UN CAILLOU SOUS LE PIED DE MONTAGNY
Depuis la mort de leur fille, M. et madame Tavers traînaient péniblement leUr triste existence. En les quittant, la chère disparue les avait laissés dans un inconsolable désespoir. Avôc elle s*était éteint le joyôux soleil dont sa jeunesse, sa gaieté, son regard clair et ses roucoulements de rossignol remplissaient la maison. Ses malheureux parents la pleuraient toujours.
En passant sur leur infortune, trois années ne Tavaient pas apaisée. Le souvenir de Léonide restait vivant eh eux, si douloureux, si cruel qu'ils en étaient encore déchirés comme au premier jout. N'ayant plus rien à faire en ce monde, puisqu'elle n'y était plus, ils regrettaient d'être vivants et de n'avoir pu la suivre là où elle était allée. Ils demandaient à Dieu de les rappeler à lui, n'implorant de sa bonté d'autre grâce que de mourir ensemble, afin qu'aucun d'eux ne cohnût la douleur de survivre à l'autre.
Ils avaient beaucoup vieilli. Leurs cheveux blancs et les rides qui sillonnaient leur visage ne l'attestaient pas moins que la lassitude de leur corps, le vide de leur âme, leur indifférence devant les évé-
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nements extérieurs, et l'incurable tristesse en laquelle ils semblaient s'être systématiquement enfermés. Ils sortaient peu, si ce n'est pour aller au cimetière ; ils ne voyaient presque personne et demeuraient comme abîmés dans le culte de la fille qu'ils pleuraient.
Dans la maison, son image était partout^ en photographies qui la montraient, de sa naissance à sa mort, à différentes époques, dans les bras de sa nourrice, en première communiante, à la veille de son mariage. On ne pouvait entrer dans une pièce sans voir aussitôt ce portrait sur un fond de peluche, entre deux petits bouquets qui donnaient au meuble sur lequel l'image était placée une physionomie d'autel. A contempler ces traits charmants, à renouveler ces fleurs, ils passaient tous les jours de longues heures. Le soir veAu, quand ils rentraient dans leur chambre, ils y retrouvaient la chère image ; ils voulaient l'avoir toujours soUs les yeux.
Ils n'avaient plus entendu parler de Montagny; ils ne Savaient ce qu'il était devenu. Ils n'eussent jamais prononcé son nom maudit si de temps en temps une lettre de la mère de ce malheureux n'était venue les obligera le prononcer encore. Deux ou trois fois par an, du fond de son couvent, elle leur écrivait, non pour se donner la triste satisfaction de se rappeler à leur souvenir, mais pour Ifeur prouver qu'elle ne cessait de s'associer à leur douleur, que la sienne demeurait toujours aussi vive
et qu'elle prenait sa part de leurs larmes. Alors ils la plaignaient, car elle était aussi bien à plaindre et ils le lui disaient en des réponses où ils s'abstenaient de reproches. Elle n*en méritait pas. Elle était comme eux une victime.
Le jour où nous les retrouvons, jour anniversaire de la mort de leur fille, le fardeau sous lequel ils pliaient leur avait paru plus accablant. Leur souffrance s'était manifestée plus aiguë. Durant l'après-midi, ils étaient allés déposer des fleurs sur la tombe. A leur retour chez eux, ils s'étaient livrés à leur douleur, parlant de leur ange envolé, de ses vertus, de sa grâce, ne s'arrêtant de chanter ses louanges que pour pleurer. Puis après avoir dîné lugubrement, ils s'étaient mis au coin de leur feu, la femme un tricot à la main pour occuper ses doigts, le mari la regardant silencieux et par intervalles, se faisant violence pour trouver à dire une parole qui la tirât. de sa torpeur.
Ils étaient là depuis quelques instants quand la bonne entra. Elle apportait le journal du soir et une lettre qui venait d'arriver. C'est à cette lettre que papa Tavers regarda d'abord. Elle était timbrée de Versailles.
— Voilà madame Montagny qui nous écrit, dit-
— Elle n'y manque jamais à pareil jour, répondit sa femme.
Il déchira l'enveloppe, déplia le feuillet qu'elle contenait et l'ayant parcouru, il lut à haute voix :
« Mes chers amis, comme tous les ans, je vous envoie l'expression toujours plus profonde de ma tendre sympathie et de mon affectueuse compassion. En cette journée douloureuse dont le retour annuel me rappellerait, si je pouvais les oublier, votre malheur et le mien, mon cœur bat plus vivement à Tunisson du vôtre et je suis obsédée du besoin de vous réitérer les regrets dont il reste toujours saignant.
