MÈRE ET FILLE
Lorsque, après le départ de Tavers, madame Rivais se retrouva seule, la détresse à laquelle lés révélations qu'elle venait d'entendre avaient livré son âme, se traduisit par cette question qui se posait, avec un caractère impérieux, dans son esprit déconcerté :
— Qne vai^-je faire maintenant?
. . Question poignante, qui restait sans réponse et qui la bouteversait.
Que potivtit-elle en effet ?
Quelle conduite tenir ?
L'idée ne lui était pas venue de mettre en doute la véracité du récit de Tavers. Dans ce qu'il avait dit, tout était vrai. Elle n'en possédait d'autre preuve que la parole de cet homme ; mais elle en était sûre. De cette certitude résultait pour elle la
Jl
conviction que Pennemi contre lequel elle avait à se défendre était capable de tout et que pour arriver à ses fins, il ne reculerait devant aucune extrémité.
Dès lors^ tombée dans le piège qu'il lui avait tendu^ comment s*en retirerait-elle et comment mettre d'accord ce que commandait son propre salut et ce que commandait celui de sa fille, tombée avec elle dans ce piège infernal ?
Le mariage projeté et si près d'être accompli était maintenant impossible ; elle eût commis un crime en le laissant s'accomplir ; elle était tenue de le rompre, soit en obtenant de Montagny qu'il prît l'initiative de la rupture, soit en trouvant de bonnes raisons pour convaincre son mari de la nécessité de la prendre lui-même, soit enfin en prouvant à Alberte l'indignité de l'époux qu'elle s'était choisi.
Mais Alberte et son père se laisseraientâls persuader, alors qu'elle ne pouvait leur avouer dans quelles circonstances elle avait connu Montagny, comment il s'était ouvert la maison et à la faveuf,^ de quelle comédie, il y avait dressé le labcrfîeux échafaudage de ses combinaisons indélicates ?
Quant à lui, étaitilvraiseiïibtebfe' qu'il consentît à se retirer en pleine victoire, à la veille du triomphe définitif et à perdre bénévolement le prix de ses efforts ? Pour résister aux prières comme aux exigences, n'était-il pas armô, terriblement armé ? Que pouvait même contre lui la menace de
256 POSTE KESTANTE
dévoiler son infâme conduite ? A cette menace^ n'était-il pas on mesure d'en opposer d'autres encore plus redoutables? Par quelque côté qu'elle examinât la situation en laquelle elle se débattait, madame Rivais n'y vo)'^ait que périls pour son honneur inattaqué jusque-là, pour le bonheur de sa fille et pour la paix de son foyer.
Elle eut alors un accès de révolte contre l'implacable destin qui, vingt ans après sa faute, alors qu'elle croyait l'avoir expiée par l'immolation volontaire de l'amour qui était sa joie et par le rigoureux accomplissement de son devoir maternel en laissait tomber le fardeau sur elle au risque de l'écraser.
Etait-il juste que son sacrifice ne l'eût pas rachetée et que son repentir fût impuissant à la préserver de la catastrophe que maintenant elle ne pouvait que trop prévoir?
A la révolte que déchaînait en son cœur ce qui lui apparaissait comme un excès de l'injustice du ciel, succéda bientôt un découragement plus douloureux encore, résultant de sa faiblesse sous Pa- Tâlaîiche des maux dont elle redoutait l'éclat, de son isoTeiïient en une heure où elle avait un si pressant besoin de secours et surtout de l'impossibilité de recevoir un conseil sincère et pratique. A qui le demander, ce conseil? A qui se confier? A qui raconter son passé sans s'exposer à voir sa confidence tourner contre elle?
Un seul homme au monde aurait pu, en ce
moment critique, l'écouter, la conseiller, la diriger. A celui-là, elle aurait pu tout dire sans danger. C'était son complice, Pami fidèle et tendre des jours anciens et inoubliés, celui qu'elle considérait comme le père d'Alberte et qu'elle avait éloigné jadis, en le sacrifiant comme elle se sacrifiait elle-même, pour le salut de sa fille.
Mais il vivait loin d'elle ; elle était depuis longtemps sans nouvelles de lui ; elle ne savait pas bien exactement où le prendre et le péril était si pressant qu'elle n'avait plus le temps de lui écrire et d'attendre sa réponse. D'ailleurs, oserait-elle confier à une lettre tout ce qu'elle avait à dire, tout ce que cet ami devait savoir pour comprendre la gravité de la situation?
Restait, il est vrai, la ressource de l'appeler par un télégramme. Mais elle reculait devant cet extrême parti. Le mander, l'obligera venir, n'étaitce pas l'exposer aux périls qui la menaçaient ellemême ?
Une heure après la visite de Tavers, elle était toujours en proie à ces pensées confuses et contradictoires, perdue dans leur déchaînement c une barque démâtée au milieu des floti^-'^ulevés, convaincue delà nécessité d'agir san^pi3tard, mais inhabile à décider par où^^te devait commencer.
Puis, brusquement, ce fut un autre souci. Elle se rappela que la veille, il avait été convenu que ce mafin-là, elle sortirait avec Alberte pour procéder à divers achats que nécessitait l'installation
du futur ménage, Montagny devait rejoindre ces damea dans un magasin, les ramener à l'hôtel et y déjeuner.
Il fallait avant tout empêcher l'exécution de ce programme. Résolue à rompre le mariage de sa jBlle avant même d'eu avoir découvert le moyen, elle ne voulait pas laisser les fiancés se revoir.
Négligeant de consulter Alberte, elle entra chez son mari. II allait sortir.
— Comme vous êtes pâle, ma chère ! a'écriat-il en la voyant. Etes-vous souffrante ?
— J'ai passé une mauvaise nuit, répondit-elle ; je me sens toute brisée.
— C'est toujours même histoire, fit-il avec humeur ; vous abusez de vos forces ; vous vous fatiguez trop.
- Ne grondez pas. J'ai résolu de me reposer urd'hui et, par conséquent, de rester à la mai- Je compte même sur vous pour prévenir M.
tagny de ce contretemps. Le rendez- vous pris : aujourd'hui est forcément ajourné.
l)e s'arrêtait à ce parti pour gagner vingt-qualeures et se donner le temps de réfléchir. Son i approuva. Il allait passer chez ie fiancé pour aire part de l'ajournement.
■ Je l'inviterai pour demain, ajouta-t-il. De- 1, vous serez en état de le recevoir.
Ile faillit se récrier, mais se contint à temps. Ile raison aurait-elle pu invoquer pour s'oppo- Ua visite de Montagny? Elie no s'attarda pas
POSTE BBSTANTE . 269
à en chercher une sur-le-champ. Elle espérait la trouver avant le lendemain.
