colonial en 1933, M. Le Neveu, Directeur de l’Union Coloniale française, à cru pouvoir faire : justice d’une telle idée pour des raisons qui demeurent d’une importance décisive. C’est que, l’attaché commercial doit être en pays étranger, un espion au service de notre commerce et qu’un tel rôle ne peut se concevoir dans les colonies françaises, où nous pouvons avoir tous renseignements utiles par nos autorités administratives.
Toutefois, il n’est pas douteux que le commerce impérial puisse trouver un bénéfice dans l’action raisonnée des attachés commerciaux ; mais il s’agit en l’espèce, de ceux qui, établis dans les pays étrangers peuvent à ce titre agir efficacement dans l’intérêt de nos possessions.
Maïs ce n’est pas ce dont il s’agit ici. Ce qu’il faut en définitive, c’est que nos fabricants et commerçants français, aient à leur disposition une organisation de renseignements aussi complète que possible sur les besoins de la clientèle d’outre-mer et la mesure exacte de sa solvabilité.
Sans doute, beaucoup de maisons françaises plongent déjà des ramifications dans nos diverses possessions. Mais il est possible qu’elles soient amenées à commercer avec des colonies où elles n’en ont pas encore établi. D’autre part,
1. Conf. du Com. Col. « Création de postes d’attachés commerciaux dans nos colonies », rapport de M, C. Le Neveu, directeur de l’Union Coloniale française.
lexportateur nouveau venu se trouve démuni d'éléments sûrs pour traiter et il va pécher soit par excès d’optimisme, soit par manque de confiance ; les deux choses étant également préjudiciables à ses opérations ultérieures.
Les organisations syndicales de producteurs et de consommateurs qui ont fait merveille dans certains pays étrangers pour l’adaptation du marché métropolitain aux débouchés coloniaux et pour favoriser les exportations dans les possessions d’outre-mer, peuvent être amenées à jouer ici le rôle principal et il a pu être émis le vœu de coordonner leurs actions dispersées, dans un « « Syndicat général du commerce franco-colonial : » qui eût permis « un contact permanent et contrôlé entre la production et la consommation ».
Par ailleurs, il semble bien que ce soit là le rôle des offices de renseignements et agences des colonies, de fournir à l’exportateur le renseignement adéquat à l’opération qu’il veut réaliser et c’était une idée chère à M. Louis Rollin et incomplètement résolue de réunir l’ensemble d’une telle documentation dans une organisation unique qui eût été la « Maison des Colonies ? ».
1. Conf. du Com. Col. « Organisation d’un syndicat général du commerce franco-colonial », rapport de M. Richon, conseiller du Commerce extérieur, secrétaire général de la B. N. C. I.
2. Décret en forme de règlement d’administration publique créant la maison de la France d’outre-mer. Le but poursuivi est de grouper les agences et offices des colonies, protectorats et territoires sous mandat, de façon à coordonner l’activité de ces organisations, à donner plus de facilités au public, à intensifier la propagande en faveur des territoires de la France d’outre-mer. Dépêche coloniale, du 17 mai 1936. Quelques-unes des réformes réalisées et des mesures adoptées par le département des colonies depuis octobre 1934. Décret du 25 avril 1935. J. O., 30 avril, p. 4677.