» Dans la retraite où je vis, j'ai trouvé le repos matériel ; ma vie y est facile, uniforme, très heureuse en apparence. Mais en réalité, elle est empoisonnée par notre chagrin commun, parle souvenir affreux à travers lequel votre pauvre enfant m'apparaît victime de la conduite de son fiancé. Je vois vos pleurs; je vois que vous ne serez jamais consolés et je gémis comme vous en pensant que si vous ne m'aviez pas connue, votre Léonide serait vivante et heureuse. Elle est morte de la main de mon fils.
» Cette constatation qui renaît sans cesse dans mon esprit, ravive toujours la blessure de mon âme. Je prie sans cesse pour Tipit^ccnte et pour le coupable, pour vous et pou/ moi. Mais, hélas ! la prière n'efface pas ce souvenir. Quand j'espère en être délivrée, il m'étreint avec une intensité poignante. Pas plus que vous, mes pauvres amis, je ne peux goûter de bonheur ici-bas. Vous pleurez votre fille, je pleure mon fils. Mais tandis que vous avez la faculté de rêver d'elle, en bénissant
t sa mémoire, je ne puis^ moi^ rêver de son meur-
\'. ■ . trier sans me dire que j'ai mis au monde un cri-
J minel. Etre obligé de le juger ainsi, n'est-ce pas
la pire des tortures? Pardonnez- nous à tous deux.
J'expi«e bien cruellement sa faute ».
I — Pauvre femme ! soupira mad&me Tavers ;
[ c'est bien vrai ce qu'elle dit là. Elle est encore plus
I digne de pitié que nous. Il faudra demain lui écrire,
I mon ami.
I — Oui, je lui écrirai, répondit papa Tavers^ en
I laissant tomber la lettre sur la table.
' Comme s'il voulait l'oublier et détacher sa pen-
sée d'une cause de souci cuisant, il prit le journal et en commença la lecture. Mais c'est en vain qu'il s'efforçait de s'y intéresser. Trop de réflexions le détournaient de ce qu'il lisait. Il «'obstina cependant à y fixer son attention. Le silence se fit de nouveau.
Tout à coup sa femme l'entendit s'écrier :
— Oh ! non, non, c'est impossible \
— Qu'est-ce donc, Tavers? demanda -t-elle.
— -Ecoute, répondit- il.
De cette voix monotone qui tout à l'heure lisait la lettre de madame Montagny, il lut ce passage du journal, sur lequel ses yeux venaient de tomber :
« On annonce le prochain mariage de M. Roger Mofltagny, 'le sympathique fondé de pouvoirs de TM. 'Robert Valmont, agent'fle dhange, avecmade-
moiselle Alberte Rivais^ fille du grand banquier de ce nom. Cette nouvelle qui met en émoi le monde de la jflnance réjouira tous ceux qui ont eu rhonneur d'approcher M. Roger Montagny et d'apprécier »a courtoisie^ sa naturelle bienveillance et ses hautes capacités. Toutes nos félicitations aux futurs époux ».
— Il a donc fait fortune, ce misérable I s^écria madame Tavers, en déposant d'un mouvement de colère son tricot sur une chaise à côté d'elle.
— Faut croire, fit son mari, dont les yeux trahissaient l'irritation et la surprise.
Elle se levait emportée, reprenant :
— Qu'on nous parle encore de la justice divine ! Comment y croire lorsqu'on voit un scélérat pa^ reil arriver à tout, malgré ses crimes ? Celui-là s'est conduit envers nous comme un forban, envers sa mère comme un mauvais fils. Il ne mérite que châtiments et c'est des récompenses qu'il recueille.
— Triste exemple, murmura papa Tavers. Toute honorable maison devrait se fermer devant cet homme, et il s'est trouvé des gens honorables . pour l'accueillir, pour ne pas craindre de s'allier
à lui !
— Le connais-tu, ce M. Rivais ? interrogea madame Tavers, de plûs^mï plus agitée.
— Je le connais de nom seulement. Mais, ce nom est célèbre dans le monde entier. Il y a des millions et des millions dans cette maison-là.