Rivais partie elle respira^ comme si en s'assurant quelques heures de liberté, elle eût supprimé le péril qu'elle redoutait. Il n'était pas supprimé cependant; mais seulement reculé. Ce n'était pas assez pour ramener le calme et la sérénité dans son âme désemparée. Elle ne les recouvrerait que lorsque, de gré ou de force, Montagny aurait renoncé à épouser Alberte. C'est à obtenir ce renoncement qu'elle allait maintenant travailler.
Elle en était encore à se demander comment elle s'y prendrait, lorsque Alberte fît irruption dans la chambre. Elle était déjà prête pour U sortie matinale décidée la veille, habillée, n'ayant plus que son chapeau à mettre.
Surprise et désappointée de voir sa mère, les cheveux sur les épaules :
— Votre toilette n'est pas, même commencée, mère chérie I s'écria4-elle. Avez-vous oublié ce que nous devons faire aujourd'hui?
— Je ne l'ai pas oublié, mon Alberte; mais j'ai dû le remettre à demain. Je suis en trop mauvais état ce matin pour courir les marchands. ^--
— C'est que Roger va nous attendre ait rendezvous que nous lui avions fixé. ^ ^^
— Il ne nous attendra pas. Ton père s'est chargé de Tavertir.
— N'empêche que je ne le verrai pas comme c'était convenu, reprit Alberte.
acité de son langage et l'expreasion de momie ne trahissaient que mécontenteeption, sans que s'y mêlât le témoignage ude auquel »a mère avait droit, e Rivais eu fut blessée et ne put le dis-
:e ferai remarquer que tu ne m'as pas e, mon enfant, dit-elle, et que tu semblés tée de ne pas voir Roger qu'inquiète de r souffrante.
eu tort, maman, répouilit Alberte en it son front aux baisers maternels. Mais ière dont vous m'avez annoncé votre inin, je n'ai pas cru que ce fût très sérieux.
a'est pas très sérieux, en effet, continua Rivais ; mais, c'est le résultat des fatigues e donne pour toi.
)ts à peine prononcés, elle les regretta, en lonter des larmes dans les yeux de sa . entendant celle-ci lui répondre, comme
fatigues sont les dernières que je vous maman. Une fois mariée, je ne vous en plus. Je voudrais bien pouvoir ne plus
donner.
re affecta de prendre les choses en plai-
t de ne pas paraître offensée par la répH-
11e s'était attirée.
ons, mauvaise tète, voilà que tu vas me
la peine.
Mais sa tentative échoua. Alberte tournait à l'aigre.
— C'est que vous avez été bien dure, maman.
— Dis plutôt que c'est toi qui es bien susceptible, ma fille, répliqua madame Rivais avec sévérité. Si c'est pour me récompenser de tout ce que j'ai fait pour faciliter ton mariage... Sans moi, tu le sais bien, ton père n'y eût pas consenti.
— Permettez -moi de croire le contraire.
Ce fut dit du ton le plus sec.
. — Décidément, on m'a changé ma fille, observa madame Rivais, et je n'en peux accuser que l'influence qu'exerce maintenant M. Montagny dans notre maison. S'il en est ainsi avant le mariage, que sera-ce après, et aurons-nous la douleur, ton père et moi, de te voir te détacher de nous? Si tel doit être le résultat du nouvel état de ton cœur, ce monsieur eût aussi bien fait de rester là où il était.
En entendant l'observation emplie d'amertume que sa mère n'avait pu retenir, Alberte se redressa. Un éclair passa devant ses yeux. On eût dit d'une femme outragée qui bondit sous l'outrage et va répondre en laissant éclater sa colère.
Ce qui se passait en elle, madame Rivais le devina.
— Prends garde, Alberte 1 reprit-ffUe avec douceur. J'entends les mots qui viennent à tes lèvres. Ne les prononce pas, tu serais trop malheureuse de les avoir dits.
C'en fut assez pour ramener la jeune fille au sentiment du respect et du devoir. Elle chérissait sa mère en qui, jusqu'à ce jour, elle avait vu sa meilleure amie. Le souvenir des témoignages de tendresse dont elle n'avait cessé d'être comblée par cette mère adorable s'empara victorieusement de sa mémoire et de son cœur. Il dissipa son irritation passagère. Ce fut un retour décisif et spontané, une sorte de reprise d'elle-même qui la rendit sur-le-champ telle qu'elle était toujours : docile, déférente et affectueuse.
— Soyez sans crainte, maman ; aucune parole ne sortira de ma bouche, qui puisse vous offenser. Si dans mon langage quelc[ue chose vous a déplu, je le retire. Je suis incapable, vous le savez, de vous causer volontairement du chagrin.
— Pour être involontaire, il n'en serait pas moins cruel, ma chérie, et c'est pour nous l'éviter à l'une et à l'autre que je t'ai arrêtée quand il m'a semblé que tu allais trop loin.
Un nouveau baiser scella la réconciliation. Alherte parut alors avoir complètement recouvré son calme et madame Rivais crut que l'heure était opportune pour la préparer, avec des ménagements, à la décision qu'avant peu, elle serait tenue de lui signifier.
Elle cherchait un prétexte pour mettre la conversation sur le sujet qui lui était à cœur, lorsque sa fille vint d'elle-même le lui fournir :
— Il est au moins une question que je voudrais
V0U3 poser, mam£|.n, dit-elle. Vous la poser serace encore aller trop loiu ?
— Cela dépeni de la question. Mais tu peux la poser, je t'y autorise; je ne m'en offenserai pas.
Alberte se fît plus douce, plus confiante, et sàn^ ombre d'humeur, elle demanda :
— Alors, veuillez m'expliquer une chose que je ne parviens pas à comprendre. C'est par vous que je connais Roger ; par vous qu'il est entré dans notre maison. Tant qu'il n'a pas été question d'un mariage avec lui^ vous le trouviez aimable, charmant; vous vantiez ses qualités, ses mérites, de telle sorte que si je l'ai choisi, c'est bien un peu par votre faute. En vous entendant chanter ses louanges, j'ai été conduite à examiner par moi-même s'il en était digne. L'examen auquel je me suis livrée lui a été favorable et c'est ainsi [que je me suis attachée à lui.
— Alors, c'est moi que tu rends responsable de ce qui arrive? fit madame Rivais qui ne savait trop que répondre à cette constatation de la vérité.
— Ai-je tort, mère adorée?
— Achève d'abord^ car je ne vois pas où tu veux en venir.
— J'en veux en venir à ceci. Mon mariage est votre œuvre, vous êtes obligée de le reconnaître. Comment donc se fait-il qu'aujourd'hui vos sentiments soient brusquement modifiés ? En vous écoutant, j'ai vu qu'ils n'étaient plus les mêmes.