— Un beau mariage pour Montagny, alors?
sa mémoire, je ne puis^ moi^ rêver de son meur* trier sans me dire que j'ai mis au monde un criminel. Etre obligé de le juger ainsi, n'est-ce pas la pire des tortures? Pardonnez-nous à tous deux. J*expie bien cruellement sa faute ».
— Pauvre femme I soupira madame Tavers ; c'est bien vrai ce qu'elle dit là. Elle est encore plus digne de pitié que nous. Il faudra demain lui écrire, mon ami.
— Oui, je lui écrirai, répondit papa Tavers^ en laissant tomber la lettre sur la table.
Comme s'il voulait l'oublier et détacher sa pensée d'une cause de souci cuisant, il prit le journal et en commença la lecture. Mais c'est en vain qu'il s'efforçait de s'y intéresser. Trop de réflexions le détournaient de ce qu'il lisait. Ilfi'obstina cependant à y fixer son attention. Le silence se fît de nouveau.
Tout à coup sa femme l'entendit s'écrier :
— Oh I non, non, c'est impossible I
— Qu'est-ce donc, Tavers? demanda -t-elle.
^^;^C(îttte, répondit- il.
De cette voix monotone qui tout à l'heure lisait la lettre de madame Montagny, il lut ce passage du journal, sur lequel ses yeux venaient de tomber :
« On annonce le prochain mariage de M. Roger Montagny, 'le sympathique fondé de pouvoirs de TM. ^Robert Valmont, agent'fle dhange, avec made-
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POSTE RESTANTE 2iZ
moiselle Alberto Rivais, fille du grand banquier de ce nam. Cette nouvelle qui met en émoi le monde de la finance réjouira tous ceux qui ont eu Thonneur d'approcher M. Roger Montagny et d'apprécier sa courtoisie, sa naturelle bienveillance et ses hautes capacités. Toutes nos félicitations aux futurs époux D.
— Il a donc fait fortune, ce misérable I s^écria madame Tavers, en déposant d*un mouvement de colère son tricot sur une chaise à coté d'elle.
— Faut croire, fit son mari, dont les yeux trahissaient l'irritation et la surprise.
Elle se levait emportée, reprenant :
— Qu'on nous parle encore de la justice divine ! Comment y croire lorsqu'on voit un scélérat pa^ reil arriver à tout, malgré ses crimes ? Celui-là s'est conduit envers nous comme un forban, envers sa mère comme un mauvais fils. Il ne mérite que châtiments et c'est des récompenses qu'il recueille.
— Triste exemple, murmura papa Tavers. Toute honorable maison devrait se fermer devant cet homme, et il s'est trouvé des gens honorables pour l'accueillir, pour ne pas craindre de s'allier à lui)
— Le connais-tu, ce M. Rivais ? interrogea madame Tavers, de plùs-«Tï plus agitée.
— Je le connais de nom seulement. Mais, ce nom est célèbre dans le monde entier. Il y a des millions et des millions dans cette maison-là.
— Un beau mariage pour Montagny, alors ?
— Tellement beau que c'est à n'y pas croire.
Il aura ensorcelé les parents, ainsi qu'il nous avait ensorcelés nous-mêmes ; et comme personne ne sait ce qu'il est; comme personne ne le leur a appris, ils lui auront accordé la main de leur fille sans pressentir qu'ils vont faire son malheur.
Papa Tavers resta, son journal à la main, relisant des yeux les lignes révélatrices. Des siens, sa femme le suivait, dans une attitude d'attente, ayant à la bouche une protestation qu'elle retenait encore, mais qu'il ne serait pas en son pouvoir de maîtriser longtemps.
— Remplirons-nous notre devoir on laissant ce mariage s'accomplir? ht-elle au bout d'un moment comme étonnée d'avoir à poser elle-même cette question.
— J'étais en train do me le demander, dit papa Tavers, rêveur. Il est certain que nous pouvons, d'un mot, ruiner les espérances de ce drôle, et ce serait une belle vengeance. Mais nous convientil de nous venger ? Est ce digne de nous ?
La^voix de sa femme couvrit la fin de sa phrase.