Roger vous plaisait, puisque vous avez consenti à ce que je l'épouse. Maintenant, il est visible qu'il ne vous plaît plus. J'en suis surprise autant que consternée. Le langage que je vous ai tenu tout à l'heure et dont vous avez paru vous blesser n'exprimait que mon étonnement et mon déplaisir. Je serais si heureuse d'apprendre que je me suis trompée !
— Eh bien! non, tu ne t'es pas trompée! s'écria madame Rivais. Il est parfaitement vrai que j'ai conçu des doutes...
— Sur [quoi? Sur quoi? interrompit Alberte.
— Sur le désintéressement de ce jeune homme.
Jusqu'à ce jour, j'étais convaincue qu'il t'épousait pour toi-même et non pour ta fortune. Mais une circonstance s'est produite qui ne me permet plus de l'affirmer avec la même certitude.
— Quelle circonstance? Ne me cachez rien, chère mère, insista la jeune fille dont le regard exprimait tout à la fois la crainte et l'incrédulité. J'ai le droit de tout savoir.
— Mais moi, je n'ai pas le droit de tout te dire, poursuivit madame Rivais. Il est des révélations qu'une jeune fille élevée comme tu l'as été doit renoncer à exiger de ses parents. Si elle a confiance en eux, si elle est convaincue de leur tendre sollicitude, elle doit s'en rapporter à leur sagesse du soin de décider de son avenir et se soumettre à leurs conseils sans demander les causes de leur conduite.
L'effarement que causaient à Alberte ses paroles mystérieuses se manifesta plus vivement dans ses yeux et sur ses traits. Toute sa physionomie trahissait une angoisse douloureuse.
— Mais, si je vous comprends bien, maman, c'est mon mariage qui est en question, dit-elle; c'est à croire que vous ne l'approuvez plus.
— Et si cela était, si pour des raisons que je serais tenue de te taire, j'étais maintenant convaincue que nous sommes dupes de M. Montagny, que l'épouser serait faire le malheur de ta vie et qu'il t'appartient de le congédier?
— Sans lui dire pourquoi? Oh! maman, est-ce possible? Il a, comme moi, le droit de ue rien ignorer des motifs qui vous font agir. Si, comme vous mêle donnez à entendre, il a démérité, s'il est devenu indigne de moi, je ne reculerai pas devant le sacrifice affreux que vous me demandez. Mais, avant de l'accomplir, je veux être mise en état de juger par moi-même. Ces motifs auxquels vous faites allusion, quels sont-ils ? Mon père les connaît-il?
— Il ne les connaît pas et ne doit pas les connaître, fit vivement madame Rivais. Les lui révéler, serait attirer sur nous tous les pires malheurs. Je fais appel de nouveau, mon Alberte, à la confiance que tu dois avoir dans la parole de ta mère, dans son amour pour toi, dans sa raison. Elle te supplie de croire les yeux fermés à ses affirmations, de lui obéir sans en demander plus long et
de Iq. seconder dans Teffort qu'elle va faire maintei^ant pour empêcher toa mariage, pour Tempêcher sans scandale et sans bruit. D'un mot, tu peux tous nous tirer de peine. Avoue ou autorise-moi à avouer à M. Montagny qu'en le choisissant, tu t'es fait illusion sur tes véritables sentiments. Cette déclaration venant de toi l'obligera à se souniettre en silence.
Ces conseils, qui prenaient maintenant la forme d'une supplication, mettaient Alberte au supplice. Le renoncement que sollicitait sa mère^ tel qu'elle le sollicitait, était au-dessus de ses forces. Tout son être protestait contre la condamnation que cherchait à lui arracher madame Rivais.
— On ne condamne pas un homme sans lui dire pourquoi on le condamne, sans lui demander de se défendre, ne cessait-elle de répéter. Vous voulez que je renonce à M. Montagny. Mais il a reçu ma foi. Je la lui ai donnée avec votre consentement. Ce serait déloyal de revenir sur ma parole sans avouer les motifs qui m'y contraignent. Il protesterait, il demanderait la vérité, la lumière, comme je les demande moi-même. Comment les lui refuser?
— Je ne les lui refuserais pas, déclara madame Rivais. S'il voulait être éclairé quant aux causes qui me font agir, il le serait. Je les lui révélerais seul à seul avec lui.
— Et moi, devrais-je les ignorer?
— Oui, ma pauvre enfant; j'ai Je devoir de te les taire.
Mais elle avait [beau dire> sa jfille n'était pas convaincue; elle ne voulait pas l'être. Son inébranlable résolution revêtit bientôt un tel caractère de force que madame Rivais^ persuadée qu'elle n'en aurait raison qu'en donnant au moins une partie de ses motifs, jfit un pas de plus dans la voie des aveux.
— Tu veux savoir; tu persistes, malgré mes prières, dit-elle avec l'espoir d'assouvir ainsi la curiosité de sa fille. Eh bien, suppose que M. Montagny, avant de solliciter ta main a déjà demandé la main d'une autre jeune fille; que les propos qu'il t'a tenus, une autre les a entendus avant toi; que les engagements pris ainsi envers elle, il les a trahis ; suppose qu'elle est morte de cet abandon.
Alberte était blême.
— Est-ce une supposition seulement ou une affirmation? soupira-t-elle d'une voix expirante.
— J'ai lieu de croire que c'est la vérité, répondit madame Rivais.
Elle s'attendait à une explosion de plaintes et de larmes, à laquelle sa fille céderait. Mais, à son grand étonnement Alberte se contint. Froide, impassible, plus résistante encore qu'avant cet aveu, elle dit :
— Si c'est la vérité, il est de toute justice que je ne l'accepte qu'accompagnée des explications
que Roger seul peut nous donner. Présentée par lui, la vérité n'aura pas le même caractère que présentée par vous, maman.
— Alors, entre sa parole et la mienne, tu hésiterais I s'écria madame Rivais.
Alberte ne répondit pas d'abord; puis elle déclara :
— Je veux des preuves.
Ce fut le dernier mot du pénible débat qui venait de mettre aux prises la mère et la fille. Il avait eu pour effet de prouver à madame Rivais que ce n'est pas seulement par des prières succédant à des accusations plus ou moins fondées qu'elle arracherait Alberte à Montagny. Avant de se décider, la fiancée voulait tenir une preuve et cette preuve, sa mère ne pouvait la produire sans attirer la foudre sur sa propre tête.
Elles n'avaient donc plus rien à se dire. Le cruel effort auquel la mère venait de se livrer restait sans résultat. Elle savait seulement que, dans le cœur d' Alberte, Montagny était plus fort qu'elle. En conséquence, ce n'est pas sur le concours de sa fille qu'elle pouvait compter pour conjurer ce fatal mariage.
Elle ne l'avait que trop prévu. Mais, l'avoir prévu ne la consolait pas de voir ses prévisions se réaliser. Elle demeurait faible et désarmée en face d'elle-même, impuissante à vaincre l'obstacle qu'avait dressé, devant sa tentative, la résistance d' Alberte.
LES ÉTAPES d'une DÉGRINGOLADE
Après Pexplication qui avait mis aux prises madame Rivals^et sa fille, elles s'étaient séparées, Alberte véritablement éperdue, croyant être le jouet d'un rêve affreux, madame Rivais en proie à toutes les angoisses que lui suggérait son imagination.
Ce jour-là, par exception, M. Rivais ne devait pas revenir à l'heure du déjeuner. Les deux femmes en profitèrent pour éviter de se réunir. Elles se firent servir l'une et l'autre dans leur chambre, alléguant, chacune de son côté, le même prétexte : un malaise, pour se dispenser de descendre dans la salle à manger.
Elles en étaient toutes deux à ce point aigu qui se produit dans toute crise quand elle bat son plein. Elles s'évitaient; elles savaient qu'elles ne se convaincraient pas. Alberte se fortifiait dans sa résistance. Quant à madame Rivais, que la visite de Tavers contraignait à rompre, coûte que coûte , le mariage, plus elle y pensait et plus sa conscience imposait à sa raison, à son amour maternel, cette solution douloureuse.
Vers le milieu de Taprès-midi, elle était encore seule sans avoir revu sa fille, lorsqu'on vint l'avertir que Montagny faisait demander de ses nouvelles.
— Est-il venu lui-même? interrogea- t-elle.
— Oui, madame^ monsieur Montagny est encore là. Il demande si, à défaut de madame, il peut voir mademoiselle.
— Pas avant d'avoir causé avec moi, fit-elle vivement. Et saisie du désir de tenter sur Theure un suprême effort, elle ajouta : — Priez-le de monter.
Averti quelques heures avant, par Rivais, du changement dans le programme de la journée, Montagny n'avait attaché aucune importance à l'incident. Toutefois, il s'était cru obligé de venir à l'hôtel pour s'informer de la santé de sa future belle-mère. Il ne pensait pas être reçu par elle, mais il espérait que sa démarche lui fournirait l'occasion d'un tête-à-tête avec sa fiancée. Il fut donc plus déçu que satisfait lorsqu'il apprit que madame Rivais désirait d'abord lui parler.
Il entra chez elle, ayant au visage une inquiétude de commande et une affectation de sollicitude.
— Voilà un fâcheux contretemps, chère madame, dit-il en la voyant ; mais puisque vous me faites l'honneur de me recevoir, j'en conclus que vous êtes en voie de rétablissement.
Il s'attendait à voir ces aimables paroles ac-
cueillies par le sourire de. bienveillance auquel l'avait accoutumé madame Rivais. Mais il n'en fut rien. Il avait en face de soi un visage morne. L'expression des yeux lui rappela celle qu'il y avait vue jadis en une circonstance inoubliable, lorsque madame Rivais, encore une inconnue pour lui, s'était présentée au guichet de la poste restante. C'était la même angoisse. Bien vite il comprit que quelque événement s'était produit, qui créait une situa^tion toute nouvelle.
Il attendit anxieux et fut littéralement confondu en entendant la voix, qui tant de fois lui avait parlé avec douceur et reconnaissance, lui dire avec une sorte de dureté :
— Vous ne pouvez voir Alberte en ce moment?
— Est-elle souffrante?
•— Elle est surtout attristée, car j'ai dû lui faire part des motifs qui viennent d*élever subiment entre elle et vous une barrière infranchissable. Je me plais à penser qu'il me suffira devons
l'avoir dit pour nous éviter à l'un et à l'ai^tre une explication pénible.
En lui parlant ainsi, elle détournait ses regards. Elle semblait suivre obstinément sa propre pensée, comme perdue dans un rêve et appliquée à ne s'en pas laisser distraire.
Pour lui, en l'entendant, il s'était redressé et, la figure déjà mauvaise, plus arrogante qu'inquiète, il s'écria :
— Une barrière infranchissable I Quelque désir que j'aie, madame, d'éviter, moi aussi, une explication pénible, je dois vous en demander une car en vérité je ne comprends pas.
— J'ai reçu la visite de M. Tavers, réponditelle.
— Est-ce là ce motif ?
— Ne le trouvez-vous pas suffisant! Vous avez été le fiancé de sa fille.
— Cette circonstance me rend-elle indigne d'être le fiancé de la vôtre, madame ? N'arrive-t-il pas tous les jours qu'un jeune homme, prêt à se marier, s'aperçoit au dernier moment qu'il s'est trompé, que celle qu'il s'est choisie ne peut le rendre heureux? N'est-ce pas loyal de préférer, en pareil cas, une rupture à une existence dont par avance, il a entrevu toutes les tristesses ? J'ignore ce que vous a raconté M. Tavers. Mais vous êtes trop juste pour ne pas faire la part de ce qu'a pu mettre d'excessif dans son récit la déception que lui a nécessairement causée le parti que j'ai dû prendre.
— Si j'en crois ce qu'il m'a dit, répondit !madame Rivais, sa fille est morte de cette déception.
— Je ne pouvais prévoir qu'elle prendrait les choses au tragique.
— N'empêche qu'elle est morte et que son père vous accuse de son malheur.
— Et c'est pour cette cause que vous ne voulez plus de moi pour gendre?
— C'est surtout, parce que le procédé auquel vous avez recouru pour décliner ces engagements était indigne d*un honnête homme.
Montagny devint blême.
— Vous me faites injure, madame.
— Je ne dis que la vérité, monsieur.
Il y eut un silence. Montagny marchait de long en large, absorbé dans ses réflexions. Bientôt il s'arrêta et gémit :
— Voilà donc la récompense de mon long dévouement. Sans vous connaître^ sans savoir qui vous étiez, n'écoutant que les conseils de mon cœur, je vous ai tirée, madame, du péril le plus terrible que puisse courir une femme. J'ai détourné de votre tête les colères de votre mari. Je vous ai sauvée, vous me l'avez dit, et voilà qu'aujourd'hui, sur un récit qu'on vous apporte, dont vous n'avez pu contrôler l'exactitude et dont les circonstances ne font de moi un coupable que parce qu'elles sont révélées par un père désespéré, vous détruisez de vos mains mon bonheur et mon avenir, le bonheur de votre fille...