— Il ne s'agit pas de vengeance, Tavers, déclara-t-ellc ; il s'agit de devoir. Il s'agit de sauver une jeune fille que sa bonne foi et la crédulité de ses parents vont livrer, pour son malheur, à un misérable, si nous, qui l'avons jugé, n'intervenons pas. Ce M. Rivais, sa femme, leur enfant sont, sans doute, d'honnêtes gens comme nous. Entre honnêtes gens, on se doit aide et appui. «
— Sous quelle forme intervenir? Nous ne connaissons pas ces personnes.
— Est-il besoin de les connaître pour les mettre en garde contre un péril qu'elles n'ont pas vu et dont nous avons été, nous, les victimes ?
— Oui, tu as peut-être raison. Mais comment t'y prendrais-tu, toi, pour remplir ce devoir dont tu parles ?
— De la manière la plus simple, la plus loyale. Je me procurerais l'adresse des parents et j'irais tout droit chez eux, après leur avoir, par une lettre, annoncé ma visite pour affaire urgente, les intéressant. Gomme je suis femme, c'est à la mère que, de préférence, je parlerais d'abord. Je lui raconterais, sans en rien cacher, toute notre douloureuse histoire et, pour n'être pas soupçonnée démentir, j'aurais dans ma poche, prête à en faire usage au bon moment, notre correspondance avec les Montagny. Quand elle m^aurait écoutée, elle serait fixée sur la valeur morale de son futur gendre, et à moins d'être folle ou mauvaise mère, elle lui fermerait sa porte. En tout cas, quoi qu'il Advînt de cette démarche, j'aurais fait c&^ue j'étais tenue de faire et j'aurais mis ma conscience en repos.
— Sais-tu que c'est grave, ce que tu me conseilles là? objecta papTTaVers qui hésitait encore.
— Grave assurément, mais nécessaire, tellement nécessaire, selon moi, que si tu recules, mon ami, je me substituerai à toi. Oui, j'agirai, et résolument, je te le jure.
L'accent de madame Tavers eut pour effet d'entrataer son mari.
— C'est mon rôle d'agir, lui dit-il, et non le tien. Tu parles de devoir. Tu sais que devant le devoir je n'ai jamais reculé. Je verrai cettte madame Rivais.
— Et ma Qlle sera vengée, pensa la mère de Léonide, en remerciant d'un geste son mari.
Madame Rivais fut très péniblement impressionnée lorsque quarante-huit heures plus tard, elle trouva dans son courrier une lettre signée Tavers, nom qui lui était inconnu, dont le signataire lui annonçait sa visite pour le même jour et la priait instamment de le recevoir.
Des lettres semblables lui arrivaient fréquemment. On la savait riche et bienfaisante; beaucoup de pauvres gens la sollicitaient. Elle se dé< robait rarement à leurs prières. Toutefois, comme une longue pratique de la charité lui avait appris qu'il y a beaucoup de mendiants professionnels, de faux pauvres et qu'ils ne méritent pas la pitiév.fiUe ne recevait jamais les solliciteurs chez elle. Elle les renvoyait à l'orphelinat oii ils n'étaient admis en sa présence qu'après avoir été l'objet d'une enquête qui permettait de contrôler leurs dires et de juger s'ils étaient l'expression de la vérité ou simplement un mensonge.
Mais, en lisant la lettre qui venait de lui parvenir, elle avait vite reconnu qu'elle n'en pouvaU traiter l'auteur comme un solliciteur ordinaire.
a Ne vous méprenez pas au caractère de ma démarche, madame, lui disait-il après avoir ai^inoncé sa visite. Je ne viens pas vous demander un service ; je viens vous en rendre un dont un seul mot vous révélera l'importance. Il s'agit de votre fille, de son bonheur... »
Un tel langage était bien fait pour l'inquiéter^ vu surtout les circonstances au cours desquelles on le lui tenait. Depuis huit jours, le mariage d'Alberte Rivais avec Roger Montagny était décidé. Ce n'était plus un secret pour personne. Les journaux en avaient parlé ; il devait être célébré à six semaines de là.
Madame Rivais n'y avait pas consenti de gaieté de cœur. Elle aurait voulu qu'il fût retardé. La jeunesse d'Alberte eût justifié le retard et, avec le temps, la mère aurait pu étudier de plus près ce jeune homme à qui, jusqu'à ce jour, elle n'avait demandé que de la tenue, de la correction, sans se préoccuper de savoir, tant elle songeait peu à voir en lui le mari de sa fille, s'il possédait les qualités que toute mère prudente doit exiger che^ celui qui prétend devenir son fils. - ^'^
Mais tout le monde s'était ligué contre elle pour vaincre ses indécisions, Alberèe témoignait de son impatience de se marferrSon père s'était rangé de son côté, Roger Valmont avait appuyé de toute son influence. Devant l'unanimité des suffrages favorables à Montagny, madame Rivais s'était vue contrainte de céder.