— La récompense à laquelle vous aviez droit, j'ai tout fait pour qu'elle fût aussi complète que possible, protesta madame Rivais. J'ai rempli envers vous, monsieur, tous les devoirs que m'imposait la gratitude. Je ne puis aller plus loin ni sacrifier ma fille en continuant à approuver un mariage qui ne se présente plus pour elle avec les garanties de sécurité que, d'abord, j'avais cru y voir. Dispensez-
fQOi d'en dire davantage. Grâce à M. Tavers, je suis édifiée. Ma fille ne vous épousera pas. Je suis, d'ailleurs, touteprêteàm'entendre avec vous pour que cette rupture ne vous cause aucun dommage. Je ne tiens pas à ce qu'on croie que c'est nous qui l'avons provoquée. Nous ne vous démentir onsTpas si vous laissez se répandre que c'est vous qui l'avez Voulue.
Montagny marqua d'un haussement d'épaules qu'il attachait peu de prix à ses précautions, qu'il les jugeait inutiles et ne se résignait pas à subir la sentence qu'on lui signifiait. Puis, d'un accent où l'impatience s'accusait de plus en plus, il demanda :
— Est-ce avec le consentement de mademoiselle Alberte que vous me tenez ces propos, madame?
— Je pourrais vous répondre affirmativement et vous laisser croire qu' Alberte est avertie ; mais je ne veux pas mentir et j'aime mieux vous dire ce qui est la vérité, que, tout en lui donnant à entendre qu'elle devait renoncer à vous, j'ai évité de lui exposer mes raisons. Il me semble que vous avez intérêt à ce qu'elle les ignore et à lui laisser supposer que celles qui nous déterminent, son père et moi, n'entachent en rien votre honorabilité.
— Et M. Rivais, lui, est-il au courant? interrogea encore Montagny .
— Il ne sait rien. Il n'avait pas besoin de savoir, et pour vous-mêmes, il était préférable qu'il
ne sût pas. Comprenez-moi bien, monsieur, ajouta madame Rivais, dont la voix prenait une inflexion suppliante, si d'une part je suis énergiquement résolue à m'opposer à votre mariage avec ma fille, d'autre part, je ne vous veux aucun mal. Vous me trouverez toute disposée à atténuer dans la mesure du possible les effets de ma décision.
Si elle avait espéré que Montagny céderait à sa prière, elle fut bien vite détrompée. Il était devant elle, la regardant, non comme un homme qui prie, mais comme un homme qui exige, la colère aux yeux et, dans l'accent, une énergie qui semblait indomptable :
— Cette décision, madame, je ne l'accepte pas; je ne m'y soumets pas; elle ne s^exécutera pas. Je suis fiancé à votre fille. J'ai pour moi, son amour et la protection de son père. Je l'épouserai, dussè-je l'épouser malgré vous. Mais, vous réfléchirez, et après avoir réfléchi, vous cesserez de vous opposer..
Madame Rivais ne le laissa pas achever. Elle s'était redressée, non moins hautaine que lui.
— Est-ce à moi que vous osez porter ce défi ?
— Oui, madame, c'est à vous et après l'avoir porté, je le maintiens. Et, penché sur eUe, ne se contraignant plus, comme s'il voulait la terroriser, il ajouta : — Vous ne savez donc pas que, d'un mot, je peux vous perdre. Je vous tiens dans mes mains. II me suffirait de les fermer pour vous briser.
Elle fut éclairée par cotte menace. Ce qui jusqu'à ce jour n'avait surgi en elle que rarement et à Tétat de vague soupçon, se confirma, se précisa. Le danger qu'elle avait appréhendé éclatait, elle n'en pouvait douter, devant la tentative de violence morale dont elle était l'objet.
Se raidissant contre le coup, elle en soutint le choc.
— Mes lettres 1 s'écria-t-elle. C'est de mes lettres que vous parlez. Elles ne sont pas détruites, comme vous me l'aviez affirmé. Si je ne les ai pas reçues, c'est que vous vous en étiez emparé. Allons, avouez qu'elles sont en votre possession, que vous les avez lues...
— Eh bien! c'est vrai, je les ai, déclara cyniquement Montagny, et vous reconnaîtrez, madame, qu'elles sont dans mes mains une arme contre vous. Ecoutez-moi et veuillez peser mes paroles. A la première tentative que vous ferez pour amener la rupture de mon mariage, ces lettres seront envoyées à votre mari.
— Même si le refus contre lequel vous protestez vous était signifié par ma fille?
— Oui, madame, même dans ce cas, car j'y verrais l'effet de votre hostilité. C'est sous votre influence que mademoiselle Alberte pourrait songer à se reprendre après s'être donnée. Je n'aurais pas de ménagements à garder envers vous.
Madame Rivais ne fut pas maîtresse de son indignation. Elle n'avait aucune pitié à attendre de
cet implacable eanemi. Comme si elle n'eût pas été à sa merci, elle marcha sur lui, et les yeux dans ses yeux, elle laissa passer dans le cri de sa colère, le mépris qu'il lui inspirait:
— Vous êtes un misérable. Vous avez indignement abusé de ma confiance et de ma crédulité. Depuis trois ans^ vous jouez ici une comédie odieuse. Sous des dehors de prière et de gratitude, vous prépariez froidement le coup que vous venez de me porter. Je n'ai aucun moyen de me défendre contre vos machinations; mais vous ne me connaissez pas si vous avez cru que vous auriez raison de moi. Livrez mes lettres à mon mari. Vous êtes libre. Sachez seulement qu'elles ne lui apprendront rien. Ce que vous prétendez lui révéler, il le saura avant qu'elles ne lui arrivent. C'est moi qui le lui révélerai.
— Il vous tuera, madame.
— Il me tuera, soit. Ce sera le complément de votre œuvre. Mais ma fille ne sera pas votre victime.
De nouveau il haussa les épaules, soit qu'il ne crut pas à la sincérité de ce cri, soit qu'il feignit de ne pas y croire.
— A votre aise, fit-il. Je n'ai rien à changer à ce que j'ai dit. Mais je suis meilleur que vous ne pensez. Pour vous laisser le temps de réfléchir et de vous calmer, je vous accorde une semaine. Je serai absent. Une lettre de moi en aura prévenu mademoiselle Alberte. Mais, à l'expiration de ce
délai> vous me verrez reparaître comme si rien ne s'était passé entre nous. De Taccueil que vous me ferez dépendra ma conduite future. Je suis votre serviteur^ madame.
II s'éloigna et bientôt après, madame Rivais entendit sous ses croisées rouler la voiture du bandit qui tenait son sort entre ses mains.
Alors toute sa fermeté l'abandonna. Elle tomba sur une chaise terrifiée, paralysée, se demandant en vain comment elle pourrait se dérober au péril qui la manaçait dans son amour maternel et peutêtre dans sa vie.
Cet homme possédait son secret, les preuves de sa faute. Le passé se redressait contre elle, et du même coup devant sa fille adorée. Jadis, pour sauver la vie de cette enfant, elle avait fait spontanément le plus cruel des sacrifices. Elle était prête encore à un sacrifice nouveau, pour épargner à Alberte les suites funestes d'un mariage indigne d'elle, prête à aller se jeter aux pieds de Rivais et, par des aveux, à lui dévoiler l'infamie de Montagny.
Mais cette démarche n'entraînerait-elle pas des résultats pires que ceux qu'elle prévoyait? Son mari aurait-il la générosité de garder pour lui seul les confidences que, maintenant, elle était résolue à lui faire?
Qu'arriverait-il si, dans la violence de son emportement, il en laissait deviner la cause à Alberte? L'enfant innocente et candide, accoutumée
à chérir et à respecter sa mère, à voir en elle le type accompli des plus rares mérites et de toutes les yertus lui conserverait-elle encore la tendresse qui seule avait pu dédommager madame Rivais de toutes les tristesses de son existence tourmentée?
A la pensée qu'elle pourrait perdre le respect et l'amour de sa fille, madame Rivais sentait se glacer les résolutions que tout à l'heure, dans l'élan d*un cœur qui ne se marchande pas, elle avait signifiées à Montagny. La détresse de son âme redoubla, devint plus torturante que toutes celles par lesquelles elle avait déjà passé. Elle envisagea tour à tour les partis les plus divers et les plus opposés.
Elle songea d'abord à recourir aux bons offices de Robert Valmont. Il lui semblait qu'à celui-là elle pouvait tout avouer, tout dire; ayant mesuré l'étendue de son influence sur Montagny, elle se rattachait à l'espoir d'obtenir par cet intermédiaire ce qu'elle n'avait pu obtenir directement.
Mais, en même temps, les dangers de ce parti lui apparurent. Montagny se laisserait-il convaincre plus aisément par Robert Valmont qu'il ne s'était laissé convaincre par elle et s'il restait inaccessible aux conseils comme aux prières, à quoi aurait servi à madame Rivais de s'humilier et en quelque sorte de déchoir devant le vieil ami qui n'avait jamais douté d'elle? Elle fut entraînée
ainsi à abandonner ce premier projet, presque aussitôt après Tavoir conçu.
Alors elle pensa à supplier da nouveau sa fille. 11 lui semblait impossible que si elle insistait et faisait appel au cœur d'Alberte, à sa raison^ que si elle lui déclarait, avec plus de force encore qu'elle ne Pavait fait, que Montagny était indigne d'elle, Alberte persévérât dans sa résistance.
Puis elle se rappela la scène douloureuse qui avait eu lieu dans la matinée et dont elle restait toute meurtrie. Alberte s'était montrée disposée à ajouter foi aux révélations de sa mère. Mais elle les voulait entières et complètes ; elle ne renoncerait à Montagny, elle l'avait dit, que si on ne lui cachait rien des motifs pour lesquels on lui demandait d'y renoncer.
— Et ces motifs, pensait madame Rivais, est-il en mon pouvoir de les lui faire connaître? Puis-je me dégrader de mes propres mains aux yeux de ma fille?
Devant tout ce que présentait d'affreux pour elle un tel parti, elle l'abandonnait comme elle avait abandonné celui de recourir à Robert Valmont.
Elle se retrouvait ainsi réduite à l'inéluctable nécessité d'aller s'humilier devant son mari. Elle se résigna à l'accomplissement de ce périlleux devoir, mais elle ne voulait l'accomplir qu'après avoir épuisé tous les autres moyens de salut, non seulement parce que celui-là c'était sa perte con-
sommée, la destruction de son foyer, mais aussi parce qu'en remployant, elle ne se perdait pas seule. Elle entraînait dans son désastre le cher absent, Tami dévoué et fidèle dont elle savait Taffection toujours aussi vibrante que lorsque, dix-buit ans avant, elle avait exigé de lui qu'il ne la revît plus et qu'il quittât Paris.
Si elle se décidait à ces aveux redoutables, si elle allait se livrer à Tépoux qu'elle avait outragé, elle ne pouvait le faire sans avertir son complice, sans le mettre à même de se garder et de se défendre contre les résultats du parti auquel elle-même aurait été réduite.
Et finalement ce fut cette résolution qui couronna le long et dramatique combat qui venait de se livrer dans sa conscience et dans son cœur.
Décidée, elle se leva toute dolente pour rédiger la dépêche qu'elle voulait envoyer. Longtemps encore elle resta pensive, la plume à la main, devant la feuille blanche qui devait aller au loin troubler la quiétude de Tami. Elle ne doutait pas de lui. Elle savait qu'il s'empresserait d'accourir à son appel. Si elle hésitait encore, c'était la mort dans Tâme et toute déchirée d'être contrainte de le jeter comme une victime dans le drame de sa propre vie.
Enfin, elle cessa d'hésiter. D'un trait elle écrivit : c< Votre secours m'est indispensable : venez sans retard. 11 y a péril. En débarquant à Marie.
Mil M— Itlllil ni II. Il ll.i IIBIpyiffltimf^llif |.tJ
282 POSTE KESTANTE
seille, allez h la poste restante. Vous y trouverez x^ne lettre. — Denise x>.
Elle s'aperçut alors que dans son trouble, elle avait oublié de mentionner sur la dépèche le nom et l'adresse du destinataire. Elle la recommença en la faisant précéder cette fois des mots : « Général marquis de Saint-Jeoire^ commandant la cavalerie, Alger ».
Elle appela ensuite sa femme de chambre et ae fît habiller pour aller porter elle-même au télégraphe cette dépêche qu'elle ne pouvait et ne voulait confier à personne.
Au moment où elle quittait sa chambre, Içj.
porte de celle d'Alberte s'ouvrit. Sur le seuil, la jeune fille se montra. Rien qu'en la voyant, madame Rivais comprit que la pauvre enfant traversait aussi une crise douloureuse. Elle vit dans ses yeux rougis la trace de ses larmes et sur son visage pâli l'indéniable expression de sa douleur.
— Vous sortez, maman? dit Alberte.
— Oui, mais pour quelques instants seulement ; je vais revenir.
— C'est donc que vous êtes mieux ?
— Pas très bien encore, mais un peu mieux en effet. En tout cas, ce qui m'appelle au dehors ne souffre aucun retard.
Alberte reprit:
— Ne voulez- vous pas que j'aille avec vous?
-— Pour ce que j'ai à faire, dit madame Rivais,
j'aime mieux être seule.
Elle allait s'éloigner. Alberte la retint en lui saisissant Kbrc^s et^ l'e^tratnant dans*sa chambre, dont elle referms^ la porte^ elle se jeta à son cou.