) avait cédé presque malgré elle, non qu'elle icun grief à alléguer contre le protégé de sa Eiucuae bonue raison à donner pour l'écarlais parce qu'elle était frappée par la bizarles événements qui avaient cesduit Roger int où il en était, par le proGt considérable irait finalement du service rendu et que tout , peut-être, eût rendu comme lui sans en ati le même résultat.
résultat n'était-il dû qu'au hasard ? Le saiire de Montagny avait- il, au contraire, conà le préparer en se dissimulant, ce qui ,é la preuve d'une habileté rare? Madame 1 se le demandait souvent encore, en se rap- : la hardiesse avec laquelle Montagny s'était tr présenté chez elle, aGn d'implorer son ap-
;'est parce qu'elle ne pouvait répondre à ces ons, que tout en lui accordant son patronage, 'orisant ses tentatives et même en consen-
ce qu'Alberto l'épousât, elle continuait k sn lui un être quelque peu mystérieux, qui tait pas révélé tout entier et qui, peut-être, ait à ses protecteurs de fâcheuses surprises, l'étaient là que des impressions dontelleétait Bnant plus disposée & se défier qu'à en tempte, se flgurant volontiers que le temps, [Qontrant leur peu de fondement, les empor-
Mais, à l'împroviste, la lettre qu'elle venait 1 les ravivait.
Elle ne pouvait se dissimuler, en effet, que, quoique l'auteur de cette lettre n'eût pas nommé Montagny, c'est lui qu'il avait entendu désigner. Ces mots : « Il s'agit de votre fille, de son bonheur », le démontraient clairement; il ne fallait pas beaucoup de perspicacité pour le comprendre et madame Rivais était naturellement amenée à se demander quelles révélations allaient lui être faites. Elle attendit donc, anxieusement le visiteur, sans que l'idée lui vînt de refuser de le recevoir»
Lorsque, à l'heure qu'il avait lui-même fixée, on le lui annonça,, elle se hâta de le rejoindre. En entrant dans le salon où on l'avait conduit, elle vit un vieillard dont l'attitude respectueuse et la figure la disposèrent sur-le-champ à la confiance. C'était assurément un brave homme. Il y a des physionomies desquelles on dit avec raison qu'elles ne trompent pas. La sienne appartenait à cette catégorie. Elle respirait l'honnêteté.
— Vous avez désiré me parler, monsieur, lui dit-elle, après l'avoir fait asseoir et s'être assise en face de lui. Je n'ai pas l'habitude de recevoir comme je vous reçois les gens qui me sont inconnus. Mais vous m'avez dit qu'il s'agit du bonheur de ma fille et c'est ce quiiïTa décidée à faire une exception en votre faveur.
— Je vous en remercierais, madame, répondit avec dignité papa Tavers, si ma démarche avait pour mobile mon intérêt. Mais mon intérêt n'y
entre pour rien. C'est le vôtre qui me l'a suggérée et je suis convaincu que c'est voua qui tout à l'heure me remercierez.
— Vous m'effrayez, je vous l'avoue. Parlez donc.
— Est-il vrai, madame, reprit le vieillard, que mademoiselle votre fille soit au moment d'épouser M. Roger Montagoy? C'est par un journal que je l'ai appris.
— Il a dit la vérité. Il y a promesse de mariage entre ma Elle et ce jeune homme.
— Alors ma démarche se justifie et si bien que je n'ai pas à vous demander de l'excuser. Elle a pour but de vous faire connaître le personnage à qui vous permettez de s'allier à votre famille. Je considère comme un devoir de vous dire qu'il n'est pas digne d'y entrer.
Madame Rivais crut qu'elle devait à l'honneur de Montagny mis subitement en cause une protestion.
— Je ne permettrai pas qu'on le calomnie deint moi, fit-elle avec hauteur. Comme tous ceux qui sourit la fortune, il a des envieux.