— Que de mystères^ maman! gémit-elle. Se peut-il que ce soit de vous que me viennent tfint de souffrances? Pourquoi vous cachez-vous de moi? Que vous ai-je fait? Ne suis-je plus votre Alberte chérie ? Ne suis-je plus digne de votre confiance? Ce qui vous préoccupe, pourquoi ne me le dites-vous pas?
.Ce témoignage affectueux, auquel elle ne s'attendait guère, tomba comme une rosée sur le cœur endolori de madame Rivais. Elle y répondit par une étreinte et par une pluie de baisers, murmurant:
— Ce que je te cache, mon enfant, je ne puis te le dévoiler. Je t'ai suppliée, ce matin, de renoncer à ce funeste mariage. Ce que j'ai appris depuis ne justifie que trop les prières que tu as refusé d'entendre. J'ai ajouté qu'en y renonçant de toimême, tu nous tirerais tous de peine. Je ne puis que te le répéter. Ta confiance, ta confiance entière et sans limites m'est rigoureusement nécessaire, et c'est ton refus de me l'accorder qui cause mon tourment. Ah ! si tu voulais, Alberte, copime il prendrait vite fin!
Loin de se laisser convaincre, Alberte, comme piquée au vif, revenant à son attitude de déHancei s'écriait avec emportement :
— Le vôtre, peut-être:, maman, mais pas le mien ! Vous me demandez d'oublier un engagement sacré, de signifier à mon fiancé que je ne veux plus de lui. N'ai-je pas le droit de connaître les motifs d'une telle exigence?
C'était la même discussion que le matin qui allait se rouvrir. Madame Rivais s'en effraya, ne pouvant y apporter d'autres arguments que ceux qu'elle avait déjà fait valoir, et n'osant avouer qu'il s'agissait de son propre salut.
— Ma pauvre enfant, dit-elle, je vois avec regret que tu n'es pas disposée à m' accorder encore cette confiance que je t*ai demandée. Je vais prier Dieu afin qu'il t'éclaire et te fasse comprendre qu'il est dos circonstances dans la vie où une obéissance aveugle et absolue est le premier devoir d'une fille envers ses parents. A bientôt.
De nouveau elles se séparèrent, Alberte rejetée dans sa solitude et madame Rivais continuant à marcher vers sa destinée.
Montagny, qui s'était échappé un moment de la Bourse pour venir prendre des nouvelles de madame Rivais, y retourna en quittant l'hôtel du Cours- la-Reine.
Les habitués qui le virent descendre de voiture au bas des marches ne soupçonnèrent pas, tant il était habile à dissimuler ses impressions, les graves soucis qu'il rapportait de sa visite. Il passa parmi les groupes, allègre et souriant comme
de coutume, serra cordialement les mains qui se tendaient vers lui, écouta les demandeurs de conseils, leur répondit avec une entière liberté d'esprit et donna en un mot les preuves du plus grand sang-froid, alors qu'il eût été bien excusable d'être troublé et même affolé.
Un véritable désastre pour lui, cette dénonciation de Tavers à madame Rivais ! C'était le caillou que rencontre le pied sur une route plane et qui détermine la chute. Il avait oublié le père de Léonide, supposé qu'il n'en entendrait jamais plus parler. Mais le malheureux père nej'oubliait pas.
Il apparaissait comme un vengeur et comme un justicier, au moment précis où tout semblait sourire à celui qu'il appelait le meurtrier de sa fille. D'un mot, il ébranlait le laborieux échafaudage que celui-ci croyait à l'abri des tourmentes. Son intervention inattendue jetait Montagny dans une irritation égale à ses transes. Depuis qu'il en avait saisi les résultats, il ne décolérait pas. lien voulait au vieillard de son inimitié, comme si elle n'eût pas été légitime.
— Je comprends qu'en certains cas on assassine, pour se 'débarrasser d'un ennemi, s'était-il dit, regrettant de n'avoir pas connu à l'avance les intentions de Tavers, alors qu'il était encore temps d'y mettre empêchement.
Mais quand il arriva à la Bourse, il s'était déjà maîtrisé et, comme nous l'avons dit, ne laissa deviner à personne son agitation intérieure.
Sa tâche fut durant cet après-midi, exceptionnellement laborieuse. Robert Valmont, résigné à se séparer de lui et obligé de lui donner un successeur, Pavait autorisé à prendre au plus vite sa liberté, afin de se consacrer complètement aux préparatifs de son mariage. Il lui avait seulement demandé de mettre ce successeur au courant du service. C'est à cela que depuis plusieurs jours Montagny s'appliquait. Ayant résolu de quitter Paris le lendemain, il se hâtait d'en finir avec ce devoir.
Vers six heures, Valmont, non encore averti de son départ, l'appela dans son cabinet ppur conférer avec lui, suivant leur usage, au sujet de? opérations de la journée du lendemain. Mais au moment où l'agent de change commençait à procéder à ses questions ordinaires, Montagny l'arrêta en disant :
— Je crois, mon cher patron, qu'il serait nécessaire que mon successeur assistât à notre entretien. Une affaire imprévue m'appelle en Provence, dans ma ville natale. J'ai là quelques intérêts en souffrance. L'approche de mon mariage m'obligea les régler sans retard. Je voudrais partir demain. Toutes mes mesures sont prises pour que vous puissiez, dès maintenant, vous passer de moi.
Cette demande ne surprit jpas Valmont. Il s'y attendait et y fit droit sur-le-champ. Il exprima à l'employé qui l'avait si bien servi le regret d'être obligé de se priver de ses services et la satisfac-
tion qu'il éprouverait à voir un bel avenir s'ouvrir devant lui. On travailla ce soir-là chez l'agent de change jusqu'à une heure avancée. Lorsque Montagny quitta le bureau, il pouvait se rendre cette justice qu'il y laissait en ordre toutes choses.
Par suitei de son désir de se montrer jusqu'au bout digne de la confiance ,de son patron et reconnaissant de ses bienfaits, il s'était laissé absorber par ces préoccupations quand, rentré chez lui il se retrouva seul. Libre de penser à l'événement qui s'était produit dans la journée, il fut repris par ses craintes et ses angoisses.
S'il avait accordé à madame Rivais une semaine de réflexion, c'est qu'il voulait se donner à lui-même le temps d'aviser. Maintenant, il se demandait de quel secours lui serait ce délai. Seraitil plus avancé huit jours plus tard qu'il ne l'était en ce moment, si madame Rivais ne se laissait pas effrayer et ne lui cédait pas ? Et pouvait-il espérer que telle qu'il la connaissait, elle lui céderait?
Cette première question lui en suggérait une autre. Avait-il été habile en n'usant pas de ménagements envers la mère d'Alberte, en s'abandonnant à sa fureur, en se laissant emporter au point de lui avouer qu'il avait gardé ses lettres et qu'il en connaissait le contenu ? Ne s'était-il pas donné un air de maître chanteur qui rendait désormais impossible toute tentative de réconciliation? — J'ai été un sot, un maladroit, un pur imbé-
cile^ pensait-il. J'ai menacé madame Rivais de me servir de ses lettres; je lui ai déclaré qu'il fallait qu'elle marchât ou que je les enverrais à son mari... Menace ridicule. Qu*ai-je à gagner à ce que ce mari sache que sa femme l'a trompé il y a dix-huit ans^ à ce que ce père apprenne que la fille qu'il croit être sa fille n'est pas de lui ?
C'était un peu tard pour reconnaître l'ignominieuse imprudence de sa conduite et pour en envisager les conséquences. Il se fit alors l'effet d'un coureur qui perd la course ; la partie que trois ans plus tôt il avait engagée avec tant de cynique audace;, lui semblait compromise. Comment réparerait-il le mal qu'il s'était fait lui même? A cette question, son esprit fertile et naturellement inventif ne fournissait aucune réponse.
Un peu avant huit heures, son valet de chambre venant lui annoncer que le dîner était servi, le trouva affalé au coin de son feu, si morne et si blême qu'avec cette sollicitude hypocrite apprise au service des grandes maisons par lesquelles il avait passé, il s'informa de sa santé.
— Mais je suis très bien, déclara vivement Montagny en se redressant.
Et, d'un pas ferme, comédien jusqu'au bout, il passa à table en affectant des airs dégagés.
Il avait, depuis longtemps, contracté des habitudes de luxe. Quoiqu'il fût seul, le couvert était mis avec autant de recherche que s'il eût eu des convives, le menu savamment ordonné, la chère
délicate. Le calme confortable de l'appartement, l'éclat de la lumière, la richesse de l'argenterie, la blancheur du linge, tout ce qui contribuait à rendre riant le décor de son intérieur lui rendirent un pou de sécurité. Les sombres couleurs sous lesquelles tout à l'heure il voyait l'avenir, s'éclaircirent; il reprit courage et de nouveau, le lutteur qu'il y avait en lui se retrouva combatif et conGant.
— Monsieur sortira-t-il cesoir? S'habillera-t-il ? demanda le domestique comme le dtner finissait.
— Je ne sortirai pas, répondit Montagny; je me coucherai de bonne heure; je pars demain matin. Vous ferez ma malle pour une absence de huit jours.
— Accompagnerai-je monsieur?
— C'est inutile; vous garderez la maison.
Quand il eut achevé de donner ses ordres, il
revint dans son cabinet. A la faveur de sa solitude, il reprit le cours de ses réflexions. Il voulait maintenant rentrer en grâce auprès de madame Rivais et cherchait les moyens de se réconcilier avec elle.
Il eut un moment ta pensée de lui écrire une lettre dans laquelle il se rétracterait, lui confesserait, contrairement à la vérité, qu'en lui révélant qu'il possédait les lettres, il avait menti et qu'elles étaient détruites, bien détruites. Il songe aussi à les lui renvoyer afin de lui faire oublie ce que son rôle avait eu d'odieux.
Puis il abandonna ces divers partis, les jugeant L inefficaces^ trouvant dangereux de se désarmer.
Dût-il ne Jamais se servir des armes que le hasard lui avait fournies, il lui semblait plus prudent de les garder en son pouvoir.
Accablé de lassitude à la fin de cette journée mouvementée, il ne tarda pas à s'endormir. Sa nuit fut paisible. Aucun mauvais rêve ne le troubla. A son réveil il se sentait plein d'espoir et de courage^ se disant qu'après tout, alors même qu'il n'épouserait pas mademoiselle Rivais, il ne serait pas perdu pour cela s'il savait se retirer en galant homme. Mais il ne renonçait pas à l'épouser. Il était convaincu qu'il l'épouserait. Sa conviction se fondait sur ce qu'il savait des sentiments qu'elle lui avait voués. C'est d'elle qu'il attendait le salut. Elle lui resterait fidèle, d'autant plus fidèle que sa mère n'oserait jamais lui avouer les raisons pour lesquelles elle avait tenté de la détourner de ce mariage.
Au saut du lit, il se mit à son bureau et écrivit à sa fiancée :
« Chère Alberte, une affaire imprévue, relative à la succession de mon père, m'appelle dans le Midi, où mon notaire réclame ma présence immédiate. Pour me trouver au rendez-vous qu'il m'assigne, je suis obligé de partir ce matin, et j'ai le profond regret de ne pouvoir aller prendre congé de vous. Vous devinez sans peine toute la tristesse que j'en éprouve.
POSTE HESTANTE 291
» Ce qui me console et ce que j'ai hâte de vous dire, c'est que mou absence sera de courte durée. Je serai de retour à la fiu de la semaine et m'empresserai d'aller me mettre à vos pieds. Jusquelà, pensez à moi, ma chère et belle fiancée, comme je penserai h vous.
» Monsieur votre père, que je vous prie d'avertir de mon départ, m'avait autorisé déjà à vous écrire; j'en profiterai pour te faire au cours de mon voyage, filais ni les lettres ni les dépêches que vous recevrez n'exprimeront les sentiments de mon cœur tels qu'ils sont en réalité. La tendresse que j6 vous porte ne saurait se traduire par des mots. Ce n'est que par mes actes, par les preuves incessantes de mon dévouement, par une constante préoccupation de répondre à ce que vous attendez de moi et de vous rendre heureuse, que vous pourrez en mesurer l'étendue.
H A bientôt donc, chère Alberte, croyez à mon immuable fidélité et à mon éternel amour. Votre Roger. »
» P. 5. — Veuillez offrir à madame votre mère mes regrets, mes excuses et l'hommage de mon filial respect. »
En mettant sa lettre sous enveloppe, après l'avoir relue, il eut un sourire de satisfaction.
— Avec quelques ^missives pare" "'' "
j'entretiendrai les feux de la petit en état de résister aux efforts que p mère pour la détacher de moi.
Quelques heures plus tard, il était en route pour la Provence. Il s'était donné sa ville natale pour but de son voyage, quoiqu'il n'y connût plus personne, l'ayant depuis si longtemps quittée et qu'il n'eût rien à y faire, attaché surtout à colorer d'un prétexte plausible son absence.
En y arrivant, il envoya un télégramme à Àlberte. 11 lui écrivit le même jour et deux fois encore durant son séjour à Aix. Il^vait espéré qu'au moins une fois sa fiancée lui répondrait. Mais cet espoir fut déçu, et lorsqu'il s'apprêtait à reprendre la route de Paris, il en était à se demander si ses lettres étaient arrivées à leur adresse et si madame Rivais no les avait pas arrêtées au passage.