— Je ne suis pas un envieux, madame, affirma avers. Je suis un malheureux père dont il a tué . fille. Oui, c'est lui qui !'a tuée, je l'atteste à la ice du ciel et des hommes. Du reste, de cette ccusation, je suis en état de vous fournir la reuve. Je prouverai tout ce que j'avance.
La vérité éclatait avec tant de force dans la pa-
rôle du vieillard et sur sa figure que madame Rivais ne songea plus à la mettre en doute.
— Continuez, monsieur, fit-elle avec douceur.
— Il y a trois ans, madame, le triste sire dont nous parlons me demanda la main de ma fille.
Petit employé des postes, n'ayant devant soi qu'un bien modeste avenir, il vivait avec sa mère, la veuve d'un préfet mort en fonctions à la suite des chagrins que lui causait Tincondurte de son fils. Cette inconduite, je l'ignorais encore. Je croyais & l'honnêteté de ce garçon dont me répondaient d'ailleurs sa mère et diverses personnes honorables. Aussi, quoique sa situation matérielle fût bien au-dessous de colle de ma fille, comme, d'autre part, le misérable était parvenu à se faire aimer d'elle, nous donnâmes, ma femme et moi. notre consentement à ce mariage. Voici des lettres, madame, qui vous prouveront que je dis la vérité, ajouta papa Tavers, en présentant à madame Rivais une liasse de papiers qu'il avait tirée de sa poche.
D'un geste elle repoussa ces papiers, en disant:
— Je n'ai pas besoin de preuves^ -^ftoirsîeïïr7 votre parole me suffit. Je dois^-d^illeurs vous dire que ce que vous m'appreîïez M. Montagny nous l'a caché.
— Parbleu I S'il vous l'eût avoué, il aurait dû vous avouer aussi par quel procédé véritablement infâme, quelques jours avant la cérémonie religieuse, il provoqua la rupture de nos accords.
Elle était déjà bien coupable cette rupture, alors que, grâce à une comédie odieuse, il avait pris des engagements solennels et véritablement afTolé ma pauvre enfant... Mais comment qualifier les moyens auxquels il recourut? Ce jour-là, il a commis un crime abominable... Ma fille le regardait comme un dieu; elle est morte do la douleur de l'avoir vu brusquement s'éloigner d'elle t
Papa Tavers ne put aller plus loin. Des sanglots étoufîaient sa voix et les larmes l'aveuglaient. Consternée, saisie de pitié, secouée par l'émotion, madame Rivais cherchait à l'apaiser.
— Remettez-vous, monsieur, remettez- vous, murmurait-elle sans se rendre compte qu'elle était encore plus accablée que lui par ces révélations inattendues, qui ouvraient des horizons sinistres devant ellel
— Ce crime, madame, en voici la preuve, re- " "t papa Tavers, quand il eut recouvré la parole,
mettant sous les yeux do son interlocutrice la tre anonyme que lui avait adressée Montagny iT l'obliger à prendre l'initiative de la rupture it il ne voulait pas endosser lui-même la resisabilité. Cette dénonciation, où il est traîné is la boue, où l'on me révèle le passé de sa re, où tout est combiné pour me démontrer ) mon futur gendre est un coquin, c'est lui qui
écrite. Sa mère a reconnu l'écriture.
— Etes-voussûr qu'elle ne s'est pas trompée?
îstionna madame Rivais en essayant de lire.
lui étaient pas parvenues. Ayant acquis depuis, la certitude de leur envoi, elle s'était d'abord inquiétée de ne les avoir pas reçues, et rassurée ensuite, Montagny lui ayant affirmé qu'au bout d'une année, les lettres non réclamées sont détruites. Mais, avait-il dit la vérité? Ne s'étaitjl paa— , approprié celles qu'attendait madame 'îtîvals? Et si elles existaient, s'il les tenait, que ne pouvaitelle craindre? ^^^^
— C'est affreux, murfli^^-t-elle, répondant à sa propre pensée.
— Je vois que je vous déchire le cœur, madame, lui dit alors papa Ta vers. Mais pouvais-jc laisser le malheur de votre fille s'accomplir? Mon devoir...
"^i-i^iC
Elle ne permit pas qu'il achevât. Avec une sincérité, prélude du sacrifice d'elle-même, auquel elle était déjà prête pour assurer le salut d'Alberte, elle le remerciait.
— Ne regretter pas votre démarche, monsieur, et croyez à ma reconnaissance, dit-elle en le ramenant vers la porte.